DEUX HOMMES
Gela m'a fait plaisir de recevoir la nouvelle brochure du père Laporte sur Zola.
Vous savez bien, le père Laporte, le bouquiniste qui, semblable à son ancêtre Gilles Gorrozet, Fauteur de notre première histoire de Paris, de libraire se fit libriste ?
Laporte sauva TAcadémie qui, après avoir eu Lesseps et Freycinet, faillit un jour avoir Zola.
Le courageux bouquiniste se fit passer une corde autour des reins, comme les puisatiers, et il descendit dans la fosse pleine de gaz délétères et de miasmes méphy tiques qui constitue Tœuvre de Zola.
Il en rapporta une gerbe d'extraits qui n'étaient pas pr écisément odorants, et ces selectœ d'un genre partic ulier firent reculer l'Académie.
Laporte avait cité Zola, ce qui généralement fait plaisir à un écrivain ; mais Zola, furieux, au contraire, d'avoir été cité, cita Laporte devant la Police correctionnelle pour l'avoir diffamé, en reproduisant ce qu'il avait écrit.
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Ce procès est certainement ce qu'on a jamais vu de plus extraordinaire dans la vie littéraire.
Sauf quelques exceptions, toute la Presse fut pour Zola. Songez donci L'homme méprisé, repoussé et conspué de tous à rheure présente était alors, sinon une gloire nationale, du moins une gloire boulevardière.
Laporte nous remercie dans sa brochure d'avoir été le seul à le défendre. Il n'y a pas de quoi.
n'est notre honneur et notre habitude aussi que de combattre toujours pour les faibles.
Depuis les Religieux persécutés jusqu'aux malheureux souscripteurs du Panama, depuis les employés de chemins de fer, les parias de la voie ferrée, jusqu'aux allumettières et aux sucrières, nous avons défendu tous ceux qu'on voulait opprimer.
Nous avons défendu même les Anarchistes, qui étaient intéressants lorsqu'on les traquait comme des fauves, et qui le sont moins depuis que quelques-uns, disons quelques-uns pour ne pas être injustes même envers l'Anarchie, se sont embrigadés dans le Syndicat Dreyfus, en reconnaissance sans doute de ce que Zola avait fait pour Jean Grave.
Quoi qu'il en soit, le père Laporte fut acquitté et, en présence du scandale actuel, il n'a pu s'empêcher de dire à Zola sa façon de penser et même sa pensée sans la façon.
Il l'a fait dans une brochure qui a pour titre : Emile Zola et les Dreyfus ou la Débâcle des traîtres : Lettre ouverte à Htalien Zola dit le Père la Trouille, le Papa la Mouquetle, le Pètomane^ officier de la Légion d'hon* neur, candidat perpétuel à VAcadémie française, par Vauteur acquitté de « Zola contre Zola ».
De la brochure elle-même, je ne dirai rien. Elle est moins concluante, d'ailleurs, que la déposition du général Mercier, du général de BoisdefTre et du général de
SECOND aGT£ du PROCÈS ZOLA 341
Peliieux. Ce qui me semble intéressant, c*est le contraste de ces deux êtres.
Laporte est le type du brave homme, du bon Français de condition modeste. 11 a fait deux congés militaires, puis il s'est établi bouquiniste pour nourrir sa famille ; il a subi toutes les intempéries des saisons, il a vu la grêle ou la pluie tomber, et il a été obligé de fermer ses boîtes, au moment où il espérait réaliser une bonne re- C6X16.. *
Le soir, à la lueur de la lampe, il a étudié les livres qu'il vendait et il a publié des plaquettes très recherchées par les bibliophiles.
Moi je trouve cela très intéressant ; c'est peut-être parce que je ne suis pas un intellectuel, ainsi que le disait un des journaux du Syndicat.
C'est évidemment un grand malheur pour moi, mais il faut plutôt me plaindre que me blâmer. Avec quelques volumes j'ai réussi, non pas à créer, mais à faire éclore un des mouvements les plus féconds et les plus bienfaisants de ce siècle.
Jugez, dans ces conditions, ce que j'aurais pu faire si j'avais été un intellectuel ! Je me serais appelé alors Bjoernson ou Nymenwuis et mon nom, qui est malheureusement obscur aujourd'hui et connu de quelques rares initiés, aurait rayonné sur le monde.
Zola forme une saisissante opposition avec Laporte. Semblable à certaines filles célèbres qui n'ont acquis leur ignominieuse fortune qu'en ruinant moralement et physiquement une génération tout entière, l'auteur de Nana n*a conquis la renommée et la richesse qu'en pervertissant, en dépravant, en hébétant des milliers et des milliers de lecteurs. Il a tout ce qui fait l'objet des convoitises humaines : l'argent, Thôtel à Paris, la maison aux champs.
Et cependant je suis convaincu que parmi ceux qui me
lisent, pas un n'éprouverait une minute d'hésitation, si on lui posait cette question :
— Qui voudriez-vous être aujourd'hui : Laporte ou Zola ?
Laporte, le pauvre et l'obscur, peut aller partout et partout il trouvera des mains empressées à serrer sa main d*honnôte homme, d'homme qui n'a corrompu personne, qui n'a jamais fait de mal à sa Patrie, qui n'a jamais craché sur le drapeau, qui n'a jamais vomi sur l'armée.
Zola, le fameux et le riche, ne peut aller nulle part sans qu'on lui jette à la figure le dégoût qu'il inspire à tous.
Blanc, Mouquin et Perret, que je loue, d'ailleurs, de protéger un accusé, quelque méprisable qu'il soit, contre les colères de la foule, ont déployé en vain les ressources d'une imagination variée pour trouver des issues.
Ils ont successivement fait passer le Père J'accuse par la porte du quai de l'Horloge, par la porte du quai des Orfèvres et par la porte du Jury d'expropriation... Partout le porte-parole du Syndicat a trouvé devant lui des hommes pour crier : a Vive l'armée ! A bas les traîtres! A bas les Juifs ! »
Il a été décidé en haut lieu, paraît-il, que le jour du verdict, pour lequel on redoute des manifestations exceptionnellement tumultueuses, on ferait faire à Zola la promenade que l'on fait faire aux étrangers munis d'un passeport et de quelques références diplomatiques; on les conduit en bateau sur les égouts depuis la Madeleine jusqu'à l'Hôtel de Ville, avec embranchement sur je Ghâtelet et le Palais de Justice.
Voulez-vous parier que lorsqu'on lèvera la plaque au débarcadère de la place de la Madeleine, l'auteur de la Mouquette trouvera, en gravissant la dernière marche de l'escalier en colimaçon, des gens qui crieront plus
fort que jamais : « A bas Zola I A bas les Juifs I Vive Tarmée I »
Aujourd'hui moi je crie : « Vive Laporte, » c'est-à-dire : Yive la fouie anonyme des modestes, des courageux et des simples^ qui trouvent sans doute que tout n'est pas parfait dans nos institutions militaires, mais qui ne prétendent pas faire casser le jugement régulier d'un conseil de guerre uniquement parce qu'il s'est permis de condamner un ïoupin, et qui ne font pas de leur pays un objet de scandale et de risée pour l'Europe qui nous regarde I
C'est surtout à titre documentaire que nous avons enregistré cet article ainsi que les précédents.
Le lecteur peut ainsi juger « sur pièces» quels furent les arguments de l'un des rois de la polémique parisienne pendant les audiences du procès Zola.
La faiblesse en est si manifeste que Ton se prend à croire à quelque gageure.
Piètre argument que celui des huées qui poursuivaient Zola!
C'était pourtant là le plus clair de l'argumentation quotidienne de Drumont, depuis l'ouverture du procès.
Après le réverbère de Foulon et le bâillon aux intellectuels, c'était maigre.