‹ Le lion amoureuxChapitre 1 sur 17 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

Bt6ita de reproduction el de traduclioD réMnrt'

LE

Le nom de lion, appliqué à une partie de la jcunesse'française, s'est tellement vulgarisé, que je crois inutile d'entrer dans de loiif^ues explications pour le faire adopter à mes lecteurs connue sigiiitiant .-vutre chose que l'hôte terrible des forêts, ou l'esclave obéissant de M. Van Amburgh.

Mais quelle est cette autre chose? On en a bien en général une idée vague et qui suffît à la conversation ; on sait que la race à laquelle le lion appartient a toujours vécu en France BOUS divers noms; ainsi le lion s'est appelé autrefois rafliné, muguet, homme à bonnes fortunes, roué; plus t;ird, muscadin, incroyable, merveilleux, et dernièrement eutin, dandy et fashionuble ; aujourd'hui c'est lion qu'on le nomme.

Pourquoi?

Est-ce parce qu'il est le roi de cette parcelle de la société qu'on appelle le monde? Et-ce parce qu'il prend les quatre parts de la proie que d'autres l'ont aidé à saisir?

Je ne puis vous le dire ; mais je vais tâcher de vous esquisser sa physionomie, et puis vous oevinerez, si vous pouvez.

Le lion est en général un beau garron qui a passé de l'état i'enfant à l'état d'homme, la prétention d'êlre un jeune homme étant abandonnée depuis longtemps aux nommes de quarante à cinquante ans; car, de nos jours, l'état déjeune

homme est presque aussi méprisé que celui de vieillard.

Or, le lion n'ayant jamais été jeune homme, n'a preaque jamais fait aucune des sottises jeunes qui partent du cœur, jjuoiqu'il aime le jeu, les femmes et le vin, comme disent lei refrains du temps de l'Empire, une des choses que le lion méprise le plus. Mais cet amour n'est pas de l'amour, car ce n'est pas pour eux que ces messieurs ont ces trois passions, auquelles ils joignent, quand ils le peuvent, celle des chevaux.

La véritable passion est, de sa nature, personnelle, cachée, discrète ; la leur, au contraire, est toute d'apparat et de luxe. Ils possèdent leur maîtresse au même titre que leur voiture, pour en éclabousser les passants, et ils dînent aux fenêtres du café de Paris parce que c'est l'endroit le plus apparent de la capitale ; en effet, ils n'ont pas la prétention de boire, mais de vider un grand nombre de bouteilles, ce qui est bien différent.

Les lions sont donc en général fort ignorants de l'amour, de ses folies les plus passionnées, de ses bonheurs les plus délicats, de ses espérances insensées, de ses craintes frivoles, et surtout de toutes ses charmantes niaiseries. En revanche, ils ont le droit acquis (acquis est bien dit) de tutoyer la majorité des chœurs dansants ou chantants de l'Opéra.

Du reste, ils ont cela de commun avec la jeune noblesse «i il y a soixante ans, qu'ils ont un pied dans la meilleur*^ compagnie de Paris et un pied dans la plus mauvaise \ mais ils en dilTèrent en ce que les grandes dames d'aujourd'hui ne les disputent plus comme autrefois aux fdlcs entretenues, et les abandonnent aux intrigues des coulisses. Aussi, lorsqu'il s'est rencontré par hasard dans le théâtre même quelque femme qui a eu besoin d'être aimée pour se perdre^ s'est-elle donnée à un pauvre garçon amoureux qu'ils avaietf llétri d'avance de l'épithcte de bourgeois.

Ceci dit, nous pouvons commencer notre histoire.

LE LION AMOUREOX

C'était il y a quelques jours, à l'heure de midi ; un lion de la plus helle encolure descendit de sa voiture et entra au café de Paris. Son entrée excita un très- vif étonnement pour deux raisons majeures ; la première, c'est qu'il était habillé ; la seconde, c'est qu'il demanda son déjeuner comme un homme qui est pressé et qui a quelque chose à faire.

Un de ses amis le regarda attentivement de l'œil sur lequel il ne mit pas son lorgnon, et lui dit :

— Où diable allez-vous comme ça, Sterny?

— Je vais à un mariage.

— Qui donc se marie? dit l'interrogateur.

El tout aussitôt une demi-douzaine de têtes se levèrent; on échangea des regards, on chercha au plafond, et chacun répéta en soi-même la question :

— Qui donc se marie?

Sterny vit celle pantomime, et se hâta d'y répondre d'un ton iiidilTérent eu disant :

- Personne, messieurs, personne; c'est une allau:e particulière.

- Et à quelle heurt en serez-vous débarrassé?

— Je n'en sais rien ; mais je m'esquiverai immédiatement pvès l'f^gUse, quand je ne serai plus nécessaire.

— Vous êtes donc nécessaire?

— - Je suis témoin du futur.

— Témoin du futur? répéta-t-on de tous côtés.

— Oui, reprit Slerny qui voyait l'étonncment se peindre RUT to?is les visages; oui, témom du filleul de mon père, fl

m'a écrit à ce sujet une lettre qui ne me permettait pas de refuser à ce brave garçon un plaisir qu'il considère comme UQ grand honneur. Voilà tout ce dont il s'agit; et maintenant, ajouta Slerny en se levant, achevez de déjeuner en paix. Ace soir!

Comme il sortait, l'un de ses amis lui cria :

— Où se fait-il, ton mariage?

— Ma foi, je n'en sais rien. Le rendez-vous est chez la future..., rue Saint-Martin, à midi; il est midi un quart

Adieu!

Il partit, et quoique cet événement fût d'une très-mince importance, il n'en fut pas moins le texte d'une assez longue conversation.

— Le vieux marquis de Sterny, dit un fils de potier enrichi qui professait un grand respect pour les traditions héréditaires, le vieux marquis de Sterny a gardé un peu des habitudes de patronage de l'ancienne noblesse; donc ce qui arrive à Sterny serait une chose d'assez bon goût à faire ; mais malgré son grand nom il n'y entend rien, et au lieu d'être bon et affectueux pour ces pauvres gens, il va leur porter un air ennuyé ou moqueur, et pourtant....

— Pourtant, dit un ex-beau de quarante ans, à qui l'on coiiestait le titre de lion, élégant fort gros et très-laid, espèce de pédicure opulent, qui appelait toutes les femmes la peiite....\ pourtant cela pourrait être amusant; il y a de très-jolies femmes parmi tout ça.

— Jolies, oui, s'écria un vrai lion, existence inconnue^ flont la spécialité avait un certain côté artistique qui consistait à protéger la fantaisie et l'art; jolies, oui, mais ce sont des bourgeoises.

-- Ah ! messieurs, reprit le fils du potier, l'ancienne noblesse faisait cas des bourgeoises.

— Pardieu ! reprit le lion artiste, les bourgeoises d'autrefois, ça se conçoit. Des jeunes filles qui ne savaient rien de

rien; des lerames qui n'en savaient guère pius, enferraéet (iaus la pratique des pieux devoirs de la famille; pour qui les plaisirs du moude, les arts, la littérature étaient d'un do> maine où elles ne pouvaient aspirer; qui regardaient cet homme de cour couiuie le serpent tentateur de la Gen'jse. Pénétrer dans cette vie, y jeter l'amour, le désordre, jouer avec cette ignorance de toutes choses, l'étonner comme ou fait à UQ entant avec des contes de fées, cela pouvait ôltt fort amusant, et je comprends parfaitement la passion du ma^ réchal de Richelieu pour madame Michelin. Mais les bourgeoises d'aujourd'hui, 'douées pour la plupart d'une moitié d'éducation fausse, dont elles se servent avec une imperturbable impertinence pour ne s'étonner de rien; des virtuoses qui jouent les sonates de Steibelt et qui décident entre Rossini et Meyerbeer en faveur du Postillon de Longjumeau; des bas-bleus qui lisent madame Sand comme étude, et qui dévorent M. Paul de Kock avec bonheur ; des artistes qui se font peindre par M. Dubuiïe et qui enluminent des Ulhographies; des femmes enlin qui ont des opinions sur l'assiette de l'impôt et sur l'immortalité de l'àme! c'est ignoble, et je comprends tout l'ennui de Sterny. Elles vont le regarder comme une béte curieuse, et Dieu sait si elles ne le mesu« reront pas à l'aune de quelque beau courtaud de boutique et qui aura fait douze couplets pour le mariage, qui découpera à table, qui chantera au dtssert, qui dansera toute la nuit et qui sera proclamé rhomme le plus aimable de la société.

Là-dessus le lion alluma son cigare, alla s'asseoir sur une chaise, en mit une sous chacune de ses jambes et regarda passer le boulevard. Tous les autres lions s'empressèrent de se livrer à des occupations de celte impoi tance, et il a» fut plus question de Léonce Sterny.

Cependant eeîui-ci était arrivé à la rue Saint-Martin. Ce jour-là notre lion n'avait aucun rendez-vous; il n'y avait ni courses, ni bois, et il ne volait à aucun plaisir les deux heures cpi'il allait consacrer à Prosper Gobillou, le filleul de son père. Il se serait ennuyé ailleurs, il venait s'ennuyer là; il ne mettait donc aucune importance à ce qu'il faisait, et entra chez M. Laloine, plumassier, sans parti pris d'avance d'être d'une façon ou de l'autre : c'est une commission qu'il faisait. Il arrriva à point : on n'attendait plus que lui. Il s'en aperçut sans qu'on le lui montrât le moins du monde, et se crut dispensé de s'excuser. On lui présenta la mariée qui n'osa pas le regarder, puis les parents, et vit que les jeunes gens se poussaient du coude pour se le montrer lorsqu'il saluait ou parlait. Il chercha des yeux quelqu'un à qui s'accrocher, et ne vit aucun homme dans la conversation duquel il put se mettre à labri de cette curiosité. Sterny se retira dans un coin, tandis que la famille se donnait mille soms pour organiser le départ, lorsque entra tout à coup une grande jeune tille qui s'écria :

— Quand je vous disais que j'aurais changé de robe avant nue votre marquis ne soit arrivé!

— Lise!.-, dit sévèrement M. Laloine, tandis que tout le inonde demorrait dans la stupéfaction de cette incartade.

Le regard de M. Laloine dirigé vers Léonce montra à sa 511e quelle grosse inconvenance elle venait de com.nettre, et celle-ci rougit comme le beau lion n'avait jamais vu rougir.

— Pardoû, papa, je ne savais pas... dit-elle eu baissant la

t(?te, tanais que m. Laloine s'approcha^U de Sicrny, lui dii aviîc un air paternel ;

-^ C'est une enfant qui n'a pas encore seize ans et qui ne sait pas encore se tenir.

Sterny regarda cette enfant qui était belle comme \n ange.

— C'est votre fille aussi ? dit Léonce.

— Oui, monsieur le marquis, une enfant gfttéc, qu'uac affreuse maladie du cœur a failli nous enlever, et qu'il faut ménager encore. C'est pour cela que je ne l'ai pas grondée.

— Eh bien veuillez me présenter à elle et m'excuser de mon inexactitude.

— Ça n'en vaut pas la peine, repartit M. Laloine, ne faites pas attention à cette morveuse.

Mais Sterny n'était pomt de cet avis; jamais il n'avait vu rien de plus cliarmant que cette fille si belle. Pendant que sa mère la grondait doucement, et semblait lui recommander d'être bien raisonnable, elle avait jeté un regard furtif sur le lion, regard inquisiteur et peu bienveillant, et elle avait conclu le sermon de sa mère par un petit geste d'impatience voulant dire très-clairement :

— J'étais sûre que ce serait un trouble-fête! Cependant on partit pour la mairie et l'on mit Léonce dans

la voiture de la mariée avec madame Laloine et un des témoins de cette famille. Heureusement que le trajet n'était pas long; car ces quatre personnes étaient fort embarrassées, fil le collègue de Léonce ne trouva rien de mieux que de lui dire :

— Que pensez-vous, monsieur, de la question des sucres ? Slemy u'eu avait aucune idée, mais il répendit iroide-

aient :

— Monsieur, je suis pour les colonies.

— Je comprends, dit amèrement le témoin ; le progrès de l'industrie nationale vous fait peur. Mais enfin le gouverne-

8 1.E LION AOMUREUX

ment Yettt Totit ruiner en France, c'est un parti pris, Et là-dessus le monsieur entama la question, qui dura jusqu'à la mairie sans qu'il fut besoin que personne prit la parole.

Léonce ne pensait creja pius a Ta "celle Lise, et commençai! à trouver la tâche fatigante. On arriva, et comme Léoncf venait de descendre de voiture, il aperçut Lise qui, le visage rayonnant, venait de sauter de la sienne. Il se passa en ce moment une espèce de petit embarras qui fut peutêtre la cause première de toute cette histoire. Lise donnait le bras à un grand jeune homme décoré du nom de garçon d'honneur et qui touchait à Sterny. Lise, apprlée par une autre jeune fille venant derrière elle, se retourna pour rétablir une fleur dérangée dans sa coitîure, tandis que le garçon d'honneur restait immobile tenant son bras ouvert en cerceau pour recevoir le beau bras de la jeune Lise. Mais au moment où elle achevait son office, une voix appela le jeune homme en tête du cortège. Il s'éloigna, tandis que Lise passa son bras dans celui qu'elle rencontra à sa portée, et qui se trouva être celui du beau lion : alors elle se retourna vivement en disant :

— Allons, dépêchons-nous!

A l'aspect du visage de Sterny, elle poussa un petit cri et voulut se retirer ; mais Léonce serra le bras, retint la main, et dit en souriant :

— Puisque le hasard me le donne, je veux en profiter.

— Pardon, monsieur , répondit Lise , mais je suis demoiselle d'honneur ; je ne peux pas, M. Tirlot se fâcherait.

-- Qui ça, M. Tirlot?

— Eh bien! le garçon d'honneur, c'est un droit...

— C'est un droit que je lui disputerai en champ-clos, dit le jeune lion, qui s'imaginait dire la chose du monde la plus insignifiante.

Lise le rcgaraa de tous ses veux, et répondit d'une voix émue :

— Si c'est comme ça, monsieur, venez, je lui dirai que c'est moi qui l'ai voulu.

Celte plirarîc et lY-motion avec laquelle elle fut prononcée prouva à Léonce que Lise avait pris le champ-clos au sérieux, et qu'elle était persuadée que le marquis eût lue I3 garçon d'honneur s'il s'élait permis de faire une observation. Cependant tout le monde était entré dans la salle municipale, Léonce et Lise entrèrent les derniers, et la jeune liile se hàla de dire :

— C'est M. Tirlot qui m'a laissée là sur le trotloir, et sans M. le marquis, à qui j'ai été i'orcée de demander sou bras, je n'aurais pas eu de cavalier.

Le mot cavalier désenchanta un peu Léonce; mais le maire n'était pas arrivé, et, faute de mieux, il s'assit à côté de mademoiselle Lise. Il ne sut d'abord que lui dire, et évidemment il la gênait beaucoup pa, - présence.

Léonce voulut faire le bonhomme, et dit en souriant doucement :

— Voilà un jour qui fait battre le cœur aux ]euues UUes... Lise ne répondit pas.

— C'est un grand jour...

Même silence.

— Et qui arrivera sans doute bientôt pour vous?

— Ah ! que ce maire est ennuyeux ! dit Lise, il se fait toujours attendre.

Léonce comprit qu'il réussissait peu; mais, assis qu'il était près de celle belle enfant, il admirait avec tant de plaisir la pureté merveilleuse de son profil, la grâce de ce cou llexi ble si doucement courbé; et puis il sentait pour la première fois arriver jusiiu'à lui celte fraîcheur de vie bien plus suave que l'atmosphère parfumée d'uue belle dame. U ue se dé-

couragea pas, et saisissant au vol les mots de Lise, il reprit de sa voix la plus caressante :

— Vous parlez bien légèrement d'uQ si grave magistrat !

— Qui ça ? dii Lise, monsieur le maire, est-ce que c'est m magistrat?

On a beau faire des constitutions très-admirables, quand le temps ne les a pas sanctionnées elles n'entrent pas dans les sentiments de la masse. Que le maire soit le consécrateur légal et uniqde du mariage, la loi le veut ainsi; mais l'acte auquel il préside, quelque grave, quelque indissoluble qu'il soit, n'est aux yeux du peuple qu'un contrat qui sent le papier timbré ; la vraie cérémonie du mariage, celle où il y a préoccupation, respect, prière, ne s'accomplit qu'à l'église. Sterny était un peu de cet avis ; il comprit parfaitement l'exclamation de Lise, et lui répondit pour la faire parler :

— Certainement c'est un magistrat, car c'est lui qui véritablement va marier votre sœur; le mariage à l'église n'est qu'une formalité.

A ce mot, Lise leva un regard effrayé sur Léonce et se recula doucement de lui, puis elle baissa les yeux et répondit :

— Je sais, monsieur, qu'il y a des hommes qui pensent ainsi ; mais je ne serai jamais la femme d'un homme qui ne s'engagera pas à moi devant Dieu.

— Ah ! se dit Léonce, la petite est dévote. Mais elle est si belle!... encore un essai.

— Et ce serment, dit-il, ne vous engage pas à grand'chose, car celui qui vous obtiendra jamais fera tout ce que vous voudrez.

— Je l'espère bien, dit Lise d'un ton mutin.

— Ah! reprit Léonce, vous êtes despote.

— Oh oui ! fit-elle en reprenant toute sa jeune insouciance.

— Mais savez-vous que c'est mal? lui dit Léonce.

- Qu'est-ce que cela vous fait? r(^pliqua-t-clle en lui riant au nez; ce n'est pas vous qui en aurez à souiïrir.

— Cela ne m'empôche pas de plaindre celui qu3 vous tyranniserez un jour, repartit Léonce en riant aussi.

— Mais je crois qu'il ue s'en plaindra pas, ça me suffit.

— Vous, l'a- 1- il déjà dit?

— Nca, mais j'en suis sûre.

— R vous aime donc bien ?

— Qui ça ? dit Lise d'un air tout étonné.

— Mais ce futur époux, ce futur esclave, qui sera si heureux de sa chaîne.

— Est-ce que je le connais ?

— Mais vous disiez que vous étiez sûre...

— Ah! dit Lise, je suis sûre que je l'aimerai bien, monsieur; je suis sûre qu'il sera un honnête homme, et comme je serai une honnête femme, j'espère qu'il sera heureux.

Ceci fut dit d'un ton si sincère et si vrai, quo Léonce crut à la foi de celte jeune fille, et lui dit avec conviction :

— Vous avez raison, il le sera.

— A.h ! fît Lise en se levant, voilà votre mapistnil. Le maire entra, et la cérémonie commença.

Le maire lut aux futurs conjoints les articles du code qui pourvoient s. leur bonne intelligence; ils jurèrent de s'y soumettre, déclarèrent s'accepter l'un l'autre, et on passa dans le bureau particulier où se donnent les signatures.

Signer un registre semble une action bien aisée, et cependant il arriva que ce fut un pptit événement cii Léonce se lit remarquer par Lise, et toujours d'une façon peu avanta-

geuse. Quand les deux époux et leurs ascendants eurent signé, ce fut le tour des témoins; Léonce fit comme les autres, et sa surprise fut grande, en passant la plume à celai qui lui succédait, de voir Lise qui secouait la tête avec une petite moue de mécontentement.

Est-ce parce qu'il avait signé le marquis de Sterny? mais l'omission de son titre lui eût paru peu obligeante pour Prospcr Gobillou, qui se targuait d'avoir un marquis pour témoin. Est-ce qu'il avait signé avant son tour, ou pris plus de place qu'il ne fallait ?

Sterny restait tout intrigué, lui qui se croyait tout le savoir-vivre d'un homme du monde, d'exciter le mécontentement d'une petite fille de boutique, et il voulait savoir en quoi il avait failli à ses yeux. Cela lui semblait amusant. Pour cela il demeura debout près du bureau, en regardant tantôt Lise, tantôt ceux qui signaient après lui, et qui lui semblaient faire absolument comme il avait fait, sans que la jeune fille le trouvât mauvais; mais lorsque ce fut le tour de Lise de signer, elle lui fît comprendre combien il avait été inconvenant. En effet, lorsque le commis lui présenta la plume, elle s'arrêta, en disant d'une voix tant soit peu moqueuse.

— Pardon, que j'ôte mon gant.

Et le gant ôté, elle signa avec la main la plus fine et la plus blanche...

Léonce comprit; il avait signé la main gantée. Signer un acte de mariage avec un gant! est-ce qu'on [)rêle serment devant la justice avec un gant I Léonce y pensa et se dit :

Ces gens-là ont de certaines délicatesses de bon goût. Que fait un gant de plus ou de moins à la sainteté d'un serment ou à la signature d'un acte? Rien sans doute. Et cependant il semble qu'il y ait plus de sincérité dans cette main nue qui se lève devant Dieu ou qui appose le seing d'un homme en témoignage de la vérité. C'est un de ces imperceptibles

«entiinents dont on ne peut se rendre un compte exact, et qui existent cependant.

L(?once y riHU^cliissait encore, lorsqu^on se mit en ordre pour sortir. M. Tirlot, garçon d'iionneur, et par conséquent grand maître des cérémonies, était descendu pour faire avan cor les voitures; Léonce crut donc pouvoir oIMr de nouveau son bras a Lise. Elle le prit d'un air peu charmé, mais sans faire attention qu'elle avait oublié de remettre son gant; et voilà Léonce qui marche à côté d'elle, la tète baissée, les yeux attachés sur cette main charmante doucement appuyée sur son bras.

Au premier aspect, Lise lui avait semblé une belle jeune fille ; mais tout en lui accordant de prime abord une beauté éblouissante de jeunesse et de fraîcheur, il n'avait pas pensé qu'elle possédât tous ces détails de grâce privilégiée, par lesquels les femmes du monde se vengent d'être pâles, maigres et fanées: il considérait cette main si soyeuse et si effilée, comme une rareté précieuse, égarée parmi des Auvergnats, et peu à peu ses yeux s'arrêtèrent sur un anneau passé à l'indi'x, et portant une petite plaque en or. Sur cette plaque était gravée en caractères imperceptibles une devise que Léonce s'obstinait à vouloir déchiffrer. Il y mettait une telle attention, qu'il ne s'aperçut pas qu'ils étaient arrivés, et que l'on montait en voiture. Il sembla que Lise ne fût pas absorbée dans une si profonde contemplation; car ces jolis petit? doigts que Léonce admirait si assidûment, s'agitèrent d'impatience, et finirent par battre sur le bras de Léonce un trille mfiniment prolongé.

Ace moment Léonce regarda Lise; au mouvement qu'il fit pour relever sa tête, elle le regarda, mais d'un air si moqueur, que Sterny ne voulut pas être en reste, et lui dit :

— Il paraît que mademoiselle est grande musicienne?

— Et pourquoi ça ? fit Lise avec une petite mine de dédaiu.

— C'est que vous venez de jouer sur mon bras un galop ravissaut,

Lise rougit; mais celte fois, avec un embarras péuible, elle retira brusquement son bras nu du bras de Léonce, et, ne sachant plus ce qu'elle faisait ni ce qu'elle disait, elle bal])utia à demi-voix:

— Oh ! pardon, monsieur, j'ai oublié de mettre mon gant.

— Comme moi, j'ai oublié de l'ôter, repartit Sterny. Vous voyez que tout le monde peut se tromper.

Lise ne trouva rien à répondre ; le marchepied d'une voiture était baissé devant elle, elle y monta rapidement, si rapidement, que Léonce put voir le pied le plus étroit, le plus cambré, s'attachant gracieusement à la cheville la plus mignonne. Sterny eut envie de se placer près d'elle, mais il eut le bon esprit de ne pas le faire. Sans s'en apercevoir. Lise était montée dans la voiture de Léonce : il se retira en disant vivement au valet de pied ;

— Fermez et suivez les autres voitures, et il s'élança tout aussitôt dans un remise où se trouvait madame Laloine.

— Eh bien ! s'écria la mère, et Lise, qu'en avez-vsys fait ?

— Je l'ai mise en voiture.

— Avec qui? demanda la prudente mère.

— Hélas ! toute seule, madame.

— Comment toute seule?...

— Oui, madame, elle a monté sans s'en apercevoir, je crois dans ma voitnre.

— Ah ! fit madame Laloine; je ne sais pas ce qu'elle a; elle est tout ahurie depuis ce matin.

— C'est mon coupé, ajouta modestement Léonce ; il n'y a que deux places et je n'ai pas osé...

Madame Laloine remercia Léonce de sa retenue par un salut silencieux et solennel, et ajouta :

— Elle va bien s'ennuyer toute seule.

Léonce eut une idée secrète qu'elle ne s'ennuierait pas.

LE LIOM AMOUREUX 15

En effet , Lise fut d'abord étonnée cre se trouver seule, mais elle en profita pour se remettre de l'embarras où iavaient jelde les paroles de LConce ; et , répondant aux réflexions qu'elle faisait comme aux observations qu'on lui adressait, elle secoua sa jolie tête en se disant :

— Eh bah ! qu'est-ce que ça me fait ?

Gela dit, elle se mit à examiner ce splendide carrosse tout doublé de salin, tout orné de glands de soie et dont le ba" lancement était si sourd et si doux. Elle s'assit d'un côté et de l'autre pour sentir la molle flexibilité des coussins, leva à moitié une glace pour en admirer l'épaisseur, et se mit à sourire d'aise de se trouver là.

Alors elle se rappela qu'ainsi devaient être faites les belles voitures de ces grandes dames qu'elle voyait courir dan? les Champs-Elysées ; et sans penser qu'elle pouvait en occuper une aussi bien que la plus noble d'entre elles, elle se laissa aller à imiter le nonchalant abandon avec lequel elles s'accotent dans un coin de leur équipage.

La folle enfant s'y ploya comme elles, à demi couchée; pressant de sa fraîche joue et de ses blanches épaules cette soie dont la souplesse la caressait si doucement, se prêtant ivec un mol affaissement aux mouvements de la voiture, clirnant des yeux pour regarder d'en haut ces pauvres gens à pied qui tournaient la tête pour la voir. Puis, conme aper cevant au i in quelqu'un de sa connaissance, se niordan' doucement la lèvre inférieure à travers un (in sourire, et balançaut imperceptiblement la tête pour adresser un salut intime au beau cavalier qui passe; et, dans cette petite fantas-

magorie improvisée , il se trouva que le oeau cavalier fut Léonce Slerny.

En effet, ciuel autre que le beau lion Lise pouvait-elle faire passer sur un beau cheval anglais, courant avec grâce à côté d'elle? ce n'était certainement pas M. Tirlot, qu'elle avait vu tomber d'âne dans une partie de Montmorency. Ce fut donc à Sterny à qui elle adressa son plus aoux sourire, son plus doux regard comme il passait devant elle.

Mais comprenez quelle dut être sa stupéfaction quand elle aperçu* véritablement le visage de Léonce, mais immobile, mais à pied, et lui offrant la main pour descendre de voiture. Elle tressaillit d'abord de se voir ainsi surprise dans ce nonchalant abandon, comme un enfant qui a pris une place qui ne lui appartenait pas ; et puis, quand Léonce lui dit , en l'aidant à descendre :

— Qui donc saluiez- vous ainsi d'un si doux regard et d'un si doux sourire ?

Elle eût voulu se cacher bien loin, honteuse et toute troublée. Adssice fut tristement et lentement qu'elle entra dans l'église, et Léonce put remarquer qu'elle prit peu de part à la cérémonie qui eut lieu. Lise ne regarda pas du coin de l'œil la figure de la mariée, ni la tenue embarrassée de Tépoux; elle ne suivit pas curieusement l'anneau pour savoir s'il pasiserait la seconde phalange qui prédit la soumission ; Lise pria, et pria sincèrement pour elle. On eût dit qu'il y avait un remords dans ce jeune cœur, et qu'elle demandait à Dieu . un vrai pardon de sa faute.

Dieu le lui accorda; car à la fm elle se releva calme, heureuse, forte : et au moment où on passa dans la sacristie elle se tourna vers Sterny, qui l'observait avec une attention marquée, et sans paraître s'en aperce voii, elle marcha à lui, prit son bras, et lui dit d'un tout autre ton que celui dont elle avait parlé jusque là:

—Tout ceci vous ennuie sans doute beaucoup, monsieur 1

— rtTcnmiyGr ! et Dourquon

— C'est que cela vous dôrange de vos habitudes et de vo8 plaisirs, mais vous allez être bientôt délivré.

Jusque là Sterny, malgré les sollicilations de Prosper Gobillou et de M. Laloine, avait gardé inpello la résolution de ne pas rester une minute après la signature à l'église. Toute la grâce, toute la beauté de Lise môme, en l'occupant beaucoup, ne l'avaient pas décidé à braver l'ennui d'une noce bourgeoise; car il avait parfailement compris que cela ne le mènerait à rien qu'a avoir admiré quelques heures de plus cette belle enfant.

Mais il lui sembla que la phrase de Lise était une espèce de congé qu'on lui donnait; il pensa donc, et justement, que ce n'était pas lui qui serait délivré d'un ennui, et il ne voulut pas accepter cette manière d'être évincé; aussi répoudit-ii à Lise:

— Je n'éprouve aucun ennui, mademoiselle, à faire une chose convenable et qui parait avoir été désirée par Prosper et lui être agréable ; si elle ne l'est pas pour tout le monde, ce n'est pas moi qui me suis trompé, c'est votre beau-frère et c'est lui que vous devez gronder de ma présence.

Celte fuis encore Lise fut vivement contrariée de s'être at' lu'é cette aiiu\oncstation fuite avec une politesse sérieuse età laquelle elle ne put rien répondre: car Léonce la Ksalua aussilù et se relira dans un coin de la sacristie. Lise se cacha parmi ses jeunes compagnes, n'écoutant point leurs caquetages à mi-voix : elle était tout absorbée dans ses pensées , quand

' ^ I.E LION AOMUREUX

une autre jeune fille lui poussa vivement le coude m ladisaDî:

— Regarde donc !

Elle regarda et vit Léonce qui signait :

— Il a ôté son gant, ajouta la jeune fille avec un petit accent de triomphe, comme pour féliciter Lise du succès de la leçon qu'elle avait donnée au beau marquis.

Léonce, qui avait entendu l'exclamation, leva les yeux sur Lise et rencontra son regard qui avait quelque chose d'inguiet :

lise sentit comme par un indicible instinct qu'il se passait entre elle et ce jeune homme quelque chose qui n'eût pas dû être ainsi , et lorsque ce fut son tour de signer, ses yeux étaient pleins de larmes, sa main tremblait, et quand sa mère, qui était près d'elle, lui demanda ce qu'elle avait:

— Rien, rien, dit-elle, une idée.

Et profitant de l'alarme qu'elle avait causée à sa mère, elle s'attacha à son bras :

— Prends-moi dans ta voiture, maman! lui dit-elle avec l'accent d'un enfant qui a peur et qui demande protection.

— Yiens! viens ! ma pauvre Lise, lui dit sa mère en l'embrassant et en l'entraînant dans un petit coin, tandis que les hommes graves de l'assemblée souriaient entre eux d'un air capable, que les jeunes gens regardaient sans rien comprendre et que Léonce se disait dans son coin :

— Certes, je reviendrai pour le diuer et pour le bal. Tout le monde descendit, et Lise regarda Sterny remontei

dans sa voiture. Le cocher, humiUé d'avoir été si longtemp en mauvaise compagnie de remises, se mit à faire piaffer le chevaux de façon à faire craindre qu'il n'allât tout briser puis disparut avec rapidité. Lise poussa un gros soupir, e remontant en voiture, elle se trouva à son aise pour la première fois depuis la matinée et se mit à parler de la belle toilette qu'elle allait faire pour la soirée. Mais au milieu de cette

importante discussion, elle porta tout à coup la main à sou rou.

— Ah ! mon Dieu ! j'ai perdu mon médaillon; mou Dieu! mon Dieu! je l'avais, j'en suis sûre !

— 11 est peut-être tombé à la mairie, peut-être tombé à l'j^glise, peut-être dans une voiture.

— Ah! dit Lise, pourvu que ce ne soit pas dans celle de il. Stcrny.

— Et pourquoi? lui dit sa mère; il le trouvera et nous lo rapportera.

— Il revient donc?

— 11 nous l'a promis.

Lise ne répondit pas, m.ais elle redevint triste, ne parla plus et pensa que sa toilette, dont elle avait d'abord été si ravie, n'était peut-être pas si charmante qu'elle l'avait ijensé. Mais Lise n'était pas d'un âge et d'un caractère à ce qu'une pareille préoccupation durât bien longtemps, et à peine était elle dans la maison qu'elle avait jeté décote toutes ces craintes vagues, et qu'elle s'était écriée :

— Ah! mais non! je veux être gaie aujourd'hui.

Et, sans qu'il fût besoin de plus longs raisonnements, elle se déUvra de la penséa du beau marquis, et se promit bien de s'amuser à son nez, et comme s'il était un jeune homme tout comme un autre.

Quant à Léonce, dès qu'il fut seul, il hésita de nouveau à reparaître à la noce.

Quelque bonne opinion qu'il eût de lui-même, il comprenait bien qu'il n'y avait rien à faire en ce jour pour lui près de celte petite fille, et ce jour ne pouvait pas avoir de lendemain. Qu'irait-il faire dans cette famille de plumassiers? et, si on n'osait le mettre à la porte, de quel air l'y recevrait-on?

Décidément, tout cela n'avait pas le sens commun ; et ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'écrire, en rentrant chea

lui, un billet d'excuse, et de dîner à six heures au café de Paris, au lieu d'aller au Cadran-Bleu où se faisait la noce.

Mais ce juste raisonnement n'arrivait à l'esprit de Sterny qu'à travers l'image de Lise, et cette image était si char mante I

VIÏ

il serait difficile de dire tous les rêves qui passèrent par la tête du lion à mesure qu'il se rappelait cette précieuse beauté; se faire aimer de cette belle lille, l'enlever à sa famille, se battre contre quelque frère inconnu, subir même un procès scandaleux contre sa famille, faire parler de lai dans les journaux, être condamné pour séduction par les tribunaux et être absous par le monde, à qui une si merveilleuse beauté rendait un pareil crime excusable, trouver dans celte passion une renommée à désoler tous ses amis, tout cela le tentait grandement; mais presque aussitôt il mesurait les obstacles, comptait les diflicullés insurmontables, et rejetait bien loin pareille idée, non comme coupable, mais comme impossible.

Enfin il en était venu à s'arrêter au parti pris de ne pas y .fetourner, quand il aperçut sur le coussin de sa voiture une petite plaque d'or suspendue à un mince cordonnet de cheveux. Celte plaque était en tout pareille à celle que Lise avait k sa bague ; elle portait comme elle une devise, el cette devise était :

Ce qu'on veut, on le -peut.

A ce moment, le lion se posa en face de lui-même, et si trouva tout à fait méprisable et sans portée.

Quoi! une petite fille de la rue Saint-Martin osait ?e donner pour devise : Ce qiion veut, on le peut; et lui, lion, ne se sentait la force ni de vouloir ni de pouvoir!

— Pardieu\ se dit-il, je voudrai et je pourrai!

Et pour s'encourager dans cette noble résolution, il se rappela toutes les femmes qu'il avait prises d'assaut ou enlevées à ses amis.

Cependant, toute récapitulation faite, il trouva qu'aucun des moyens avec lesquels il avait réussi jusque là ne pouvait être de mise dans sa nouvelle entreprise, et qu'il lui fallait trouver toute autre chose.

Sur ces entrefaites il arriva chez lui, où il trouva installés quatre ou cinq de ses amis, discutant très-chaudement sur l'incoQstitutionnalité de l'admission des chevaux du gouvernement dans les courses du Ghamp-de-Mars.

L'arrivée de Sterny mit fin à la discussion.

A son aspect, le gros beau Lingart, le pédicure dont nous avons parlé, s'écria en se rengorgeant dans sa cravate :

— Eh bien?..

— Eh bien! j'ai perdu, repartit Aymar de Rabut, le lion artistique.

— Comment diable ! ajouta Marinet, le fils du potier, comment diable aussi vas-tu parier quelque chose contre ce gros agioteur? tu sais bien qu'il a l'instinct des bonnes afliires, et qu'il suffit qu'il touche à la plus mauvaise pour ïu'elle tourne à bien dès qu'il y a quelque chose à gagner pour lui.

— Mais oui, je suis assez heureux, dit Lingart d'un air qui voulait dire je suis assez habile, et en ramassant du bout de sa langue les quelques poils de barbe qui avoisinaient le coin de sa bouche.

— De quoi s'agit-il donc? dit Sterny.

— Il s'agit, dit Lingart , que nous dînons au Rocher de Cancale, et que c'est Aymar de Rabut qui nous traite.

22 LE LION AMOUKEUX

— Il y a donc eu pari'? dit Léonce, qui pointa les oreil/es comme un cheval de bataille qui entend la trompette.

— Oui, dit Aymar de Rabut, je ne sais pas comment cela s'est fait, i 'ai soutenu pendant une heure que tu t'ennuierair à crever à itn mariage, qu'hommes et femmes tassomme raient, et au bout du compte il s'est trouvé que c'est moi qu ai parié que tu te laisserais empêtrer par les familles des futurs, et que tu resterais au dîner et au bal, et c'est Lmgait qui a parié que tu reviendrais.

— Mais quand je te dis, s'écria Marinet, que si tu allais lui réclamer cent louis, et qu'il ne voulût pas les payer, il le prouverait clair comme deux et deux font quatre, que tu lui dois dix mille francs!

— Ah bah! dit Lingart, vous trouvez donc qu'il est trèrclair que deux et deux font quatre?

On le regarda comme s'il disait une bêtise. Mais il ajouta avec une arrogance de sottise si prodigieuse, qu'il stupéfia l'assemblée :

— Eh bien ! faites-moi le plaisir de me prouver que deux et deux font quatre?

— Ceci, mon cher, est de l'Odry tout pur.

— C'est si peu de l'Odry, que j'offre de parier vingtcinq louis qu'aucun de vous ne me prouve que deux et deux font quatre.

— Pardieu! dit Aymar de Rabut, cela n'a pas besoin d'être prouvé; cela est, parce que...

11 s'arrêta, et Lingart reprit d'un air triomphateur :

— Eh bien ! pourquoi cela est-il?

Il attendit une réponse qui ne vint pas, et reprit dcctoralement :

— Va commander notre dîner, et...

— Et que ce soit splendide, dit Sterny en riant; car c'est Lingart qui paie.

— Comment ça? fit le scéculateur.

LE LION AMOIiRF.UX 23

— l'arce qu Aimar a gagné. Je retourne au dîner et je reste au bal.

~ C'est pour me faire perdre, dit Lingart. A ce mot, la conscience de parieur de Sterny se troubla, et il rélléchit.

Et puis il dit :

— J'annule le pari.

— rourquoi donc?

— C'est que lorsque je suis entré ici, je n'étais pas bien sûr de ce que je ferais, et je ne sais pas encore ce que j'aurais fait, si vous ne m'aviez pas parlé du pari.

— Et quelle est la raison qui t'a décidé tout à coup?

— Rien. Seulement je ne puis pas faire autrement.

— Pourquoi ça? dit Lingart.

— Ah ! ceci, répliqua Sterny, ne peut pas plus se prouver, que deux et deux font quatre.

— Cependant vous vous l'êtes prouvé à vous-même, puisque vous en doutiez.

— Ah çà! dit Sterny, vous devenez horriblement ennuyeux, Lingart, avec votre manie de dissertation.

— 11 s'exerce pour la Chambre des députés, dit Marinet. Lingart, qui venait de dépenser trente mille francs pour

avoir trois voix, se mordit les lèvres et fit semblant de hausser les épaules, et l'on se mita jjlaindre Sterny, qui se laissa faire de la meilleure grâce du monde et sans trop écouter tant qu'il ne s'agit que de lui. Mais il arriva que la conversation se promenant au hasard sur les occupations jouruahèrcs de ces messieurs, on parl-i d'une petite fille qui s'était montrée la veille dans les coulisses de l'Opéra, et que l'on avait proclamée délicieuse.

De là on entra dans tous les détails de cette jeune beauté que Sterny avait lui-même fort applaudie : et, par un retour assez ordinaire sur ses souvenirs, il se trouva que cet éloge tourna tout au profit de Lise : «m'admirait-on, en effet,

a côlé de cette parfaite beauté ? un visage à peu près joK, dei mains à peu près élégantes, une tournure faite, un pied cruellement emmaillotté pour paraître petit, tandis que chez Lise tout était vraiment parlait, sincèrement beau. La nlumassière devenait à chaque instant plus charmante dans l'esprit de Léonce, et par une autre coïncidence il se prit à se repentir des idées vagues de séduction qu'il avait eues contre elle; car le lion artistique Aymar s'écria au milieu de la conversation :

— Ah çà! Lingart, j'espère que vous laisserez cette petite fille tranquille?

— Oui, dit le gros beau, oui, jusques après ses débuts. Ceci prit sans doute dans la physionomie de Lingart un

sens très-particulier, car Sterny en éprouva un mouvement de dégoût. 11 nous serait difficile d'expliquer le mystère de cette phrase ; mais Léonce réfléchit que s'il trouvait odieux qu'on remît la perte d une fille de théâtre à un temps marqué d'avance pour qu'elle valût mieux la peine d'être perdue, il était bien autrement coupable, lui, de méditer celle d'une enfant qui au moins ne bravait pas le danger. Mais il arriva à Léonce ce qui arrive aux gens qui ont la conscience facile : il se persuada si bien qu'il ne réussirait pas, qu'il se crut permis de tenter de réussir sans trop de scrupule.

Bientôt après on le laissa; et comme six heures sonnaient, Sternv entrait au Cadran-Bleu.

VÎII

L'amour est une belle passion pour les conteurs comme nous; il a cet avantage excellent, qu'on peut le faire aller de l'allure qu'on veut, sans que personne ait à vous demander compte de la vraisemblance de ses actions.

C'est en amour surtout que le pl\is invraisemblable est le plus vrai : passions soudaines et irrésistibles qui éclatent dans le cœur, à laspect d'un être inconnu, comme la lumière à qui Dieu ordonna d'ôtre et qui fui; passions lentes et fortes qui pénètrent dans l'àme par une progression mipcrceolible, comme la chaleur dans le métal, sans qu'il y ait une différence sensible entre la minute qui précède et la minute qui suit, jusqu'à ce que tous deux soient devenus brûlants, de glaces qu'ils étaient; et celles qui vont par sauts et par bonds, s'élançant follement en avant, puis reculant avec timidité; et celles qui louvoient obscurément, et celles qui marchent à genoux, et celles qui s'imposent, toutes vraies dans leurs plus grands écarts, dans leurs contradictions les plus manifestes.

Tout cela, entendez-vous bien, sans tenir compte des caractères, pliant les plus rudes, redressant les plus faibles, tyrannisant ks plus impérieux...

Or, voilà pourquoi Léonce était retourné au Cadran-Bleu.

Lorsqu'il entra, personne n'était arrivé que le nouveau marié et M. Laloine qui venaient activer les apprêts du fesiin . Prosper voulut d'abord laisser Sterny dans la compagnie de M. Laloine, mais Léonce les pria si instamment l'un et l'autre de ne pas s'occuper de lui, qu" ils allèrent à leurs affaires.

Il deineurw mnic seul dans le salon attenant à „ ^rnncre salle du festin, tandis que le beau-père et le gendre allaient donner un coup d'œil à la salle de bal. Mais en vérité, nous dira t-on, est-ce bien Léonce de Sterny dont vous nous parlez^ un lion qui nait tout l'avantage d'une entrée attardée, qui arrive avant l'heure de se mettre à table, comme un cour» taud de boutique ou un homme de lettres invité chez un grand seigneur ? Vraiment oui, c'est Léonce de Sterny, un des plus furieux de sa bande ; et savez-vous ce qu'il fait pendant que les hôtes sont absents? il tourne autour de la table en lisant chaque carte pour savoir où il sera placé ; et lorsqu'il voit qu"on Ta rais entre madame Laloine et une dame inconnue, il change la place de son nom pour voler celle de M. Tirlot et se trouver à côté de Lise.

Regardez-le bieu, tremblant de peur d'être surpris au milieu de sa substitution comme un enfant qui met le doigt dans un plat de crème pour voir si elle sera bonne ; voyez-le, se retournant tout à coup vers le mur lorsque entre un garçon, et paraissant très-occupé à admirer une vieille gravure d'Énée emportant son père Anc'nise ; puis, lorsque le garçon est sorti, achevant son habile manœuvre qu'il eût trouvée de la dernière sottise s'il l'avait lue le matin dans un feuilleton.

Cependant il a réussi, et le voilà tout inquiet du succès de sa ruse.

M. Laloine entre et veut inspecter une dernière fois la disà'ibution des cartes, et aussitôt Léonce s'approche et lui ■^rle plum,c^ d'autruche et marabout ; Prosper paraît et veut ^fassurer que tout est en règle, et Léonce l'interpelle et s'ô I happe jusqu'à lui fairt; de mauvaises plaisanteries sur Ifti ^^op de fatigues qu'il se donne en un pareil jour.

Il cause, il parle, il rit ! 11 demande du tabac à M. Laloine, qui le trouve charmant; il se moque avec lui de l'air affairé ■k; Prosper, il l'envoie donner la main aux dames qui iescen-

LE LION AMOUREUX tl

deat de la voiture qui vient de s'arrêter à la porte; Prosper y court, c'est un monsieur et une dame qui demandent un cabinet particulier. Prosper revient, et Sterny lui fait une tirade de morale sur les cabinets particuliers.

A qui en a-t-il? que veut-il? Je vous le disais bien qu'en amour nen n'est vraisemblable ; car voilà notre lion qui se donne beaucoup de peine pour quelque chose, eh! pourquoi, mon Dieu ! pour s'asseoir à côté d'une petite fille.

Comme le succès absout les plus mauvaises actions, et presque le ridicule, Léonce a donc eu raison, car il a réussi.

Tout le monde arrive; on se salue, on se parle, il faut faire servir; c'est Taffaire dcGobillou, tandis que M. Laloine est obligé de rester au salon pour accueillir les invités. Mais Lise doit être curieuse; elle voudra sans doute savoir où elle sera assise, et elle s'en étonnera. Voilà donc le lion qui se place entre la porte qui ouvre du salon dans la salle à manger, bien assuré que Lise n'osera pas passer devant lui; car au moment où elle est arrivée avec sa mère et sa sœur, madame Laloine a dit très-gracieusement à Sterny :

— Eh quoi ! déjà arrivé, monsieur le marquis'' Et celui-ci lui a répondu en regardant Lise :

— C'est assez d'une faute en un jour.

Lise, arrivée toute rayonnante et fière, sentit le reproche, et se retira avec humeur dans un coin du salon. Jamais personne ne lui avait gâté un plaisir avec tant de persévérance que M. de Sterny, et pour si peu de chose.

Léonce lui parut insupportable. Aussi se passa-t-il une petite comédie fort amusante lorsqu'il fallut s'asseoir autour de la table. Léonce, qui connaissait sa place, en prit le chemin et s'installa derrière sa chaise, tandis que Lise cherchait de l'autre côté.

— Là-bas! lui cna Prosper en lui désignant le côté où était Léonce, qu'il fut très-surpris de trouver au bout de son doigt.

Prosper échangea un regard avec M. Laloine,qui pinça les lèvres d'une façon qui voulait dire :

— Mon gendre est un sot.

D'un autre côte madame Laloine, qui comptait sur le vot 5inage du marquis, regardait M. Tirlot d'un air ébahi, tandit que celui-ci , fier de la place d'Iionneur qu'on lui avait don^ née, s'y installait d'un air superbe.

Lise s'avançait timidement ne sachant quel parti prendre, car elle avait vu tout cet imperceptible dialogue de regards, quant à Léonce, les yeux fixés au plafond, il ne voyait rien, ne regardait rien, il était tout à fait étranger à ce qui se passait.

Cet embarras finit cependant, car il entendit M. Laloine dire à sa fille :

— Voyons, Lise, va donc t'asseoir.

L'inflexion dont ces paroles furent prononcées annonçait une résignation forcée à la maladresse deGobillou,et Léonce crut que tout le monde s'en prendrait à Prosper. Mais lorsqu'il dérangea sa chaise pour faire place à Lise, elle le salua d'un ail' si sec, qu'il vil bien qu'elle avait compris que son beau-frère était innocent de cette faute.

A la première phrase qu'il essaya, Léonce reconnut que Lise était décidée à ne lui répondre gue par monosyllabes • mais il avait deux heures devant lui, et c'était plus qu'il n'en fallait pour venir à bout de cette résolution.

D'abord, il laissa la pauvre enfant se remetiie et prendre

confiance, et pour cela, il ne s'occupa point d'elle. Mais il ileyint d'une attention extrême pour le gros monsieur qui était pla:ô de l'autre cAié de la jeune tille, et qui n'était rien moins que le gros mercier qui l'avait interpellé le matin sur la q-i-^stion des sucres.

Sterny reprit intrépidement la discussioE, qui était forcée de passer devant ou derrière la jeune fille, mais de façon à ce qu'elle n'en perdît pas un mot. Il y avait de quoi ennuyer un député lui-môme. A la fin, Lise ne put s'empêcher de laisser voir toute son impatience par de petits tressaillements très significatifs. Mais Sterny fut impitoyable ; il continua en s' échauffant si bien, et en échaulfant si fort son interlocuteur sur le rendement et l'ex-ercice, que M. Laluine, qui les vit parler avec cette chaleui*, s'écria :

— De quoi parlez- vous donc, messieurs ?

— De !anne et d 3 betterave, repartit Lise d'un air piqué.

— Ail ! fit M. Laloine ; et satisfait d'une conversation si vertueuse, il pensa à autre chose.

Mais le moment était mal pris ; car tout aussitôt Sterny, espérant que c'était le moment d'engager l'attaque, s'adi'essa à son interlocuteur et lui dit :

— En vérité, monsieur, je crains que nous n'ayons beaucoup ennuyé mademoiselle ; nous reprendrons notre discussion plus tard.

— Très-volontiers, fit le mercier qui s'aperçut qu'il avait laissé passer presque tout le premier service sans y toucher, et qui voulut réparer le temps perdu.

Cependant Lisp ne fit aucune observation, et le gros mercier reprit entre deux bouchées :

— N'est-ce pas, mademoiselle Lise, que votre mère a raison, que les hommes ne sont plus galants ? Ainsi nous voilà deux cavaliers à côté d'une jolie femme, et nous ne trouvons rien de mieux que de parler mélasse, au lieu de lui dire de jolies choses. Mais moi, je suis excusable... un. papa.. . j'ai

oublié, au lieu que monsieur, qui est un jeune homme, doit en avoir beaucoup à débiter.

Trouve donc de jolies choses, animal, pensa Léonce, qui, ne sachant que dire, et voyant la petite moue de dédain d^ la jeune fille, fmit par lui offrir à boire.

Elle accepta et le remercia, et la conversation n'alla pa plus loin.

— Allons, se dit le lion, je deviens bête comme un pavt Je parierais que M. Tirlot s'en tirerait mieux que moi.

Alors il tenta un effort désespéré, mais des plus vulgaires. \[ lui fallut parler de lai pour qu'elle s'en occupât, et lui dit i

— Vraiment, mademoiselle, je suis bien malheureux !

— Ea quoi donc, monsieur?

— Voilà deux fois seulement que j'ai l'honneur de vous voir, et j'ai déjà trouvé le moyen de vous déplaire trois ou quatre fois.

— A moi, monsieur? dit Lise d'un air fort étonné.

— A vous, d'abord ce matin, en arrivant trop tard; à la mairie, en n'ôlant pas mon gant ; ici peut-être, ajouta-t-ii lûutbas, en arrivant trop tôt... et...

Allons donc, noble lion, pour ne pas avoir voulu celte fois jouer au fin, vous avez réussi. Lise avait col. pris eu effet ce qu'il voulait dire.

— Et... ? lui dit-elle en le regardant.

— Et, ajouta Léonce avec une vraie expression de jeune homme, et en volant la place de M. Tirlot.

Lise rougit, mais en souriant.

Lfi LION AMOUREUX II

D'i^boul elle avait deviné juste, ce qui la flattait, et puis le marquis avait fait pour être près d'elle un tour dï£olier, et cela lu nattait encore ; mais cette fois il y avait de quoi avoir peur, car dans quel but ce beau marquis s'élaii-il approché d'elle? Le sourire commencé disparut aussitôt pour faire place à un vif embarra?.

Lise était trop innocente pour penser à des projets de séiuction ; mais en sa qualité de petite bourgeoise, en face d'un gant jaune, elle se dit : « 11 veut se moquer de moi, » et elle prit un petit air prude et pincé.

— Vous voyez bien, dit Léonce, que je vous ai déplu.

— Ali ! mon Dieu, monsieur, dit-elle, vous ou M. ïirlot, c'était la même chose.

Léonce fit la grimace, l'équation était cruelle; alors il ajouta assez impertinemmeut :

— Je ne crois pas.

— Ah! fit Lise, qui crut à un excès de fatuité.

— Oui, dit Léonce en tournant assez bien Fécueil, je crois que vous auriez préféré M. Tirlot.

Lise ne répondit pas.

— C'est un de vos parents? dit Lé;nce.

— Non, monsieur.

— C'est un de vos amis?

— Non, monsieur.

— C'est doue celui de Prosper!

— Oui, monsieur.

— Tant mieux, dit Léonce, il y aura compensation, et on

pardonnera à Prosper son ami Sterny en faveur de son am\ Tirlot.

— Oh! fit Lise, vous n'êtes pas l'ami de Prosper.

— Moi, et pourquoi donc? Je l'aime beaucoup.

— Oh! ça ne fait rien.

— Je SUIS tout prêt à lui rendre service.

— Je n'en doute pas, mais ce n'est pas cela que je veux dire.

— Et je crois qu'il a aussi pour moi beaucoup d'affection.

— J'en suis sûre, dit Lise, mais cependant vous savez bien que vous n'êtes pas amis.

— Mais enfin pourquoi?

— C'est que, dit Lise, vous êtes M. le marquis de Sterny, et lui Prosper Gobillou, plumassier.

— C'est bien mal, mademoiselle Lise, ce que vous dites là, fit Léonce d'un air libéral.

— En quoi donc?

— N'est-ce pas dire que ce titre que je porte me rend lier, orgueilleux, impertinent, peut-être?

— Ah ! monsieur.

— C'est croire que je ne sais pas rendre justice à l'honneur, à la probité de ceux qui n'ont pas un titre i areil ; c'est presque me faire regretter d'être né dans ce qu'on dppelle un rang élevé, comme si nous ne vivions pas à une époque où chacun ne vaut que par son mérite et ses œuvres.

Ah! lion, maître lion, qu'avez-vous fait de votre noble crinière de gentilhomme? Comment! vous voilà débitant sentimentalement des phrases du Cojistitutionnfl, ou de mélodrame, et cela d'un ton sérieux ? Où sont donc vos amis, pour rire de vous comme vous en riiiez vous-même si vous pouviez vous voir?

Mais voilà que vous prenez la chose au sérieux, car Lise TOUS répond d'un ton affectueux :

LE LION AMOUREUX 'd'ê

— Je vous remercie pour ?i'os:^^>r de ce que vonc: venez de me dire, cela lui ferait grand plaisir.

— Oh I Prosper me connaît depuis longtamps ; no^^s avons été enfants ensemble, et il n'est pas comme vous, il ne me croit pas un dandy, un lion.

— Qu'est-ce que c'est que ça un lion? dit Lise en riant.

— Oli I reprit Slerny, ce sont des jeunes gens du monde qui se croient de l'esprit parce qu'ils se moquent de tout, qui fout semblant de mépriser tout ce qui n'est pas de leur coterie et qui n'ont pas d'autre occupation que de ne rien faire.

Le lion reniait sa religion et ses frères.

— Ah 1 dit Lise, je sais ce que vous voulez dire; mais je vous prie de croh-e que je n'avais pas si mauvaise opiiiion de vous, monsieur le marquis.

— Pas tout à fait si mauvaise, mais peu favorable cependant.

— Je ue puispas dire. . . je ne sais pas. . .dit Lise en hésitent.

— Ah 1 vous me devez une réponse. Quelle opinion avez vous de moi ?

Lise hésita encore et finit par dire, eu regardant le lion en lace, avec une expression de malice enfantine :

— Eh bien 1 je vous le dirai, si vous me dites, vous, pourquoi vous avez pris la place de M. Tirlot.

Léonce fut embarrassé, la réponse pouvait être décisive, il eut le bonbeur de trouver une bêtise, et répondit:

— Je n'en sais rien.

Lise partit d'un grand éclat de rire qui fit tourner la tête à toute l'asseiublée.

— Qu'as-tu donc. Lise? — Qu'avez-vous donc, mademoiselle?

Cette question arriva de tous les points de l'assemblée.

— C'est, dit Lise toujours en riant, parce que M, le mar-

— Ob!.., dit Léonce tout bas et tremblant que Lise ne racontât son espièglerie, oh! ne me trahissez pas!

— Qu'est-ce donc? reprit-on encore.

— Oh! ce n'est rien, répliqua-t-elle en se calmant... une idée.

— Voyons, Lise ! lui dit sa mère avec un froncement de sourcil portant avec lui tout un sermon.

— Eh ! laisse-la rire, dit M. Laloine, c'est de son âge. Le sérieux lui viendra assez tôt.

Il était déjà venu. Lise sentit qu'elle avait été trop loiii, lorsque Léonce lui dit tout bas :

— Je vous remercie d'avoir gardé notre secret.

— Quel secret, monsieur?

Celui de la ruse qui m'a rapproché de vous.

— Gela n'en valait pas la peine, dit-elle froidement.

— Et pourtant cela m'en a beaucoup ûonné, ajouta Léonce. Et tout aussitôt le voilà qui fait un tableau gai, grotesque,

amusant, de sa campagne, de ses alertes, quand il entendait du bruit à la porte. Lise l'écoutait moitié riant, moitié fâchée, et finit par répondre :

— Et tout ça sans savoir pourquoi?

— Oh! je le sais pourtant, dit Léonce, presque ému. ~ Ah!... fît Lise.

-- Mais je n'ose pas vous le dire.

— Vous, à moi !

— Oui, à vous.

— Vous vous moquez de moi, monsieur le marquis.

— Si je vous le dis, m'en voudrez-vous?

— Mais... reprit Lise, je ne sais pas. C'est selon ce que vous me duez... Ah! non, ajouta-t-elle vivement, je ne veui pas le savoir.

Donc elle le savait.

Mais ceci ne faisait pas le compte du Uon ; il voulait parler, ne fût-ce que pour être écouté, il commença et dit tout bas :

— (Test que ce matin....

— Tenez! tenez! dit Lise en l'interrompant vivement, voilà M. Tirlot qiii va chanter.

— Il est fort ridicule ce monsieur, dit Léonce, très-contrariô de se voir arrêter, quand il se croyait sur le point d'arriver à un commencement de déclaration.

— Ridicule! lui dit Lise d'un air digne, et pourquoi, monsieur le marquis?

Léonce vit sa faute; il était redevenu lion à son insu; et encore une fois embarrassé, il répondit assez brusquement :

— Je n'aime pas M. Tirlot.

■— Et pourquoi?

-- Je lui en veux.

— Mais la raison?

Léonce se mit à rire de lui-même, et se sauvant de son mieux du mauvais pas où il s'était fourré, il répliqua :

— D'abord parce qu'il est garçon d'honneur, et qu'il avait le droit de vous donner le bras ce matin,

— Ce droit ne lui a pas beaucoup profité, ce me semble, dit Lise en souriant.

— Et puis, parce qu'on l'a placé à table à côté de vous.

— Et il a bien gardé sa place ! reprit Lise de même.

— Enfin, ajouta Léonce, parce qu'il dansera la première contredanse avec vous.

— Hélas ! il a oublié de me la demander.

— En ce cas, je la prends.

— Comment, vous la prenez?

— Oui, dit Léonce avec une franche gaîté, je veux tout lu prendre; et si j'étais à côté de lui, je lui soufflerais son assiette, et je lui boirais son vin.

— Ah! ce pauvre M. Tirlot, dit Lise en riant avec une vraie conhance.

— Nous dansoas la première ensemble, n'est-ce pas?

— Puisque c'est convenu.

— Ce monsieur Tirlot, continua Sterny, emporté par le succès de sa gaîté, je voudrais lui voler jusqu'à sa chanson.

— C'est difficile, dit Lise, le voilà qui commence.

— C'est égal, lui dit Sterny tout bas ; je veux lui dispute! b palme.

— Vrai!

— Vous allez voir !

M. Tirlot commença; il y avait quatre couplets, auxquels /le manquaient ni la mesure, ni la rime, et qui célébraient :

1° Madame Laloine ;

2° Monsieur Laloine ;

3° Mademoiselle Laloine devenue madame GobiUou ;

4° Gobillou.

M y en avait pour tout le monde.

Ce furent des acclamations et des transports touchants. M. Tirlot triomphait; Lise était émue, elle applaudissait, elle se repentait de la contredanse qu'elle hii volait.

Mais Sterny était en veine de bonheur, et il poussa doucement le coude à Lise, en lui disant :

— Dites que je veux chanter aussi.

Lise se leva, étendit sa johe main, et chacun se tut, s'attendant à quelque chanson nouvelle dite par la jeune fille. Mais quand elle réclama le silence pour M. le marquis, il y eut des cris d'étonnement et de félicitation pour son amabiUté.

Sterny jouait gros jeu ; il pouvait être ridicule môme poui ces bourgeois; il l'était pour lui-même, et le sentit. Il se jeU tête baissée dans le danger et voulut précipiter la cata* Btrophe :

— Pardon, messieurs , dit-il , ce n'est pas une chanson, mais un couplet qui me paraît manquer à la chanson si spi* htuelle de M. Tirlot.

M. Tirlot s'inclina.

~ Voyons 1 voyons! dit-on de tous côtés.

Et tout aussitôt Sterny se mit à chanter presque aussi fiè- /cment que M. Tirlot lui-même, en s'adressant d'aboïd & M. et madame Laloine :

Le droit sacré de faire des heureux Est si beau que Dieu nous l'envie :

En montrant Prosper Gobillou et sa femme :

Et comme vous, quand on en a fait deux C'est Lien assez, notre tâche estrempliOd

A M. et madame Laloine, seuls :

El cependant, ce droit que l'on bénit N'est pas, pour vous, épuisé sur la terre

En se tournant vers Lise :

Car en voyant Lise, chacun se dit :

11 k'ur reste un heureux à faire 1

Oh ! lion, quelle honte ! tœ couplet improvisé à table, à une noce de patentés! Lion, que vous êtes petit garçon! pauvre lion.

Léonce n'eut pas le temps d'y penser ; car à peine le couplet fut-il achevé que toute la table craqua d'appiaudissements, de trépignements, de bravos. Lise, qui ne s'attendait pas à la conclusion, cachait sa rougeur en baissant la tête; madame Laloine, tout en larmes, se leva pour venir embrasser Lise, en disant à ÎH. Tirlot :

— C'est vrai, monsieur Tirlot, vous aviez oublié ma Lise! M. Laloine, ému, vint se mêler à ces embrassements el

tendit la main à Léonce en lui disant du fond du cœur:

— Merci, monsieur le marquis, merci! merci!

Puis la mère le remercia, et on le félicita de tous côtéa, ^ela lit un moment de brouhaha, où tout le monde quitta sa Qlace, tandis que Gobillou criait :

— Au galon! au salon! II y a déjà du monde 1

Léonce offrit son bras ù Lise. Elle le prit; mais il sentit que ^ main tremblait.

Elle était confuse, embarrassée ; mais elle n'était ni triste jûi contrariée.

— M'er voulez-vous aussi de mon couplet? lui dit Léonce.

— Oh! non, dit-elle doucement; cela a fait plaisir à mon père et à maman.

— Et à vous ?

— Moi... Je le trouve très-joli, dit-elle en baissant les yeux.

Et elle se dégagea doucement pour aller à la rencontre de quelques-unes de ses jeunes amies qui étaient dans le salon, que M. et madame Laloine avaic"* drjà accueillies, et à qui ils avaient rendu compte de la raison des applaudissements furieux qui venaient d'ébranler le Cadran-Bleu.

— Est-ce vrai? dirent les jeunes fdles à Lise en l'entraînant, est-ce vrai que le beau marquis a fait un couplet pour loi?

Si ceci eût été dit d'un ton d'afTection, Lise eût peut-être nié ; mais on fît sonner le beau marquis d'un ton si envieux, qu'elle répondit avec affectation :

— Oui, c'est vrai.

— Il parait que tu as fait sa conquête ? dit une fort laide.

— Et sans doute il a 'fait la tienne?

— Qui sait? dit Lise qui trouvait ses bonnes amies trèsimper tinentes. ,j.

— Et d'abord, dit une autre, je vais me faire inviter pou toute la soirée, pour pouvoir le refuser.

- Ah ! ce n'est pas la peine, fit la laide, ces gants jaunes ça ne d^nse pas.

— Ça dans^, mesdemoiselles, dit Sterny, qui s'était doucement approché en longeant un groupe d'hommes ; et il otfrit la fficm à Lise, en lui disant avec un respect profond ;

— Mademoiselle n'a pas oublié qu'elle m'a fait l'honneur de me promettre la première contredanse?

— Non, monsieur, non, dit Lise en lui tendant la main. Cette main tremblait encore.

Xî

Heureusement pour Sterny qu'il avait été tellement entraîné par le cbarme qui émanait de cette belle enfant, et peut-être aussi par son succès, qu'il n'avait pas eu le temps de réfléchir à tout ce qu'il venait de faire. Mais il en eût peutêtre été épouvanté, s'il eût eu un moment de solitude libre, pour considérer ce qu'il avait osé &' excentrique à ses habitudes. Le hasard en décida autrement.

L'orchestre avait donné le signal de la danse, et Sterny y prit place avec Lise.

Lise était belle, belle comme on rêve les anges avec la sainte sérénité de l'innocence et le repos candide du bonheur. Cette beauté avait ébloui Sterny, et il l'avait longtemps contemplée avec le seul plaisir des yeux, comme une œuvre admirable qui glorifie, pour ainsi dire, la forme humaine en montrant combien elle peut être magnilique et gracieuse.

Mais à ce moment, Lise, tremblante à ses côtés lui parut bien plus charmante qu'il ne l'avait encure vue. 11 y avait sur ce visage si pur une expression indicible de bonheur, de crainte et d'étonnement. 11 se passait dans le cœur de cette enfant quelcpie chose d'inaccoutumé qui la ravissait et qui lui faisait peur. Son cœur venait de tressaillù" dans sa poitiine, et il lui semblait qu'il y avait en elle une partie de

son être qui pV^ait pas encore vécu et qui s'agitait pour vivre.

Dieu a donné deux fois cette ineffable émotion à la femme, la première fois qu'elle se sent aimer, et la première fois qu'elle se sent mère. Mais aucun pinceau, aucune plume ne peut exprimer cette extase agitée qui resplendissait sur h visage de Lise; et Sterny, qui la regardait, s'en laissait pénétrer sans se rendre compte lui-même de l'enivrement inconnu qu'il éprouvait. Il voulut lui parler, et sa voix hésita ; elle voulut répondre, et sa voix hésita comme celle de Léonce.

Toute cette contredanse se passa ainsi entre eux; et ce ne fut qu'en reconduisant Lise à sa place que Sterny pensa qu'il allait être séparé d'elle; aussi lui dit-il tout bas :

— Mademoiselle Lise valse-t-elle?

— Oh! non, monsieur, non, répondit-elle avec un balancement de tête qui témoignait que la valse était un itlaisir au delà de ses espérances de jeune fille.

— Alors, reprit Léonce, je vous demanderai une autre contredanse.

— C'est que j'en ai promis beaucoup, reprit Lise; mais... mais... maman m'a permis de galoper!

— Ce sera donc un galop ?

— Oui, dit Lise, le premier. Mais, d'ici là vous danserez avec d'autres demoiselles?

— Avec vous seule !

— Avec ma sœur, au moins, je vous en prie, dit Lise d'un ton inquiet et suppliant.

— Avec la mariée? vous avez raison, repartit Léonce, je vous remercie de me l'avoir rappelé.

— Et je vous remercie d'y consentir, lui dit Lise avec un doux sourire d'inteUigence.

Léonce la laissa près de sa mère et s'en alla dans un autre salon. Malgré lui il était heureux! heureux de quoi? d'avoir

LE LION AMOUREUX il

troLbli^ celte petite fille! Pauvre triomphe pour un homme dont l'œil de lion avait fait trembler les femmes les plus intrépides et les plus accoutumées à rire de tout et à tout braver, même le scandale I

XÏI

Ne demandez pas à Léonce pourquoi il était heureux; il n'aurait point su vous le dire, car cette émotion était aussi nouvelle pour lui que pour Lise, et il ne pensait ni à l'examiner, ni à la combattre ; il se trouvait bien où il était, il voyait tout d'un œil bienveillant, et si parfois il ne reconnaissait pas une grâce complète dans la manière dont toutes les choses se passaient, il y trouvait une bonne foi qui le charmait : ces gens-là s'amusaient sincèrement.

Il essaya de rester loin du salon où était Lise; mais malgré lui il y revint et glissa son regard entre deux hommes qui barraient la porte.

Lise dansait, mais elle n'était pas à la danse ; ou elle tenait les yeux baissés, ou elle faisait glisser autour du salon un coup d'œil rapide et furtif.

Qui cherchait-elle?

Léonce eut peur que ce ne fût pas lui; mais lorsqu'il vit que depuis qu'il était là elle ne cherchait plus, il éprouva un nouveau bonheur, un bonheur si vif qu'à son tour il en eut peur.

Cette peur ne pouvait rester une incertitude dans le cœur de Léonce, comme dans le cœur de Lise ; il se demanda ce qu'il éprouvait et rougit en lui-mémj.

— hh\ çà, se dit-il, mais je fais l'enfant, je deviens fort

ridicule; leur vin frelaté m'a monté à la tête. Je suis gris, ou le diable m'emporte! Ça n'est pas possible!

Et pour s'assurer qu'il n'était pas homme à se laisser dominer par une émotion d'entant, il se mit à regarder Lise.

Lise dansait avec un beau jeune homme, aussi beau que le Uon, d'une élégance simple, et qui parlait à sa danseuse avec une aisance parfaite, lui disant sans doute des choses assez intéressantes pour qu'elle l'écoutât avec soin, assez bien dites pour qu'elle y répondit par de petits signes d'assentiment.

A cet aspect, il se passa toute une révolution dans le cœur du lion; il se compara à quelqu'un; il se compara à un homme qui pouvait être un marchand de cotonnade, et il trouvait que rien ne lui assurait un avantage sur cet homme.

Léonce éprouva un désappointement bien plus cruel, quand il vit le visage de Lise tranquille, heureux. La pauvre enfant n'avait d'autre bonheur que d'avoir aperçu le regard de Léonce attaché sur elle, que d'en éprouver une joie, une fierté, un ravissement qu'elle ne redoutait plus, car il n'était pas à ses côtés, et le contact de sa main, le son de sa voix ne la faisait plus trembler.

Un singuUer doute pénétra dans le cœur de Sterny :

« Est-ce que cette candide enfant serait une coquette d'arrière-boutique? » se dit-il.

« Ah ! vraiment, c'est trop d'ambition, ma belle ; vous êtes johe, mais vos prétentions sont trop impertinentes. »

Comme il pensait cela en regardant Lise, le visage de Léonce prit une expression de hauteur et de dédain, et la douce enfant l'ayant regardé à ce moment fut si surprise de se voir regardée ainsi, qu'elle en devint pâle et que ses yeux fixés sur Léonce semblèrent lui dire :

— Eh .'"lien ! qu'avez-vous ? qu'est-ce que je vous ai fait, mon Dieu ?

El to\jîan??itôl cllo n'écouta plus son danseur et se trompa troi? foi? en dansant.

Léonce vil tout cela et voulut voir si ce n'était pas un jeu. Il ne voulut pas qu'un homme de sa sorte fût dupe d'un manège de faussr-. Agnès.

En conséquence, lorsque la contredanse fut finie, il prit son air le plus sûr de lui, le plus indifférent, le plus lion, et s'approchant de Lise et de sa mère, il dit à madame Laloine, sans regarder Lise :

— J'ai bien des pardons à vous demander de mon étourderie, madame. En rentrant chez moi, j'ai trouvé dans ma voiture ce cordon de cheveux et cette petite plaque d'or; ils doivent appartenir à quelqu'un de vos invités, et j'avais oublié de vous les remettre.

A ce mot :

« Quelqu'un de vos invités, »

Lise regarda Léonce comme pour lui dire : N'aviez- vous pas compris que c'était à moi?

Madame Laloine remercia Léonce, et dit à Lise :

— Tu vois bien que j'avais raison de te dire que M. le marquis te les rapporterait.

— Ah' ils appartiennent à mademoiselle? dit Léonce d'un ton fruid, en lui présentant ce petit bijou d'un air dédaigneux.

— Oui, monsieur, dit Lise en avançant la main pour le prendre, et en regardant Léonce comme si elle se disait .

» Est-ce que je suis folle? »

Léonce le lui remit du bout des doigts.

— Donne, dit sa mère, que je le rattache à ton cou.

— Toi- à l'heure, maman, dit Lise avec une impatience ]\\ elle eut peine à contenir.

Et elle l'enveloppa dans son mouchoir, quelle serra vive- Lient dans sa niaiu crispée.

Lise était pâle, et ses lèvres tremblaient

Léonce fut satisfait de l'épreuve, et reprit avec une politesse affectée :

— Mademoiselle n'a pas oublié qu'elle doit danser un galop avec moi?

~ Je ne sais, répondit Lise d'un ton douloureux, si maman veut...

— Avec M. le marquis? sans doute, dit madame Laloine. L'orchestre joua les premières mesures d'un galop.

Lise donna sa main à Léonce; ils se levèrent et Srent le tour du salon, pendant que la foule faisait place aux danseurs.

— Pourquoi, lui dit Sterny, n'avez-vous pas voulu remettre votre charmant coUier ?

— Oh! charmant, dit Lise avec effort, vous ne pensez pas à ce que vous dites; mais j'y tiens beaucoup.

— C'est un souvenir peut-être?

— Ah oui ! répondit-elle en levant les yeux au ciel , c'esl un bon souvenir.

— Et la devise écrite sur ce bijou vous le rappelle sans doute ?

— Oui, monsieur le marquis, repartit Lise avec une douce dignité.

— Ce qu'on veut on le peut, dit cette divise.

— Oui, monsieur le marquis, ce qu'on veut on le peut, répéta Lise avec un soupir mal étouffé.

— C'est avoir une grande confiance en sa propre force, que d'adopter une pareille devise, ajouta Léonce..

— Jusqu'à présent elle ne m'a pas manqué, et j'espère qu'elle ne me manquera pas, répondit Lise avec une émotion extrême.

— En avez-vous besoin?

— Nous ne dansons pas, monsieur? dit Lise.

Léonce enlaça la belle enfant dans un de ses bras, et prit dans sa main la main où elle tenait ce talisman.

LE LION AMOUUEUX 45

Us dansèrent ainsi , lui , la dévorant du regard; elle , ïes yeux baissés, le visage sérieux.

Tout à coup une larme quitta les paupières de Lise, et descendit sur sa joue.

Léonce éprouva un saisissement douloureux, et entraînant Lise dans une petite pièce où se trouvait une table de bouU lûle, i\ lui dit :

— Je vous ai offensée, mademoiselle?

— Non, monsieur, non.

— Mais pourquoi pleurez- vous ?

— Mais je ne pleure pas, monsieur.

— Écoutez, mademoiselle, lui dit Léonce avec un accent plein de franciiise, je ne sais ce que j'ai pu faire ou dire qui vous ait blessée; mais si cela m'est arrivé malgré moi, je vous en demande pardon, et je vous jure qu'un tel dessein étail bien loin de mon cœur.

Lise le regarda attentivement, et répondit avec un tnste sourire :

— Oh ! mon Dieu, tenez, monsieur, ne faites pas attention à ce que je dis ni à ce que je fais. Voyez-vous, c'est qu'étant enfant j'étais toujours si faible, si souffrante, qu'on m'a laissé tous mes défauts, et parmi ceux-là il faut compter une susceptibilité ridicule... sotte...

— Mais en quoi ai-je pu la blesser, cette susceptibilité?

— Ne me le demandez pas, monsieur : dansons, je vous cq prie; je ne vous en veux pas... je vous jure que je ne vous en veux pas, ajouta-t-elle avec un mouvement nei'veux et une expression de souffrance.

Ils achevèrent leur galop, et Léonce vint encore remettre Lise auprès de sa mère.

Presque aussitôt, M. Tirlot s'avança pour réclamer ses droits; mais Lise lui dit avec une douce prière :

— Pas encore, monsieur Tirlot. Je suis toute malade; j'ai le cœur oppressé... je souffre beaucoup. J'ai froid.

Sterny la regarda; elle était plus pâle, et ses lèvres tremblaient d'une vibration convulsive.

Sa mère, à cet aspect, parut très -alarmée, et lui dit tout bas:

— Viens, viens, mon enfant.

— Oui, maman, oui, lui dit-elle d'une voix entrecoupée. Et elle se traîna hors du salon en s' appuyant sur le bras de

sa mère :

— Mais qu'a-t-elle donc? s'écria Léonce en s'adressant à M. Tirlot.

— Ah ! mon Dieu ! lit celui-ci d'un air de sincère pitié, toujours la même chose, des palpitations de cœur terribles; la moindre fatigue lui fait mal, et une émotion violente serait capable de la tuer.

— De la tuer! se dit Léonce; et moL.. qui sait? quand je la regardais avec cet air de dédain, quand je lui rapportais si sottement ce bijou que je savais ne pouvoir appartenir qu'à elle seule, et qu'elle ne m'avait pas redemandé, sachant que je l'avais, peut-être ai-je été blesser grossièrement cette âme délicate, qui s'abandonnait gaîment à la joie d'un succès d'enlaml Ah! pauvre enfant I pauvre enfant!... ah! si je le pensaig! C'est d'une sottise, d'une brutaUté indignes!

lE LION AMOUREUX ^T'

Lf^oncc s'en voulait. Jouer avec la niai?crie,la vaniW d'une petite prude de comptoir, ce pouvait être amusant; mais heurter sans raison la sensibilité maladive d'une enfant si belle, et que l'amour dont on l'entourait attestait si bonne, si vraie, si naïve, c'était odieux. Léonce se trouvait coupable, bête, brutal; il était l'urieux contre lui-même. Aussi fut-ce avec un véritable intérêt qu'il resta avec quelques personnes à la porte de la chambre où Lise s'était réfugiée avec sa mère.

La jeune fille en sortit bientôt pûle encore , mais calme, sereine.

Elle rencontra le regard alarmé de Léonce ; et son doigt, se posant doucement sur son sein , montra à Sterny la plaque d'or qu'elle venait de suspendre à son cou, et ce geste voulait dire :

Ce qu'on veut, on le peut.

Le sourire qui accompagna ce mouvement était si doux, si résigné, qu'il toucha Léonce.

Cette enfant avait souffert, beaucoup souffert, et pour lui, sans doute, à cause de lui.

Slcruy eût voulu lui demander pardon, mais le cœur à genoux, pour lui bien faire comprendre qu'il était honteux et triste de l'avoir blessée.

Lise s'était replacée près de sa mère, et ne devait plus danser, et Léonce n'avait phis le moyeu de s'approcher d'elle pour elle seule. Il était mal à son aise; cette foule lui pesait non pas comme un assemblage de cariculurcs ridicules, ainsi qu'il eût pu la considérer la veille, mais coumia

comprimant son cœur. A ce moment, il eût voulu crier, jurer; il eût presque voulu pleurer.

Ce sentiment le gagna si puissamment qu'il fut sur le point de partir.

Mais partir bans apporter ses excuses et son repentir à cette faible et douce créature qu'il avait fait souffrir, il ne le voulut pas; et s'étant approché de madame Laloine, il lui dit d'un air grave :

— Si j'avais été un simple invité à cette fête, madame, j'aurais cru pouvoir me retirer sans vous présenter mes devoirs; mais j'ai été le témoin de Prosper, et je vous prie d'agréer mes remercîments d'avoir admis dans votre famille un honnête homme qui est presque de la mienne.

— Je vous remercie, monsieur, lui dit madame Laloine d'un ton ému, tandis que Lise regardait Léonce avec un doux saisissement, je vous remercie ; car ce n'est que votre affection pour Prosper qui peut vous inspirer des paroles si flatteuses poux de petites gens comme nous.

— C'est ce que j'ai vu, madame, dit Léonce, et je vous conjure de croire au respect sincère et véritable que j'emporte pour vous et pour toutes les personnes de votre famille.

En disant ces paroles il se tourna vers Lise et la salua profondément sans lever les yeux sur elle. 11 ne put donc voir le regard radieux dont s'était illuminé le visage de Lise, mais il vit sa main faire un mouvement involontaire comme pour prendre la sienne et le remercier.

Puis il s'éloigna sans vouloir regarder Lise ; ce ne fut qu'à l'autre extrémité du salon qu'il se retourna ; elle avait la main appuyée sur son sein et le regardait ; il attacha ses yeux sur elle. Lise ne détourna pas les siens ; ils se regardèrent longtemps ainsi, tous deux oubliant où ils étaient, tous deux se sentant lire dans le cœur l'un de l'autre. Madame Laloine parla à sa fille: elle sembla s'éveiller d'un rêve; mais avant

lie se retourner vers sa mère, un doux mouvement de tôte ivait dit à Léonce :

Adieu et merci :

Le lion partit ; il était fou, bouleversé, stupide ; H voulait se rallier et ne pouvait pas.

Cette image ('e Lise apparaissait si candide, si pure, lui disant:

— Malheureux ! pourquoi te traiter comme* tu m'as traitée ? pourquoi insulter à ce que tu as senti de bon, de saint, de délicieux, comme tu as insulté à ma joie?

Et voilà Léonce qui s'agite dans cette voiture oij s'était appuyé le corps souple de Lise, et cherchant une trace qu'elle eut pu y laisser.

Le misérable, il en avait trouvé une , et il pouvait la garder ; et pour faire de l'impertinence il l'avait rendue à qui ne l'eut pas redemandée; il en était sur maintenant.

Comme il était dans cet état de fureur contre lui-même, sa voiture s'arrêta et la portière s'ouvrit. Il descendit et regarda: il était devant le club des lions. 11 hésita à entrer, puis il monta rapidement en se disant :

— Si ce butor de Lingart me dit une seule mauvaise plaisanterie, je le soufflette. Et dans sa colère il se mit à une table de jeu, perdit cinq cents louis après avoir stupéfié tout le monde par la mauvaise humeur qu'il montrait, lui d'ordinaire si beau joueur, et rentra chez lui à la pointe du jour, ne pensant pas plus à ses cinq cents louis qu'à sa dernière maîtresse, et se disant:

Je la verrai, je veux la voir \ mais conuncatl

h{) LE LION AMOUREUX

Jamais homme ne fut plus embarrassé que fereray pyar trouver un moyen convenable de revoir Lise. Dans les paroles qu'il avait dites à madame Laloine, il avait pris, pour ainsi dire, un congé délinitif de cette famille qui n'était pas de son monde, et avec laquelle il ne pouvait continuer d'avoir des relations sans qu'elle s'en étonnât. A la rigueur, il devait faire une visite de politesse, mais c'est tout ce qu'il avait à prétendre, 11 pensa bien à rencontrer Lise à l'église, mais dans notre siècle si peu dévot il n'est pas rare de voir un liomme comme Léonce répugner à une telle profanation.

Par cela seul qu'il n'entrait jamais dans une église pour y prier, il n'eût pas voulu y entrer pour y poursuivre une femme. Ce qu'eût fait un gentilhomme de Louis XIV une heure après être sorti du confessionnal, ce que ferait encore un Espagnol cathohque au moment où il vient d'approcher de la sainte table, l'incrédule Léonce ne voulut pas le faire. C'était dans toute sa pureté le scrupule que l'athée Canillac exprimait d'une façon si plaisante à l'abbé Dubois en pareille Dccasion; il s'agissait d'un rendez-vous avec une certaine ibbesse, la nuit, dans la chapelle de Versailles.

— Allez-y, si vous voulez, dit Canillac au cardinal, vous têtes un ministre de Dieu, c'est affaire entre vous ; quant à moi, je ne suis pas assez lié avec lui pour prendre de pareilles hbertés dans sa maison.

Nous ne saurions dire d'où vient cette différence, mais ce qu'il y a de eùi-, elle existe pour les peuples et pour les

LE LION AMOUREUX 5î

hommes; c'est dans les pays les plus fanatiques qne les intrigues amoureuses se suivent d'ordinaire dans les églises, el, si, dans notre France si peu religieuse, le temple Je Dieu sert encore d'abri à quelque aventure de ce genre, on peut être assuré qu'elle a lieu entre gens qui considèrent ce qu'ils foiii comme un péché ; si bien qu'on serait tenté de croire, comme Canillac, qu'ils entrent en compte avec Dieu, et qu'ils pensent que l'assiduité de leurs hommages leur mérite bien quelque indulgence de sa part.

Quoi qu'il en puisse être, Slerny repoussa l'idée de suivre Lise à l'église, non-seulement pour lui, mais encore pour elle-, il y avait dans tout ce que lui inspirait celte jeune fille une délicatesse pudique et élégante comme elle. Si d'une part il ne voulait poiut donner à Lise une mauvaise opinion de lui en paraissant la poursuivre effrontément au miheu de SCS prières, d'autre part il eût craint de toucher par sa présence à cette virginale piété qu'elle devait aj)porter au pied de l'autel; il eût rougi de déflorer une seule des candides croyances de cette âme d'enfant; et peut-être eùl-il moins désiré son amour si elle n'eût pas gardé toute la pureté de son innocence.

Quant à employer les ressources subalternes qui sont aux ordres de tout homme qui a de l'or et de l'audace, et dont il n'avait pas craint de se servir envers les plus grandes dames, elles lui eussent fait horreur.

11 pouvait bien rencontrer Lise chez Prosper, mais aller chez Prosper était aussi peu convenable que d'aller chez M. Laloine : il n'avait rien à y faire, et certes l'on chercherait les motifs de ses visites ; et si on venait à le? découvrir, il comprenait qu'il en serait honteux comme d'une mauvaise action.

Cependant, durant quelques jours, et sans trop se rendre compte de ses espérances, Léonce rompit toutes ses habi- Vides. Il alla se promener aux Tuileries.

— C'est, se disait-il, la promenade du bourgeois parisien : peut-être y pourrait-il trouver Lise.

11 alla dans la même soirée à trois ou quatre petits théâtres qui, selon lui, devaient être le spectacle- favoii du marchand de la rue Saint-Denis; il en fut pour l'ennui qu'il y éprouva.- C'était l'époque de l'exposition des tableaux, il y trouva tout le monde, excepté Lise,

— Vraiment, se dit-il alors, c'est une fohe. Quelle est mOB espérance? je n'en ai point, je n'en veux pas avoir.

Il se répétait cela tous les jours, et tous les jours il éprouvait un plus ardent désir de revoir Lise: tout ce qui l'avait amusé et charmé autrefois ne faisait plus que l'agiter sans le satisfaire. Il était comme un homme qui, habitué aux cris de la ville, à son atmosphère lourde, à sa lumière factice, à son tumulte, à ses mille accidents, a tout à coup été transporté dans un divin paysage illuminé d'une douce clarté, où flotte une vague et céleste harmonie, dont l'air pur rafraîchit la poitrine comme un léger breuvage, où tout arrive au cœur comme une caresse invisible. Cet homme ne voudrait pas assurément vivre sans cesse dans ces idées où rien ne pourrait satisfaire la passion dont il vit ; mais dans une heure de lassitude, il voudrait à tout prix aller respirer cet air, écouter ces murmures et rêver sous ces ombrages frais et embaumés où l'homme retrouve la jeunesse de ses sens, comme Léonce avait retrouvé près de lui la jeunesse de son ânie.

Mais cet espoir parut sur le point d'échapper à Léonce, lorsqu'un matin (il était à peine dix heures, et il était déjà levé, habillé ; car, ce jour-là, il devait assister à Mariy à un déjeuner formidable, suivi de l'exécution d'un pari des plus excentriques, et terminé par un souper foudroyant et un ieu furieux), son valet de chambre lui remit une carte : c'était celle de Prosper.

— Prosper, s'écria Sterny ! qu'il entre, faites entrer...

— Mais, monsieur le comte... je lui ai dit que vous étiez ^orti.

— Sorti ! s'écria Sterny furieux ; d'où vous vient cette impertinence envers mes amis? qui vous a dit de dire que j'étais sorti?...

— Mais, monsieur le comte... j'ai cru... Sterny était furieux.

— Sot! animal! s'écria-t-il,

— Mais ce monsieur doit être à peine au bas de Pcscalier.

— Allez donc le chercher... priez-le de remonter... allez donc!... allez donc!...

A peine le domestique fut-il parti, que Sterny s'aperçut de son emportement. En effet, ses mains tremblaient, et il se sentit comme suffoqué. Il eut le temps de se remettre pendant que le valet de chambra courait après Prosper et le forçait, pour ainsi dire, à remonter, de façon que Léonce put l'aborder avec un calme parfait.

- Pardon, mon cher Prosper, lui dit Sterny, si je vous ai fait remonter; mais j'ai voulu que vous sachiez que si on vous a refusé ma porte, ce n'est pas d'après mes ordres.

— Ah ! monsieur le marquis, c'est moi qui suis fâché de vous avoir dérangé.

— Vous m'eussiez dérangé, Prosper, que je vous l'aurais dit sans façon ; mais peut-être en vous voyant refuser ma porte vous auriez pu croire que je ne voulais pas vous recevoir, et c'est ce qui n'est pas.

Puis il ajouta en riant :

- Nous ne sommes pas si impertinents qu'on veut biec, le dire, que nous le paraissons, grâce à messieurs nos domestiques; mais asseyez-vous donc, Prosper.

- Merci, monsieur le marquis : c'est un peu ma faute, je n'ai pas beaucoup insisté, je suis avec ma femme en visites de noce, elle m'attend en voilure avec ma belle-mère et Lise, et il faut que j'aie fini à temps. Nous avons rendez- voua à

li LE LION AMOUREUX

ftne heure au chemin de fer de Saint-Germain où nous faisons une partie.

— Ah! dit Slemy, ces dames sont en bas... elles auraient eié bien aimables de me faire l'honneur de monter chez moi.

— Ah! monsieur le marquis, fit Prosper.

Cette exclamation voulait dire à la fois : elles n'eussent pas osé, parce que vous êtes un gi'and seigneur, et ce n'eût pas été convenable, parce que vous êtes un garçon d'une réputation assez hasardée.

— Allons donc, lui dit Sterny, et veuillez leur présenter mes respects. Mais, au fait, dit-il, j'allair? sortir... J'irai jus- <ju'à leur voiture. Venez.

Et sans attendre la réponse de Prosper, il prit son chapeau et descendit ; sa voiture était sous la voûte, et à eon aspect le cocher cria au remise de Prosper, qui barrait la porte cochère, de se ranger, et fit caracoler ses chevaux. Une tête d'ange, penchée à la portière du remise, regardait cette belle voiture. En voyant Sterny qui venait de son côté suivi de Prosper, elle se retira vivement. C'était Lise. Léonce s'avança, se fit ouvrir la portière, et monté sur le marchepied il salua madame Laloine, la femme de Prosper et Lise qui occupaient le fond de la voiture, tandis que M. Laloine et M. Tirlot, le garçon d'honneur, occupaient le devant. La présence de ce jeune homme au milieu de la famille de Prosper irrita Sterny : c'était un prétendu sans doute. Cependant il 3e fit aussi calme que possible, et dit à madame Laioine :

— Je n'ai pas voulu, madame, perdre l'occasion de vous renouveler mes remercîments pour Prosper, et, si je n'avais craint de vous paraître importun, j'aurais été vous portes moi-même ceux de mou père.

— De votre père? dit M. Laloine.

— Oui, monsieur, dit Sterny, c'est lui que je représentait au mariage de Prosper, et j'ai dû lui rendre compte de la mission dont il m'avait chargé. Je lui ai dit, monsieur, à

LE LION AMOUREUX oT^

quelle alliance honorable son ûlleul Prosper avait été admis ; il ai 'a répondu en vous priant de vous offrir ses remercîmcnts.

l\ n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce petit récit; mais il fut débité avec une telle bonne grâce, que M. et madame Laloine en furent confus de vanité. Cependant Léonce avait à peine osé regarder Lise, et il n'eût pas eu la force de lui parler-, il n'avait plus rien à dire, et il se retira en disant :

— Je sais que vous avez beaucoup de vîntes à faire, je vous laisse.

— Oh! ce n'est pas nous, dit M. Laloine, c'est Prosper et sa femme, et nous l'avons accompagné, parce qu'il eût perdu trop de temps s'il lui eût fallu venir nous reprendre rue Saint-Denis.

— Et vous allez ainsi rester pendant deux heures en voiture, gênés comme vous l'êtes? dit Sterny, frappé d'une idée lumineuse. Ah! Prosper n'est pas galant pour ces dames. En vérité, si j'osais, je proposerais à monsieur et madame Laloine de monter chez moi : il viendrait vous y reprendre , c'est à cinq minutes du chemin de fer.

îrf. Laloine et sa femme refusèrent d'abord, mais avec un feinbarras qui semblait montrer qu'ils eussent volontiers accepté la proposition d'un autre que d'un marquis comme Sterny. Heureusement que madame Laloine avait encore, malgré ses quarante-quatre ans, sa part de curiosité féminine, et ce fut elle qui accepta la première. M. Laloine dc:>cendit, mais Lise ni M. Tirlot ne bougèrent. Ce n'était pas la le compte de Sterny.

— Et mademoiselle Lise ?

— Oh! reprit celle-ci avec un petit sourire malicieux, maintenant nous sommes à notre aise.

— Et vous, monsieur? dit madame Laloine en s'adressant au garçon d'honneur.

— Moi? répondit celui-ci d'un air renlrogné, on ne m'a pas invité.

La mauvaise humeur de celui-ci servit Sterny mieux que toute son adresse n'eût pu le faire. Madame Laloine pensa que lorsque Prosper et sa femme monteraient faire une vi site, Lise et M. Tirîot se trouveraient seuls dans la voiture. Certes, elle connaissait assez sa fille et le garçon d'honneui pour être sûre qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient; mais elle s'imagina qu'il avait pu penser à cette circonstance, et, en mère prudente, elle ne voulut pas qu'il eût l'air d'avoir pris cet avantage sans sa permission, et elle dit à Lise, d'un ton dont la sécheresse s'adressait plutôt à M. Tirlotqu'à sa fille :

— Descendez, Lise.

Lise obéit avec une petite moue triste en apparence et un ravissement dans le cœur : car, bien plus que sa mère, elle désirait entrer dans la maison de ce beau marquis, dans la redoutable tanière du fier lion.

Gomme ils montaient, M. Laloine se rappela tout à coup la voiture de Sterny.

— Mais vous alliez sortir, monsieur le marquis

— Oh! reprit Léonce, j'ai le temps... J'allais visiter une maison de campagne aux environs de Saint-Germain, et que j'y arrive à midi ou à deux heures, cela m'est fort indifférent.

— Ah ! dit M. Laloine, Prosper nous a dit que vous en poseédiez une fort belle à Seine-Port.

— Aussi n'est-ce pas pour moi, c'est pour mon oncle, le fénéral R..., qui aime beaucoup la campagne, mais qui, ayant affaire tous les jours au ministère de la guerre, désirs acheter quelque chose à Saint-Germain, de manière à pouvoir arriver le matin et partir le soir.

M. Laloine n'en demanda pas davantage ; quant à Lise, elle iela un regard à la dérobée sur Léonce, qui mentait assez

adroitement pour tromper un père , mais trop gauchemcDl pour no pas être deviné par une jeune fille. Une petite cir» constance vint presque aussitôt confirmer Lise dans le soupçon qu'elle, avait éprouvé : Léonce avait fait entrer M. et ma dameLaloine ainsi que Lise dansson salon, et, oubliant qu'une simple portière le séparait d'elle, il avait dit tout bas à son valet de chambre, avant de la suivre :

— Ya dans un cabinet de lecture, et tâche de me procurer toutes les Petites Affiches que tu trouveras.

Lise l'entendit, et lorsque Sterny rentra, elle le regarda d'un air si moqueur, qu'il vit qu'il avait été deviné. Mais il n'y avait pas de colère dans ce regard, et c'était presque une approbation de sa ruse.

Lise était entrée avec une curiosité d'enfant dans l'appartement de Sterny, mais, dès qu'elle y fut, ce sentiment devint plus sérieux et presque timide, il lui sembla être dans un euf'roit dangereux. Sous ces tentures magnifiques, parmi ces trophées d'armes damasquinées, près de ces étagères couvertes d'objets d'or et d'un goût exquis, dans cette demeure où il n'y avait rien qui fût à l'usage d'une femme, elle se sentit mal à l'aise comme si elle eût été seule dans un cercle d'hommes; il lui sembla qu'on y respirait un air moina chaste que celui de sa blanche chambre, que celui qui venait à travers les iïeurs de sa fenêtre.

Quant à M. et madame Laloine, ils étaient tout curiosité pour les belles choses étalées autour d'eux. Madame Laloine surtout examinait les étagères avec une foule d'étonnemenls, mais elle n'osait toucher à aucun des charmants objets qui les ornaient, et à chaque instant elle appelait Lise pour les admirer avec elle. Lise obéissait, mais elle regardait à peine; un singulier sentiment d'elTroi s'était emparé d'elle, et elle répondait seulement d'une voix altérée :

— Oui, oui, cela est très-beau...

Au moment où madame Laloine montrait à Lise, non

comme précieux, mais au moins comme singularité, une petite pantoulle placée parmi tous ces objets d'art et de bronze, Use fronça le sourcD et répondit d'une voix encore plus altérée :

— Oui, c'est trè?-joU...

Madame Laloine s'en aperçut et loi dit d'un ton alarmé :

— Est-ce que tu souffres?

— Un peu, dit Lise en appuyant la main sur son cœur.

— Ah! s'écria Sterny... on étouffe ici...

— Un verre dJeau sucrée et un peu de fleur d'oranger, s'il vous plaît, dit madame Laloine avec inquiétude. Pardon, monsieur le marquis.

Léonce ne sonna point, il ouvrit une porte, entra lui-même dans sa chambre, prit sur sa commode un petit plateau où il se trouvait ce qu'on appelle un verre d'eau sucrée, et l'apporta lui-même dans le salon.

— Oh! pardon... pardon, lui dit madame Laloine, cette enfant est un véritable embarras.

. Madame Laloine arrangea le verre d'eau et Lise le prit; sa main tremblait. Elle le but, mais avant de le poser sur la table elle regarda deux lettres incrustées dans ce verre à la façon des verres de Bohême ; ces lettres se retrouvaient sur toutes les pièces de cristal de ce plateau. C'était un A et un C. 11 n'appartenait donc pas à Léonce. Il vit cette attention, et prenant le verre des mains de Lise, il lui dit d'un air triste et avec un accent dont l'émotion la fît tressaillir:

— C'est le chiffre de ma mère, mademoiselle.

Elle leva les yeux sur lui; il était attendri sans doute par ce souvenir, car il posa le verre sur le plateau et se dit tout bas :

~ C'est étrange.

— Quoi donc ? lui dit madame Laloine.

— Tenez, leur dit-il, pardonnez-moi cette émotion. Il y a quatre ans, étant à Nuremberg, je fis faire ce verre pour ma

mère; j'arrivai en France le cœur joyeux, car je savais que cette bien pauvre attention lui ferait plaisir. Elle était morte la veille démon arrivée, frappOe comme par la foudre. Je gariai ce verre comme un souvenir d'elle... personne ne s'en 5tait servi jusqu'à;ce jour. Je ne puis vous dire, mais cela m'a rappelé un si triste moment!..

Madame Laloine se taisait, mais Lise regardait Sterny avec jn doux saisissement de joie.

— Mailarae votre mère est morte bien jeune, lui dit madame Laloine.

— Trop jeune pour moi, madame; elle était si noble, si bonne, si belle ! Je veux vous montrer son portrait, il est là, dans ma chambre. Venez, madame, venez, vous aussi, mademoiselle, je vous en prie. Je veux que vous connaissiez ma mère.

Ils entrèrent danscette chambre et regardèrent ce portrait. C'était un chef-d'œuvre de peinture, représentant un chefd'œuvre de beauté.

— N'est-ce pas, dit Sterny, qu'elle était belle?

— Ah! oui, dit Lise avec un doux accent et les mains jointes devant ce portrait , comme si elle eût été en face de la Vierge.

— Voici le portrait de mon père, dit Sterny à M. Laloine. Le mari et la femme s'en approchèrent pour le regarder,

mais Lise resta devant celui de madame de Sterny -, ce portrait était animé d'un sourire doux et bienveillant, et un profond soupir s'échappa de la poitrine de Lise. 11 lui sembla qu'une femme d'un si céleste visage avait dû donner à son fils quelque chose de l'àme charmant'" et chaste qui respirait daos ses traits. Ils quittèrent cette chambre, et Lise revint dans le salon le cœur soulagé et presque heureuse.

L'inspection recommença, et Lise retrouva la pantoufle ; la pantûulle l'intriguait, mais il était difficile de s'enquérir de sou origine. Cependant l'occasion vint d'elle-même; aiiiv/

à une certaine tablette, Sternyeut à expliquer la valeur 'qcî» objets qui s'y trouvaient : cette clef avait été faite par Louis XVI, cette cassolette avait appartenu à la reine Anne d'Autriche, ce livre de messe à madame de Maintenon

— Et cette pantoufle?

— Cette pantoufle est à moi, dit Sterny en riant.

— Comment, à vous ? dit madame Laloine.

— Ah ! reprit Sterny, c'est une des folies de ma jôunesse. -— Ah ! dit madame Laloine d'un ton grave, comme si elle

eût craint que cette folie ne fût d'une nature équivoque.

Mais Lise n'éprouva pas cette crainte : quelque chose l'assurait que si c'eût été un souvenir peu séant, Léonce ne lui eût pas répondu avec cet air de franchise joyeuse.

— C'est peut-être la pantoufle de Cendrillon? dit Lise en riant.

— Ah! c'est bien plus extraordinaire, dit Sterny, elle a fait tourner la tête à un vrai prince, et c'était moi qui la portais.

— Comment cela? dit M. Laloine.

— Ah! c'est assez difficile à dire; mais il y a une dizaine d'années j'avais une petite figure de femme et je ressemblais beaucoup à ma sœur; M. d'Auterres la recherchait alors en mariage, et se montrait très-jaloux de sa gaîté. Mon beaufrère, car il l'est devenu, est bien certainement un homme d'honneur, mais un rien offensait sa sévérité et sp manie de l'étiquette ; et une fois il avait gravement fait observer à ma mère que ma sœur était en pantoufles un jour où se trouvaient dans le salon deux ou trois jeunes gens. Les pantoufles avaient frappé M. d'Auterres comme une inconvenance.

Un soir de carnaval qu'il nous avait quittés en nous disant qu'il allait au bal de l'Opéra, je ne sais quelle folle idée me prit de le tourmenter ; je m'habillai en femme, et en souivenir de son amour de l'étiquette, je mis, au lieu de souliers, les pantoufles de ma sœur.

— Vous avez mis ces pantoufles? lui dit Lise a un air iacrtHlule et oubliant à qui elle parlait.

— Mais je pouvais les mettre dans ce temps-là, mademoiselle, dit Stcrny en souriant.

,*ialgré elle, Lise avait jeté ses regards sur les pieds de Licence, et ces pieds étaient charmants.

Que vous dirai-je ? reprit celui-ci presque aussi embarrassé qu'elle ; j'arrive à l'Opéra, et m'étant fait poursuivre par quelques amis je me précipite tout à coup au bras de M. d'Auterres en lui disant :

— Protégez mon honneur!...

D'Auterres se retourne, et alors je lui avoue d'une voix tremblante que je suis une jeune fille qui, poussée par une curiosité invincible, s'était échappée de l'hôtel de sa mère pour voir le bal de l'Opéra ; que j'étais tremblante, égarée, perdue. En disant cela, j'avais entraîné M. d'Auterres dans un coin isolé ; je m'étais laissé tomber sur un siège, et tandis qu'il me moralisait en me demandant qui j'étais et en me jurant de me protéger, j'avance le pied, il ue voit rien, je me démène si bien que quelqu'un me heurte et je m'écrie :

— Ah ! on vient de m'écraser le pied.

Je l'avance de nouveau , il n'y avait pas meyen de ne pas regarder; M. d'Auterres voit la pantoufle, il devient pâle comme un mort et se tourne vers moi en s'écriant :

— C'est impossible.

Alors je feins d'éclater en sanglots, et je lui dis :

— Hélas ) oui, c'est moi 1 reconduisez-moi chez ma mère ; venez.

U était si stupéfait, que ce fut moi qui le lis sortir de la salle plutôt qu'il ne me conduisit: rwus montâmes dans sa voiture, et alors il sembla reprendre ses sens, pour s'écrier de nouveau : C'est impossible. A ce moment, certain que la lumière des lanternes éclairait assez mon visage pour qu'il

pût apercevoir mes traits, sans pouvoir cependant les recou» naître, j'arrache mon masque, et il s'écrie :

— C'est vous... oui, c'est vous, mademoiselle.

Un second regard pouvait cependant me trahir ; je cache ma confusion et mes larmes dans mon mouchoir, et nous arrivâmes ainsi à l'hôtel. Ma mère recevaii, et il y avait encore du monde. M.d'Auterres la fait appeler mystérieusement dans sa chambre, où je m'étais jeté sans rien dire sur un divan, la tête sur un coussin, pour me cacher. Ce fut alors que M. d'Auterres, d'un air profondément lugubre et solennel, chercha à expliquer à ma mère les terribles nouvelles qu'il avait à lui apprendre.

— Ce secret, s'écria-t-il d'abord, mourra dans mon sein; mais vous comprenez que mes projets, mes espérances, sont à jamais anéantis.

— Mais, que voulez-vous dire?

— Hélas! reprit-il en me montrant, la voilà... C'est une imprudence , une grande imprudence ; mais vos conseils, l'exemple de votre vertu...

— En effet, dit ma mère, quel esl ce domino '^

^ Ah! madame, dit M. d'Auterres, ;o l'accablez pas de votre votre colère... Je n'ose vous dire...

— Mais qui êtes- vous donc ? me dit la marquise.

— C'est moi, ma mère, lui dis-je en grossissant ma voix.

— Toi, Léonce, dit ma mère en riant. Ah ! reprit-elle, je ne suis pas si sévère, que d'en vouloir à mon iils d'avoii- été au bal de l'Opéra...

— Léonce ! s'écria M. d'Auterres, votre fils ?... Mais macle» moiselle votre fille ?

— FUe est au salon.

M. d'Auterres éprouva un mouvement d'hé'=!itation qui lui fit garder le silence. 11 eut envie de se fâcher, et le premier regard qu'il jeta sur moi fut terrible; mais j'avais un air 6X

modeste et ma mère un air si ébalii, qu'il prit le parti do rire et de raconter la mystification à ma mère.

Elle fut sur le point de se fâcher de ce que M. d'Auterres avait pu croire ma sœur capable de cette inconséquence; mais le pauvre prétendu répétait toujours :

— Ce sont les pantoufles... cette pantoufle, disait-il, ai petite...

— Mais ma fille ! monsieur...

— Qui diable eût pu penser, reprenait-il, qu'un Viomtnc eût pu chausser ces maudites pantoufles?

Je pris un air tragique et je lui dis gravement :

— Eh bien, monsieur, la voici, cette pantoufle, prenez-la ; et si jamais il vous venait un soupçon sur ma sœur, qu'elle vous rappelle vos injustes défiances.

— Je l'accepte, dit W. d'Auterres.

— Et moi je prends l'autre, lui dis-je. Je vous la rendrai le jour où ma sœur me la redemandera.

— Voilà dix ans qu'ils sont mariés, et M. d'Auterres n'a pas encore osé raconter à sa femme ce dont il a osé la soupçonner; aussi l'ai-je gardée. Voilà l'histoire de cette pantoufle.

—Cependant le temps se passait et Lise tout à fait remise furetait partout comme un enfant curieux. A ce moment, un domestique eutra et déposa un énorme paquet de petites affiches sur la table.

— Voilà ce qu'a demandé monsieur le marquis.

— Bien, fit celui-ci en les jetant dans Tencoignure d'un meuble et en revenant à monsieur et madame Laloine pour les empocher de voir ce que ce pouvait être : et il leur dit en même temps

— Est-ce que vous êtes curieux de ces petites choses? j'en ùi une collection dans ce cabinet, veuillez y passer.

11 entra avec monsieur et madame Laloine, mais Lise ne les suivit pas.

Léonce était sur les épines; heureusement, M. Laloine

ayant aperçu quelques objets soigneusement placés sous un verre, demanda ce que c'était.

— Oh ! ceci est très-précieux, dit Léonce, ceci a appartenu à l'Empereur.

A ce nom, M. Laloine se redressa.

— A l'Empereur! répéta- t-il? ah! vous êtes bienheureux!

— Cette tabatière lui a appartenu et il s'en est servi.

— Permettez que je la voie, dit M. Laloine d'un ton presque ému.

Léonce la lira de dessous le globe, et une idée heureuse lui vint tout à coup.

— Vous avez été miUtaire, M. Laloine ?

— Oui, monsieur, reprit Laloine avec un gros soupir, de 1808 à 1814.

— Eh bien ! monsieur, un pareil objet qui n'est qu'une curiosité pour moi, vous serait peut-être bien précieux ; permettez que je vous offre cette tabatière?

— Ah! monsieur, jamais... je ne voudrais pas.

— Je vous en supplie.

Cela dura cinq minutes, mais M. Laloine accepta.

— Lise, Lise, s'écria-t-iî en allant vers le salon ; viens donc voir ce que m'a donné M. de Sterny.

Lise entra : elle était agitée et tremblante comme si elle eût fait une mauvaise action. Sterny profita de ce moment pour sortir. Le paquet de Petites Jfjiches était dispersé, et l'un des cahiers était resté ouvert sur un fauteuil... Il le prit et le regarda ; à la dixième ligne de la page il y avait :

MAISON DE CAMPAGNE A VENDRE A SAINT-GERMAIN 11 ICSta

frappé de bonheur ; et comme il entendait revenir monsieur il madame Laloine, il prit le cahier et le cacha sous son habit.

Quand Lise reparut, elle était triomphante; elle jeta sur Slemy un regard si gai, qu'il ne sut que penser.

1îlait-ce un hasard, une curiosité d'enfant qui avait poussé lise à lire ces Petites Affichesl élait-ce po'.-r se mettre d'intelligence avec lui qu'elle avait fait cela, ou plutôt n'était-ce pas une leçon qu'elle avait voulu lui donner? il retomlîa dans une cruelle incertitude.

Cependant il voulut profiter de son avantage, ei s'avancant vers madame Laloine, il lui dit d'un air gracieux :

— Mais vous, madame, ne pourrais-je pas vous prier d'emporter un petit souvenir de votre bonne visite? '

Madame Laloine hésita, mois ce que Sterny lui offrait était si peu de chose qu'elle aurait eu mauvaise grâce à le refuser.

— Et, répéta-t-il d'un ton dégagé, mademoiselle Lise voudra bien aussi...

Lise l'interrompit vivement :

— Oh! merci, monsieur, je ne veux rien... moi.

Ce moi avait quelque chose de significatif, qui semblait dire qu'elle ne voulait rien accepter au titre auquel on voulait le lui ûiïrir.

— Oh ! dit M. Laloine, c'est trop de bonté, nous avons l'air de vous dépouiller.

— Merci pour ma fille, dit madame Laloine, ce serait abuser.

— D'ailleurs, dit Lise d'un ton dégagé, toutes ces choses sont si bien à leur place qu"il faut les y laisser.

— 11 y en a, dit Sterny en la regardant avec intention et en lui montrant de l'œil les Petites Affiches^ qui prennent an prix inestimable à être déplacées.

— Oui, dit Lise avec un etfort de gaîté, mais c'eft comme la pantoufie, on croit y voir ce qui n'y est pas.

La figure de Sterny laissa échapper un mouvement de dépit ; il se tut. et tirant de son sein les Petites Affiches, il les jeta loin de lai. Monsieur et madame Laloine, occupés à regarder la tabatière impériale, ne virent point ce mouvement, mais Lise l'aperçut et en fut heureuse ; mais sa gaîté s'en-

66 LE LION AMOUREUI

voJa ei elle suivit plus attentivement les mouvements de Sterny. Léonce, redevenu maître de lui, se montra aussi empressé, aussi bienveillant qu'avant cet incident avec monsieur et madame Laloine, mais avec une nuance imperceptible de grand seigneui et qui s'étudie à une exquise polrtessp. Lise le regardait, l'écoutait, il lui plaisait ainsi; il était si élégant, si gracieux, de cette façon il ne lui faisait plus peur ; elle le trouvait naturel.

Enlin, M. Laloine parut attendre l'heure avec impatience, et dit à Sterny: .

— Nous vous avons dérangé : l'heure passe et vous arriverez trop tard à Saint-Germain.

— Je n'irai pas sans doute aujourd'hui, dit Sterny.

— C'est nous qui en sommes cause.

— Non, madame, non, dit Léonce; d'ailleurs, j'ai oublié que je devais aller trouver quelqu'un à Saint-Germain, pour me donner l'adresse de cette maison, et on se sera ennuyé de m'atlendre : j'irais inutilement.

— Oh ! dit Lise en hésitant, je croyais qu'on trouvait toutes les adresses des maisons à louer dans les Petites affiches.

Sterny la regarda, celle-ci baissa les yeux. Il y avait dans 8on âme quelque chose qui l'emportait malgré sa volonté, et quelque chose qui la faisait rougir presque aussitôt. Mais Sterny l'avait comprise et il s'écria :

~ Mais, c'est vrai, j'ai là précisément le numéro où se trouve celte adresse.

11 le reprit, el on parla maison de campagne.

Cependant Prosper n'arrivait pas. Monsieur et madame Laloine impatientés ouvrirent une fenêtre, comme si en le regardant arriver de loin cela dût le faire venir plus tôt. Go fut en ce momeni que Stern^ c'ii,pprocha (h Lise et lui dit tout bas :

-• Vous aveï été bien cruelle, de refuser ua pauvre souvenir.

Ll MON AVOUIIEUX 67

Elle se tut et parut très-émue.

— Maintenant que vous m'avez pardonné, reprit-il, acceptez quelque chose.

Elle n'eut pas le temps dp refejser, car son père se mit à crier :

— Voici Prosper !

11 n'y avait plus ù esp(5rer... mais au moment où M. Lalûiue prenait son chapeau, Lise s'écria :

— Bon! j'ai perdu Tépingle qui attachait mon chàle. Sterny courut à sa chambre, arracha une pelote pendue à

la cheminée, et revint ; mais déjà le châle était épingle.

— Pardon, dit madame Laloine, je viens d"en donner une à cette petite étourdie.

Sterny jeta la pelote sur la table avec chagrin. Mais Lise s'en approcha doucement, et, sans regarder, elle chercha la pelote de la main, y prit une épingle et l'attacha à son chàle. Sterny la vit ; il se serait mis à genoux, devant elle, s'il avait osé. Il était si heureux qu'il n'eut plus peur, et dit alors :

— Mais au fait, j'y pense, si au lieu d'aller à Saint-Germain dans ma voiture, j'y allais en chemin de fer, je ratlra^ perais le temps perdu.

— C'est vrai, dit M. Laloine.

— Eh bien ! je vous demande la permission de vous con duire jusqu'au chemin de fer; Prosper nous suivra, et noa partirons tous ensemble.

La proposition fut acceptée, et M. et madame Laloine mon tèrent avec Lise et Sterny dans la calèche qui attendait, tandis que le remise de Prosper suivait à grand'peine le frin gant équipage du Um. Jamais Sterny n'avait été si heureux de sa vie.

68 LJÇ IHV. AMOliSHyy

L'arrivée au chemin de fer fut moins gracieuse que Sterny ne se l'imaginait. Quand les amis, et surtout les amies de la famille Laloine, Tirent entrer dans la grande salle d'attente le beau Léonce avec les marchands, on chuchota et l'on se dit tout bas :

— Ah! çà, est-ce qu'on nous amène ce grand monsieur^ — Les Lancines sont fous. — Il n'est pas invité, nous ne le connaissons pas.

Slerny devina au premier coup d'œil la réprobation qui le frappait, et Lise s'en aperçut aussi. Elle en devint triste, car ce fat pour elle un avertissement de la distance qui la sépa rait du beau Léonce. A ce moment elle lui eût presque demandé pardon de lui avoir attiré cet accueil désobligeant. Mais Sterny n'était pas homme ni à s'en laisser intimider, ni à s'en fâcher. Il salua le monsieur à la question des sucres d'un air charmé de le rencontrer, et sans humeur, sans affectation, il lui raconta qu'il allait à Saint-Germain, voir une maison de campagne. Du moment qu'on sut qu'il n'était pas de la partie, on ne tit plus allention à lui; mais ce n'était pas le compte de Sterny, il voulait être de la partie, et se dil que le sucrier l'inviterait d'une façon ou d'autre.

Là-dessus il revint par un détour assez bien ménagé el entama, avec une attention extrême, une discussion d'économie poUtique du premier ordre. L'heure du départ arriva, Sterny descendit la rampe du débarcadère toujours discutant et argumentant contre M. Gurauflot (c'était le nom du sucrier] ; et la discussion, tenant, il monta à côté de lui dans un

wagon, sans que celui-ci s'imaginât que le marquis avait d'autre intention que d'i^coutcr ses savantes dissertations. Cependant M. Gurauflot ne tarit^sait pas, et comme le voyage est rapide, Sterny, qui avait besoin de changer le sujet de l'entretien, commençait à s'impatienter, lorsque tout à coup il tira sa montre en s'écriant :

-- Bon: je manquerai mon rendez-vous.

— Hein ! fit le sucrier si brusquement interrompu.

— Pardon, dit Sterny, j'avais donné rendez-vous à un architecte pour visiter celte maison avec moi, et il ne m'aura pas attendu.

Sterny profilait, en habile faiseur de contes, des personoages imaginaires qu'il avait déjà inventés pour M. Laloine.

— C'est donc une acquisition bien importante que vous allez faire?

— Je ne sais ce que c'est, dit Sterny, les renseignements qu'on prend dans les Petites ^/fiches sont si vagues; maison de campagne à vendre, dit-il, cela varie de 10,000 francs à 100,000, de façon que je vais un peu à l'aventure.

— Pardon, lui dit M. Guraullot, je connais un peu Saint- Germain : où est la maison que vous allez voir?

— Voyez, lui dit Sterny en lui montrant les Petites affiches.

— Mais c'est une charmante maison, je la connais, elle ouvre sur la forêt, c'est très-considérable, et l'on dit que l'inléricur est fort beau.

— Ah! tant mieux!

— Vous ne la connaissez donc pas?

— Je n'y suis jamais entré. Ce que je voudrais surtout savoir, c'est ei la maison est d'une construction solide, et j'avoue que je n'y entends rien.

— Ce ucst pas une chose si difficile que vous pouvez le croire,

— Pour une personne comme vous, monsieur, qui me pa-

raissez avoir des connaissances pratiques en toutes choses^ mais moi!

— Il est vrai qu'au besoin je ne ms laisserais pas tromper, reprit Gurauflot d'un air superbe.

— Vous êtes bien heureux; mais quand on est ignorant et qu'on a la maladresse de ne pas se faire accompagner par un homme de l'art, on a tort, quoiqu'à vrai dire, monsieur, je ne me lie guère à la bonne foi des architectes.

— Je le crois bien, monsieur.

— Et que je préférerais prendre les avis d'un connaisseur désintéressé, comme vous, monsieur, par exemple.

— Ali! monsieur....

Il est inutile de pousser plus loin ce dialogue : on n'était pas arrivé à Saint-Germain quil était convenu que M. Gurauflot accompagnerait Sterny dans la maison. Le sucrier annonça cette importante nouvelle à sa femme et à ses filles, et il fut convenu qu'il rejoindrait la société dans la forêt. Sterny avait espéré qu'on lui demanderait ce qu'il comptait faire en sortant de la maison, et qu'il aurait occasion de répondre qu'il avait toute la journée libre; mais madame Laloine lui fit des adieux très-formels et des remercîments empressés; et il n'y eut pas l'cmbre d'invitation.

A ce moment, Sterny fut si désappointé qu'il se prit de colère contre lui-même, et fut sur le point d'abandonner le sot rôle qu'il jouait ; mais il regarda Lise. Lise regardait sa mère comme si elle eut pu lui inspirer, par la puissance des yeux, la pensée qui la dominait. Sterny crut la deviner, il se résolut de tenter la fortune jusqu'au bout. Mais rien ne lui devait réussi»" de ce qu'il avait tenté, et il se sépara de la compagnie, monta à pied les rudes escaliers, gagna ladiie maison qui était vendue de la veille, et se sépara de M. Gurauflot, qui crjt pouvoir atteindre la société et prit une allée de la forêt qui menait aux loges. Quant à Sterny, triste, désolé et dépité surtout, il se trouva au milieu de la compagnie riant,

LTÎ LION AMOUREUX 71

se c1i?piitaTit, et se lîiisant harnacher ânes et chevaux pour courir à travers bois.

— Déjà de retour, monsieur? lui dit M. Laîoine.

— Et mon mari? monsieur, qu'avez-vous fait de mon mari? B'écria mnd^me Guraufiot.

— Mon Dieu, madame, lui dit-il, nous avons trouvé la mai' son vendue, et alors il a pris le plus court chemin pour all^ aux Loges, croyant que vous deviez y être déjà.

— Ah! bien oui, dit M. Laloine, voilà une heure que oes petites lilles nous l'ont enrager; elles veulent toutes des che» vaux, on est allé en chercher, et nous attendons là depuis une heure.

— J'en suis fâché pour M. votre mari, dit Sterny à madame Guraufiot, c^est ma faute, j'ai été plus qu'indiscret en acceptant son oiTre amicale. Veuillez, madame, lui en faire mes excuses.

Comme il allait se retirer en voyant que personne ne l'engageait à rester, il entendit madame Laloine s'écrier avec peur :

— Lise, Lise, ne va pas si vite!.. Lise... Lise'...

Mais Lise venait de sortir de la cour du manège sur un petit cheval et le faisait galoper tant qu'il pouvait; elle fit ainsi une centaine de pas, et revint du môme train jusqu'auprès du groupe où elle aperçut Sterny qui la salua avec un sourire courtois. Elle devint Touge comme une cerise, puielle sembla le remercier de ce qu'il était revenu. A ce moment Sterny se prit à crier tout à coup :

— Eh! groom!

tîn rustre de payan eut l'effronterie de se présenter à cet ppel, et Sterny lui dit :

— ^.omment, b;itor, vous laissez monter une femme sur une selle qui n'est pas mieux sanglée que ça ! il y a de quoi la tuer... Vous ne savez donc pas votre métier, imbtidle! Et sans attendre la réponse, il passa à la dioite duchs-

72 LE LION AMGUREl)\

%)à\ et serra les sangles lui-même , avec ime adresse et w&c vigueur qui stupéfièrent le loueur de chevaux.

— Merci, lui dit Lise si bas, que ce merci n'était que pour lui et pour autre chose sans doute que ce qu'il venait de (aire.

11 allait peut-être lui parler, mais madame Guraullot viu* pour ainsi dire le prendre au collet et lui dit :

— Ah! monsieur, soyez donc assez bon pour voir ai les selles de mes tilles sont bien arrangées.

— Avec grand plaisir, lui dit Léonce.

Et le voilà faisant le palefrenier pour toutes ces dames et demoiselles avec une bonne grâce, un empressement si franc, que madame Gurauflot se mit à dire à M. Laloine :

— Je suis sûre que s'il venait avec nous il nous montrerait 'es beaux endroits de la forêt; vous qui le connaissez, vous devriez l'inviter ?

— Ah! lit M. Laloine, voulez-vous que je me fasse moquer de moi ? ce serait une drôle de partie de plaisir à proposer à un homme comme lui.

— Bah! laissez donc, dit madame Gurauflot, je vais lui demander s'il veut être du pique-nique.

M. Laloine arrêta madame Gurauflot avec des yeux courroucés, mais celle-ci ne se tint pas pour battue, et alla au moins lui demander le chemin le plus court à prendre pour arriver aux Loges.

— C'est assez difficile à vous exphquer, madame, lui répondif-il ; mais une fois dans la forêt je pourrai vous le mon trer.

— Ah! je vous en prie, monsieur le marquis, ne vous dé* rangez pas, s'écria M. Laloine... Vraiment, madame Gurau (lot, vous abusez...

— Pas le moins du monde, répondit Sterny, c'est l'afFaire de vingt minutes, et je n'ai rien qui me presse.

M. Lalome prit un air de désolation, très-contrarié de l'indiscrétion de madame Gurauflot.

— Je lui paie la dette que j'ai contractée avec son mari, lui cUi Storny, c'est justice.

On partit : les jeunes filles et les jeunes gens à cheval, les grands parents et Sterny à pied.

On alla d'abord doucement; les mamans criaient sans cesse qu'on allait se blesser. Jlais peu à peu, et lorsque les indications de Sterny eurent assuré le chemin, on s'éloigna, on s'emporta, allant, revenant, et riant des fichus qui s'envolaient, des chapeaux qui se détachaient. Sterny causait gravement, suivant Lise des yeux, Lise qui paraissait l'avoir oublié et qui n'était pas la moins folle de cette volée de jeunes filles.

Pauvre Sterny, que de soins pour obtenir une invitation à un mauvais diiier, que de sottisoe accomplies en un jour ! A quel métier était-il descendu peu à peu! il avait sanglé l'âne de madame Guraufiut, et encore n'était-il pas arrivé à son but. Une fois encore il trouva qu'il devenait dupe. Lise courait joyeuse et indifférente sans s'occuper de lui. Il prit donc le parti définitif de se retirer; il élait furieux contre elle.

Ace moment un cri perçant partit d'une allée dclouruée.

— Cest Lise, dit madame Laloine...

Elle n'avait pas achevé de parler que Sterny s'était élancé vers l'allée à travers les bois.

11 arriva près de Lise, qui était très-paisiblement sur son cheval, tandis que M. Tirlot s'époussetait et redressait les bosses de son chapeau ; Lise avait eu peur : voilà tout. Sterny, rassuré sur son compte, ne la regarda même pas, et re tournant vers madame Laloine, il cria de loin :

— Ce n'est rien, madame, c'est M. Tirlot qui est tombé. Madame Laloine arriva presqu'au môme instant, et tout

effrayée de cet accident, elle dit à Lise :

— Voyons, ma fille, descends de cheval ; ce qui est arrive' à M. l'irlot peut t'arriver.

— Mais, maman, dit Lise d'^in air boudeur...

— Allons, sois raisonnable , lui dit son père; puisque ta mère a peur.

Lise dit avec humeur :

— Ah! monsieur Tirlot, vous ôtes d'une gaucherie... c'est moi qu'on punit de votre maladresse.

— De ma maladresse, mademoiselle? je voudrais bien vous voir sur cette bête enragée. Voilà deux fois qu'il me jette par terre, car je suis déjà tombé là-bas sans rien dire.

— Alors pourquoi avez-vous crié ici?

— Ce n'est pas moi, dit Tirlot, c'est vous.

— Mais la dernière fois aussi vous êtes tombé trois fois, et maman n'a pas eu peur pour ça.

— C'est que lu étais avec le capitaine Simon, lui dit M. Laloine, qu'il était à côté de toi, et que je me liais à lui.

— En vérité, dit Sterny, si j'osais... et pour ne pas priver mademoiselle Lise de ce plaisir, je m'oifre à l'accompagner et je réponds d'elle.

— Mais vous n'avez pas de cheval, monsieur Léonce, ditelle d'un air chagrin.

— Peut-être que M. Tirlot ne voudra pas remonter sur le sien.

— Je vous demande pardon, répondit Tnlot d'un ton sec^ j'en aurai raison.

— Soit, monsieur, dit Sterny.

M. Tirlot enfourcha de nouveau son cheval, et voulant faire le brave, il s'avisa de lui donner trois ou quatre coups de cravache; l'animal se cabra, rua, sauta, et renvoya M. Victor sur le chemin.

— C'est bien fait, dit Lise.

— Vrai? dit Tirlot... Eh bien! je conseille à monsieur d'en goûter, il verra.

— Volontiers, dit Sterny.

— Je donnerais cent sous, dit Tiriot à madame Laloiae» pour que votre marquis descendit la garde.

Le cheval élait rétif, mais il ne fallait pas un cavalier si exercé que Léonce pour le réduire, et M. Tirlot eut toute la hoQte de sa chute et toute la rage du succès de Léonce.

On n'avait pas félicité encore Sterny, que Lise, s'élançant dans l'allée où ils se trouvaient, se mit à galoper.

— Ah ! mon Dieu, suivez-la, monsieur de Sterny, s'écria madame Laloine.

Léonce ne se le fit pas répéter, quoiqu'il eût contre Lise une colère qu'il se proraeKait bien de lui témoigner par sa froideur. Mais il semblait que cette jeune fille eût sur lui un empire dont il ne pouvait se rendre compte, ne l'ayant jamais éprouvé de la part d'une autre ; d'ailleurs elle avait de ces regards, de ces mots, de ces silences qui bouleversaient Sterny. A l'instant où on pouvait la croire à mille Ueues de soi, emportée par la jeunesse et la folle gailé, un mot venait qui vous disait quelle était demeurée à vos côtés. Ce fut ce qui arriva à Sterny.

— Ah ! mon Dieu, lui dit-elle dès qu'il fut près d'elle, nous avons eu de la peine.

Que répondre à cela? il fallait en être heureux ; mais pour en être heureux il fallait y croire, et cette enfant était si étrange, elle disait de ces mots qui eussent paru un engagement compromettant à une femme qui en eût apprécié la valeur, puis elle parlait, elle agissait comme si elle n'eût rien dit. Léonce ne comprenait rien à cette façon d'être, ne s'aperce vaut pas que lui-môme n'était déjà plus ce qu'il avait Hé autrefois.

Cependant ils cheminaient l'un près de l'autre, et Léonce :culut enfin donner un sens positif à tout ce qu'il avait fait, v'est-ù-dire faire comprendre à Lise que c'était par amour pour elle qu'il avait fait tout ce qu'elle avait vu - Mais il ne savait comment aborder ce sujet avec cette àme curieuse et timide comme une biche qui montre sa jolie lôte au bord

d'un sentier, et qui s'enfuit en bonclissaut dans les bois au premier bruit des pas d'un chasseur.

Ainsi ces deux jeunes gens, qui s'étaient réunis sans doute pour se dire mille choses, gardaient tous deux le silence, et tous deux devenaient pensifs et restaient silencieux. Ce fut Léonce qui remarqua le premier la tristesse de Lise; et comme il voulait toujours s'informer du secret de cette âme envers lui, il lui fit une de ces questions où l'on se met en jeu.

— Vous êtes triste, lui dit-il; est-ce moi qui vous ai déplu?

— Ah! non, lui répondit-elle avec un gros soupir, j'ai du chagrin.

— Quelchagrùi?

— Youlez-vous que je vous le dise franchement?

— Oui, certes.

— Eh bien, monsieur Léonce, c'était la seconde fois qu'elle l'appeUiit Léonce, ce n'est pas convenable ce que vous faites.

La fierté de Slerny s'irrita de ce mot, qui pour un homme comme lui était la plus cruelle injure qu'une femme pût lui faire; il répondit d'une voix altérée :

— Je ne croyais pas avoir manqué à aucune convenance, du moins vis-à-vis de vous, mademoiselle.

Lise tourna vers lui son doux visage, et de la voix la plus tritte et la plus soumise elle reprit :

— Ah ! comme vous entendez mal les choses : je ne dis pas que vous avez manqué de convenance vis-à-vis de moi, ViS-à-vis de personne.

— i\!ais alors que voulez-vous dire ?

— Oh! ne vous fâchez pas, mais c'est pour vous que ce n'est pas convenable ce que vous faites et ce que je vous ai laissé faise.

— Pour moi? dit Sterny dont cette voix d'enfant remuait le cœur avec une violence inouïe.

— Oui, pour vous : vous ne connaissez pas les gens avec qui vous êtes, ils sentent aussi bien que vous qii« vous n'êtes pas ici à votre place ; ils ont peur tant que vous êtes là, et ils ne diront rien. Mais demain, après-demain, voyez-vous, on en rira, on en parlera.

— Et que m'importe?...

— Oh ! ne dites pas cela...

— Mais que fais-je donc autrement que les autres?

— Les autres font ce qu'ils font tous les jours, reprit Lise avec un léger mouvement d'impatience; au lieu que vous... ils voient bien que cela ne vous va pas... Vous êtes bon... ah! oui, je le crois; depuis ce matin vous êtes bon. vous faites tout ce que vous pouvez... mais tenez... moi., moi... je n'aime pas à vous /oir comme ça.

— C'est pourtant...

— Pour moi que vous l'avez fait, dit rapidement Lise qui s'arrêta aussitôt, confuse d'avoir, pour ainsi dire, fait ellemême l'aveu de l'amour de Léonce.

— Oh ! oui, Lise, lui dit-il, c'est pour vous, je vous le juro. Elle ne répondit pas encore, elle était troublée, agitée e<

devenait pâle, car toutes les vives émotions se peignaient ainsi sur le visage de cette jeune lille. Eulin elle reprit courage et se mit à dire :

— Monsieur Léonce, il faut vous en aller.

— Ah! je ne puis, lui dit-il.

Elle sourit de son angélique sourire, et lui montra sa dc- Yise :

Ce qu'on veut, on le peut.

— C'est bien, lui dit-il avec passion; et si j'avais ce talisnian qui porte ce prétexte de courage, je voudrais tout co qui est possible.

— Ce n'est pas bien, ce que vous me demandez, lui dit Lise en souriant ; car si je vous le donnais il faudiait dire h maman que je l'ai perdu, il faudrait mentir.

C'était à la fois le donner et le refuser. Léonce ne sut que répondre; elle était si simple que toute la science du cœur des femmes lui manquait près de cet enfant.

Cependant leur pas s'était tellement ralenti qu'ils furent rejoints par M. et madame Laloine qui dit à sa fille :

— A la bonne heure, Lise, tu vas bien sagement a^ec M. de Sterny.

A ce moment, et comme on parlait de se reposer un moment, voilà un grand fracas qui se fait entendre dans la forêt, et presque au môme instant une masse de cavaliers et d'amazones débouchent d'une allée latérale ; c'était le fameux pari des trotteurs partis de Marly et arrivés jusque là. Presque tous parurent comme la foudre ; mais Lingart et sa lionne, qui ne suivaient que de loin, eurent le temps de reconnaître Sterny. Tous deux furent si stupéfaits, qu'ils arrêtèrent leurs chevaux et s'entre -regardèrent comme s'ils ne pouvaient le croire : Sterny sur un cerisier (1), Sterny en compagnie d'une grosse dame à âne, car madame Gurauflot était près d eux. Ils étaient si confondus, qu'ils n'en revenaient pas encore. Sterny vit leur surprise et pâlit à la fois de colère et de honte. Mais comme, dans leur stupéfaction, Lingart ni sa lionne ne continuaient leur chemin, il s'avançait vers eux bien décidé à couper le visage à Lingart, quand celui-ci lui dit :

— C'est bien vous, pardon, je ne vous reconnaissais pas... Vous avez gagné vos cent louis, Algibech a gagné contre Montereau... Nous vous avons attendu... vous ne viendrez pas au dîner sans doute... mille bonjours.

Et il piqua son cheval et s'éloigna, tandis que sa lionne, un lorgnon appliqué sur l'œil, examinait Lise de loin, comme un marchand fait d'un tableau. Elle mit tant d'action à cette

(1) Nom qu'on donne a ces petits chevaux de louage, parce qu'ils portent ordinairement les cerises de Montmorency auimarckés de Paris.

impPTtincnce qu'elle ne vit pas Lingart partir, et resta quelques secondes après lui.

Sterny était si furieux qu'il frappa le cheval de l'amazone qui, surprise à l'improviste, fut presque renversée. Elle devina l'action de Sterny, et tout en maîtrisant son cheval elle lui dit :

— Vous êtes un butor, Sterny, vous m'en rendrez raison. Et elle s'éloigna au galop.

Les Laloine n'avaient rien vu de cette scène, tout rele leur avait paru très-simple ; mais lorsque Sterny retourna près de Lise, qui était partie en avant, il la trouva en larmes.

— Je vous le disais bien , monsieur, dit-elle aussitôt : comme cette femme m'a regardée!... laissez-moi, monsieur, laissez-moi... retournez vers vos am.is... je vous en prie... je le veux.

Et comme Sterny voulait répondre, elle mit son cheval au galop pour s'éloigner de lui. Sterny la suivit d'abord, mais comme à mesure qu'il s'approchait d'elle, elle le lançait plus vivement, il eut peur qu'elle ne finît par se blesser et s'arrêta.

Lise disparut à ses yeux et il resta au milieu de la route. il était hors de vue de tout le monde, mais il entendait la voix de M. et madame Laloine qui appelaient Lise en criant:

-- Il va pleuvoir, retournons.

Il imagina l'alarme de madame Laloine si elle le trouvait ainsi tout seul, et voulut à tout prix rejoindre Lise; il courut il toute bride pendant cinq minutes ; enfin au coin d'une allée il vit le cheval de Lise libre, il s'élança en criant à son tour :

— Mademoiselle Lise! mademoiselle Lise'.

Elle sortit du bois en lui disant :

— Eh bien ! monsieur, me voilà.

~ Oh! reprit-il, que vous m'avez fait peur! 11 y avait tant de vérité dans son émotion que Lise en fut presque touchée, mais son parti était pris et elle répondit :

— De quel côté est ma mère?

- Far ici, mais bien loin.

— J'y vais.

— Ne montez-vous pas à cheval ?

— Non, dit-elle, non... d'une voix entrecoupée... cette course m'a brisé le cœur.

Et Sterny remarqua seulement alors que sa poitrine haletait et qu'une pâleur effrayante couvrait son visage. Il sauta à bas de son cheval et courut à elle,

— Oh! mon Dieu!... c'est moi qui vous ai fait ce mal, s'écria-l-il, oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Lise!..

— Non, ce n'est pas vous... j'ai eu tort... j'ai...

Et en prononçant ces paroles elle défaiUit et fût tombée par terre si Léonce ne l'eût prise dans ses bras.

A ce moment l'orage éclata avec violence, et Lise tressaillit comme frappée par la foudre ; mais son évanouissement n'était qu'une faiblesse passagère, elle se remit et entendit la voix de sa mère qui l'appelait.

— Allons la rejoindre.

— Mais V0U5 pouvez à peine marcher.

— Oh ! allons, allons ! lui dit-elle tandis que ses dents claquaient... je peux marcher, je le peux, je le veux.

Et elle prit un sentier en répondant avec une voix écla tante :

— Me voici, maman, me voici.

Mais avant qu'ils fussent arrivés elle dit à Sterny :

— Vous nous quitterez, n'est-ce pas? je le veux...

— Je TOUS obéirai, dit Sterny.

Cela dit, il n'y eut pas un mot de prononcé, et lorsqu'ils arrivèrent près des grands parents, elle était calme et remise en apparence. Mais durant leur absence la grande résolution

d'inviter Sterny avait été prise, et elle lui Fut solennellement adressée par M. Laloiiie. 11 s'y refusa d'abord, mais avec un embarra? triste comme celui d'un enfant qui a peur. 11 chercha vainement un encouragemcut dans un regard de Lise, mais elle détournait la tête.

— Ah ! je comprends, dit Laloine, ces messieurs et ces dames qui viennent de passer vous attendent.

— Non... non, monsieur, dit vivement Sterny, je n'ai rien à faire avec ces gens-là.

Ces gens-là! sa société habituelle. Oh ! pauvre Sterny!

— ^iais alors pourquoi ne pas accepter? dit madame Gurauflot qui s'était éprise du beau Léonce.

Ma présence ne plairait peut-être pas à tout le monde, madame, reprit Sterny en s'inclinant; permettez que je me retire.

— Mais voilà la pluie qui va tomber, dit madame Gurauflot, vous accepterez au moins un parapluie !

— Merci, madame, merci, dit Sterny d'une voix douloureuse. Adieu, monsieur Laloine, adieu, madame; j'ai Flionneur de vous saluer, mademoiselle, dit-il enlln en se tournant vers Lise.

Elle le laissa partir ; mais il n'était pas à vingt pas, que, feignant de se retirer à l'écart, elle pleurait à chaudes larmes. Quant à Sterny, il s'éloigna avec rapidité, gagna lechemin de icr et revint à Paris; il courut s'enfermer chez lui. Il était désespéré, il était colère, il s'en voulait, et en voulait à Lise ; et cependant il ne pouvait penser à elle sans se sentir pris d'un frisson d'amour qui l'enivrait.

XYIl

Cependant, quand quelques heures de repos eurent calmé cette agitation inaccoutumée, Léonce réiléciiit plus sérieusement qu'il ne l'avait peut-être fait de sa vie.

11 était amoureux, il le sentait ; il n'en avait pas honte, mais il avait peur.

Séduire Lise ! ce serait un crime honteux et lâche.

Car, se disait-il, elle m'aimerait si je voulais; elle m'aimerait, j'en suis sûr, et elle donnerait à cet amour qui l'emporte en aveugle tout ce cœur si facile à briser ; et que pourrais-je faire autre chose que de le hriser? car l'épouser, folie impossible! Eh bien! ajouta-t-il, je me souviens que, quand j'étais enfant, un jour que j'étais bien malade, ma mère m'emporta dans l'église, et me mettant à genoux sur ses genoux, elle me tourna vers une Vierge, et me fit répéter après elle :

« Sainte Vierge Marie, qui avez vu mourir votre fils, sau- Tez-moi pour ma mère! »

Cette image que j'implorai m'est restée dans le souvenir comme quelque chose de sacré et d'ineffable, et dont jamais je n'ai dit le secret à personne, de peur qu'une plaisanterie ne vînt l'insulter. Eh bien ! Lise sera pour moi un souvenir pareil, une image céleste un moment entrevue, et que je garderai dans le sanctuaire de mon âme pour l'abriter contre ma vie; car je ne mêle pas moû cœur à ma vie.

Eh! non! je donne à la dissipation, à la débauche, au ridi-

cule, cette jeimes?c, celte force pour laquelle notre piècle n'a plus de but qui puisse la tenter; mais si j'avais vécu en d'autre temps, je ne serais pas ainsi ; car c'est honteux d'être ce que \e suis. Ah! si Lise n'était pas ce qu'elle est, ?r elle était une reine, je tenterais tout pour la mériter; je l'oserais en pensant à ces mots qu'elle porte sur le cœur :

Ce qu'on vent, on le peut.

Mais elle n'est rien, je ne pourrais que descendre jusqu'à elle. N'y pensons plus, n'y pensons plus!

Pour arriver à ce but, Sterny chercha à occuper à la fois ce qu'il croyait encore son esprit et son cœur.

Le lendemain, quand il reparut au club, il s'attendait à quelque allusion de la part de ses amis ; mais une conspiration s'était organisée contre lui, on ne lui adressa pas une parole à ce sujet; seulement Eugène lui dit d'un air grave :

— Je parie vingt sous contre vous, Sterny.

Les dames de ces messieurs le saluèrent, en le recevant dans les coulisses de l'Opéra, avec des révérences de rosières et des yeux baissés. Sterny comprit la plaisanterie et voulut y répondre victorieusement ; il joua comme un furieux et iit presque peur à Lingart dont son audace dérangea tous les calculs.

il poursuivit cette belle fille de l'Opéra qu'on disait si parfaite et qui venait de débuter avec un succès énorme. Ni Lingart, m Eugène, ni les autres, n'en purent approcher, tant il y mit d'ardeur désespérée.

Au bout d'une semaine, elle appartenait à Sterny, qui l'avait traitée avec l'insolence la plus cavahère.

Mais, •-- quinze jours après la partie de Saint-Grrmain, — un soir qu'il était avec sa lionne dans une loge des Français il reconnut en face de lui deux femmes qui le regardaient avec attention.

gl LE LION AMOUREUX

L'une était la femme de Prosper, l'autre était Lise.

— Comme oa vous regarde de cette loge, lui dit la daa^ seuse, est-ce qu'on vous y connaît?

— Non, dit Sterny qui rougit malgré lui de son mensonge.

— Pourquoi donc vous retirer au fond de la loge? On dirait que vous ave? peur!

— Âlii trêve de jalousies auxquelles je ne crois pas, dit Sterny.

— >iais f'l on ne vous connaît pas, il n'y a pas de jalousie à avoir,

Sterny se L"?r-'ba hors de la loge, et vit Lise écoutant deux jeunets gens qui causaient et paraissaient parler de lui.

Tout à coup Lise releva vivement la tête et regarda Sterny avec un effroi indicible, comme si on venait de lui dire :

« Cet liomme est le bourreau. »

Léonce se retira sans oser la saluer, pour ne pas l'exposer aux regards insultants de sa maîtresse ; mais il voulut sortir.

— Si vous quittez ma loge, lui dit celle-ci... je fais un esclandre... Vous connaissez cette femme?

Par un instinct particulier, Sterny avait deviné ce qui venait de se passer à quelques pas de lui.

— Avec qui est donc mademoiselle N...? avait dit l'un des jeunes gens.

— Eh bien ! avec son amant le marquis de Sterny.

— "Y a-t-il longtemps qu'il l'est?

— 11 y a huit jours tout au plus.

Sterny n'avait pas entendu un seul mot de tout cela ; mais il l'avait lu dans le regard que Lise avait jeté sur lui.

n eût voulu pouvoir aller près d'elle ; mais ou le tenait par une cbaiiie infâme. 11 voulut encore sortir.

— Si vous entrez dans la loge de cette femme, lui dit sa maîtresse, je vais la souffleter devant vous. Puis elle reprit d'un air de dédain : — Ce doit être 'a grisette de Saint-Germain?

Sterny eût poignardé la danseuse en ce moment ; mais il fellait céder, il ne put qu'emmener sa lionne, et dans un accès de rage insensée il brisa tout chez elle, glaces, porcelaines, meubles; comme il ne pouvait battre la femme, il lui faisait tout le mal possible en lui arrachant tout ce qu'elle tenait de lui

Léonce rentra chez lui furieux.

Le lendemain, il alla chez M. Laloine; on lui dit qu'il était à la campagne avec toute sa famille.

« Allons, se dit Sterny, je suis un sot; il y aura eu encore une scène de palpitations, et la belle aura été se promener le lendemain, tandis que moi... En vérité, je deviens brute. »

Ceci dit, il pensa qu'il n'en avait pas assez fait pour oublier cette petite fille avec laquelle il s'était si bêtement compromis.

Quinze jours après, à force de folies plus ardentes que jamais, grâce à une coiAse au clocher où il se blessa, et dont parlèrent les journaux, à un pari de mille louis qu'il perdit, à une suite d'orgies avec les courtisanes les plus impudiques, il était parvenu à ne plus penser à Lise, et cependant plusieurs fois ce- ie douce et blanche figure semblait lui apparaître, mais paie, mourante, désolée, le regardant avec désespoir, comme si elle lui reprochait de se perdre et de l'av oii perdue.

Cette image lui revint même dans son sommeil, et con> me il y rêvait encore le matin, tout éveillé, on lui annonça Prosper Gobillou, qui entra d'un air tristo e^ ch» griu.

— Mais, lui ditLéouce, vous avez l'air bien triste, Prosper, p(3ur un nouveau marié?

— Oh! c'est qu'il y a du chagrin à la maison, lui dit Gobillou; vous savez bien, cette pauvre Lise?

— Eh bien! Lise?... s'écria Léonce épouvanté. Prosper lui montra le crêpe de son chapeau.

— Morte! cht Léonce avec un cri terrible.

— Morte! dit Prosper ; morte comme une sainte !

— Oh ! mon Dieu! mon Dieu ! fit Léonce avec un désespoir qui épouvanta Prosper; ce n'est pas possible... Morte! sans que je l'aie revue! morte...

— Hélas! oui, dit Prosper. Je viens de son enterrement, et je viens vous apporter sa dernière volonté.

— Sa dernière volonté ! dit Léonce.

— Écoutez-moi, monsieur le marquis, il ne faut pas en vouloir à cette pauvre enfant, c'était une tête de feu et un cœur trop exalté. Mais voici ce qui s'est passé :

La nuit où elle est morte, je veillais près d'elle avec ma femme; elle l'a appelée et lui a dit de dénouer le petit cordon de cheveux qu'elle portait au cou, puis elle m'a fait signe d'approcher :

« Prosper, m'a-t-elle dit, vous remettrez cela à M. de Sterny ; dites-lui de ne pas être léger et cruel pour d'autres comme il l'a été pour moi; je lui envoie cette devise, qu'elle devienne la sienne, et ce sera un jour un homme distingué et bon, j'en suis sûre... »

Alors elle m'a remis ce médaillon , ces cheveux et cette épingle , et, une heure après, elle a expiré, en murmurant tout bas ;

— « Ce qu'on veut, on le peut... excepté être aimée... Aimée! aimée ! » a-t-elle dit encore, puis tout a été fini.

Léonce tomba à genoux, et reçut à genoux ce gage d'un amour si pur, si inouï. Pendant deux heures, ses larmes cou-

lèrent avec abondance ; quand il fut plus calme, Prosper le quitta.

A partir de ce jour, Léonce s'enferma chez lui et ne parut plus nulle part.

Tout le monde l'ut très-étonné de cette retraite, bien plus étonné de savoir qu'il se disposait à quitter pour longtemps la France; et peut-être ses amis l'eussent déclaré fou s'ils ravalent vu la veille de son départ , priant à genoux près d'une tombe. Ils ne se fussent pas trompés, car huit jours après il était liaos la maison du docteur Mclraâipot.

LA

« Paris, 10 mars 1830

» Je suis heureuse, Henriette, plus heureuse qae tu ne peux te l'imaiziner; je suis riche, j'ai un grand nom, je suis mariée. J'ai hésité longtemps à te l'écrire, parce que tu seras affligée d'un bonheur qui fait le malheur de ton frère. Mais, ma chère enfant, il ne faut pas être envieuse, voistu, c'est un hasard qui a fait tout cela; et si le comte de Maskiew m'a trouvée belle et m'a aimée tout de suite c'est qu'en vérité parmi les femmes du salon de madame C***, j'étais un peu la seule qui valût la peine d'être remarquée. Et puis Charles est un jeune homme plein d'honneur, sans doute, mais il a de singulières opinions; il fait de la poésie à propos de tout, il déclame toujours contre l'égoisme du siècle; il s'indigne de la vénalité des hommes; en outre, il fait de l'opposition au gouvernement, il est libéral. Ton frère n'arrivera à rien, chère Henriette, il s'exclut lui-même de la bonne compagnie : les personnes qui désireraient le plus lui être utiles sont fort embarrassées de le servir; moi toate la première, qui, après tout, lui ai pardonné les obstacles qu'il a voulu apporter à mon mariage. H m'aimait, et je ne me dissimule

pas qu'autrefois j'ai eu le tort de m'en apercevoir et de n'en être pas fâchée. C'est une imprudence qui doit te servir de leçon, chère Henriette. Quand on est sans expérience, qu'on ne connaît pas la vie, on prend des engagements avec des personnes qui ne peuvent nous mener à rien ; on se rêve un bonheur d'enfants dans lo partage d'espérances qui ne se réaliseront pas; puis, quand on rencontre sa vraie fortune, son véritable avenir, on se trouve mal posée, entravée par des folies sans nom; et si l'on n'avait un peu de caractère, si l'on n'était raisonnable pour deux, on resterait dans sa mauvaise situation avec la chance de vivre pour vivre. Je te dis cela, ma chère amie, à cause de ton frère qui ne serait pas excusable, s'il n'était si exalté. Il n'est pas de folies qu'il n'ait faites ou qu'il n'ait dites pour m'empêcher d'épouser le comte de Maskiew. Tu sais cet anneau que nous avons échangé à Bellegarde, lorsque je suis allée passer quelques jours chez ta vieille tante; il disait que c'était un gage sacré de fiançailles, un lien indestructible, une chaîne que je ne pouvais briser sans trahison : des phrases de roman, ^hère enfant, de ces sottises avec lesquelles on endort la raison. Mais enlin j'ai voulu, j'ai exigé, et il me l'a rendu; tu comprends qu'une femme d'honneur ne peut laisser de pareils objets aux mains d'un fou, car ton pauvre frère l'est devenu tout à fait; imagine-toi qu'il a essayé de tout pour contrarier mon bonheur. Lorsqu'il a Vu que ces prétendus serments de notre enfance, car j'avais à peine seize ans quand il m'aimait, et lui n'en avait pas vingt ; lorsqu'il a vu que tout cela n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût, il s'est mis à invoquer ce qu'il appelle des sentiments plus saints et plus ineffaçables: t m'a parlé de patrie. Le vois-tu, disant qu'il fait froid en. Russie, me dépeignant ce pays avec sa verdure sale, ses neiges de neuf mois, son soleil pauvre, son climat délé-

tère. Il me faisait pilié, parce qu'il était de bonne foi,mais le pauvre garçon a fini par me faire rire : n'a-t-il pas été jusqu'à me conter qu'il n'y avait en Russie ni pécher, ni raisin, ni ces belles figues sucrées que nous mangions ensemble à la bastide de la Bisla. C'était si ridicule, ma chère Henriette, que je n'ai pu y terir : comme si la vie était là et non pas dans les douces affections du cœur. Car j'aime le comte de Maskiew, je l'aime beaucoup, et tu peux l'écrire à Charles pour qu'il en soit bien persuadé. Il ne veut pas le croire; il dit que je prends l'élourdissement do ma nouvelle fortune pour de l'amour. II ma dépeint mon avenir sous les plus tristes couleurs jusqu'à la politique qu'il a fait intervenir dans ses plaidoyers. Oui vraiment, il m'a fait un cours de liberté, et a fléiri en termes énergiques, comme on dit dans les journaux libéraux, le stupide despotisme du tzar de Piussie, l'esclavage où il tient ses sujets, qui n'ont de fortune, de nom, d'existence, que sous son bon plaisir; tandis qu'en France, il n'est si petit être qui n'ait un prolecteur dans la loi : un peu plus, il m'eût dit, dans son style de 93, qu'il valait mieux être la citoyenne Henriette Vallée, marchande de toiles, que la comtesse de Maskiew. Tu comprends que ce sont là des intérêts qui touchent assez peu une jolie femme; aussi a-t-il tenté une autre voie. Après s'être vainement escrimé contre la Russie en ellemême, contre sou gouvernement absolu, il s'est mis sur le compte des Russes en général. A son dire, c'est de la barbarie endimanchée, que leur politesse, leur esprit, leurs belles façons, jusqu'à l'indépendance de leurs opinions; tuut cela est un luisant qu'ils prennent à la frontière comme un passe -port pour la civilisation. Sar ce chapitre, il ma cité des moralistes, des historiensi^ des publicistes, jusqu'à Napoléon, ma chère. Napoléon luimême, dont il a cru devoir me redire une phrase asse*

sotte : « Grattez le Russe, et voue trouverez bientôt le « Tartare. » Je l'ai arrêté au moment où il allait faire de ces généralités application directe au comte de Maskiew. Mais je te parle sans cesse de ton frère, et point de mon mari qui est un hommxe charmant. C'est un diplomate qui a vu tout le grand monde de toutes les capitales de l'Europe. Il a été en relation avec presque toiis les noms illustres qui alimentent la conversation. Il a connu lord Byron à Venise, Scott à Abbotsford; il est un peu parent par sa mère, qui était Allemande, de M. de Metlernicli, et il a une cousine mariée à un neveu de M. Ganning. Entre nous soit dit, il a été l'amant de la..., cette danseuse si ravissante, et de la..., la fameuse cantatrice italienne qui a refusé un pair d'Angleterre qui voulait l'épouser : et puis il m'adore. Du reste, il a ces grandes manières qui n'appartiennent qu'aux étrangers, et cette élégance de politesse partie de France pour aller se réfugier dans les cours du Nord. Il ne me refuse rien de ce que je lui demande, et, avec la plus complète science du monde, il se fait gloire de se laisser guider par moi, soumettant, comme il le dit souvent, sa sauvagerie moscovite à ma bonne grâce parisienne, quoique tu saches bien qu'il n'y a qu'un an que j'habite Paris. Mais, ma chère, quand on naît d'une nature distinguée, c'est l'affaire de quelques mois de se mettre de niveau avec toutes ces femmes qui lont la loi des salons et qui dirigent le bon goût à chaque renouvellement de saison. J'oublie en t'écrivant le véritable but de ma lettre, Le comte avait mis dans ma corbeille un portefeuille ravissant enfermant une somme considérable; c'était pour mes présents de noces. ïu devais avoir le premier : la fausse position où ton frère m'a mise vis-à-vis de toi m'en a lait retarder l'envoi. C'est peu de chose que cette petite montre de Lépine avec sa chaîne, mais on ne sait que donner à une

demoiselle. Tu n'en es pas encore aux parures, ma chère. A-dieu, je t'embrasse comme ma meilleure amie.

> EUGÉNIE, comtesse de Maskiew. •

« P. S. Ton frère m'a fait un singulier conte. Il y a deux ans, je ne sais pourquoi, je lui écrivis un mot. Il prétend qu'il a pardé ma lettre comme une relique, et que, comme une relique, il n'a pas voulu l'exposer aux chances de son dernier voyage au Mexique, et qu'il te l'a laissée enfermée dans une espèce de médaillon. Si tu retrouves ce chiiïon, renvoie-le-moi. Tu dois connaître, par ce qui est arrivé entre Charles et le comte, que celui-ci est un homme qui tirerait vengeance d'une indiscrétion, si légère qu'elle fût. »

C'était un jour du mois dernier qu'en cherchant des papiers de famille, je trouvai cette lettre parmi la correspondance qu'une parente m'avait confiée. En lui rendant compte de ma recherche, je lui remis cette lettre : elle me parut ravie de l'avoir retrouvée, et me demanda si je l'avais lue. Je lui avouai mon indiscrétion,

- Pauvre Eugénie! me dit-elle, j'ai là les deux seules lettres qu'elle m'ait écrites depuis celle-là, et à elles trois elles font une bien triste histoire;

— Pauvre Eugénie! répétai-je, tout étonné de cette exclamation; j'avoue que je comprends mal votre pitié pour la femme qui a pu écrire une pareille lettre, cette femme eût-elle été depuis la plus malheureuse du monde. C'est le délire de la plus sotte vanité; c'est la sécheresse de cœur la plus impertinente que j'aie jamais rencontrée.

— Homme que vous êtes, me dit Henriette, que vous comprenez mal le cœur des femmes, et que votre jugement sur leur compte est quelquefois ingrat et léger! ^'ou3

ne voyez dans cette lettre qu'impertinence et dureté; moi, qui suis femme, j'y devinai tout de suite du malheur. Tenez, puisque vous avez la prétention de faire des romans, je vais vous conter une histoire. Je n'y aurai pas grand mérite, car les deux lettres que voici en feront pour ainsi dire le drame, le reste n'étant qu'une sorte de commentaire explicatif.

» Eugénie Tersin était ma compagne d'enfance; elle fut ensuite mon amie de pension. Nous quittâmes la classe et le dortoir le même jour, pour entrer dans le monde par la même porte, celle do la pauvreté, étroite et basse, mais pas assez pour que l'espérance n'y passe pas avec la jeunesse. Nous nous aimions trop pour ne pas rêver ensemble notre avenir : moi, avec ma figure médiocre, mon talent de couture et ma sonate de piano, je ne pouvais raisonnablement espérer qu'un avoué, un notaire, un receveur de l'enregistrement; nous me trouvions bien audacieuse quand je m'élevais jusqu'au sous-préfet (n'oubliez pas que c'était encore sous la Restauration). Quant à Eugénie, avec sa belle figure noble et suave, ses cheveux noirs qui bondissaient à flots de son front à ses épaules et de ses épaules à sa ceinture, ses yeux supérieurs, sa taille de reine, l'harmonie de sa harpe et l'empire de sa voix, je ne lui voulais pas moins qu'un prince, et elle acceptait volontiers le prince. Puis c'étaient des romans infinis, des événements impossibles pour e pas séparcï mon avoué de son prince, et vivre tous ensemble ; puis nous riions avec joie de la défaite de nos belles imaginations vaincues par la distance qui sépare le prince de l'avoué. Un avertissement de vrai-vivre nous éveilla de nos rêves plus cruellement que nos rires. Une cousine chez qui Eugénie vivait se laissa mourir soudainement, et avec elle disparut sa pension de veuve de général. L'avenir se réduisit à un asij.e et au pain de la vie. Je

gagnai une retraite pour Eugénie clans la maison de ma tante, qui détestait cette charmante fille parce qu'elle était plus belle que moi. Je ne pus lui sauver, à la pauvre enfant, tous les mots connus, par lesquels on vous souf- Ik'lte d'un bienfait : elle devint fort malheureuse et se résolut à chercher une enfant à élever ou une vieille femme à amuser. La vieille femme arriva tout d'abord :

c'était cette madame G qui agréa Eugénie sur sa

beauté. Je crois que cette femme eut ..un instant l'idée de mettre les belles demoiselles de compagnie à la mode, comme sont les beaux chasseurs. Du moins ne cessait-elle d'admirer et de faire admirer son acquisition, en répétant sans cesse :

» — Je n'en connais pas beaucoup de faites comme ça.

>> Avant d'aller plus loin, il faut vous dire que ce fut chez ma tante, pendant ce séjour de quelques mois, que Charles et Eugénie se rencontrèrent. Charles fut le dernier coup porté aux rêves de prince. On ne calcula plus que sur l'avenir raisonnable d'un jeune négociant ; vous voyez qu'ils s'aimaient déjà.

» Leur amour fut plus sérieux qu'ils ne pensèrent d'abord : il y a dans le caractère de Charles une passion résolue qui, si vous voulez me permettre d'employer un barbarisme de mon jardinier, s'expressionne par des actions plutôt que par des paroles. A l'entendre parler, on eût dit que c'était un amoureux assez vulgaire, sans larmes, ni serments, ni fureur, ni désespoir. Chez Eugénie, il y avait un fonds de solennité que l'insouciance joyeuse de la jeunesse a dissimulée d'abord et que l'affectation de la frivolité a ensuite faussée tout à fait. Ils se quittèrent doucement, mais avec des promesses qu'ils tinrent tous

lieux pour sacrées. Madame G emmena Eugénie à

i'ai'is : ce fut là qu'Eugénie commença à se perdre. Certes je n'entends pas ce mot dans l'acception ordinaire du monde;

je ne veux pas dire que ce fut là qu'elle prit de mauvais sentiments, qu'elle oublia ses devoirs d'honnête fille, et qu'elle fît quelque chose dont elle pût rougir. Non : mais ce fut à Paris qu'elle prit la vie en vengeancp". Là, belle et charmante, elle fut insolentée des dédains de mille femmes qui lui appuyaient sa domesticité sur le cœur, pour lui faire payer par des larmes le tort d'être plus belle qu'elles; là. douce et noble, elle fut la proie des moqueries et des propos insultants. Regardée d'abord par les hommes qui la trouvaientbelle; dédaignée à leur première question qui leur apprenait qu'elle était pauvre; raillée de cet abandon par les autres jeunes filles en mots qui se traduisaient ainsi pour elle : « Impertinente qui a cru que sa figure pouvait lutter avec le mérite de notre fortune et de notre position » ; ravalée par les propositions infâmes de vieux libertins, dont quelques-uns poussèrent l'enchère jusqu'à soixante mille francs par an, Eugénie, douce, noble, belle, jeta au ciel ce cri de rage et de désespoir :

« Oh! puissé-je un jour poser le pied sur ce monde qui me foule si indignement! » A ce moment, se présenta le comte de Maskiew. Charles était aussi à Paris. Le premier trouva Eugénie dans ces sentiments et en profita sans s'en douter; Charles les devina et les aggrava par sa présence. Ce serait le cas de vous faire ici le portrait de ce Russe, si cet homme n'avait besoin de trois portraits; et que ceci ne vous semble pas une exception; presque tout grand seigneur russe en est là. Tout Russe est trois hommes : voici le premier; nous rencontrerons tout à l'heure les deux autres. Un homme grand, d'une belle figure blonde où l'habitude de se bien tenir jette une sorte de dignité, dont la réputation de finesse qu'ont les diplomates du Nord fait traduire l'insignifiance en habile retenue. Un costume parfait,p uisé toujours aux meilleurs tailleurs

dont Saint-Pétersbourg est fort instruit par les journaux de modp qu'il lit beaucoup; un empressement fastueux pour les femmes, décalque de \ieilles anecdotes du siècle de Louis XIV; une fortune colossale et qui se compte par hommes : tout cela fait d'un Russe, et faisait du comte de Maskiew, une espèce d'homme dont il y a une espèce de femmes qui est fort curieuse. Ces femmes étaient celles qui entouraient Eugénie; le comte traversa leur cercle pour mettre tout son avoir, nom, personne et fortune, aux pieds de la demoiselle de compagnie. Ce fut un magnifique coup de théâtre qui écrasa tout le monde de

surprise. Charles, que madame de G avait admis dans

son monde par charité pour Eugénie, pour qu'elle eût à qui parler, Charles seul n'en fut point troublé; le pauvre garçon compta qu'un amour promis ot, mieux que tout cela, qu'un peu de raison lui vaudrait la préférence. Il avait mal jugé, comme presque tous les hommes jugent mal, quand ils luttent contre un désir de femme avec des droits positifs. Charles, qui avait déjà fait un premier pas de fortune, se posa brusquement le pendant du comte de Maskiew. Ce fut une bonne fortune pour le salon de

madame C Eugénie et son petit marchand de toile leur

parurent une agrégation tout à fait sortable. On humilia le comte de Maskiew de la mièvrerie sociale de son rival, et on dit obligeamment à Eugénie qu'elle était bien heureuse de rencontrer un aussi honnête homme que M. Charles Vallée, qui voulût bien se charger d'une pauvre fille comme elle. La pauvre fille pouvait répondre à ces félicitations impertinentes par un titre qu'enviaient toutes ces femmes; la tentation était puissante: seule elle eût peut-être résisté; la poursuite de Charles la fit mentir à elle-même. Refuser un comte, une fortune, pour rien, c'était un triomphe de vanité qui eût suffi à Eugénie non recherchée par Charles pour répondre aux dédains du

monde; l'avenir lui pouvait offrir mieux; mais le refuser pour accepter un mince bourgeois, c'était justifier ces mots douloureux qui tournaient incessamment autour d'elle.

» — C'est bon pour un comptoir et ça ne comprend pas autre chose; le comte de Maskiew lui présenterait un sceptre qu'elle retournerait à l'aune. Elle serait à mourir de rire dans un salon, à mourir de rire dans une loge d'opéra, à mourir de rire dans un équipage.

» — Ah! se dit Eugénie, je veux leur donner cette joie.

» Elle pleura trois nuits de suite et épousa le comte de Maskiew en aimant Charles, Le comte de Maskiew était d'ailleurs un homme d'honneur, un homme brave, un homme à idées élevées. Il avait résisté aux coquetteries de mille autres femmes, avait légèrement blessé d'un coup d'épée Charles, qui l'avait regardé de travers; et lorsque Eugénie lui avait opposé son obscure naissance et son manque de fortune, il avait répondu par des maximes banales de grandiose généreux. Il avait mis au-dessous de la beauté, de la vertu, des grâces d'Eugénie, tous ces vains avantages de fortune qu'il ne devait qu'au hasard ; il poussa l'enthousiasme jusqu'à citer ces deux vers mal rimes :

Les mortels sont égaux; ce n'est point la naissance, C'est la seule vertu qui fait leur différence.

» Eugénie mariée prit une éclatante revanche; elle se fit un parler, un air, des sentiments, à l'unisson de ceux qui l'avaient si longtemps molestée: seulement elle le prit d'un ton plus haut que ses anciennes rivales, pour dominer le murmure commun ; ce furent six mois d'un luxe, d'une frivolité, d'une impertinence sans égale. Elle arriva

à faire solliciter l'entrée de son salon. Et cependant elle souffrait d'avoir aimé et d'aimer encore dans ce tourbillon de triomphes; mais à chaque douleur elle appliquait un nouveau succès de vanité; vanité de position, vanité de fortune, elle les eut '.outes, môme celle de son bonheur. Charles eut l'air de la plaindre; ce fut alors qu'elle m'écrivit cette triste lettre que vous avez lue, cette lettre qui corameuL-e par: Je suis heureuse. Pauvre malheureuse femme, que je devinai toute nue sous le clinquant de ses impertinences! si vous aviez bien regardé ce papier, vous auriez vu qu'elle y a pleuré à chaque page. Pendant ce temps, le comte de Maskiew ballonnait d'être le maître du salon le plus recherché, le mari de la femme la plus brillante. Tant que leur bonheur marcha du même pied, tant que le comte et Eugénie confondirent leur âme dans des jouissances de vanité, ils crurent tous deux s'être choisis chacun comme le seul être que Dieu eût créé pour la félicité de l'autre.

» Un grand événement, dont l'un ni l'autre ne purent deviner les suites pour leur existence particulière, remit chacun à sa place et dans ses vrais sentiments; ce fut la révolution de juillet 1830. L'empereur Nicolas, ce Russe des Pvusses, ne comprit l'usurpation que de frère à frère. Cet empereur de six pieds, grand comme son empire par l'étendue, se prit à grincer les dents de fureur contre la révolution française, et il ordonna à tous ses sujets de rentrer au giron de l'empire. Dans le giron de l'empire étaient pour le comte de Maskiew son nom, son titre, ses vingt mille paysans, tout ce qu'il valait; il y retourna et emmena sa femme avec lui à Saint-Pétersbourg. Charles s'y trouvait par hasard pour des affaires importantes. Eugénie partit avec de cruels pressentiments; il lui vint à l'esprit que ces phrases sur l'esclavage d'un seigneur russe, phrases dont elle avait tant ri, n'étaient peut-être

pas si ridicules. Elle considéra comme une consolation de trouver Charles à Saint-Pétersbourg ; c'était un Français, un ami. Le mot patrie prenait un sons dans le cœur d'Eugénie. Il en est presque toujours ainsi de ce qu'on a, on ne le mesure q; e quand on le perd. »

Henriette s'arrêta à cet endroit de son récit, et, après un moment de réflexion, elle ajouta : Je crois vous en avoir assez dit pour que vous compreniez la seconde lettre d'Eugénie. La voici, lisez-la; elle me l'écrivit six mois après fion arrivée en Russie.

• Saint-Pétersbourg, mars 1831.

» Ma bonne Henriette, je t'écris tout en larmes ; c'est un événement bien affreux, bien imprévu, que je n'ai pas été maîtresse de prévenir, et dont il ne faut pas que tu m'accuses. C'est une fatalité que ma vie. J'ai fait à Charles tout le mal qu'il pouvait souffrir à cause de moi. H y a un an, j'ai brisé sans pitié les espérances de son cœur; aujourd'hui j'ai peut-être ruiné pour toujours ses espérances de fortune; j'ai fait plus, je lui ai mis au cœur une vengeance impossible. Cependant il vit; peut-être sera-t-il près de toi avant que ma lettre ne te parvienne ; il te dira ce qui lui est arrivé ; mais il ne s-ait pas ce que j'ai souffert; il faut que je te le dise, moi; c'est tout un récit. Mon mari est absent pour deiiA jours, j'ai le temps de rassembler mes idées; toi seule peux bien les comprendre; mais, pour les comprendre, il faut que tu puisses pénétrer dans les intimités de ma nouvelle vie. Hélas! ma pauvre Hen-

nette, c'est une misérable chose qu'un palais et des esclaves. Oh ! noire belle province, son soleil brûlant, ses grappes mûres, notre pauvre robe de mousseline et notre large chapeau de paille, nos rôves de tout le jour, nos promenades du soir! ne méprise pas cela, c'est du bonheur. Tu ne t'en doutes peut-être pas; moi je le sais.

» Nous quittâmes Paris le 30 septembre 1830. Tant que nous voyageâmes sur la terre de France, mon mari n'avait d'autre entretien que de me vanter la magnificence princière dont j'allais être entourée. Cet enthousiasme s'attiédit peu à peu, et lorsque nous eûmes atteint l'Autriche, il prit au comte une sorte d'inquiétude sur la réception qui nous attendait en Russie. C'était un doute léger, un regret de ne pas pouvoir me donner dans tout son éclat le bonheur qu'il m'avait promis : Mais, disait-il, qu'importe? nous possédons ce qui fait le bonheur et ce qui partout force la considération ; d'abord, pour le bonheur, un amour inaltérable l'un pour l'autre; ensuite, pour la considération, une fortune d'une telle énormité qu'elle est une puissance qui ne peut manquer de flatteurs. Le comte demeura dans ces alternatives de crainte et de consolation jusqu'à la frontière de Russie. Une fois dans le rayon de cet empire, il sembla que quelque chose lui pesait sur la tête, son inquiétude devint plus alerte, il s'informait à chaque ville de ce que l'on pouvait y savoir des paroles de Nicolas. Puis il revenait triste et abattu, me disant :

* — Il nous faudra de la prudence, chère Eugénie : l'empereur est furieux contre la France, et véritablement il a raison, c'est un peuple de jacobins qui ne peut se tenir en repos. Cependant il m'aime, et puis, après tout, je ne sollicite rien, je n'ai besoin de rien; si on nous reçoit mal, nous nous retirerons à Moscou.

•Moscou, chère Henriette, est le refuge des disgraciés et

102 LA FEMME d'UN RUSSE

des méconlents en Russie. Seulement on entend par mécontents les seigneurs qu'on ne reçoit pas à la cour et qui ont le courage de s'apercevoir qu'on ne les reçoit pas. Les nouvelles façons de mon mari m'affligeaient sans trop me surprendre. Je n'étais pas sans me rappeler ce que j'avais entendu dire de l'obéissance des Busses. D'ailleurs, je t'avoue que le séjour de Moscou ne me paraissait pas plus effroyable à supporter que celui de Saint-Pétersbourg. Moins de fêtes et un peu plus de liberté, c'étaient déjà deux besoins de mon cœur; mais le comte de Maskiew avait jeté dans la route son dernier cri de courage et d'indépendance; arrivé aux portes de Saint-Pétersbourg, il devint pâle et hagard, et il finit par s'écrier douloureusement:

» — Que dira l'empereur? quelle joie pour mes ennemis, s'il me fait un mauvais accueil ! et pourtant je ne veux pas quitter la cour, non, assurément, je ne la quitterai pas ; ainsi, madame, préparez-vous à supporter toutes les privations, si l'empereur le veut.

» J'étais confondue. Que me faisait l'empereur, à moi, dans ma maison, dans notre intimité avec quelques amis? car, je l'avoue, j'avais assez de la vie d'apparat. Enfin nous entrâmes dans notre palais ; il n'y avait pas moins de deux cents esclaves. Je fis demander une femme de chambre : il n'y en avait pas. Mon mari ordonna de m'en faire faire quatre : c'est le mot. On m'amena vingt jeunesfilles, et on me dit de choisir celles qui me plaisaient. Je n'y comprenais rien; j'en désignai quatre fort jolies. Un homme à barbe rouge les emmena, en me disant que c'était l'affaire de trois jours. Voici ce que j'appris au bout de trois jours : On avait envoyé chercher une marchande française assez élégante, et on l'avait largement rétribuée pour se faire habiller et déshabiller toute la journée, en indiquant aux quatre malheureuses comment il fallait s'y

LA FEMME D'vy RUSSE 103

prendre. L'homme à la barbe assistait à la leçon avec une grande lanière de cuir, et à la moindre maladresse, il fouettait ces pauvres filles sans nulle pitié. C'est ainsi que tout s'apprend et s'enseigne en Russie, depuis le génie du musicien jusqu'au métier de balayeur. Le quatrième jour, mon mari me dit que nous irions au spectacle, et l'on procéda officiellement à ma toilette. Je ne fus pas peu surprise de voir entrer dans mon salon de toilette quatre laquais armés de flambeaux, servant d'escorte à mes femmes de chambre. Mon mari était présent. Ne sachant pas le russe, je le priai de renvoyer ces hommes.

» — Qui ça ? me dit-il avec un profond étonnement.

» — Mais ces quatre laquais, lui répondis-je.

» Il sembla qu'il cherchait quelque chose qui ne se trouvait pas dans le salon ; puis il me dit en riant :

» — Quoi! ces esclaves? Mon Dieu! est-ce que vous aimeriez mieux des candélabres? C'est moins commode, on n'en débarrasse pas aussi vite le salon.

» — Mais je n'oserai jamais...

» Je ne pus achever, tant j'étais honteuse.

» — Bon, me dit-il, dépôchez-vous, ce sont des esclaves.

» Te dire, chère Henriette, toute la portée de ce mol en Russie, c'est impossible. Un esclave, c'est un meuble; une femme s'habille et se déshabille devant des esclaves avec moins de honte que nous devant une glace. Dire que ces gens n'ont point d'yeux pour voir, point d'oreilles pour entendre, c'est une phrase stupide et vraie. Jamais il n'a pris à un esclave l'idée de trouver sa maîtresse belle ou laide. C'est une vérité sous ses deux aspects, que, n'étant pas des hommes pour nous, nous ne sommes pas des femmes pour eux. J'ai appris cela depuis. Ce jour-là, je renvoyai mes quatre flambeaux, au grand déplaisir de mon mari. On m'habilla, on me coiCa passablement ; ce talent avait dû coûter un quart de la peau de leuis épau-

104 LA FEMME U'ilN RUSSE

les à mes femmes . de chambre. Nous partîmes pour le Théâtre-Français en voiture à quatre chevaux. Quatre chevaux, chère Henriette, c'est le dernier droit de la noblesse. Quand on est gentilhomme en Russie, on ne dine pas, et on a quatre chevaux ! J'entrai au théâtre : je crus que l'on m'avait menée au musée de quelque fameux Gurtius. Tout le monde étais assij, droit, raide, agrafé, boutonné jusqu'au menton, immobile, les yeux devant soi, sans regarder personne. C'est que l'empereur venait d'entrer dans la salle et passait la revue des spectateurs, bouton à bouton, agrafe à agrafe. Chacun s'offrait à la toise Impériale en uniforme exact; mon mari se posa en soldat pour se laisser voir; je le regardais faire, et je promenais mes yeux de sa figure épouvantée à la lorgnette de l'empereur, lorsque le comte me dit tout bas et presque sans remuer les lèvres :

» — Tenez-vous; vous nous perdez.

» Je regardais dans la salle : tous les yeux, je ne dis pas toutes les têtes, étaient tournés vers moi. On m'examinait, mais on m'examinait sans remuer; l'espérance de la disgrâce d'un ennemi ne fait pas un pli sur un visage russe l'^ga dépar l'empereur. Je ne savais si je devais éclater de rire ou pleurer. Je ne puis te dire quel instinct d'imitation me rendit immobile et raide comme tout le monde.

» — A la bonne heure, me dit mon mari.

» J'étais avertie : je laissai Qnir le spectacle en remuant des idées d'orgueil et de mépris dans ma tête, sous l'apparence d'une complète immobilité de corps. Cela fît bon effet ; mon mari se rassura. Un aide de camp vint lui dire que l'empereur le recevrait le lendemain; il attendait son ordre d'audience depuis trois jours ; je ne devinai sa joie qu'à la profondeur de ses remercîments salués. Il parait que cette grande nouvelle s'apprit dans le théâtre. Le soir nous eûmes cercle : nous eûmes la belle comtcssa

Zaradesky. la brillante comtesse Sch .., qui me fit mal, car elle était Polonaise et pensait russe. Noire faveur était prande, car elle nous amena jusqu'à la fiére, vieille et arro2:ante princesse Dol..., et sa petite-fille la princesse Vaninka, âme française égarée à Saint-Pétersbourg; la Russie qui meurt et la Russie qui voudrait naitre, un homme r-jiarmant, un vieillard, le comte Romantzoff. digne d'être de la cour de Louis XIV ; un sot, le comte de L..., autrefois perruquier français, bien fait pour devenir un grand seigneur russe. La causerie de tout ce monde n'était pas sans quelque grâce, lorsque je m'avisai de prononcer le nom de l'empereur. Une femme qui seprendrait à jurer, ne 'cllcruit pas tant de surprise dans un sa'on de Paris, que j'en causai pour avoir nommé l'empereur. Le comte était si tremblant, que, lui qui a de l'esprit, n'eut pas celui de tourner ce crime en plaisanterie; il demanda grâce pour lui et moi, et on lui promit, comme preuve de dévouement, qu'on ne dirait pas que j'avais parlé de l'empereur. Le soir, ce fut une scène de mon mari. La peur de l'empereur lui donna le courage de mettre à nu les misères honteuses de son existence première. Je m'étais trop levée pour un uniforme, ou si tu l'aimes mieux, pour une noblesse desixième classe, pas assezpourunedc seconde : Il ne fallait répondre que de la tète au salut d'un chevalier garde, et m'in former de la famille et du chien d'un général en chef. J'avais causé bas avec une Française. C'était mal vu : les Français sont soupçonnés d'avoir des idées à eux ; il n'était pas nécessaire de l'afficher publiquement. Je voulus répondre que je vivrais seule, que resterais chez moi. Ce furent de nouvelles tempèies; mon mari me demanda si j'avais envie de conspirer et de l'envoyer en Sibérie. Je le crus fou. C'est moi qui étais folle. » Le lendemain, mon mari alla chez l'empereur; il rentra, tenant à la main une carte de visite. 11 se promenait

fort agité dans le salon; c'était à la fois de l'humeur et de l'embarras. Je me sentis gagnée de cet effroi russe, qui se respire comme l'air et la vie. Je lui demandai en tremblant, si l'empereur l'avait mal reçu.

» —Non, me dit-il, j'ai tout réparé. Son accueil a été sévère : — Vous avez épousé une Française? m'a-t-il dit.

» — Oui, sire, ai-je répondu; la fille d'un ancien émigré.

» —Comment! m'écriai-je, monsieur, rougiriez-vous de ma famille? Je suis fille d'un capitaine de l'empire, mort à Waterloo.

« — Que dites- vous là? s'écria mon mari en regardant autour de lui comme si nous eussions été sur la place publique: il ne manquerait plus que l'empereur l'apprit, et qu'il apprit que je lui ai menti. C'est à peine si l'assurance que je lui ai donnée que vous étiez fille d'un vieux gentilhomme ruiné par la Révolution a radouci sa sévérité.

• Je voulus faire une observation.

» — Ah ! madame, dit le comte, d'un air que je ne lui avais jamais vu, que je ne lui aurais jamais supposé, c'est une affaire faite, vous vous y conformerez. Votre père s'appelait Tersin, nous dirons deTersin; heureusement que ce nom est encore assez convenable ; de Tersin, cela va bien.

» Il s'arrêta, puis il reprit en frappant la terre du pied :

» — Mais, monsieur Charles Vallée ?

» Ce nom me tomba dans le cœur comme une goutte d'eau glacée ; je devins pâle.

» — Il est ici? dis-je en tremblant.

» —Oui, répondit le comte avec colère, voici sa carte.

» — Imprudent ! pensai-je en moi-même, toute saisie du souvenir de son amour.

»— Oh! me hâtai-je de répondre, je ne veux pas le revoir.

» — Au contraire, dit vivement mon mari, il faut le recevoir, vous, et seule.

LA FEMME d'un nessE 107

• Je ne comprenais pas. Mon mari s'irrita de ma stupidité française.

„ ive voyez-vous pas, me dit-il, que cet homme vous connaît, qu'il connaît votre famille, qu'il peut tout dire ot me perdre? Je revenais, ravi de ma réception à la cour, quand j'ai trouvé le nom de ce misérable.

» — Misérable ! m'ccriai-je à cette injure.

» — Eh bien ! me dit mon mari, qu'ost-ce que c'est que cet homme, un marchand, ce que vous appelez un bourgeois en France, et ce qui ne serait ici qu un moujick qu'on ferait bôtonner pour le faire taire ?

» — Mais c'est un homme à qui vous avez demandé raison d'une injure à Paris ! lui dis-je avec colère.

»— A Paris, me dit le comte en ricanant; Paris est Paris, et Pétersbourg est Pétersbourg, J'ai fait assez le Français pour que vous veuilliez bien faire un peu la Russe; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : ce jeune homme vous a aimée, il doit vous aimer encore; il faut le voir et obtenir de lui qu'il se taise sur votre compte, ou pkUôt qu'il dise comme j'ai dit. Vous avez trop d'esprit pour ne pas arranger cela.

» J'étais outrée, je refusai nettement. Ce fut le tour de mon mari d'être stupéfait, stupéfait de ma résistance, stupéfait de mon obtusité.

» — Mais je vous ai dit que je le voulais, madame, s'écria-t-il avec emportement; puis il sembla réfléchir et ajouta :

» —C'est que vous ne me comprenez pas assurément. Je vous ai dit ce que j'avais répondu à l'empereur, qu il ne faut pas que l'empereur soupçonne que je l'ai trompé; qu'il y va de ma fortune, de mon avenir.

» Cette suprême raison de toutes choses finit par me frapper moi-même. Celte religion de l'empereur m'épouvanta; il niî fit l'effet d'une destinée qui pesait d'un

poids souverain sur tontes les existences. A propos de Charles, je me rappelais ce que Charles m'avait prédit, et en punition de ce que j'avais méprisé ses conseils, je me souiiiis avec résignation au malheur que j'avais voulu : je promis tout ce que mon mari me demanda. J'écrivis à Charles, il vint. Je lui dis ce que j'attendais de lui; il en sourit de pitié et me donna sa parole de faire tout ce que je voudrais. J'étais bien honteuse en lui parlant. Hélas ! peut-être n'étais-je que ridicule, et la vanité a souvent fait de ces inventions où l'on ne voyait pas de crime. Mais dans ma position, désavouer son père par lâcheté, cela me semblait un sacrilège. »

A ce passage, Henriette posa la main sur la lettre que je tenais et me dit :

•— Que pensez-vous maintenant d'Eugénie ?

— Mais, répondis-je, assez embarrassé, c'est votre amie, et je ne veux pas vous ôter la bonne opinion que vous en avez gardée.

— Toujours le même, me dit Henriette, jugeant sans regarder même la date d'une lettre. Voyez, Eugénie est partie le 30 septembre 1830, elle m'écrit, le 15 mars, quatre mois après son arrivée à Samt-Pétersbourg. Vous avez lu ceci comme un résultat des premiers jours de son arrivée, comme une appréciation formée de prime abord dans l'esprit d'Eugénie, et vous trouvez que cette femme juge bien vite des choses qu'elle a à peine vues; vous trouvez qu'elle se rend un compte trop exact de ses sentiments, pour qu'il n'y ait pas de sécheresse dans un cœur qui se voit si bien et s'exprime si clairement. Il y avait quatre mois de passés à Saint-Pétersbourg lorsqu'elle m'écrivit cette lettre; mille choies étaient venues éclairer le trouble inouï où l'avaient jetée ses premiers pas dans sa nouvelle vie. Mon frère m'a raconté dans tous ses détails cette entrevue dont elle ne dit que quelques mots,

quelle confusion elle éprouvait en lui demandant de mentir sur le nom de son père; comment elle voulut en faire d'abord une plaisanterie, et comment, sulVoquée tout à coup par les larmes, elle éclata en sanglots et avoua à Charles ce qu'on exigeait d'elle ! Ce qu'Eugénie dit dans sa lettre et qui vous parait si dégagé de ce que vous appelez convenance, et de ce qui n'eût été qu'une sentimalité hypocrite, tout cela n'est que l'effort d'un cœur brisé qui arrive à dire simplement ce que moi j'aurais écrit avec désespoir, surtout après quatre mois de la vie qu'elle passa. Continuons la lettre, je vais vous la lire.

« J'obtins de mon mari que Charles viendrait quelque- » fois les soirs où l'on me laisserait seule; il venait, et » nous causions un peu. »

» Voici ce qu'il fallait écrire à la place d'Eugénie, dit Henriette, en s'arrètant à cette phrase :

» — Mon mari, qui avait peur que Charles ne divulguât mon secret, m'ordonna de le recevoir, bien qu'il sût au fond du cœur que je l'avais aimé. Il nous livra sans défense l'un vis-ù-vis de l'autre au ressentiment d'une passion folle. Charles était incapable de vouloir m'en parler; mais il m'en parla, et moi, pauvre femme isolée, je me déiendis de l'écouter; je souffrais, il me plaignait, mais je /l'osais pas lui en être reconnaissante; et pendant ce temps, le comte de Maskiew, redevenu courtisan russe de tout son être, passait sa vie dans les antichambres de l'empereur ou dans des cercles où le jeu absorbe tout ce que l'éducation a pu laisser de pensée en eux. Exclus des affaires de l'État, des hautes spéculations de l'agriculture et de l'industrie, considérant les arts comme des métiers dont tout le mérite réside dans une habile application du bâton,'' ils concentrent sur l'art de manier des cartes et des dés toute la sagacité de leur esprit, toute la finess^' de leur race froide. Et comme il faut que celte unique occu-

110 LA FEMME d'un RUSSE

palioli que leur laisse le despotisme impi'i'ial ait un idtérét, ils y intéressent leur fortune. En Russie, on se ruin'e dun million de revenu dans les jeux de salon; on y gagne aussi une fortune honorable et les quatre chevaux voulus par la gentilhommerie du pays. Aux rudes humeurs de son mari, Eugénie devinait qu'il avait mal combiné un coup de wisth. Au fond de ses longs appartements, où Charles venait quelquefois la surprendre, au bout de cette enfilade d'esclaves qui bordent les palais depuis la porte jusqu'au salon, Charles trouvait souvent la belle Eugénie, si grande, si forte, si magnifiquement belle, pâle, étiolée, alanguissante, se mourant du corps et du cœur, rongée par le climat et le désespoir, et n'osant ni se plaindre ni regretter. Elle avait de l'émotion dans la voix, mais ses paroles n'étaient point amères; ses yeux roulaient des larmes, mais elles ne tombaient pas sur son visage. Charles lui parlait quelquefois de la France, alors tout son être tressaillait ; la France à son oreille était comme à celles d'un prisonnier le cri liberté! elle écoutait les nouvelles de France-, elle demandait, la pauvre femme, si l'on s'y réunissait le soir avec quelques amis pour y causer bonheur, gloire, amour ; pour y interroger les touches d'un piano, en riant de toutes les fausses notes qu'on lui fait dire; elle s'informait si l'on sortait encore le soir, au bras de son mari, pour aller demander de la fraîcheur aux arbres des jardins; si l'on s'y cachait encore dans une loge pour s'y bercer sans faste des perfections du chant italien. Et comme Charles lui disait que tout cela était ainsi, elle regardait autour d'elle, cachait sa tète dans ses mains, et ne pleurait pas. Où pleurer là ? quand pleurer ? Un esclave ouvre la porte, il annonce une visite. Il faut avoir le rire au visage, le maintien à distance où tout est aperçu, commenté, dit, redit et porté jusqu'à l'empereur, qui raye cette femme de la liste de

réception. Mais je me laisse emporter à dire ce que vous devriez lire; achevons la lettre.

» Nous eûmes une grande fête : Charles venait si souvent me voir, on le savait si positivement, il avait été si souvent rencontré dans mon salon, que je crus devoir l'inviter. Il ne voulait pas venir; je l'en suppliai pour que son absence ne fût pas remarquée. Je négligeai d'en avertir mon mari et je ne pris pas garde à l'humeur qu'il avait ce jour-là. 11 était arrivé des nouvelles alarmantes de Pologne; l'empereur s'en était expliqué en rejetant sur la révolution française et sur le détestable esprit de ces misérables Français les perturbations qui arrivaient dans ses États. Le vent était au mépris et à la haine de la France. Juge donc de quel furieux étonnement fut pris mon mari lorsqu'il entendit annoncer dans son salon tout bariolé de grands dignitaires russes, le nom bourgeois et français de ton frère. Il en devint pâle de rage et tourna le dos à Charles, quand celui-ci alla le saluer : j'implorai ton frère du regard, il eut la générosité de ne pas prendre garde à cette grossièreté; mais le comte s'aperçut que ce n'était pas assez pour l'espionnage doré qui l'entourait ; que la réception de ce Français dft bas étage, que l'intimité qu'il paraissait avoir dans notre maison, n'étaient pas suffisamment rachetées par cette impolitesse; et dans un groupe près duquel Charles se trouva malheureusement, le comte commença contre la France et contrv; les Français une diatribe en style effroyable. Les traiter de jacobins, de révolutionnaires, de bourreaux, ne lui parut pas un assez vif hommage à la stupide haine de son empereur; il parla de les châtier, de les réduire, de les traiter comme des esclaves qu'il? étaient. Charles s'élança vers lui, j'étouffais de honte et lU peur; Charles prit la parole : il défendit la France, d rejeta à la face de toui ces Russes les infamies qu'ils

112 LA FEMME d'UN RUSSE

avaient dites de notre noble pays. Le comte frémissait de colère; enfin, hors de lui, exaspéré par les regards moqueurs gui lui promettaient pour le lendemain /"■ rapport circonstancié à l'empereur, il oublia toute retenue, il insulta ton frère, il l'outragea! ! ! Que ne m'a-t-il foulée aux pieds, brisée sous le knout, jetée sur la neige aux portes de son palais! Le lendemain, une lettre de ton frère lui demanda raison de son insulte. Alors, je compris la portée de ce mot : Paris est Paris, et Saint-Pétersbourg est Saint Pétersbourg. Le comte de Maskiew, qui avait eu une rencontre avec ton frère à Paris, comme un homme avec un homme, lui refusa satisfaction à Saiût-Pétersbourg, comme un gentilhomme à un esclave. Ton frère m'a écrit uu mot; il voulait tuer le comte, l'assassiner! Pauvre Charles! qui me dit dans son désespoir qu'il ne peut encore le flétrir du nom de lâche ; car cet homme, mon mari, s'est battu avec lui. Enfin, hier, tout cela a fait scandale ; ton frère a été pris dans sa demeure et, sans qu'on lui ait donné une heure pour le soin de ses affaires, une minute pour le soin de sa personne : il a dû être traîné jusqu'à la frontière. Sans doute tu l'as vu, il est arrivé près de toi; mais si cela n'était pas ainsi, si, abandonné dans un pays étranger, sans ressource, sans argent, sans amis, il n'a pas encore reparu en France, va, pars, informe-toi, secours-le, pardonne-moi et fais qu'il me pardonne. Je confie ma lettre à l'ambassade française ; c'est la seule chance que j'aie qu'elle te parvienne.

La seconde lettre finissait là. Je regardai Henriette et lui dis : — Et qu'est devenue votre amie, seule entre les mains de son mari ?

— Un mot d'explication encore, me dit Henriette. Le comte se ruina complètement : palais, terres, paysans, il joua tout, perdit tout; un marchand russe, qui avait

acheté sa liberté et qui avait gagné des millions au métier do prêter aux grands seigneurs, était le détenteur de presque toute la fortune du comte. Cet iiomnio, d'après la loi, ne pouvait rien posséder : aussi cherchait-il un gendre noble à qui il pût donner sa fortune et sa fille. Le comte, ruiné, mal reçu à la cour, c'est-à-dire partout, se retira près de Kiew, dans l'Ukraine, dans un château dont il possédait encore l'apparente propriété. Ce fut de là qu'Eugénie m'écrivit cette dernière lettre.

— Elle est datée du 20 décembre 1831.

— Et ne m'arriva, répondit Henriette, qu'en novembre 1832.

— Je pris la lettre ; elle était sale, froissée, usée aux plis; je la lus.

« Château d'Agger.

«•J'écris, je ne sais pourquoi; à qui, je ne sais pas davantage : j'écris, j'ai peur, je jetterai ma lettre sur la route, un passant la ramassera. Le Ciel est secourable. Je te l'adresse à toi, ma seule amie en ce monde; à toi, Henriette, la sQ^ur de Charles, qui aurait pu être mon ami. Je suis dans un épouvantable séjour, triste, solitaire, désolé, avec mon mari qui ne me parle plus, avec des sauvages qui parlent une langue que je ne comprends pas. C'est effroyable d'être seule' ici, avec un maître à qui ses esclaves obéissent sans. comprendre, qui leur dira de tuer et qui tueront ; à vingt lieues de toute ville, de tout être à qui je puisse dire : Protégez-moi, j'ai peur. En France, on s'en-

fuit, ici il y a des déserts infranchissables pour un homme robuste, des centaines de lieues sans asile. Qae ferais-je, moi, malheureuse femme, malade, mourante v Dans les prisons, dans les galères de France, on écrit une lettre à un ami, un geôlier qui a pitié la prend. Ici, la brute esclave rapporte tout à son maître. Une tentative de corruption ? ce serait déterminer tout de suite la catastrophe, et j'ai peur. Je n'ai que vingt-deux ans... j'aime, Henriette, j'aime Charles... J'ai frissonné... Cependant ma porte est bien fermée, j'ai mis les verrous. Ici les nuits durent des jours. Si seulement il faisait clair! Le soleil protège, le soleil voit... on n'ose pas tout au soleil. C'est un effroyable despotisme que celui d'un Russe dans ses terres. Avec son knout, il fait à Saint-Pétersbourg des laquais et des femmes de chambre. Ici, il en ferait des assassins s'il voulait. Mais il ne le veut pas, mon Dieu. Je ne lui ai rien fait, je le respecte, je lui obéis quand il me jette sur son traîneau et m'emmène à travers ses steppes glacées. Je ne résiste ni ne pleure.

» Oh! Saint-Pétersbourgestun asile puissant; l'empereur est là qui voit, qui protège : c'est le soleil des Russes. Ces malheureux esclaves font bien de l'adorer. Si j'écrivais à l'empereur ? par qui ? comment ? que lui dire ? Henriette, je te parle à toi; je me confesse. Il n'y a pas ici un prêtre catholique à qui dire ma dernière pensée..

» Comme il m'a regardée ce soir, mon mari, après avoir reçu cette lettre où on lui annonce qu'il va être exproprié de sa dernière demeure!... Cependant un crime ne se commet pas si aisément : je crierai, je me débattrai, peutêtre on accourra. Qui sait, mon Dieu? des esclaves^ sont des hommes qui voient et qui peuvent parler. Et puis ! quel espoir, Henriette ! on dit ici qu'il y a des Français perdus de la guerre de 1812. Si un Français m'entendait crier, il viendrait, il m© défendrait. Mi-séricorde du Ciel, où est

LA FEMME D'UN nUSSE 115

Charlp?? Ah! béni soit Dieu qu'il ne soit pas ici : c'est l'antre de l'hyène dans le désert sans écho, la voix des victimes meurt dans l'étendue. Nous serions deux à mouBir. Mourir! pourquoi cette idée? c'est impossible. Un crime? c'est impossible... C'est que c'est si facile; personne pour le voir, le dénoncer! Sais-tu bien que c'est une détestable barbarie qu'un pays sans magistrats, sans lois, sans surveillance ? En France on se touche, on se voit vivre mutuellement, on ne meurt pas sans enquête. Il n'y a si petit coin qui n'ait un homme chargé de la vie des citoyens, qui n'en prenne note pour savoir comment ils meurent Ici... Mon Dieu, je suis folle!...

"—Henriette! Henriette! Henriette! je sens des douleurs horribles, les entrailles me brûlent... Oh ! je vais mourir.

» J'ai sonné, j'ai appelé, j'ai crié; personne ne m'a répondu. Henriette, que faire? dis-moi?... Oh! je suis seule, épouvantablement seule. Pourtant cela ne se peut! mourir dans cette chambre ! Il faut que le monde sache... que quelqu'un sache...

» Henriette, ma porte est fermée en dehors.... Mais il ne pâlira donc devant personne, ne fût-ce que devant un chien, un animal qui m'aura vue me tordre et expirer, devant un chien qui aura hurlé sur mon cadavre !

» Enfin, je suis sauvée, Henriette, sauvée! comprends-tu sauvée ? Oui, ma sœur, tu sauras tout, tu recevras cette lettre, tu sauras comment je suis morte. J'ai là un pigeon que j'ai élevé avec soin et qui vole souvent des jours entiers, loin, bien loin de ce cbriteau. Je lui attacherai ma lettre au cou, il ira la porter bien loin, quelqu'un le verra avec cet étrange message, un chasseur curieux qui le tuera... Oh! misérable, misérable et malheureuse! On tuera ce pauvre oiseau ; il ira tomber et se débattre aux pieds d'un paysan brutal et stupide qui ne saura que faire de ce papier. Oh non! ma deimière pensée, mon dernier

116 tk FEMME D'UN BUSSE

adieu ne coûtera pas une autre vie que la mienne. Pauvre oiseau ! il dort. Oh 1 je suis atroce et parricide. Adieu, Henriette ...

» J'y pense, Henriette, j'y pense, les pigeons sont sacrés en Russie : c'est l'image de i'Esprit-Saint ; c'est un sacrilège que de les tuer. Oh! je confierai ma lettre à celui-ci. — Oh! que je souffre! je ne puis p^us écrire. Va donc, ma suprême pensée , mon adieu à la vie. Va dans l'air, au gré du vol du saint messager. Tu passeras par les forêts, par les nuages, par le ciel, par le jour que je ne verrai plus. On te suivra de l'œil, et tu entendras sous ton vol le chant des vivants et le bruit des villes qui s'éveillent ; et nul ne se dira peut-être : C'est une âme qui passe làhaut, une âme attachée à la plume de cet oiseau ; car alors, Henriette, je serai morte... Je ne vivrai plus. Tu sens bien que j'ai froid, ma main s'éteint et mon cœur se serre

» J'ai cru que je mourrais; mais j'ai trouvé de l'eau, j'en ai bu beaucoup : cela a calmé l'incendie de mes entrailles. Je suis forte, je puis encore causer longtemps avec toi....

«»Non!... Non!...

» N'est-ce pas que Charles me pleurera ? »

Henriette pleurait à chaudes larmes lorsque j'eus fini cette lettre. Je la regardais et demeurais interdit; je n'osais l'interroger sur le dénouement ^^ cette nuit épouvantable : elle me regardait en m'accusant du fond de l'âme d'avoir légèrement parlé d'une vie close par une si grande infortune.

— Qui vous a remis cette lettre ? lui dis-je après un long silence. *.

-- Un réfugié polonais aix pieds duquel le pauvre oiseau s'est abattu, lorsque le noble proscrit parcourait les plaines de sa patrie pour mourir avec la liberté ; il m'a cherchée par toute la France comme il a pu, en mendiant, en me demandant à tous ceux qu'il rencontrait, en partageant un peu de pain qu'il avait aveQ ce pauvre oiseau

LA FEMME D'uN RUSSE 117

•lu'il voulait me donner. Enfin, les rigueurs du pouvoir l'ont exilé dans notre province; il m'a encore demandée partout, et il a fini par me trouver. Il m'a remis ce papier et cet oiseau... Ce qui restait, tout ce qui restait de ma belle Eugénie, un être qui l'avait vue mourir, un papier qui avait reçu son dernier souffle !

— Elle est donc morte! m'écriai-je.

— Trois mois avant de recevoir cette lettre, médit Henriette, j'avais lu dans un journal : « Le comte de Maskiew, » dont la femme est morte dans ses terres, vient d'épouser » la fille du banquier Mornef. »

— Et ce noble Polonais, m'écriai-je, cet homme qui a si bien compris ce messager de la tombe ?

— C'est mon mari, me dit Henriette ; je vous le présenterai dès qu'il sera rentré.

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