ET LES ARCHIVES DÛ MINISTÈRE DE LA GUERRE
1792-1815 Par L. STOUFF
Docteuf en droit et es lettm Professeur i l'Utireraité île Dijoi
BERCÎER-LEVRAULÏ & C", ÉDITEURS
LE
Lieutenant Général DELORT
De
Hommage de l'Auteur
tions d'adjudant général et d'adjoint aux adjudants jjfénéraux, en vue de remplacer les états-majors de Tarmée. Depuis 1792,1e nombre des adjudants {généraux était de quarante. D'après le décret de 179*3, il y avait huit adjoints aux adjudants généraux par armée et deux par division. Les adjudants généraux avaient le grade de chef de brigade ou celui de chef de bataillon, que le décret de 1793 avait substitués aux titres de colonel et de lieutenantcolonel. Les adjoints pouvaient être pris dans tous les grades subalternes. Ils étaient choisis par les adjudants généraux auprès desquels ils devaient être employés, et commissionnés par le ministre ('). Un capitaine du 8^ d'infanterie, Pierre Aubry de Gouges, fit connaître Delort à son parent François Aubry de Gouges, adjudant général chef de brigade à l'armée des Côtes de la Rochelle. Celui-ci prit Delort pour son adjoint (').
Au mois d'août 1793, la Convention créa vingt escadrons départementaux de cavalerie. Delort reçut le grade de capitaine dans l'escadron de hi Seine-Inférieure (^). Il avait alors dix-neuf ans et
(1) Et. Charavay, Les grades militaires sous la Jiêvoiiition (Paris, 1894), pp. iS-i^.
(2) Sur Pierre et Fran(;ois Aubry de (longes, v. Hennet, htat militaire de France pour l'année i"g'i, pp. 57, ai, 34, 352. — Nomination du citoyen « de l'Aure», sous-lieutenant au 8* régiment d'infanterie, en qualité d'adjoint à l'état-major de Tarmée des Côtes de la Rochelle, par l'adjudant-général chef de brigade commandant en cher Degouges. Tours, 9 juin 1793, visas de Tugnot, chef de brigade commandant à Longwy, et du comité permanent de la section du Mail à Paris, le 24 juin 1793 <Arch. guerre). Adjoint aux adjudants généraux, i5juin i;93; la nomination du citoyen «Delaure» fut approuvée par une décision du Conseil exécutif provisoire du 25 juillet 179^. noliliée «à Delort par lettre de l'adjoint au ministre de la guerre, pour la G« division, même date.
(3) Avis de nomination par l'adjudant de la O' division, Xavier Audouin. au citoyen Delort, lieutenant au 8» réginuMit d'infanterie, adjudant général provisoire à l'armée des (y)tes de la Rochelle. Paris, 28 aont 1793. Brevet, 21 décembre 1793 (P. 1)., 4)-
remplissait les fonctions d'adjudant général provisoire. L'escfidron n'eut qu'un mois d'existence. Les services de Delort auprès du chef de brigade de Gouges ne furent même pas interrompus. Mais de Gouges ayant été suspendu le mois suivant, Delort se fit agréer par le chef de brigade Collin, de l'armée des Pyrénées-Occidentales ('). De là, il vint à l'armée des Alpes, où l'attirait l'espoir d'une campagne dans le Piémont. Il avait fait part de son désir à la société populaire d'Arhois. Elle lui répondit par une lettre chaleureuse. « Courage, cher concitoyen, tu es le digne émule de Pichegru ("))). Placé successivement à l'état-major du général Dumas, commandant larmée, puis choisi comme adjoint par le chef dé bataillon Colinet, il fut sans doute bien déçu de ne pouvoir annoncer à ses compatriotes qu'il était descendu en Italie pour « y planter Tarbre de la Liberté (^) ».
(1) Nomination aux fonctions d'adjoint à IVtat-major de l'armée des Pyrénées-Occidentales par l'adjudant jfénéral chef de brigade CoUin. Paris, I" frimaire an II (ai novembre 1793) Delort est désigné dans cette pièce comme ci-devant adjoint à l'adjudant général Aubry par décision du 25 juillet an II de la République. La nomination est accompagnée d\ni passeport au citoyen Delort, taille cinq pieds six pouces, cheveux et sourds châtain bruns, nez moyen, yeux bruns, bouche moyenne, menton rond, visage ovaK capitaine dans les vingt escadrons de nouvelle formation, allant joindre l'armée des Pyrénées Occidentales à Bayonne, pour y remplir les fotictions d'adjoint à l'état-major de ladite armée sons les ordres de l'adjudant général chef de brigade Collin. Paris, 10 frimaire an II (3o novembre 1^93). V. sur cette campagne Mémoires sur ta dernière guerre entre la France et L'Kspagne dans les Pyrénées Occidentales par le citoyen B... (Paris, Strasbourg, an X, 1801).
(2) La société populaire d'Arbois à Delort, a mai 1794 (P, D., 5).
(3) Nomination aux fonctions d'adjoint à l'adjudant -gêné rai Coltnet de l'armée des Alpes. Delort y est ({nalitié capitaine à l'escadron de la Seine- Inférieure et adjoint à l'état-nuijor du général Dumas. Grenoble, 11 prairial an II (3omaj i;94). « Renseignements pris sur le civisme » de Delort, « d'après les certificats qu'il a produits », le général de brigade Piston, chef de l'état-major de l'armée des Alpes, accepte le choix de Colinet. — Sur l'armée des Alpes commandée par le général Dunias, v. Krebs et Moris, Campagnes des Alpes pendant la dévolution d'après les archi<'es des états-majors français et austro-sardes, 1790-1793 (Paris, 1891). pièces justilîcatives, 114.
(]ette série de mutations se termina, au commencement de 1797, par une mise en réforme. La condition d'un débutant attaché aux états-majors procurait des avantages : jouir d'un supplément de solde, vivre près des chefs, suivre des campagnes, acquérir rapidement des connaissances militaires plus relevées (^). f'e stage remplaçait la cidevant école militaire. Mais l'adjoint, indépendamment des circonstances qui le menaçaient personnellement, suivait la fortune de son chef. La suspension ou la mise en réforme de l'adjudant général s'étendait à l'adjoint. Celui-ci, depuis un décret de la Convention du i4 germinal an III (3 avril 1796), n'avait i)lus la ressource de rejoindre son régiment, car il devait être remplacé aussitôt dans le corps dV)ii il avait été tiré (^). Deux fois déjà, Dclort s'était vu sur le point de quitter les états-majors. Au moment delà suspension de son premier chef, il avait été averti de retourner au 8% à moins qu'il n'obtînt d'être employé de nouveau ccmime adjoint (**). En 1795, il s'en fallut de si j^eu qu'il perdît ses fonctions auprès de Colinet que, jugeant la situation désespérée, il demanda une nominalion.de capitaine de cavalerie, ou même sa réintégration dans son ancien régiment, pour y reprendre son poste, si cela était encore possible, ou pour y attendre la première vacance. La lettre delà société populaire d'Arbois, une attestation de civisme de la munici-
(i) l)*après le décret du 21 lévrier 179*3, les adjoints recevaient, à titre de g-ratiiication, 100 livres par mois : ils conservaient leur traitement dans le corps auquel ils appartenaient (Charavay. p. 17).
(2) Charavay, pp. i(>, 17.
Ci) Cot avis, «fui est de pluviôse an II {t2o janvier-i8 février 1794)' ^^ trouve cite dans un rapport au Onuité de salut public du 3o ventôse an III (20 mars i;95, Arch g^uerre).
palité, des certificats de Colinet et du général de brigade Oubxet, commandant la place de Lyon, qui rendaient « les meilleurs témoignages de son patriotisme et de ses talents militaires », lui conservèrent son emploi ( * ) .
Ce fut donc par des prodiges d'équilibre que Delort réussit à faire durer, pendant près de quatre années, sans interrompre un seul instant ses fonctions, une situation d'autant plus hasardée qu'ayant été en effet remplacé au 8^ d'infanterie et le corps où il avait été nommé capitaine ayant disparu, il se trouvait en l'air (^). Mais enfin Colinet subit un accident alors assez fréquent. Il fut réformé pour réduction d'effectif. Delort eut le même sort ('^).
(i) Le général Oùbxet an Comité tle salut public, 2 mars 1795 (P. 1)., 6). Mémoire pour le citoyen Delort (P. 1)., 7). Nouveau ccrti tient d'Oubxet 16 prairial an II! (4 juin 1795) : « le citoyen Antoine Delort d^4r6o>'..,a donné des preuvjBS non équivoques de civisme, de probité et de zèle ».
(a) Delort au ministre. Paris, 2 vendémiaire an VI (a3 septembre 189^). « Citoyen ministre », écrivait Delort, « il résulte des pièces ci-jointes que j'ai l'honneur de soumettre à voire examen que mes services n'ont point souffert d'interruption depuis le commencement (Je la Révolution, d'abord comme volontaire au 4* bataillon des volontaires nationaux du département du Jara ; 2- comme sous-lieutenant et lieutenant au 8' régiment d'infanterie : 3- comme capitaine de cavalerie ; 4' comme adjoint aux adjudants généraux. J'ai été promu à ce dernier grade le aà juillet 1793, et mes services en cette qualité n'ont point soutlcrt d'interruption jusqu'au moment où j'ai obtenu une lettre de réforme (le 3 ventôse dernier) comme remplissant les fonctions d'adjoint auprès d'un adjudant général qui venait d'èlrc réformé ». Rapi)orl au ministre, 3t) vendémiaire an VI (ai octobre 179;).
(3) « Paris, le 3 ventôse l'an cin(| de la République. Le ministre de la guerre au citoyen Delort, capitaine de cavalerie, adjoint aux adjudants généraux réformés. Le rapport qui m'a été fait, citoyen, de votre demande d'être traité comme olllcier réformé et les pièces qui y étaient jointes, m'ont prouvé que vous êtes susceptible de ce traitement conformément aux dispositions de l'arrêté du Directoire exécutif du dix-neuf pluviôse dernier. En conséquence, je vous invile à vous retirer dans vos foyers, où vous jouirez des appointements de votre grade jusqu'à votre remplacement. Vous aurez soin, a votre arrivée, de communiquer ma lettre à la municipalité qui vous donnera un certificat quC; vous m'adresserez, alin que je vous fasse comprendre, citoyen, sur l'état des olliciers à payer dans le département de votre domicile. Salut et fijaternlté. Petiet » (Arch. guerre).
Il demanda de se retirer dans ses foyers et profitant de ce moment de répit, prépara, sur le service intérieur de Tinfanterie, un mémoire qui fut pris en considération piir le ministre pour rétablissement des nouvelles ordonnances militaires (*).
Après la paix de Campo-Formio, Delort fui placé en qualité de capitaine au 24® régiment de cavalerie (*). Il y resta près d'une année, pendant laquelle le régiment tint garnison à Rouen et à Metz. Delort, chargé par le conseil d'administration d'une mission auprès du ministre, passa plusieurs mois k Paris ('). Sérurier s'y trouvait alors
(1) Le ministre à Delort, 26 novembre 1-97 (P. I).. 9).
(2) l'n arrêté de germinal an V (ai mars-19 avril 1797), enjoignait aux otHciers. réformés (depuis le jtrade inclus de capitaine) de rejoindre sans délai les corps auxquels ils étaient attachés. Delort représenta qu'il était dans Timpossibilité de se conformer aux dispositions de cet arrêté « attendu que le corps auquel il appartenait en ([ualité de capitaine n'existait plus depuis longtemps, (|uoiqu'il n'eût jamais cessé de jouir du traitement et des prérogatives attachées à ce grade ». Ne recevant pas de réponse, Delort écrivit au ministre la lettre précitée du a vendémiaire an VI : • J'ai pen*é, citoyen ministre, que je devais renouveler près de vous mes instances pour obtenir de l'emploi, au moment où le Directoire jiroclamant de nouveau les dangers de la patrie, semble appeler chaque militaire à son poste ». Delort demandait, ou d'être employé avec son grade de capitaine dans un corps de cavalerie, ou. si toutes les places étaient occupées, d'être considéré comme olUcier réformé jusqu'à son remplacement, et de jouir en cette qualité du traitement dont il avait été privé depuis l'arrêté de germinal. Otte réclamation fut l'objet du rai)port au ministre du 3o vendémiaire an VI. déjà cité. « Le citoyen Delort », concluait le rapporteur « expose que. comme ca))itaine surnuméraiit». il serait susceptible de joindre une armée, et qu'il est néanmoins réduit à l'inaction, iwrce qu'il ne tient à aucun corps déterminé ». La demande de Delort paraissait « de toute justice ». Elle aboutit à une nomination en ((ualité de capitaine à la suite au 24* régiment de cavalerie (ai octobre 1797). Le ministre au conseil d'administration de ce régiment, à Rouen, vendémiaire an VI (Arch. guerre). Delort devint titulaire le 8 janvier 1798. Brevet <P. 1)., 10) Avis de nomination signé Schérer, a'J nivôse (12 janvier).
(*3) Le conseil d'administration dua}'' certilie que Delori, capitaine delà. ■>« compagnie, est entré au corps le i germinal an VI (2*5 mars 1798). « Il a été chargé par le conseil d'administration de solliciter auprès du ministre de la guerre une remonte dé chevaux. Il a rempli avec zèle et intelligence cette mission qui la obligfé de rester à Pans l'espace de <|uatre mois IVndant tout le temps (lu'il a passé au régiment, Delort s't'st conduit avec
comme inspecleur général des troupes de Tintérieur. Il rapportait de la précédente campagne en Italie une gloire toute fraîche. Jusque-là Delort n'avait servi qu'auprès d'hommes obscurs. Il rencontrait le patron rêvé. De son côté Sérurier l'appréciait. Chargé par le ministre de lire le mémoire du jeune oiïicier, il y avait trouvé « d'excellentes idées ». Il s'attacha Delort à titre d'adjoint (*).
Delort fut très utile à son nouveau chef dans la réorganisation des dépôts de cavalerie et la formation des bataillons de garnison des troupes stationnées à Paris. « Avec beaucoup de célérité dans ce travail, il le rendit clair et facile (*) ». Sérurier, qui portait ce jugement^ n'avait pas une opinion moins avantageuse du caractère de son adjoint. Il s'en fît un ami (^). Toutes les circonstances étaient favorables à Delort. La paix ne fut pas de longue durée. « L'Autriche, par des négociations dilatoires, subtiles et insidieuses, ne cherchait qu'à se mettre en mesure de venger ses revers et son humiliation. Le Directoire exécutif n était peut-être pas de meilleure foi. Aussi, quand les deux puissances se crurent en état de recommencer les hostilités, la guerre fut bientôt déclarée (^) ». Sérurier, envoyé de nouveau sur le champ de S€S premiers exploits, obtint pour Delort les
lionneur et probité, il a fait son service avec la plus grande exactitude, il s'est montré bon républicain et il emporte les regrets de ses camarades ». Metz, aS vendémiaire an VII (19 octobre 1798).
(i) Ordre du ministre, 32 vendémiaire an VII (i3 octobre 1798. Arcli. guerre).
(2) Apostille de Sérurier au bas de la lettre de Delort au ministre, 2a brumaire an VII (12 novembre 1798). Projet d'un rapport du ministre au Directoire, 26 brumaire (i6 nov. Arch. guerre).
(3) Éloge de Joubert (P. 1)., p. 14).
(4) Relation de la campagne d'Italie de 1799 par Delort
rouctiotis (radjoitit provisoire à rétal-major de sa
Les Etats de l'Italie, royaumes et républiques, étaient hostiles à la France. La rumeur les accusait de comploter de nouvelles vêpres siciliennes, 011 tous les Français auraient péri (*). Sérurier reçut du général en chef Joubert Tordre d'occuper Lucques. Delort assista, un peu scandalisé, au renversement des institutions plusieurs fois séculaires de celte république, exécuté par ordre d'un gouvernement, républicain lui aussi, et qui n'était pas encore établi depuis quatre années. « Comme c'était alors la mode de détruire tout ce qui existait, on changea le gouvernement de cette petite république, et au lieu du gonfalonier et des sénateurs patriciens qui la régissaient de temps immémorial, on lui donna un directoire, des ministres, un corps législatif divisé en deux conseils, le tout à rinstar de la constitution de l'an IIL Le Directoire exécutif voulait que tous les peuples soumis alors à sa domination prissent de lui cette forme de gouvernement (^) ».
Lorsque Joubert eut ainsi, par des expéditions
(0 21 novembre 1798 (P. 1)., 11). Le la, Delort avait écrit au ministre : « Le Directoire exécutif ayant jugé, citoyen ministre, que le général Sérurier pouvait être, dans les circonstances actuelles, employé plus utilement dans un pays qui a été si souvent le témoin de sa valeur, où tout rappelle la part éclatante qu'il a eue au succès de l'invincible armée d'Italie, je viens vous demander avec conliance, citoyen ministre, l'autorisation nécessaire pour continuer à être employé prés de lui. J'attache du prix à obtenir cette faveur non seulement à cause de la haute réputation guerrière de ce général, mais aussi pour justifier le choix qu'il a déjà bien a'ouIu faire de moi, et parce qu'il est aussi recommandable par ses qualités personnelles que par ses vertus guc rricres ».
(2) Éloge de Joubert (P. D., p. 19).
(3) Relation Delort. Cpr. Louis Tuetey, Un général de Vannée d'Italie, Sérurier, i;;4'J-l8i() (Paris, Nancy, 1899), p. 206. (]pr. Kloge de Joubert (P. D.,p. 18), ce que Delort dit du bouleversement des républi<|ues helvétique et cisalpine par le Directoire, « parce que tel est son bon plaisir ».
contre plusieurs Etals italiens, préparé le terrain de la guerre, les hostilités s'engagèrent avec l'Autriche. Mais un choix malencontreux donna Schérer pour successeur à Joul^ert. Le nouveau commandant en chef attaqua les lignes tbrliliées du général Kray, sous Vérone. Cette bataille et toutes les suivantes ne furent qu'une succession de revers, qui déterminèrent promptement la retraite de l'armée derrière TiVdda et, dans la même année, la perte de ritalie. Au milieu même de ces défaites, Delort se distingua. Dès la bataille devant Vérone, il obtint le grade de chef d'escadron. Sérurier, qui commandait Taile gauche « renversa tout ce qui s'offrait sur son passage, depuis Peschiera, son point de départ, jusqu'aux bords de l'Adige, qu'il remonta, le même jour, presque visà-vis de la Chiusa », près de Rivoli. Delort déploya dans cette opération un zèle extraordinaire. Le soir, Sérurier écrivait à Schérer : « J'ai à me louer particulièrement du citoyen Delort, capitaine de cavalerie, que vous avez placé en ([ualité d'adjoint près de moi » (*).
Delort combattit une seconde fois sous A^érone, puis à Magnano et à la Molinella. Dans la première affaire, la retraite de Sérurier en arrière de l'Adige fut couverte par les dragons du 9« régiment et les dragons piémontais de la reine.
« Ces escadrons se retirèrent en échelons et dans un ordre admirable. Toutes les fois que l'ennemi approchait de trop près, ces braves cavaliers le culbutaient et, sans s'abandonner trop longtemps à sa poursuite, rentraient dans leurs
(i) (i germinal an Vil (2!) mars 171)9). Relation Delort. La nomination est dua'iavril (P. D , 12).
rang^, reformaient leurs pelotons et continuaient de protéger la retraite de Tinlanterie. A quelque distance du pont, un escadron de Piémontais s'arrêta seul, pendant que les tirailleurs de l'infanterie et le 9® dragons passaient sur l'autre rive et qu'on faisait les préparatifs nécessaires pour couper le pont. Enfin, p^-ndant que Tartillerie se mettait en batterie sur la rive droite, cet escadron exécuta encore une charge, rejeta loin des rives du fleuve tous les tirailleurs autrichiens et rentra aux acclamations de toute la division, qui devait, à coup sûr, son salut à l'imposante fermeté et à la bouillante lu'deur des dragons français et surtout des Piémontais ». Delort avait été témoin de leur dévouement et avait partagé tous leurs dangers ( * ). Quelques jours plus tard, Sérurier, entouré à Verderio, sur le bord droit de l'Adda, par les Autrichiens et les Russes, capitulait, après avoir fait des prodiges de valeur. Prisonnier de guerre sur parole, il se rendait à Paris (*). Delort fut assez heureux pour échapper à la captivité. Sérurier, en exécutant la retraite que devait arrêter le désastre de Verderio, avait passé l'Adda au pont de Lecco, à la pointe sud-est du lac de Côme. Il avait élevé une tête de pont solidement retranchée et munie de pièces de gros calibre. Après y avoir repoussé une attaque, où les Russes montrèrent « un courage étonnant et apprirent aux Français combien étaient redoutables les nouveaux auxiliaires de l'Autriche », il
(i) Relation Delort. a» combat sous Vérone, lo germinal (3o mars). Màgnano, 5 avril. La Molinella, le 7. Dans les états de service du lieutenant général Delort (P. 1)., p. 3). il faut évidemment lire 16 et 18 germinal.
(a) a8 avril, Tuetey, Sérurier, p. 259.
continua sa marche. Il laissait clans la redoute le chef de brigade Soyez, avec la i8® demi-brigade d'infanterie légère, quelques autres détachements d'infanterie française et piémontaise et loo hommes du 9® dragons. Delort fut détaché auprès de Soyez « pour Taider à se défendre dans les retranchements de Lecco jusqu'à la dernière extrémité, en cas, ce qui était vraisemblable, que les Russes renouvelassent leurs attaques ». En effet, dans l'après-midi, les Russes de Bagration, « qui avaient reçu de puissants renforts, attaquaient de nouveau et. avec acharnement la tète du pont. Excités par les succès que leurs troupes venaient d'obtenir ailleurs, il est impossible de donner une idée de Taudace avec laquelle ils bravaient la mort jusque sous les embrasures de nos canons. Mais la résistance inébranlable des Français était en proportion de la téméraire intrépidité des ennemis. Aussi tous les environs de la redoute, toutes les avenues par où ils cherchaient à déboucher sur la tète du pont, étaient non pas jonchés mais encombrés de morts entassés les uns sur les autres, au point que les derniers assaillants ne pouvaient plus tomber que sur les corps inanimés de leurs compagnons d'armes. Jamais un moindre espace n'a présenté autant d'hommes tués, et le combat de Lecco doit être un exemple à jamais mémorable de tout ce que l'attaque a de plus au^iacieux et de plus terrible, de tout ce que la défense a de plus énergique et de plus opiniâtre. Enfin, consternés par tant de pertes, il fallut bien que les Russes renonçassent à enlever nos retranchements de vive force. Pour mettre le comble à la gloire de cette héroïque résistance, le détache-
ment du 9*^ dragoiivS sortit des retraiieliemeiils, après la dernière attaque des Russes, les chargea, les mit en fuite, les tailla en pièces, et ramena encore une trentaine de grenadiers dont quelquesuns portaient des médailles, marque authentique de leur ancienne bravoure » (*).
La situation de la petite troupe qui défendait si vaillamment Lecco, était intenable. On avait épuisé les munitions. On ne revoyait plus les courriers successivement envoyés à Sérurier. Soyez conjectura le malheureux événement qui avait eu lieu sur la rive de TAdda. N'attendant plus de son chef aucun secours, se sentant complètement sé-
(i) 25 avril. Relation Delort. Extrait du rapport historique sur la défense de la tête du pont de Lccco fait par le chef de brijfade Soyez^ commandant la i8« d'infanterie légère an général divisionnaire Dessoles, chef de l'état-major général de l'armée d'Italie, du 6 floréal <25 avril) au ii inclus du courant (3o avril). « In des bataillons de la demi-brigade que je commande reçut l'ordre, le 3 floréal (22 avril), d'aller occuper la tête du Pont de Lecco. La nuit du 4 i^u 5 (aS au 24)» la division Serrurier abandonna les positions sur la rive droite de VOglio pour se diriger sur Lecco. La i8* demi-brigade qui fournit l'arrière -garde fut continuellement harcelée pendant toute la route par la cavalerie russe et obligée de se retirer avec l)récipitation dans la redoute (\\\ Pont de Lccco ».
Le général Sérurier défendit le passage. « Pressé de se rendre au «[uartier général sur les ordres du général en chef, il me laissa pour défendre le Pont avec des pièces d'artillerie, la demi-brigade que je commande, un bataillon de la 3o% environ 400 Pièmontois, 2 compagnies de grenadiers et 100 hommes du 9» régiment de dragons. Il laissa également à ma disposition le capitaine de cavalerie Delort, son adjoint ».
« L'ennemi qui avait reçu des renforts considérables depuis sa première attaque, en essaya une seconde sur les trois heures de l'après-midi. Elle fut très vive, les Russes seuls la soutinrent. Nous eûmes à combattre des grenadiers intrépides qui s'avancèrent d'un pas ferme jusque sous les redoutes. Plusieurs y furent tués. Les carabiniers firent successivement deux sorties, les chargèrent avec vigueur et en firent un carnage: horrible. Ils ont laissé plus de deux cents morts sur le champ de bataille ; on leur a fait plus de cinquante prisonniers et ils ont emporté, de leur aveu même, 400 blessés, parmi lesquels plusieurs Tétaient très grièvement. Notre perte en hommes tués était très peu considérable. Nous avons eu une centaine de blessés dont plusieurs l'ont été très légèrement. On a enlevé aux morts plusieurs médailles d'argent avec des diplômes, ce qui prouve qu^)n nous a opposé l'élite des troupes. Mais pour la première fois les Russes ont éprouvé l'ardeur des soldats français. L'attaque se termina à la nuit ». — Cpr. Victoires, conquêtes, XVI, p. i;8.
paré de l,arm€e, il prit la résolution hardie de se retirer par le lac de Côme. A la faveur de la nuit, « il rassembla toutes les grandes barques du lac, où il fit d'abord transporter les blessés. La i8*^ légère s'embarqua ensuite, et d'autant plus promptement que cette opération se faisait dans le plus grand ordre. Un profond silence en dérobait le secret à l'ennemi. Au point du jour, les barques étaient au large. Une seule avait été laissée à bord pour recevoir l'oiïicier du génie, les artilleurs et les sapeurs chargés de faire sauter la tête du pont. Tout réussit au gré de nos désirs. Les pièces enclouées et ensevelies sous les débris des retranchements détruits par la mine, l'arrière-garde vint promptement se réunir à nous, et pas un individu, quelque graves que fussent ses blessures, ne fut éibandonné à l'ennemi ».
(( Bientôt, à force de rames, nous descendîmes le lac de Côme, et nous dirigeant à l'ouest, nous nous trouvâmes en face et à quelques milles de Lugano. Une révolution venait d'éclater dans cette ville. On sonnait le tocsin. Les habitants couraient aux armes. Le capitaine Delort est détaché, avec les carabiniers de la i8% pour se porter rapidement sur la ville et pour ne pas lui laisser le temps de préparer des moyens efficaces de. résistance. Il débarque, court à la maison de ville, où les officiers municipaux sont rassemblés, les fait cerner par ses grenadiers et exige d'eux, en leur faisant craindre l'arrivée d une forte division, qu'ils rédigent sur-le-champ une proclamation énergique pour dissoudre tous les rassemblements. Il rend en même temps ces magistrats responsables sur leur tête de la conduite de leurs conci-
toyeiis. Tout rentre dans Tordre, et la iS*^ est pourvue de vivres à Tinstant même où elle met pied à terre. Elle continue sa marche, rencontre audelà de Lugano les avant-postes du général Lecourbe, dont la division occupait alors le canton de Bellinzona, et arrive bientôt à Luvino, petite ville située au nord-est et sur les bords du lac Majeur. Nous passons le même jour à Locarno, sur la rive occidentale de ce lac, afin d'accélérer notre retour à l'armée du général Moreau. Des barques sont réunies pendant la nuit, et dès le lendemain, au point du jour, la demi-brigade traverse avec rapidité le lac Majeur, presque dans toute sa largeur, débarque à Arona et rejoint l'armée d'Italie, qui arrivait le même jour sur le Tessin et y prenait position. Moreau établissait son quartier général à Novare. Comme à cette époque il n'avait encore» aucune nouvelle positive du général Sérurier, dont il présumait cependant que la division avait été enveloppée et entièrement détruite, le retour si extraordinaire et si inespéré de cette portion même de sa division qui était la plus compromise, lui parut presque un miracle, et il félicita vivement le colonel wSoyez et le capitaine Delort d'avoir pu se tirer d'aiïaire au milieu de tant de dangers et d'avoir conservé à la France cette poignée de braves, après avoir résisté avec tant de gloire aux efforts des grenadiers russes » (').
La défaite du général Sérurier réduisit, par contre-coup, Delort lui-même k l'inactivité. Resté plusieurs mois sans emploi, il fut enfin, probablement sur la recommandation de son ancien chef,
(i) Relation Delort. Tuetey, Sérurier, p. aSO. n. i (notice sur Delort).
envoyé à l'armée du Rhin, au 22^ de cavalerie, division Xaintrailles (*). Ce régiment était occupé à réprimer l'insurrection du Valais ('). Delort devait y tenir provisoirement l'emploi de chef d'escadron, en attendant des ordres ultérieurs (*). En réalité, au bout de six années passées aux états-majors ou en mission, il devenait d'une manière définitive olïicier de troupe.
Au mois d'avril 1800 commença la double campagne des armées françaises en Italie et en Allemagne. Le 22^ faisait alors partie de la division Montchoisy, devenue peu de temps après division Lorge (*). On sait qu'une fraction de l'armée
(i) « Citoyens directeurs », écrivait Delort au Directoire, « depuis l'instant on le général Sérurier a été obligé de cesser ses services, j'ai demandé au ministre de la guerre de l'emploi, je n'ai pu encore en obtenir. Je sers depuis le coniraencenient de la Révolution... J'ai présenté au ministre un travail sur l'organisation des trempes que les inspecteurs généraux et le ministre lui-même ont jugé utile. Enfin j'ai été promu au grade de chef d'escadron en récompense de la conduite que j'ai tenue depuis l'ouverture de la campagne et sur le rapport du général en chef de l'armée d'Italie ». Chambéry, 2 messidor an VII (aojuin 1799. Arch. guerre). — Sérurier revenait sur le mémoire de Delort : « J'y ai trouvé d'excellentes vues », disait-il, « et je ne doute pas qu'il ne puisse être utile pour opérer les changements nécessaires dans l'armée. Je connais en outre le citoyen Delort pour avoir été attaché près de moi tandis cfue j'étais inspecteur général des troupes de l'intérieur ; il m'y a été très utile par ses connaissances administratives. Pendant le temps qu'il a servi avec moi la campagne présente (an VII), il a déployé des connaissances militaires et a toujours montré la plus grande bravoure et le plus grand zèle ; je ne doute pas qu'il ne soit un très bon chef de corps. Mais en attendant je crois qu'il est nécessaire de le mettre titulaire dans son grade de chef d'escadron qu'il a gagné pendant cette campagne * (En marge de la, lettre de Delort. Arch. guerre) .
(2) Pour la campagne du 22» dans le Valais, v. : i- «Tableau des campagnes du 22« régiment de cavalerie pendant les guerres de la liberté. An VII. Le régiment est rentré en campagne le i»"- lloréal an VII (20 avril 1799)5 il '^ été employé pendant cette campagne dans le Valais sous les ordres du général Xaintrailles, et a etticacement contribué à dissiper l'insurrection des Valaisansnx 2* Le général Lecourbe iVaprès ses arehives, sa correspondance et autres documents avec une préface de M. le général Philebert (Paris, Limoges, i8t)5), p. 25Î ; 3- Le capitaine de Cugnac. Campagne de Vannée de réserve en iSoo (Paris, 1900, 1901), I, p. 10;.
(3)iojuillet i;99(P. D., i3).
(4) D'après deux situations de l'armée du Rhin eu 171)9, commencement de juin et 20 septembre, le 22» appartient à lu division Mt»ntchoisy, dite
du Rhin, désignée par le nom d'armée d'ITelvétie, fui placée sous le commandement de Moncey et chargée d'occuper la Suisse. Bonaparte la destina dans la suite à pénétrer en Italie par le Saint- Gothard, tandis qu'il franchirait lui-même le Saint- Bernard avec l'armée de réserve ('). L'armée d'Helvétie, qui comprenait la division Lorge, formait donc l'aile gauche de l'armée. Elle n'eut dans tonte cette campagne qu'une part accessoire et dépendante des opérations du Premier Consul.
Delort, bien que simple chef d'escadron, commanda le régiment pendant plusieurs mois. Investi du commandement des vallées de la Reuss et d'Urseren, c'est-à-dire du passage même du Saint- Gothard et de la route qui y conduit depuis le lac des Quatre-Cantons, il prit les mesures administratives en vue de préparer la traversée des Alpes par un corps d'armée qui ne comptait pas moins de 26,000 hommes ('). Descendu en Italie, il exécuta le coup de main le plus hardi dans la campagne de la deuxième armée de réserve, à la lin de 1800. Le 22^ avait cessé d'être sous les ordres de Moncey, pour être rattaché au corps d'armée de
division d'iielvétie dans là première sitnution et division de rintériciir dans la seconde. Au 20 septembre, il a un efiFectif de 280 liommes et il est affecté aux garnisons et à la correspondance de l'intérieur (Le général Lccoarbe, pp. 270, 285). Defort fut d'abord chef d'escadron à la suite et titulaire le 21 janvier 1800 (P. 1)., i5). Lv ministre au commandant du 22*, 12 pluviôse an VIII (2 février 1800).
(i) La double destination du corps d'armée détaché de l'armée du Rhin fut arrêtée le 9 avril (De Cugnac, I, p. n'i). Le ct)rps Moncey fut formé le 16 mai (II, p. 148).
(2) 8 mai 1800 (P. 1>, i(>). V. aussi une lettre de Moncey à Delort, Altorf, 28 mai 1800 (P. D., 20). Moncey ]uissa le Saint-Gothard dans les derniers jours du mois de mai (De Cugnac, II, pp. 148, i52, 5o;). — « An VIII. O corps a fait partie, pendant cette campagne, des troupes aux ordres du général Moncey, qui ont descendu en Italie par le mont Saint Gothard ; il a été employé pendant toute la campagne sous les ordres de ce général » (Tableau des campagnes du 22» régiment de cavalerie).
Brune. Celui-ci venait à peine de forcer la ligne du Mincio, lorsque Delort fut envoyé avec Tordre de pousser une reconnaissance aussi près que possible de Mantoue, « le boulevard de l'Italie » (*). Suivant la route de Roverbella à Mantoue, il chassa l'ennemi des postes de Marmirolo et de Blancheli, parvint jusqu'à un mille et demi au nord de la place, vers la Favorite, et força les avant-postes à se replier jusque dans la ville. Pendant ce temps, sur ses indications, d'autres partis contournaient Mantoue à l'est, par Due-Castelli et Castellaro, franchissaient la Molinella, s'avançaient jusqu'à Villimpenta, se rabattaient sur Mantoue, atteignaient Saint-Georges, obligeant également les postes avancés à se retirer. Delort revint de cette expédition porteur de renseignements précieux et sans avoir perdu un seul homme (').
Après la cessation des hostilités, Delort fut cantonné à Lendinara, près de Rovigo. Il fit rapide-
(i) Eloge de Joubort (P. I)., p. 21).
(a) « An IX. Le corps faisait partie, pendant celte campagne, de la brigade de cavalerie de réserve aux ordres du général Poinsot : il a perdu au passage du Mincio un cavalier, deux chevaux ; un brigadier a eu le bras cassé. Un détachement de cent cinquante cavaliers de ce corps a été chargé, sous les ordres du chef d'escadron Delort. d'une reconnaissance importante sur Mantoue, immédiatement apW's le passage du Mincio, Ce détachement a chassé l'ennemi des postes de Marmirolo, de Blancheli, et a passé, en suivant la route de Roverbella à JV/fl/i/ou<% jusqu'à un mille et demi de la place. Des délachemens partiels envoyés par le chef d'escadron Delort. en conformité des instructions du général Kellermann ont chassé Tennerai des postes de Due Castelli, Villaimpenta, Castellara, en suivant le cours de la Molinella. L'offleier qui dirigeait ces petits corps séparé9, a .rempli sa mission avec autant d'intelligence que de célérité : il a obligé des postes bien supérieurs aux forces de son détachement à se replier devant lui, pendant la nuit, et au milieu d'un feu de mousqueterie très vif; il est parvenu très près de Saint-Georges. Cet oHlcier est le sous-lieutenant Banre. Le corps n'a perdu aucun homme dans cette action. Deux chevaux seulement ont été blessés. Le chef d'escadron Delort a donné des renseignemens importans, en suite de sa reconnaissance, et le général divisionnaire lui en a témoigné sa satisfaction d'une manière très flatteuse » (Tableau des campiignes du 22- régiment de cavalerie).
ment la conquôte des habitants de cette petite ville. Il fraternisait avec les citoyens. On lui prêtait des livres de poésies italiennes. Il en faisait des extraits ('). On lui offrait des vers pour les placer sous son portrait. « Il est doux de trouver dans un cœur humain des goûts délicats unis à la valeur guerrière ». — «Regardez-le au champ de bataille, vous diriez Mars. Mais c'est Apollon lorsqu'il couvre les feuillets de ses vers » (2). Le soin qu'il mettait à surveiller la discipline et les rapports des soldats avec les habitants, conciliait au régiment la reconnaissance de la population Le 22*^ reçut un « témoignage peut-être unique de l'amitié et de la bienveillance des peuples ». l^n drapeau aux couleurs nationales, portant pour inscription les mots : « Discipline et gloire », lui fut offert en grande cérémonie par la ville, et béni dans l'église paroissiale, en présence de l'administration municipale et du régiment assemblé sous les armes (').
Plusieurs années se passèrent, pendant lesquelles Delort mena pour la première fois la vie de garnison, à Lodi, à Saluées, à Morlara et à
(i) 11 existe liii reouoil tlo poésies liigitives italiennes remontuiit à celle époque, tout entier de la main de Delort.
(2) Versi da poi*si sotto il ritratto del signore Delors, capo di squadroiic del 32 regginiento di eavalleria :
Dolce è il veder congiunti in innan core Gentil costume e bellico valore.
Altri versi da porsi sotto il ritratto del detlo signore :
Se in campo il vedi, tu dirai ch'é Marte, Apollo, se di versi empie le carte.
Lendinara^ ; germinal an IX Rep. (28 mars 1801).
Il cittadino Gioaini Batista (Jonti.
(*}) Réception du drapeau oflert au aa» régiujcnt de cavalerie par les habitunis de Lendinara, lO mars i8cn (P. IX, 23). Moncey à Delort. Milan, 2'i mars 1801 (P. D., 24).
Novare. Il occupait le temps qui restait disponible après le commandement, à rédiger un projet d'organisation des troupes à cheval (*). Enfin le 22®, dont reileclif était de plus en plus restreint et qui aurait eu le plus grand besoin de rentrer en France pour se recruter, fut appelé à Bourg-en- Bresse. Mais c'était pour être supprimé par raison d'économie. Les officiers et les soldats furent dispersés dans d'autres corps. Ce régiment avait porté sous la monarchie les noms de i^'Chevau-Légers, Orléanais, Royal-Guyenne. Employé, pendant les campagnes de 1792 et de 1793, aux armées des Ardennes et de la Moselle, il s'était illustré dans la journée de Xerwingue en frayant, au travers des rangs autrichiens, un chemin sanglant à l'infanterie de Valence. Il avait combattu ensuite aux armées de Sambre-et-Meuse et du Danube, fait les campagnes de 1799 et de 1800 en Allemagne et en Italie (*). Delort se plaisait à rappeler les souvenirs historiques des corps auxquels il appartenait. Il avait servi au 22® pendant cinq années ; il regretta ce régiment.
Attaché d'abord au 18® de cavalerie, il passa, comme chef d'escadron à la suite, au 2® régiment de cuirassiers en garnison à Rambouillet ("). Puis, le futur roi de Hollande, Louis Bonaparte, qui le tenait « pour un bon oUicier », fit créer pour lui, au
(1) « Liberté. Kgalité. Paris, U* a; prairial an IX de la République l'raii- <:aise une et indivisible (i(» juin 1801). Le ministre de la içuerre au clief d'escadron Delort, rue Neuve des Petits-Champs, n* 1286, en l'ace de la Trésorerie. J'ai reçu, citoyen, le projet d'organisation des troupes à cheval que vous m'avez adressé avec votre lettre du M de ce mois. Recevez-en mes remerciements. Je vous salue. Bcrthier, » Moncey au ministiv, 17 juin 1801 (P. I) , 25).
(a) Document intitulé : Dissolution du 22«* régiment (P. D., p. 30, n 4)- Général Susane, Histoire de la eavalerie/rancaise {Varia. iH;i). II, p. -ttaO.
(3) Le ministre à Delort, oo ventôse âû XI (ii marè i8o3).
9® de dragons, régiment de sa brigade, un emploi de major. Celte nomination introduisait Delort dans la Grande-Armée et dans un régiment avec lequel il avait guerroyé devant \^érone, à Magnano, au pont de Lecco, et dont il avait admiré la valeur. Il rejoignit à Compiègne ('). Il tenait garnison à Versailles, à Tépoque du couronnement de Napoléon (•).
L'année suivante, c'est la troisième coalition. Le colonel Maupetit, commandant le régiment, est blessé grièvement en chargeant avec les escadrons de guerre du 9% à la bataille de Wertingen, en Bavière Ç). Delort est bien loin, au Puy-en- Velay, au conseil de recrutement pour la levée des conscrits de Tan XIV (*). Il reçoit Tordre
(i) Le ministre à Delort, i4 novembre i8i)3(P. 1)., 3») I.e brevet (parchemin, signature autographe de Bonai)arte, sceau plaqué, légende : « Au nom du peuple franeais Bonaparte, i" consul ») fut expédié le a5 ventôse an XII (i6 mars i8o4). Dans la colonne « Campagnes, actions, blessures » on lit ; « A fait toutes les campagnes de la guerre de la Révolution au 8* régiment d'infanterie et aux états-majors. S'est distingué à la bataille du (> germinal an VII, aux affaires des i(î et i8 floréal, même année, et devant Mantouc, en l'an IX ». — Quelque temps avant cette nominalion, le i" des jours complémentaires an XI (i8 septembre i8o3), Louis Bonaparte écrivail à Delort : « Je viens de faire une demande en votre faveur au ministre de la guerre. J'espère que vous ne tarderez pas à en apprendre un heureux résultat. Je suis fort aise <iue vous m'ayez procuré cette occasion de vous marquer l'estime et la considération que je vous porte ». Moncey et l'inspecteur général Canclanx s'employèrent également pour Delort : « Le général Canclauxi». écrit Moncey, « vous a apprécié... J'apprendrai avec satisfaction, mon cher Delort, que la bienveillance du gouvernement se soit fixée sur un oflicier do votre mérite. Je vous salue d'attachement ». Paris, 4 vendémiaire an XII (9; septembre i8o3). — Le conseil d'administration du 2« cuirassiers cerlilla (|ue Delort était resté en activité de service dans ce régiment depuis le 27 ventôse an XI (18 mars i8o3), jusqu'à la date du certificat et que, pendant ce temps, il avait « rcmi)li les fonctions de son grade avec zèle, honneur, intelligence et la plus grande exactitude». Caen, i»' frimaire an XII (23 novembre i8o3)
(a) Murât À Delort. Paris, 28 novembre 1804 (P. D . 35).
(3) 8 octobre i8o5. ÏII* bulletin de la (îrande Armée. Zusniershausen, 18 vendémiaire an XIV (Goujon, Jinlletiiis officiels de la Grande Armée, campaçnes d'Austerlitz et d'Iéna, Paris. 1820, p. 12. Liskenne et ^auvan, ftibliothèque historique et militaire, VII, I*aris, in53, J). 8î3),
(4) Le maréchal Berthier à Delort : « Le décret du 8 de ce mois relatif à la levée des conscrits de Tan XIV poi'te, Monsieur, article 23, que les con-
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de se rendre en poste, voyageant nuit et jour, à Augshourg et de là à Tarmée, pour y prendre le commandement du 9® (').
A Aùsterlitz, dans une charge contre les cosaques réguliers, il reçoit deux coups de lance au côté gauche. Son cheval est tué sous lui. Il se foule un poignet en tombant, saute sur le cheval d'un chef d'escadron qui vient d'être blessé, et, malgré ses propres blessures et la perte de son sang dont tous ses vêtements sont trempés, il reste à la tête de ses hommes jusqu'à la (in de la journée (*).
Delort était membre de la Légion d'honneur depuis l'année précédente (<). Il avait été proposé par les inspecteurs généraux pour le grade de colonel, en l'an XIII et en l'an XIV. L'empereur le récompensa en lui confiant le commandement du 24® de dragons (*). Le régiment dont il devenait
seils de ivcrutement seront composés du préfet président, de l'oflicier g'éuéral ou supérieur commundant le département et d'un major en activité de service dans un des corps d'armée. Je vous ai clioisi pour remplir ces fonctions dans le département de la Haute-Loire. Les conseils de recrutement devant commencer leurs opérations lea5 novembre prochain, il est indispensable que vous soyez à cette époque présent au chef^lieu du département ». Paris, aï fructidor an XIII (9 septem])re i8o4).
(i) Le ministre à Delort, Aug'sbourg:, 24 octobre i8o5 (P. I)., 3(5).
(a) a décembre i8o5. Certificat du conseil d'administration du g* régiment de dragons relatif à la conduite de Delort à Aùsterlitz, i*»" juin 1806 (P. 1)., 39).— « Ses blessures étaient assez graves pour le mettre hors de combat ; mais il fut digne de son intrépide colonel; car dégagé par le feu de Tartillerie de la garde impériale, il apperçoit le cheval du premier chef d'escadrtm Didelotj qui avait été grièvement blessé, il s'en empare, monte dessus et continue à commander le régiment jusqu'à la lin de l'action, quoiqu'il eût beaucoup à souffrir de ses blessures et que ses habits fussent pénétrés de son sang » (Notice sous la gravure de Del vaux).
(3) 4 germinal an XII (25 mars i8o4)- Fastes de la Lésion d'honneur, IV, p. 355. Le a9 germinal (19 avril), le grand chancelier de la Légion d'honneur lui écrivait: « Citoyen mujor et cher confrère, j'ai reçu, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, le 12 de ce mois, votre serment signé de vous en votre qualité de membre de la Légion d'honneur. Je me ferai un devoir de mettre sous les yeux du grand conseil l'expression de votre reconnaissance. J'ai l'honneur de vous saluer. Lacèpède ».
(4) Louis Bonaparte à Delort. 19 févrter (P. I).. 3;) et 6 mai i8o6.-« Je profiterai. Monsieur, » disait Louis Bonaparte dans cette seconde lettre « de la
colonel faisait parlie de Tarmée d'Italie. Delort quittait donc la Grande- Armée. Mais le déplaisir qu'il en éprouva fut compensé par la joie de retrouver plusieurs anciens camarades du 22® et riionneur de commander un corps « antique et respectable » (*). Le 2^®, autrefois Royal-Lorraine, remontait au règne de Louis \l\. Le chevalier et le marquis de Grignan en avaient été les deux premiers colonels. On attribuait à Madame de Sévigné la devise du régiment. Pendant longtemps, il avait été le seul qui eût obtenu du roi le privilège de porter des b(mrses blanches, c'est-à-dire des cravates blanches à ses étendards, en souvenir des batailles où il s'était signalé. 11 était resté jusqu en 1761 régiment de gentilshommes. Devenu, sous la Révolution, le i5® de cavalerie, il s'était couvert de gloire à Kehl, en 1796, à Stokach, en
A Texpiration d'un congé de convalescence passé dans son cher Arbois, d'où il envoyait à un ami de Versailles une chanson de sa composition sur le vin du pays, il partit pour rejoindre le 24®,
preinière occasion qui se présentera pour parler de vous à l'Empereur avec rintérèt que vous méritez. .\ïon estime pour vous répond du désir que j'aurai de contribuer à votre satisfaction. » La nomination est du 8 mai, l'avis du 20. Louis Bonaparte écrivait le ai à Delort pour le féliciter (P. 1)., 38). Le 3ojuin, à Versailles, le conseil d'administration du 9* dragons « certilie que M. Delort a servi ati y régiment de dragons à compter du 6 brumaire an XII jusqu'au 3o juillet inclus, épocjue de son départ pour rejoindre le 24'-' régiment de dragons, que cet officier supérieur a t'ait les campagnes de l'an XIV, qu'il a eu un chevyl tué sous lui et <|u'il a été blessé de deux coups de lance h la bataille (VAusU'iUtz, que M. le major a mérité par sa conduite et ses services l'estime de tout le corps, u
(i) Le 22c de cavalerie avait versé son 3« escadron dans les 24* et 27* dragons iGénéral Susane, Histoire de la cavalerie française, IL p. 208».
(2) Relation en vers des campagnes du 24* réginuMit de dragons par son colonel (P. I).. ^2, p. 4H. n. 2). (iénéral Susane, Histoire de la cavalerie française. II, pp. 115-117. Ministère de la giiovre. Ilishn-iques des corps de troupes de Vannée française, ir)(k)-i9CKi, édition spéciale du ministère de la guerre (Paris, i9«»o). pp. 532, ."îiS.
à la division des Abruzzes('). L'année préeédente, le gouvernement de Naples, après avoir signé avee l'empereur un traité de paix, puis un traité de neutralité, avait violé ses engagements, A la nouvelle de la bataille de Trafalgar, il avait invité les Anglais et les Russes à débarquer sur son territoire. Napoléon avait aussitôt déclaré la famille de Bourbon déchue, décidé la conquête de Naples et formé un corps d'expédition, aous les ordres de son frère Joseph. Delort allait coopérer à cette expédition. On l'en plaignit. « J'ai toujours sur le cœur », lui écrivait-on de Versailles, « votre séjour à Naples et le motif qui vous y appelle. Tout, dans ce climat, se ressent du Vésuve, le caractère surtout des habitants. Laissez-les disputer entr'eux les cendres et la lave de leur goulïre infernal, et revenez en France le plus près de nous et le plus tôt qu'il vous sera possible » (^).
Delort atteignit son régiment à Modène. Peu après, il recevait au corps un sous-lieutenant, qui devait être un jour maréchal de France. C'était
(i) Le conseil d'administration du 24" l'éjfinient de dragons à. Delort et situation des escadrons de guerre de ce régiment. Pcscara, 20 juin 1806 (P. 1)., 4», 4i)- Le 3o septembre 18^7, l'empereur accorde à Delort un nouveau congé de convalescence de trois mois, avec appointements, i>our se rendre à Arbois I^ ministre Clarke à Delort, 19 octobre 180;.
« Personne, mon cher colonel, n'a reçu de vos nouvelles depuis votre arrivée en Italie, et il n'y a pas un de vos amis qui ne s'inquiète sur votre sort, qui. ne désire savoir ou vous êtes, .. si vous avez l'espoir de voir bientôt iinir cette guerre, ou si laissant en i)aix les Calabrais, vous reviendrez bientôt en France respirer un air pur et vous délasser de vos ennujs et de vos fatigues. Je n'ose pas trop me plaindre de votre silence, je sais bien que vous attendiez une réponse à une épitre charmante ecritte iV Arbois, la veille de votre départ, qu'a cette epitre etoit jointe une chanson sur le vin du pays, ou l'on trouvoit toute la gaieté, toute la facilité de l'auteur et même sa reconnaissance du bon accueil qu'il venoit de recevoir, mais ou falloit-il vous adresser cette réponse » (M. Pierre à Delort. Versailles, 26 octobre iSoG).
(a) M. Pierre à Delort. Versailles, oo juillet 1806.
C'aslèllaiie. Le A'ieux maréchal rclrare dans ses mémoires Timpression que lui lirenl le colonel et le régiment. <( J'eus particulièrement a me louer des bontés de Monsieur le colonel Delort, excellent oHicier, spirituel et aimable ; il tenait fort bien son régiment et faisait des vers avec facilité. J'étais fort attaché au 24® de dragons, mais fâché que nous fussions grosse cavalerie, quoique nous missions avec le plus grand soin sur tous nos contrôles : Cavalerie légère, avec des lettres d'un pouce. Un grand nombre d'olïiciers étaient encore, h cette époque, d'anciens cavaliers de Lorraine. Le 24^ était beau, manœuvrait à pied, comme bataillon, mieux qu'un régiment d'infanterie, et, à cheval, il ne le cédait à aucun régiment de cavalerie... Les dragons, sur le pied où ils étaient, étaient une belle et bonne arme pour l'instruction d'un jeune homme, mais très pénible, ce qui fait que comme il y a un grand nombre de paresseux, on ne l'aimait guère... Notre régiment était au désespoir de ne pas faire partie de la Grande- Armée, et nous appelions de tous nos vœux cette destination » (*).
A son arrivée, Delort trouvait les opérations générales à peu près terminées. Après le rembarquement de l'armée anglo-russe, la valeur des Napolitains ne les avait pas rendues bien dilliciles. Le royaume avait été occupé presque tout entier sans coup férir, la Calabre évacuée, Joseph proclamé roi et Gaëte avait capitulé depuis plus de deux mois. Delort eut des loisirs. Ses amis de France reçurent madrigaux, logogriphes et cer-
(i) Maréchal de Castellane; 1. pp. 6, 9.
laine épilrc très audacieuse où le a l)()ii Joseph » n'était guère ménagé (').
Cependant, des bandes de partisans napolitains continuaient les hostilités, faisaient une « guerre de cannibales dans un pays de loups-garous ». Dans la Calabre et jusqu'aux portes de Naples, on massacrait les militaires isolés : « Savez- vous », écrivait à Delort son correspondant de A^ersailles, (( que, pendant que le Sainl-Père répandoit sur vous à pleines mains ses bénédictions, le diable ici faisoit courir sur votre compte des bruits affreux pour vos amis. On assuroit qu étant sorti hors de la ville par bravade, avec cinq ou six de vos oHiciers, vous aviez tous été assassinés par un parti de Calabrais. Je ne pouvois ajouter foi à cette nouvelle. Je savois que personne au champ d'honneur ne se montra plus brave, mais je connoissois trop bien vos principes, votre sévérité sur le maintien de la discipline, pour me laisser persuader qu'au mépris des ordres supérieurs, vous eussiez fait la folie d'aller tenter des aventures périlleuses et chevaleresques avec quelques jeunes étourdis. » C'était, en réalité, au colonel du 24* de chasseurs que « l'accident » était arrivé (*). Après quelques
(i) « Votre epilre nous u l'ait le plus grand plaisir;... nous la trouvons pleinede sensibilitt', de grâce, de facilité, elle su}>pose une grande connaissance de toutes les beautés de Vltalie, beaucoup d'érudition, de recherches, un tact fin, un génie observateur, toutes les qualités enfin qui rendent interressante, utile et agréable la relation d'un voyage .. Si vous destiniez cet ouvrage à Tiropression, il seroit prudent d'adoucir ce que vous dites de votre prédécesseur, du chef de l'état major, de Marie Charlotte d'Autriche et du bon Joseph ; il y auroit même quelques dangers à en multiplier les copies sans avoir fait les petits changements indispensables» (M. l'ierre «i Delort. Versailles, 2 avril 1807).
(2) Pie VII était alors à Paris.— « Voilà dans quelles circonstances », continue M. Pierre, « votre epitre m'est parvenue, vous concevez que l'allégresse a été générale et combien mon ctrur s'est dilaté : j'ai l'ait proclamer votre résurrection glorieuse et vous voilà réintégré dans toute votre repu-
mois employés à réprimer ces brigandages^ Delorl conduisit à Milan son régiment épuisé par les pertes subies dans les campagnes précédentes et par les saignées que Toii y avait pratiquées pour former la garde du roi Joseph.
Vers la fin de 1808, au bout de quinze mois de garnison à Milan, le 24*^ « régénéré» par son colonel et remarqué, dans une revue, par Tempereur lui-même, pour sa tenue et son instruction, vil enfin ses vœux se réaliser (*). La Grande-Armée, renforcée par des troupes venues de toutes les parties de TEurope, Italiens, Napolitains, Polonais, Wurtembergeois, Westphaliens et autres
Allemands, envahissait FEspagne. Le 24"" fut placé
tution de prudence et de haute sajcesse. — J'estime et i-evere le bon Fie sept et ne nie rappelle jamais sans attendrissement qu'il fit cesser un grand tumulte qui s'etoit élevé dans la galerie du Louvre par ces mots dignes du plus sage. des Grecs. Quelques soient votre croj'ance ou vos préjugés, la l)énédiction d'un vieillard ne sauroit nuire a un jeune homme sensible. — Votre epitre a Jacoh nous a fait a tous le plus grand plaisir. Elle est pleine de verve, d'ame, d'énergie, el prouve mieux encore l'excellence de votre cœur que la facilité de votre esprit. Vous êtes sans doute le premier colonel de dragons qui, dans un pays de loups garoux et parmi les horreurs d'une g-uerre de cannibales, ayiez employé vos instants de loisirs, un talent distingué, une imagination enjouée et féconde, a chanter, non votre maîtresse ou vos plaisirs, mais les hauts faits d'un ancien serviteur bon, honnête et vertueux * (M. Pierre à Delort. Versailles, a5 décembre
(i) < Pour vous, Monsieur, qui joués un rôle important en //aii>,qui venés, dit-on, de vous transférer, je ne sais pourquoi ni comment, a Milan^ convenés (ju'il vous seioit plus diflicile de justifier votre silence .. C'est bien la ce qui rend ma position plus fâcheuse, ces dames qui regrettent vos épitres, vos madrigaux, vos traductions de Rolli, vos aimables agaceries, trouvant fort commode de se servir de ma patte pour tirer les marrons du feu, me rendent responsable de vos délais » (M. Pierre à Delort. Versailles, 18 novembre i8o7). Epître au a4* régiment de dragons par son colonel (P. 1)., p. 4j))- Delort au ministre : « Sa Majesté l'Empereur a daigné, après m'avoir accordé les témoignages les plus fiatteurs de sa satisfaction sur le corps que j'ai l'honneur dé commander, nommer, sur ma proposition, le capitaine de la Lande au grade de chef d'escadron. Aucun lieutenant du 24" de dragons ne réunissant les quatre ans de service exigés pour être promu à un grade supérieur, je supplie Votre Excellence de vouloir bien mettre sous les yeux de Sa Majesté la demande ci-jainte et d'accorder quelque intérêt a un brave officier si grièvement blessé à Friedland (Augusfe Delort). Milan, le 23 décembre an 1807 (Arch. guerre).
dans le 'j*' corps, dit armée de Catalogne, et compris dans la division Souham, brigade Bessières (*). De toutes les campagnes de Delort, ce fut la plus longue. Il fit toute la guerre, de 1808 à 18 13, le long des côtes de la Méditerranée, avec de nombreuses pointes à T intérieur, depuis les Pyrénées jusqu'auprès d'Alicante, à l'aller et au retour, et comme autrefois Joubert en Italie, « le premier à l'attaque, le dernier à la retraite » ("). Il y avait alors dans sa destinée quelque chose d'étrange. Il était né lui-môme dans un vieux pays espagnol, moins d'un siècle depuis le jour où sa petite patrie était devenue française. Ses ancêtres avaient été des sujets dévoués de l'Espagne ; Arbois et Salins avaient combattu les dernières pour la domination espagnole, et dans Arbois, deux fois assiégée, les femmes elles-mêmes avaient pris les armes ( *). La ville était demeurée longtemps fidèle au souvenir de ses anciens maîtres, peut-être parce que chérissant avant tout sa propre indépendance, les maîtres les plus éloignés lui paraissaient les moins à craindre. Récalcitrante dans les premiers temps de l'annexion, elle avait
(i) Maréchal Gouvion Saint-Cyr, Journal des opérations de Varmée de Catalogne, en 1808 et 1809, sous le commandement du général Goavion Saint-Cyr (Vdivis, 1821). — Les troupes venant d'Italie cominencèi*ent à arriver à Perpignan le 14 septembre 1808 et se succédèrent jusqu'au 28 octobre (Gouvion Saint-Cyr, p. 27). — Au 5 décembre 1808, le ^e corps se composait de trois divisions : i • Division Pino, ne comprenant que des troupes italiennes : I" et 2» légers, 4s 6% 7' *^^' ^^S^^^y chasseurs royaux, dragons, total 8.368. — a" Division Souham, française : i^ léger, régiment provisoire, 4^* régiment de ligne, 24* régiment de dragons, total 7.712. — 3» Division Chabot (plus tard Reille), mixte : 2» de ligne (Napolitains), chasseurs des Pyrénées-Orientales, total 1.988. Total général : 18 068.
(2) Eloge de Joubert (P. D., p. 16).
(3) Mars et juin 1674 (Annales historiques de la ville d' Arbois, pp. 4o3, 410). Arbois capitula le 7 juin, Salins, le 22. Lons-le-Saunier avait ouvert ses portes le 10 mars, Vesoul le 11, Poligny le 29, Besançon le i5 mai, Dole le 6 juin.
ensuite manifesté sa mauvaise Immeur eonlre les « Armagnacs » dans toutes les occasions et de toutes les manières. Il s'y trouvait encore, à la fin de la Révohition^des vieillards qui se lamentaient de ne plus appartenir à Topulente Espagne, et se faisaient enterrer la face ccmtre terre « atin de n avoir rien de commun dans la sépulture avec les conquérants détestés » ('). Delort avait passé son enfance au milieu de ces souvenirs. Peut-être des membres de sa famille partageaient-ils ces regrets. Aussi ne lui parut-il point qu'il entrait dans une terre complètement étrangère. 11 aima les belles contrées du royaume de Valence. Des Espagnols furent ses amis et « tout en restant la terreur de l'ennemi, il devint cher aux populations » (").
L'honneur de faire campagne avec la Grande- Armée fut payé chèrement. La guerre d'Espagne était mal vue de l'armée. « Cette répugnance avait sa source dans la déloyauté (ce que Ion nomme politique, lorsqu'elle vient de très haut) qui ht envahir ce pays» (*). Quant à l'expédition de Catalogne, on sait qu'elle porta malheur aux trois
(i) De 1674 à 1679, refus de se soumettre aux corvées commandées pour la démolition des l'ortifications de la ville, tout soldat français isolé disparait, émeutes, la familiarité de SaintJust ayant reçu l'ordre de célébrer des prières publiques pour le roi de France, chante le psaume cvni rempli de malédictions qu'elle applique^ dans sa pensée, à Louis XIV^ rixes entre les habitants et les soldats, des jeunes gens sont accusés d'avoir bu à la santé du roi d'Espagne et brûlé le portrait du roi de France, etc. (Annales historiques de la ville d'Arbois, pp. 4i5-425). Les Annales citent un vieillard mort peu d'années avant 1800. « Alors », disail-il, « il n'y avait point de commerce, mais des mulets arrivaient souvent d'Espagne, chargés d'or et d'argent ; les pauvres étaient soulagés, on ne i)ayait point d'impôts et on était libre. Je mourrai Espagnol » (p. 4i>)-
(a) Eloge de Delort, p. 3.
(3i Maréchal Macdonald, duc de Tarente, Soui'enirs, 4" édition (Paris, i8i>2), p. 175. Alacdonald parle en son nom personnel : « J'avais une vive répugnance. » Mais le sentiment de réjuilsion était général. On verra plus loin ce que Delort pensait de cette guerre.
illustres généraux qui commandèrent successivement en chef. Gouvion Saint-Gyr et Augereau, duc de Castiglione, furent relevés de leurs fonctions, Macdonald, duc de Tarente, venu de Styrie pour réparer leurs échecs, rebuté par des difficultés sans précédents, sollicita son rappel. Tout en effet concourait à rendre cette campagne extraordinairement pénible, plus rude encore que celle de Jouberl dans le Tyrol en 1797, des places nombreuses, avec des fortifications modernes, un pays extrêmement vaste, en partie désert et sans ressources, de grandes forêts, peu de plaines et cellesci ravinées profondément, un enchevêtrement de montagnes escarpées^ de défilés et de précipices, des chemins ou des sentiers dangereux ; dans les régions cultivées, une population considérable, énergique, dure à la fatigue, belliqueuse, habituée aux armes, exécrant les Français. Des troupes irrégulières recrutées dans cette population, miquelets, somatens ou 'guérillas, faisaient une guerre atroce, guettant les isolés sur les routes, torturant les prisonniers, les blessés mêmes, avec des raffinements de cruauté, avant de les égorger (*). Les
11) L'oflicier du g-énie Laffaillo, (jui prit part à la canipag-nr de 1808, rejette sur la population la responsabilité des crimes commis sur les prisonniers français. « Je laisse aux détracteurs du métier des armes à expliquer comment ce métier, qui, au premier coup d'œil, paraît si peu propre à ramener aux sentiments d'humanité, adoucissait cependant la férocité naturelle des Espagnols : comment il parvenait à les rendre humains et généreux envers des ennemis ([u'auparavant ils égorgeaient sans pitié : comment enfin, il produit dans presque tous les paj'S le même effet sur les soldats, qu'en général on voit se révolter à l'idée de verser le sang des autres lorsque ce n'est plus au risque de voir couler le leur. Les meurtres et cruautés commis sur les blessés français ne le furent jamais par les troupes de ligne espagnoles^ mais uniquement par les habitants non militaires ou par les soldats de nouvelle levée, et encore ceux-ci n'en commettaient-ils pliis lorsqu ils étaient depuis quelque temps sous les drapeaux. » (Mémoires sur les campagnes du corps iVarmèe des Pyrénées- Orientales commandé par le général Duhesme en j8o8, suivis d'un précis des campagnes de Catalogne de 1808 à 1814 (Pains, iSaô), p. i65.
rapports entre les troupes de l'armée de Catalojçiie étaient très dilïiciles, les vivres coupés incessamment, les relations avec la France presque toujours interceptées, les soldats démoralisés par le manque de nouvelles. Par contre, une longue étendue de rivages faisait communiquer les insurgés avec les croisières anglaises, qui leur apportaient des armes, des munitions et deô renforts ( * ). En regard de toutes les résistances accumulées par les Catalans et par la nature elle-même, il faut mettre l'insullisance des moyens d'invasion. Des privations matérielles de toute sorte prolongeaient la guerre outre mesure. « Tout me manquait», dirent Tun après l'autre Gouvion Saint-Cyr et Macdonald ('). Il semble que Napoléon, habitué à terminer une campagne en peu de temps et d'un seul coup, ait été exaspéré par les délais de cette expédition. On eût dit qu'il ne les comprenait pas et que rejetant sur ses lieutenants la responsabilité de leurs retards, il les punissait ^n les abandonnant à eux-mêmes. Ainsi les généraux ne pouvaient remplir leur tâche, parce qu'ils ne recevaient pas du gouvernement toute l'aide qui leur aurait été nécessaire, et celui-ci ménageait son concours
(I) Epître au a4' dragons par son colonel (P. 1)., p. Oi, n. 4, p. 6a, n. i).
(a) Le lieutenant-colonel anglais Napier parle de la situation pénible faite à Gouvion Sainl-Cyr par Tabandon dans lequel Napoléon plongeait son corps d'armée (Histoire de la guerre dans la Péninsule et dans le midi de la France depuis Vannée iSoy jusqu'à Vannée i8i4, Londres, traduction par le lieutenant général comte Mathieu Dumas. Paris, i836-i838, V, p. a3). Napier rapporte cette parole de Gouvion Saint-(Iyr : « Rien ne manqua plus au 7* corps, dès qu'il ne fut plus sous mes ordres » (p. 5^). 11 y a là plus de mauvaise humeur que d'exactitude. On vient de voir qu'Augereau et Macdonald ne furent pas mieux traités (Macdonald, Souvenirs^ p. 176). Napoléon n'en convient pas. « Ses armées n'ont jamais manqué de munitions, d'habillements, de vivres : l'armée du duc de Dalmatie en Andalousie i celle du duc d'Albuféra dans l'est, et celle du nord étaient très belles, très fortes et ne man({uaient de rien » {Commentaires, Imprimerie impériale, 18O;, VI, p. 114).
parce que les généraux ne réussissaient pas assez vite dans l'entreprise qui leur avait été assignée. Victime de ce malentendu, l'armée parcourait sans relâche la Catalogne dans tous les sens, cherchant des vivres, étendait ses cantonnements aux dépens de sa sécurité, abandonnait parfois des positions avantageuses, mais d'où elle était chassée par la faim (*). Ces marches et ces contremarches, ces « promenades, » c'est l'expression de Macdonald, excédaient chefs et soldats, sans que la conquête en fût avancée. « Je menai », dit encore le duc de Tarente, <( une vie fort active et aussi dégoûtante que fatigante » .
Dès le commencement de la campagne, les dragons du 24% tour à tour et suivant les circonstances, artilleurs, fantassins, tirailleurs, ou reprenant leurs armes véritables, offrirent à leur colonel la matière d'une longue épître, à la façon de Boileau racontant le passage du Rhin. C'était au 24^ luimême que Delort adressait son cmvrage :
Av«M- vous, nit's amis, mes cliers compaguous d'ai-mcs, Des plus doux entretiens je vais goûter les eliarmes, Tandis qu'une blessure, honomble aceident, A quelques joui-s d'arrêt m'oblige Ibreément, A vous écrire eu vers il faul que je m'amuse, A chanter vos exploits j'exercerai ma muse.
Il faisait le récit des actions d'éclat du régiment, donnait un souvenir aux morts, des conseils et des éloges aux survivants, des promesses et des encou-
(i) Par exemple le ;« cori)s obli^^é par le défaut de vivres à se retirer des positions de Martorell (Goiivion Saint-Cyr, p. 119); après la bataille de Villafranca, Augereau s'efforçanl d'assurer ses communications avec la France, attendu qu'il n'est plus possible d'approvisionner Barcelone par d'autres moyens ; Macdonald chassé de Reus par la disette {Victoires, conqnêtesy xxvi, pp. ,~>o, 55),
ragements à ceux que les promotions avaient oubliés (').
Dans le seul mois de décembre 1808, le aff achevait le siège de Roses, après treize jours de tranchée ouverte, se battait devant llostalrich, à Cardedeu, à Puente ou Molinos-del-Rev, et à Vendrell ('). A Molinos-del-Rey, les Espagnols occupaient, sur la rive droite du Llobregat, un terrain excellent. Ils barraient la route qui, venant de Barcelone et traversant la rivière, bifurque aussitôt après le pont, d'une part vers Martorell, d'autre part vers le col d'Ordal, A illafranca-del- Panadès et Tarragone. Une tête de pont fortiliée
rciidail plus rorniidal)!»»
Ce poste icti-Miiché.
Le 42* de ligne Iranchit le Llobregat et chassa l'ennemi de la position qu'il croyait imprenable. Il restait à enlever la tête de pcmt. Le 24^ ^^ jette en avant,
Eiiipoi-tc à la fois poiil, icmIouIc. aililleric. Quelque Nmus souhMius pfu- la ravalei-ie,
poursuit les cavaliers espagnols très loin sur la route de Martorell et fait une centaine de prisonniers. Cependant l'infanterie battait en retraite, à
(i) Kpître au 24* rt'ginient de tlrag-oiis pur son colonel (1*. 1)., 42). (^j)r. Campagnes des années 1808 t't i8oy, actions particulières au 24* régiment de dragons (P. 1)., 44)-
(2) Roses capitula le 4 «lécembre. Le 9 iu>veml)re précédent, la division Souham avait quitté la Junquera pour eouvrir, entre Figuères et la Fluvia, les opérations <lu siège (Gouvion Saint-Cyr, p. 35. Napier. 111, p. ;6). Combats d'Hostalricli. le 14, de Cardedeu, le 16 (Gouvion Saint- Cyr, pp. 63-69. Napier, III, p. 88), Puente-del-Rêy, le 21 ((îouvion Saint-Cyr. pp. 77-88. Napier, III. p. 92), Vendrell, le u2 décembre. '
une allure précipitée, vers le col d'Ordal. Le 24® revient dans la direction de Molinos-del-Rey , quitte la route de Martorell, s'enfonce, par la traverse, dans les montagnes, rattrape les ennemis à l'instant où, pouvant se croire en sûreté, ils descendaient les hauteurs d'Ordal, du côté de Villafranca. Une partie des fuyards se jette dans les Montanas de Ordal. Les dragons les pourchassent au travers
l)(»s fossés, des ravins, des nioiitagncs horribles, Oui pour les fantassins son! à peine accessibles.
Les autres se hâtent vers Villafranca. Delort prend avec lui la compagnie d'élite, court jusqu'à cette ville,
Knlevanf coup sur coup caissons, armes, canons.
Les convois allelés transportant les bagag-es,
Les soldats qui gardaient les nombreux équipages.
Enfin trop éloigné du camp et n'étant pas soutenu, il rejoint le quartier général de la division Souham à une heure avancée de la nuit. Il a fait, toujours au galop, vingt lieues de poste depuis onze heures du matin, après avoir combattu dès le point du jour. Le lendemain, avant le lever du soleil, le 24® reprend la poursuite, retourne à Villafranca, fait de nouveaux prisonniers, s'empare des arsenaux et des magasins. Mngt-cinq canons, les voitures, les bagages, les munitions, un grand nombre de soldats et d'officiers subalternes, plusieurs officiers supérieurs, le commandant de l'artillerie sont tombés entre les mains des dragons dans ces deux journées. La dispersion de l'ennemi
était si complète que le général Vives eut gpand'peine à réunir deux ou trois corps pendant la nuit. « 11 y a peu d'exemples d'une charge aussi rapide et aussi efficace Ç). De quelle argile étaient pétris ces hommes, de quel acier étaient faites les jambes de ces chevaux ? (*) »
La bataille de Puente-del-Rey ouvrait le chemin de Tarragone. Dans les premiers mois de 1809, le 24® se montra aux combats qui eurent lieu sous cette place, puis un peu plus loin à Villarrodona, où il (( protégea la retraite des voltigeurs du 42® régiment d'infanterie fortement compromis», et surtout à la bataille détails ('). Les Espagnols et les Suisses au service de l'Espagne, conduits par Reding, le vainqueur de Dupont à Baylen, attaquèrent avec fureur la division Souham. L'ennemi avait l'avantage de la position et celui d'être trois fois plus nombreux. 11 n'en fut pas moins battu. Le 24® Tarrêta par des charges répétées.
(i) Victoires, conquêtes, xxiv, p. 233. « Le régiment qui avait pris une part des plus actives ù la bataille, mena le soir la poursuite sous les ordivs du colonel Dclort avec non moins de succès, enlevant à Tennemi de l'artillerie, des bagages et lui faisant de nombreux prisonniers » (Ministère de lu guerre, Historiques des corps de troupe de Varmëe française, p. 533).
(2) Cette réflexion est empruntée à l'ouvrage anonyme Les comlmts de Mormant, de VUleneuve-le-Conile et de Montereau (Paris, 1889), p. 3o. L'auteur répond : « C'étaient des hommes comme nous, et leurs chevaux étaient pareils, sinon inférieurs aux nôtres. Mais les chefs de cavalerie qui les conduisaient avaient, par une longue expérience, appris l'art d'utiliser les forces sans aucune déperdition, de ménager dans une juste proportion le travail et le ivpos, de faire rendre à chacun le maximum d'efTorts dont il est capable. Ils ne dédaignaient pas d'entrer dans les détails, et, à tous les degrés de la hiérarchie, les officiers formés à leur école n'en négligeaient aucun. Alternance des allures, suivant les circonstances, haltes et repos calculés d'après le travail à fournir, repas des hommes et des chevaux, pa([uetage, ferrure, etc., tout était surveillé, réglé avec un soin minutieux. Chacun se faisait un devoir d'entretenir avec une sollicitude de tous les instants l'instrument de guerre, c'est-àdire les forces et les armes ».
(3) Tarragone, 16 janvier. Villarrodona, i5 février. Valls. 25 février.
C'est là cfuo l'on vous vit alYronlor la tenipèto
1)(» vingt bouches d'aii'ain loniiant sur voti-e tète.
De l'ennenii l)i-aver les plus puissants elîorts,
Dél'endre, encourager, soutenii- tous les corps,
Kt le IVonl toujoui'S <*alnie au milieu de l'oraf^e.
Partout aux assaillants disputtM* le passage.
Mais combien de gueii-iei's, à la Heur de leurs ans,
Par le dieu des combats moissonnés dans nos rmigs !
Ce souvenir ci'uel m'arrache encor des larmes,
,]o vous ai vu périr, ô cheis c()m[)agnons d'ai'mes...
Le régiment acheva par une poursuite rapide et violente la défaite de Reding. Tout Tétat-major du général ennemi fut taillé en pièces. Le dragon Bouzon blessa grièvement Reding de deux coups de sabre, et le lieutenant Bertinot allait le faire prisonnier, lorsqu'il fut tué lui-même. Les dragons ne s'arrêtèrent que sous le canon de Tarragone. L'ennemi rentra en désordre dans la ville. Il avait perdu son artillerie, ses bagages, i,5oo hommes faits priscmniers, entre autres de nombreux officiers décorés de Tordre militaire créé par Reding après Baylen, et dont l'insigne était un aigle renversé. Reding mourut, quelques jours après, de ses blessures.
Le 24® vengeait la honte de Baylen. En terminant son épître par le récit de cette victoire, Delort est fier de ses élèves, ses dragons, dont Bessières disait : « Il est difficile de voir un régiment de cavalerie mieux se conduire » ; son jeune frère, Jean-Baptiste Delort, sous-lieutenant au 24®,
El loi, si digne d'eux, mon jeune ami. mon i'rère, DonI j'ai guidé l'enfance, à qui je sers de père. Ton zèle a de mes soins conlii'mé loul l'espoir. Je l'ai vu, remplissant mi ])érilleux devoir. 1)(» riioimeur aux dragons montrer partout la trace. Fondi'e sur l'ennemi rpii marchait \)hAu d'auchîce. .
Et d'un prossnnt daiip^fr (l('»livi'nnt nos prueiTiors, RaintMHM- (h^vanl nous lt»H pi-i'inicrs jU'isonnicrs.
Pourtant quelque chose lui manqua, le plaisir de prendre lui-m^nie Reding. Vax coup de feu venait de le mettre hors de combat.
J<» maudis mille l'ois rinjuslc doslinét^
Oui nie ravil rhonn<Mir de finir la joui-nér (*).
Au mois d'avril, Delort revint dans la Catalogne septentrionale. Après quelques escarmouches au nord de Vich, à Torello, que les dragons emportèrent avec leur intrépidité ordinaire, à Manlleu et à Olot, où ils chargèrent « dans des terrains extrêmement difficiles <d souvent même en avant des voltigeurs d'infanterie », les dragons suivirent devant Gérone Gouvion Saint-Cyr. Le général en chef les destinait à couvrir Tarmée d'investissement (*). A part le 32^ de ligne et le i' ' d'infanterie légère, cette armée, fort nombreuse, ne se composait que de troupes étrangères ('). Beaucoup plus tard seulement, elle fut augmentée de toute
(i) Epître au 24*' dt* draK<»"s (P- I^" PP- 5;-(>i>). Actions j)articiilière3 au a4« régiment de dragons (P. 1)., pp. ;i, s.). Etat des services de Delort (P. 1)., pp. 3, 87). « Au combat de Wals, en 1809, le sous-lieutenant Delort {Jean- Baptiste- Adrien) fait vingt-cincf prisonniers à la tète de son peloton » (Ministère de la guerre, Historiques des corps de troupe de Vannée française, p. o'i'i). Gouvion Saint-Cyr. p. i2(>. Lieutenant-colonel Eug. Titeux, Le général Dupont, une erreur historique d'après des documents inédits (Puteaux sur-Seine, i9o3), 3 vol. L'auteur n'habilite la mémoire de Dupont, (ipr. Rod. Reuss, Le général Dupont et la capitulation de ttaylen d'après un ouvrage récent (Revue historique, XC, 1906, pp. Oi, s.).
(2) Torello, 28 avril. Manlleu et Olot probablement les jours suivants. Epître au 24* de dragons (P. 1)., p. (ii). Actions particulières au 24*^ (P. D., p. 72).
(3) l'ne brigade allemande: régiment de Wiirzbourg, i" et 2* régiments de Berg. l'ne division wesiplialienne, jr»' brigade : 2* et 4' régiments: 2» brigade : 3« et I•^ l'ne division italienne, 1" brigade : véliles royaux et .V régiment italien: 2* brigade, !"• et 2<' régiments na]»olitains. — Pour le renfort amené par Augereau, v. Napier, V, p. 58.
la division Souham et de 5,ooo hommes qu'Aiigereaii amena du dépôt de Perpignan. Ce fut, en effet, un siège très long (% Dans la place, les soldats et les habitants rivalisaient de constance et d'héroïsme. Tout autour, les miquelets arrêtaient les convois. Les généraux Henri O'Donell et Blake, le successeur de Reding, cherchaient à percer les lignes des assiégeants, et réussissaient parfois à jeter dans Gérone des renforts et des subsistances. Dans Tune de ces attaques, à Santa- Coloma-de-Farnès, Delort fut, un instant, avec 80 hommes seulement, séparé de la division Souham, qui s'était retirée pour trouver un terrain avantageux. Menacé par 4<>o hussards et dragcms, près d'être enveloppé, il se précipita sur eux, les dispersa et lit une multitude de prisonniers. La divisicm Souham, enthousiasmée, courut à la baïonnette sur Fennemi et lui infligea une entière défaite (*).
Deux mois avant la reddition de Gérone, un incident vint charmer, pour le 24®, les fatigues de ce siège rebutant et montrer que la guerre n'éteignait pas, dans 1 ame du soldat français, certains sentiments de générosité un peu romanesque et sentimentale. Un Espagnol, un chef de guérilla, du nom de Puch, était retenu comme otage dans Figuères. Sa femme, Isabelle, et son fils, Florencio, se trouvaient enfermés dans Gérone. Dirigées par Isabelle, les dames de Gérone s étaient formées en une compagnie militaire, sous Tinvocaticm de sainte Barbe. Elles se répandaient parmi les
(i) Gérone ne se rendit que le ii décembre itSot).
(q) 1" novembre 1.S09. — Etat des services de Delort (I*. I)., 5î>. p. H-). Vicloircs, conqiuHi'S, xxv, ]>. 353.
combattants, leur distribuaient des vivres, secouraient les blessés, les portaient à l'hôpital,
Pîiita;^('ai(Mil tU'H soldais los périlltMix travaux.
Au moindre souffle de venl, on voyait leurs rubans se jouer au milieu des baïonnettes espagnoles (*).
Le jour approchait où Gérone allait succomber. O'Donell avait pu pénétrer dans la ville avec Tavant-garde de Blake. Il hâtait le terme fatal en aggravant la famine des assiégés. Prenant une résolution extrême, il sortit de la place. Trois mille hommes l'accompagnaient. Quelques familles de Gérone, qui craignaient de tomber aux mains des Français, Isabelle et Florencio, se joignirent aux soldats. Le général espagnol avait choisi, pour exécuter son dessein, le milieu d'une nuit très obscure du mois d'octobre. Augereau était arrivé la veille au 7® corps, et Ton avait vu le maréchal s'éloigner et emmener avec lui une partie de la cavalerie du siège. Les Espagnols, bien guidés, marchant en silence, égorgèrent les sentinelles italiennes et traversèrent le camp rapidement, en (îles serrées. Souham, surpris, s'enfuit sans vêtements, à l'aventure. Delort entendit des piétons se glisser dans la campagne, entre ses escadrons. La crainte de commettre une méprise terrible le retint, jusqu'au moment où un piquet avancé du 24^ ayant fait feu, l'ennemi riposta. Le régiment suivit les fuyards à la piste. Mais il n'aperçut la colonne qu'au point du jour, lorsqu'elle gravissait
(1) Gouvion Suiiit-Cyp, p. 2S7. Napier, V, p. 3o,
déjà les hauteurs de Santa-Coloiïia. 11 ne put que lui prendre deux cents traînards.
Au bruit de la fusillade, Isabelle, épuisée de fatigue, accablée par la crainte qu'elle éprouvait pour son enfant, s'évanouit. Ses compagnons remportèrent. Florencio, oublié, perdu dans la nuit, resta en arrière. Les plaintes d'un enfant attirèrent un brigadier du 24®. Il descendit de cheval, trouva Florencio, le calma, l'abrita sous les plis de son long manteau, et, la poursuite linie, l'apporta au camp. Aussitôt colonel et dragons adoptèrent Florencio, qui devint Tidole du régiment.
Puch et Isabelle s'ellbrçaient de découvrir le sort de leur fils. Blake écrivit à Augereau. L'histoire de l'enfant adoptif du 24® était connue de toute l'armée de Catalogne. L'ordre ne tarda pas d'arriver, pressant, absolu, d'amener l'enfant au quartier général.
Piicli i-ovorra son iils, r'rst un point i-i'solu.
Les dragons et leur petit Espagnol se révoltaient à l'idée de se quitter. Il fallut arracher Florencio du cercle que formaient autour de lui son cher brigadier, le colonel et les dragons. Plusieurs soldats pleuraient en voyant s'éloigner l'enfant du régiment (*).
(i) Episode de la guerre de (Catalogne de 1808 à i8i3. Florencio et le 34" régi ment de dragons. Poésie par Paillet (P. I)., 43)- OU)onell sortit le i3 octobre. 11 fut récompensé par le grade de maréchal de camp ( Victoires, conquêtes, xxv, p. 333). Beiraas, Journaux des sièges faits ou soutenus par les Français dans la Péninsule, de 180' à 1S14, rédigés d'après les ordres du gouvernement sur les documents existant aux archives de la guerre et au dépôt des Jortijications (Paris, 1837), II, p. 617. Napier, V, pp. 3o, 58. Belmas et Napier parlent de familles ou de dames ((ui sortirent de Gérone a^ec les troupes d'O'Donell. S'ils ont su l'histoire de Florencio, ils ont jugé qu'elle ne pouvait avoir une place dans des publications d'un caractère
La prise de Gérone fut aussitôt suivie du châtiment des miquelets qui avaient inquiété les convois. Ils s'étaient retirés dans les vallées supérieures de la Fluvia et du Ter, et dans les hautes montagnes, la Sierra de la Magdalena, la Sierra de Finestras, la Garrotxa, et les autres contreforts des Pyrénées qui se développent entre ces fleuves. Augereau décida que Souham irait, avec sa division, les chercher dans leurs repaires. Le commandement de Tavant-garde, composée d'un bataillon du 3® d'infanterie légère, d'une compagnie de voltigeurs du 4^® de ligne et de trois compagnies du 24® de dragons, fut confié à Delort. Elle agit avec la résolution, la promptitude, le mépris des obstacles que celui-ci savait communiquer à ses hommes. La division parcourait la route de Banyolas à Olot. L'ennemi, Espagnols et Suisses, dont la force pouvait être évaluée à trois bataillons, s'était embusqué dans les défilés, entre Saint- Michel et Saint-Paul. Il attendit que l'avant-garde fût à demi portée, pour l'accueillir par une fusillade très vive et très soutenue. Mais le résultat fut tout différent de celui qu'il espérait. Les Français se jetèrent tête baissée sur les positions espagnoles, et, au pas de charge, en courant, s'en emparèrent. Il y eut une telle vivacité dans l'action, que la marche de la division ne fut même pas ralentie. Le soir même, Delort poussait ses avant-postes jusqu'aux premières maisons d'Olot. Dans cette journée, il avait fait un grand carnage
très technique. Le même scrupule a peut-être retenu les auteurs de Victoires, conquêtes. Delort reg'rette, dans la première lettre à un maréchal de camp, l'omission d'un « épisode connu de toute l'armée de Catalogne, exactement vrai dans toutes ses particularités », et qui « eût vivement attaché les lecteurs » (P. D., 95, p. i36).
de miquelets et Ibrl maltraité le 4® régiment suisse. Il lui avait tué ou blessé beaucoup de monde et fait 200 prisonniers. La division Souham s'arrêta au pied des Pyrénées, aux confins du territoire français, à Camprodon et à Ribas. L'expédition terminée, Souham, dans son rapport au maréchal Augereau, Icma le talent militaire et la bravoure du colonel du 24*", et le mit en tête des officiers dignes d'être reccmmiandés à rempereur(*).
Toute Tannée 181 o se passa en opérations monotones et presque toutes partielles. L'armée de Catalogne perdait son temps au siège de quelques forteresses, piétinait sur place, parcourait vingt fois les mêmes chemins, gravissait les mêmes montagnes, combattait de nouveau sur ses anciens champs de bataille, renouvelait ses inutiles succès contre des bandes de miquelets ou des troupes régulières, qui, dispersées un moment, se reformaient aussitôt et circulaient îivec une vitesse extrême, enfin se partageait entre le ravitaillement de Barcelone et le soin toujours plus pénible de se procurer des subsistances et de rétablir ses communications.
Au commencement de Tannée, les Espagnols s'étendaient dans les montagnes, depuis Figuères jusqu'à la haute vallée du Llobregat. Le 7* corps était groupé autour de Gérone. Souham se tenait à Olot, vis-à-vis le centre des lignes espagnoles, lorsqu'il reçut Tordre de se porter en arrière, au sud de Manlleu, sur Mch qui venait d'être occupée par les troupes ennemies. A ich est située dans une plaine allongée du nord au sud et bordée à
(0 Du 20 au '3i décembre 1809. Rafjport de Souham au maréchal Aug^ereau. Olot, w janvier 1810 (P. D., 45)
roiiesl et à Test par des montagnes assez élevées. Cette plaine fait eommuniquer la vallée du Ter avec celle du Congost, qui conduit directement à Barcelone par le défilé de la Garriga. A l'approche des Français, les Espagnols abandonnèrent Vich sans combat et se retirèrent jusqu'au col de Cespina. Delort ouvrait la marche. Il commençait alors à faire fonction de général de brigade et joignait ainsi au commandement du 24® de dragons celui du 3® d'infanterie légère. A la tête de sa cavalerie, il atteignit l'arrière-garde espagnole au delà de Tona, enleva les bagages et l'ambulance et fit 5o prisonniers. Animée par l'exemple, l'infanterie enleva au pas de charge le col de Cespina. Mais O'Donell, qui avait remplacé Blake à la tête de l'armée, attendait Tattaque dans des positions formidables. Il aborda lui-même impétueusement les bataillons qu'il voyait peu nombreux, puis, le lendemain, lorsque Souham se présenta en force, il se déroba ('). Souham revint à Vich par la Garriga. Bien qu'il n'eût avec lui que trois pièces de canon, il put faire ce mouvement sans être inquiété. Delort avait fait a occuper pendant la nuit les crêtes des montagnes par des bataillons de son avant-garde, qui, bien dis-» posés et se prêtant un appui mutuel, ne permirent pas aux miquelets d'approcher du défilé ».
La position de Souham à Vich ne tarda pas à devenir difiicile. O'Donell le tenait en quelque sorte bloqué dans ses cantonnements et le harcelait. Un détachement du 24® dragons mit, un ' jour, en déroute deux escadrons ennemis. Dans
(1) 16 janvier 1810. Etîit des services de Delort (P. 1)., !>• 87). Victoires, conquêtes, xxvi, p. 38.
une autre affaire, un bataillon du 3« léger dissipa un corps nombreux de miquelets qui attaquaient le village de Gurb (*). Ces escarmouches préparaient une attaque générale contre la division Souham. Le 20 février, deux colonnes ennemies débouchèrent dans la plaine de Vieil. L'une avait marché parïona, l'autre descendait du col de Cespina. Elles étaient fortes ensemble de i5,ooo hommes. Souham pouvait leur opposer tout au plus 3,5oo baïonnettes. Comme par bravade et pour présager aux Français le sort qui les attendait, ODonell avait revêtu ses cavaliers des cuirasses enlevées au 3® régiment provisoire de cuirassiers massacré à Mollet. Il se croyait tellement certain d'écraser la division Souham, qu'il avait annoncé son entrée dans Mch et placé sur les montagnes de Touest des paysans armés, mais sans uniformes, afin de couper* la retraite aux fuyards. Un an plus tard, après la bataille de Sagonte, Delort se demandait : a Pourquoi donc Blake a-t-il toujours été battu ? Pourquoi le serat-il toutes les fois qu'il se présentera en bataille rangée ? » Ne serait-ce point un peu le souvenir de la journée de Vich qui lui faisait répondre : « La solution serait trop honteuse pour ses subordonnés, tout boulHs d'arrogance et de. fanfaronnades (') ? »
Tout en dirigeant son infanterie contre le front de Tàrmée française, O'Donell faisait filer de côté toute sa cavalerie, de manière à déborder Souham. Uclort, avec le 2^4® et la compagnie d'élite des dragons du régiment italien Napolé(m, enfonça cette
(i) Victoires, conquêtes^ XXVI, pp. 42, 4'^.
(îi) L'ombre d'Aiiuibal sur les ruines de Sag-oute U*. D-, 53, j). 9J, n. i).
cavalerie, lui lit éprouver une perte considérable, et revint lui-même blessé d'un coup de sabre au bras gauche. Des attaques acharnées, prolongées trois heures durant contre le centre de la division, n'eurent pas un meilleur succès. Alors O'Donell envoya de nouveau, sur le flanc de Souham, deux bataillons d'infanterie suisse soutenus par la cavalerie. Mais Delort montra beaucoup de présence d'esprit. Il réunit à son régiment un escadron des dragons Napoléon et le 3® régiment provisoire de chasseurs, chargea ces nouveaux assaillants, coupa leur colonne en deux, fit poser les armes à un millier d'hommes, prit deux drapeaux et continua la charge jusqu'à Tona, enlevant i,3oo chevaux et loo mulets avec leur fardeau de cartouches. Le sol était jonché de morts, de blessés, d'armes et de débris. Souham lit trier les prisonniers, 2,400 soldats furent conduits au quartier général, 400 paysans fusillés sur le champ de bataille. Les ordres du maréchal Augereau étaient formels, ils n'admettaient pas de tempérament aux lois de la guerre ('). La victoire de Vich assurait pour un moment la situation du 7® corps du côté de la Haute-Catalogne et rendait disponible la plus grande partie des troupes. Le général Suchet, de l'armée d'Aragon, venait de recevoir de l'empereur l'ordre de s'emparer de Lérida. Cette place se trouvait dans le
(1) ao février 1810. —• Rapport du chef d elat-major de la division Souham au maréchal Augereau, Vich, même jour (P. D.,46). Rapport de Souham à Augereau (P. D., p 80, n. 1). Etals des services de Delort (P.D., pp. 3, 8;). Rappcrrt du maréchal Augereau (3/owi7eur, 7 mars 1810). Ministère de la guerre, Historique des corps de troupe de l'armée française, p. 533. Victoires, conquêtes, XXVI, p. 44- -~ • ^^'^ cavalerie, qui sent bien que le sort de tous (car il n'y a point de retraite) dépend de la charge qu'elle va faire, y met une si excessive vigueur, qu'elle refoule et culbute devant elle hommes et chevaux » (Napier, V, p. 166).
champ clés opérations d'Augereau. Mais Suchet n'avait jamais subi les échecs qui avaient peu à peu déconsidéré le duc de Castiglione auprès de Napoléon. Lérida prise livrait la route de Barcelone à Saragosse. Napoléon estimait cette conquête assez haut pour subordonner les mouvements d'un maréchal de l'Empire à ceux d'un simple général de division. Augereau, réduit à seconder Suchet en se portant au delà de Barcelone, se mit en marche avec la division Severoli, autrefois division Pino, et l'ancienne division Souham. Le général de brigade Augereau, frère du maréchal, commandait celle-ci, en remplacement de Souham, blessé à Vich et rentré en France. La division italienne passa par Granollers et ne fut pas arrêtée dans sa marche. Le corps Souham rencontra 2,000 Espagnols postés au col de Cespina. Delort les surprit au milieu de la nuit et les délogea (*).
Les deux divisions se réunirent à Puente-del- Rey et arrivèrent à Villafranca-del-Panadès. Les Espagnols quittèrent la place. Leur arrière-garde, forte de 600 cavaliers et fantassins , venait d'en sortir, lorsque Delort la fit charger par la 7^ compagnie du 24® de dragons et le 4® bataillon du 3* d'infanterie légère, la mit en désordre et la poursuivit jusque sur les bords de la mer, à Torredembara, à mi-chemin entre Tarragone et Vendrell, à plus de dix lieues en avant de l'armée. Il y eut un grand nombre de cavaliers espagnols hors de combat. On fît une centaine de prison-
(i) Etat des services de Delort (l*. 1)., p. S8>. Victoires, conquctes, XXVI,
niers (^). Malheureusement, le maréchal Augereau présuma trop de ce succès. Il plaça les divisions à Reus, entre Tarragone et la Sierra de la Musara, lit sommer la junte de Tarragone de lui livrer cette ville, et, laissant une faible garnison à Villafranca, il revint à Barcelone.
A peine Severoli et le général Augereau furentils établis, que des partis venus de Tarragone enlevèrent MUafranca, coupèrent leurs communications avec Barcelone, les réduisirent à la famine et les mirent dans le plus grand danger. Il fallut que le duc de Castiglione leur envoyât par mer Tordre de battre en retraite sur le quartier général, et l'on dut attendre la nuit pour se mettre en route. Delort fermait la marche avec son 24* et les compagnies d'élite du i*' léger et du 7^ de ligne. L'opération s'annonçait pleine de diUicultés. Le départ avait été mauvais ; la colonne, encombrée par les voitures- et les bagages, débouchait à peine de Reus au point du jour. Témoin de ce désarroi, la garnison de Tarragone détacha ses meilleures troupes pour inquiéter la retraite. O'Donell luimême suivit l'armée française jusqu'à la petite ville d'Arbos, au nord-est de Vendrell. Mais Tarrière-garde marchait lentement, par échelons, avec un ordre si parfait et une si fière contenance, que Tennemi n'osa rien entreprendre. On sauva tous les traînards et les maraudeurs^ qui étaient en grand nombre.
Les divisions s'arrêtèrent à MUafranca. Elles venaient de faire une étape de plus de quinze
(i) 23 mars 1810. — Actions particulières au 24» drag-ons. Géroue, 19 avril i8n> fP. 1)., 47)- Etat tU*s services de Delort (1*. 1)., j). 8^). Victoires, conquêtes, XXVI, p. 4;.
lieues. Tout à coup, prévoyant sans doute la fatigue des troupes ou cet instant d'agitation parfois confuse qui marque le début du campement, l'un des olficiers les plus distingués du général O'Donell, le colonel Orry, accourt hardiment devant les postes français. Son régiment, les chasseurs d'Olivencia, est avec lui, renforcé par une troupe d'infanterie. Il attaque les fourrageurs et les hommes isolés et répand la frayeur dans les bivouacs. Le général Augereau ordonne à Delort de chasser cet importun. Le colonel assemble à la hâte cent dragons du 24^ Augereau les fait appuyer par deux compagnies d'élite, voltigeurs et carabiniers du I" léger. Delort ne les attend pas. Il tombe comme la foudre sur l'ennemi, le chasse, l'épée dans les reins, à deux lieues de là et ne s'arrête qu'aux murailles d'Arbos, sous les yeux du général O'Donell. Le seul corps des chasseurs d'Olivencia eut 5o hommes tués. Chaque dragon français put ramener au camp un prisonnier. Le colonel Orry fut pris avec sept oiliciers. Ce beau succès releva le moral de Tarmée el la préserva de nouvelles attaques Ç).
L'échec de l'expédition de Reus acheva la disgrâce du duc de Gastiglione. Mais les imprudences d'Augereau n'eurent point le résultat que le gouvernement redoutait. Lérida fut conquise, et l'on put songer à se rendre maître de Tortose et de Tarragone. Le nouveau commandant en chef du 7^ corps, Macdonald, rejoignit Suchet dans Lérida, afin de préparer avec lui l'investissement de Tor-
(i) 9 avril i8io. — Actions })articulit'res au 24* dragons (P. 1)., p. 81). Etat des services de Delort (P. !)., p. 88). Victoires, conquêtes, XXVI, p. 49- ]Vapier, V, j). 170.
tose C). La baisse des eaux de TEbre ayant retardé le eouinieiicemeut de cette opération, les vivres rassemblés à Lérida s'épuisèrent, et Macdoiuild fut obligé de conduire ses troupes en cantonnement dans la région de Gervera, vers les montagnes qui séparent les eaux du Llobregat et du Sègre. La division Frère, dont faisaient partie le 24*" ^^ '^ ^^^^' gade italienne Palombini, (it étape dans la ville de Tarrega. Le lendemain, le i" régiment de chasseurs à cheval napolitains, qui marchait en tête de la colonne, rencontra près de Gervera une troupe d'infanterie espagnole, soutenue par le régiment des dragons de Santiago et le régiment des hussards de Grenade. Les Napolitains furent repoussés et perdirent beaucoup d'hommes tués ou faits prisonniers. Le 24*' sortait à peine de ïarrega. Macdonald le fit passer en avant. La cavalerie espagnole se préparait à le charger à son tour, lorsque Delort jela sur elle le 3"^ escadron, qui Tassaillit avec vigueur et la mit en déroute. L'infanterie, ainsi qu'une partie de la cavalerie, se retiraient par la grande route. Delort, avec le 2® escadron, se lança sur leurs pas, traversa Gervera, joignit la colonne et la rompit. Puis, se réunissant au 3^ escadron, il donna la chasse aux fuyards jusqu'au delà de Monmaneu, dans la vallée de la Noya, affluent du Llobregat. Il revint avec les ambulances et les munitions des Espagnols, les bagages de leurs ofliciers, une cinquantaine de prisonniers, ainsi qu'une grande partie des Napolitains qui avaient été emmenés par l'ennemi (*).
(1) Lérida fut prise h* i4 niui i8n).
(2) 5 septembre iSio. — Rapport historique sur l'atTaire de Cervera. Orvera, Je fi septembre 1810 (P. I)., 4**). Elat des services de Delort, p. «SS.
Macdonald établit son quartier général à Cervera. Au mois de décembre seulement, Delort partit pour le camp devant Tortose. Suchet commençait le siège de cette forteresse, et le duc de Tarente venait de mettre la division Frère à ses ordres, pour contenir Tennemi venant de Tarragone (*).
« La campagne suivante, en 1811 », dit Macdonald dans ses Souvenirs^ « s'ouvrit par le renouvellement des promenades » (*). Tortose avait capitulé ('). Macdonald fut envoyé devant Tarragone. Il retira la division Frère à Suchet et prit position à Reus avec le 7^ corps. Mais, de nouveau, le manque de vivres empêcha l'armée de séjourner. On battit en retraite par la route qui remonte la vallée du Francoli, passe un peu à l'ouest de Valls, s'engage dans les défilés de Montblanch et de la Sierra de Prades, pour se diriger sur Lérida par les Llanos del Urgel. Le marquis de Campoverde, qui tenait momentanément la place du général O'Donell, s'attendait à ce contretemps. Il avait placé, entre Valls et Montblanch, le brigadier général Sarsfield, avec 8,000 fantassins et 1,200 cavaliers, hussards, chasseurs et cuirassiers.
A l'approche de l'armée française, Sarsfield recula vers une position qu'il jugeait favorable. Le général Eugène, commandant la première brigade italienne, l'attaqua, malgré les recommandations de Macdonald, et se fit battre. Macdonald envoya a son secours la brigade Palombini et Delort, avec i5o dragons. Palombini trouva la
(i) Suchet, I, p. 233. Napier, VII, p. 5i.
(q) Macdonald, p. 176.
(3) Tortose fut prise par Suchet, le 2 janvier 181 1.
brigade Eugène en pleine déroute. Il fut lui-même reeonduit en désordre. La cavalerie espagnole allait anéantir ce qui restait des troupes italiennes, lorsque Delort et ses dragons s'offrirent à la vue de Sarslield. « Le général ennemi regarde ce faible escadron, moins comme un obstacle que comme une proie qui ne peut lui échapper. »
Mais, à vingt pas des cuirassiers espagnols, les dragons, au commandement de leur colonel, chargent avec une irrésistible furie. Delort leur montre le chemin. Il tue plusieurs cuirassiers, ses hommes Timitent. Les cuirassiers tournent bride. Les hussards et les chasseurs s'élancent ccmtre Tescadron français. Chaque dragon se bat contre cinq ou six Espagnols. Delort reçoit plusieurs coups de sabre, il tombe évanoui au milieu de la mêlée. Il va succomber avec tous ses soldats, lorsqu'une nouvelle compagnie du i^"" accourt. Les dragons dégagent leurs camarades, et tous, fondant sur les Espagnols, vont reprendre leur colonel dans les rangs ennemis. Le 24'^ reste maître du champ de bataille. « Si ce régiment avait été appuyé par quelques bataillons d'infanterie, si même il eût été envoyé en totalité au secours du général Eugène, il est presque certain qu'il eût vengé par des résultats décisifs les pertes des Italiens. » Depuis ce jour, la brigade Palombini ne rencontra jamais le 24'' sans lui montrer sa joie et sa reconnaissance. « Questi sono i nostri ! » s'écriait-elle. c( A^oici les nôtres (*) ! »
(i) i5 janvier 1811. — Etat des services de Delort, pp. 3, 88. Victoires, conquêtes, XXVI, p. 299. — « Sarslield », dit TAng-lais Napier, « à la tète do la cavalerie, se préparait à compléter sa victoire, ([uand le colonel français Delort, qni s'était avancé avec quelques escadrons, lit une charj?:e
Au mois de mars 1811, Delort passa dans Tarinée d' Aragon. L'empereur venait de sacrifier le duc de Tarente à son heureux rival Suchet. Il réduisait le commandement de Macdonald à la Catalogne septentrionale, plaçait toutes les Iroupes de l'armée active de Catalogne sous les ordres du conquérant de Lérida et de Tortose, et lui ordonnait de prendre Tarragone ('). Delort n'avait pas oublié les délices de Naples et de Modène. Il fut heureux de quitter les âpres régions du nord pour
It'S lei'tilcs l)()i-tls Où rarl)r(' aux IVnilij doi'rs rtalf ses trésors.
la {oiTr forhiiKM'
Qxw baignt' ot qu'enrichi I la MédihM'i-auée,
Kl dont l'astre du joui- sortant du s(Mn dc^s tiols.
De ses preinioi-s i-ayons éclaire l(»s coteaux (-).
Suchet se félicita d'acquérir le 2^^ rr Commandé par le colonel Delort, ce régiment inspirait la confiance par sa valeur et par l'excellent esprit que son chef savait y maintenir ('). »
Delort, remis de ses blessures au bout d'un mois, n'attendit pas plus longtemps pour confirmer le jugement de scm nouveau chef. Après un siège très ditlicile, où Delort et son régiment ne furent pas inutiles, Tarragone fut enlevée d'assaut, à la vue de la croisière anglaise ('). « Le complé-
si vigoureuse qu'il dégagea les llaliriis et les ramena avec lui, quoiqu'il lïit blessé très dangereusement » (\U, p. 58).
(i) L'ordre est du lo mars 1811.
(2) L'ombre d'Annibal sur les ruines de Sagonte.par Delort (P. 1)., 53).
(3) Suchet, II, pp. 4, 6.
(4) 28 juin 181 1. — Etat sommaire des troupes employées au siège de Tarragone, à 1 époque d»i V mai 181 1 (Suchet, II, p. 417). Pendant le siège, la division italienne détachée du ;« corps, soutenue par le u^" régiment de dragons, enleva le poste retranché de Loreto avec une redoute, près de la rfjute de Barceh)ne^ et coupa ra<[ueduc qui conduit l'eau à Tarragone {Vicloires. ronqiuHes, XXVI, p. 3i5),
ment de la victoire devait être la prise de la garnison. » 7 à 8,000 Espagnols, formant la plus grande partie des troupes qui avaient défendu la place, s'échappèrent par la route de Barcelone. La division Harispe, une brigade italienne et le 24*' ^^^ y attendaient. Les Italiens et le 24^ se portèrent à leur rencontre. Les Espagnols coururciit alors -vers le rivage pour se mettre à l'abri des canons anglais. Ils essayaient de faire résistance. Mais les dragons allèrent les chercher sous le feu très violent des navires ennemis. En un clin d'œil, la place fut couverte de 600 cadavres espagnols. Une partie des survivants fuyait vers la ville. Les dragons les suivirent de près. « Nous vîmes avec surprise », dit Suchet, a une colonne de cavalerie pénétrer au grand trot dans une ville prise d'assaut. » Cette cavalerie parcourut les rues incendiées, en sabrant tout ce qui avait échappé. Le 24% secondé par les Italiens, amena au quartier du général Harispe une troupe immense de prisonniers, dont 497 ofliciers, un grand nombre d ofliciers supérieurs, trois maréchaux de camp et le gouverneur lui-même. Delort obtint du général Suchet l'honneur de faire défiler son régiment par la brèche, rr comme pour l'associer plus intimement à la victoire » (').
Peu dejjours après la chute de Tarragone, Suchet, promujà la dignité de maréchal de France, annonçait, dans l'ordre du jour de l'armée, l'ouverture d'une nouvelle campagne. C'était la conquête de Valence. L'ordre de s'y préparer lui élait
(i) Etat des services de Delort (P. 1)., p. 88). Suchet, II, p. io6. Victoires, conquêtes, XXVI, p. Saj. Rousseau, La carrière militaire du maréchal Suchet, duc d'Alhufêra, docuuients inédits (Paris, s. d.), p. i3i.
parvenu en même temps que le brevet de maréchal. Quelques opérations préalables en Catalogne ramenèrent le 24® sur les champs de bataille témoins de sa valeur, A^ndrell, Villafranca, Mi)linos-del-Rey. Puis l'armée se dirigea vers Valence. Delort, toujours à Tavant-garde et toujours à la tête de son brave 24®, mais associé maintenant à la fortune d'un chef heureux, commandait avec un titre nouveau, celui de général de brigade. Souham avait demandé ce grade pour Delort le lendemain de la bataille de Vich. Suchet venait de le lui faire obtenir («).
L'armée ne rencontra d'obstacles sérieux qu'en approchant de Valence. A A illarreal, près de l'embouchure du Mijarés, les dragons du roi et de la reine bordaient la rive droite du fleuve au nombre de 5 à 600. La compagnie d'élite du 24® conduite par Delort traversa le pont à bride abattue, les joignit, les mena battant plus de deux lieues audelà de Melet, sema la terre de leurs morts et leur prit une quantité d'hommes et de chevaux (*).Plus loin Murviedro et sa colline couronnée par les
(i) 21 juillet 1811. — Siicliet à Delort. Saragosse, qO août 1811 (P. 1)., 5o).— l'iic brig'ade de cavalerie lut employée aux sièges de Tarragone et de Sagonte. Elle était composée, pendant le siège de Tarragone. du 4" hussards (208 hommes). 24* dragons (5o3 h.), l'i* cuirassiers (4;6 h.), dragons Napoléon (258 h), au total i,44r hommes : pendant le siège de Sagonte, du 4* hussards (2;o chevaux), 24* dragons (458 c), i3* cuirassiers (557 c), en tout 1,285 chevaux. Otte brigade était commandée par le général Boussard, vieux soldat de l'armée d'Kgypte (Suchet, 11, p. 449. Helmas, III, p. 5.» : IV. p. 109). Dans la situation des troupes réunies devant Valence au il décembre 1811, Boussardest le divisionnaire de Delort, dont la brigade se compose des dragons Napoléon et du u^* dragons (Suchet, II, p. 4^4) Au I" mai 1812, le 4'' de hussards a remplacé les dragons Napoléon (Situation des troupes composant l'armée d'Aragon, p. 461). En novembre i8i'3, on trouve le 24* dans la brigade Meyer. Le i3' cuirassiers a pris sa place dans la brigade Delort (Composition des armées d'Aragon et de Catalogne p. 492).
(2) 21 septembre 1811. — Suchet, II. p. i53. Mctoirrs. coinjiuHt'S. XXVI, p. 355
tours et les murs de raulique Sagonte intereeptaient le passage. On en lit le siège. Les opérations se suivaient à peu près régulièrement lorsque Blake sortit de Valence pour secourir Murviedo. II rangea son armée à peu près à égale distance entre Jes deux villes, la droite à la mer soutenue par une flottille espagnole-anglaise ; la division Lardizahal, Tune des meilleures de TEspagne, au centre, à la hauteur de la Chartreuse, en travers de la route de Murviedro à Valence par Alvalate ; à Taile gauche enfin, Charles O'Donell derrière le ravin du Picador.
La journée s annonçait favorable aux Espagnols. Une fois plus nombreux que les Français, ils avaient en outre la supériorité des j)ositions, et les assiégés, pleins d'espoir et d'ardeur, se préparaient à mettre leurs adversaires enti*e deux feux. D'abord les Espagnols s'avancèrent rapidement, refoulant sur toute la ligne l'armée de Suchet. Ils occupèrent les bivouacs finançais et s'approchèrent a moins d'une demi-lieue de la garnison de Sagonte. Une seule brigade d nifanterie commandée par le général Montmarie soutenait, en avant de Puzol, l'eflbrt de lo.ooo Espagnols, lorsque Suchet jette la brigade Boussard sur le centre de l'ennemi. L'armée de Blake fut enfoncée par le choc. Aussitôt Suchet ordonne à Delort de se faire suivre du 24^ et de culbuter les Espagnols. Delort exécute cet ordre « avec inie haute valeur ». S'élançant (( à propos » sur la grande route, il atteint l'infanterie de Lardizabal, la sabre, la pousse en désordre devant lui jusqu'à la Chartreuse et au-delà du ravin du Picador. Deux pièces chargées à luitrajne battaient la route, Il enlève
les canonnieis au moment où ils allaienl y meltre le feu. La cavalerie espagnole s'avance afin de protéger les artilleurs. Il la charge avec impétuosité, la poursuit plus loin qu'Alvalate, sans se laisser arrêter par le feu de plusieurs bataillons placés en embuscade. Pendant ce temps, une compagnie du 24^ tournait Puzol, tombait sur les derrières des troupes espagnoles toujours aux prises avec la brigade Montmarie, s'emparait d'un drapeau et faisait 800 prisonniers Ç),
Cette journée décida du sort de Murviedro.
Delort en lit lé sujet d'un petit poème composé, pour ainsi dire, sur le champ de bataille « L'ombre d'Annibal sur les ruines de Sagonte ». L'implacable ennemi des Romains apparaît à Blake « en un songe flatteur ». Il s'emporte contre Napoléon :
Jo lo vois einiohlii- la cilr ([iie j'alUiori-f ; Cette Rome échappée^ à mon hvns destrueteur Va l'éprendre à sa voix son anticpie splendeni-, Il lui donne son lils, et désormais ma haine Doit confondre à la fois et le Tihrf^ et la Seines
Annibal rallume le courage de Blake, lui dicte des plans de bataille « créés par son génie ». INIais la vaillance des Français, le talent et la fermeté de leur chef gardant, bien que blessé dans le com-
(i) a5 octobre i8n. — L'oinhrc dWiinibal sur les ruines de Sagonte (P. D., 53). « Le 24" dragons décide la victoire en exécutant plusieurs charges vigoureuses » (Ministère de la guerre, Historique des corps de troupe de l'armée françaùte, p. 533). Suchel, II, p. i86, atlas, planche i3. Victoires, conquêtes, XXVI, p. 345. Uelnias, IV, p. io3. Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire (Paris, i85(i), XIII, p. 339. Kapier, VII,, p. 3tta.
bal, ce sourire triomphant qui va jusqu'à l'Ame du soldat, ôtent à l'infortuné général
L'pspoii' (Trlrc niic l'ois VHiiKjuoui-.
Le poète dédiait son ouvrage à M""® la maréchale Suchet qui partageait, depuis le commencement de la guerre, avec le courage le plus admirable chez une jeune femme, les privations, les fatigues et les dangers de son mari(*).
Entin on arriva devant Valence. La victoire d'Albuféra enferma Blake dans la place. Suchet s'empressa de l'y resserrer et le réduisit en peu de temps à l'extrémité. Le pays au sud du Jucar devenait accessible H l'armée d'Aragon. Cette riante et fertile contrée, couverte de vignobles, de rizières, de riches cultures, de forets de palmiers et d'orangers, entourait Jativa, la ville mauresque aux mille fontaines, dans un site merveilleux, sous le mont Bernisa. La population de la ville s'élevait à 20,000 âmes. Le nom de San-Felipe que Jativa portait alors remontait à l'occupation française de l'jO'j. Le maréchal de Berwick le lui avait donné après la bataille d'Almansa. Toute la région promettait à l'armée employée au siège de Valence les ressources les plus abondantes.
La journée d'Albuféra valut à Delort le ecmimandement de la division de cavalerie de Tarmée d'Aragon, à titre provisoire. Mais ce provisoire subsista jusqu'à la lin de la guerre d'Espagne. Le matin de la bataille, le général Boussard s'avançait
(i) Suchet s'était marié le iG novembre 1808 avec M«"« Honorine Anthoine de SJàint-Joscph. Suchet, I. p. 2(10, note. Rousseau, La carrière militaire du maréchal Sachet.
en éclaireiir, irayaiit auprès de lui qu'un seul escadron de hussards, lorsqu'il se trouva inopinément en présence de t(»ute la cavalerie espagnole. Il chargea les ennemis sans les compter, fut écrasé par le nombre et, tout couvert de blessures resta sur le champ de bataille. On lui arrachait ses épaulettes, ses armes, ses décorations, et l'on se disposait à renunener lorsque Delort, qui suivait à quelque distance, avec le gros de la cavalerie, se lança sur les Espagnols, leur arracha le brave mais imprudent général, et les rejeta jusqu'à Torrente. Au retour il apprit qu'il succédait à Boussard (').
Le jour de la bataille d'Albuféra, les généraux Yillacampa et Mahy avaient échappé à Suchet en se glissant le long des lagunes jusqu'aux places d'Alcira et de CuUera, sur le Jucar. Dans la nuit suivante, Delort mena sur leurs traces l'a van tgarde, formée du 24*" dragons, du 4*" hussards et de 5oo voltigeurs. Les Imssards furent détachés contre CuUera. Delort lui-même courait vers Alcira. Il y trouva Mahy, avec 3 à 4?ooo hommes, dans une position propre à la défense, au milieu d'une île, avec une tête de pont défendue par de l'artillerie. Mais cette attaque imprévue abattit tellement l'ennemi qu il s'enfuit aux premiers coups de feu, abandonnant neuf pièces de canon (*). En un jour, Delort chassa les Espagnols
(i) a6 décoinbre iSii. — Suchet, H, pp. 2i5, aïO. Victoires, conquêtes,
XXVI, p. 354.
(a) 27 décembres 181 1. — Suchet, U, p, 221. L'ordre du jour de l'armée d'Aragon, daté du cam]) sous Valence le 3o décembre 181 1, rapporte ainsi cette opération : « Le général Delort se portoit en même temps avec 1,000 clievaux et 3oo voltigeurs sur la route de Murcic, il arriva le a^ au soir aux portes d'Alcira, pendant (juc Matiy s'ellbrçoit d'y rallier su division et celle de Villaeampa à Cullera, mais à notre approche il s'eni'uit précipi-
tle tous leurs postes de la rive {gauche jusqu'à la uier. Puis, reprenant sa marche vers le sud et procédant sui» son passage au désarmement du pays, il ne s'arrêta qu'à San-Felipe. Il se trouvait isolé dans une ville ouverte, à vingt lieues de \'alence Ç), Suehet le lit aussitôt rétrograder sur Alcira. 11 lui remit le commandement des corrégimenls d'Alcira, de San-Felipe et de Dénia, c'est-à-dire de tout le pays depuis Tembouchure du Jucar jusqu'au cap de la Nao, avec mission de continuer le désarmement et de réunir le plus qu'il pourrait de subsistances pour l'armée. Mais il ne lui laissait qu'un bataillon, 600 chevaux et deux pièces de canon. 11 rappelait le surplus des troupes de l'avant-garde au siège de ^'alence (*). Ce ne fut pas de bon gré que Delort lit d'Alcira scm quartier général. A alence n'était pas encore prise que Suehet se rendait à ses observations et le renvoyait à San-Felipe.
Dans le gouvernement du territoire qui lui était ccmlié, Delort lit tous ses eflbrts pour se faire aimer. Les populations du royaume de A alence ne haïssaient pas les Français. L'avant-garde avait reçu un accueil empressé de la population d'Alcira, le jour même de la retraite de Mahy. Delort était entré dans San-Felipe aux acclamations des habitants. 11 répandit des proclamations dans le pays. « Les triomphes éclatants de l'invincible armée d'Aragon ont irrévocablement lié vos destinées à
tuiniiKMit, après avoir couih' Us ponts, et se rejetla à Saint-Felipe et au delà dans un désordre complet, abandonnant neuf pièces de canon. Tout le pays s'est empresse de se soumettre et d'apporter ses armes ». — V. aussi : Suehet à Delort. Devant Valence. '3o décembre iHii (P. 1).. 54).
(i) .29 décembre iSii. — Suehet, II, p. aa3.
Cà) Suehet à Delort. Devant Valence, 3o décembre 1811 (P. D.,Ô5. S;). Suehet au'ifénéral llarispé. .Même date (P. D., Ôti).
celles du grand Empire. Votre serment, et plus encore les sentiments que vous avez spontanément manifestés me sont un sûr garant de votre attachement et de votre fidélité (*). » Il promettait, selon la formule des généraux de la Révolution et de l'Empire, a le respect de la religion, des personnes, des propriétés, des usages ». — « Les effets décident mieux que les paroles. » La punition exemplaire d'un soldat coupable de vol acheva de rassurer les habitants (*). En même temps, Delort se montrait plein de bonne grâce et de cordialité pour les autorités, les alcades et les régidors, les remerciait de leur bienveillance, se louait « de l'agréable et douce mission » qu'il remplissait auprès d'elles. « Je veux que mon souvenir vive dans vos cœurs », disait-il. Il devenait lui habitué de la maison du régidor perpétuel de San-Felipe, don Esteban Chaix, im confrère en poésie et le type de l'académicien de province. L'Espagnol célébrait le chef
Qui (lo Mars a lo bras, le rasquo et la ci-inière,
rappelait ses exploits depuis le jour où, dans Arbois, il s'était arraché à sa famille pour servir sa patrie, jusqu'à la déroute de Mahy au pont du Jucar.
Le pont brille, rien ne l'arrête.
Saint-Jean, Mahi perdent la i(Mo, L'(*ffroy précipite leurs pas...
(I) Trois proclamatious de Delort : i- uux habitants des corrégimeuts d'Aicira, de San-Felipe et de Oenia, Alcira,3i décembre i8ii ; a- aux régidors, alcades et autres autorités civiles des trois corrégiments, Alcira, 4 janvier iSia ; 3* aux magristrals de la ville de San-Felipe (P. D., 58, 59, 6o).
(a) Suchet à Delort. Devant Valence, 8 janvier i8ia(P- D., 6a).
Impromptus, odes anacréontiques, marches guerrières, odes épiques, don Esteban Chaix n'épargna rien à son hôte ('). Entre ces deux hommes qui se rencontraient de si loin, il y avait un fonds commun de sentiments, Testime de la gloire des armes, l'admiration de l'héroïsme espagnol, l'horreur de la «perfide Albion, cette autre Carthage, violatrice du droit par nature, dont les agents prolongeaient les calamités d'une guerre affreuse ('). » Tels étaient les sujets ordinaires des poésies du régidor. Le magistrat espagnol pouvait les offrir, le général français les accepter sans manquer à leurs devoirs de patriotes.
En somme, pendant tout le siège de Valence, l'avant-garde, bien que se trouvant en face des divisions Obispo et Mahy, qui se reformaient
(i) Al gênerai baron Delori restablecido de su enfermedad, al ir à tomar el mando de la vanguardia. Décima (in prontu). — Oda anacreontica.
Delort e i bruni Del Mavorzio forieri elmo criniti,
épigraphe d'un cahier de vers intitulé : Al s«r gênerai comandante de la caballeria del exercito d'Aragon baron Delort, B. L. M. su reconocido servidor Esteban Chaix. Oda por D» Esteban Chaix, individuo de numéro de la real sociedad del reyno, regidor de la ciudad de San Felipe.
Deux autres cahiers de poésies :
I* A la beneficencia. Oda dedicada al s»'" gênerai baron Delort, caballero de la Gorona de hierro, comandante en la Légion de honor, etc., por D«» Esteban Chaix, socio nuraerario de la real sociedad economica de Valencia, regidor por S. M. de la ciudad de San Felipe.
a- Al gênerai de brigade baron Delort, caballero de la Gorona 4e hierro, comandante en la Légion de honor, etc., etc. Oda por D" Esteban Chaix, individuo del real cuerpo patriotico del reyno, regidor por S. M. de la ciudad de San Felipe, etc.
(2) Amistad, Espanoles valientes,
Con los Gains alegres clamad :
Odio eterno al Breton quai insidioso Quai cobarde os prétende enganar.
Espagnols valeureux, qu'une amitié sincère Vous unisse aux Gaulois, et jurez tous aux dieux Une haine éternelle au perfide insulaire Qui vous rend malheureux.
Imitation par le chevalier Delavergne, oflicier d'état-major à l'armée aï* Aragon.
entre Alcoy et Jijona, ne fut jamais inquiétée par la population. Les reconnaissances françaises étaient bien reçues dans les villages, et souvent les gens du pays renseignaient Delort sur les mouvements de Tennemi. Etait-ce découragement ? De fait, Blake avait déçu toutes les espérances Ç). Etait-on réellement gagné par les procédés du général de Pavant-garde ? En déposant leur soumission entre les mains de Suchet, les habitants tinrent à rapporter à Delort le mérite de leur conversion. « Vous devez ce changement;» disaientils, «surtout à la conduite du général que vous nous avez envoyé et qui a si bien su nous convaincre de vos intentions magnanimes et bienveillantes (*). » Maître de Valence, mais privé d'une partie de ses effectifs pour l'expédition de Russie et pour les opérations qui se poursuivaient à l'ouest et au nord de l'Espagne, Suchet se tint « concentré » autour de sa nouvelle conquête. Il voulut néanmoins occuper assez de pays pour voir venir l'ennemi et ravitailler facilement l'armée. La division Harispe, à laquelle était attachée la brigade de cavalerie d'avant-garde, fut envoyée dans le massif de montagnes, épais d'environ quinze lieues, qui couvre tout l'espace compris entre Jativa et la plaine d' Alicante. Harispe s'établit dans la ville d' Alcoy. Delort se porta encore plus au sud dans la vallée du Rio de Montnegre ou de Castalla, vers l'endroit où elle s'élargit pour former une plaine à peu près triangulaire. Un défilé, qui était alors peu praticable, met Alcoy en communication avec cette vallée. L'avant-garde le suivit. Laissant sur sa gau-
(I) Napier, VII, p. 38i.
(a) Victoires, conquêtes, XXVI, p . 358.
che la route de Jijona^ elle descendit dans la plaine, dépassa le village d'Ibi surmonté d'un vieux château, où Delort détacha quelque troupe, puis le village d'Onil et franchit le Rio de Montnegre sur un pont extrêmement étroit. Elle s'arrêta dans la petite ville de Castalla, au pied des montagnes de l'ouest, derrière lesquelles coule le fleuve du Vinalopo. De Villena, sur la rive gauche du fleuve, une route menait à Castalla au travers des gorges de Biar. Arrivé à sa destination, Delort devait placer une forte avant-garde à Biar, faire des reconnaissances journalières sur Villena et s'étendre, autant que possible, en avant et sur ses flancs.
Delort resta pendant cinq mois dans cette posir tion tellement hasardée qu'il lui était prescrit de donner tous les jours de ses nouvelles et de prévenir de suite, s'il était attaqué. Il rendit les plus grands services, observant le corps d'armée que Joseph O'Donell formait en Murcie, et les forces anglaises de Majorque et d'Alicante aux ordres de Roche, prenant part à une démonstration des compagnies d'élite de la division Harispe contre Alicante, sauvant, avec le 24% le général Gudin, auquel la garniscm coupait la retraite, enlevant les convois et les postes espagnols, entraînant ses soldats par une suite de combats toujours hardis et toujours heureux. Suchet lui marque son contentement « pour la résolution de ses mouvements, l'exactitude de sa discipline et Thabileté avec laquelle il assure la subsistance de sa brigade (*). »
(i) Harispe à Delort. Alcoy, 6 mars 1812 (P. D., 67). Suchet à Delort. Valence, 22 mai 1812 (P. D.,()8). Suchet, II, pp. 238, a5o, 255. Victoires^ conquêtes, XXVII, pp. 18, 64, 92, 93. La démonstration sur Alicante eut lieu au mois d'avril 1812.
Au mois de juillet 1812, le péril s'accrut; Tennemi tâchait de diviser les troupes françaises stationnées au sud du Jucar. Delort reçut des renforts. Le colonel Mesclop occupa Ibi avec le 44^ d'infanterie et une compagnie de cuirassiers. Delort eut auprès de lui le 7' de ligne, un escadron du i3*^ cuirassiers et le 24® dragons cantonné à à Onil et à Biar, au total 2,5oo hommes. Il disposait en outre de quatre pièces d'artillerie. Le 21 juillet, de très grand matin, Joseph O'Donell, qui, depuis quelque temps, avait pris position près d'Aspe, à l'ouest d'Alicante, sur le Vinalopo, se présente devant Castalla. Il conduit une véritable armée forte de 6,000 baïonnettes, 700 chevaux et 8 pièces de canon. Cependant le général espagnol Bassecourt s'avance par le nord-ouest, à la tête de 2,000 hommes, contre le flanc droit de lavant-garde française, et 4^000 hommes, composant l'aile droite de l'armée espagnole, sous le commandement de Roche, marchent sur Ibi par la route de Jijona.
Delort se voit en présence d'un ennemi près de quatre fois plus nombreux. Ses propres troupes sont en partie dispersées. Mais cette attaque ne le surprend pas. Il avait ses renseignements. Ses dispositions étaient arrêtées. Il se hâte de faire passer au 24^ Tordre de rejoindre, demande du renfort à Mesclop, évacue Castalla et recule en échelons, « disputant le terrain avec opiniâtreté « vers une hauteur sur la route d'Ibi. Il y place le 7^ de ligne et les canons, les cuirassiers en réserve derrière l'artillerie, couvre ainsi tous les passages et maintient ses communications avec Mesclop. O'Donell, qui a suivi son adversaire, l'occupe de front en diri-
géant sur lui sa mousqueterie et le feu de son artillerie. Delort répond par une canonnade meurtrière. En même temps, le général espagnol détache sa cavalerie dans la plaine, entre Villena et Biar, afin de communiquer avec Bassecourt et de tourner Delort. Mais à Tinstant où ce mouvement s'exécutait, O'Donell aperçoit, longeant le flanc gauche de son armée, à une certaine distance, les dragons du ^4*^^ qui accourent au trot vers Onil, par la passe de Biar. Les compagnies d'élite du ^^ régiment d'infanterie pressent la marche derrière les dragons, et les cuirassiers débouchent venant d'Onil. La cavalerie espagnole ne fait rien pour empêcher cette double manœuvre. O'Donell pointe deux pièces contre le pont de Castalla et les fait soutenir par un bataillon d'infanterie.
Delort observe quelque indécision dans le mouvement de l'ennemi. Il quitte la défensive, porte toute sa ligne en avant au pas de charge. Le 24% « qui, dans cette journée, mit le comble à sa réputation, » traverse le pont avec une fougue que rien ne peut arrêter. En un moment, Delort et les dragons sont sur les pièces, les canonniers n'ont pas le temps de fuir, la batterie est réduite au silence et l'infanterie qui l'appuyait, rend les armes. Les cuirassiers « sabrent tout » dans les rues de Castalla. L'ennemi est « enfoncé, battu, massacré. » Ceux qui survivent se précipitent hors de la ville dans le désordre le plus complet. Sur ces entrefaites, arrive Mesclop avec une compagnie de voltigeurs du 44^* Delort le joint aux vingt-cinq dragons de son escorte, charge l'aile droite des Espagnols qui tenait encore et l'oblige à se rendre. Le combat a été mené si vivement qu'à huit heures
du matin le feu cesse partout sur le champ de bataille. Bassecourt n'a pas eu le temps de prendre part à l'attaque.
Aussitôt Delort fait mettre sac à terre à deux compagnies du 7*^ de ligne. Il renvoie Mesclop à Ibi, avec ce détachement et 5o cuirassiers, en lui ordonnant de tenir le pas de course. Les Français trouvent le général Roche qui venait d'enlever le village. Le château résistait toujours. Le général anglais est repoussé à son tour et se retire vers Alicante (*). Delort appelle le 4*" hussards, le ^4® dragons et quelques compagnies de voltigeurs et se lance à la piste d'O'Donell. Celui-ci fuyait vers l'ouest. Il avait passé le Vinalopo, la Sierra de Salinas et campait à Yecla, dans la vallée de la Jumilla, affluent de la rive gauche de la Segura. Il se proposait de descendre à Murcie en côtoyant le bord de l'eau. Delort arrive sans être attendu, le bat, le suit à Jumilla, le bat de nouveau, le presse le long de la Segura et ne le lâche qu'auprès de Murcie. Il vient de pousser une pointe à près de trente lieues au loin des lignes françaises. Retournant en arrière, il enlève sur la route d'Al-
(i) ai juillet 1812. — Ordre du jour de Delort. Gastalla, q3 juillet 1812 (P. D.. 69). Rapport d'un parlementaire à Delort après la bataille (P. D., 70). Relation officielle de la bataille de Gastalla par Delort. Gastalla, a4 juillet i8ia(P. D., 71). Le général espagnol Joseph O'Donell à Delort. Orihuela, 28 juillet 1812 (P. D., 73). Delort au ministre. Fuente la Higuera, 24 octobre 1812 (P. D., 75). Ordre du jour de Tarmée d'Aragon. Valence, 25 juillet. Suchet, II, pp. 258-260. Journal de VEmpire du 14 août 1812. Victoires, conquêtes, XXVII, pp. 18, 94. Gazeta del reyno de Valencia del sabado a5 de julio de 1812. Manifesta del brigadier don Rafaël Santisteban, comandante de la 2^^ seccion de caballeria sobre los succesos ocurritos en el dia 21 de julio del présente ano, en la accion de Castalla, mandada por el mariscal de campo don José 0-Donnel^ gênerai en xefe interino de los exércitos 2° y 3* (Alicante. In la oticina de Nicolas Garratalâ é hijos Ano de 1812. In 4", 48 pages). Napier, IX, pp 287-290. La compléta Victoria que alcanzo en Castalla el gênerai comandante de la vanguardîa del exercito ô.^ Aragon baron Delort. Oda por D. E. G. [Esteban Ghaix].
mansa un poste de cavalerie de Bassecourt. Tous les hommes qui le composaient sont pris ou tués(*). La seule journée de Castalla avait coûté aux Espagnols trois drapeaux, deux canons attelés, lo à ii,ooo fusils, plus de i,ooo hommes tués ou blessés, 2,832 prisonniers, dont quatre colonels, cinq lieutenants et laS olUciers (^). La perte des Espagnols, conclut Suchet, « égalait le nombre des soldats français qui avait combattu contre eux. L'habileté et la décision du général Delort déterminèrent ce succès important ('). » De l'aveu des Anglais, cette victoire eût entraîné à bref délai la chute d'Alicante. Mais, le lendemain de Castalla^ Marmont perdait la bataille des Arapiles. Puis, les Anglais entraient à Madrid, Soult abandonnait l'Andalousie, le général Maitland débarquait à Alicante et ralliait les troupes espagnoles (*). Il fallut se rapprocher de Valence. On vint camper auprès de San-Felipé. Dès lors, le duc d'Albuféra se maintint avec peine dans le royaume de Valence et l'on put pressentir la perte de l'Espagne tout entière.
Sur le rivage de la Méditerranée, la flotte an-
(i) Victoires, conquêtes, XX\ll, pp. 100,101.
(a) « Le général en chef Josef O'Donell inurcliu sur Castalla avec 8,000 hommes en quatre colonnes composées, la première de i,aoo chevaux, la deuxième des régiments de gardes walonnes, Cuenca et Badajos, commandée par le comte de Montijo, la troisième des régiments de la couronne et de Guadix, commandée par le brigadier Michelena^ et la quatrième des bataillons d''Alcazar, de Llorca et de Baylen^ commandée par le colonel Mijares. Pendant ce temps, le général anglais Rotch, avec les régiments de Chinchilla, Canarias^ Burgos et Alicante, formant plus de 4,000 hommes, marchait en deux colonnes sur Ibi » (Ordre du jour de Tarmée d'Aragon). Dans ses Mémoires, Suchet dit : « Joseph O'Donell, à la tète de dix mille hommes en quatre colonnes, se porta sur Castalla » (II, p. 258).
(3) Suchet, II, p. a6o. — « Le général Delort a montré dans cette journée le sang froid d'un général expérimenté et l'ardeur d*un militaire entreprenant » (Ordre du jour de l'armée d'Aragon).
(4) Le débarquement de Maitland eut lieu dans la journée du 9 au 10 août 1812 (Suchet, II, p. a6i).
glaise, toujours en mouvement, amenait de nouveaux renforts tirés en partie de la Calabre, Ils se groupaient, aussitôt arrivés, sous les canons d'Alicante. Suchet essaya d'attirer à un combat cet ennemi dont la force croissante donnait à penser. Les divisions Harispe et Habert et la division de cavalerie commandée par Delorl vinrent lui offrir la bataille. Mais, seul, un bataillon calabrais commandé par des officiers anglais, soutenu par des chevau-légers, s'avança, de manière à tourner le flanc droit de la division Harispe. Le feu de l'artillerie brisa son élan. Delort, à la tête du 4^ de hussards, le tailla en pièces. Une centaine de (Calabrais restèrent sur le champ de bataille. Trente cavaliers anglais, deux officiers et vingt chevaux furent pris (*).
L'armée revint à l'intérieur où la guerre reprenait le caractère sauvage qu'elle avait eu en Catalogne. O'Donell, en défaveur, à la suite des échecs répétés que lui avait fait éprouver le vainqueur de Castalla, avait dû céder le commandement au général Elio, homme cruel et présomptueux. Delort, depuis son arrivée à l'armée de Suchet, n avait cessé de faire en détail beaucoup de mal aux Espagnols par ses courses de cavalerie en avant de l'armée française. Le premier soin d'Elio fut de lui envoyer un défi en règle. Il jurait de faire une guerre d'extermination et d'égorger tous les prisonniers qui tomberaient entre se» mains. Delort fit parvenir le cartel au duc d'Albuféra, mais il se promit de châtier lui-même l'insolent.
(r) Les divisions se l'éunirent ù Villena le 8 octobre 1812 {Victoires, conquêtes, XXVII, p. io5).
Elio devait partir pour Alicante avec un corps de cavalerie, en traversant Yecla de nuit. Delort le sut. A la chute du jour, il se met en marche ; 4^o fantassins d'élite et 3oo hussards sont de la partie. Il trouve les Espagnols dans les rues d'Yecla, leur tue quantité de gens, les talonne jusqu'au delà de Jiunilla, leur enlève 5o chevaux, des armes et des eflets en abondance. Elio s'était sauvé au moment où les Français entraient dans Yecla (*).
Dès le printemps de Tannée i8i3, la situation était si périlleuse que Delort renonçait à un congé gagné par « les fatigues excessives d'une guerre de six ans, supportées sans un moment de répit dejmis le commencement des hostilités (^). » Le cercle des ennemis se resserrait autour de l'armée d'Aragon. Le duc d'Albuféra, obligé de suppléer par un redoublement d'activité au petit nombre de ses soldats, courait à Villena, à Biar, à Castalla, où il obtenait de nouveaux succès, et se portait rapidement au secours de Tarragone pour revenir sur Valence à marches forcées ('^). Pendant l'expédition de Tarragone, le corps qui opérait au sud du Jucar se replia vers Valence, par ordre de Suchet. Elio et le ducdel Parque épiaient, à quelque distance, la marche des Français. La colonne avait atteint Alcira et traversait le pont du Jucar lorsque !25,ooo hommes, .conduits par les
(i) 19 octobre 1812 (Victoires, conquêtes, XXVII, p. 107).
(2) Relation de la bataille de Montereau par Delort. — « La résolution que vous avez prise de ne point proliter en ce moment du congé qui vous a été accordé est une nouvelle preuve du zèle qui vous anime pour le service de Sa Majesté l'Empereur. Je me ferai un plaisir de la faire connaître à Sa Majesté » (Lettre du ministre de la guerre duc de Feltre, 3 juin i8i3, en réponse à la lettre de Delort du iS mai).
(3) ViUcna et Hiar, 12 avril i8i3. Castalla, i3 avril. Le siège de Tarragone fut levé le 12 juin.
deux généraux espagnols, débouchèrent par Carcagente de la route de Gandia. A l'ouest, d'autres troupes menaçaient Valence et les derrières de l'armée par la route de Requena. Ces deux attaques échouèrent devant la résistance combinée des généraux Harispe, Habertet Delort. Harispe, qui était déjà sur la rive gauche, passa de nouveau le Jucar. Delort renversa plusieurs escadrons à l'entrée de la plaine. Gela tint Elio en respect. Habert sortit alors vivement d'Alcira et dispersa les forces du duc del Parque dans Garcagente. Au même moment, Delort se dirigeait vers la route de Requena et courait successivement aux divers points menacés par les troupes de l'ouest, à Bunol, à Chiva et à Gheste. Il montrait tant de promptitude et d'énergie que les Espagnols, ayant fort à faire pour se garder eux-mêmes, s'en allèrent sans avoir rien pu entreprendre. La capitulation du fort de Requena et la retraite de Tennemi dans son camp retranché de Gastalla furent les conséquences de cette victoire. « La 2^ et la 3^ division, » écrit Suchet, « seules avec la cavalerie du général Delort, soutinrent ainsi l'honneur de larmée d'Aragon contre des forces presque quadruples, qui se flattaient de rentrer dans Valence, pendant que les Anglais s'efforçaient de prendre Tarragone ( * ). » Les efforts de Suchet et de ses lieutenants pour conserver le rovaume de Valence furent inutiles. Quelques jours après le combat du Jucar, l'annonce du désastre de Vittoria déterminait Suchet à se retirer en Galalogne ('). L'avant-garde devint
(i) i3 juin i8i3. Suchet, II, p. 3i8. Victoires, corujiiêtes, XXVUI, p. aCo. (2) La bataille de Vittoria fut perdue le 21 juin i8i3. Sucliet partit de Valence le 5 juillet (Suchet, II, j). 325).
l'arrière-garde et Delort se trouva spécialement chargé de couvrir la retraite. Mais son titre de commandant de la cavalerie de l'armée lui permettait de se battre partout où ses hommes seraient engagés (*). Il avait sept régiments sous ses ordres, deux de l'armée de Catalogne, le sg*" chasseurs et le régiment de Nassau, cinq de l'armée d'Aragon, le 4*" hussards et le i3^ cuirassiers qui formaient sa brigade, le la*" hussards et le 24^ dragons de la brigade Meyer et les chevau-légers westphaliens (^).
La marche de l'armée ne fut pas inquiétée gravement jusqu'à Villafranca-del-Panadès A Nulès, entre Sagonte et Villarreal, on rencontra 900 dragons espagnols. Delort les mil en déroute avec deux escadrons du 4*" hussards. Ils laissèrent de nombreux morts et blessés. On passa au large de Tarragone. Lord Bentinck investissait la place et les forces dont il disposait étaient trop considérables pour qu'il fût possible de la secourir (^ ). A Villafranca, Suchet reçut un renfort de 8,000 hommes qui lui donna le moyen de renvoyer en arrière, au delàd'Altafulla, les divisions Harispe, Habert et la cavalerie Delort. Bentinck retira ses troupes. Les chevau-légers w^estphaliens menés par Delort suivirent les dragons anglais de l'arrièregarde, les chargèrent et les poussèrent avec vigueur
(i) Comme g-éuéral de rarrièré-garde, il eut à remettre les portes de Valence à la grarde nationale que Suchet avait organisée dans cette ville (Victoires, conquêtes, XXVIII, p. 3o2).
(2) Suchet, II, p. 349 Composition des armées d'Aragon et de Catalogne, novembre i8i3 (p. 492). Le 24e dragons et le i3c cuirassiers avaient alors un escadron chacun à la Grande- Armée, 3" corps de cavalerie, quartier général à Leipzig (Camille Rousset, La Grande- Arjnée de i8i3, Paris, 1871, pp. 367, 368).
(3) Aoilt i8i3. DictioriHairc des grnéraux Jrançnis. Victoires, conquêtes, XXVIII,p. 3o5.
jusque sous les murs de Cambrils. Le succès de cette opération rendit possible le démantèlement deTarragone. Suchet fit sauteries remparts (*).
Profitant de ce recul de l'armée française, Bentinck prit position à Villafranca, avec une forte avant-garde au col d'Ordal, dans trois redoutes élevées en travers de la route. Suchet, évitant Villafranca, marcha contre elles et les fit enlever par le commandant Bugeaud, le futur maréchal de France, duc dlsly (^). Delort, en réserve sur la route, tenait auprès de lui, en tête de la cavalerie, le 4^ hussards. Ce régiment avait une revanche à prendre. L'une des nuits précédentes, la bande de guérillas de Manço l'avait surpris, fui avait fait perdre beaucoup de monde, et ce qui restait s'était enfui à moitié nu. Delort avait inspiré aux hussards le plus ardent désir de venger cet affront. A peine les redoutes sont-elles enlevées, qu'au signal donné par Suchet, il entraîne les hussards sous la fusillade des bataillons abrités à quinze pas de la route. Sans ralentir leur course, ils atteignent les Anglais, enlèvent les canons, dispersent les canonniers et les troupes qui soutenaient l'artillerie, et ne s'arrêtent que devant une profonde tranchée creusée en travers de la route près de San-Cugat. Les Anglais font un mouvement pour s'emparer de ce village. Sur l'ordre du général Delort, Bugeaud court à San-Cugat, y entre avant eux, et Toccupe sous leurs yeux, malgré une vive fusillade. Enfin, Delort, réunissant toute sa cavalerie et « manœuvrant devant les Anglais
(i) Suchet, II, p. 335. Victoires, conquêtes, XXVIII, p. 3o5.
(2) i3 septembre i8i3. Comte d'Ideville, Le maréchal Bugeaud d'après sa correspondance intime et des documents inédits (Paris, i88i), I, pp. i38, i^Q; (Paris, i885), p. 86, état des services du maréchal.
comme sur un champ d'exercice, » les charge de m)uveau et ies force à se retirer. Delort, dil le maréchal Suchet, avait montré dans cette affaire, a sa vigueur et sa rapidité ordinaires. » Il avait à peu près détruit le régiment des hussards de la mort ou hussards de Brunswick, et le 27^ régiment d'infanterie anglaise, pris quatre pièces d'artillerie attelées et ramené 5oo prisonniers (*).
Par une marche de nuit, Suchet arriva le lendemain à Villafranca. Les Anglais s'étaient reformés en bataille en arrière de la ville. Pendant que le maréchal les attaquait en face, Delort, avec les hussards et les cuirassiers, assaillit les arrièregardes et <( les fit sabrer et mitrailler (-). » Un instant après, l'armée ennemie en pleine retraite, laissait libre la route de Barcelone. Le maréchal entrait dans cette place. Delort, sa mission terminée, quittait l'Espagne pour n'y plus revenir, forcé par « le délabrement de sa santé » d'abandonner le commandement de la cavalerie de l'armée d'Aragon ('^).
La guerre d'Espagne laissa toujours à Delort un souvenir amer. C'avait été la partie la plus brillante de sa carrière. En pleine jeunesse, il avait accompli ses plus beaux songes, mené la vie la plus aventureuse, trouvé cent occasions de montrer sa valeur, exercé des commandements importants, décidé plusieurs fois la victoire, gagné luimême une bataille, conquis à la tête du régiment
(1) Suchet, II, p. 343. Victoires, conquêtes, XXVIII. p. Soj. Napier, XI, p. 76 et p. 341, rapport sur les mouvements de Tarmée d'Aragon pendant la première quinzaine de septembre i8i3.
(2) Suchet, II, p. 344.
(3) Relation de la bataille de Montereau par Delort.
qu'il avait façonné, une gloire que rappellent deux noms inscrits sur rétendard du i^"" régiment de dragons : « Villafranca, Sagonte. » S'il n'avait pas obtenu le grade de général de division, dont il remplissait les fonctions depuis deux ans, il pouvait se consoler. Cette guerre si longue et si loin de l'empereur avait été ingrate pour un grand nombre. En Allemagne, avec moins de peine, il aurait obtenu la célébrité qu'il méritait. Cependant il ne revenait pas sans titres et sans honneurs nouveaux. Officier de la Légion d'honneur, chevalier de Tflmpire avec dotation pour ses services à Cardedeu, Gérone, Santa-Coloma, Olot et au col de Cespina, baron et titulaire d'autres majorats à la suite des journées de Vendrell et de Villafranca, chevalier de la Couronne de fer sur la demande de Palombini, général de brigade pour sa conduite à Tarragone, commandant de la Légion d'honneur après la bataille de Sagonte, il emportait les regrets de toute la cavalerie de l'armée, les éloges de Suchet pour les services qu'il avait rendus depuis son arrivée à l'armée d'Aragon, particulièrement à la bataille de Sagonte, pendant l'investissement de Valence, à Castalla et à Ordal, et quelque chose de plus précieux encore (*). Il pouvait se rendre témoignage qu'il
(i) Officier de la Légrioii d'honneur, 7 mars 1810. — Chevalier de l'Empire. Décret du 10 mars 1810. Lettres patentes du 3o octobre. — Baron. Décret du i5 août 1810. Lettres patentes du 4 janvier 181 t. Gampardon, Liste des membres de la noblesse impériale dressée d'après les registres des lettres patentes conservés aux archives nationales (Paris, 1889), p. 58, donne les dates des lettres patentes. — Le chevalier Delort portait « d^argenl à la bande d'azur, chargée d'une épée de sable et accompagnée de deux grenades de sable allumées de gueules, au comble de sinople, chargé de trois molettes d'éperon d'argent. Bordure du tiers de Vécu de gueules, au signe de.H chevaliers légionnaires au premier point. Livrées, les couleurs de l'écu, le vert en bordure seulement. » — Ses armes de baron étaient : « écartelé au premier, d'azur, au lion rampant contourné d'or ; au deuxième, des
n'avait jamais abusé de la guerre, et qu'il avait au contraire employé son autorité à soulager les populations espagnoles. « Et cependant, » disait-il, a il dépendait de nous de leur rendre notre invasion à jamais odieuse (*). » Il avait apprécié Thonneur de combattre l'ennemi le plus chevaleresque. Plusieurs de ses adversaires, ceux qu'il avait le mieux battus, Miyarès, Joseph O'Donell, Roche, Frédéric Bentinck, avaient pour lui de l'estime, de la sympathie, a de Paffection ». Il échangeait avec eux des services et des lettres empreintes de cette courtoisie qui s'accorde si noblement avec l'exact accomplissement des devoirs militaires. Ces ennemis généreux se recommandaient les prisonniers de guerre et se faisaient un point d'honneur d'adoucir leur captivité (').
bciroiis tirés de rannée ; au troisième, de siiiople, à la cuirasse d'arjçent ; au quatrième, de pourpre, à la ruche d'or ; fasce d'or à cinq roses d'azur brochant sur le tout, et pour livrées les couleurs de l'écu, le verd en bordure seulement » (Lettres patentes en orig^inài scellées du grand sceau de l'Empire). — Général de brigade, ai juillet 1811. — Clievalier delà Ck)uronne de fer. « Ordre de l'armée d'Aragon, au quartier général à Valence, le 6 février 1812, contenant l'état des grâces accordées par Sa Majesté l'Empereur aux militaires qui se sont distingués à la bataille et au siège de Sagonte, par décrets des 39 décembre 181 1 et 11 janvier i8ia... Delort^ général de brigade, nommé chevalier de la Couronne de fer. » Commandant de la Légion d'honneur, 16 mars 1812. — Les titres des dotations de Delort sont : i* un décret du 8 septembre 1808, lui accordant dans le royaume de Wesiphalie un domaine du revenu net de deux mille francs, toutes charges et tous frais d'exploitation déduits ; 2* un décret du i5 août 1810, lui conférant sur les domaines réservés en Hanovre une dotation du revenu de quatre mille francs, pour être la dite dotation attachée à son titre de baron ; 3» un autre décret du 28 août 181 1, lui faisant une nouvelle concession; 4* <m^ ]>ièce intitulée Munificence impériale, action de la société de Hanovre de quatre mille francs délivrée à M. Delort (Adrien)^ baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, colonel du 24» régiment de dragons, titulaire de la dotation n* 427 située dans le Hanovre westphallen. Paris, Ijb 25 novembre 181 1. Adieux du i3« cuirassiers «à Delort. Barcelone, 25 novembre i8i3 (P. 1)., j6). Suchet à Delort. Barcelone, 26 novembre i8i3 (P. D., 77).
(1) Odes d'Horace y. \t. 602; II, p. 44i-
(2) Lettres à Delort de Frédéric Bentinck, Alicante, 16 octobre 1812 (P. D , 74) ; Fernando Miyarès, 29 juillet 1812, et Aspe, 2 et 3o août ; Joseph O'Donell, Orihuela, 28 juillet (P. D , ;3), et Murcie, 9 août; Roche, Alicante, 25 juillet (P. D., 72). Rapport d'un parlementaire à Delort après la bataille de Castalla (P. D., ;o).
Il semble donc que ce vrai soldat aurait dû se rappeler avec quelque satisfaction cette pérfode de sa vie. Malgré tout, continuellement, en i8i4^ au retour de la campagne de France, après la formation de la Sainte-Alliance, à propos de l'expédition d'Espagne de 1828, plus tard encore, quand il traduisait Horace, il revient sur cette « monstrueuse usurpation, » cette « guerre impie, » pour la condamner et témoigner son admiration à l'égard d une nation qui avait soutenu ses droits par une si « courageuse résistance (*).» — « Heureux les peuples qu'aucun désastre ne peut abattre et qui préfèrent à tout l'honneur et la liberté (*) !» — « Dans le moment où quelques souverains, ligués sous le nom pompeux de la Sainte-xMliance, peuvent menacer les droits des peuples, n'est-il pas important, de prouver aux uns et aux autres, par un exemple récent et héroïque, qu'une nation résolue à mourir pour le maintien de son indépendance est invincible (')? » Et lorsque la Sainte- Alliance, effrayée par les révolutions qui éclataient sur tous les points de l'Europe, eut déterminé Louis XVHI à rétablir le pouvoir absolu de Ferdinand VH par une nouvelle expédition « antinationale » dans la
(i) « Est-ce notre faute si, avant d'avoir soumis cette péninsule qui, seule, exigeait l'emploi de toutes nos ressources et de toutes nos forces, parce que sa résistance à une monstrueuse usurpation, résistance appuyée sur tous les moyens de cette fière et indomptable nation qui domine maintenant sans réserve sur toutes les mers, avait fait des Espagnols, qui portent au plus haut dejfré le sentiment de la dignité et de l'énergie nationale, un peuple de héros déterminé, comme autrefois les habitans de Sagonte et de Numance. à vaincre ou à s'ensevelir sous des ruines ? Est-ce notre faute, si, avant d'avoir terminé d'une manière ou de l autre cette guerre impie, plus de trois cent mille Français^ envoyés à l'autre extréujité de VEarope, ont été ensevelis dans les déserts de Russie » (Discours prononcé par Delort à la distribution des prix du collège d'Àrbois. Août i8i4)-
(2) Odes d'Horace, p. 489.
(3) Lettre à un maréchal de camp. Arbois, 19 août 1820 (P. D., p. i35).
Péninsule : « L'Espagne,» écrivait Delort, «déplore cha(|ue jour, et amèrement, Topiniâtre et héroïque résistance qu'elle a opposée aux armées jusque-là victorieuses de Napoléon Ç). » Pour être moins contraire à la liberté des peuples, la première guerre d'Espagne lui paraissait toutefois honteuse dans ses causes, cruelle dans ses procédés, funeste dans ses suites. « La guerre d'Espagne, il faut le dire encore, a été la véritable cause de la chute de l'Empire; elle a soulevé une dernière fois toutes les nations de l'Europe. La plus insigne déloyauté, les machinations les plus détestables, les intrigues les plus odieuses ont amené cette guerre d'extermination, qui, depuis plus de trente ans, fait couler des flots de sang dans la Péninsule hibériquè. Cette entreprise impie est bien l'une de celles que le ciel repousse, et que les peuples vouent à l'exécration des siècles. Dans cette horrible lutte, les Espagnols, inspirés par le plus généreux patriotisme, ont déployé un esprit de nationalité et d'héroïsme qu'aucune nation n'a jamais égalé. C'est bien à ces événements qui, comme ceux de la guerre d'Espagne, ont eu pour cause les plus criantes iniquités, que s'appliquent ces vers d'Horace si énergiques et inspirés par la vertu :
Vis eonsilii expers mole mit sua, Vim temperatam Dî quoque prorehinit In majus : idem odere vires Omne nef as anima moventes (2). »
(i) Odes d'Horace^ pp. 697, 602.
(a) Les galeries de Versailles. Poésie {Odes d'Horace, II, p. 418, n. i).
Delort traduit ainsi cette strophe :
Oui, la force, sans la prudence.
S'écroule sous son propre poids ; Les dieux élèvent la puissance Dont l'équité fonde les droits :
Mais le pouvoir appui du crime De ses excès périt victime.