SIXIÈME AUDIENCE
Confrontation de MM. Leblois, Picquart et Henry. — La question du bordereau, — Encore le petit bleu, —■ Pourquoi le timbrer ? — Le démenti, — Violent incident.
La manifestation des avocats qui avait produit, la veille, au Palais une si grande sencation ne risquait pas de se répéter hier. On avait permis à une trentaine d'avocats à peine de pénétrer dans la salle d'audience, et les autres bancs étaient occupés par les témoins, mais surtout par des militaires en grand nombre, par des officiers en tenue.
Dès le début de l'audience, le colonel Picquart revient à la barre, appelé par M® Labori. Il demande à faire une déclaration :
— Je tiens k dire deux mots pour expliquer Tesprit dans lequel j'ai fait ma déposition hier
Je crois que Texpression employée par M. Emile Zola a dépassé un peu sa pensée. Le second conseil de guerre n'a pas acquitté par ordre. Ce que je crois, c'est que M. le général de Pellieux, par respect pour la chose jugée, n'a pas cru devoir faire porter son enquête sur le bordereau, c'est que le commandant Ravarj n'a point fait les recherches indispensables. En vain lui aije dit : « Les témoins ne sortiront de terre que lorsque vous aurez fait arrêter le commandant Esterhazy. » Il ne tint aucun compte de mes paroles.
Les juges du conseil de guerre se sont trouvés en face d'une instruction extraordinairement incomplète, et c'est ainsi que l'un d'eux a dit : « Je vois que le véritable accusé ici est le lieu, tenant-colonel Picquart. »
Quels sont les points sur lesquels M. le colonel Picquart a été poursuivi devant un conseil d'enquête ? demande M® Labori.
— C'est secret^ fait observer le président. N'oubliez pas le h'uis-clos 1
— C'est si bien secret, reprend M« Labori, qu'une note de l'agence Havas a passé, reproduite par tous les journaux, sur l'audience du conseil. Est-ce exact? Est-ce faux ?
Et il lit la note.
— Les notes de la presse ne nous regardent pas.
M, le commandant Lauth.
On fait venir le commandant Lauth.
— Quelle aurait été l'utilité de l'apposition d'un timbre sur le petit bleu, à supposer que la proposition eût été faite ?
— Cela prouvait que le petit bleu était arrivé k destination. Sans timbre, cela ne pouvait que prouver que le petit bleu avait été écrit, mais rien n'indiquait qu'il avait été réellement envoyé au commandant Esterhazy.
— Le petit bleu venait de la même source que le bordereau?
— Oui. Je devais le croire. Mais ce petit bleu me paraissait en réalité de seconde main, du colonel Picquart.
— Est-ce que le bordereau a été aussi déchiré en morceaux ?
— Oui. Je Tai vu une fois dans ma vie.
— A-t-il été photographié ?
— Pas dans nos bureaux .
M* Clemenceau :
— Par quel procédé a-t-il été reconstitué ?
— Avec du papier transparent coupé en lanières exce88iT^ ment minces, qui suivaient les déchirures.
— De quel côté a-t-il été recollé ?
— Du côté de l'adresse.
— Si le petit bleu venait du cornet dans lecpiel on l'a apporté, n'était-îl point nécessaire qu'il ne fût point timbré?
— Oui.
M® Clemenceau résume les déclarations du témoin et en tire cette conséquence que le colonel Picquart ne pouvait avoir Tintention de faire timbrer le petit bleu.
Le colonel Picquart reprend la parole :
— Rien ne prouve mieux la fausseté des intentions que Iob me prêtait que la démonstration qui vient d'être faite et qui prouve que ce que j'aurais voulu faire était illogique.
Le président demande :
— Combien de fois avez -vous reçu M^ Leblois au ministère?
— J'ai reçu M<^ Leblois une douzaine de fois, mais une seule à l'époque qui nous intéresse : c'était le moment où venait de paraître le fac-similé du bordereau dans le Matin.
M. le lieutenant'colonel Henry.
M. le lieutenant-colonel Henry vient rejoindre à la barre le colonel Picquart. Il reprend la déposition qu'il a faite il y a deux jours à cette barre et répète qu'il a vu, dans le bureau du lieutenant-colonel Picquart, M* Leblois. Le dossier secret était entre eux. Il en a parlé quelques jours plus tard au général Gonse. Il lui dit qu'on Tavait ouvert devant un tiers et il invita le général à y jeter un coup d'œil.
M. Gonse,
Le général Gonse s'avance.
— Qaand vous avez revu le dossier secret, lui demande le président, était- il en désordre?
— Autant que je puis me rappeler, il était un peu en désordre, répond le général .
— Qa'avez-vousà répondre, monsieur Picquart?
— J'affirme que je n'ai jamais eu le dossier, ouvert ou fermé, sur mon bureau du ministère de la guerre, devant M«Leblois.
Le lieutenant-colonel Henry affirme que M® Leblois a avoué Tentrevue dont il parle avec le colonel Picquart, devant le conseil de guerre.
M. le président fait venir M® Leblois et lui pose la question :
— Avez-vous reconnu devant le conseil de guerre que vous étiez avec le lieutenant-colonel Picquart, alors que le document se trouvait sur la table ?
— Non, je ne Tai pas reconnu. Voici ce qui s*est passé. Le colonel Henry a dit simplement qu'il y avait un dossier sur la table, une enveloppe sur laquelle étaient inscrits les mots « Dossier secret. » Il n'a pas parlé de la photographie « Cette canaille de D... », et il a été dans Timpossibilité de préciser la date.
Je lui ai dit : « Je crois que vous vous trompez > ; mais, comme je n'ai pas l'habitude de faire l'inventaire des pièces qui se trouvent où je suis, j'ai ajouté : « Je ne veux pas vous infliger de démenti, mais c'est au colonel Picquart, mieux éclairé que moi, à vous répondre. »
— Je maintiens ma déposition, dit le colonel Henry.
— Et moi, je dis que vous n'avez pas dit au conseil de guerre qu'il y avait une pièce secrète portant les mots « Cette canaille de D... » I s'écria M® Leblois.
— J'en ai parlé.
348 LIVUB QUATRIEME!
Grave incident.
Cette triple confrontation de M^ Leblois, du colonel Picquart et du colonel Henry tourne bientôt à Taigre et se termine par un incident des plus graves entre le deux colonels.
Le colonel Picquart, reprenant les déclarations du colonel Henry relativement à l'incident Leblois, s'écrie :
— J'oppose an démenti formel & M. Henry t. .. Et, maintenant, est-il exact que M. Henry n'a pas indiqué au conseil de guerre une date précise et que j'en ai demandé acte en signalant cela comme un fait grave?
Le colonel Henrt. — J'ai toujours dit que c'était en octobre.
Le colonel Picquart. — La photographie, qui est si obscure, si embrouillée que, lorsque le général de Pellieux me l'a montrée, moi qui la connaissais, j'ai dû me pencher, comment M. Henry l'a-t-il vue ? A quelle distance se serait-il approché de moi?
Le colonel Henry. — Je n'ai pas mesuré. En tout cas, moi, je la reconnaîtrais bien à dix pas, cette photographie. Les yeux ne sont pas les mômes.
Le colonel Picquart. — Je vous donne de nouveau le démenti le plus formel.
Le colonel Henrt. — Le colonel Picquart en a nienti 1
Des exclamations partent de tous les points de la salle. Le lieutenant-colonel Picquart, qui est devenu d'une pâleur extrême, se retourne brusquement vers le colonel Henry.
Les avocats veulent intervenir. Le président déclare :
— Vous êtes en désaccord, voilà tout.
Et le colonel Picquart, s'adressant aux jurés, s'écrie:
— Je demande à dire & MM. les jurés ce que signifie tout cela. Vous avez vu ici des hommes comme le colonel Henry, le commandant Lauth, M. Gribelin porter contre moi des accusations abominables. Eh bien, messieurs, savez-vous pourquoi
cela se fait? Vous le comprendrez quand yous saurez que ceux qui ont travaillé k une affaire précédente, intimement liée à celle d'Ësterhazy, étaient probablement ceux-ci, ces hommes qui se dressent aujourd'hui devant moi t Ils défendent leur œuvre, cette œuvre que le regretté colonel Sandherr, en mourant, a léguée k l'honneur du bureau !
Eh bien, moi, j'ai pensé autre chose. J'ai eu des doutes. J'ai pensé qu'il ne fallait pas se renfermer dans une foi aveugle. £t j'ai cherché.
Voilà des mois que je suis abreuvé d'outrages; je suis, à cette heure, dans une situation affreuse. Demain, je serai peutêtre chassé de Tarmée, à laquelle j'ai donné vingt-cinq ans de ma vie. J'ai perdu mon avenir, ma vie, et tout cela pour avoir fait ce qae j'ai cru, ce qui devait être mon devoir!
— Jamais, réplique le colonel Henry, il n'a été question de cela entre le colonel Sandherr et les officiers du bureau. Nous faisions notre devoir comme nous l'entendions. Je vous jure que jamais ce petit bleu n'a été reçu par moi, et c'est moi qui recevais les papiers.
Explications.
Le général Gonse confirme les paroles du lieutenantxîolonel Henry.
— Nous n'avons jamais cherché à falsifier la vérité.
Et c'est pour cela que je n'ai pas été contraire à l'enquête sur M Esterhazy. Quant au petit bleu, M. Picquartne me l'a montré, à moi son chef, que quatre mois après l'avoir trouvé. Cette conduite est inexplicable .
— Mes explications seront brèves, reprend le colonel Picquart. C'est au mois de mai que le petit bleu a été trouvé. J'ai dit qu'un deuil de famille, qu'un voyage et que divers événements m'ont empêché de m'occuper activement de l'affaire. Si je n'en ai pas parlé alors au général Gonse, j'en ai parlé, au mois de juillet, au général de Boisdeffre.
— Pourquoi n'a-ton pas relevé plus tôt les faits que l'on reproche k M. Picquart? demande M^ Labori.
— Nous ne les connaissions pas encore, reprend le général Gonse.