‹ Le lieutenant général Delort, d'après ses archives et les archives duChapitre 2 sur 45 · KS · texte numérisé non relu

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Delort revenait dans sa ville natale au moment où les coalisés se rapprochaient du Rhin. Les populations de Test se préparaient à la résistance. On redoutait aussi les désordres intérieurs qui ne se produisent que trop facilement pendant la guerre étrangère, lorsque l'armée tout entière est occupée par l'ennemi. Les citoyens d'Arbois furent invités à former une garde sédentaire sous la direction de leur compatriote, l'ancien garde nalional de 1789, devenu l'un des généraux les plus réputés de Napoléon (*). A cet instant même, les alliés passaient le pont de Bàle. Peu de jours après, ils pénétraient dans le département du Jura. Delort accourut à Paris. A peine arrivé, on lui donna le commandement de 1,000 chevaux, qui devaient se réunir à Versailles, pour être attachés à la division de réserve de la capitale, commandée par le général Dufour (*). Mais l'empereur ne tardait pas à quitter Paris et à établir son quartier général à Chàlons-sur-Marne. Delort fut placé à la lête d'une brigade de cavalerie légère du corps d'armée du général Pajol et reçut Tordre de se rendre sans délai en poste à Nogent-sur-Marne (^). 11 rentrait dans la Grande-Armée, pour faire avec elle la campagne de France.

(i)" Proclamation du maire d'Arbois, 27 décembre i8i3 {Annales historiques d^Arbois, p. 608).

(2) Le ministre à Delort, 9 janvier i8i4-

(3) Lettres de service et lettre du ministre à Delort, 24 janvier i8i4 (P. D., 78) Cpr. Torganisation de la cavalerie française en quatre corps à la date du 9 février i8i4- i" corps, général comte Bordesoulle ; i" division de cavalerie légère, général Merlin ;... 2° brigade, N. (plus tard généraux Guyon et Delort);... 2« corps, général comte de Saint-Germain ; 2* division de cavalerie légère, général Maurin ;.. . 4* brigade, général Delort (Commandant Weil, La campagne de 1814 diaprés les document» des archives impériales et rivales de la guerre à Vienne. La cavalerie des armées alliées pen' dant la campagne de 181 4. Journal des sciences militaires, 1891, III, p. 4ai, n. 2).

L'armée était alors dans un tel épuisement que le corps Pajol, comprenant trois brigades d'infanterie et trois brigades de cavalerie, ne s'élevait pas au chiffre de 6,000 hommes (•). L'effectif de la brigade Delort, à peine supérieur à celui d'un régiment, ne montait pas au delà de 600 chevaux. L'infanterie, à l'exception d'un bataillon de gendarmes à pied amené d'Espagne, se composait de gardes nationaux sans instruction et mal armés. Les brigades de cavalerie avaient été formées au moyen de régiments provisoires, c'est-à-dire de conscrits tirés des dépôts de leurs corps respectifs. Celle de Delort était un assemblage de détachements du 7^ de lanciers, du 2^ de hussards, des io% i3« et 22"^ de chasseurs (*). « Ces cavaliers étaient jeunes et inexpérimentés ; il s'en trouvait qui montaient à cheval depuis quinze jours seulement. La plupart ne savaient ni conduire leurs chevaux, ni manier leurs armes. A peine s'ils pouvaient tenir les rênes d'une main et le sabre de l'autre. Il leur fallait les deux mains pour exécuter un à droite ou un à gauche Ç). »

(i) Brigades de cavalerie Delort (Jacqiies-Antoine-Adrien), du Coëtlosquet et Grouvel. Brigades d'infanterie (division Paethod, gardes nationales), Delort (Marie-Joseph-Raimond), Bonté, Loczinski. Le général baron Raimond Delort, né à Vic-Fezensac (Gers), le a8 septembre 1769, est le héros de la glorieuse défaite de la Fére-Champenoise, où il fut fait prisonnier avec Pacthod (25 mars i8i4- Etat des services du général baron Raimond Delort. Victoires, conquêtes, XXIX, pp. 274^ 275. Les combats de Mormant, de Villeneui>e-le- Comte et de Montereaii, p. 34. Henry Houssaye, 1814, Paris, 1903, pp. 374, ss). L'auteur des Combats de Mormant^ etc.^ fixe le total du corps Pajol, avant le combat de Mormant, à 6,355 fantassins, 1,800 à a,ooo sabres (p. 2). Au combat de Montereau, ce corps a mis en ligne 3,755 fantassins et 1,800 à 2,000 chevaux (p. 2). Au combat de Montereau, ce corps a mis en ligne 3,755 fantassins et 1,800 à 2,000 chevaux (p. 34). Ce sont à peu près les chiffres indiqués dans l'ouvrage intitulé Pajol général en chef par le général de division comte Pajol, son ftls aîné (Paris, 1874), III, p. 140, pour la journée du 18 février, savoir 3,8oo fantassins et i,5oo cavaliers.

(2) Relation Delort.

(3) Pajol, m, p. 140.

Le corps Pajol faisait partie de Tarmée placée sous les ordres des maréchaux Oudinot et Victor. Celle-ci avait pour mission de défendre les ponts de la Seine et de l'Yonne et de retarder la marche de la principale armée des alliés dite armée de Bohême, commandée par Schwarzenberg, qui se dirigeait sur Paris. De son côté, Napoléon lui-même, avec le reste de ses troupes, se jetait contre Blûcher et Tarmée de Silésie, qui marchaient vers le même but, mais par la vallée de la Marne. Pressés par l'armée de Bohême, très supérieure en force et surtout en cavalerie, Oudinot et Victor abandonnèrent la rive gauche de la Seine et reculèrent le long de la rive droite. Ils s'arrêtèrent à moins de huit lieues de Paris, sur la ligne de TYères, qui se jette dans la Seine à Villeneuve-Saint-Georges.

Comme en Espagne, Delort fit la campagne au premier rang. Des avant-postes de Fleurigny, sur la route de Sens à Troyes, il signala le passage à Villemaur et à Villeneuve-l'Archevêque de i,5oo cosaques. Les bandes ennemies avaient pris la direction de Villeneuve-sur- Yonne, après avoir fait des réquisitions de vivres pour 8,000 hommes (*). Ces renseignements firent prévoir l'attaque de Sens ; on mit immédiatement la ville en état de défense. Ils contribuèrent aussi à déterminer Pajol, établi à Pont-sur- Yonne, où il aurait pu être tourné, à se replier sur Fossard au sud et près de Montereau. Delort alla y retrouver Pajol. Puis il suivit, en arrière-garde, la retraite des deux corps d'armée. Placé d'abord entre Égligny etMontereau, il vint au Châtelet et s'installa enfin sur les hauteurs

(0 La campagne de jSï4 {Journal des sciences militaires, 1891, III, p. 42J, 11. 1). — La prise de Sens est du 11 février.

au sud de TYères, éclairant les routes qui aboutissent à Melun par Lieusaint et Mormant (').

Après avoir battu l'armée de Silésie, Napoléon se retourna contre Schwarzenberg. Il rejoignit les maréchaux à Guignes avec une partie de son armée, ordonna l'offensive et fixa comme objectif les ponts de la Seine et de l'Yonne à Montereau. Schwarzenberg, après les défaites des avant-gardes de Wittgenstein à Mormant et de Wrède à Villeneuve, revint sur la rive gauche de la Seine. Il laissait, pour couvrir sa retraite, le prince de Wurtemberg, de l'autre côté du lleuve, sur le plateau de Surville, que terminent, au-dessus du continent de la Seine et de l'Yonne, des pentes abruptes. C'était donc le corps d'armée de Wurtemberg, formant un effectif d'environ 20,000 fusils, 1,900 sabres et muni d'une forte artillerie, qui allait disputer au maréchal Victor et k l'empereur lui-même les ponts de Montereau (*).

Le 18 février, à quatre heures du matin, Pajol quitte le Châtelet où il était revenu depuis quelques moments, et se met en marche vers Surville. Il suit la route de Paris à Lyon par Melun et Auxerre. La brigade Delort, qui s'avance la première, fouille le terrain. Elle est suivie par la brigade du général du Coëtlosquet. Derrière celle-ci marchent 800 gendarmes a pied avec une compagnie d'artillerie légère. La brigade de dragons du général Grouvel, qui vient après, précède la division de gardes nationaux du

(i) A Fossard, le 9 février. Au Châtelet, le 14. Sur TYères, le i5 (Victoires, conquêtes, XXIX, pp. 118, 119;. La campagne de 181 4 {Journal des sciences militaires, 1891, IV, p. aaS).

(2) Les combats de Mormant, <'/(*., p. 17.

général Pacthod. Une compagnie d'artillerie légère accompagne cette division. A six heures, on arrive au bois de Valence. Les éclaireurs découvrent des escadrons du régiment de hussards Archiduc-Ferdinand. Le général Delort arrête la colonne. Il envoie une forte reconnaissance.

Celle-ci revient annoncer que Tennemi s'est retiré, et à huit heures du matin, la brigade, ayant traversé la foret sans encombre, sort à la lisière opposée (*). A ce moment, l'avant-garde est aperçue par les alliés rangés en demi-cercle sur le plateau de Surville (*). L'artillerie wurtembergeoise lui envoie ses décharges. Le corps Pajol fait halte. La brigade du Coëtlosquet et la brigade Grouvel s'établissent entre le Plat-Buisson et Forges. « La brigade Delort prend à droite et se déploie devant l'infanterie masquée par les vignes de la Grande Paroisse. (') »

L'affaire s'engage avec les tirailleurs de la cavalerie alliée. Ils sont repoussés et subissent des pertes assez grandes. Pajol fait sur-le-champ renforcer la brigade Delort par le bataillon des gendarmes d'Espagne et par quatre pièces de canon (*). L'armée française tout entière dirige ses attaques contre les Ormeaux. Dépassant le Dragon- Bleu, Pajol avance, sa cavalerie aux deux extrémités de sa ligne de bataille. A l'extrême droite, Delort « commence à déblayer le terrain » ; l'infanterie suit et prend position sur les terrains qu'il enlève à l'ennemi depuis la route de Melun jusqu'à la Seine (*).

La bataille traîne en longueur et prend une

(I) Pajol, III, pp. 140, 141. — (a) Relation Delort. — (3) Pajol, III, p. 144. (4) Relation Delort. — (5) Pajol, UI, p. 145.

mauvaise tournure. Le général Chataux et le général Duhesme ont échoué deux fois devant les Ormeaux. Chataux a trouvé la mort dans une troisième attaque. Le corps Pajol, n'étant plus soutenu à sa gauche, conserve à grand' peine ses positions. Les hussards autrichiens s'avancent contre sa droite. Delort les charge à trois reprises et les refoule (*). Mais la cavalerie alliée marche en masse contre Valence. Elle oblige la cavalerie française à rentrer dans le bois ('). Heureusement l'empereur, qui vient de donner à Gérard la direction du combat, arrivant en personne sur le champ de bataille, ordonne d'enlever d'assaut le plateau de Surville. 28,000 hommes attaquent en même temps les Wurtembergeois. Les Ormeaux sont enlevés. Le prince de Wurtemberg reçoit l'ordre de repasser le plus vite possible sur la rive gauche de la Seine.

Les alliés, descendant la route de Melun, battent en retraite en bon ordre vers les pOnts de Montereau. La retraite est couverte par une forte arrière-garde d'infanterie et par des tirailleurs placés sur les flancs de cette troupe, des deux côtés de la route. Delort fait avancer les gendarmes d'Espagne, qui font refluer en arrière les tirailleurs (^). Aussitôt, il lance ses cavaliers au galop sur la pente rapide de la route (^). La tête de colonne des alliés atteignait déjà, au

(i) Relation Delort.

(2) La campagne de 1S14 (Journal des sciences militaires, 189a, 11, j). ni).

(3) Relation Delort .

(4) « Le général Delort, après avoir fait mettre le sabre à la main et formé sa brigade en colonne par pelotons, entame son mouvement au trot, et fait ensuite prendre le galop. Quand sa colonne est à moitié engagée sur la descente, il commande la charge. La brigade dégringole dans .VonY^r^AH comme une avalanche » {Pajol, III, p. 146).

fond de la vallée, les premières maisons du faubourg Saint-Nicolas, dans lesquelles deux bataillons du régiment CoUoredo étaient postés pour entraver la poursuite. Delort pénètre au centre de la colonne, blesse d'un coup de sabre le général qui la commandait et lui ordonne de faire mettre bas les armes à ses soldats. Il continue sa charge à fond de train, reçoit au passage la fusillade bien nourrie des bataillons Colloredo, écrase tout devant lui. Il touche au pont de la Seine. Le prince de Wurtemberg, résolu à sacrifier la portion de ses troupes qui est encore sur la rive droite, vient de le faire miner. Delort franchit le pont avant que l'explosion ait eu le temps de se produire, traverse à la même allure le pont de l'Yonne et la ville de Montereau, et ne s'arrête qu'à la porte, sur la route de Fossard. Il est rejoint par le général Pajol, qui suivait avec les brigades Grouvel et Goëtlosquet, et dont une mine, éclatant au pont de la Seine, venait de tuer le cheval. Les rues de la ville et des faubourgs sont encombrées de cadavres, les régiments Zach et Colloredo et deux régiments wurtembergeois sont anéantis. Il n en reste que 3,ooô prisonniers. Six pièces de canon ont été enlevées (*). « La charge

(i) Il y a quelques divergences entre la relation Delort et les relations Pajol (rapport du général Pajol au major général, Monlereau, i8 février i8i4, et récit de la bataille dans Pajol général en chef) : i» « Il fallait avoir l'audace du général Pajol pour risquer une semblable charge avec des cavaliers de quinze jours » {Pajol, III, p. 147). — « Quelques aifaires de détail heureuses avaient encouragé et aguerri ses troupes » (celles de Pajol. Delort) — 2" « Saisissant le moment où l'ennemi effectuait sa retraite sur Montereau, et où il n'était pas maître de revenir sur ses pas, j'ai fait charger la brigade du général Delort sur la grande route, avec ordre d'arriver au pont de Seine avant l'ennemi, ce qu'il a effectué avec la plus grande valeur » (Rapport de Pajol au major général, Pajol, III. pièces justificatives, 4% p. 376). — « L'ennemi ainsi pressé fies gendarmes viennent de rejjousser les tirailleurs) s'arrête et menace de faire volte-face, lorsque le général

audacieuse de la cavalerie de Pajol terminait glorieusement une bataille engagée depuis huit heures du matin ; elle conservait à Tarmée française ce que Napoléon demandait à la victoire : les ponts de Montereau... Il est incontestable que, sans la charge de la brigade Delort, la retraite de l'ennemi ne se fût point changée en déroute et les ponts de Montereau n'eussent pas été conservés (*). »

Delort était fortement blessé d'un coup de feu. Mais ce beau fait d'armes lui procurait la récompense depuis longtemps attendue. Napoléon venait d'en être spectateur. Il chargea Pajol de témoigner à Delort qu'il était « extraordinairement satisfait de ce que celui-ci venait de faire », et nomma Delort général de division sur le champ de bataille (*). Peu après, Delort était appelé au commandement de la a^ division de cuirassiers, au 2® corps de cavalerie, général Saint-Germain, qui resta auprès de Napoléon pendant le reste de la campagne ('). L'empereur releva le prix de ces distinctions en

Delortj ([iii suivait do près ses tracées avec un escadron seulement, ayant laissé le surplus de sa brig'ade en réserve sur les hauteurs, se précipite le premier sur les pelotons au/nV/iiVn.s » (Delort). — 3* Delort « répondit à l'officier qui lui apportait Tordre de Pajol : «Je crois, en vérité, qu'on perd la tète de me faire charjfer avec de la cavalerie semblable ! » {Pajol, III, p. i48). — On vient de voir que la relation Delort ne parle point de l'ordre de Pajol et que Delort jugeait les troupes Pajol accoutumées à la guerre. Lui-même avait exécuté, avec succès, à la tète de sa brigade, trois charges, quelques moments auparavant.

(i) Pajol, III, p. 14;.

(a) Pajol, m, p. i48.

Ci) Berthier, major général, à Delort, Troyes, 26 lévrier 1814 : « Rendez vous de suite à la tête de cette division. J'écris au général Saint-Germain de vous faire recevoir aussitôt votre arrivée. Je vous adresserai incessamment vos lettres de service ministérielles. En attendant, la présente vous servira de titre provisoire. » Les lettres de service sont datées de Paris, 10 mars 1814 (P. D . 8ti). D'après la situation de l'armée l'rançaise au 26 février, le corps de cavalerie Saint-(iennaiii ne comptait plus que 2,38o hommes (Henry Houssaye, /.V/^", p. 83. n. a). Le corps Saint-Germain formait Tarrière-garde de l'empereur dans les derniers jours de la campagne ^Victoires, conquêtes, XXIX, pp. i8a, Sa5).

accordant à Delort, sur la demande de Pajol, quarante décorations pour ses adieux à sa brigade, sur les cinquante croix d'honneur que recevait le corps tout entier. Le bataillon des gendarmes d'Espagne fut, dès le lendemain, incorporé dans la garde impériale (*).

Après la fin malheureuse de la campagne et l'abdication de Napoléon préparées par « les ennemis intérieurs, qui cette fois n'étaient pas en face de nous, » Delort prêta au roi le serment de fidélité ('). Mais il ne se montra point parmi les généraux qui entouraient Louis XVIII à son entrée triomphale dans Paris. « Je n'ai vu,» disait-il, « les ennemis de la France que les armes à la main (^). » Cantonné dans le département de l'Allier, il empêcha Schwarzenberg d'y établir ses Autrichiens (*). La situation des troupes françaises était lamentable. Les soldats ne recevaient plus régulièrement leur solde et manquaient des effets les plus nécessaires. La désertion, encouragée par la tolérance de la gendarmerie et par les invitations que les militaires recevaient de leurs familles et des habitants las du séjour prolongé des troupes, laissait un nombre d'hommes à peine sutïisant pour assurer le service. Le seul remède consistait à dissoudre la division et à renvoyer dans leurs dépôts les régiments qui la composaient. Cette mesure ôterait à Delort « un commandement qu'il eût été jaloux de conserver le

(1) Relation Delort. Pajol ^ III, p. 148.

(2) Delort à un maréchal de camp. Arbois, 19 août i8ao (P. D., p. 139). Delort au comte Dupont, ministre de la guerre. Soisy-sur-Ecole, 9 avril 1814 (Arch . guerre).

(3) Xotice suî' Delort [rar un olllcier de Grenoble, p. 3.

• (4) Le ministre à Delort, la et 18 mai 1814 (P. D.,8i, 82).

plus longtemps possible (*). » Il la sollicita cependant, insista, obtint ce qu'il demandait et revint à Arbois, en non activité, avec la demi-solde et la croix de chevalier de Saint Louis (").

Il n'avait pas encore été rappelé au service actif, malgré plusieurs démarches qu'il avait faites, lorsque Napoléon sortit de l'île d'Elbe (•^). Le maréchal Ney, alors dévoué à Louis XVIII, se portait à la rencontre de l'empereur avec la 6^ division commandée par Bourmont. Arrivé à Lons-le-Saulnier, il enjoignit à Delort de venir tout de suite prendre le commandement de la cavalerie de son corps d'armée (*). Delort vit le maréchal, et la réponse qu'il lui fit était sans doute celle d'un homme déterminé à respecter son serment (^). Aussi, le lendemain matin, lorsque le maréchal lut aux

(I) Delort au ministre. Moulins, 4 juin i8i4 (P. I)., 8*3).

(a) Lettres de chevalier de l'ordre de Saint Louis en laveur de M. de Lorty lieutenant g^énéral. Paris, iq juillet 1814. Original. Parchemin scellé du sceau plaqué du ministère de la guerre et du sceau en cire rouge de l'ordre royal de Saint Louis pendant sur lacs de soie.

(3) Dans sa lettre du 9 avril 181 4. Delort offrait ses services militaires au comte Dupont avec beaucoup de dignité : « Au début de ma carrière militaire, j'ai été nommé oflficier par Louis Seize dans le 8* régiment dMnfanterie ; je n'ai cessé de servir depuis avec zèle et honneur. J'ai fait estimer autant que j'ai pu la nation française en pays étranger par une conduite loyale et modérée. Mes grades ont été le prix de blessures et d'actions citées honorablement. J'ai été lidèle à mes engagemens et à mes sermens, même contre mes intentions et mes sentimens. Aujourd'hui que les malheurs de la France ont amené un grand changement politique, je viens ottrir mes services à Votre Excellence, si je puis encore être utile à ma patrie que je chéris en bon Français et en militaire dévoué à ses devoirs. » — Delort au comte d'Artois, Besançon, 27 octobre 1814, et au maréchal Soult, ministre de la jçuerre, Arbois, 14 décembre (Arch. guerre). Le comte d'Artois avait été reçu en grande pompe à Arbois, le 24 octobre. Il était entré dans la ville à cheval, ayant à ses côtés le général Delort {Annales historiques d' Arbois, p. 614).

(4) Delort au ministre, Paris, i^' avril i8i5, Orléans, 12 juillet; au président de la commission instituée par Louis XVIII pour examiner la cojiduite des officiers de tout grade pendant les Gent-Jours, Paris, i*' novembre i8i5 (Arch. guerre). Odes d'Horace, in'éSAcc de l'auteur, p. 16; I, p. xiv. Notice sur Delort par un officier de Grenoble, p. 3.

(5) « Le maréchal Ney me donna l'ordre de venir à Lons-le-Saulnier pour y prendre le commandement de lu cavalerie du corps d'armée qu'il desti-

troupes sa fameuse proclamation : « La cause des Bourbons est à jamais perdue... », Delort n'était pas là. Il n'avait pas été prévenu. Quand il se présenta de nouveau chez le maréchal, il reçut un accueil embarrassé. Ney lui proposa le commandement de la 6^ division. Voyant que Delort persistait dans sa résolution de la veille, il le renvoya (*). Rentré chez lui, Delort écrivit à Clarke, alors ministre de la guerre. Il renouvelait ses offres de services. La confusion régnait à Paris. Il ne pouvait plus recevoir de réponse. Mais quelques jours plus lard, arrivait de Dôle, où Ney, allant à Auxerre rejoindre Tempereur, venait de passer, Tordre d'emprisonner plusieurs généraux qui avaient refusé de faire défection. Cet ordre fut afliché dans toutes les villes de la Franche- Comté. Lecourbe et Delort étaient du nombre des proscrits. Delort se réfugia dans une campagne isolée (*).

A ce moment Napolécm entrait à Paris. L'Europe se levait de nouveau contre la France. L'em-

nail à agir contre l'ex-empereur » (Drlort au président de la commission, i" novembre i8i5).

(i) « Je ne fus point prévenu ni de cette réunion, ni de son but. Toutefois m'étant de nouveau présenté chez M. le maréchal pour y prendre ses ordres, il parut embarrassé de ma personne, ne sachant, disait-il devant plusieurs officiers généraux, de quelle manière il pourrait m'employer. Le fait est qu'il ne me donna positivement aucun commandement ni verbal, ni par écrit » (Delort au ministre, i*' avril i8i3). « Le général Delort^ qui n'assistait point à cette réunion, se présenta depuis devant le maréchal, qui lui enjoignit de s'emparer immédiatement du commandement de la & division. Le général Delort refusa, offensé qu'il était qu'on lui manquât d'égards au point de disposer de lui, par un ordre contradictoire, sans même le consulter » (Notice sur Delort par un officier de Grenoble, p. 4)'

(a) Lorsque Ney fut traduit devant un conseil de guerre, le maréchal de camp Grundler, chargé d'instruire le procès du maréchal, cita Delort comme témoin au sujet des faits qui viennent d'être exposés. Grundler à Delort, Paris, ai octobre i8i5 (Arcli. guerre). La déposition du général « parut si modérée qu'il ne fut point appelé à en faire une seconde devant la Cour des pairs » (Notice sur Delort par un officier de Grenoble^ p. 4)'

pereur avait l)es()in de tous ses vieux soldats. L'ordre d'arrestation fut révoqué. Le ministre appela Delort à Paris, lui ordonnant d'arriver sans le moindre retard. Delort ressentit les douloureuses hésitations des généraux qui avaient juré fidélité au roi. Sans doute le nouveau régime avait accumulé bien des fautes, « l'injuste renvoi de plusieurs oHiciers distingués, la scandaleuse promotion de généraux qui, depuis vingt ans, croupissaient dans un repos absolu, les insultes prodiguées à de braves vétérans, enfin cette discussion honteuse où Ton mettait trop tôt en question l'accomplissement des promesses les plus solennelles, pour frustrer l'élite de l'armée du prix du sang versé pour la patrie et de la modique et nécessaire récompense accordée si justement aux plus pénibles comme aux plus honorables services. » Tout cela faisait regretter le passé, rendait le présent odieux. La parole donnée n'en restait pas moins inviolable. Placés dans « des situations qui mettaient toutes les affections et les devoirs d'un brave militaire et d'un homme d'honneur dans la plus déplorable contradiction, entre l'honneur et l'amour de la patrie, entre le devoir que prescrit la loyauté et la nécessité de combattre pour soutenir la dignité et l'indépendance de la France, ces motifs également puissants sur des cœurs généreux les jetaient dans l'irrésolution et le découragement (*). » Mais Louis XVIII, en sortant du territoire français, ne relevait-il point, par une sorte d'abdication tacite, les généraux de leiu*s

(I) Delort à un maréchal de camp, Arbois, 19 août et 19 septembre 1820 (P. D., pp, i39, i53).

serments (*)? Delort obéit. Il vint se mettre à la disposition de l'empereur.

Napoléon l'envoya immédiatement à Strasbourg. Delort recevait le commandement de la 3^ division de réserve, qui devint peu après la i4* division du 4* corps de cavalerie de l'armée du nord, aux ordres du lieutenant général comte Milhaud(2). Cette division, cantonnée dans le Bas-Rhin, k Haguenau, Hatten et Durrenbach, était formée des 5«, 6^, 9® et lo® régiments de cuirassiers et d'une batterie d'artillerie. Delort avait pour général de brigade le maréchal de camp Farine. Le 5 juin, Rapp transmettait à Delort Tordre de départ. Les régiments devaient s'acheminer les uns par la route de Haguenau à Niederbronn, les autres par Wœrth et Reichshoffen sur Bitche et se diriger, en accélérant la marche le plus possible, par Sarreguemines et Metz sur Ilirson, où Ton recevrait de nouveaux ordres ('). Delort était en route pour Waterloo.

A Ligny, la division Delort détermina le gain de la bataille par ses charges contre les Prussiens. Vers six heures et demie du soir, l'infanterie de la garde chassait défmilivement les Prussiens du

(i) « Fidèle au souverain qui régnait, jusqu'au moment où il a été dégagé par ce prince même de son serment » (Odes d'Horace, préface de l'auteur, p. i6 ; I, p. xiv).

(q) « Vous voudrez bien vous rendre sur le champ en poste à Strasbourg et m'inlbrmer de votre départ qui n'admet aucun délai. Vous trouverez ci-joint vos lettres de service et celles de M. Tadjudant commandant Legay d^Arcy,(\w\ doit être employé dans cette division connue chef d'étatmajor et qui reçoit l'ordre de se rendre en poste à sa destination » (Soult, ministre de la guerre, à Delort, Paris, a3 avril i8i5). Autre lettre de Soult, major général, à Delort, Paris, 3 juin i8i5. Cette lettre porte une apostille de la main de Soult. « Je joins ici Tordre de mouvement de votre division que vous exécuterez sur le champ. Vous partirez dans le jour même. » Lettres de service, Paris, juin i8i5 (P. D. , 85).

(3) Le major généralà Delort. Paris, 3 juin i8i5 (P. D., 86). Rapp à Delort, Strasbourg, 5 juin, 9 heures et 9 heures et demie du soir (P. D., 8j, 88).

village de Ligny pris et repris pour la quatrième fois. Napoléon, placé à Tentrée de Ligny, « ordonna lui-même au général Delort de traverser rapidement ce village sur les traces des fantassins de la garde, et de charger toutes les troupes qu'il rencontrerait au delà. Il ajouta ces propres mots : « Beaucoup de vigueur, mais de Tordre et pas d'étourderie au moins. »

La division était envoyée seule contre des forces trois ou quatre fois supérieures établies au-dessus de Ligny. Blessé, dès la première charge, d'un coup de sabre au bras droit, Delort ne cessa de conduire ses cuirassiers. Il enfonça tous les bataillons prussiens formés en carrés, culbuta dix fois la cavalerie de Blucher, enleva plusieurs pièces. « Les cuirassiers du général Delort », disait le maréchal Soult dans son rapport, « ont partagé la ligne ennemie. » Blucher le chargea lui-même à la tête de sa cavalerie. Delort le repoussa vivement. Blucher, renversé sous son cheval mort, « froissé et à moitié estropié », abandonné à trois quarts de lieue en arrière des cuirassiers français qui continuaient leur charge, resta longtemps en notre pouvoir. Dans l'armée prussienne, on le crut perdu. Le lendemain, un grand nombre de ses soldats ignoraient encore le sort du maréchal. La nuit arrivait. Parmi les cuirassiers français, les uns ne distinguèrent pas le chef prussien, les autres le crurent tué ou sur le point d'expirer. Ainsi une' erreur fatale à la France le préserva de la mort ou de la captivité. Delort la déplora jusqu\\ la fin de sa vie. a Si les cuirassiers avaient pu le reconnaître, le plus dangereux des ennemis de l'Empereur tombait aussitôt entre ses mains et

les événements militaires et politiques changeaient de face. La relation prussienne l'atteste, son auteur a mieux que nous apprécié les suites inévitables d'un tel incident. L'intrépide maréchal, plus impétueux à Tàge de soixante et treize ans qu'un bouillant jeune homme au début de sa carrière militaire,... à peine remonté sur le cheval que venait de lui amener l'un de ses aides-decamp, courut en toute hâte au quartier général du duc de Wellington pour concerter avec lui le plan d'une seconde bataille... La résolution du vieux maréchal caractérise un admirable sang-froid ; elle n'a pas peu contribué, il faut l'avouer, k la victoire de Waterloo. » Blûcher hors de combat, la journée était à nous. Mais le succès eût été plus complet « si Delort avait été soutenu ; il prenait en un quart d'heure cinquante pièces de canon. » 11 ne put que se maintenir sur ses positions, faisant toujours face à l'ennemi, de quelque côté qu'il se présentât, et quoiqu'il fût parfois comme enveloppé par le feu de mousqueterie et d'artillerie le plus soutenu et le plus meurtrier. Toutes les attaques de l'infanterie, de Tartillerie et de la cavalerie prussienne furent inutiles (*).

Deux jours après, Delort combat à Waterloo.

Dans une première charge avec la deuxième brigade de sa division, il taille en pièces la cavalerie anglaise qui venait d'écharper la division Durutte et de lui enlever ses aigles et ses canons.

(I) i6 juin i8i5. — Rapport de Delort sur la bataille de Ligny. Du camp près Ligny, ij juin i8i5(P. D , 89). Relation de la campagne de i8i5 par Delort. Lettre de Delort à un maréchal de camp. Arbois, 19 août 18*1 (P. D., 95, pp. 140, 8S.). Rapport de Milhaud sur la conduite du 4' corps de cavalerie à Ligny, à Waterloo et pendant la retraite de Tarmée (P. D., 91), Note de Milhaud en faveur de Delort (P. D., p. i3a). Odes d'Horace, II, p. 333. Napoléon I«r, Commentaires, V, p. 143.

L^ennemi jonche tout le champ de bataille de ses morts. Deux régiments anglais d'élite sont presque détruits, les camms sont repris et Tinfanterie est ralliée.

C est alors que Ney prend sur lui d ordonner la fameuse charge de cavalerie qui, faite une heure trop tôt, eut une influence si funeste sur le sort de la journée. Le plateau de Mont-Saint-Jedn est occupé par 20,000 fantassins anglais, 10,000 cavaliers anglais et hanovriens, une formidable artillerie. Il est d'un accès diflicile; le terrain est montueux, détrempé. La position n'a pas encore été entamée par l'infanterie française. Le maréchal n'en commande pas moins à la brigade Farine de se porter vers le plateau. Delort retient la brigade, qui déjà se mettait en marche. II n'a d'ordre à recevoir que de Milhaud. Ney court vers Delort, insiste, s'impatiente, ordonne au nom de Tempereur, étend son ordre à tout le corps de Milhaud. « La grosse cavalerie », répond Delort « ne doit pas attaquer sur des hauteurs une infanterie qui n'a pas été ébranlée et qui est bien disposée à se défendre. » — « En avant » s'écrie Ney, « il s'agit du salut de la France. » — « J'obéis à regret » disait Delort quelques années plus lard « en faisant des vœux pour qu'une manœuvre aussi imprudente ne fût pas une des causes de sa perte. »

Delort se place devant sa division, commande la charge et le premier se précipite sur les batteries anglaises et l'infanterie formée en carrés. On dit, et cela est bien de lui, qu'en abordant ces hommes dont il admire l'intrépidité et qu'il va fouler sous les pieds de ses chevaux, il leur fit le salut militaire. Des milliers d'Anglais tombent fauchés par

les cuirassiers. La division enlève trois drapeaux et reprend vingt pièces de canon enlevées au comle d'Erlon. Les trois divisions de cuirassiers Roussel, L'Héritier, Vathier se sont jointes à la division Delort. Tout le plateau est nettoyé. Mais une seconde ligne d'infanterie, embusquée à la lisière d'une forêt, et inaccessible, arrête la course des cavaliers. « Ils durent rester, pour contenir les Anglais, à cinquante pas de leurs carrés, soutenant, pendant plus de trois heures, le feu le plus terrible et bravant la mort avec le courage le plus héroïque. » Delort a trois chevaux tués sous lui, deux grièvement blessés. Son chapeau, le grand manteau noir qui l'enveloppe tout entier, ses habits sont déchiquetés par les balles. Un coup de feu lui a fait une grave blessure et il a reçu plusieurs coups de sabre (*).

Après la catastrophe, Grouchy le chargea de couvrir la retraite jusqu'à Paris. Malgré ses blessures et l'insuffisance des effectifs, il remplit sa tâche, au milieu d'un désordre effrayant, rassemblant les fuyards, imposant à l'ennemi par son assurance, faisant tête, trois lieues durant, à toute l'avant-garde alliée avec quelques pelotons, supportant sans broncher le feu le plus violent ('). (( Cet oflîcier général » , disait Milhaud, en demandant pour Delort le titre de grand officier de la

(1) i8 juin i8i5. Documents précités de Milhaud. Reçu d'un drapeau pris sur les Anglais par le 9« cuirassiers (P. D , 90). Relation de la bataille de Waterloo par Delort (P. D., 96). Eloge de Delort, p. 5. Henrj' Houssaye, iSio, Waterloo (8' édition, Paris, 1899), pp. 349, 353, 355, 3^4' Napoléon !•% Commentaires^ V, les deux plans de la bataille, i" moment, vers 10 heures du matin, a* moment, vers 7 heuras du soir.

(2) Delort à Milhaud sur la retraite de l'armée Paris, i»' juillet i8i5 (P. D., 9a). Relation de la bataille de Waterloo par Delort (P. D., p. 159). Henry Houssaye, j8i5^ La seconde abdication (a4* édition, Paris, igoS), p. 116.

Légion d'honneur, « a déjà mérité cette faveur dans plus de vingt combats, mais dans cette dernière campagne, il s'est couvert de gloire (*). »

Delort était soutenu par l'espérance. La belle retraite de quelques corps, la facilité avec laquelle il avait lui-même rassemblé ce qui restait de sa division, Taffaiblissement des armées prussienne et anglaisé très éprouvées par leur victoire, quelques succès partiels remportés près de Paris par ses cuirassiers, lui semblaient autant de motifs de continuer la résistance quand même. On pouvait encore, en se hâtant, rallier l'armée, fortifier Paris. Mais (( les Français voyaient alors deux Thèbes et deux soleils. L'amour de la patrie, l'horreur de la domination étrangère et d'un danger commun »

ne prévalaient pas contre leurs dissensions. Tout était bien fini. Delort trouva dans le sentiment du devoir accompli un adoucissement à sa douleur. (( Il faut », disait-il, « pour supporter avec résignation les revers affreux qui attristeront longtemps la France, non seulement le témoignage d'une conscience irréprochable, mais encore la certitude de n'avoir rien épargné pour son salut.»

Delort suivit la retraite de l'armée derrière la Loire. Au lieu de la récompense demandée par Milhaud, il reçut un ordre qui le relevait de son commandement, et lorsque Macdonald procéda au licenciement exigé par les alliés de l'unique armée qui restait à la France, il se vit congédié par son ancien chef en Catalogne (*). Peu après, Macdonald lui faisait savoir que son renvoi était définitif, le gouvernement « ne voulant pas em-

(j) Note de Milhaud en faveur de Delort (P. I)., p. i3a). (a) Macdonald à Delort. Bourges, 4 août i8i3 (P. D., 93).

ployer les généraux qui avaient fait la campagne (*). » — « Peut-on », s'écriait Delort, « faire un crime à l'armée française d'avoir voulu préserver la patrie de son humiliation et de sa ruine ? (^) » C'était le moment où les ministres de Louis XVIII instituaient, pour examiner la conduite des officiers de tout grade depuis le retour de l'île d'Elbe, une commission militaire qui allait pourvoir les conseils de guerre et la cour des pairs des affaires les plus tragiques. « Mis en surveillance », invité à s'expliquer sur la part qu'il avait prise à la guerre, Delort terminait ainsi son mémoire au duc de Bellune, président de la commission : « Il est donc bienconstantque j'ai voulu d'abord me rallier à la cause du roi et que j'étais dans la ferme intention de contribuer de tous mes moyens à préserver la France du plus grand des malheurs. En combattant en dernier lieu, je n'avais uniquement pour objet que d'épargner à mon pays l'humiliation de subir le joug des étrangers ('). »

(i) Macdonald à Delorl. Bourg-es, aa octobre i8i5 (P. 1)., 94).

(2) Relation de la canlpagne de i8i5 par Delort. — Delort avait laissé en Italie des amitiés toujours fidèles depuis 1806. Elles lui adressèrent dans sa retraite de Verreux des encouragements et des consolations.

Sonetto al merito militare ed air esimie virtu del luogotenente générale

barone Adriano Delort.

Caldo d'alto valor, il guerrier forte

Spense c fuga Poste nemica al Franco,

Or su l'A««onifl, or su VIspano altero

O distrusse. o alterro, o die vitorte.

Mai il suo braccio fu di vincer stanco

A pro del patrio amato franco impero ;

Uman col vinto, e col protervo austero,

Su onorati trofei or posa il fianco.

Virtu, che dagli eroi mai si diparte,

Per man guidollo al nobil romitaggio

Dove non suona strepito di Marte :

« Quivi in Verreux, » ella disse, « o prode, o saggio,

« l^inche dal mortal vélo non ti parte,

« Quivi spargan tuoi ozi chiaro raggio. »

In segno di vera ammirazione ed amicizia.

(3) Delort au président de la commission. Paris, i"' novembre i8i5. Odes d*fIoracr, préface de Pauleur, p. 17.

La « noble franchise » de ses explications n'empêcha point Delort de partager le sort des généraux les moins compromis, a Une orgueilleuse faction, voulant faire tourner à son profit tous nos désastres, ne vantait plus, en France même, que les victoires de l'étranger, se glorifiait, mais sans titre, d'y avoir été associée, et avait conçu l'étrange dessein de faire passer pour des brigandages ces rapides et brillants exploits qui, pendant vingtcinq ans, ont fait l'admiration du monde, et qui, sans les inconcevables folies d'un seul homme, auraient rendu la France la plus puissante nation de l'Europe (<). » La demande que Delort avait faite d'être employé à la réorganisation de la cavalerie n'eut pas de suite (*). Le traitement de réforme ou de retraite « mérité par vingt-cinq ans d'honorables services » ne lui ftit pas donné. Déjà privé de ses dotations de Westphalie et de Hanovre depuis i8i4, il fut réduit à la moitié de sa pension de la Légion d'honneur, « que la Charte lui assurait intégralement, » et au traitement de non activité accordé par Louis XVIII aux généraux de l'Empire Ç). Toutefois relevé de la surveillance à laquelle il avait été soumis, nommé commandeur de la Légion d'honneur en 1818, classé dans un assez bon rang en 1819, grâce à Gouvion Saint-Cyr, « qui connaissait sa manière de servir », disponible en 1820, il attendait quelque dédommagement d'un roi « loyal, modéré, prudent » et qui se montrait personnellement

(i) Relation de la campagne de i8i5 par Delort.

(2) Delort au ministre. Orléans, la juillet i8i5. Paris. 26 octobre iHi5.

(3) Delort au ministiv de la guerre ('lermont-Tonnerre, 9 décembre 1824 et sans date (Minutes).

plein (( d'estime, d'intérêt et de la plus aimable bonté » pour les officiers généraux de l'ancienne armée (*).

La mort de Louis XVIII relégua Delort au fond de sa province. « Un nouveau ministre de la guerre, parvenu sans titre à un emploi aussi élevé, » mit subitement à la réforme (c par raison d'économie » cent cinquante généraux de la Révolution et de l'Empire. Delort fut l'une des victimes de Clermont-Tonnerre (2). (c Traité comme invalide dans la vigueur de l'âge », ce fut à son cher

(1) Brevet de commandeur de la Légion d'honneur pour le baron Delort. Château des Tuileries, lo février 1818. Original. Parchemin. Sceau du grand chancelier. — Delort au ministre de la guerre Gouvion Saint-Cyr, Arbois, i5 janvier 1819 : « Nommé général de division seulement le 26 février 1814. après la bataille de Montereau, où ma brigade de cavalerie légère avait rendu un service très important, je devais craindre que l'ordre d'ancienneté n'arrivât pas jusqu'à«ioi dans la nouvelle organisation de l'étatmajor de l'armée... Je perds donc. Monsieur le maréchal, tout espoir d'être utile, puisque me voila dans la classe des non disponibles et que celle des disponibles est assez nombreuse pour fournir longtemps et bien au delà des besoins réels pour le service actif. Mon zèle et surtout le désir de servir mon pays doivent me faire souffrir de me trouver dans une semblable position, tout en reconnaissant que Votre Excellence n'a pu mieux faire dans les circonstances actuelles » (Minute). — Gouvion Saint-Cyr à Delort. Paris, 26 janvier 1819. — Delort fut définitivement maintenu en jouissance du traitement de non activité à partir du 1" juillet 1818 (Décision du ao juillet 1819). — Odes d'Horace, préface de Fauteur, p. 17. Delort conserve cette appréciation sur Louis XVIII dans la 2» édition, et il ajoute dans une note : « Toutefois la modération du roi sut tempérer ce pouvoir presque absolit, et sa prudence maintint dans le calme le parti insensé qui aspirait à la contre-révolution » (11. p. 336).

(2) i«r décembre 1824. — « Nous supporterons sans nous plaindre, » écrivait Delort à Clermont-Tonnerre, le 9 décembre 1824, « le sacrifice qui nous est imposé, s'il tourne réellement au profit de l'Etat, et si, comme vous daignez me l'annoncer, \\ n'a point d'autre cause qu'une indispensable économie Nous pouvions souhaiter cependant que la mesure qui nous est appliquée eût été prise indistinctement sans acception de personnes et uniquement déterminée par l'âge et le nombre d'années de services et de campagnes. Elle eût, ce semble, été plus juste et très impartiale. J'ai été assez heureux, ainsi que ceux de mes braves compagnons d'armes qui subissent le même sort, de commander des troupes qui, quelquefois, ont obtenu des succès décisifs, et puisque nous avions encore la force et la volonté d'être au besoin utiles au roi et à la patrie, ce ne peut être qu'avec une véritable affliction et bien malgré nous que nous en perdons Tespoir. »

poète Horace, « à raiinable philosophe » qui a attendrit et charma sa jeunesse, » qu'il demanda une consolation contre Tinjustice des hommes. 11 traduisit les Odes en vers français. Œuvre doublement périlleuse. Mais Delort écrivait pour lui seul, « sans autre dessein que d'occuper ses loisirs ». Il refusa longtemps de donner à son ouvrage quelque publicité. La première édition était sous presse au moment de la révolution de juillet. Elle ne parut qu'en i83i, chez un imprimeur d'Arbois. L'auteur ne livrait pas sou nom, il signait du titre qm lui avait été le plus cher, « un ancien général de division de la Grande Armée (*). » Même après le succès de la première édition, il voulut se recommander des appréciations de ses amis M. Genisset, professeur de littérature latine et doyen de la faculté des lettres de Besançon, et Charles Nodier, dont il publia les jugements en tête de sa traduction (").

L'avènement de Louis-Philippe lit rentrer Delort dans la vie active. Dès les premiers jours du nouveau règne, il fut nommé, à Marseille, au commandement de la 8® division, stationnée dans la région comprise entre le Rhône et les Alpes, depuis Avignon et Draguignan jusqu'à la mer (^).

(i) Odes d'Horace y préface de l'éditeur , p. 8. *

(a) Odes d'Horace, I, pp. xxxvii-xlviii.

(3) 6 août i83o. — Delort au minisire. Lyon, y août i8!io (Arch. jfuerrc). Delort l'ut recommandé^ à son insu, au général Gérard jiar Tiiii de ses anciens officiers du a4' dragons, le lieutenant Lasserre. A la date de la lettre de M. Lasserre (7 août), Delort était déjà nommé : « Je vois par les Journaux la nomination de plusieurs généraux de l'ancienne armée à différentes fonctions, sans y voir figurer le nom d'un de nos braves, mais modeste, qui cependant mérite par son instruction et son caractère de l'emploi dans notre nouveau gouvernement. Le lieutenant général Delort, retiré à Arbois (Jura)^ mis à la retraite par l'ex-ministre Clermont-Tonncrre, devrait par son dévouement à la patrie et à la liberté être mis en activité de service. Ce général est aussi bon administrateur (fue vaillant

II entrait dans un pays qui avait été, en i8i5, le théâtre de nombreux massacres. Il réussit à prévenir les troubles et à s'attirer la confiance et Taffection par sa modération et le soin qu'il apportait partout de fréquenter Télite de la population. Ce service fut reconnu par le titre de grand officier de la Légion d'honneur réclamé pour Delort au lendemain de Waterloo (*).

Cependant ses concitoyens du Jura venaient de lui donner, aux élections de i83o, le mandat de député. Ils le lui renouvelèrent trois fois. Au commencement de i83i, Delort se démit de son commandement pour siéger à la chambre. Mais, presque au môme moment, la guerre menaçait d'éclater avec les puissances continentales. Les garnisons de la frontière furent renforcées, deux classes appelées sous les drapeaux. Delort fut chargé de l'inspection générale de trois divisions et nommé membre de la commission de défense du royaume On lui attribua la frontière* du Jura. Plusieurs restaurations importantes furent exécutées à la suite de ses rapports. Il décida la construction du fort des Rousses.

En même temps, le roi lui confiait le commandement de la 3"" division militaire (*), Cette divi-

militaire. Je vous prie, mon g-éiiéral, (rexcuser un ancien olîicier du q4® rég^iment de drug^ons qui l'ut pendant dix ans sous les ordres de ce g"énérai en Italie et en Espagne, et qui n'a cessé de Tadmirer pour sa bravoure et pour son activité. Ces{ en qualité de Meuaien et dans le grand désir que j'éprouve de voir les emplois occupés par de grands caractères que je me pej?niets devons désigner ce général qui ignore totalement celte démarche de ma part » (Arcli. guerre).

(i) Ordonnance royale du i8 octobre i83o.

(2) Démission du commandement de la 8» division, janvier i83i ; chargé de Tinspection générale des .V, 6% iS*^ divisions, 17 mars; appelé au commandement de la '5« division, avril {Fastes de la Légion d'honneur, p. a57). Pour ses fonctions de membre de la commission de défense du royaume. Odes d'Horace, II, p. 4^4- Eloge de Delort, p. ;. Le comte d'Anthouard, vice-président de la comniissitm, à Delort. Paris, 3i mars i83i.

sion, la plus considérable de toutes celles de la frontière de l'Est, se composait de sept régiments d'infanterie, huit de cavalerie, deux d'artillerie, un du génie ('). Delort revenait à Metz, Tune des garnisons de sa jeunesse. Le maréchal Canrobert le vit à cette époque. Il était lui-même lieutenant au 4;/^ de ligne à Longwy. C'était à une revue de toutes les troupes et de toutes les gardes nationales de la Moselle, passée dans Tîle Chambière par Louis-Philippe. « L'armée comptait une vingtaine de mille hommes et la garde nationale plus de trente mille ; il y avait cinq régiments de cavalerie et plus de cent pièces d'artillerie admirablement attelées. Toutes ces troupes étaient sous les ordres directs du général Delort, le héros des guerres d'Aragon et de Catalogne. C'était lé type du vieux dragon d'Espagne, de ces dragons dont les Espagnols avaient si peur et qui s'immortalisèrent à leur rentrée en France dans la campagne de 1814. Il était grand, puissamment charpenté, avec une figure mâle de paysan, des cheveux blancs, drus et hérissés, le nez en l'air, une large mâchoire et un menton non moins large ; ses oreilles étaient encadrées d'une paire de favoris coupés court, comme les portaient sous l'Empire les dragons et les grenadiers à cheval qui n'avaient pas de moustaches. Il avait une voix de stentor. C'était un homme énergique et plein d'autorité sur les troupes. Comme beaucoup de ses camarades.

(i) aôc et 53" régiments de ligne à Metz. 3-« à Nancy, io« à Phalsbourg, 47« à Longwj', i3" léger àThionville, 17» léger à Nancy ; a*, 3% 6* cuirassiers à Lunéville, 7e à Nancy ; ;• dragons à Epinal : a« lanciers à Sarreguemines, 4« à Thionville : 5' hussards à Sarreguemines ; a» et 9» d'artillerie, a" génie à Metz (Etat des troui)es qui sont dans les 3", ;V, 6% ;«. S", 9'. i8«' et 19* divisions militaires).

ïci^^^^lr^t^I.-,^

ce! vieux sabreur récitait des odes d'Horace et faisait même des vers. Il nous présenta au roi et

nous fit défiler La garde nationale, composée

imiquement d'anciens soldats, avait lin aspect véritablement martial. Elle étonna surtout les étrangers venus d'outre-Rhin. Ce fut pour eux une révélation de voir surgir du néant une armée disciplinée et enthousiaste. Durant les trois heures que dura la revue, les gardes nationaux ne cessèrent de pousser des cris frénétiques. Cet enthousiasme, je l'appris .plus tard, eut son écho au delà du Rhin ; les cours de Vienne et de Berlin en furent fort impressionnées, et leurs projets et leur attitude se modifièrent en conséquence (*). »

Le conflit des Grenoblois avec un régiment de la garnison, le 35^ de ligne, appela bientôt Delort à une nouvelle destination. Grenoble relevait de la 7® division militaire, dont le chef-lieu était Lyon ('). A la suite d'une transaction intervenue entre les représentants de la ville et le général Hulot, commandant la .7^ division, le 35® sortit de Grenoble Ç). Le gouvernement refusa de « consacrer une espèce de capitulation honteuse pour le pouvoir et funeste pour l'avenir » (^). Delort fut

(i) Maréchal Canrobert, Souvenirs et conversations {Revue des Deux- Mondes, 1898, I, p 283). Germain Uapst, Le maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle, 6» édition (Paris, 1904), I, p. i55. Le maréchal duc de Trévise à Delort, après l'inspection de la ^ division, Strasbourg, 17 décembre 18.S1.

(a) La 7* division militaire était formét^ de huit régiments de ligne stationnés à Lyon, Grenoble, Romans, Montélimar et Embrun, deux régiments de dragons à Lyon et un régiment dartilierie à Valence (Etat des troupes qui sont dans les 3^, 5c, &\ 7% 8*, c^', i8* et 19» divisions militaires).

(3) Arrêt de la chambre d'accusation de la cour royale de Grenoble du 17 avril i832 (Grenoble. Imprimerie E. Allier. Avril i83a). Valois, La conduite de Grenoble, l'aflaire du *i5« en i832 (Grenoble. Dupont. 1886). Ernest Girard, Ephèmèridcs arboisiennes {L'Abeille jurassienne, }ouviin\ de l'arrtuidissement de Poligny, a8 avril, 19 mai, 2 et 9 juin i8<)5).

(4) Ge sont les termes employés par Casimir Péricr.

revêtu du commandement supérieur de la 7** division, avec les pouvoirs, militaires les plus étendus et l'ordre de partir sur-le-champ pour Lyon et de là pour Grenoble (*). Il arriva porteur des ordres les plus sévères, de Casimir Périer, alors président du conseil, et de Soult, ministre de la guerre. « Il faut que le 35** obtienne satisfaction, c'est le mot. » On lui recommandait cependant de ménager l'esprit de la population. « Elle est vive et animée, mais elle n'est pas factieuse ; elle est seulement tourmentée par une poignée d'agitateurs... C'est à votre habileté, à l'évidence de vos bonnes intentions à réveiller les sentimens honnêtes de la grande majorité. D'un autre côté, assurez-vous des forces nécessaires pour appuyer l'exécution des mesures prescrites, de manière à éviter toute collision. Choisissez vos moyens, saisissez l'à-propos ; que tout le monde reconnaisse là un acte de force, non pas de violence. \e prenez conseil que des instructions du gouvernement et de votre caractère qui nous est connu ("). » Delort fit appel à la générosité politique des citoyens de Grenoble, à leur esprit d'équité. « Les soldats français », disait-il dans une proclamation^ « ne sont-ils pas aussi les enfants de la patrie ? Eh quoi ! les pères

(i) Oi*dre et iiistruclions du ministre à Delort, 17 mars i832. « Je prescris impérativement au jfénérdi Delort de fairo rentrer le 35' régiment dans Grenoble, avec les forces nécessaires pour empêcher toute espèce d'opposition » (Le ministre au général Hulot. Même date).

(q) Instructions conlidentieltes de Casimir Périer à Delort. Paris, 21 mars i832. — K Je ne puis trop vous réitérer que le 36» régiment, dont la conduite a été parfaite à Grenoble^ d'après tous les documents qui nous sont parvenus, doit y être rétabli... Vous devez aussi déclarer hautement que cette convention est comme non avenue, à quelque titre qu'on veuille la considérer... Ne perdez pas de vue que la moindre hésitation pour réhabiliter rhonneur du 36« et le rétablir immédiatement dans Grenoble^ pourrait produire les conséquences les plus fâcheuses » (Le ministt*e à |3elort. 22 niars i8'i2).

de famille satisfont-ils à la rigoureuse loi du recrutement pour que leurs fils, dévoilés à la défense intérieure et extérieure de l'État, soient tous les jours exposés impunément aux plus intolérables insultes ? (*) »

Le gouvernement avait rassemblé à Grenoble des renforts appelés de tous les points de la 7® division, Lyon, Valence, Gap, Vienne, Romans. Delort s'efforça d'alléger les charges de l'occupation militaire, en dispersant une partie de ces troupes dans les environs de la place (*). Il appuya sur la nécessité de retirer le 35® Ç). Si ce conseil avait été suivi, il aurait épargné au régiment la fameuse conduite que les Grenoblois lui firent après la mort de Casimir Périer. Delort se fit apprécier en haut lieu par sa manière tout à la

(i) Ordre du jour de Delort. Grenoble, 9 avril i83a.

(2) « J'approuve la disposition que vous avez prise de placer de& troupes dans les environs de la place, afin de diminuer les charges que le logement de la troupe impose aux habitans » (Le ministre à Delort. g^vril i832).

(3) « Le 35' doit être maintenu à Grenoble jusqu'à nouvel ordre » (Le ministre à Delort. Paris, 27 mars i832). « Quant à la proposition que vous me faites de donner une autre destination au 35» régiment, on né peut encore y songer. (Quelque inconvénient qu'il y ait de le maintenir dans la place de Grenoble, il doit y rester ; et quand il y aura lieu de l'en retirer, je vous adresserai des ordres pour le faire partir » (Le ministre à Delort. 3i mars). « Quant au 35* régiment de ligne, je vous ai déjà fait connaître que très certainement sa destination serait changée ; mais je crois que le moment n'en est pas encore venu, et je me réserve d'en donner l'ordre quand il sera tems » (Le ministre à Delort. 6 avril). « Je pense comme vous que le 35« ne doit quitter Grenoble que pour venir à Paris auprès du Roi, et j'ai la certitude que cette récompense de sa bonne conduite lui sera infailliblement accordée ; quant au moment où ce changement devra avoir lieu, je pense, mon cher général, que votre demande l'influencera considérablement » (Ferdinand-Philippe d'Orléans à Delort. Tuileries,

10 avril i832). « Il vaut mieux établir les troupes en cantonnement dans les communes voisines, en ayant soin de maintenir jusqu'à nouvel ordre le 35" régiment de ligne en entier à Grenoble » (Le ministre à Delort. 12 avril). « Je vous ai fait connaître par une lettre du i»-»" de ce mois quelle devait être la composition de la garnison de Lyon et de celle de Grenoble.

11 n'est rien changé à ces dispositions, et le 35* régiment doit toujours rester à Grenoble iusqu'ii de nouveaux ordres de ma part » (Le ministre à Delort. i3 avril).

~ IIU -

fois prudente el très ferme et par les résultais qu'il obtint. Louis-Philippe navait jamais vu Delort, mais il était « entièrement satisfait » du « grand service » que le général rendait au gouvernement. Il lui fit proposer de l'appeler à la cour, avec les fonctions d'aide de camp du roi (*). Delort hésita. (( Vétéran de la Grande Armée, confiné pendant seize années consécutives, il soupirait après un repos que de pénibles campagnes et de graves blessures lui rendaient nécessaire. » Il se trouvait « bien vieux pour servir en qualité d'aide de camp » et complètement étranger à l'étiquette.

Le ciel ne m'a j)oint fait, cii mo (loiiiiani le jour, l'iio ànie compatible avec l'air de la cour.

Il avait aussi à « ménager les susceptibilités et les exigences de ses compatriotes, qui l'avaient appelé deux fois à l'honneur de les représenter à la chambre des députés ("). » Gela signifiait, entre autres choses, qu'il voulait continuer à parler franchement sur la politique extérieure de Louis-Philippe, en premier lieu sur l'abandon de la Pologne.

Quelques mois auparavant, le ministre des affaires étrangères Sébastiani « répondait avec un admirable sang-froid à la chambre élective, qui lui demandait solennellement des nouvelles de la capitale d'une nation héroïque : « L'ordre règne à ^ arsovie, et tout ira pour le mieux, si nous sommes sages. » Ces paroles « si peu dignes de la nation française et du peuple infortuné qui fut

(i) Le ministre à I>elort. a8 mars i832.

(a) Minute d'une lettre de Delort au ministre. Grenoble, a avril i85a, Molière, Le Misanthrope. Odes d'Horace y II, p. 4oa«

toujours notre plus fidèle allié, avaient consterné les députés ». Delort ne pouvait se défendre d'un sentiment pénible, en voyant a le roi national », ainsi que l'avait sacré « le peuple en délire », se rapprocher de l'Angleterre, préparer « la cordiale entente » et surtout affecter le respect des traités (( désastreux » de i8i5, « comme si la révolution de juillet, en effectuant un changement de dynastie, avait pleinement comblé les vœux de la France » Ç). Le roi ne se rendit pas aux prétextes allégués par Delort. Il ordonna en outre que son nouvel aide de camp demeurerait définitivement à la tête de la 7^ division (*).

(i) La réponse du général Sébastian! fut faite dans la séance du i6 septembre i83i. La version que le Moniteur en donne est tout à fait inoffensive et même insignifiante. Mais le Moniteur était le journal officiel.— Odes d'Horace, II, p. 367.— Delort « a présidé lui-même au bon accueil fait à Metz et dans toute retendue de la 3» division aux militaires jpo2onai5 ; il leur a donné des marques non équivoques de l'intérêt qu'il porte à nos anciens et fidèles alliés » (Notice sur Delort par un officier de Grenoble, p. 6). — « Il semble que, depuis la révolution de juillet, toute la politique de notre gouvernement s'est renfermée dans une déférence absolue aux volontés de la Grande- Dr etaff ne et dans le plus profond respect pour les honteux traités de i8i5 {Odes d'Horace, II, p. 338). C'est bien des Anglais que chacun de nous peut dire ; Timeo Britannos et dona ferentes (p. 395^. Je suis toutà-fait sceptique sur les démonstrations amicales des Anglais; elles cachent souvent des intentions perfides (p. 398). A l'ouverture de la session législative de i844> le discours du trône nous a certifié l'amitié sincère qui unit le roi des Français à la reine de la Grande-Bretagne, et la cordiale entente qui existe entre les deux gouvernements. Ainsi, et pour longtemps sont confirmées les espérances d'une paix stable ; car la paix générale, comme les Anglais affectent de le dire aujourd'hui, dépend de la bonne intelligence des deux nations du monde les plus civilisées et les plus puissantes. Mais où est la preuve de cette sincère amitié ? quels faits garantissent cette entente cordiale ? Il est inutile de démontrer que ces fidèles et chers alliés ne nous sont réellement connus que par des actes nuisibles et injurieux. En témoignage de l'entente cordiale, on cite, il est vrai, la visite de la jeune reine Victoria au château d'Eu, où le plus poli et le plus gracieux des souverains a reçu cette princesse avec la courtoisie et la magnificence de Louis XIV. Ne nous enorgueillissons pas, toutefois, de cette distinction. La reine d'Angleterre réservait de plus grandes faveurs à la Belgique^ où règne un prince anglais » (p. 357).

(a) Aide de camp par ordonnance du 20 avril i832. Nommé définitivement au commandement de la 7' division, par décision du 22 avril. Le ministre à Delort. 24 avril et i" mai i832.

Deiori fui certainement plus flatté que contrarié d'obéir. Mais il ne le fit que bien décidé à ne pas abdiquer le droit de manifester sa pensée sans contrainte. Il le montra bien dès Tannée suivante. Une querelle très vive qu'il eut avec le ministre de la justice interrompit pour la seconde fois sa carrière militaire. Delort avait agi à titre de député. Il refusa toute satisfaction, malgré les instances de Soult, toujours ministre de la guerre. Pour sauvegarder l'indépendance du représentant du peuple, il se démit de ses emplois d'aide de camp et de commandant de la y division. Il voulut être replacé dans la position qu'il occupait avant la révolution de i83o. Le roi lui-même le manda près de lui. Il ne put rien obtenir. Delort fut seulement mis en disponibilité (*). Quelques

(i) Delort avait recommandé, pour une place de conseiller vacante à la cour de Besançon, un magistrat que le garde des sceaux, M. Barthe, écarta, en raison de quelques antécédents politiques. M. Barthe en informa Delort. Celui-ci lui renvoya sa lettre avec une note mai^inale que le ministre de la justice trouva très oflfensante. « Je le lis appeler chez moi, » dit Soult dans son rapport au roi, « et pendant deux heures, je cherchai vainement à lui faire entendre que de sa part une réparation était devenue indispensable envers M. le garde des sceaux. 11 s'y refusa obstinément et m'écrivit immédiatement pour donner sa démission de tous ses emplois. » La letti*e de démission est du 26 mai i833. « Sur le compte qu'il était de mon devoir d'en rendre à Votre Majesté, » continue le ministre, « elle lit appeler le général Delort, et cette tentative de sa part fut aussi infructueuse que l'avaient été mes efforts. Cependant Votre Majesté retarda encore d'accepter la démission du général Delort. » Mais, l« 24 juin, Delort écrivait au ministre pour réitérer sa démission ; « Dès le moment où j'ai été certain qu'on imposait au général, exerçant des fonctions actives, la responsabilité de ses actions comme député, je me suis trouvé dans l'indispensable obligation d'offrir sur le champ la démission de mes emplois militaires. L'honneur, les devoirs, l'indépendance du député me commandaient cette résolution. » 11 réclamait le titre ofticiel constatant l'acceptation de sa démission : « La session de i833 touche à sa fin et je n'attends plus que ce titre pour retourner dans ma résidence. » Si celte démission avait été immédiatement accordée, « je ne serais pas forcé de vous réitérer encore la manifestation de mon vœu alln d'être replacé dans lu position où j'étais avant la glorieuse révolution de i83o. Vous concevez, Monsieur le maréchal, que cette position est désormais la seule qui me convienne, i» Le aS juin, le ministre faisait son rapport au roi. « Je me vois à regret, » concluait-il, « dans l'obligation de proposer à Votre Majesté

mois plus lard, Louis-Philippe le rappelait (*). A Tavenir, nul n'osa plus imposer à Taide de camp du roi, « au général exerçant des fonctions actives, la responsabilité de ses actes comme député. » Il put soutenir les droits des légionnaires de la vieille armée, créanciers de l'arriéré de leurs pensions de i8i4 à 1820, avec d'autant plus d'énergie qu'il renonça lui-même à ce qui lui était dû, pour accroître sa liberté de discussion (*).

En i836 fut établie la commission chargée de reviser et de compléter le travail relatif à l'organisation de la défense générale du royaume. Delort en fît partie jusqu'à la dissolution de cette assemblée, quelques jours après le traité de Londres, La question la plus importante était la construction des forts détachés, que le gouvernement jugeait nécessaire à la défense de Paris. Delort, quatre ans auparavant, avait coopéré à la construction des forts détachés de Lyon. Il fut un de ceux qui votèrent le projet, malgré l'opposition qui le représentait comme élevant autour de Paris de redoutables bastilles. Il n'eût pas été aussi favorable à l'établissement de l'enceinte continue.

d'accepter la démission de l'un et l'autre emploi offerte par le général Delort, Il demande en outre à être replacé dans la position de retraite où il se trouvait avant la révolution de i83o. Mais cet officier général n'a point atteint la limite d'âge fixée par l'ordonnance du 5 avril iSSa et paraît exempt d'inlirmités ; il possède d'ailleurs un mérite militaire incontestable et il a donné dans le commandement des 8% 3* et 7* divisions militaires^ les preuves les plus irrécusables de son dévouement au trône constitutionnel. Il pourrait donc, par la suite, rendre encore d'utiles services et je me bornerai à l)roposer à Votre Majesté de le mettre en disponibilité. » Le roi approuva les conclusions du rapport. La démission de Delort l'ut acceptée le i"' juillet (Arch. guerre). Gpr. Fastes de la Légion d^honneur, p. aS;.

(i) Décision du 11 mars 18^4. Le ministre à Delort. 12 mars.

(2) Pétition des membres de la Légion d'honneur à la chambre des députés. Décembre i832. Réclamation de Messieurs les membres de la vieille Légion d'honneur, créanciers de l'arriéré de 1814 à 1820. 17 janvier 1833. J. Lebœuf à Delort, grande chancellerie de la Légion d'honneur, ai février i835.

« On a (lit, eu Ihèsc générale », éerivail-il vers 1844^ ^< ^t cette assertion ne peut être contredite, que le soldat français était celui dont le courage avait le moins besoin d'être rassuré par des remparts. C'est en rase campagne que doit briller ce courage plus impétueux, plus individuel, si je puis m'exprimer ainsi, et secondé par l'adresse, l'intelligence, l'agilité, la vivacité ; c'est là qu'il a obtenu et qu'il obtiendra toujours ses succès les plus décisifs. Couvert par des murs, il perd évidemment les avantages réels dont la nature Ta doué ; protégé par des forts, il n'est ni plus brave, ni plus redoutable qu'un Anglais ou qu'un Autrichien... La réunion de la Belgique à la France, en reculant nos frontières du nord, pouvait nous dispenser de la construction des doubles fortifications de Paris... Ainsi l'imp ré voance d'un avenir même prochain, non moins que la prudence poussée jusqu'à la pusillanimité, ont pour les 'peuples des résultats aussi tristes et aussi désastreux que les actes d'une témérité audacieuse (*). »

Louis-Philippe récompensa les services du vieux général en l'élevant à la dignité de grand croix de la Légion d'honneur et en le créant pair de France ("). Delort, dont l'activité semblait croître avec l'âge, partagea son temps entre son service près du roi, les inspections générales, les missions, les séances des commissions et de la haute chambre et la pré-

(i) Le traité de Londres est du i5 juillet 1840. — • Odes d'Horace, U, pp. 424, ss. Lettre du ministre prononçant la clôture des séances de la commission. 18 juillet 1840. Lettre du comte d^Anthouard à Delort lui notiiiant la décision du ministre et lui ti*ansmettant les témoignages de salisfaction du roi pour la part prise par lui aux longs et importants travaux de la commission. Juillet 1840.

(a) Grand croix par ordonnance du 3o mai 1837. Pair de France par ordonnance du 3 octobre de la même année.

paration d'une nouvelle édition de ses odes d'Horace (^). Il trouvait encore des loisirs pour rimer, à toute heure et en tout lieUj aux Tuileries, à Neuilly, dans son habitation de Verreux près d'Arhois, dans son château de Vadans, a la mémoire de son empereur, en l'honneur du général Bachelu, un héros de Waterloo, de son curé, l'abbé Plumey, et de bien d'autres, des petits vers qui n'étaient pas dédaignés. Toujours jeune d'esprit et de cœur, il dut être fort surpris lorsque la limite d'âge l'atteignit (^). Il reprit le chemin d'Arbois. Il mourut à Verreux le 28 mars 1846. Il s'était choisi dans le donjon de Vadans « une sépulture guerrière digne d'un vieux soldat, » C'est là qu'il repose auprès de sa fille unique morte dix années avant son père. Delort avait supporté ce malheur avec la « philosophie chrétienne » qui lui était habituelle (').

Durant sa longue carrière, Delort se montre avant tout « un homme de devoir et d'honneur )).

(i) Inspection de l'École de Saint-Cyr. Lettres du ministre de la guerre des i3 et i6 décembre i834. Président du jury d'examen des élèves de rÉcole de Saint-Cyr par décision du ministre de la guerre du ii juillet 1837. Inspecteur général pour i838 de l'École de Saint-Cyr.

(2) Il fut placé dans la section de réserve à compter du 17 novembre 1841.

(3) M"'" Paupe à son neveu le général Delort. Verreux, 22 mars i836. Une liasse portant ce titre écrit de la main du général : Adrienne, 26 février i836. — Henri Bouchot, La Franche- Comté (Paris, 1890), p. aïo. — Le nom du général Delort est inscrit sur l'arc de triomphe de l'Étoile. J'ai cité la gravure représentant la charge du 9* dragons à Austerlitz. Langlois a peint, en 183^, un tableau du combat de Castalla, qui est au château de Versailles. Lea galeries historiques du palais de Versailles en donnent une reproduction dessinée par Girardet et gravée par Dieu (VI, série VIII, section IV). Cpr. le texte dans l'ouvrage portant le même titre (Paris, imprimerie royale, 1840), V, p. j6. Le portrait du général a été gravé par Belin d'après Pointurier (Lith. Pointurier p. et f à Dôle). Il existe deux autres portraits. L'un, en lithographie, édité à Paris par Rosselin, est de (irégoire et Deneux, d'après Legrand. L'autre, sans nom d'auteur, est un beau fusain conservé à la bibliothèque d'Arbois. Le général est assis, accoudé sur une table couverte de papiers. L'un d'eux porte ces trois noms : d Sagonte, Castalla, Montereau ».

11 ne serait pas Arboisîen, s'il n'avait Pesprit frondeur et la tête chaude. Mais,

Quoiqiio vif^ pétulant, il a lo cjvuv 1res bon.

Et toutes les séductions d'un homme du monde aimable et enjoué font valoir ses qualités naturelles (i). Soldat, il joint à une intrépidité renommée dans un temps si fécond en braves toutes les

(i) « Versailles, ao juillet 1806. Votre aimable lettre, mon cher colonel, nous a fait a tous le plus sensible plaisir ; j'ai reconnu dans cette attention et la bonté de votre cœur et votre exactitude parfaite a remplir toute espèce d engagement. Jouisses pleinement de la satisfaction d'avoir emporté les regrets sincères non seulement du corps entier que vous avez si bien régénéré, mais de tous ceux qui ont eu l'avantage de vous connoitre ; j'ai vu peu d'hommes a votre âge réunir aussi complettement les suffrages ; c'est a qui rendra le plus de justice a vos talents, a votre bravoure, a l'art de vous faire craindre, aimer et respecter. D'autres sattachent a la grâce de votre esprit, l'agrément de votre société, ce ton de gaieté, d'aisance, de discrettion et de réserve que vous savez concilier, et qu'il est si rare de retrouver aujourd'hui. A tout cela que j'écoute avec plaisir, je me permets quelquefois d'ajouter deux observations. C'est que je n^ai jamais connu personne, qui, lorsqu'il est question d'obliger, sut y mettre autant d'empressement, de prévenance, de zèle et d'activité, et que l'e^ccellence de votre ame vous prévient si favorablement pour les autres que vous n'y voyez que les qualités louables et que jamais je ne vous ai oui dire, de qui que ce soit, un seul mot qui ne fut a son avantage. Voila, mon cher compatriote, ce que nous nous sommes dit plusieurs fois depuis votre départ et cela dans la sincérité de notre cœur. Si je vous le répète, ce n'est point à titre de complimens, mais comme un encouragement et un hommage qui vous est du » (M. Pierre à Delort).— « Un abord facile, une bienveillance soutenue, une politesse exquise, beaucoup de noblesse dans les manières, sans raideur et sans ostentation, un langage et des habitudes qui faisaient rejeter l'idée qu'il avait, pendant plus de vingt années, habité les camps, le voilà tel que nous l'avons toujours connu. 11 était d'une grande vivacité, d'une promptitude qui s'indignait de toutes les lenteurs, de tous les obstacles ; mais ces mouvements, rapides comme l'éclair, en avaient la durée ; la bonté de son cœ»ur le ramenait aussitôt à la modération, et s'il s'apercevait qu'il eût causé la moindre peine, il se le reprochait et il en sollicitait l'oubli avec la plus honorable franchise. Parlerai-je de cette obligeance de tous les instants, de cette haine de l'injustice, qui ne lui laissait prendre aucun repos qu'il n'en eût sollicité et obtenu le redressement, si quelque moyen de la réparer lui était offert, de cette exactitude à répondre à toutes les demandes qui lui étaient journellement adressées? Jamais une semaine entière ne s'écoulait avant que sa réponse eût été expédiée, et si les désirs du solliciteur n'avaient pu être satisfaits, avec quelle délicatesse il savait adoucir l'amertume du refus qui paraissait l'affliger autant que celui dont les demandes étaient rejetées » (Eloge de Delort, p. 9) !

petites et les grandes vertus militaires, d'autant plus méritoires chez lui qu'il les a conquises sur une nature libre et ardente. Il a la patience, la persévérance, le sang-froid, la discipline surtout, qu'il veut aussi austère que celle des légions romaines.

Chef de corps ou général, Delort fut peut-être supérieur à la situation que lui firent les événements. Il remplit le plus souvent des fonctions au-dessus de son grade. Il avait la charge et la responsabilité sans posséder le titre. Ses aspirations étaient élevées. Il aimait la gloire, et cela paraissait, au dire de ses contemporains, dans son attitude et sa démarche. On ajoutait, il est vrai :

Mais cet air de grandeur est un air naturel.

Il avait pris pour modèle l'une des plus nobles figures des guerres de la Révolution, Joubert, tué à Novi, dont il prononça l'éloge funèbre, en l'an VIII, dans le temple décadaire d'Arbois. Certains traits du caractère de Joubert l'avaient frappé, la vigilance et l'attention dans toutes les occasions même secondaires, le bouillant « courage d'Achille » au service de « la prudence et de la sagesse de Nestor » ('). Delort imite Joubert. C'est par l'audace et la rapidité de ses mouvements qu'il a réalisé les entreprises les plus extraordinaires et les plus dangereuses, tout en épargnant la vie de ses hommes. Son emportement est habileté. Il doit tous ses succès à la furie calculée de ses attaques. Delort a toutes les préoccupations généreuses

(I) Éloge de Joubert (P. 1)., p. iC).

de Joubert , la bonté pour les populations paisibles, parce que « la gloire dans la paix, c'est l'amour des peuples », la déférence pour l'adversaire malheureux. Il la recommande à ses hommes :

Pour les vaincus toujours nioulroz-vous niaguaninn's, Et du sort des rombats respectez les victimes,... Vous trouvant au combat impétueux, terribles. Mais, après la victoire, humains, doux et sensibles ^').

Les cinq années que Delort passa au 22® de cavalerie, les six ans pendant lesquels il commanda le 24^ de dragons, avaient fait de chacun de ces régiments une famille unie par « Tamitié la plus tendre. » Il veillait avec « une sollicitude paternelle » au bien-être et aux intérêts de ses subordonnés, se faisait importun pour leur obtenir les récompenses qu'ils pouvaient légitimement prétendre (^). Castellane se souvint toujours de la bienveillance dont il avait entouré ses débuts. « Une ordonnance parue au Moniteur du 4 octobre (1837) nomme cinq pairs, au nombre desquels je me trouve, ainsi que le baron Delort, député, lieutenant général. J'ai été sous-lieutenant dans son régiment, le 24^ dragons, en 1806. Il a été parfait pour moi comme colonel ; je lui en conserve une véritable reconnaissance ('). » Lorsqu'un

(I) Moncey à Delort. Milaii^ 23 mars iHoi (P. 1)., a4). Kpître au a4" ^9i^iiient de dragons par son colonel (P. D., p. 59).

(a) Dissolution du 32« régiment de cavalerie. Bourg. 2 pluviôse un XI (P. D., p. 39, n. 4) Extrait du registre des délibérations du conseil d'administration du 24* régiment de dragons. Lérida. 8 septembre 181 1. Suchet à Delort Valence, i5 février 1812 (P. D., 65). Delort au ministre. Fuentc la Higuera^ 24 octobre 1812 (P. D , ^5). V. enlin une correspondance entre Lacépède et Delort qui demande l'admission dans la Légion d'honneur du maréchal des logis Ladoux et du dragon Guny, tous deux du 24» dragons. Lettre de Lacépède du 18 octobre 181 1. Delort répond le 10 novembre, écrit de nouveau le 12 septembre 1812 et le 21 mai 181 3.

(3) Maréchal de Castellane, III, p. i3o.

acte de répression était devenu nécessaire, il se sentait tout heureux si le coupable ne lui gardait pas rancune. « Je suis au comble de mes vœux, mon cher abbé, » écrivait-il de Saluées, en Fan X, H un ami d'Arbois, «les officiers du régiment dont les intérêts particuliers avaient été lésés, ont fait des démarches pour se rapprocher de moi, et vous ne devez pas douter que je n'y aye répondu avec franchise, loyauté et sincérité. L'ordre, l'union et la concorde vont renaître et je vais faire tous mes efforts pour rétablir parmi nous la parfaite harmonie (*). » Delort pensait que la fraternité entre les soldats, leur confiance affectueuse dans les chefs, en un mot l'esprit de corps, au sens le plus élevé de cette expression, voilà ce qui fait une troupe d'élite. De son côté, il était sûr du corps qu'il commandait. Il en attendait tous les efforts et tous les succès. Après Waterloo, il parle avec orgueil de son « invincible cavalerie ». Il est persuadé que, mieux employée par les grands chefs, elle aurait pu, à elle seule, rétablir les affaires Q).

(i) « Outre rofficier que j'ai annoncé à la famille », continue Delort, « vous en recevrez un second du grade de capitaine. Abstenez-vous de parler devant lui de ce qui s'est passé au régiment, car il est du nombre de ceux sur lesquels la réforme des abus a pesé. Vous lui ferez donner ma chambre comme à l'otficier le plus élevé en grade, et celle d'Auguste au lieutenant qui lui est adjoint pour le recrutement. Recommandez qu'on tienne les appartements prêts et que ces officiers soient traités avec les plus grands égards. Je vous prie de leur faire compagnie assidue et de leur faire aussi les honneurs de la maison. Faites leur boire du bon vin et procurez leur tous les amusements qui dépendront de vous {Le général Lecourbe, p. 566).

(2) Relation de la bataille de Waterloo par Delort (P. D.. pp. i55, i58). « C'est le défaut habituel de plusieurs généraux », dit encore Delort dans sa relation de la campagne de i8i5, « de mal employer, d'employer trop tôt la cavalerie, même celle d'élite, de la faire agir indistinctement dans toutes sortes de terrain, de l'exposer imprudemment à des obstacles insurmontables, de la prodiguer, si je puis m'exprimer ainsi^ en pure perte, enlin de ne pas savoir la tenir en réserve, ou pour porter un coup décisif, ou pour réparer un échec, ou pour compléter, à la fin d'»ine journée, tous les avantages obtenus jïar l'infanterie ».

Ce qui distingue aussi Delort, c'est qu'il se place dans le premier rang parmi les généraux de FEmpire lettrés ou savants, intelligences vraiment universelles, qui honoraient leur pays à la paix comme à la guerre. Il est amateur de bonne littérature, auteur lui-même, historien, philosophe, critique de lettres, poète. Il donne à l'étude le temps que ne réclament pas « d'assidus et pénibles devoirs, » car jamais il ne laisserait le lettré prendre le pas sur le soldat (*). a En marchant à rennemi, » dit Fun de ses biographes, « nos soldats étonnés l'ont vu, le livre à la main, oubliant les dangers qu'il allait courir {^). » Si cela est vrai, on était encore loin du champ de bataille, et, toutes les dispositions prises avec le soin le plus exact, Delort cherchait à donner de l'assurance à ses hommes.

Dans ses préférences littéraires et dans ses œuvres, Delort n'oublie pas davantage qu'il est soldat. Admirateur érudit des auteurs du siècle d'Auguste et du « grand siècle », « la langue d'Horace et de Virgile lui était aussi familière que celle de Racine et de Fénelon. Leurs textes lui étaient tellement présents qu'il pouvait, à chaque instant, en réciter de longs passages et que souvent dans la conversation il y puisait des citations pleines de justesse et d'à propos ('). » Voltaire était, après Horace, son auteur de prédilection. Il lui en voulait peut-être un peu d'avoir été « le flatteur des rois ». Mais Voltaire « n'était pas né républicain. Ces indignes flatteries servaient à faire passer des vérités utiles. Il frottait de miel les bords du vase qui contenait

(i) Odes d'Horace, p. 485. — (2) Elof{e de Delort, p. 5. (3) Eloge de Delort, p. 10.

la liqueur amère (*). » Cette admiration de Delort pour l'ancienne école, cette affection réservée aux « divins auteurs qui, depuis sa tendre jeunesse, étaient Tobjet d'un culte religieux, » ne sont pas seulement les effets de l'éducation. Le genre classique est celui qui convient le mieux au tempérament du militaire par la discipline imposée à l'esprit, la justesse, la logique et la simplicité des idées, l'héroïsme des sentiments. Si Delort parait faire une exception pour les fictions nébuleuses d'Ossian, c'est bien sans doute parce que Napoléon prend lui-même plaisir aux « chants héroïques de ce barde écossais (*). » Mais les romantiques, qui n'ont pas cette excuse, l'étonnent et l'exaspèrent. De Victor Hugo il n'a voulu lire qu'un seul ouvrage, l'ode à Napoléon intitulée « Lui ». Il ne peut se tenir de crier « garde à vous » à « la belle jeunesse de France. » L'auteur est faux, outré, « obscur, pompeux ». Les vers de « cette ode prétentieuse tombent dans le burlesque en aspirant à la sublimité. » Telle strophe est « un véritable pathos, » telle autre « ce que Voltaire appellerait du galimatias double, c'est-k-dire inintelligible pour tout le monde et pour l'auteur lui-même ('). 7) L'ancien dragon d'Espagne retrouve l'ardeur de sa jeunesse pour charger le chef des « mirmidons romantiques, » et le « culbuter de ses échasses (*). »

(1) Odes W Horace^ p. ^y^y.

(2) L'ombre d'Aiiriibal sur les ruines do Sagonte (P. 1)., p. 91, 11. 1).

(3) La quinzième et la dixième stroplie (Remarques critiques sur l'ode de Victor Hug'o intitulée « Lui »).

(4) Le goût, ce llambeau de l'esprit,

Ne rend pas le talent timide :

Sans lui point de durable écrit :

Et nos mirmidons romantiques.

Dédaigneux des règles de l'art, De leurs échasses poétiques (Culbuteront comme Ronsard

(Aimé Deloy, Epître familière à M. Delort, Odes d'Horace, p. i3, 1, p. x)

La littérature est donc pour Delort un peu comme une dépendance du métier des armes.

11 développe avec complaisance la comparaison entre la tragédie qui se joue au théâtre et le drame qui se déroule sur le champ de bataille (»). A ses yeux, c'est le propre de la. guerre heureuse de stimuler la poésie : « Je ne doute point que les éclatantes victoires des Romains n'aient porté au plus haut degré de perfection le talent d'Horace. La prospérité et la gloire élèvent Tame et exaltent rimagination (-). » De fait, les grands soldats ont du style. Tout ce que Delort a écrit en prose, depuis réloge de Joubert, se caractérise par une concision, une force, une gravité bien militaires, qui élèvent parfois son langage jusqu'à l'éloquence. Que l'on parcoure les notes de la traduction des odes d'Horace, où, sous prétexte de jugements littéraires, à Toccasion des strophes les plus inolTensives, il revient sans cesse aux choses de la guerre, l'expédition d'Espagne, la campagne de France,

(i) Helution de la butaillo de Waterloo (P. 1)., p. i5o, ii. i).

(2) Odes d'Horace^ p. 485, 1, p. xlvii, II, p. 348. Delort poursuit : « La misère, les revers, rhuiuiliatiou étouffent ou rapetissent le g-énie ; cela n'est pas moins vrai pour les peuples que pour les hommes privés. Horace, protégé par Mécène, était honoré à la cour d'Auguste: il passait sa vie au milieu des l'êtes et des solennités publiques : il mêlait ses acclamations à celles de ses concitoyens ; lorsqu<' le vainqueur montait au Capitole sur un char de triomphe, suivi des ennemis euchaîiu's, il s'associait a l'ivresse générale : alors il s'écriait : lo triumphel lo triumphe! Les cris de Vivent les Scythes ou les Sicambres ne frappèivnt jamais son oreille : il ne voyait pas le palais des Césars gardé à grands frais par les troupes étrang-ères, et de préférence aux légions romaines. Les drapeaux reconquis sur les Varlhes féroces ornaient les murs du temple de Jupiter; les généraux qui, par des actions d'éclat, avaient contribué à l'afrermissement de l'empire, n'étaient pas indignement licenciés ; on leur décernait des récompenses proportionnées à leurs services. Auguste vengeait sur les Parihes la défaite de Crassus et la honte du nom romain. Il n'élevait pas aux plus hautes dignités Monésès qui, à la tète des barbares, et secondé j)ar <les circonstances heureuses, avait exterminé les soldats de (Crassus. » Delort parle ailleurs des rég-iments suisses au service de la France {Odes d'Horace,]). 597) el de la trahison <le HourmonI (liCltre à un maréchal de camp. 1*. D , p. 140).

Waterloo (*). C'est à peine si l'on y retrouve ce lyrisme, cette manière déclamatoire, cette sensibilité révolutionnaire qui forment le ton continuel de l'éloge de Joubert. Les mêmes qualités dominent dans ses poésies. « Il existe un lien puissant » , disait Nodier dans son compte rendu de la traduction des Odes, « une étroite analogie d'âme entre le hén)s et le poète, et c'est pour cela que les anciens leur décernaient les mêmes couronnes. On rencontre ici de fréquentes preuves de cette conformité sympathique d'organisation dans les odes nombreuses où Horace fait vibrer des souvenirs de guerre, et que son interprète rend presque toujours avec une vigueur d'inspiration qui sent la poussière et le feu des batailles, et qui n'exclut d'ailleurs dans les autres ni la souplesse ni la grâce (^). »

Il est certain qu'il y a dans le caractère de Delort bien des contrastes. Delort est circonspect et souvent il ne veut connaître ni résistances ni dangers. 11 est poète et toutefois homme d'ordre et de méthode. Il a le moral d'un guerrier et, dirait-on, les goûts et les habitudes d'un membre de société savante ('). Il professe les droits de l'homme et du citoyen, le respect des nationalités, donne aux libertés des peuples la prépondérance sur les prérogatives des rois, témoigne à l'égard de la guerre une aversion qui n^est pas sans exemple chez les généraux de cette époque (*). Il appartient donc à

(i) La campagne de France et Waterloo, note sous Tode Tyvrhena regum progenies tibi (III, 39, Odes (VJJorace, II. p. 33i).

(2) Odes d'Horace, I, p. xui.

(3) Le baron « de Lort » luisait partie de l'académie de Besançon depuis le 28 août 182;. Il fut reç'u de l'acadéniie de Marseille, le 23 axnU' i832, de la société de statistique de Marseille, le iS septembre. Il était membre de la société d^émulation du Jura. etc.

(4) Pajol déclarait hautement sa haine de la guerre. (^Pajol général en

la Révolution par certains principes qu'il a conservés toute sa vie. Cependant il a servi l'Empire et la Royauté avec zèle et dévouement.

Dans les premières années de sa carrière, Delort a connu deux régimes qui se méfiaient de l'armée. La Convention et le Directoire doublaient la servitude militaire à laquelle Delort fut toujours fier de se plier, d'une sorte d'asservissement civique qu'il jugeait tracassier et dégradant. Certains hommes placés à la tête des troupes étaient plutôt des citoyens que des chefs militaires expérimentés et habiles. Delort, qui les avait vus de près, estimait que les victoires des armées de la Convention avaient été grandement favorisées par les défectuosités de l'ennemi. Il se demande si, en i8i5, en supposant gagnée la bataille de Waterloo, la France aurait pu véritablement résister à toutes les forces combinées de la Sainte-Alliance. « On allègue », répondait-il, « en preuve de cette possibilité, la coalition des rois vaincue par la France seule, en 1793 et 1794. Mais alors, les princes divisés manquaient de cette unité nécessaire à la réussite de leur dessein ('). » Il s'indigne de rencontrer ces mêmes chefs sous le Directoire. « Des hommes ineptes reparaissent à la tête de nos armées. Des commissaires civils entravent la marche des généraux (^). » A tous les degrés de la hiérarchie, la condition exigée alors pour avancer, pour se maintenir, pour n'être pas suspect, était cette adhésion aux idées de la Révolution que l'on nom-

chef, III, p. 352). Pour Delort, v., à titre d'exemple, la relation de la bataille de Waterloo (P. D., p. i5o, 11. i).

(i) Relation de la bataille de Waterloo par Delort (P. D., j). i44)-

(2) Eloge de Joubert, pp. 18^, 20.

mait « civisme, patriotisme, républicanisme » ou encore a principes du vrai républicain ». Toutes les précautions étaient prises afin de s'assurer que rofïicier possédait cette vertu nouvelle ; aux armées, surveillance des commissaires civils et des chefs militaires; en congé ou en réforme, contrôle de la société populaire du lieu de la résidence, du conseil général de la municipalité, du comité de surveillance de la commime, du directoire du district ; à chaque mutation, production de certificats délivrés par les surveillants militaires et civils, vérification des certificats au moyen de renseignements rassemblés de toutes parts, parfois visa de la nomination par une section (*). Heureux rofïicier qui, prévoyant comme Delort, se tenait, malgré Téloignement, en rapport avec ses compatriotes, leur faisait part de ses succès, se sentait aimé par eux, les savait fiers de lui! Il pouvait, à l'instant difticile, présenter l'attestation de la commune, la lettre de la société populaire qui emportait la position.

Delort a traversé adroitement « ces temps critiques ». Mais c'est avec une effusion de joie, dans un langage exubérant, avec un débordement d'épithètes, qu'il en célèbre le terme. Enfin « Buonaparte, le héros républicain, le héros de la liberté a>, a délivré l'Etat de ce gouvernement (( tyrannique, cupide, attardé k des questions oiseuses, perdu dans de misérables subtilités », pra-

(i) Exemples : certiticats de civisme pour Delort, Longwy, i3 mai 1793, Arbois, 9 mai 1794 (P. O.. ;)• Certificat de civisme de radministration municipale d'Arbois pour Augustin-Ozias Delort, ?*4 pluviôse an VI (la février 1798. Arch. guerre). V. ci-dessus pp 8, n. 2; 9, n. 3; 11, n. i, 3; 12, n. 3. I^ecourbe, mis en accusation, présente uue attestation de civisme de sa commune (Le général Lecourbe, p. 56).

liqiianl iim* politique « loiiueuse, indij^ne d'un grand peuple, exlravaganle, abandonnant la République sans aucuns préparatifs de défense ('). » Le volontaire des bataillons nationaux du Jura est maintenant un soldat de carrière. Il voue pour toujours à Napoléon cette admiration reconnaissante qui lui faisait écrire, deux ans avant de mourir : « Sa chute fut pour la France, et peut-être pour toutes les nations civilisées, un malheur immense et irréparable, car il avait partout reconstitué et affermi Tordre social (*). » Le premier consul répare les « trahisons » du Directoire envers l'armée. Ce n'est pas lui qui la laisserait « au milieu des richesses immenses, fruit de ses conquêtes, dans le dénuement le plus absolu, obligée de pourvoir elle-même à sa subsistance et aux plus pressants besoins ('). » Il commence à poursuivre l'idéal d'une France toute militaire ; « la littérature chantant les merveilleux exploits de Napoléon, ne semblant occupée qu'à exalter le courage d'une jeunesse qui ne respirait que pour les combats, l'Empereur et les plébéiens devenus d'habiles généraux ne pouvant même, sous les savants maîtres des cérémonies de l'ancien régime, se façonner à Téti-

(I) Eloge de Joubert (P. 1) , pp. 17 ss.).

(2; Odes d'Horace, II, pp. 356, 399. « Nous avons vu un jeune ottlcier d'artillerie, sorti de nos rangs, conihatlre d'abord pour la république, en vaincre les ennemis les plus acharnés, et s'élever par son génie à la puissance suprême sur les ruines des factions » i P. 169, I, p. 249). V. dans la relation de la bataille de Waterloo le bel éloge de Napoléon (P. 1) , p. i48). La collection Delort renferme cette « Inscription pour le portrait de l'Empereur » de la main du général :

Les dieux ont inspiré sa profonde raison.

Législateur sublime, il eû'acc Solon, Plus vaillant que César , il lit trembler la terre ; Et quand tant de rois fters de le nommer leur frère Eurent, en l'accablant, recouvré le repos.

Sur des rochers lointains la perfide Angleterre Immola lentement le plus grand des héros.

(3> Eloge de Joubert (P. D., p. i8^

quelle eoinpliqiiée des eours, le palais des Tuileries ressemblant souvent à un quartier général Ç). »

Pour Delort un régime fâcheux, tel que la Convention, le Directoire, la Restauration, c'est une contrariété; le mal que ce régime peut lui faire, . quelque chose comme une blessure. Un soldat le doit supporter gaiement et d'un cœur généreux. Il offre ses services à ce gouvernement. S'il est rebuté, « vexé, tourmenté », il accuse « la fatalité des conjonctures plus encore que la méchanceté des hommes (^). » Si Ton accepte son concours, il se sert, quand cela est indispensable, dans le métier, à l'occasion de ses fonctions, du langage que le maître du moment attend de ses ofïiciers. Il fait a avec toute Farmée son acte de soumission au roi rétabli sur l'antique trône de ses pères ». Cependant il ne renie jamais son passé. Sous Louis-Philippe, il s'exprime dans les meilleurs termes à l'endroit de Louis XVIIi('). Mais il parle de «civisme» en 1820 et sollicite un emploi de Louis XVIII en rappelant ses services dans la guerre de la Liberté et dans les guerres de Napoléon (*). De Tempereur déchu qu'il est de bon ton de nommer « l'usurpateur », il ose, en 1814, dans im discours public, répéter cette parole : « Napoléon n'a détrôné que l'anarchie (^). » Il excuse, avec une indulgence méprisante, « les caractères qui ne sont pas assez forte-

(i) Remarques critiques sur l'ode de Victor Hugo intitulé « Lui ».

(2) Odes d'Horace, préface de l'auteur, p. 17, I, p. xv.

(3) « l'n roi revenu d'un long* exil, un roi inspiré par la sagesse, formé par le malheur, instruit par l'expérience, consacre par un acte solennel ses droits et les libertés du peuple » (Odes d'Horace, 1, p. 250).

(4) Lettre à un maréchal de camp (P. l)., p. 1^2).

(5) Discours prononcé par Delort à la distribution des prix du collège d'Arbois. Août 1814.

ment trempés pour résister aux changements soudains, » les hommes élevés par Napoléon, « exclusivement occupés, sous de nouveaux maîtres, à conserver, n'importe à quel prix, et leur opulence et leur grandeur (*). »

Aux maréchaux, selon Taiitiquo usage, Au jour (lu sacre, habits neufs sont doiniés. Notre bon Charles agit en prince sage, Pn^sque tous ont <les habits i*etoui*n^*s (-).

A vrai dire, Delort voit, au-dessus des gouvernements éphémères, la France et l'armée. Son enthousiasme pour ces choses sacrées le fait renoncer à ses propres sentiments. Peu lui importe le régime. Il ne demande que la permission de servir les objets de sa passion. Mais il n'entend être pour le gouvernement qui l'emploie qu' « un bon Français et un militaire dévoué à ses devoirs ('). » Ce qui le guide en toute occasion et fait l'unité de sa vie, c'est l'amour exclusif de la patrie. Son plus beau titre de gloire, ce n'est pas seulement d'avoir, dans la « fatale journée » de Waterloo, « commandé Tune des divisions qui ont montré le plus de conslance, de patriotisme et de dévouement ('). » C'est d'avoir appliqué, dans tous les pays où il a porté ses armes, toutes ses qualités à « donner bonne opinion du nom français et à faire chérir la France ('). »

(i) Odes d'Horace^ q« édition, pp. 36j, 386. Il vise sans doute « les déplorables contradictions » de Soult. Ailleurs il les rappelle longuement avec pièces à l'appui et maltraite avec violence le duc do Dalmatie alors président du conseil (Odes d'Horace, II, pp. 36i-'36(>).

(2) De la main de Delort.

(3) Delort au ministre. Soisy sur-Ecole, g avril i8i4- Cl) Relation de la bataille de Waterloo (P. D.,p. 146).

(5) Suchet à Delort. Devant Valence, 16 janvier 1812 (P. D., 63).

P AF»IBRS

DU

Baron Jacques-Aintoine- Adrien DELORT

État des sernces rf^ M. le baron DELORT (Jacques-Antoine-Adrien), né à ARBOIS (Jura)

le i6 novembre iyy3 (*)

Soldat au 4^ bataillon du Jura, le i4 août 1791. Sous-lieutenant au 8^ régiment d'infanterie, le 16 juin Lieutenant, le 18 septembre 1792. ' Adjoint aux adjudants généraux, le i5 juin 1793. Capitaine de cavalerie, le 28 août 1793.

Réformé avec traitement, le 21 nivôse an Y (10 janvier

1797)- Attaché au 24^ régiment de cavalerie, le 3o vendémiaire

an VI (21 octobre 1797).

Passé au 22® régiment de cavalerie, le 19 nivôse an VI (8 janvier 1798).

Adjoint à Tétat-major, le i^** frimaire an VII (21 novembre 1798).

Chef d'escadron, le 4 floréal an VII (23 avril 1799).

Titulaire au 22*^ régiment de cavalerie, le i^^ pluviôse an VIII (21 janvier 1800).

Major au 9*^ régiment de dragons, le 6 brumaire an XII (29 octobre i8o3).

Colonel au 24^ régiment de dragons, le 8 mai 1806.

(i) Archives administratives du ministère de la guerre. Etats de services des officiers généraux.

Général de brigade, employé ii Tarmée d'Aragon, le 21 juillet 1811.

Employé à la division de réserve de Paris, le 9 janvier

Général de division commandant la 2« division de cavalerie au 2^ corps d'armée, le 26 février 1814.

En non activité, le i*"^ septembre 1814.

Commandant une division au 4*" corps de cavalerie, le 23 avril 181 5.

Rentré en non activité, le i5 août i8i5.

Disponible, le i^"^ avril 1820.

Admis à la retraite, par ordonnance du i**' décembre 1824, à compter du i" janvier 1825.

Pension de 6.000 francs, par ordonnance du 26 janvier

Remis en activité comme commandant de la 8' division militaire, le 6 août i83o.

Compris dans le cadre d'activité de Fétat-major général, le 7 février i83i.

Inspecteur général d'infanterie dans les 5*, 6** et 18^ divisions militaires, le 17 mars i83i.

Commandant la 3^ division militaire, le 3 avril i83i.

Aide de camp du Roi, le 20 avril i832.

Commandant la 7^ division militaire, le 22 avril i832.

Inspecteur général d'infanterie pour i832 des troupes sous son commandement, le 5 juillet i832.

Disponible, le i" juillet i833.

Aide de camp du lloi, le 11 mars i834.

Membre de la commission chargée de reviser et de compléter le travail relatif k l'organisation de la défense générale du royaume, le lO novembre i836.

Inspecteur général pour i838 de l'école spéciale militaire de Saint-Qyr, le 26 juillet i838.

Admis, conformément à la loi du 4 août 1839, dans la section de réserve du cadre de l'état-major général à compter du 17 novembre 1841.

Décédé à Arbois, le 28 mars 1846.

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