‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 39 sur 61 · DANS LA SOIRÉE · texte numérisé non relu

DANS LA SOIRÉE

Manifestations dans la rue, — Sus aux Juifs!

Grêle de pierres et coups de revolver,

A rissue de Taudience et dans la soirée, des incidents, dont quelques-uns a'ssez graves, se sont produits sur divers points de Paris.

G*est ainsi que, vers dix heures et demie, un kiosque de journaux a été dévalisé quai de la Mégisserie.

Des manifestants, ayant à la main un journal allumé en guise de torche, se sont dirigés vers le pont au Change. Arrêtés par un barrage de gardiens de la paix, ils ont rebroussé chemin vers le pont Neuf; mais, là, ils ont été dispersés par les gardes républicains à cheval et refoulés rue de Rivoli. A ce moment, des jeunes gens se formèrent en bande et se dirigèrent vers le boulevard de Sébastopol en chantant la Marseillaise.

Soudain, de l'impériale d'un tramway Montrouge-Gare de TEst, venant de Montrouge, partit un cri strident de «A bas la France I A bas Tarmée I » poussé par un sieur

Lucien Démarre, coilTeur. Les manifestant entourèrent le véhicule en poussant des cris de c A mort I A l'eau I » On arriva ainsi en face du numéro 34 du boulevard, oh est situé le magasin de MM. Salomon Schill, Dreyfus et G'®, fabricants de cache-nez. Des pierres furent lancées dans les vitres, et deux coups de revolver furent tirés du haut d'un autre tramway descendant de la gare de l'Est. Une bagarre des plus sérieuses eut lieu sur le boulevard entre partisans et adversaires de M Zola. M. le préfet de police, M. Laurent, secrétaire général, et Touny, directeur de la police municipale, se rendirent aussitôt boulevard de Sébastopol et firent évacuer la chaussée par les gardes à cheval.

Les manifestants se séparèrent alors en deux bandes. L'une prit la rue Notre-Dame-de-Nazareth, où un anarchiste nommé Frédéric Lauzun, âgé de dix-sept ans, qui criait : « A bas l'armée I » fut arrêté. L'autre se dirigea par la rue des Francs-Bourgeois, vers la place des Vosges, oh elle fut obligée de rétrograder. EUle suivit alors le boulevard Voltaire ; arrivée devant le numéro 208, elle assaillit à coups de pierres la façade des ateliers de MM. Bernheim frères, fabricants de jerseys. Toutes les vitres furent brisées, et la femme d'un employé de la maison fut légèrement blessée.

La bande put être dispersée.

Un autre groupe a manifesté rue Montmartre, devant les bureaux de V Intransigeant et ceux de V Aurore, Une dizaine d'arrestations ont été opérées au cours de ces diverses manifestations.

La Libre Parole donna de son côté la version suivante des incidents qui s'étaient produits autour de Taudience :

Israël vient de jeter enfin le masque.

Deux fois dans la journée d'hier, les cris de : « A bas

l'armée 1 A bas la France 1 » ont été poussés par les Juifs. La première fois devant la cour d'assises, la seconde, en pleine rue, à la sortie d'Emile Zola.

Dès le matin on pouvait se rendre compte de ce qui allait se passer. Dans la salle des Pas-Perdus, bien avant l'arrivée des témoins, des groupes d'Hébreux péroraient avec fureur, et on pouvait entendre des bouts de conversation dans le goût suivant :

— Ne vous inquiétez pas, nous aurons dans la salle des amistqui se chargent de l'affaire.

— Avez-vous pu vous procurer des cartes d'entrée?

— Soyez sans crainte, nos amis entreront même en robe.

Effectivement, vers onze heures et demie, une dizaine de jeunes Juifs pénétraient à la cour d'assises, revêtus pour la plupart d'une robe d'avocat.

Je demande à plusieurs confrères : — Connaissez-vous ces avocats-là? et d'un commun accord ils me répondent : — Jamais de la vie !

Il y a décidément quelque chose d'anormal dans l'air, car voici le colonel Picquart qui fait son entrée et, sur son passage, quinze à vingt individus louches, ni avocats ni journalistes, se mettent à beugler des : c Vive Picquart ! » qui sont couverts aussitôt par des : « A bas Picquart ! » bien nourris.

Plusieurs de ces dreyfusistes entourent l'officier bizarre, et lui crachouillent en allemand de vagues'questions à. l'oreille. On croit comprendre que le colonel Picquart déclare qu'il va casser les vitres.

Curieux I quand cet homme ne fait pas cambrioler les appartements de ses collègues, il parle de casser les vitres au Palais de justice. Qu'il prenne garde d'être cassé un beau jour.

Le défilé ordinaire des témoins et des spectateurs de marque s'opère comme d'habitude.

Nous voyons entrer successivement madame Gyp, Anatole France, le général Delanne^ accompagné d'un lieutenant-colonel dont l'arrivée est saluée des cris énergiques poussés de « Vive l'armée I »

Nous notons encore la présence de M. Yves Guyot, très affaissé; de M"" Démange, du commandant Ravary, du capitaine de Comminges, frère de mademoiselle de Comminges ; du général Gonse, accompagné d'un lieutenant-colonel ; du commandant Du Paty de Clam, de M. Guérin, du commandant Lauth, de l'archiviste Gribelin, etc.

Et voici encore une trentaine d'Allemands et de Juifs munis de cartes de presse, et qui bousculent tout le monde pour arriver plus vite. Au passage, j'en entends un qui dit :

— Ça va chauffer, tout à l'heure 1

On n'attend plus que l'arrivée de Zola l'Immonde.

Malgré toutes les mesures d'ordre, une centaine de journalistes se sont postés près de la porte du 34 de la rue des Orfèvres, où le sauveteur de Judas doit pénétrer dans le palais.

Comme il tarde à venir, on crie : « // arrive! Il arrive! », sur le ton des marchandes de « poisson bleu » et les agents marquent la mesure en tapant des pieds.

Enfin le voilà 1 La voiture s'engouffre dans le couloir et l'huis se referme, mais derrière la porte cochère, le gredin doit entendre nos malédictions, et ça suffit.

A travers les vitres du véhicule on a eu suffisamment le temps d'apercevoir M* Labori, masquant son infâme client et M© Clemenceau. Sur le siège, servant de groom, on a remarqué également un monsieur Henri Layret qui n'avait guère l'air d'être à la noce.

Mais point de Scheurer-Kestner, point de Joseph Reinach. Les deux coquins prennent l'habitude de ne venir au Palais que tous les deux jours. C'est une

grande joie de moins pour nous, pauvres journalistes!

Regagnons la salle des Pas-Perdus. Les Youtres sont en nombre encore plus considérable que le matin, et ils ont Tair anxieux en diable. Quand on apprend que le colonel Picquart est en train de déposer, ils ne tiennent plus en place, et se frottent les mains à les rendre presque propres.

Mais voici qu'une suspension d'audience a lieu. Plusieurs avocats descendent dans un état d'exaspération effrayant, et ils racontent qu'une bande de voyous revêtus de robes d'avocat viennent de crier : « A bas la France ! Vive Picquart 1 »

Ça y est, ce sont les Juifs et les Allemands embauchés le matin par le Syndicat.

Le bâtonnier, M® Ployer, très ému, arrive dans la galerie du Harlay, en grand costume, et suivi d'une délégation du barreau. Aussitôt les cris de : « Vive l'armée ! » éclatent de tous côtés. Nous voyons là M* Gomby, notre ami M® Emile de Saint-Auban et M« Ferré.

M* Ployer s'avance vers les généraux de Pellieux et Delanne, qui se disposent à se retirer, et il proteste au nom du Barreau tout entier contre l'infamie qui vient d'être commise.

Les yeux pleins de larmes, les généraux serrent affectueusement toutes les mains qui se tendent vers eux, tandis que M*' de Saint-Auban, en recommandant le calme à ses confrères, leur assure qu'il sera un des premiers à signer toutes les protestations nécessaires pour faire respecter Thonneur du Barreau.

L'enthousiasme devient indescriptible ; les chapeaux, les toques, les cannes s'agitent en l'air et c'est aux cris mille fois répétés de « Vive l'armée! A bas les Juifs!» que les vaillants officiers regagnent la salle d'audience.

La manœuvre des Juifs a tourné une fois encore contre eux. On entoure M® de Saint-Auban, et un avocat, petit, sec

et jaune, dont le nez indique clairement la race, en profite pour lui dire : «Vous avez raison, l'armée est sacrée», et plus fort que tout le monde, il piaille avec une voix de vieux coq enroué : « Fife l'armée ! Fife l'armée 1 »

Un incident comique fait diversion. Un homme de peine traverse la salle chargé de plusieurs balais neufs,* et aussitôt chacun de s'écrier : « Voilà ce qu'il faut pour chasser les Juifs. »

— C'est un symbole, font les uns.

— Du balai! du balai I — chantent en chœur les autres- Dans tous les cas, la légende du dreyfusisme du Barreau parisien est morte.

La gaieté est tout à fait revenue. En attendant la fin de l'audience, on blague Israël, on prête des mots au président des assises, entre autres celui-ci :

A un témoin qui aurait parlé longtemps sans arriver au fait, M. Delegorgue aurait dit :

— Je dois circoncire les débats, mon ami, tâchez de passer youtre.

C'est sans prétention, et ça fait tant enrager Israël.

Mais voici qu'une grande clameur nous arrive du de-^ hors. On se précipite sur la galerie.

De l'autre côté de l'eau, sur le quai de la Mégisserie, plus de trente mille personnes sont massées et chantent à tue-tête le refrain à la mode :

Emile Zola est un cochon.

Plus il devient vieux, plus il devient bête.

Un kiosque de journaux vient d*être dévalisé de toutes les feuilles dreyfusiennes. En longues torches, les manifestants ont tordu ces journaux et, après les avoir enflammés, se promènent de long en large. On dirait une retraite aux flambeaux, si les cris de : « A mort les Juifs ! A bas Zola I » ne renseignaient pas sur le caractère de cette illumination improvisée.

Des patrouilles de gardes républicains à cheval empêchent la foule de se répandre sur le pont Neuf et le pont au Change.

Gomme les Youtres rédacteurs des journaux du Syndicat nous ont suivis sur la galerie, nous leur servons quelques bonnes paroles.

— Voilà enfin les bûchers qui s'allument.

— Ça doit sentir bigrement mauvais, le Youpin grillé.

— Ça ne fait rien, il paraît que la graisse de porc n'éclaire pas si bien que le suif à chandelle.

Les Hébreux deviennent verdâtres, et l'un d'eux va converser longuement avec un commissaire de service près la grille. Il a Tair de lui donner des ordres, parole d'honneur !

L'audience est terminée, les grandes portes de la galerie du Harlay s'ouvrent à deux battants pour laisser passer la foule. Généraux, commandants et autres officiers supérieurs descendent le grand escalier au milieu d'un tonnerre d'acclamations enthousiastes.

Partons vivement dans la direction du quai des Orfèvres, pour assister à la sortie du maître, souteneur d'espions. Un cordon d'agents nous barre le passage. Mais l'aimable M. Mouquin est là, et il nous laisse le champ libre sur la présentation de notre carte. Pourquoi donc laisse-t-il passer également cinq ou six Youtres, qu'il sait pertinemment être venus pour faire du scandale?

Nous voilà devant le numéro 34 du quai des Orfèvres, attendant l'ami des traîtres.

^ Une double haie d'agents encadre le portail et ces braves gens ont l'air fortement navrés :

— Dire que ce salaud va nous faire coucher encore à deux heures du matin, grogne furieusement un brigadier.

Un simple agent ajoute : — Vous allez voir qu'il va nous faire poser une demi-heure ici, ce soir.

— Que voulez-vous, dis-je ingénument, il faut bien que ce pauvre homme prenne un <c consommé » avant de partir,

— Vous croyez qu'il est en train de manger, maintenant ?

— Mais comment donc, et il ne se presse pas, encore I Il sait que vous êtes payés pour le garder, alors...

Les gardiens de la paix serrent les poings.

— Oh I la crapule I et nous sommes là, nous, le ventre vide, à l'attendre faire sa digestion !

La porte s'ouvre enfin, la voiture de Zola franchit le seuil au grand trot, et part vers le parvis Notre-Dame.

Au galop, nous nous précipitons derrière le coupé, en criant : a A bas Zola I A bas le traître I »

A cent mètres, les agents nous arrêtent et, à ce moment, les cinq ou six Youtres que M. Mouquin a laissé passer se mettent à hurler : « A bas la France 1 A bas l'armée ! Vive Zola 1 »

Les misérables I

En un clin d'oeil, ils sont entourés. On leur crie à la face :

— Sales Juifs ! A l'eau I à l'eau !

Les Juivaillons prennent peur, et se plaquent, tels des punaises, le long des magasins, tant la crainte d'être jetés à la Seine leur travaille les entrailles.

Heureusement les agents arrivent pour les protéger, oh ! sans le moindre entrain, par exemple I

Un grand Juif, brun et barbu, porteur d'une épaisse tignasse crépue comme celle d'un nègre, fait résistance et ne doit son salut qu'à ces mêmes agents qu'il insultait quelques minutes avant. Un autre Youtre, brun et barbu, pousse également des glapissements d'hyène. Notre ami Charles Devos s'approche de lui et, comme par enchantement, la voix s'étrangle dans la gorge du coquin qui prend la fuite en bramant :

— Je suis mort 1 je suis mort I

De braves agents l'aident à déguerpir, en lui bourrant le dos de leurs robustes poings et en vociférant :

— Ah I chameau, tu cries : « A bas l'armée !» ah ! tu cries : « A bas la France ! » chaffouin I (Sic.)

A sept heures, les manifestants quittent les environs du palais, et remontent en masse vers le boulevard Sébastopol en criant plus fort que jamais : « Vive la France I à bas les Juifs I »

En « dernière heure », on verra que la manifestation n'était pas près de s'apaiser.

On ne crie pas impunément : o A bas la France! » devant des Français, qu'Israël se le tienne pour dit.

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