CHAPITRE CINQUIÈME
Autour de la cinquième audience. — Manifestations contradictoires du barreau, — L*avocat Courot crie « Vive l'armée ! A bas les chefs! »
Les incidents des abords de Taiidience pendant la journée du 11 février ont été ainsi racontés dans le Matin.
Manifestations d'avocats. — Le cas de M* Courot.
Excuses du bâtonnier.
Hier, les manifestations ont eu lieu à Tintérieur du Palais, et ce sont principalement des avocats qui y ont pris part. Au fur et à n^esure que les débats avancent, les esprits s'échauffent davantage, les cerveaux se surexcitent. Après les gros mots, les injures, les menaces, on devait arriver aux coups. On y est arrivé.
Tout d'abord, parlons des multiples manifestations qui ont suivi la déposition du lieutenant-colonel Picquart. Dans la salle, ce furent d'innombrables vivats; ceci n'est point contestable, et nous sommes bien obligés de Tenregistrer.
Aussi, pendant la suspension de Taudience, alors que public et témoins se trouvaient confondus dans la galerie du Harlay, les officiers en général, et M. le greffier Yallecalle en particulier, exprimèrent la surprise qu/e leur
avait causée cette manifestation en Thonneur du lieutenant-colonel Picard, qui se trouve sous le coup d'une mesure disciplinaire extrêmement grave pour avoir manqué à ses devoirs de militaire.
Les manifestants étaient pour la plupart de jeunes avocats; un certain nombre de membres du barreau exprimèrent leurs regrets au greffier Valiecalle, ainsi qu'aux généraux de Pellieux et Delanne. L'un d'eux dit même :
— Le général Gonse avait raison l'autre jour en disant qu'on vous avait attirés dans un guet-apens.
— Certainement, répondit le général de Pellieux. Sur ces entrefaites, on avait informé Me Ployer de
l'incident. Le bâtonnier vint alors dans la galerie de Harlay, s'approcha du groupe formé par les officierstémoins et prononça ces paroles, la tête découverte :
— Le barreau tout entier ne peut être rendu responsable des actes de quelques jeunes imprudents. Au nom de ce même barreau, je tiens à exprimer aux représentants de l'armée française qui se trouvent ici toute mon admiration et tout mon respect.
Ce fut alors une indicible ovation faite au bâtonnier et aux officiers. On cria : « Vivent les généraux I Vive l'armée I Vive la France 1 » L'émotion était telle que les uns pleuraient; d'autres s'embrassaient.
Les officiers se dérobèrent avec modestie à cette manifestation inattendue.
M® Ployer a, paraît-il, l'intention d'adresser aux généraux une protestation écrite contre l'attitude de ses confrères du jeune barreau qui ont acclamé le lieutenantcolonel Picquart.
Grave incident.
La sortie de la cour d'assises s'est effectuée plus bruyamment encore. Elle a élé marquée par un incident
des plus déplorables. Le public et les témoius défilaient entre un quintuple rang de curieux pour gagner la grande porte s'ouvrant sur Tescalier de pierre de la place Dauphine. Quand ce fut au tour des officiers de passer, on clama : « Vive l'armée ! Vive la France I » mais plus particulièrement : « Vive la République ! » Soudain, un cri perçant s'éleva : « Vive l'armée I A bas les chefs! »
Le commandant Rivais se précipita sur le jeune avocat en robe qui avait proféré ce double vivat, et, le saisissant par son rabat, il le secoua en disant : a Vous n'êtes qu'un drôle ! Répétez donc ce que vous venez de dire ! »
L'avocat cria de nouveau : « A bas les chefs ! »
Au même moment, un monsieur en redingote, portant à sa boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'honneur, appliqua un vigoureux coup de canne sur le visage du jeune robin, qui n'était autre que M® Courot, le fils de l'un des vice-présidents du tribunal civil. On se précipita sur l'imprudent M" Courot fils, qui avait la figure ruisselante de sang. Des gardes municipaux arrivèrent et le conduisirent dans le cabinet de M. le président Delegorgue. Que se passa-t-il entre le vieux magistrat et le jeune avocat I On le devina aisément quand on vit, au bout de quelques instants, reparaître M® Courot, puis s'approcher du commandant Rivais et lui faire, en termes émus, des excuses aussi complètes que possible.
Le procureur de la République a été saisi de l'incident. Il fest possible que des poursuites soient exercées contre M® Courot pour injures à l'armée, bien que le commandant Rivais ait déclaré qu'il renonçait à porter plainte, après les excuses du jeune homme.
Sur la place Dauphine, les officiers ont été chaleureusement acclamés.
Bien que l'audience ait été levée à cinq heures quarante minutes, il était près de sept heures moitié ^vcL
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quart quand M. Zola a quitté le Palais de justice, toujours par la porte du n° 34 du quai des Orfèvres. L'équipage du romancier, poursuivi par les clameurs les plus variées, les cris de : « A mort ! A Teau ! », etc., a suivi le quai du Marché-Neuf pour prendre ensuite le pont d'Arcoie, revenir par la rue de Rivoli et suivre la rue Richelieu. M. Zola est rentré chez lui par la rue de Glichy et la rue Vintimille.
Madame Zola était sortie à six heures moins dix minutes, par l'annexe de la préfecture de police, 36, quai des Orfèvres.
Le Matin a rapporté comme il suit divers autres incidents consécutifs à l'audience :