‹ Le lieutenant général Delort, d'après ses archives et les archives duChapitre 40 sur 45 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Rapp à Delort (*).

Strasbourg-, le 5 juin, à 9 heures et demie du soir.

Mon cher jçénéral, vous remarquerez dans Tordre du major général qu'il est indispensable de partir sur le champ. Je pense que les régiments qui sont à Hatten et Durrenbach peuvent se rendre directement à Reishofen par Wcsrth ; la route est beaucoup meilleure que celle de Hagaenau. Vous pourriez alors partir demain, avec le reste de Tartillerie, pour Bilche. Mais je vous fais observer que le pays que vous allez traverser jusqu'à Sarregaemines offre très peu de ressources en fourrages et que les routes sont fort mauvaises surtout pour l'artillerie. Faites votre possible pour remplir le plus promptement et le niieux qu'il se pourra les ordres de l'Empereur, et rendez-moi compte demain avant midi à Strasbourg de votre marche.

Recevez l'assurance de mon attachement.

Comte Rapp.

liapport (le Delort sur la bataille de Ligny (*).

Du camp près Lign)\ le 17 juin i8i5.

A Monsieur le lieutenant général comte Milhaud. Mon général,

La 14" division de cavalerie, après avoir exécuté divers mouvemens du centre à la droite et à la gauche de l'armée, a revu directement l'ordre de l'Empereur, vers six heures et demie du soir, de se porter sur le champ à la poursuite de l'ennemi en traversant Ligny, Parvenue sur les liau-

(0 Original. En haut, de la raain de Delort : exécuté de suite, (a) Copie de l'époque.

teurs qui dominent ce village, elle a rencontré une forte masse de cavalerie prussienne, appuyée par des carrés d'infanterie et par plusieurs batteries d'artillerie. Malgré cet obstacle, le premier escadron du 5* à peine formé, avant à sa tête M. le maréchal de camp Farine, le colonel Érère de votre état major a chargé avec la plus grande vigueur et avec toute l'impétuosité possible la première ligne de cavalerie des ennemis, qui a été enfoncée et mise en pleine déroute , après avoir laissé bon nombre de morts sur le champ de bataille.

Une deuxième ligne de cavalerie ennemie étant venue au secours de la première, les 5° et io« de cuirassiers, successivement formés et avec ordre, ont encore culbuté cette seconde ligne, avec intrépidité, sans être intimidés par le nombre des escadrons trois ou quatre fois supérieurs au nôtre.

L'ennemi, voulant à toute force reprendre le plateau, sur lequel je m'étais établi pour appuyer les troupes de la garde impériale, nous a en quelque sorte environnés de son feu de mousqueterie et d'artillerie, tandis que sa cavalerie menaçait de nous charger de front, sur le liane droit et en queue.

Dans une position aussi critique, deux charges ont été exécutées sur tous les points, des carrés d'infanterie ont été enfoncés, mais un feu très meurtrier, duquel ma division a beaucoup souffert, et la nuit survenue nous ont empêchés de profiter de tous les avantages que nous avions obtenus. Quelques prisonniers seulement et une pièce attelée sont restés en notre pouvoir. Cette pièce a été enlevée par le g* de cuirassiers. Le colonel Frère de votre état major et le général Farine^ qui a eu en même temps un cheval tué sous lui, ont été blessés. Je l'ai été moi-même, mais légèrement, dans la première charge, par un coup de sabre au bras droit. Je vous ferai connaître, mon général, par un rapport particulier, mes pertes en tués et en blessés, ainsi que le nom des officiers qui se sont le plus distingués. Je me borne à vous dire, à* présent, que ma division, au milieu du feu le plus vif et le plus soutenu, est restée inébranlable à son poste, faisant toujours face à l'ennemi de quelque côté qu'il se présentât.

Dans ces diverses charges un général de la cavalerie prussienne a été pris, le prince Blucher a été renversé de cheval et est resté longtemps en notre pouvoir, et ne s'est sauvé de ce danger extrême que parce qu'il n'a pas été reconnu par les uns, et qu'il a été cru mortellement blessé par. les autres.

Le colonel Legay cTArcj' m'a parfaitement secondé et mérite le grade de commandant de la Légion d'honneur.

Reçu cVun drapeau pris sur les Anglais

à Waterloo Ç).

Reçu un drapeau anglais pris à la bataille de Waterloo par le 9' régiment de cuirassiers, ce 26 juin i8i5.

Pour Monsieur le maréchal, L'aide de camp, Signé :

XGI

Rapport du général Milhaud sur la conduite du 4^ corps de cavalerie à Lignj% à Waterloo et pendant la retraite (*).

Monseigneur,

Le 4*^ corps de cavalerie, que j'ai Thonneur de commander, a rendu les services les plus signalés aux batailles des 16 et 18 et pendant la retraite. A la bataille du 16, tandis que la i3' division ralliait sous le feu le plus meurtrier une division d'infanterie, la i4* division commandée par M. le général Delort enfonçait le centre de l'armée ennemie, renversait cavalerie, infanterie et enlevait les canons des Prussiens, C'est ainsi que la bataille du 16 fut terminée et gagnée par X ^vméQ française .

A la bataille du 18, le 4* corps de cavalerie sauva la droite du comte d'Erlon, délivra plusieurs milliers de nos fantassins et vingt pièces de canon des mains de la cavalerie anglaise, qui laissa plus de 800 dragons morts sur le champ de bataille et plus de i5o chevaux entre les mains de nos braves cuirassiers.

Une heure après cette action d'éclat, nous reçûmes trois fois l'ordre d'enlever le grand plateau qui était occupé par plus de 20,000 hommes d'infanterie anglaise, 10,000 chè-

(i) Copie de l'époque, (a) Copie de l'époque.

vaux anglais ou hanoçriens, plateau qui n avait pas encore été entamé par l'infanterie.

Le 4* corps, soutenu parle 3" corps et la cavalerie de la. garde, chargea avec intrépidité et par brigade sur le plateau. Il enfonça cinq ou six carrés anglais et une ligne de cavalerie. trois fois plus forte, et après avoir sabré des milliers de fantassins anglais, s'empara de 4o pièces de position, sabra sur leurs pièces les canonniers qui n'avaient pas eu le temps de se jetter dans des trous préparés pour les recevoir.

Les secondes batteries de Tennemi, 'établies derrière des ravins et soutenues par de fortes réserves d'infanterie et d'autres batteries de flanc démasquées et inaccessibles, ne nous permirent pas de garder les ^o pièces d'artillerie de position. Mais les 4' et 3* corp$» de cavalerie et la cavalerie de la garde se rallièrent et tinrent, avec une constance héroïque, le revers du plateau pendant trois heures, sous la grêle de la mitraille et de la fusillade, et ne furent malheureusement soutenus que par quelques bataillons/>'flAiçais de la ligne ou de la garde, qui arrivèrent trop tard et tous sans aucun ensemble.

Les généraux en chef Wellington et Blucher rendent justice aux cuirassiers français, Blucher ne dissimule point qu'il est resté sous son cheval, dépassé de trois quarts de lieue par les cnhw^^^ievs français^ à la bataille de Ligny.

Je prie Y. E. d'accueillir favorablement les demandes que j ai l'honneur de lui adresser en faveur des braves du 4^ corps de cavalerie qui se sont particulièrement distingués.

Nous avons eu tant de généraux et tant de militaires de tous grades tués ou blessés que j'ose à peine dire que j'ai eu, ainsi que le lieutenant général baron Delori, trois chevaux tués sous moi et deux gi'ièvement blessés.

Agréez, Prince, etc.

P. S. — Dans les différentes charges il a été pris par les cuirassiers six drapeaux qui ont été remis à l'Empereur, et un remis par M. le lieutenant général Delort à son E. M. le maréchal Grouch)\ Signé : le comte Milhaud.

NOTE DE M. LE GENERAL COMTE MILHAUD EN FAVEUR DE M. LE LIEUTENANT GÉNÉRAL BARON DELORT (*)

Demande de grand-officier de la Légion d'honneur. Cet officier général a déjà mérité cette faveur dans plus de

(i) Copie de Fépoque.

vingt combats, mais dans cette dernière campagne, à la tête de la i4* division de cuirassiers, il s'est couvert de gloire. A la bataille du i6, il a enfoncé le centre de Tarr mée prussienney renversé cavalerie, infanterie et a pris plusieurs pièces. Ce mouvement audacieux a décidé la bataille en notre faveur. A la bataille du i8, il a délivré 20 pièces de canon du comte d'Erlon des mains de l'ennemi. Il a été blessé et a eu plusieurs chevaux tués sous lui.

Signé : le comte Milhaud.

Note sur la retraite de Varmée (*).

A Monsieur le lieutenant général comte Milhaiid,

Le 3o juin 181 5, le lieutenant général Delort reçut l'ordre" du maréchal Groucky^ commandant alors l'armée, de couvrir sa retraite depuis la Patte d'Oie jusqu'à la Barrière de la Villette, Il forma, à cet efïet, des divisions de cuirassiers des 5®, io% 6' et 9% qu'il avait ralliés pendant la marche, qui placées en échelons sur la grande route et appuyées par un bataillon d'infanterie mis à sa disposition et jeté sur les deux flancs de la route, parvinrent à sauver un grand nombre d'hommes éparpillés et de fuyards, effectuèrent leur retraite dans le meilleur ordre jusqu'à la Barrière de là Villette, en arrêtant par leur bonne contenance et leur fermeté une avant-garde nombreuse en infanterie, cavalerie et artillerie, qui fit souvent mine de les attaquer, qui sonna plusieurs fois la charge et n'osa aborder les cuirassiers, qui restèrent inébranlables au milieu de la mitraille et de la fusillade la plus forte. C'est ainsi que les corps d'infanterie des généraux Beille et Erlon parvinrent à effectuer, sans être inquiétés, leur retraite jusque dans l'enceinte de Paris, Par un bonheur inouï, les cuirassiers exposés pendant plus de deux heures au feu le plus vif et suivis de près par les tirailleurs de l'ennemi, tant fantassins que cavalerie, n'éprouvèrent pas la moindre perte.

Paris, le i"^ juillet i8i5.

Le lieutenant- o'énér al commandant la i/f^ division de cavalerie,

Baron Delort.

(1) Copie de l'époque.

Macdonald à Delort (*).

Bourges, le 4 août i8i5.

Monsieur le général,

Vous avez bien jugé que c'est par erreur que le général comte de Valmy a donné ordre aux généraux qui commandaient la cavalerie de suivre ces troupes dans les cantonnements qui leur sont assignés. Celte mesure a été prise avant mon entrée en fonctions, et dès que j'en ai été informé, j'en ai fait arrêter l'eflet, attendu que Messieurs les généraux sans commandement doivent retourner dans leurs foyers, ou attendre dans les lieux qu'ils auront choisis, les ordres ultérieurs du ministre de la guerre.

Je me rappelle avec plaisir. Monsieur le général, vos bons services en Catalogne et je regrète que les circonstances vous les fassent cesser à l'armée de la Loire,

Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

Le maréchal duc de Tarenfe, Macdonald.

A M. le général Delort, à Bourbon-V Archambault,

Macdonald à Delort (').

Bourges, 22 octobre 181 5.

Je re(;ois votre lettre du i5, vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurais à vous voir, si vous passez à Bourges^ mais je crains que vos espérances ne se réalisent point de sitôt. J'ai envoyé Sparre, il y a dix jours, à Paris avec une lettre pressante présentée au ministre par M. de SémonMle, Ils n'ont reçu qu'une réponse négative moti-

(i) Original.

(q) Original.

vée sur ce que l'on ne veut pas employer de généraux qui ont fait la campagne. Voilà ce que Sparre me mande.

Recevez, général, l'assurance nouvelle de mes sentiments accoutumés.

Ma^ Magdonald.

Lettre du général Delort à un maréchal de camp sur la guerre d'Espagne et les événements de i8i5 {').

Arbois, 19 auguste 1820.

Monsieur le maréchal de camp,

Je vous dois des remerciments de votre confiance ; vous avez fondé sur mon témoignage le récit de la guerre d'Espagne, pour les armées de Catalogne et d'Aragon. Les événements de cette guerre impartialement rapportés, et avec une scrupuleuse vérité, ne vous exposeront, je l'espère, ni pour le présent, ni pour l'avenir, à aucune réclamation. Les mémoires que j'ai eu l'honneur de vous adresser à cet égard vous ont prouvé avec quel dévoument ces deux armées ont rempli, pendant sept ans, la tâche la plus difficile. Peut-être auriez- vous donné une plus juste idée des obstacles de cette guerre et de la valeur des soldats qui y ont été employés, en faisant, comme moi, précéder votre relation, d'un court préambule sur la situation topographique de la Catalogne^ le caractère de ses habitants, leur haine invétérée contre les Français, et l'opiniâtreté avec laquelle ils ont lutté, même après le traité de paix qui terminait la guerre de la succession, contre les forces réunies de la France et de V Espagne. Les Catalans méritent une attention particulière au milieu. même d'un peuple qui s'est toujours rendu célèbre par son énergie et son inébranlable persévérance, et dans le moment où quelques souverains, ligués sous le nom pompeux de la Sainte Alliance, peuvent menacer les droits des peuples, n'est-il pas important de prouver aux uns et aux autres, par un exemple récent et héroïque,

(i) Minute de la main de Delort.

qu'une nation résolue à mourir pour le maintien de sa liberté et de son indépendance, est invincible ? J'aurais souhaité aussi que, dans le chajntre relatif au siège de Gérone, vous n'eussiez pas entièrement omis de faire mention de ce charmant enfant qui, pendant un combat et an milieu de la nuit la plus obscure, tombe entre les mains des Français. Il me semble que cet épisode, connu de toute l'armée de Catalogne et exactement vrai dans toutes ses particularités, eût vivement attaché vos lecteurs. Je vous ai fourni le fonds, mais il vous appartenait de le rendre, par la forme, digne du plus touchant intérêt. Quelque soin que j'aie pris de faire écrire bien lisiblement mon manuscrit, j'ai remarqué que deux ou trois noms propres et de pays avaient été dénaturés par vos copistes, et je vous adresse la note par volume et par page, afin que ces légères erreurs puissent èlre rectifiées dans une seconde édition. J'oserai encore vous manifester des regrets que vous ayez oublié la note relative au capitaine Montauzée dans la relation sommaire du combat de Brunyola, à la fin de 1809. Cet oflicier y avait mérité le grade de chef de bataillon par un grand sang-froid et un beau dévouement dans la situation la plus périlleuse. Enfin, et pour achever toutes mes censures, permettez-moi de vous dire que vous avez choisi un mode de travail qui peutêtre affaiblit l'intérêt de vos récits, mais vous avez cru sans doute que l'inconvénient d'interrompre la relation d'une même campagne dans le même pays serait suffisamment compensé par l'avantage d'oftrir, réunis dans un seul cadre, tous les événements militaires de la même année. Vous touchez au moment. Monsieur le maréchal de camp, de finir l'utile et noble ouvrage auquel vous avez pris une part si honorable. Je n'ai donc pas de temps à perdre pour vous adresser encore quelques observations sur les mémorables et trop funestes événemenis qui mettront fin au récit de tant de glorieux faits d'armes. Je me dispenserais volontiers de ce soin, si je pouvais penser que vous avez été le témoin oculaire de nos derniers désastres, car après vos preuves d'impartialité, de talent et de sagacité, j'aimerais en ce cas à m'en rapporter à votre propre jugement. Les observations contenues dans cette lettre et celles que je vous ai déjà transmises sur la campagne de i8i5 ne me paraissent susceptibles d'aucune réplique tant soit peu fondée.

J'ai lu plusieurs fois et avec beaucoup d'attention, toutes les brochures qui ont paru sur les événements de 181 5 ; je n'en vois que deux qui puissent vous servir de

fluide. Sauf quelques modifications dans la relation de ces àmeux désastres 011 nos soldats ont déployé leur valeur accoutumée, et le chef de l'armée ce puissant génie et ces

immenses facultés qui, longtemps secondés par la fortune, l'avaient rendu Tarnitre absolu des destinées de la France et de Y Europe, en tout ce qui touche à son débarquement en France, à la célérité de sa marche triomphale, à la disposition morale des soldats et des citoyens, à l'organisation de la force armée avant et après le 20 mars, à la situation des places de guerre, des arsenaux, des magasins et des ateliers au moment de son retour et immédiatement avantd'ouvrir la campagne, au système de défense adopté pour Lyon et Paris, tout cela mérite croyance comme autant d'articles de foi et tout cela est précieusement recueilli dans la brochure du général Gourgaud, mais bien plus explicitement et avec bien plus d'ordre, dans la brochure intitulée : Mémoires pour servir à V histoire de France en 181 5. Je crois fermement que cet ouvrage écrit à la manière de César est de l'empereur Napoléon lui-même. On ne peut nier du moins qu'il ait été rédigé par un officier admis dans sa plus intime confiance. Quel autre aurait pu entrer dans des détails aussi bien circonstanciés, aussi certains, aussi positifs, sur tous les événements qui ont précédé et suivi le 20 mars, sur l'exacte composition des nvuiées françaises et anglo-prussiennes! C'est là que vous trouverez des matériaux sûrs pour la relation de la dernière campagne. Ma tâche à moi, Monsieur le maréchal de camp, est de vous indiquer, en ma qualité d'acteur et de témoin, ce qui me paraît avoir essentiellement influé sur les désastres qui ont, une seconde fois, livré la capitale de la Finance à l'étranger et ce beau royaume aux vengeances d'im ennemi d'autant plus irrité qu'il avait été plus souvent vaincu et humilié. Si le retour subit et miraculeux de l'Empereur excita d'abord un vif enthousiasme dans la France, alors en proie, et non sans sujet, à toutes les alarmes d'une contrerévolution, le zèle des citoj^ens fut bientôt attiédi par l'addition aux constitutions de l'empire: dans cet acte supplémentaire on crut reconnaître un penchant au pouvoir absolu, qu'aucun revers ne pouvait corriger et qu'aucun sacrifice national ne parviendrait à fléchir. On remarqua avec douleur qu'une constitution qui admettait la souveraineté du peuple et qui devait ainsi être soumise à sa sanction, était moins libérale qu'une charte octroyée en vertu du droit divin. On redouta dès lors ces complaisants sénatus-consultes, monuments honteux de la plus dégradante servilité, qui ne tardèrent pas, en des temps plus heureux, à saper jusque dans leurs fondements les lois constitutives de l'Ktat. La France se crut déjà placée dans la désespérante alternative ou d'un despotisme inflexible ou de la perte de son honneur et de son indépendance. En second lieu, l'illusion si séduisante de revoir inces-

samment Timpératrice et le roi de Rome était entièrement dissipée. Il devenait constant que" \ Autriche, loin d'être amie et protectrice, mettait contre nous dans la balance le

Soids de sa puissante intervention, au mépris des droits u sang et des titres les plus sacrés. En troisième lieu, le roi de Naples, dédaignant les plus instantes comme les plus sages remontrances, venait de consommer la plus insensée des entreprises ; il avait porté son armée sur le Pô à marches précipitées et à peine informé du débarquement de l'Empereur sur les côtes de France, Cette armée fut dispersée et anéantie aux premiers coups de fusil des Autrichiens. Murât, lâchement abandonné par ses soldats, vint chercher un refuge sur le territoire français, non moins funeste à sa patrie en voulant la protéger qu'en se déclarant contre elle, et toujours mu, en I8i4 comme en i8i5, par un vil égoïsmc et par la seule crainte de perdre un trône d'où l'empereur d' Autriche et la maison de Bourbon avaient tour à tour tenté de l'expulser. Sa déplorable fin a prouvé qu'un royaume était pour lui le plus funeste des présents, qu'il ne pouvait briller que par une grande bravoure et à côté de l'Empereur et que, comme le vainqueur de Savirac et de Moncontour,

Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.

C'est sous des ausi)ices aussi fâcheux que s'ouvrit la fatale campagne de i8i5. La confiance du soldat en fut ébranlée, il vit clairement que Vllalie ne pouvait plus opérer aucune diversion en notre faveur et que toutes les forces de ï Europe seraient de nouveau liguées pour nous asservir. Les actes inouïs du congrès de Vienne, cette proscription d'un souverain mis hors du droit des gens et de la loi commune à toutes les nations, cette proscription que la force seule peut justifier, annonçait une guerre à outrance et d'extermination, au lieu de cette paix dont la modération du gonvernemeni français sollicitait le maintien. Cette modération était alors dans ses intérêts, elle était donc sincère, mais les puissances coalisées affectaient de ne point croire à ces démonstrations pacifiques, elles avaient trop appris, à leurs dépends, à redouter 1 ambition d'un prince qui, une fois afiermi sur son trône, se serait peut-être trop tôt ?'appelé qu'il avait été longtemps l'arbitre des traités, et qu'une paix honorable pour un souverain pendant vingt ans à leur merci, ne pouvait convenir à un guerrier accoutumé à vaincre et à distribuer des couronnes. Le soldat français redoutait luimême cette ambition efl'rennée. En regardant, par une juste confiance dans sa valeur et le génie de son chef, comme très probables, ses premiers succès au début de la campagne, il pouvait ne recueillir d'autres fruits de son dévoùment que d'être exposé, sans utilité pour son pays,

aux ravages de la peste sur les sables brûlants de la Sj^rie, à mourir de froid dans les âpres contrées du nord, à être enseveli vivant sous les pontons anglais,, ou à. périr par toutes les horreurs du besoin dans Tîle déserte de Cabrera, où V Espagne reléguait, avec une barbare cruauté, nos malheureux prisonniers. Les ennemis intérieurs, qui cette fois n'étaient pas en face de nous, propageaient et fortifiaient ces craintes, ils n'épargnaient rien pour décourager le soldat. Enfin un grand nombre de généraux et d'officiers qui, tout récemment, avaient non seulement prêté serment de fidélité au roi, mais avaiénit encore démontré un grand dévoûment à sa personne et aux princes de sa famille, étaient placés, par la bizarrerie de la fortune, dans la position la plus difficile, entre l'honneur et l'amour de lu patrie, entre le devoir que prescrit la loyauté et la nécessité de combattre pour soutenir la dignité et l'indépendance de la France. Ces motifs également puissants sur des cœurs généreux les jeltaient dans l'irrésolution et le découragement. Ce sentiment pouvait être affaibli, mais non détfuit, par l'injuste renvoi de plusieurs officiers distingués, par la scandaleuse et ridiculement nombreuse promotion de généraux qui, depuis vingt ans, croupissaient dans un repos absolu, par les insuites prodiguées à de braves vétérans, enfin par cette discussion honteuse où l'on mettait trop tôt en question l'accomplissement des promesses les plus solennelles pour frustrer l'élite de l'armée du prix du sang versé pour la patrie et de la modique et nécessaire récompense accordée si justement aux plus pénibles comme aux plus honorables services. Telles étaient généralement les dispositions morales de l'armée au moment d'entrer en campa'gne. La malveillance s'efforçait chaque jour d'éteindre tout esprit national. Pour le relever il ne fallait rien moins que d'éclatantes victoires et l'Empereur se décida à commencer les hostilités. Dans la supposition où les Français, ralliés par un danger commun, auraient été résolus à tous les sacrifices pour ne pas subir le joug ignominieux de l'étranger, il eût été préférable, dans cette grande circonstance, de concentrer les armées autour de Lyon et de Paris, d'attendre près de ces villes bien fortifiées et bien approvisionnées, et qui auraient été ainsi des points d'appui formidables, toutes les forces de la coalition; elles s'élevaient à près d'un million de soldats. Mais les brillants et rapides succès de la campagne de 1814 attestent tout ce qu'on pouvait espérer dans une telle position d'un génie actif et inépuisable en ressources, dirigeant des 5:oldatsqui ne comptaient pas le nombre des ennemis. Manœuvrant avec célérité sur les deux rives de la Seine, l'Empereur eût successivement détruit les armées qui eussent entouré la capitale. De telles

— liO —

masses ne pouvaient lonj^^temps séjourner sous ses murs. I/alternative était inévital)le : ou occuper sans retard Paris ou rejj^agner précipitamment les Ironticres. C'est en réduisant en cendres Fancienne capitale des czars que le fameux comte Rostopchin avait sauvé Tempirede Russie. La France pouvait opérer son salutsansun si grand sacrifice. Pains eût résisté, protégé par le plus vaillant des chefs, et Ton devait attendre les mêmes résultats de l'illustre maréchal chargé de défendre la seconde cité de FEmpire. Les glorieux exploits de l'armée de Catalogne et a Aragon répondaient des talents et de l'expérience du vainqueur de Tarragone et de Valence. 11 se serait montré non moins habile dans la défense que dans l'attaque. Mais ce plan qui exposait la moitié de la France kXjoxks les ravages d'une seconde invasion et facilitait d'ailleurs tous les complots des ennemis intérieurs, répugnait trop, sous ces deux rapports, au chef de l'armée et de l'Etat. Il se fixa donc au projet de surprendre, par une marche rapide et bien combinée, les Anglais et les Prussiens et de les détruire séparément. C'est vers ce but, en partie atteint, que furent dirigées les premières opérations de la campagne. Blucher él?ii\ encore le i5 juin à Namur et Wellington à Bruxelles le même jour. Les armées des deux généraux occupaient des cantonnements autour de ces deux villes et à d'assez grandes distances les uns des autres. Aussi les Prussiens furent le ï5 juin attaqués à l'improviste sur une grande partie de leur ligne, et partout chassés par notre cavalerie légère avec une ardeur qui présageait les succès les plus décisifs.

Un événement bien extraordinaire et non moins imprévu, la désertion d'un lieutenant général, vint étonner Tarmée. Dans la matinée du i5, il avait gagné le quartier général du prince Blucher, emmenant avec lui deux officiers de son état-major. Cette incroyable défection aflaiblissait la conflance des soldats dans leurs chefs, mais ce n'était pas son résultat le plus funeste. Elle avertissait à temps, et d'une manière bien sûre, le ^énévRÏ prussien des mouvements, de la direction et de la force de l'armée française, et elle l'aidait à coup sûr à prendre une résolution salutaire. Cette circonstance a bien influé sur la bataille de Fleurus et si, après la seconde Restauration, le général déserteur a été immédiatement pourvu de Tun des premiers emplois de son grade, vous contribuerez sans doute. Monsieur le maréchal de camp, en lui rendant, avec votre impartialité accoutumée, toute la justice qui lui est due, à le faire élever à la première des dignités militaires. La Prusse lui doit incontestablement quelquesunes des nombreuses décorations dont feu le prince Blucher avait été revêtu à l'envi par tous les princes de V Europe.

La seconde cause qui a empêché la bataille de Fleurus d*êtrc décisive, a été la lenteur et Tindécision des mouvements de l'aile gauche sous les ordres du maréchal Nejr et son peu de vigueur dans l'attaque des Anglais aux Quatre- Bras, Il est certain que s*il eût occupé de bonne heure, dans la matinée du i6, cette importante position, ainsi qu'on prétend qu'il en avait reçu l ordre, qu'il y eût contenu par un fort détachement la portion de l'armée anglaise qui venait, en toute hâte et sans artillerie, flanquer la droite des Prussiens, en débouchant par la route cfe Bruxelles à Namur, il est certain, dis-je, qu'il pouvait, avec un corps d'armée fort de près de 44^^^^ hommes, contenir les Anglais, attaquer rapidement les hauteurs de Brj^, dont il n'était pas éloigné de plus de 4»ooo toises, tourner l'armée de Blucher. compléter sa déroute et lui enlever tous ses canons et tous ses bagages.

La troisième cause est le retard dans 1 attaque du centre de l'armée. Cette attaque décisive n'eut lieu que vers les quatre heures du soir ; et lorsque le village de Lignjy eut été emporté pour la troisième ou quatrième fois, la division de cuirassiers du général Delort fut seule envoyée à la poursuite de l'ennemi. Celte division enfonça tous les bataillons prussiens formés en carré sur le plateau qui domine ce village, chargea et culbuta dix fois toute leur cavalerie, renversa Blucher de cheval, mais ne recevant pas de renfort, elle ne put que se maintenir par une vigueur extraordinaire sur un terrain où elle était pour ainsi dire entourée par l'infanterie, l'artillerie et la cavalerie prussienne. Pendant ce combat, la seconde division des cuirassiers du corps du général Milhaud était restée en réserve, c'est ce que n'explique point l'ouvrage qui a pour titre : Mémoire pour servir à Vhistoire de France en i8io. Tous les détails dans lesquels est entré l'auteur sur la journée de Fleurus sont d'ailleurs parfaitement exacts et confoi^mes à la vérité. Les rapports officiels des lieutenants généraux Milhaud et Delort sur ces belles charges de la i4' division vous ont fait connaître combien les 5', io% 6" et 9* régiments de cuirassiers avaient contribué au gain de la bataille. Ces rapports sont joints aux manuscrits que je me suis empressé de vous adresser, comme document utile à la tâche qui vous reste à remplir; vous aimez qu'on vous seconde dans l'intention louable d'être vrai, juste et impartial.

Enfin, la quatrième cause est dans l'inexplicable lenteur du maréchal Grouch/y qui, avec deux corps complets de cavalerie, c'est-à-dire avec la moitié de cette armée, s'arrête à deux lieues du champ de bataille, au lieu de poursuivre Blucher, l'épée dans les reins, et de profiter du désordre et de la terreur qui régnaient parmi ses soldats

déjà éparpillés entre Gembloux ciVavres et commettant partout a alIVeux excès capables de soulever toute la Belgique. Blucher n'avait échappé aux cuirassiers de ma division que par un bonheur inouï et à la faveur de la nuit. Les uns ne l'avaient pas reconnu, les autres le croyaient blessé mortellement, et combien leur erreur nous a été funeste. La fortune ne favorisait pas la bravoure. Ainsi le maréchal Grouchy avait encore laissé échapper le général prussien qui la veille devait, selon toutes les probabilités, rester en notre pouvoir. Cette faute capitale allait non seulement nous ravir tout le fruit d'une bataille si chèrement gagnée, mais nous arracher encore le lendemain une victoire plus opiniâtrement disputée et changer en triomphe la déroute de nos ennemis.

Mes observations sur la bataille du Mont Saint-Jean seront l'objet d'une seconde lettre.

Agréez, Monsieur le maréchal de camp, le tribut de reconnaissance et d'estime que méritent vos talents et votre civisme, et recevez, en même temps l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

Lieutenant général baron Delort.

XGVI lielation de la bataille de Waterloo par Delort (*).

ArboiSj le 19 septembre iS'Jo.

Monsieur le maréchal de camp,

Quoique votre patriotisme n'ait point nui à l'équité, à la vérité et à l'impartialité qui sont les principales qualités d'un historien, on reconnaît néanmoins dans votre estimable ouvrage un cœur vraiment français^ Aussi je juge de votre douleur par la mienne, quand vous aurez à retracer le désastreux événement qui doit terminer le récit de tant de glorieux faits d'armes et si dignes, hélas! d'un plus heureux résultat. Je viens fixer encore votre attention sur les particularités de cette grande bataille, qui me sont parfaitement connues et vous indiquer avec franchise, et selon mon jugement, les véritables causes

(i) Copie de l'époque.

de cet afïreux revers. Les maréchaux Ney et Grouchy ont été gravement inculpés. Ils ont répondu aux reproches qui leur ont été faits. Vous pèserez impartialement et les inculpations et les défenses. Des amis zélés ont cherché à expliquer la conduite de ces deux généraux de la manière la plus honorable à leur réputation. Et comme cette réputation était fondée sur une longue expérience et des services extrêmement distingués, ils ont trouvé presque tous les Français disposés à écouter favorablement des réclamations, suggérées d'ailleurs par les plus nobles motifs et les intérêts les plus sacrés. Ces intérêts et ces motifs portent naturellement à l'indulgence, mais ils ne doivent pas Vemporter sur la vérité ou du moins sur les grandes probabilités, et si les intentions sont incontestablement bonnes, si tous les militaires de l'armée se plaisent à les reconnaître telles, les faits, ce me semble, ne sont pas aussi péremptoires et aussi faciles à justifier. D'abord, il ne serait guère raisonnable de supposer que le plus habile capitaine du siècle ait montré tant d'imprévoyance et d'impéritie dans la conjoncture la plus essentielle à sa gloire et à son existence, et qu'il ait commis des fautes telles que l'honneur d'une résistance inouïe appartiendrait tout entier à la valeur des soldats, et que les généraux ennemis n'auraient eu, pour en triompher, qu'à profiter des mauvaises manœuvres de leur adversaire. Toutefois, je n'affirmerai pas, comme ses apologistes, que son plan était, sous tous les rapports, irréprochable et qu'il y avait développé un plus grand génie que dans ces campagnes qui lui ont mérité, à juste titre, l'admiration des contemporains et de la postérité. J'avoue que je me défie un peu de cette sagesse qui, après tant de travaux, de sacrifices, de sang répandu, après tant de prodiges de tout genre, aboutit au rocher de l'île de Sainte- Hélène, Supposons-le dans la situation la plus favorable : admettons que les An glo- Prussiens aient été complètement défaits au Mont Saint Jean, Est-il bien certain que cette victoire signalée eût dissous la ligue des puissances principales de Y Europe ? Est-il constant qu'un soulèvement terrible eût éclaté dans Londres k la première nouvelle de ce désastre, que les ministres anglais auraient été infailliblement changés, et que leurs successeurs n'auraient rien eu de plus pressé que d'envoyer des plénipotentiaires demander la paix au quartier général du vainqueur? Voilà pourtant ce que l'on donne comme positif aans l'hypothèse oii nous aurions obtenu un plein succès. Une opinion contraire serait-elle dénuée de vraisemblance ? Le patriotisme du peuple anglais se compose en grande partie d'une haine invétérée et implacable contre la France, Cette haine lui fait supporter sans se plaindre.

tous les eflbrts et tous les sacrifices qui ont pour but notre ruine et notre humiliation. Connue le peuple roi, il a pour principe de ne point faire la paix après une défaite,

Earce qu il est convaincu que les victoires seules font les ons traités, et qu'une paix ignominieuse, qui porte atteinte à Tindépendance d'une nation, est le pire de tous les maux. Il est donc présumable que les Anglais, même après d'éclatants revers, eussent persévéré, et en supposant qu'aucune puissance ne se détachât de la Sainte Alliance, était- il possible que la France pût résister à la conjuration formée contre elle? On allègue en preuve de cette possibilité la coalition des rois vaincue par la France seule, en 1793 et 1794. Mais alors, les princes divisés manquaient de cette unité nécessaire à la réussite de leur dessein, et des circonstances tout à fait dissemblables devaient avoir des edets tout opposés. La France ne pouvait espérer son salut que de 1 appui de V Autriche. C'est ainsi que Louis XIV, accablé par tant de revers et près de succomber sous les coups de ses ennemis acharnés, se releva encore plus par les querelles de la reine Anne avec la duchesse de Malborou^' que par l'éclatante victoire de Denain. On prétend et on doit croire pour l'honneur de l'empereur d'Autriche, qu'il flottait incertain entre les droits du sang et les vives instances des souverains ses alliés, lorsque la téméraire invasion de Murât jusqu'aux rives du Pô fixa, à notre détriment, une résolution qui devait causer une extrême répugnance à son cœur et aux plus douces alTections de la nature. Il n'est point de concessions auxquelles l'empereur Napoléon n'eût dû consentir en 1812, pour empêcher son auguste beau-père de se déclarer contre lui ; car rompant alors tout équilibre, V Autriche nous portait uu coup décisif. Mais quels obstacles pouvaient arrêter l'ambition du souverain des Français, persuadé que dans la carrière de gloire qu'il parcourait, il ne faisait qu'accomplir les ordres du destin O?

(i) Le spirituel auteur de Touvrage intitulé Galerie politique et morale, cite à ce sujet l'anecdote suivante. Un jour il venait d'échapper à un complot liai'di tramé contre sa vie. On lui représenta qu'il s'était exposé imprudemment et sans nécessité aux coups qu'on pouvait et qu'on vculait lui porter. « Quand ils auraient tiré, dit-il, ils auraient peut-être blesse ou » tué un de mes aides de camp ». — « Et pourquoi pas vous-même », lui répondit-on ? « Parce que je pense qu'il n'en est pas encore temps. Croyez- » vous que j'attribue à moi seul et à mon habileté les choses extraordinaires » que j'ai faites? Non, une puissance supérieure me pousse et me mène à un » but que. j'ignore. Tant que ce but ne sera pas atteint, je suis invulnérable, » inébranlable; mais dès que je ne serai plus nécessaire, il suffira dune » mouche pour me renverser.» Ce lait aussi sing-ulier que vrai explique bien

La même cause devait infailliblement produire en i8i5 les mêmes effets. Ce n'est qu'appuyé par toutes les forces de V Autriche que l'empereur iVapoîeon pouvait raisonnablement espérer de faire face à tous ses ennemis, et sa défaite, dans les circonstances critiques où se trouvait la France, était certaine, dès le moment où les principales puissances de YEurope restaient étroitement unies et liguées contre lui. J'ai déjà remarqué que l'i m politique et téméraire conduite du roi Murât ne permettait guère à V Autriche de ne plus faire cause commune avec ses alliés.

Après ces réflexions, je vais mettre tous mes soins, Monsieur le maréchal de camp, à vous expliquer les causes essentielles de cette catastrophe qui, comme les désastres de Crécjy, de Poitiers, d'Asincourt, d'Hocstet, a été, et pour longtemps, si funeste à la patrie.

L'armée française, déduction faite de ses pertes dans la journée de Fleuras et du corps détaché du général Grouch)% était composée, au moment de la bataille de Mont' Saint- Jean, de 96 bataillons, de iio escadrons et de 240 bouches à feu. La force totale était évaluée à 68,65o hommes. Le corps du maréclial Grouchy, spécialement chargé d'observer et de contenir l'armée prussienne, comptait 24,800 fantassins, 0,ioo cavaliers, 3, 200 artilleurs et sapeurs et 102 bouches à feu, en totalité 34, 100 hommes. L armée a/igZo-/io//awrfaise présentait un eflectif de 89,500 combattants, dont 20,000 cavaliers, et de 260 bouches à feu. L'armée prusso-saxonne, après les pertes essuyées à Ligny, était encore forte, le 17 au soir, à Vai^res, de 75,000 hommes de toutes armes et soutenue par 170 bouches à feu. Ainsi, les armées anglaise et prussienne réunies à Waterloo et à Vaçres, dans la matinée du 18 juin, nous opposaient i(34,5oo combattans et 420 pièces d'artillerie. Ces armées excédaient donc la nôtre, puisque le corps du maréchal Grouchy n'est point entré en ligne, de 95,860 hommes et de 180 pièces d'artillerie.

Mais comprenons dans nos forces actives le corps du maréchal Grouchy, et l'armée anglo-prussienne sera encore supérieure à l'armée française de 61,700 combattants et de 68 bouches à feu.

Je pense. Monsieur le maréchal de camp, que vous aurez l'attention de joindre au plan topographique de la bataille des tableaux explicatifs de l'organisation des armées respectives, par corps, par division et par brigade, à peu près tels quils se trouvent dans l'écrit qui a pour

des énig-mes. Quel péril, quel obstacle, quel conseil auraient pu arrêter les pas de Tliomme pénétré d'une pareille idée? La terre soulevée pouvaitelle lui paraître une barrière contre une ambition inspirée par le ciel et gravée par le destin?

titre : Mémoires pour servir à l histoire de Fî^ance en i8i5. Ces tableaux me paraissent d'une exactitude incontestable. Je n'y vois qu'une omission facile à réparer. C'est le nom des maréchaux de camp qui commandaient les brigades, et les numéros des régiments dont elles étaient formées. Il n'est pas un inilitsiire français qui ne soit jaloux de prouver à ses concitoyens tous les efforts qu'il a faits, en cette grande circonstance, pour assurer la gloire, la prospérité et l'indépendance de son pays. Pour mon compte, je considérerai toujours comme mon plus beau titre de gloire que ma division puisse être citée, dans cette fatale journée, comme l'une de celles qui ont montré le plus de constance, de patriotisme et de dévouement. Malheur aux guerriers français qui n'éprouveraient pas de tels sentiments ou qui craindraient ae les avouer hautement ! Il faut, pour supporter avec résignation les revers affreux qui attristeront longtemps la France, non seulement le témoignage d'une conscience irréprochable, mais encore la certitude de n'avoir rien épargné pour son salut.

Aux yeux du vulgaire, le vainqueur est toujours réputé le plus habile et le vaincu a toujours tort, quelques bonnes dispositions qu'il ait prises. Le succès décide des réputations, et les acclamations qui entourent le char du triomphateur ne sont-elles pas d'ailleurs un juste hommage rendu à la fortune si, comme l'avoue le digne rival du grand Condé, quand un général a fait les meilleures dispositions possibles, les trois quarts de l'événement dépendent du hasard? Un homme sage ne se plaît donc pas, sans nécessité absolue, à cette espèce de loterie, où tant de chances sont contre ses talents et où tant de choses indépendantes de lui compromettent mille fois dans un jour les dispositions les plus savantes et la plus rare valeur. Cependant un général victorieux attribue ses succès d'abord à un plan habilement conçu, et il en fait ensuite honneur a l'intelligence de ses lieutenants et à la bravoure de ses soldats. Est-il vaincu, il impute sa défaite à l'inexécution des ordres qu'il a donnés, aux dispositions morales des troupes et à des causes majeures et imprévues qui ont mis en défaut sa prévoyance et sa sagesse. Ceux qui sont accusés se disculpent à leur tour à ses dépens. Les soldats blâment souvent leur chef à tort ou à raison et le p(;uple accoutumé à des victoires crie à la trahison.

Toutefois qui oserait contester que l'empereur A^a/>oZeo/i ne se soit préparé, du 20 mars au i5 juin, par une prodigieuse activité et par des travaux qui surpassent les forces humaines, à résister à tous ces ennemis et à se raflermir sur un trône menacé de toutes parts? Les premières opé-

rations de la campagne reproduisent dans les champs de Fleuras, trois fois illustrés par nos armes, le brillant vainqueur de V Italie, et il a tenu à bien peu de chose qu'après trois jours de marche et de combats l'armée prussienne n'ait été totalement séparée de l'armée anglaise et entièrement anéantie. Elle devait subir à Lignjy, et selon toutes les probabilités humaines, le même sort qu'à Yéna.

Cette armée, étonnée elle-même de notre inconcevable inaction depuis sa défaite, et n'étant poursuivie ni dans la journée du 17 ni dans celle du 18, venait tranquillement s'établir à Vavres, pour appuyer la gauche des Anglais, Ainsi les deux armées enneuiies furent réunies dans la matinée du 17. On perdit tout le fruit de la victoire remportée à Lignjy, et tandis que les Anglais et les Prussiens étaient en mesure de se soutenir réciproquement, de funestes retards, de pitoyables manœuvres allaient paralyser 26,000 fantassins, plus de 6,000 chevaux et 162 pièces d'artillerie.

L'ennemi obtenait ainsi d'immenses avantages sur nous. Il était en outre favorisé par la grande supériorité de ses forces, par le terrain dominant sur lequel il s'était placé, et où quelques maisons de campagne lui offraient des points d'appui, enfin par le torrent de pluie qui tomba pendant toute la nuit du 17 au 18. Les terres détrempées et fangeuses devaient rendre extrêmement difficiles les mouvements offensifs de la cavalerie et de l'artillerie, et favoriser ainsi, par de nouveaux obstacles, la défense au préjudice de l'attaque.

Le 18, dès le point du jour, l'armée anglaise était rangée en bataille, en avant de Mont-Si-Jean, couvrant les grandes routes de Bruxelles et de Nii^elles. Sa droite s'appuyait à un ravin, près Br aine-la- Le ud, et sa gauche à la hauteur qui couronne le hameau de la Hay^e, Toutes les dispositions défensives du général anglais sont exactement énoncées dans son rapport officiel sur la bataille de Waterloo , et il coïncide très bien avec la relation insérée dans le mémoire déjà cité. Ce mémoire décrit avec autant de vérité que d'exactitude l'ordre d'attaque de l'Empereur et ne vous laissera, sous ce rapport, rien à désirer.

Les deux armées, près d'en venir aux mains, présentaient le spectacle le plus imposant. Leur attitude annonçait une bataille sanglante et opiniâtre. Le courage des troupes était, de part et d'autre, stimulé au plus haut degré. Elles n'ignoraient pas que la prééminence des nations était attachée à la lutte terrible qui allait s'engager. Les Français combattaient pour l'honneur et l'indépendance de leur pays, et pour venger les défaites des dernières campagnes. Ils montraient une bouillante ardeur ; et leur

maintien faisait redouter à Fennemi rette furie française à laquelle rien ne résiste. Le calme des Anglais décelait cette froide intrépidité qui brave les dangers les plus imminents et contre laquelle notre brillante impétuqsité a plus d'une fois échoué. Les chefs des deux armées, mais sous des rapports bien différents, inspiraient une égale confiance à leurs soldats.

Le général français, doué d'immenses facultés, d'un génie actif, entreprenant, audacieux, n'était jamais arrêté par aucun obstacle. On lui a entendu dire que le mot impossible devait être rayé du dictionnaire français. Le caractère du général anglais était la lenteur, la prévoyance, la timidité et une sorte de défiance de lui-même. L'un étalait avec faste sa supériorité et ne diâsinmlait point sa prédestination à une domination universelle. L'autre déguisait son orgueil sous les dehors de la bonhomie et de la simplicité. Celui-ci affectait une déférence entière aux ordres de l'autorité établie. Celui-là brisait avec éclat toutes les barrières qui pouvaient entraver son insatiable ambition et son penchant irrésistible au pouvoir le plus illimité et le plus absolu. Equitable, généreux, tout abus d'autorité, toute vengeance personnelle répugnaient à la magnanimité de son âme(*). Récompenser tous les services avec magnificence était, pour lui, la plus noble prérogative de la souveraineté. Présidant à la justice, à l'administration, au gouvernement même, dans les moindres détails, il méritait le sceptre conquis par son épée. Le général anglais avait commencé sa réputation militaire par la destruction de l'empire de Tippo Saïb, et le soulèvement des Espagnes lui avait fourni une occasion facile de l'accroître. La capitulation de Vimeiro devint son premier titre de gloire dans la péninsule. Grâces à l'éloignement de l'Empereur, inopinément appelé sur les bords du Rhin, à la mésintelligence qui régnait parmi les officiers d'un même grade, à la laiblesse et à l'indolence du roi Joseph, il acquit de la célébrité aux combats meurtriers mais indécis de Busaco^ de Talavejyra de la Rejyna et de VAlbuera, Il avait cependant remporté deux victoires com plètes, celle des Arapiles, parce que le maréchal Marmont n'avait point voulu attendre les renforts que le maréchal

(i) L'histoire a consacré le souvenir du pardon généreux et délicat accordé à une princesse prussienne^ lorsqu'il tenait dans ses mains une preuve irrécusable du complot tramé contre ses jours par l'époux de cette princesse. Je l'ai vu, le lendemain de la bataille de Fleiirus, s'affliger du sort des blessés ennemis qu'on avait été forcé d'abandonner pendant la nuit sur le champ de bataille, et leur faire prodiguer les plus prompts secours avec une bonté affectueuse qui pénétra tous ceux qui en étalent témoins, d'une vive et profonde émotion.

Jour dan lui amenait de Madrid, et celle de Vittoria, parce que chacun des corps de Y diTtuée française, n'ayant point un chef unique, agissait d'après sa propre impulsion. Favorisé par d'heureuses circonstances et par toute l'énergie qu'un peuple héroïque déployait contre l'oppression, il avait obtenu de V Europe, déjà prête à se soulever contre d'iniques agressions, le glorieux surnom de libérateur des Espagnes. Enfin, poursuivant ses succès, il avait franchi les Pyrénées, envahi nos provinces de l'ouest et livré cette bataille de Toulouse, où il vainquit avec tant de difficultés une poignée de braves, où tant de sang fut répandu inutilement, puisque le retour de la dynastie légitime était assuré, où l'armée à ses ordres devait finir ses destins et perdre tous ses lauriers, si le maréchal Suchet fût venu, avec ses braves soldats, appuyer la glorieuse résistance de son illustre collègue. Le général français ayant à peine dépassé son cinquième lustre, avait, comme le vainqueur de Rocroy, signalé son début dans le commandement en chef par des succès éclatants. Depuis, des plans savamment conçus, des marches rapides, une activité surnaturelle, une suite de victoires non interrompues pendant quinze ans lui avaient ouvert toutes les capitales de V Europe, Par des prodiges en tout genre il avait éclipsé tous ses rivaux. Les réputations des chefs des deux armées ne peuvent donc être balancées même après la bataille de Mont-St-Jean,

Déjà la ligne ennemie avait été reconnue par le général du génie Haxo, Elle n'était appuyée par aucune fortification, mais les Anglais occupaient par des troupes d'élite le château de Hougomont et la ferme de la Haie- Sainte, pour couvrir leur centre de droite et leur centre de gauche (*).

Vers neuf heures du matin, l'armée divisée en onze colonnes s'ébranla. De toutes parts les trompettes sonnaient, les tambours battaient aux champs et la musique faisait retentir les airs chéris de la victoire. A dix heures ce grand mouvement était achevé. Le plus profond silence régnait. Toutes les troupes rangées dans un ordre admirable occupaient les positions qui leur avaient été assignées. Aussitôt l'Empereur parcourut toute la ligne et sa présence excita partout le plus grand enthousiasme. L'ardeur des soldats était pour lui le présage de la victoire. Il vint se placer sur les hauteurs de Rossomme, d'où il pouvait facilement découvrir les mouvements des deux armées. La réserve

(i) C'est par erreur que j'ai dit, dans ma relation de la campagne de i8i5, qne les positions de l'ennemi étaient retranchées. Seulement il avait crénelé le château de Hougomont et barricadé ses avenues.

occupait, près du quartier impérial, une position centrale, prête à se porter partout où son secours deviendrait nécessaire.

Ces dispositions préliminaires étaient habilement conçues. L'ordre le plus parfait présida à leur exécution. Mais l'armée anglaise, ayant son flanc gauche garanti par les Prussiens^ appuyant sa droite à un ravin, couverte sur son centre par des bosquets et des maisons où des troupes d'élite étaient embusquées, et rangée en bataille sur un plateau dominant qui offrait encore à ses extrémités des points d'appui, l'armée anglaise, circonscrite dans un espace peu étendu, sa droite à Braine-la-Leud, son centre vers Mont-St-Jean et sa gauche à la Haie- Sainte, était en mesure de repousser avec succès toutes nos attaques. Toutefois on pourrait, avec fondement, reprocher au général anglais d'avoir commis une faute capitale en choisissant un champ de bataille qui laissait derrière lui les défilés de la forêt de Soignes, En eflet, si le projet de forcer sa ligne par le centre eût réussi, sa retraite devenait bien diftîcile, ou plutôt se changeait en déroute. Après la défaite de l'armée prussienne à Lignj% le général anglais aurait sans doute agi d'une manière plus conforme aux intérêts des alliés, aux règles d'une sage prudence et surtout aux lois de la guerre, en concentrant son armée plus près de Bruxelles. C'est là qu'il devait, ce semble, choisir son champ de bataille, y rallier l'armée prussienne , sinon désorganisée au moins ébranlée par ses pertes dans la journée du i6, et attendre dans cette position les renforts récemment débarqués à Ostende (*).

A peu près à dix heures du matin, la division du prince

(i) L'auteur du mémoire déjà cité compare une bataille à un drame. En ce sens, Tordre de bataille primitif est l'exposition ; les mouvements d'attaque, les marches et contre-marches, les incidents de tout genre, favorables ou contraires, que le hasard fait naître, forment un nœud souvent bien compliqué, et le gain ou la perte de la bataille est le dénouement. Ce dénouement auquel la fortune a tant de part ne produit souvent qu'un massacre inutile. Dans de certaines conjonctures il est décisif. Il peut causer Thumiliation. la ruine et l'asservissement de tout un peuple. Dans ce grand drame, le chef de l'armée joue le rôle principal. Le théâtre est un vaste champ où l'art ajoute toutes les combinaisons du génie, où la plus haute valeur se déploie pour sacrifier l'élite de la population de plusieurs contrées. Ces sanglantes tragédies, qui excitent quelques cris de joie et font couler tant de larmes, ont les nations entières pour spectateurs intéressés et attentifs. C'est de leur dénouement qu'elles recueillent la gloire ou la honte, leur ruine ou leur prospérité. Malheur aux peuples qui, hors le cas bien rare d'une nécessité absolue, soit pour maintenir leur indépendance^ soit pour repousser une inique agression, se plaisent à ce métier hasardeux et l'encouragent par des applaudissements funestes et insensés !

Jérôme attaqua avec la plus grande vigueur le bois et les jardins du château à' Hougomont , mais la brigade des gardes anglaises aux ordres du général-major Bing s'y maintint pendant plusieurs heures avec une rare intrépidité. La division Pqy était venue appuyer celle du prince Jérôme, et ce n'est que par les eftbrts soutenus et répétés de la bravoure la plus opiniâtre que le bois et les avenues d'Hougomont jonchés des cadavi'es des intrépides Anglais restèrent en notre pouvoir. Mais le château crénelé et défendu par un bataillon ne fut emporté que longtemps après et avec l'aide d'une batterie d'obusiers qui mit le feu aux granges et aux toits.

Pendant ce combat acharné qui, par une puissante diversion, attirait toute l'attention de l'ennemi et occupait l'élite de ses troupes, l'Empereur faisait ses dispositions pour la principale attaque sur le centre de Tennemi. Cette attaque avait pour but de s'emparer de Mont-St-Jean, point d'intersection des grandes routes de Nivelles et de Charleroi à Bruxelles, de séparer ainsi la gauche de la droite des Anglais, où était la plus grande partie de leurs forces, de prévenir la jonction des Prussiens, enfin de se rapprocher du maréchal Grouchy qu'on s'attendait à voir paraître d'un moment à l'autre. Il est évident que ce projet était bien conçu et réunissait tous les avantages. Mais avant de le mettre à exécution, le général français ne devait-il pas avoir des renseignements certains sur la position du comte Grouchy et être bien assuré que ce maréchal était en mesure de contenir l'armée prussienne et de l'empêcher de se jeter, au fort de l'action, sur notre flanc droit et nos derrières ? La lenteur extrême que le comte Grouchy avait mise à poursuivre Blucher après la bataille de Ligrry ne devait-elle pas inspirer à l'Empereur une juste défiance sur sa conduite ultérieure ? Fallait-il abandonner à la moindre incertitude la possibilité d'une coopération si nécessaire et si décisive? D'un autre côté, pouvait-on raisonnablement concevoir des doutes qu'un général qui, jusque-là, avait donné tant de garanties de ses talents, de son activité et de son expérience, manquerait à ses instructions et à ses devoirs d'une manière aussi essentielle, et se fourvoyerait au point d'ignorer entièrement la direction d'une armée battue et qu'il devait suivre, l'épée dans les reins, jusqu'au moment d'une seconde bataille?

Néanmoins, cette défiance de l'Empereur eût été d'autant mieux fondée que, déjà avant onze heures du matin, on apercevait de loin, et dans la direction de Si-Lambert, des troupe? qui se dirigeaient vers le flanc gauche de l'armée anglaise. Tous les esprits étaient en suspens. Les uns affirmaient que c'était un détachement du maréchal Grouchy^ les autres que c'était l'avant-garde de l'armée

prussienne. Cette fâcheuse incertitude dura peu. Un hussard prussien, porteur d'une dépêche pour le général anfiais, et fait prisonnier par la cavalerie légère qui battait estrade entre Vavres et Planchenoit, apprit l'arrivée du corps de Bulow fort de 3o,ooo hommes. Ce corps était intact et d'autant plus redoutable qu'il n'avait point partagé la défaite de Liffny, Bientôt ce rapport fut confirmé par les lieutenants-généraux Domont et Suhervic, dont les divisions de cavalerie légère avaient été immédiatement détachées à quelques milles sur notre droite. Ils informèrent non seulement qu'ils étaient en présence de Tavant-garde de l'armée prussienne, mais que les patrouilles envoyées de tous côtés n'avaient rien découvert sur les mouvements du maréchal Grouchy, Cet événement força l'Kmpereur de détacher le corps du comte de Lobau, pour appuyer la cavalerie légère du général Domont et contenir les Prussiens, 11 espérait, peut-être avec trop de confiance, que dix mille Français avantageusement postés, ])leins d'ardeur et de dévouement, guidés par un chef d'une fermeté à toute épreuve, résisteraient sur ce point k tous les efforts de Bulow, en attendant le corps du maréchal Grouchy, et tandis que le centre des Anglais serait enfoncé avec une impétuosité irrésistible. Mais l'armée anglaise fortifiait ainsi sa résistance de tous les moyens perdus pour l'attaque, et nous avons déjà fait remarquer qu'outre l'avantage de la position, elle avait une immense supériorité de forces (*).

(Cependant une vive fusillade était engagée sur toute la

(i) Dans l'incertitude où l'Empereur était sur le corps du maréchal Grouchy ei après Vopiniàtre résistance des Anglais et des PrussienSj^oxi aux Quatre-Bras, soit à Ligny^ il n'est içuère possible qu'il ait tenu le propos suivant avant de livrer bataille : t L'armée ennemie est supérieure à la niVtre de près d'un quart, nous n'en avons pas moins quatrevingt-dix chances pour nous et pas dix contre. » Ce propos serait assurément par trop présomptueux ; car les choses paraissaient telles, même au plus conHant, que les chances entre les deux armées devenaient à peine égales et par les savantes combinaisons du chef, et par la bouillante ardeur des soldats. On lui fait encore dire, à l'approche du corps de Buloiv: * Nous avions ce matin quatre-vingt-dix chances contre dix. Il he nous en reste plus que soixante contre quarante. > Ce propos serait encore plus déraisonnable que le premier; caria position était devenue fort critique. L'Empereur avait cependant sur ses adversaires deux avantages marquants; le premier, de commandera des troupes d'Une même nation, instruites, disciplinées et faciles à diriger vers un but commun ; le second, de combattre deux généraux d'un caractère entièrement opposé, que leurs prétentions au commandement en chef pouvaient désunir et qui avaient sous leurs ordres des peuples jaloux, divisés et se baissant mutuellement, tels que les Prussiens et les Saxons, les Belges, les Anglais et les Hollandais,

ligne. Il était midi. L'Empereur avait ordonné au maréchal Nejr d'attaquer avec vigueur la Haj'C'Sainte et le village de la Haye, de chasser les Anglais de ces deux postes et de s'établir ainsi entre eux et. le corps de Bulow. Quatre-vingts pièces d'artillerie soutenaient cette attaque. Elle ne pouvait être mieux confiée qu'à un général qui, par son sang-froid, son coup d'œil exercé et une expérience consommée, avait, sur tant de champs de bataille, décidé la victoire. Mais on prétend que, placé par les événements de i8i4 et i8i5 dans des situations qui mettaient tous les sentiments, toutes les affections et tous les devoirs d'un brave militaire et d'un homme d'honneur dans la plus déplorable contradiction, sa présence d'esprit n'était plus la même et que l'Empereur s'était repenti, mais trop tard, de l'avoir chargé des commandements les plus importiints. Quoiqu'il en soit, les tirailleurs ennemis repoussés sur tous les points, plusieurs positions importantes abandonnées, les réserves des Anglais concentrées sur la gauche, des masses entières exterminées par un (eu terrible de mousqueterie et d'artillerie, la Haye-Sainte emportée par le premier corps aux ordres du général Reille, une grande confusion au milieu des équipages, des convois et d'une foule de blessés qui encombraient la route de Bruxelles, la stupeur et la consternation du général anglais, l'immobilité de ses troupes, l'ardeur des soldats français, tout annonçait l'entière et profonde déroute de l'armée anglaise. Dans cette situation vraiment critique, le duc de Wellington fit charger les brigades des majors généraux Sommerset et Ponsonby, Ces brigades, formées des i" et 2° gardes du corps, des dragons de la garde et des i^"", 2* et 3* régiments de dragons anglais, fondirent avec impétuosité sur la division du général Durutte. Cette division fut sabrée, dispersée, perdit ses aigles et tous ses canons. Mais la a* brigade de cuirassiers du général Delort ayant eu Tordre de se porter au-devant des cavaliers anglais qui couvraient la plaine, profite de leur désordre et leur fait payer cher le succès qu'ils venaient d'obtenir. En un moment,, cette brigade, composée des 6^ et 9" régiments, ayant à sa tête le maréchal de camp Farine, le lieutenant général Delort et le lieutenant général Dejean qui lui avait apporté les ordres de l'Empereur, s'élance sur la cavalerie anglaise, la culbute et jonche tout le champ de bataille de ses morts. Deux régiments anglais d'élite furent presque détruits dans cette charge vigoureuse, et malgré l'infériorité de leur nombre et le désavantage d'attaquer un ennemi encouragé par un brillant succès, les cuirassiers ne perdirent pas un seul homme et comptèrent à peine quelques blessés. Les canons furent repris et l'infanterie fut promptement ralliée.

Le succès de la bataille paraissait alors certain. L'Empereur était près d'atteiiulre son but. Il allait séparer les deux armées et parvenir à la grande route de Bruxelles, Il était trois heures. Mais les 2' et 4* corps prussiens ^ qui s'étaient mis en marche au point du jour, avaient franchi l'étroit défilé de Saint- Lambert , avaient pris une position masquée par la forêt de Frischermont^ pour attaquer dans le moment le plus opportun les derrières de l'armée française, tandis que le premier corps s'avançait par Ohain, pour attaquer simultanément notre flanc droit. Le 3' corps devait suivre ce mouvement. Ainsi toute Tarmée prussienne , moins le 3® corps aux ordres du général Thielman, qui fut contraint de s'arrêter à Vavres, était devant nous, débordait toute notre droite, et par une fatalité inconcevable, ce mouvement décisif s'était opéré tranquillement, à travers des défilés extrêmement difficiles, sans que le maréclial Grouchy, avec plus de trente mille fantassins, la moitié de notre cavalerie et cent pièces de canon, eût songé à l'inquiéter.

Le corps du comte de Lobau, qui plusieurs fois avait repoussé Bulow.ne suffisait plus pour arrêter une armée. L'Flmpereur fut obligé d'envoyer à son secours les lieutenants généraux Duhesme et Morand, avec deux divisions de la jeune et de la vieille garde et une forte batterie d'artillerie.

Les Anglais, doublement favorisés et par l'approche de l'armée prussienne et par la diminution des troupes dirigées contre eux, reprirent courage. La cavalerie légère du général Jacquinot, qui poursuivait vivement l'ennemi sur le plateau de la Haj^e, fut chargée et ramenée en désordre par une grande partie de la cavalerie anglaise. Les cuirassiers du général Milhaud (divisions Vathier et Delort) se portèrent rapidement à son secours et aux cris de « Vive l'Empereur ! » la cavalerie anglaise fut repoussée et enfoncée de toutes parts. Les intrépides cuirassiers poursuivirent leurs succès, chargèrent les carrés des gardes anglaises, les rompirent, couvrirent le terrein de morts, mais ils ne purent, en raison du terrain, profiter de tous les avantages de ces brillantes charges, dans lesquelles le fourrier Isaac Palan, du 9% et le maréchal des logis Auhert^ du 10' de cuirassiers, enlevèrent chacun un drapeau.

Forcées de rétrograder de quelques pas, ces deux divisions, chargées par la cavalerie anglaise, firent volte-face et la conlraignirent de chercher son salut sous la protection de son infanterie. Mais placées à l'extrémité du grand plateau où elles étaient exposées au choc de toute l'armée anglaise, il devenait d'une nécessité urgente de les renforcer par le corps de cuirassiers du lieutenant général

Kellermaririj formé des divisions Lhéritier et Roussel (VUrbal, et par la division de la cavalerie de la garde impériale, commandée par le général Lefèbre des rfouettes. Cette cavalerie réunie, après avoir enfoncé plusieurs carrés, sabré des milliers de fantassins, repoussé à diverses reprises toutes les charges de la cavalerie, soutint, à peine appuyée de quelques bataillons, tous les efforts répétés de l'armée anglaise. Le général Lhéritier tombe grièvement blessé d'un coup de feu à travers le corps. Le chef d'étatmajor du général Milhaud est tué. Les lieutenants généraux Milhaud et Delorl ont plusieurs chevaux tués sous eux, leurs habits et leurs chapeaux criblés de balles. Ce dernier est en outre blessé d'un coup de feu et de plusieurs coups de sabre. Presque tous les officiers supérieurs sont mis hors de combat. Les morts encombrent le terrain sur lequel cette cavalerie est placée ; mais sa constance héroiaue ne peut être ébranlée, ni par les charges multipliées aes cavaliers anglais, ni par le feu terrible de leur artillerie et de leur mousqueterie. Les circonstances étaient telles que tout mouvement rétrograde eût compromis Y diVïnée française, et que ces dix mille cavaliers d'élite durent affronter, pendant plus de trois heures, la mort la plus imminente pour se maintenir, en face de toute l'armée anglaise, sur le terrain qu'ils avaient conquis. On peut affirmer que nos fastes militaires ne présentent pas, peut-être, un pareil trait de dévouement, au milieu des prodiges qui rendront à jamais mémorable le courage des soldats français, L'Empereur parcourait alors toute la ligne sous une grêle de balles et de mitraille. Le brave général d'artillerie Deçeaux, qui l'escortait, est emporté par un boulet, et dans le moment où les services qu'on espérait d'un officier aussi distingué rendaient sa perte encore plus sensible. Il est remplacé par le général Lallemant, qui peu après est blessé. Toutes ces circonstances retardaient les prompts et efficaces secours qu'on atten dait de l'artillerie de réserve.

Ce grand mouvement de cavalerie, où tant de bravoure fut déployée en pure perte, avait été ordonné parle maréchal JVej', A coup sûr, c'était commettre une grande imprudence. Il nous semble que les progrès de l'ennemi sur notre droite et sur nos derrières exigeaient alors que cette cavalerie d'élite, appuyée par plusieurs bataillons de la garde impériale, fût placée en réserve vers Planchenoit, Dans une position où cette cavalerie aurait eu carrière pour agir librement, il est permis d'assurer qu'elle eût rétabli les affaires, repoussé les Anglais et les Prussiens et réparé tous les revers. Le dévouement dont elle a fait

{)reuve justifie cette assertion. Avec cette invincible cavaerie l'Empereur fût resté maître du champ de bataille, et

comme les armées alliées avaient éprouvé des pertes en tués et blessés triples des nôtres, comme le maréchal Grouchy pouvait se réunir à nous le lendemain, au point du jour, avec son corps d'armée qui n'avait point été entamé pendant le plus sanglant des combats, il paraît constant que les ennemis eussent eftectué leur retraite, et que, dans le cas où ils eussent voulu recommencer la bataille, toutes les chances de succès étaient cette fois en notre faveur. Le maréchal Ney eut non seulement le tort de faire agir prématurément la cavalerie, mais il la fit encore charger dans un terrain montueux, peu favorable pour ses évolutions, et où, n'étant pas appuyée par de fortes masses d'infanterie, elle ne pouvait tirer aucun parti de ses premiers succès. Le pis de cette fausse manœuvre était de l'avoir mise dans une position à se sacrifier inutilement, sans pouvoir avancer ni reculer (*).

Cependant l'armée prussienne tout entière s'avançait dans la direction de la Haye-Sainte et de Planchenoit^ favorisée par un terrain en forme d'amphithéâtre, où son artillerie, descendant progressivement sur les monticules qui le dominaient, protégeait les brigades d'infanterie qui se formaient successivement pour se porter en avant et par échelons. Il est juste de dire que ces mouvements combinés furent exécutés avec ordre et précision. Déjà le prince Blucher arrivait à la Hciye, où la 4° division du T" corps, le même qui avait été enfoncé vers midi par les dragons anglais, n'opposa qu'une faible résistance. On dit même que quelques traîtres proférèrent le cri funeste de « Sauve qui peut! » Cette division, quoique luttant contre des forces bien supérieures, pouvait encore longtemps arrêter les progrès de l'ennemi. Le désordre commençait à çagner toute la droite, lorsque l'Empereur fît crier « Victoire! » en annonçant l'arrivée de Grouchy. Cette fausse nouvelle, ranimant pour un moment l'ardeur des soldats, ne tarda pas à être démentie et produisit un décourage-»

(i) Sans prévoir tous les progrès des Prussiens sur nos derrières, j'arrêtai la brigade du maréchal de camp Farine qui, sur l'ordre direct du maréchal Xey, et sans ma participation, se portait vers le grand plateau. Je lui enjoignis de ne point se séparer de la division, en lui observant que je n'avais d'ordre à recevoir que du général qui commandait le corps dont ma division faisait partie. Pendant cette contestation qui suspendait le mouvement de cette brigade, le maréchal Nex vint lui-même, pétillant d'impatience. Il persista non seulement dans l'exécution de son premier ordre, mais il demanda au nom de l'Empereur les deux- divisions. J'hésitais encore... J'observais que la grosse cavalerie ne devait pas attaquer sur des hauteurs une infanterie qui n'avait point été ébranlée, et bien disposée à se défendre. Le maréchal s'écria : « En avant, il s'agit du salut •de la France! » J'obéis à regret, en faisant des vœux pour qu'une manœuvre si imprudente ne fût pas une des causes de sa perte.

ment d'autant plus grand que la dernière de nos espérances était frustrée. L'ennemi nous avait entièrement tournés, et il était près de pénétrer dans le village de Planchenoit,

L'Empereur, dans cette conjoncture éminemment critique, voulut tenter un dernier eftbrt; il fit former la réserve ae sa garde en colonnes d'attaque, mais les Anglais portèrent sur les points menacés et des renforts et une artillerie formidable, et cette garde, en avançant, eut une telle décharge de balles et de mitraille à essuyer que ses rangs furent aussitôt rompus et qu'il leur devint impossible de se reformer Ce feu terrible ne peut être comparé qu'à un violent orage où des éclairs sillonnent sans cesse la nue, où les détonations continuelles d'un tonnerre qui sème la dévastation et la mort, avec un horrible fracas, se mêlent à un torrent de grêle et de pluie. Vainement la cavalerie de réserve de la garde impériale, aux ordres du général Guyot, essaya, par une charge vigoureuse, de protéger la garde à pied, cette division fut accablée par des forces supérieures. Les cuirassiers eux-mêmes abandonnèrent le champ de bataille conquis avec tant de valeur et défendu non moins vaillamment. Les Prussiens arrachaient à la

défendit avec sa valeur accoutuet toute l'armée anglaise marchait en avant. Les généraux ennemis se rencontrèrent à la ferme de la Belle- Alliance, La bataille était perdue. Les soldats de toutes armes fuyaient pêle-mêle, confondus, insensibles à la voix de leurs chefs et de leurs officiers. Les routes, peut-être encombrées à dessein par la trahison, laissèrent presque tous nos canons, nos caissons et nos bagages au pouvoir de l'ennemi. La voiture même de l'Empereur devint la proie des hussards prussiens. Enfin la déroute était complète et les pertes de la France irréparables. De mauvais Français augmentaient partout la confusion et excitaient les soldats à la désertion. Aussi le plus effrayant désordre régna dans l'armée jusqu'à son arrivée sous les murs de Paris.

Voilà, Monsieur le maréchal de camp, des détails certains et exacts sur cet affreux désastre. Vous remarquerez qu'ils ne coïncident pas entièrement avec la relation du général Gourgaud et le mémoire dont j'ai déjà fait mention. Mais ces écrits, très vrais et fort estimables d'ailleurs, ressemblent quelquefois à un mémoire ou justificatif ou apologétique. Comme toutes les circonstances de cette grande bataille doivent être avidement recueillies par tous les Français et par les étrangers eux-mêmes, il importe de faire à chacun la part qui lui egt due dans ce mémorable événement et de ne rien affirmer qui puisse être contredit avec fondement. Même après de si grands

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garde impériale, qui s'y défendi mée, le village de Planchenoit , e

revers, nous pouvons encore rendre justice à nos ennemis. IjSirmée française n'a jamais combattu avec plus de vaillance que dans cette fatale journée, et la victoire ne lui a été arrachée, à Tentrée de la nuit, que par un de ces incidents hors de toutes les probabilités humaines. Quand nos guerriers reparaîtront sur un champ de bataille, le désir de venger un revers éclatant enflammera sans doute leur courage, mais la journée de Mont-Saint-Jean ne se confondra pas, dans leur souvenir, avec ces journées malheureuses qui ont flétri la gloire de nos armes.

Après avoir lu bien attentivement les deux mémoires plusieurs fois cités, j'ai trouvé plus justes encore les observations sur les batailles de Ligny et de Mont-Saint- Jean contenues dans le second manuscrit que j'ai eu l'honneur de vous faire remettre, et je dois persister dans ces observations, sauf quelques légères erreurs que cette lettre et la précédente ont pour but de rectifier.

Il ne me reste plus. Monsieur le maréchal de camp, qu'à vous indiquer succinctement, et en me résumant, toutes les causes de la perte de cette grande bataille.

La première et la plus incontestable est la conduite du maréchal Grouch)^ dans les journées des 17 et 18. Ses fausses manœuvres et son inexplicable lenteur nous ont privés de la moitié de nos forces, lorsque chacune des armées anglaise et prussienne était déjà bien supérieure à la nôtre.

La seconde est l'intrépidité de l'infanterie anglaise^ qui a opposé, pendant toute la journée, aux attaques les plus impétueuses et les plus terribles une fermeté inébranlable.

La troisième est la persistance de l'Empereur à suivre son plan d'attaque contre \(^^ Anglais, lorsqu'il a été bien averti que toute l'armée pinissienne débordait son flanc droit et qu'il n'avait plus à compter sur la coopération efficace et nécessaire du maréchal Grouchy,

La quatrième est d'avoir fait charger prématuréuient l'élite de la csy^levie française, sur un terrain montueux, de difficile accès, défendu par plusieurs lignes d'infanterie, par toute la cavalerie anglaise^ par une artillerie formidable, et sur lequel cette cavalerie ne pouvait, à coup sûr, obtenir de succès décisif.

La cinquième est de n'avoir pas tenu au moins une bonne partie de cette cavalerie d'élite en réserve, pour s'opposer, en temps opportun, aux progrès de l'armée prussienne, la contenir et la repousser. Je ne doute pas que cette cavalerie, appuyée de plusieurs bataillons de la garde impériale et convenablement placée, n'eût rétabli les allàires, quelque désespérées qu'elles aient pu paraître, et repris le champ de bataille.

La sixième est le peu de résistance opposée par quelques bataillons du i*"^ corps d'infanterie, quand le prince Blucher se présenta au village de la Hciye, Cette position importante, presqu'aussitôt abandonnée qu'attaquée, devait être détendue avec une invincible opiniâtreté. Ces bataillons donnèrent, dans le moment le plus critique, un funeste exemple. Cette molle conduite encouragea les Prussiens et facilita la prompte réunion de toutes leurs forces.

La septième enfin est le défaut de confiance d'un bon nombre de soldats dans quelques généraux et dans quelques officiers. Depuis la désertion du général Bourmonty et en raison même des événements si divers de i8i4 et de i8i5. ils les supposaient, à la vérité contre toute vraisemblance, disposés à la trahison ; mais leurs craintes et leurs défiances influèrent évidemment sur leur conduite devant l'ennemi.

Si les Français, pour me servir de l'heureuse expression d'un militaire distingué, n'eussent pas vu alors deux Thèhes et deux soleils, si l'amour de la patrie, l'horreur de la domination étrangère et un danger commun avaient pu confondre tous leurs sentiments, 1 armée se serait facilement ralliée à Laon, Le corps du maréchal Grouchy, qui n'avait essuyé que de légères pertes aux combats de Va^res et de Namur et dont l'artillerie était intacte, serait venu la rejoindre dans cette ville. Les deux armées anglaise et prussienne, après avoir acheté si cher la victoire de Mont-St-Jean, n'auraient pas osé peut-être nous attaquer dans une position aussi formidable. Paris, revenu de sa stupeur, aurait achevé ses travaux défensifs, et la France pouvait encore être sauvée.

Cette opinion n'est point invraisemblable, si l'on considère qu'en approchant de Pa/is, plusieurs corps s'étaient déjà réorganisés, que quelques pelotons de cuirassiers de la division du général Delort avaient suffi pour contenir, pendant trois lieues, toute l'avant-garde ennemie, que, peu de jours après, le général Ëxcelman, avec sa division de dragons, avait battu et exterminé plusieurs régiments de cavalerie prussienne^ près de Versailles, et que l'infanterie campée dans la plaine de Grenelle avait repoussé plusieurs attaques combinées des Anglo-Prussiens.

Mais la désunion des Chambres, en forçant Napoléon d'abdiquer une seconde fois l'empire, les intelligences pratiquées dès lors avec les généraux ennemis par un personnage revêtu d'une grande autorité et qui, dans cette malheureuse conjoncture, sacrifia la patrie k sa sûreté personnelle, enfin les plus perfides machinations amenèrent cette désastreuse et humiliante convention de St-Cloud qui ouvrit les portes de Paris à l'ennemi et relégua Varxaée française sur la rive gauche de la Loire,

Je désire vivement, Monsieur le maréchal de camp, cjue ces observations puissent vous être de quelque utilité. Je les crois bien fondées et écrites avec un cœur français, mais avec un esprit dégagé de toute prévention.

Je vous renouvelle. Monsieur le maréchal de camp, r hommage de mes sentiments les plus distingués.

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