‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 37 sur 61 · LA VÉRITABLE REVISION · texte numérisé non relu

LA VÉRITABLE REVISION

Le Syndicat n*a vraiment pas de chance. Il a insisté pour qu'on entende les officiers, et comme on n'a rien à lui refuser, on a entendu les officiers.

Leurs dépositions ont souligné une fois de plus la démence et la scélératesse des coquins qui ont mis toute la France en émoi sans pouvoir apporter Tombre d'une preuve pour appuyer leurs mensonges et leurs calomnies.

Quels braves gens I Tel sera, je crois, le mot qui résumera Timpression d'ensemble qu'on aura de ces dépositions.

Ce mot de braves gens aura bien dans la circonstance le sens qu'il a dans la vie ordinaire, oti il s'applique à de bonnes natures faciles à vivre et qui ne sont ni trop raides ni trop susceptibles.

La vérité est qu'on eût volontiers pardonné à des mili-

taires, qu'on dérangeait de leur service pour venir jouer un rôle dans rignoble parade du Père J'accuse^ une parole un peu énergique, un peu brutale, un peu hautaine. Cette parole, on n'a pas eu à la leur pardonner, puisqu'elle n'a jamais été prononcée.

Ces pauvres officiers laissent traîner dans la boue tout ce qui leur est cher, leurs amis, leurs parents, leurs sœurs, et ils gardent toujours la môme attitude calme.

Si l'on avait mis en cause, à propos d'une affaire quelconque, la sœur d'un membre du Barreau, comme on a mis en cause mademoiselle de Gomminges, la moitié de la France serait sourde à l'heure qu'il est, tant le Syndicat aurait fait de vacarme.

« La pudeur d'une femme 1 l'honneur d'une famille 1 Qu'est-ce que vient faire le nom d'une jeune fille digne de tous les respects au milieu de nos luttes? Ah I je frémis d'indignation. Nous frémissons... Vous frémissez ! »

Sans doute, le général Mercier a dit ce qu'on attendait de lui, lorsqu'il a affirmé une fois de plus, sur sa parole de soldat, que le misérable Dreyfus avait été justement et légalement condamné. L'ovation qui lui a été faite par la salle tout entière a dû lui prouver qu'il avait répondu au sentiment de tous.

Malgré tout, malgré la déposition du général de Pellieux, écrasante pour le Syndicat, le cri de réprobation et de dégoût qu'on eût aimé à voir sortir de la bouche d'un soldat n'a pas retenti encore.

Rien n'est plus significatif sous ce rapport que cet incident du général Gonse dont notre ami Albert Monniot a déjà parlé hier avec la netteté un peu rude qui lui est habituelle.

« C'est un traquenard qu'une telle question », s'écrie le général.

Là-dessus, M* Labori proteste et l'on voit arriver W Ployer, qui intervient dans cette question on n'a

jamais su pourquoi, et qui exige que le général, qui a près de soixante ans, fasse des excuses au Barreau.

L'idée n'est pas venue une minute à ce général qui n'a rien à craindre, qui est sûr d'avoir sa retraite quand même, de répondre tranquillement :

« Je ferai des excuses aux membres du Barreau quand Zola en aura fait aux représentants de l'Armée, qu'il a indignement outragés. »

Jamais Byzance n'a vu cela : un vaillant soldat qui a servi trente ans son pays obligé de s'humilier devant l'immonde écrivain qui a gagné la fortune et la notoriété à remuer des excréments, à décrire toutes les ignominies humaines, à peindre des filles, des tribades, des lupanars et des sentines.

Connaissez-vous quelque chose de plus insolemment grotesque que cette intervention de Ployer au nom du Barreau ?

Le Barreau? Qu'est-ce que c'est que ça?

C'est une réunion de citoyens privilégiés qui ont eu assez d'argent pour faire des études de droit.

A côté d'hommes avilis comme Pouillet, il y a làdedans beaucoup d'hommes très remarquables, très charmants, très distingués, très instruits, très spirituels, beaucoup même qui sont parmi nos meilleurs amis.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une institution d'Etat.

Barboux, de sa bouche édentée, a craché dans le dernier procès Reinach quelques injures sur Rochefort.

Qu'est-ce que le président du tribunal aurait dit si Uébrard ou le syndic d'une association quelconque de journalistes était venu dire : « Je demande qu'on fasse des excuses à la Presse. »

Les droits de la défense... Farceurs I Vous avez vu la désopilante histoire des câbles de la marine dont on éprouvait la solidité avec des poids en carton. C'est notre histoire des Asphaltes dans un autre genre.

Un conseiller municipal, zélé pour le bien public, a dénoncé courageusement les fraudes dont la Ville de Paris était la victime. Le préfet de la Seine a fait son devoir comme le ministre de la Marine vient de faire le sien. Mon journal s'est occupé de ce sujet à propos duquel je n'ai pas eu l'occasion de dire un mot moi-môme.

On me poursuit et on m'interdit de faire la preuve dans un débat sur des Asphaltes, neufs ou vieux, où il n'y a aucun secret militaire ni quoi que ce soit qui puisse déchaîner une guerre européenne.

Ecoutez ! Ecoutez !

« Des preuves I Toutes les preuves I La lumière I La pleine lumière ? »

Soyez tranquilles, mes enfants, ce n'est pas pour moi qu'on réclame la lumière; c'est pour l'abominable traître, le Youddi de malheur qui a déjà coûté plus de quinze millions au pays pour refaire le plan de mobili* sation qu'il avait livré et qui mange des conserves de choix et fume des cigares exquis à l'île du Diable, pendant que nos ouvriers n'ont souvent pas un morceau de pain à se mettre sous la dent.

Si, le jour démon procès, je m'avisais d'envoyer chercher Ployer sous prétexte que ma défense n'est pas libre, il est probable qu'il ne se dérangerait pas.

S'il venait, ce serait pour dire à Pouillet : « Mens le plus possible! Tâche de te faire donner la forte somme, et si Drumont proteste un peu trop fort contre ton cynisme et s'obstine à prouver son innocence, fais-moi signe : je mets ma toque en bataille et je demanderai qu'on te fasse des excuses au nom du Barreau. »

Tas de blagueurs !

C'est l'amour de la Patrie sans doute qui domine dans ces foules qui, chaque jour plus nombreuses, déferlent comme des vagues autour du Palais de Justice en criant : c Vive l'armée I A bas les Juifs I A bas les traîtres! »

3Û2 LIVBE QUATRIÈME

On pourrait, cependant, démêler encore dans ces âmes de patriotes un autre sentiment. L^amour de Tégalîté entre bien pour quelque chose dans ces déaionstrations bruyantes de tout un peuple.

« Est-ce qu'on aurait fait tout cela pour moi ? se dit le plébéien, si j'avais été jugé et condamné par un conseil de guerre? Est-ce que pour m'arracher à la prison, on aurait prodigué l'or, organisé des syndicats, fondé des journaux? »

Alors la pensée de cet homme s'agrandit et il voit que nous sommes gouvernés par une oligarchie nouvelle : oligarchie de financiers, oligarchie d'avocats, oligarchie de mandarins et de professeurs...

Cantonnier, tu serais révoqué demain si tu tenais un propos qui paraîtrait inconvenant, non point même sur un jugement de conseil de guerre, mais seulement sur un député gouvernemental .

En revanche, les professeurs bien payés par l'Etat peuvent protester publiquement contre une sentence régulièrement rendue « au nom du Peuple français ».

Ouvrier, tu serais jugé en cinq minutes si on t'accuttit de quelque délit, et le président t'enverrait promener si tu réclamais une audience pour toi tout seul.

Lorsqu'il s'agit d'un Juif riche, on peut tout oser impunément.

Les avocats peuvent forcer les vieux généraux à leur faire des excuses. Pour tirer d'afTaire un protégé du grand-rabbin, on a le droit, comme l'a fait le lieutenant- colonel Picquart, de faire cambrioler un domicile sans aucun mandat et de faire saisir toutes les lettres qu'il vous plaît; on a le droit d'affoler le pays et de mettre toute la France en l'air.

Ce n'est jamais impunément, a-t-on dit, qu'on remue le fond d'une nation. Une Revision pourrait bien sortir du procès, mais ce n'est pas la Revision de l'afTaire

Dreyfus, ce n'est pas mô ne la Revision que réclament les hommes politiques.

C'est la Revision que lious demandions dès la fondation de la Ligue antisémitique ; c'est la Revision de la Révolution française en faveur des vrais Français.

Confisquée par la Bourgeoisie d'abord, puis par les Juifs qui ont mis la Bourgeoisie sous leurs pieds, la Révolution a fait des Français la proie de tous les mercantis, de tous les cosmopolites et de tous les étrangers.

Qu'on la revise, cette Révolution, au profit des nationaux, et qu'on donne à tous leur part de droits et leur part de bien-être dans une terre qui est à tous !

Cet article de Drumont était suivi de la question suivante, posée sous forme d'un entrefilet :

Est-il vrai que parmi les jurés du procès Zola se trouve un entrepreneur dont le baron de Rothschild est le principal client ? Nous tenons ce renseignement d'une bonne source. On nous affirme môme que ce juré connaît quelques-uns de ses collègues sur lesquels il peut avoir une influence. Comment ce juré ne s'est-il pas récusé ?

Ce reproche ressemblait à une injonction au juré désigné d'avoir à disparaître.

Le juré le comprit ainsi : il ne se le fit pas dire deux fois.

Le lendemain, il se trouva indisposé et ne fit d'ailleurs pas mystère que son indisposition avait eu pour cause l'émotion produite sur lui par la question de la Libre Parole,

Voici sa déclaration, telle qu'elle fut enregistrée par un reporter de la Presse :

Je souffre depuis longtemps d'une maladie d'estomac. A la suite de Tarticle de la Libre Parole dans lequel on mettait en< doute mon indépendance de juré, j'ai éprouvé, je vous l'avoue,

304 LIVRE quatrième:

une Yiye contrariété, qui a provoqué l'indisposition dont je souffre actuellement.

Déjà, à Taudieuce de vendredi^ j*ai eu deux étourdissements et, dans la soirée, j'ai dû m'aliter à la suite de vomissements. J'avais l'intention de me rendre, hier, devant le président pour lui expliquer mon cas, mais mon médecin a jugé prudent de me faire garder la chambre. Il a donc fait parvenir un certificat à M. le président des assises.

Depuis quarante années, je suis dans la fabrication, m'efforçant de réaliser une situation dans les affaires loyalement faites. Jamais je n*ai cherché la réclame, au contraire. Vous comprendrez donc que mon émotion a été grande, quand j'ai vu mon nom livré à la publicité dans les conditions regrettables que vous connaissez.

Certainement, j'ai exécuté des travaux pour M. de Rothschild, j'en ai exécuté également pour la maison Deutsch, la grande raffinerie de pétroles, comme j'en ai effectué pour diverses communautés religieuses. Quoi de plusnatufel dansles relations commerciales ?

Je regrette beaucoup d'avoir été éloigné des débats qui se poursuivent en ce moment à la cour d'assises. Durant les cinq audiences auxquelles j'ai assisté, j'ai suivi les incidents multiples qui s'y sont déroulés avec un intérêt chaque jour croissant.

Mais, comme on a mis en doute ma liberté d'action comme juré, je ne puis vous donner mon appréciation sur le caractère qu'ont revêtu les débats. Il ne s'en était d'ailleurs encore dégagé que des impressions.

Les polémiques de la Libre Parole n'étaient pas sans effets, puisque le compte rendu annonçait c qu'à partir de la sixième audience, M. Jourde, juré suppléant, avait remplacé M. Leblond, juré titulaire, malade ».

Ces effets étaient d'ailleurs des effets de terreur, des effets « physiques » surtout, du genre « bâillon ». Faute d'avoir pu poser ce dernier h Monod, à Psichari et à Duclaux, la Libre Parole se rattrapait avec succès sur des personnages du commun.

M. Auguste Leblond, entrepreneur de couvertures, 53, rue Rochechouart, ne se doutait pas, lorsqu'il avait été appelé le 7 lévrier comme juré titulaire, que cette désignation lui vaudrait des désagréments, peut-être des coups, tout comme à Yves Guyot ou h Leblois, suspects eux aussi de ne pas faire leur devoir et d'exercer une influence antipatriotique.

Sans doute, c'était là une victoire pour la Libre Parole ; c'était la reconnaissance de la terreur qu'elle inspirait.

Mais terreur n'est pas persuasion : on cède parce qu'on a peur. On n'est pas converti pour cela. Ni Monod, ni Duclaux, ni même Leblond, n'étaient le moins du monde dupes des procédés de persuasion de la Libre Parole,

Ce journal avait désigné Leblond aux violences de Guérin et consorts : il avait ainsi provoqué une défaillance physique d'un travailleur beaucoup plus soucieux de sa propre guenille et de ses intérêts personnels que des intérêts moraux et sociaux liés h la bonne foi de Zola.

L'effet des polémiques de la Libre Parole ne se borna pas d'ailleurs à celui qui se manifesta par une mutation dans le jury.

Sur les principaux coreligionnaires de Zola, et, en particulier, sur Monod, sur ûuclaux, sur Psichari, les effets de la polémique de Drumont étaient médiocrement appréciables.

Ce serait d'aileurs exagérer dans l'autre sens qu'émettre qu'ils étaient négligeables, car les violences du Palais de Justice que célébraient avec emphase les journaux antizolistes étaient de nature à donner la chair de poule au Parisien le plus gobeur.

C'étaient des perspectives « plus dures que les épreuves de la licence et de l'agrégation », ainsi que

Drumont avait pris soin lui-même de l'expliquer à Psichari, en lui faisant la leçon.

Aussi faut-il convenir que la campagne de la Libre Parole, efficace sur les jurés et sur certains témoins, bref sur les hôtes « plus ou moins malgré eux » du Palais de Justice, exerçait une action purement physique, que Ton peut, sans prétention mathématique outrée, considérer comme inversement proportionnelle au carré de la distance du foyer d'agitations et de huées qu'était devenu le Palais de Justice.

Ce qui empêcha le succès de la campagne de la Libre Parole, ce fut le veto anarchiste. Ce veto avait éteint tous les foyers secondaires d'agitations et de huées qu'avait tenté d'allumer la Libre Parole, depuis la soirée mémorable de Tivoli Vaux-Hall.

Bref, la campagne de la Libre Parole était révolutionnaire et anarchiste, quant h ses procédés d'intimidation ; mais elle n'avait qu'un centre d'action, ce qui était à peine suffisant pour produire l'illusion que Paris voulait le sang de Zola.

Quant h la propagande intellectuelle, elle était des plus minimes.

Nous avons reproduit in extenso les articles de Drumont, consécutifs aux quatre premières audiences du procès Zola.

C'est le néant, au point de vue de l'exposition d'un argument quelconque du procès.

Nous avons tenu à reproduire ces articles ; car ils ont, au point de vue de ce néant, une importance considérable.

De concert avec Rochefort, Drumont avait exercé une influence prépondérante sur le développement du procès Dreyfus en novembre 1894.

11 en exerçait encore une considérable, en février 1898, sur le développement du procès Zola.

Mais, en 1896, ce ne fut pas une influence de remueur d'idées : ce fut la pression d'un déchaîneur dehuées.

Si commode que puisse paraître la confusion de l'un à l'autre, la huée n'est qu'un pastiche grossier de l'idée. Elle a la vie courte, tandis que l'autre lui survit et la voit périr sans en avoir cure.

Un mois, une année, c'est une longue vie pour la huée ; c'est à peine un instant pour l'idée.

Aussi Zola, poursuivi par les huées de Rochefort, de Drumont, et des consorts de Guérin, pouvait-il braver les ouragans du quai des Orfèvres, appuyé qu'il était sur l'idée que Dreyfus était innocent.

Quatre audiences s'étaient déjà déroulées en débats virulents sous la direction du président Delegorgue.

Ces quatre audiences avaient h peine ébauché la besogne imposée à Zola par ses adversaires.

Elles avaient tout juste effleuré les problèmes juridiques dont le procès Dreyfus de 1894 avait été la base.

Que penser des débats de ces quatre premières audiences du procès Zola? La parole du président Delegorgue : « La question ne sera pas posée », venait clore chacune des enquêtes particulières, dont chacun des personnages qui avaient été acteurs au procès Dreyfus était l'objet de la part de Zola !

Ces débats tiennent surtout dans les conclusions posées par le défenseur de Zola. La lecture de ces conclusions donne l'impression qu'il y a pour le président Delegorgue quelque chose qu'il faut cacher à tout prix dans le procès de 1894.

Ce «quelque chose », c'est d'abord Tillégalité, dite de la pièce secrète. C'est ensuite une grande partie de la procédure d'alors, oîi tout prête h équivoque. Le procès Zola aurait été restreint h ces quatre premières

audiences que tous les doutes, tous les soupçons sur rimpéritie des enquêteurs et des juges de 1894 seraient admissibles.

Mais les débats de ces quatre audiences n'étaient pas tout le procès.

Cinquième audience du procès Zola (il février). — Déposition de Pel-lieux. — Rappel des témoins Gonse» Gribelin et Lautb. — Déposition Picquart. — Confrontation avec les témoins Gribelin, Ravary, Laulh et Pellieux.

La cinquième audience du procès Zola eut lieu le 11 février. En voici le compte rendu d'après le Matin :

M. de Pellieux et le conseil de guerre.

Le fait unique de Taudience d'hier est la déposition du lieutenant-colonel Picquart. On l'attendait avec une grande impatience, et elle a donné lieu à des manifestations qui ne devraient point trouver place dans une salle de cour d'assises.

On fait venir, au début de l'audience, M. le général de Pellieux, qui a demandé à compléter sa déposition.

— Le colonel Picquart a-t-il reconnu l'authenticité de la lettre du 27 novembre 1896 qui était écrite en espagnol et qui était signée Z... ?

— Ce n'était qu'une copie. Elle commençait ainsi : « Enfin, le grand œuvre est terminé, et Gagliostro est devenu Robert Uoudin» et finissait ainsi : c Tous les jours le Demi-Dieu de mande s'il pourrait vous voir. »

— Le colonel a accusé quelqu'un d'avoir fabriqué ces lettres ?

— Le colonel, dans sa première déposition, a accusé le commandant Ësterhazj, puis des amis du commandant Esterhazj, d'avoir fait écrire ces lettres, d'avoir commis ces faux. Puis il a renoncé à accuser le commandant Ësterhazj. Il avait été prouvé que Tun des télégrammes était de Tex-agent Souffrain.

— De qui était la lettre signée Z... ? demande M. Van Gassel.

— De M. Germain Ducasse, secrétaire de mademoiselle Blanche de Gomminges. Il serait peut-être utile de Tentendre. Il demeure, 13, avenue La Motte-Picquet.

— J'ai donc demandé, continue M. de Pellieux, à compléter ma déposition. Je trouve que tout est étrange dans cette affaire. Le ministre de la guerre a poursuivi M. Zola pour avoir accusé le conseil de guerre d'avoir acquitté par ordre M. le commandant Ësterhazj. On n'a pas encore parlé de ces choses.

— Cest M. le président qui dirige les débats, fait M® Clemenceau.

— Laissez-moi déposer, réplique le témoin. Le conseil de guerre, je puis le dire, n'a pas eu à juger un accusé, un accusé formel. Le commandant Ësterhazj avait été l'objet d'une proposition d'ordonnance de non-lieu. Le général Saussier, mon regretté chef, qui a été mon soutien dans toute cette affaire» n'a pas voulu rendre cette ordonnance. Il a voulu un débat contradictoire. Je regrette que les débats de ce procès n'aient pas été entièrement publics. Le ministre a demandé le huis clos, et la meilleure preuve que le conseil de guerre a été indépendant, c'est qu'il l'a refusé. 11 a voulu que la lumière fût au moins partiellement faite aux yeux de tous.

Peut-on accuser les officiers du conseil de guerre, qui ont versé leur sang sur des champs de bataille pendant que d'autres étaient je ne sais où...

— Je demande la parole I s'écrie M. Zola. (Tumulte.)

— ... peut-on les accuser d'avoir jugé contrairement à leur conscience? Nous avons jugé en soldats, en honnêtes gens !

J'ai^ maintenant, à revenir sur un incident de l'audience

d'hier. M^ Leblois a déclaré ici que M. le lieutênaût-colonel Henry avait reconnu deyant le conseil de guerre qu'il aurait eu une conférence de plusieurs heures au ministère avec lui, M® Leblois. J'assistais au conseil et je donne à M° Leblois le démenti le plus formel. C'est M. le lieutenant-colonel Picquart qui a affirmé cela, et ce n'est pas la même chose.

M. Emile Zola se lève, voyant que M. le général de Pellieux se tait.

— Il y a, dit-il, différentes façons de servir la France I...

— Non I Non I pas de phrases I s'écrie le président. Une question.

— La question? continue M. Zola. Je demande à M. de Pellieux s'il n'y a point deux façons de servir la France. M. le général de Pellieux a pu gagner des batailles; moi, j'ai porté la renommée delà langue française dans tous les coins du monde. Je lègue à la postérité le nom du général de Pellieux et de M. Emile Zola : elle choisirai

M. de Pellieux s'incline à la barre.

— Je ne réponds pas, monsieur le président.

L'enquête Esterhazy.

M. le général de Pellieux s'explique sur les détails d e son enquête.

— Je ne me suis pas cru le droit tout d'abord de faire faire une nouvelle expertise du bordereau. C'était rouvrir l'affaire Dreyfus. Le bordereau attribué à un autre, c'était la revision. Du reste, les experts se mirent en grève. Ils ne consentirent point à expertiser le bordereau, disant que c'était douter de la chose jugée. Il fallut un ordre du ministre de la guerre, que fit exécuter M. le commandant Ravary, pour que les experts se livrassent à la comparaison d'écritures qu'on leur demandait.

M' Labori interroge M. de Pellieux sur son attitude pendant le procès Esterhazy. M. de Pellieux était derrière le président et serait intervenu plusieurs fois.

312 LlVttli QUATRIÈAIB

— Il est exact, dit le témoin, que j'ai demandé au président, au ministère public, à la défense défaire préciser la déposition de M® Leblois. Gela me fut accordé.

— M. le général de Pellieux n'est-il pas intervenu spontanément pour rectifier une erreur matérielle commise par le général de Luxer ? demande M^ Labori.

— Non. Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.

— N'est-il pas intervenu encore une fois lors d'une question posée par M^ Leblois et paraissant de nature à motiver un supplément d'enquête? Et, comme le général de Luxer se levait pour consulter ses collègues, n'a-t-il pas empêché qu'il fût donné suite à cet incident, en disant : « C'est inutile » ?

— Je ne répondrai pas. 11 y avait huis-clos.

M® Clemenceau demande :

— Le général a avoué être intervenu pendant le huis-clos. Pourquoi, maintenant, refuse- t-il de parler en se retranchiuit derrière le huis-clos ?

Je demande qu'il réponde à la question.

Comme le général ne répond pas, il s'ensuit une longue discussion sur le secret professionnel.

Les avocats annoncent qu'ils déposeront encore des conclusions.

— Je terminerai ma déposition, fait le général, ea disant : Si on s'en tient à l'accusation qui est déférée à la cour d'assises, c'est-à-dire au fait de savoir si le conseil de guerre a acquitté par ordre et sciemment un coupable, la réponse des jurés ne saurait être douteuse.

M. le général Gonse,

M. le général Gonse revient à la barre pour s'expliquer sur les avocats du ministère de la guerre.

— Pouvez-vous nous dire à quelle condition un avocat peut entrer au bureau des renseignements ?

— Ils n'ont pas à entrer dans les bureaux. Ils le font tout & fait exceptionnellement, et toujours par l'intermédiaire da service du contrôle.

— Sur les affaires d'espionnage, consulte-t-on les avocats du ministère ?

— Jamais. Quand il y a des complices civils dans une affaire d'espionnage, on remet ce point de l'affaire aux soins du parquet.

— Je retiens votre déclaration que jamais un chef de bureau des renseignements ne doit de lui-môme introduire un avocat dans les bureaux et qu'on ne consulte point d^avocat sur l'espionnage.

Sur la demande du président, le général Gonse donne des renseignements favorables sur la confiance qu*on peut avoir dans la parole de M. Tarchiviste de la guerre Gribelin.

M** Clemenceau revient alors sur l'incident Leblois- Gribelin, qui s'est produit la veille, et demande encore à la cour de prendre les dispositions nécessaires pour que Ton sache qui des deux a menti, puisqu'un délit a été commis.

M. Gribelin

est rappelé à la barre par le président pour sa déposition d'hier :

— Je vais vous poser une question très grave. Le colonel Picquart ne vous a-t-il pas demandé de faire timbrer d'une date antérieure par les bureaux de la poste une certaine cartetélégramme ?

— Il m'a demandé un jour, à deux heures de l'après-midi, si je ne pouvais pas obtenir de la poste qu'on timbrât une enveloppe à une date antérieure. Je m'y suis refusé.

M. le commandant Lauth.

Pour le même motif, on fait revenir le commandant Lauth.

— Je vais vous poser une question très grave. Le colonel Picquart ne vous a-t-il pas proposé de faire disparaître certaines

314 UYRB QUATRIEME

parties d'one carte-télégramme qu'il tous donnait à photographier?

— C'est exact, monsieur le président. Le lientenant-colonel Picqnart me tendit nn jour cette carte-télégramme, et je dos la phot ographier. Mes photographies ne le satisfaisaient point Il Tonlait que les traces de déchirures diparossent. Après de nombreuses tentatijes qui n'aboutissaient point complètement, je lui demandai la raison de sa conduite.

« — Oh I me répondit-il, c'est pour faire croire là-haut qae je Ta! interceptée à la poste. »

Alors, je lui dis : « Mais il n j a pas de timbre de la poste. • « 11 est possible, me répondit-il, qu'à la poste ils yoos la timbrent tout de même. «

Puis il me demanda que je certifiasse, le moment Tenu, que c'était là récriture de telle personne. C'est alors que je me récriai et que je protestai!

Le lieutenant'Colonel Picquart. — L'affaire Esterhazy Relations louches. — Une enquête.

Un grand mouvement se produit dans rauditoire à l'appel du lieutenant-colonel Picquart. Le lieutenantcolonel, dans son uniforme des tirailleurs algériens, arrive à la barre et salue la cour.

— Votre nom I

— Picquart, Georges, quarante-trois ans.

— Domicile ?

— Mont Valérien.

— Monsieur le président, voulez-vous demander d'une façon générale au témoin ce qu'il sait derafifaire Esterhazy?

— Vers le mois de mai 1896, des fragments d'une carte-télégramme sont tombés entre mes mains. Le commandant Lauth les rassembla. Quand il eut fait cette opération, il vint m'apporter la carte. Elle était adressée au commandant Esterhazy. Des termes mêmes de cette carte, il résultait que des relations louches existaient entre le commandant et Texpéditeur. Pour avoir des renseignements sur le commandant, je m'adressai à un officier qui le connaissait. Ces renseignements, sur lesquels

je n'insisterai pas, n'étaient point favorables. Ils me poussèrent à continuer mes investigations. Le commandant était un homme à court d'argent, qui avait eu quelques accrocs dans son existence. Et puis il avait des allures étranges. Il manifestait beaucoup de curiosité pour certains documents. Je dis alors à mes chefs qu'un officier était gravement soupçonné. Mes chefs m'encouragèrent à continuer mon enquête. Dans des cas semblables, nous prenons certaines précautions. Nous nous procurons des écritures du soupçonné et nous comparons nousmêmes.

Avec l'assentiment de mes chefs, j'allai trouver le colonel du régiment de M. Esterhazy et je lui demandai de ses lettres. Immédiatement, je fus frappé de la ressemblance de cette écriture et de celle du bordereau. Mais je n'avais pas le droit de m'en référer à mes seules impressions. Je fis faire des photographies. Ainsi je fis cacher certains mots qui pouvaient désigner le commandant Esterhazy et je soumis ces photographies à M. Bertillon et à M. du Paty de Clam. M. Bertillon me dit : « C'est l'écriture du bordereau. D'où tenez- vous cela?... C'est d'avant la trahison ?» « Non, c'est postérieur, lui dis-je. » « Eh bien ! répliqua-t-il, les juifs exercent quelqu'un à imiter l'écriture de Dreyfus ! )> Je laissai également cinq minutes une épreuve entre les mains de M. du Paty de Clam. Celui-ci me dit : « C'est l'écriture de Mathieu Dreyfus.» Le commandant du Paty de Clam croit, en effet, que Dreyfus a mêlé de son écriture à celle de son frère dans la fabrication du bordereau.

Entrons maintenant dans la période où j'ai été chargé par le général Gonse de savoir si les documents énumérés dans le bordereau avaient été copiés par des sous-ordres du commandant Esterhazy.

La chose était très délicate . J'avoue qu'à ce moment-là je croyais ma tâche presque terminée. J'avais des indices fort sérieux.

Dans le rapport Ravary, il y a cette phrase : « La conviction de cet officier parut complète lorsqu'il se fut rendu compte qu'un document du dossier Dreyfus s'appliquait à Esterhazy. » C'était exact.

316 LIVRE QUATHIÈMS

GoûformémeDt aux ordres du général Gonse, j'essayai de savoirs! les secrétaires d'Esterhazy avaient copié les documents énumérés dans le bordereau. Je me suis arrêté à la première personne, car cela devenait trop grave : il me fallait divulguer mes soupçons à trop de personnes. C'était un nommé Mulot, qui me dit, en effet, qu'il avait copié quelque chose.

A ce moment, il se produisit un incident désagréable pour moi : l'article de V Eclair où parut le document secret ; puis un autre événement : la publication du bordereau parle Matin. On me soupçonna d'avoir communiqué ces pièces secrètes, et je demandai même une enquête.

On avait bien publié le fac-similé du bordereau, mais pas le fac-similé de la lettre de Dreyfus qui avait servi de point de comparaison. Peut-être, alors, la comparaison de ces écritures eût-elle fait émettre des doutes dans le public.

Quelque temps après survint l'interpellation Castelin. C'est alors que Ton m'éloigna de Paris et que je partis en mission.

Je dois dire qu'après la publication du bordereau par le Matin, Esterhazy revint à Paris, où il eut une attitude extraordinaire. Il courait dans les rues comme un fou. M. Weil, ami de M. EJsterhazy, reçut une lettre anonyme annonçant que lui et Esterhazy seraient accusés de complicité dans l'affaire Dreyfus. M. Esterhazy reçut, lui aussi, paraît-il, une lettre de ce genre. Il y a là un témoin qui pourra s'expliquer sur l'attitude de M. Esterhazy à cette époque.

J'étais donc parti en mission. Jusque-là, mes relations avec le général Gonse étaient parfaites. Et je vais parler maintenant d'une chose que je n'ai sue qu'ici et qui prouvera combien on avait changé de sentiment & mon égard. Tout mon courrier passait au ministère de la guerre et était décacheté.

Lettres et télégrammes.

Le lieutenant-colonel Picquart parle ensuite des lettres qu'on lui mit plus tard sous les yeux et dans lesquelles il était parlé du « bon Dieu » et du « Demi-Dieu ». Nous connaissons l'histoire de ces lettres et le but dans lequel eUes avaient été écrites.

— J*étais en Tunisie pendant que ces lettres arrivaient au ministère. Je Tis bien, je sentis bien qu'il se passait quelque chose contre moi. J'écrivis au lieutenant-colonel Henry une note que voici : « Je voudrais bien que Ton dise une bonne fois aux gens s'ils sont toujours à la tête de leur service. Qu'on me dise que Ton me l'a enlevé. Je n'en rougirai pas. »

Puis le lieutenant-colonel nous fait rhistorique des machinations dont il fut alors victime et que nous connaissons.

Le lieutenant-colonel Picquart revient à Paris. Il va voir M® Leblois. Il lui remet les lettres du général Gonse pour sa défense, car on semblait Taccuser de s*ôtre occupé de TafTaire Esterhazy en dehors de ses chefs.

— J'avais eu le soin de détruire, dit le témoin, les lettres qui avaient trait au service pur.

Je retournai ensuite en Afrique. J'allai & Sousse. Alors, le bruit courut de l'intervention de M. Scheurer-Kestner. Et à cette époque, je reçus une lettre du commandant Esterhazy.

Le lieutenant-colonel parle ensuite des deux télégrammes signés «Speranza» et «Blanche» et qu'il remit au général commandant à Tunis.

Je fus également interrogé sur les communications que j'avais pu faire de diverses pièces.

Arrivé à Paris, je ne pus voir M® Leblois qu'après avoir comparu devant le général de Pellieux. J'étais d'ailleurs sous la surveillance directe delà police. Deux estafiers étaient toujours derrière moi.

La première séance d'interrogatoire roula sur la perquisition pratiquée sur l'indication contenue dans une lettre anonyme qu'on pourrait trouver chez moi des choses intéressantes. Mais il n'y avait rien. Je n'ai pas emporté une seule note du ministère.

Il n'y avait que des lettres de famille. On n'a retenu qu'une lettre signée « Blanche ».

D ans une autre séance, on s'occupa d'élucider la question

des télégrammes. Je ne sais pas qui avait renseigné le général sur mon caractère. Mais il me demanda si je m'occupais d'hypnotisme, de tables tournantes, de relations avec des dames Yoilées.

On me parla d'une dame de Beaumont. Que sais-je? On ajoutait que mademoiselle de Gomminges avait dit : « Surtout que Picquart n'avoue jamais 1 » Nous en avons bien ri tous deux. C'étaient des rapports de police fantaisistes.

M. le colonel Dubuch m'avait dit, à' Tunis, qu'Esterhazy avait commis des malversations. Un autre m'a dit qu'à Gonstantine il avait failli passer en conseil de guerre, mais que diverses interventions l'avaient sauvé. Je dis cela à M. Ravary, mais il ne parut guère enclin à faire citer les témoins que je lui désignais. Il ne tenait aucun compte de mes indications.

Eh bien, on m*a reproché d'avoir gardé les fragments du petit bleu dans mon armoire quelque temps. J'ai changé la manière de procéder. Avec le colonel Sandherr, c'étaient MM. Henry et Lauth qui faisaient tout. J'ai voulu tout faire par moi-même.

Si j'ai voulu faire disparaître les déchirures, c'était dans le but de rendre le document plus clair. Je ne voulais pas, d'autre part, que la photographie indiquât aux personnes sous les yeux desquelles elle passerait quelle en était l'origine. N'y avait-il pas, d'ailleurs, l'original ? Du reste, on n'avait pas agi autrement pour le bordereau Dreyfus.

Quant à ma demande au commandant Lauth de certifier la provenance, il me dit : a Oh! non, je ne puis pas faire ça. » Et ce n'eut pas d'autre importance. Nos relations ne furent pas altérées.

Quant au cachet de la poste, jamais il n'a été question de le faire apposer. On a dit simplement : «. La pièce n'a pas un caractère d'authenticité : il faudrait le cachet de la poste. » En arrangeant les faits, on peut leur faire dire autre chose. Enfin, jamais je n'ai eu, dans mes entretiens avec M* Leblois, le dossier secret sous les yeux.

Grand tumulte.

On suspend Taudience, et le départ de la barre du

lieutenant-colonel Plcquart est le signal d*un grand tumulte.

On acclame le colonel Picquart et Ton crie : « A bas Zolal )>

Il y en a pour tout le monde.

A la reprise deTaudience, le président prend laparole^ et, faisant allusion à la manifestation qui s'est produite à la sortie du colonel Picquart :

— Je yiens d'être informé, dit-il, que parmi les personnes qui sont revêtues de la robe d'avocat, plusieurs n*appartien nent pas au barreau. Demain, des mesures très sévères seront prises contre elles.

Le président lit ensuite l'arrêt de la cour sur les conclusions déposées relativement à madame de Boulancy.

Un peu partout.

On rappelle le lieutenant-colonel Picquart.

M® Labori demande :

— M. le lieutenant-colonel Picquart peut-il nous dire quel est le rôle exact, au ministère de la guerre, du chef du bureau des renseignements ?

— D'une façon sommaire, oui. Je ne peux pas donner de détails. Ce rôle consiste à se renseigner sur les forces des puissances étrangères et à s'occuper des questions d'espionnage.

— Est-ce que M. le lieutenant-colonel Picquart n'a pas assisté, comme délégué du ministre, au procès Dreyfus?

— Je ne puis répondre.

— Existe-t-il au ministère de la guerre une pièce secrète qui pourrait rendre impossible la culpabilité du commandant Esterbazy ?

— Non, je n'en connais pas.

» A-t-on dit au colonel, lors de son enquête sur Esterbazy, qu'il existait au ministère des preuves telles qu'Ësterhazy ne saurait être l'auteur du bordereau et le coupable ?

320 LIVRB QUATRIÈME

— On ne Ta jamais dit.

— Pourquoi a-t-on monté contre le colonel certaines machinations ?

— Ceci a été fait pour mettre obstacle à la démonstration possible delà culpabilité du commandant Ësterhazy.

— Ëstime-t-il que ces machinations émanent du commandant Esterhazj tout seul ? ou a-t-'-il des complices ?

— Il a des complices.

— Dans les bureaux de la guerre ?

— Il y en a eu certainement un dans les bureaux de la guerre.

La connaissance que pouvait avoir quelqu'un du télégramme signé Blanche et de la lettre Speranza prouvent que ces renseignements sortaient du ministère de la guerre.

On parle encore des faux et des lettres.

— J'ai déposé une plainte. Je n'en ai pas de nouvelles. J'ai d'abord voulu faire vider la question par le commandant Ravary avant la comparution d'Esterhazy devant le conseil de guerre. « Si vous n'agissez vous-même, dis-je à M. Ravary, je saisirai la justice civile. » Il me répondit qu'il n'y voyait pas d'inconvénient.

— La mission dont a été chargé le colonel était-elle importante ?

— Elle n'était pas indispensable. Je partis. Je vis bien par la suite que ma présence à Paris n'était pas souhaitée. Le général Leclerc avait reçu l'ordre de m'envoyer lusqu'à la frontière tripolitaine. Gela parut extraordinaire au général, qui demanda de nouvelles instructions.

— Le point où on envoyait le colonel Picquart était-il dangereux ?

— Heu 1... il n'était pas sûr...

— A son retour, des mesures n'ont-elles point été prises pour qu'il ne communiquât avec personne ?

— Oui. On envoya quelqu'un à Marseille. Mais j'étais arrivé déjà et débarqué.

— Le commandant Esterhazy avait été prévenu de l'enquête qu'on faisait contre lui ?

— Oui.

— Qui pouvait être au courant de cette enquête !

— Il n'y avait que le personnel restreint des bureaux.

— Est-ce que le colonel ne pense pas que toute enquête ainsi exécutée est rendue illusoire ?

— Oui.

— Est-ce qu'il n'attribue pas l'absence de preuves suffisantes recueillies contre M, Esterhazy à ce fait de la divulgation ?

— Parfaitement.

Le petit bleu.

On parle du petit bleu et de sa gravité.

— Gomment a-t-on pu contester la gravité de ce petit bleu?

— Ce qui le rend grave, c'est son origine. Or c'est son origine que l'on conteste.

— Et comment cela ?

— Il y a dans le rapport Ravàry les raisons qui ont amené l'accusation à penser que cette origine était contestable.

— L'origine de cette carte est la même que le bordereau ?

— Oui. En mon âme et conscience, j'affirme qu'il a bien l'origine que j'indique. J'ai eu le télégramme du même agent qui apporta le bordereau.

— Et les renseignements sur Esterbazy que vous recueilliez comme cbef du service des renseignements, pouvez-vous les préciser ?

— Il y en avait de diverses natures. Les renseignements en général étaient mauvais. M. Esterhazy faisait partie du conseil d'administration d'une société anglaise. C'est défendu en France pour les officiers.

— Le colonel sait-il que des notes extrêmement favorables à Esterhazy, ont été lues au conseil de guerre ?

— J'en ai été étonné. Je sais que le général Guerrier a fait rayer des états de service de cet officier une mention qui s'y trouvait indûment. C'est une citation pour faits de guerre en Tunisie. C'était faux. Le général Guerrier est prêt à en témoigner.

322 LIVRB QUATRIÂMB

— Un document du dossier secret s'applique à Esterhazy et non à tout autre. Il y a donc un dossier secret ?

— Le rapport Ravary en parle.

— Depuis quand existe- t-il ?

— Je ne pourrais tous le dire. J'en ai pris connaissance pour la première fois à la fin d'août 1896, quand M. Gribelin me l'apporta.

— Est-ce qu'il existait en 4894.

~ Je le crois; mais le colonel Henry tous donnera des renseignements plus précis.

— Je ne demande pas ce que contient ce document, mais quelle était sa nature.

— Ce sont des pièces absolument secrètes. Je Toudrais bien en parler, mais je ne le pourrai faire que si le ministre de la guerre me délie du secret professionnel.

— Je prie M. l'aTocat général de porter officiellement ce désir à la connaissance du ministre de la rguerre. Atcz-tous TU le bordereau? Poriginal ?

— Je ne me le rappelle pas exactement, mais j'ai tu des photographies officielles.

Le bordereau publié par le « Matin » .

Il en diffère si peu que l'on se demandait d'où pouTait Tenir l'indiscrétion.

— En combien de morceaux était déchiré le petit bleu ?

— Très nombreux. Il y a des morceaux plas petits que l'ongle.

— Est-ce que le colonel connaît le document libérateur ?

— Le général de Pellieux me Ta montré. C'est celui que le colonel Henry affirme aToir tu sur ma table.

— N'est-il pas le même que celui qui a paru en partie dans lejournall'Ec/air.^

— Oui. C'était celui où il y aTait : Cet animal de D.,.

— Vous aTcz demandé une enquête ?

— Même une perquisition dans les bureaux du journal.

— La phrase « Cet animal de Dreyfus »...

— Trop complète.

— L'enquête a-t-elle été faite ?

— Elle ne l'a pas été.

— Est-ce que le colonel ne s*est pas toujours opposé à la publication des lettres du général Gonse ?

— Toujours. J'ai agi de la façon la plus énergique pour qu'on ne publie pas ces lettres.

— Quand avez-vous tu Me Leblois, pour la première fois, sur cette affaire ?

— En 1896. Je jure que je ne lui en ai pas parlé au ministère de la guerre.

— Pourquoi êtes-vous allé chez M« Leblois ?

— Parce qu'on m'accusait de faits extrêmement graves et que je songeais à ma défense.

— Vos relations avec le général Gonse ?

— Excellentes. Au ministère, on avait les plus grands égards pour moi. A ce moment, le commandant Henry m'envoya une lettre de menaces. Je compris qu'il y avait quelque chose de très grave contre moi, car le colonel Henry était mon subordonné.

^ Est-ce que, à ce moment, l'arrestation du commandant Esterhazy n'était pas nécessaire pour que l'on pût faire une instruction complète ?

— C'était mon avis, mais il n'a pas prévalu.

— Pouvait-on le surveiller?

— On le devait. On pouvait môme lui donner des arrêts de forteresse.

— Vos chefs étaient toujours au courant de ce que vous faisiez ?

— Toujours.

— M. le colonel Picquart, d'après le général de Boisdeffre, était dans un état d'esprit qui ne lui permettait pas de s'occuper de son service et il avait une idée fixe.

— On a dit que j'avais une idée fixe,' mais j'ai prouvé que j e pouvais m'occuper d'autre chose.

— Pourquoi vous occupiez-vous de cette affaire avec persistance ?

— Parce que c'était un devoir de conscience.

— Vous sentiez que vous alliez contre votre avenir, contre votre carrière?

324 I.IVItE QOATItlÈMB

— Oui, mais mon devoir de soldat était d'obéir, et, si l'on m'avait ordonné de cesser, j'aurais cessé. Cet ordre formelle ne Tai jamais reçu.

— Gonnaissez-Yoas les explications que le général Gonse donne de vos lettres ?

c Mes lettres, dit-il, n'avaient qu'un but : rechercher si le commandant Esterhazy était réellement coupable; mais je désirais que le colonel Picquart n'en laissÀt pas moins de côté l'affaire Dreyfus. »

Eh bien, je demande au témoin si le bordereau sur lequel fat condamné Dreyfus n'était pas la base de l'enquête contre Esterhazy ?

— C'était la principale !

— Alors, comment le général Gonse peut-il dire que Ton puisse disjoindre les deux affaires?

— 11 me l'a dit, mais je n'ai jamais bien compris cette disjonction.

— Est-ce que vous avez eu des rapports directs avec le général Billot ?

— Un chef du service des renseignements a toujours des rapports avec le ministre de la guerre.

— A propos de cette affaire ?

— J'aim« mieux ne pas répondre!

— M. le commandant Lauth vous reproche d'avoir conservé trop longtemps par devers vous le dossier.

-J'étais chef de service. J'avais le droit de le conserver autant de temps que je voulais.

— M. Lauth vous a accusé hier d'avoir commis des faux !

— Comment cela ? Des faux ?

M' Labori lit le passage de la déposition du commandant Lauth, où celui-ci accuse le colonel d'avoir connu récriture du petit bleu et d'avoir déclaré qu'il était d'une autre écriture

— Gela est absolument inexact I II n'y a, du reste, qu'à lûre ma demande au commandant.

Incident.

Le président pose à son tour diverses questions au sujet du dossier qui aurait été ouvert en présence de M^ Leblois, puis au sujet du petit bleu.

M. Gribelin, puis le commandant Lauth, le commandant Havary sont successivement rappelés.

Le lieutenant-colonel Picquart affirme de la façon la plus énergique que jamais pareil dossier n'a été mis sous les yeux de M® Leblois.

Mais M. Gribelin maintient son affirmation.

— J'ai vu, dit-il, Tenveloppe paraphée par le lieutenantcoloDel Henry entre M. Picquart et M^ Leblois. Le dossier était dedans.

Lk LiKUTKNANT-coLONKL PicQUART. — La mémoire fait défaut à M. Gribelin, comme cela lui est arrivé plusieurs fois.

Le Président au colonel Picquart, — Et Tincident de la poste ?

— Je ne me souviens pas da tout.

M. Gribelin. — Voyons, mon colonel, rappelez-vous.

11 était deux heures, et, en enlevant votre pardessus, vous m*avez dit : « Pensez-vous que la poste mettrait un timbre à une date autre que celle d'aujourd'hui?» C'est tout ce que vous m'avez dit. Sur l'honneur, sur ma conscience de soldat, je le jure, mon colonel.

— Je ne me souviens pas du tout de Fincident.

M. Lauth, rappelé à son tour, maintient sa déclaration contre le lieutenant-colonel Picquart.

M. Lauth. — Vous m'avez dit : « Je demande à faire disparaître les déchirures pour faire croire là-haut que la lettre a été interceptée. »

Le lieutenant- colonel afûrme qu'il n'a pas tenu ce propos.

Après une confrontation du général de Pellieux sur

des faits que nous connaissons et sur lesquels nous savons son opinion, le commandant Lauth fait les déclarations suivantes :

— Gonnaissez-Yous l'origine du petit bleu ? demande M^ Labori & M. Lautb.

— Oui.

Et le témoin indique dans quelles conditions le triage des papiers intéressant la défense se passa entre les trois officiers : le capitaine, le commandant» le colonel.

— J'ai été étonné cependant de le trouver dans le paquet du colonel, étant donnée la nature du document.

— Mais est-ce que vous accuseriez le colonel de l'avoir mis dans le paquet, ce petit bleu ?

— Je n'ai pas de preuves.

— Mais vous le pensez?

— Je n'ai pas & parler.

— Mais depuis quand auriez-vous cette opinion ? •

— Depuis l'automne 1896.

— Vous maintenez le récit de la demande que vous aurait faite M. Picquart, relative àl'bjpotbèse où la poste serait disposée à apposer un cacbet ?

M. Lauth. — Certes, je le répète et vous m'avez dit : « Cest pour faire croire là-baut que j'ai intercepté ça à la poste.

M. PicQUART. — Mais... je nie... Est-ce que j'aurais eu cette babitude, d'après vous, de faire apposer de faux timbres ?

— C'est précisément parce que vous n'avez pas l'habitude que j'en ai été étonné.

L'audience est levée. Les manifestations reprennent de plus belle. On s'administre des coups et Ton pousse des cris.

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