‹ Le lion amoureuxChapitre 2 sur 17 · LES · texte numérisé non relu

LES

Be this or aaght

Than this more secret now desi^n'd I hast» To knov.

• Que Cl U soit ainsi, ou qu'il y ait un secret pluî » cache, j'irai et je le connaîtrai. >

— M IL TON, Paradis perdu. — (Paroles de Satan au Péché et à la Mort.)

Au i?ixième étage d'une magnifique maison de la Chnu?5ée-d'Antin, logeait, il y a quelques années, un jeune homme du nom de Marc-Antoine Pùponneau. C'était un gros garçon de vingt-cinq ans, d'une figure ronde et purpurine, aux yeux bleus et à fleur de tête, au nez lé:.rèrement retroussé et largement ouvert, aux lèvres cerise et avancées; un vrai visage de bonheur et de contentement, si un front bas et des cheveux tellement fournis qu'ils n'étaient supportables que taillés en brosse, n'eussent prêté à sa pliysionomie un air sordide et envieux, et dénoté plus d'obstination que d'intelligence. Marc-Antoine était commis au ministère des finances et gagnait 1,800 francs par an. U s'en contentait, muis il n'en était pas content. Employé au budget de l'Étal, il en avait appris toutes les illusions et s'en était garé pour sa vie privée. Aussi point de dette inscrite emportant intérêts payables de six mois en six mois; point de delt» floUanlc, qu'on ne doit jamais, parce qu'on la doit tou-

jours (c'est-à-dire parce qu'on emprunte pour payer ce qu'on a emprunté). Ce qu'il avait surtout supprimé de ses comptes comme un des rêves les plus trompeurs de la finance, c'était le chapitre des ressources imprévues. Marc- Antoine avait 1,800 francs; il ne comptait que sur 1,800 fr« et encore comptait-il avec eux, ne les prenant que pour 1,700 francs, vu que la loi à venir sur les pensions pouvait lui imposer une retenue ou le forcer à quelque opération d'assurance. Chaque dépense était invariablement cotée, prévue et couverte. Grâce à beaucoup de sobriété, i! épargnait sur ses repas pour être bien vêtu ; et, grâce à beaucoup de circonspection dans tous ses mouvements, il maintenait ses habits dans un état de fraîcheur encore décente, alors que, sur les épaules d'un gesticulateur, ils eussent été déjà flétris depuis longtemps. Riponneau ne se permettait d'étendre démesurément ses bras et ses jambes, et de se tirer à son aise dans sa peau, qu'à l'heure où il était débarrassé de tout vêtement avariable par trop de liberté dans les mouvements. Mais il faut dire qu'à cette heure il s'en dédommageait amplement; et c'était par la pantomime la plus désordonnée qu'il accompagnait les exclamations suivantes :

— N'avoir que 1 , 800 francs, et porter en soi le germe (le toutes les grandes pensées !

Le germe ie toutes les grandes pensées, soit, à proprement parler, le désir de toutes les jouissances luxueuses de la vie.

— Ah! continuait Marc-Antoine, être pauvre et voir en face de soi, là, au premier de cette grande maison, un M. de Grivelin et une madame de Crivelin r Ils sont riches, et tout leur rit, le monde les flatte ; ils sont heureux!

Ici maître Riponneau frappait du pied.

— Si seulement, continuait-il, j'étais comme ce M.Domen,

qui occupe tout le second de notre maison, quel autre usage je ferais de ma fortune que celui qu'il fait de la sienne I Mais qu'importe ? il est heureux à sa manière puisque pouvant vivre partout il ne vit que chez lui, tandis que moi, il faut que je me prive de tout- D'ailleurs, n'c'ùt-il pas la fortune, il a la gloire, la considr !ali(>n. Tonnerre et tonnerre 1 il est heureux !

A ce passage de ses doléances, Uipouiicau trépignait.

Puis venaient de nouvelles exclamations, et sur le ijnncticr qui occupait le magasin de droite de la porte cochùre, et sur le confiseur qui occupait le magasin de gauche, et sur tous les locataires de la maison, les uns après les autres; car, par exception, cette maison était splendidement habitée : laquais, chiens et chevaux grouillaient dans la cour; la fumée des cheminées de cuisine sentait la trulTe et le faisan; dans les escaliers qu'il descendait le malin pour aller chercher son lait, Marc-Antoine rencontrait les sveltes chambrières au tablier de neige, parfumées des essences de leurs maîtresses. Puis il se heurtait à la face rebondie des cuisiniers. Ses hottes, cirées à grand'peine, noircissaient devant l'éclat miroitant des souliers vernis des valets de chambre. Le bonheur des maîtres l'insultait par la valetaille. Puis, le soir, les voix délicieuses des concerts, les murmures et le doux fracas de la danse, et quelquefois, à travers une fenêtre ouverte, une belle tête blonde ou brune couronnée de Heurs, un corps souple et gracieux tout rayonnant des reflets de 1 1 soie, ou voilé des vapeurs de la mousseline; tantôt la douce nonchalance du bonheur inoccupé, tantôt la fièvre ardente du plaisir, tout cela entourait Marc-Antoine d'une atmosphère brûlante de désirs, dans laquelle il s'agitait ouvrant sa poitrine à cet air embaumé, ses lèvres à ces fantjmes divins, sans pouvoir rieu saisir, mâchant àvide, embrassant des ombres et arrivant par degrés à des

transports de rage qui lui faisaient battre le sol à coups de pied et les murs à coups de poing.

Or, un soir que l'exaspération de Riponneau était arrivée à un degré terriblement turbulent, il entendit frapper à sa porte, et presque aussitôt entra dans sa chambre un homme d'à peu près soixante ans, au front chauve et vaste, enveloppé d'une robe de chambre d'indienne ouatée et piquée, comme les vieilles courtes-pointes de nos grand'mères. Cet homme avait un œil vif et perçant, une expression fine, railleuse, et cependant pleine de bonhomie.

— Mon voisin, dit-il à Riponneau d'une voix douce et posée, chacun est le maître chez soi. Je n'ai pas assisté à la prise de la Bastille ni concouru à la Révolution de Juillet pour ne pas reconnaître ce grand principe politique. Mais toute liberté a ses limites, parce que sans cela elle empiète sur la liberté des autres. Vous avez la liberté de crier, mais dans une certaine mesure, car j'ai la liberté de dormir; et, si votre liberté détruit la mienne, elle devient une tyrannie, et la mienne un esclavage, ce qui est contre les principes des deux Révolutions dont je viens de vous parler.

Marc- Antoine eut envie de se fâcher : le voisin ne lui en donna pas le temps, et reprit :

— Du reste, ce n'est pas pour mol que je réclame, je vis volontiers dans le silence ou dans le bruit; mais je vous parle pour votre petite voisine, mademoiselle Juana, la couturière, que j'ai vue rentrer ce soir bien pâle, bien souffrante, et les yeux tout rouges de larmes et de la fatigue du travail. Elle s'est couchée, la pauvre enfant, espérant dormir, m'a-t-elle dit : eh bien ! mon cher voisin, pour "eile, pour cette chère petite, étudiez un peu moins fort vos rôles de mélodrame.

— Hein ! fit Marc-Antoine.

~ D'ailleurs, reprit le voisin d'un air capable, j'ai vu Talma, monsieur; et croyez-moi, ce n'était point avpc de crands pestes et de grands cris qu'il faisait ses plus beaux ciïets. Tenez, dans Mmilins. il ne faisait ([ue lever le pouce et regarder de côté lorsqu'il il:5ait ces deux vers :

C'est moi qui, prévenant leur attente frivole. Renversai les Gaulois du liaut du Capitole.

Et la salle croulait sous les applaudissements. Croyez-moi, monsieur, la bonne déclamation...

— Mais, monsieur, je ne suis pas comédien.

— Ah bah ! fit le vieux voisin ; vous êtes donc avocat ?

— Mais non.

— Vous élos trop jeune pour être député ? Qu'êtes-vous donc, pour hurler ainsi à propos de rien ?

Marc-Antoine hésila et finit par répondre :

— Je suis pauvre, monsieur, je m'ennuie du bonheur des riches, et je m'amuse à ma manière.

Le voisin regarda Riponneau avec intérêt : il y eut sur le visage du vieillard une lutte entre un premier mouvement de malice et un second mouvement de bienveillance. La bienveillance l'emporta. Il prit une chaise, et, avec cette douce autorité que donnent làge et l'mdulgcace, il dit à Riponneau :

— Ah ! vous êtes pauvre, et par conséquent malheureux. Causons un peu, voisin. Vous savez que c'est surtout entre pauvres qu'on est libéral; et moi qui suis heureux, je veux vous donner un peu de ce qui vous manque, je veux vous faire part de mon bonheur.

— Et comment vous y prendrez- vous, voisin? car, si j'ai bien observé vos habitudes, vous êtes seul chez vous.

— Oui.

— Vous travaillez du matin au soir.

-Oui.

— Vous sortez rarf'inent.

— Oui.

— Où donc est votre bonheur, et que pouvez- vous me îonner ?

— Rien, mais j'aurai beaucoup fait pour vous si je vous ôte quelque cliose du cœur : c'est l'envie qui vous ronge et qui flétrit toutes les joies de votre jeunesse, comme le ver au cœur de l'arbre.

— Moi envieux ! dit Marc-Antoine en rougissant

— Voyons, jeune homme, êtes-vous marié ?

— Non.

— Avez-vous une maîtresse ?

— Non.

— Avez-vous une famille qui..»

— Je suis orphelin.

-- Avez-vous des dettes ?

— Non.

— Point de femme, ergo point à enfants; point de maîtresse, ergo point de rivaux ; point de famille, ergo point de liens ; point de dettes, ergo point d'huisiers : en somme, vous êtes exempt de tous les fléaux de l'humanité. Donc, si vous êtes malheureux, cela ne venant point de causes extérieures et indépendantes de votre être, votre infortune vient d'une cause intérieure et inhérente à votre nature. Cette cause, c'est l'envie.

— Et quand cela serait, dit Riponneau ; quand j'envierais le bonheur de tout ce qui m'entoure, où serait le mal ? f

— Le mal est à souffrir de ce qui vous est étranger, ce qui est profondément déraisonnable.

— Bah ! dit Riponneau, il n'y a point de déraison à souhaiter la fortune.

— Il y a de la déraison à souhaiter le chagrin, le dé-

scspoir, les lourmcnts incessants, les inquiétudes perpétuelles qui l'accompagnent.

— Lieux communs que tout cela, mon cher voisin : consolations banaies du pauvre à son confrère; dérision insolente du riche, quand c'est lui qui tient ce langage.

Le voisin réfléchit, et, après un assez long silence, il dit à Marc-Antoine :

— Eli bien! répondez franchement : qui donc enviezvous parmi ceux qui vous entourent ? à la place de qui voulez-vous être ?

— A la place de qui ? fit Marc-Antoine. Mais il n'y en a pas un seul qui ne soit plus heureux que moi; et, puisqu'on fait de désirs le champ est lilre, et qu'on ne vole personne en prenant en rôve le bien des autres, pensezvous que je n'aimerais pas mieux é^re dans la position des Grivclin que dans la mienne ?

— Vraiment ?

— Mais dame ! La semaine dernière, je n'ai pas dormi de la nuit, du bruit de la fête qu'ils ont donné. Les plus magnifiques équipages encombraient la rue ; les noms les plus considérables étaient annoncés à voix de stentor à la porte de leurs salons. Ceux qui entraient brûlaient d'arriver, ceux qui partaient regrettaient de s'en aller ; et, sur l'escalier où j'ai passé dix fois, sortant de chez moi, y rentrant sans cesse pour fuir ce bruit de fête déchirant, j'entendais à toutes les marches :

« Quelles aimables gens! Quelle gaieté I Comme on voit bien qu'ils sont heureux I »

Et d'autres disaient :

« Ils marient leur fille au comte de Forment. Un beau mariage ! Jeunesse, beauté, fortune, considération des deux côtés. Ils sont heureux, mais ils le méritent bien. »

— Ah ! fit le voisin, vous avez vu et entendu tout cela sur l'escalier ?

— Oui-da !

— Eh bien ! si vous étiez encre dans le salon, c'eût été Men Qiieux: partout la joie, le rire, les féhcitations ; et, sur le visage des maîtres de la maison, la satisfaction du bonheur que i)rocure le bonheur qu'on donne ; et, de tous côtés, des assurances d'amitié, et l'ivresse du comte de Formont, et la joie retenue d'Adèle de Crivelin, et leurs regards furtivement échangés, et le doux et bienveillant sourire des vieillards qui surprennent ces regards et rêvent de leur passé ; et l'orgueil du père, l'amour de la mère, triomphants et ravis du succès de leur fille... C'était un tableau charmant à minuit, à une heure du matin, à trois heures, à cinq heures encore ; mais au point du jour, le rideau était baissé, la comédie était finie et le drame commençait.

— Ah bah! fît Marc- Antoine; est-ce que la fortune de M. de Crivelin serait compromise, et, comme tant d'autres, cacherait-il sa ruine sous des fêtes ?

— Non.

-- Est-ce que sa femme ne serait pas ce qu'elle doit être?...

— C'est la meilleure des femmes.

— Une faute de sa fille ?

— C'est un ange de pureté.

— Mais alors, qu'est-ce donc ?

•— Une bonne action, sien qu'une bonne action oubliée depuis quinze ans, et qui s'est tout à coup montrée à eux sous la forme d'un hideux gredin à figure jaune et bihense, d'un Ignoble gueux qui a roulé la crasse de ses guenilles sur la soie de ces meubles dorés qu'effleurait, une heure avant, la gaze des jeunes et belles danseuses.

— Je ne vous comprends pas.

— ÉcoutPz-moi donc. Cet homme, vêtu d'nnn livrée crasseuse, étai> resté toute la nuit dans l'anticliambre. Dans une pareille cohue de laquais, celui-ci avait échappé aux regards des domestiques de la maison ; mais, à mesure que les salons se dépeuplaient et les antichambres à la suite, on lit attention à lui et on le regarda d'assez mauvais œil ; mais le drôle ne faisait que mieux prendre ses iiises et s'étaler plus insolemment sur les banquettes. Eiifln arriva le moment où partirent les derniers conviés, et le laquais crasseux resta à son poste. On finit par lui demander pourquoi il demeurait.

« — J'attends mon maître, M. Eugène Ligny.

» — Il n'y a plus personne, lui répondit-on.

» — Je vous dis qu'il est ici ; demandez-le à votre maître, il le retrouvera. »

Les domestiques voulurent se fâcher : le manant éleva la voix, et M. deCrivelin parut à la porte de l'antichambre, en demandant la cause de ce bruit.

« — C'est cet homme, répond le valet de chambre, qui refuse de sortir, sous prétexte qu'il attend son maître.

» — Et comment se nomme son maître ?

» — Celui que je cherche, dit le laquais inccunu, s'appelle Eugène Ligny, et je ne sortirai pas sans lui avoir parlé. »

» Àpeine avait-il prononcé ces paroles, que M. de Crivelin attache sur cet homme des yeux épouvantés; il pâlit, il chancelle, et, contenant àpeine la terreur et le troub'e qu'il éprouve, il donne l'ordre à ses domestiques de sa retirer, et invite cet homme à lu suivre.

"D'ordinaire, les petits malbeurs arrivent en aide aux grandes catastrophes. Une maison où vient de se donner un bal de cinq cents personnes est en général fort peu en ordre : les portes démontées laissent les appartements ouverts à tous les regards. M. et madame de Crivelin n«

s'étaient gardé à l'abri de l'invasion que la chambre de leur fille et leur propre cliambre; tout le reste de l'appartement était percé à jour. Madame de Crivelin était dans les main de sa femme de cliambre lorsque son mari vint la prier de se retirer chez sa fille et de lui laisser un moment sa chambre pour un entretien de la plus grande importance.

« — Ah ! dit-elle en riant, je parie que c'est M. de Formont qui te poursuit... Mais, en vérité, c'est bon pour les amoureux de ne pas dormir. Renvoie-le à plus tard.

» —Non, ce n'est pas cela... c'est... De grâce, retiretoi jusqu'à ce que j'aille te prévenir.

» — Mais qu'avez-vous donc ? s'écrie madame de Crivelin; vous êtes pâle, vous avez le visage renversé... Qu'y a-t-il ?

» — Rien, ma chère amie, rien ; mais, je t'en prie, laisse-nous. »

y> Madame de Crivelin céda, mais emportant avec elle une inquiétude qui gagna bientôt sa fille, car Adèle ne dormait pas encore, et, en voyant sa mère entrer chez elle, elle la questionna, et, à l'effroi de madame de Crivelin, à son inquiétude, elle se prit à trembler à son tour. Voilà donc ces deux pauvres femmes, repoussées, renfermées dans le coin le plus étroit de leur splendide appartement, attendant avec inquiétude l'issued'une conférence si inattendue, si bizarre, et qui avait si fort troublé M. de Crivelin. Avec qui était-il ? que disait-il ? et quel intérêt assez puissant le dominait pour le forcer à donner une pareille audience à pareille heure?

» Adèle voyait Jules de Fwmont mort; madame de Crivelin s'égarait dans un dédale de suppositions impossibles.

» Pendantce temps, voici cequi se passait dans la chambre où M. de Crivelin s'était enfermé avec le sale laquais.

« — Tu m'as donc reconnu, Eugène? lui dit cet homme.

» — Toi ici! lui dit M. de Crivelin. Toi vivant!

» — Quand tu me croyais mort! C'est plaisant, n'est-ce pns? Que veux-tu? c'est comme ça. Fais-moi donner un verre de vin et une tranche de jambon, et tu verras que je ne suis pas un fantôme.

» — Voyons, Jules, ce n'est pa^ pour cela que tu es venu : parle ! parle donc, malheureux !

» — Depuis six heures que je suis dans ton antichambre, je crève de soif et de faim; je veux boire et manger.

» — Qu'est-ce à dire ?

» — Je veux boire et manger. Allons, va me chercher ça toi-même, si tu as peur que ça ne salisse les mains de tes domestiques de me servir. »

» Crivelin baissa la tête et sortit. Un moment après, il rentrait avec un plateau qu'il plaçait devant l'ignoble gou* jat, et lui disait:

» — Maintenant, parle; que veux-tu? »

» Le nommé Jules se mit en devoir de manger et commença ainsi :

« — Écoute Eugène, voici ce que tu m'as écrit il y a dix-sept ans :

« Tu le vois, Jules, tes folies ont eu le résultat que je » t'avais prédit. Du désordre tu es passé aux fautes, des » fautes au crime, et maintenant une condamnation infa- » mante pèse sur ta tète. Puisque tu as pu t'échapper de » ta prison, profite de la liberté pour fuir, et pour fuir » seul. N'enlraine pas un enfant, qui nait à peine à la » vie, dans l'existence errante qu'il faut que tu ailles ca. » che'' dans un nouveau monde. Laisse-moi ta fille. A » l'heure où la loi te frappait, le malheur me frappait » aussi : ma fille est mourante. Si Dieu me la garde, la » tienne lui sera une sœur ; si Dieu me la reprend, la » Marie prendra sa place près de nous. Voici assez d'or

» pour que tu puisses emporter dans ta fuite les moyens » de reconquérir plus tard une fortune honorable. »

» — N'est-ce pas là ce que tu m'as écrit?

» — C'est vrai, fit M. de Grivelin.

» — Huit jours après, reprit cet homme, tu partais emmenant les deux enfants en Italie, tous deux âgés à peine de deux ans; tu allais rejoindre ta femme, qui avait été forcée de te quitter pour aller recevoir les derniers adieux et le pardon de sa mère, qui se mourait à Naples. Tu l'avais épousée contre le vœu de sa famille, et cette famille noble t'avait défendu d'assister à celte réconciliation. Ta belle-mère étant morte, tu retournas près de ta femme. Quant à moi, pour mieux assurer ma fuite, je déposai au bord d'une rivière une lettre où je disais que je n'avais pas voulu surviwe à ma honte; et, un mois après ton départ, tu recevais la nouvelle de ma mort. A la même époque, ta fille mourait à Ancône, et tu en faisais la déclaration sous le nom que tu portais alors. Puis tu continuas ton voyage, laissant tous les étrangers que tu rencontrais appeler l'enfant qui faccompagnait du nom de ta fille. Toi-même, charmé de sa grâce, de sa beauté, de sa tendresse pour toi, tu l'appelais du nom de ton enlant, voyageant lentement, prévoyant avec terreur le moment où il faudrait dire à ta femme que sa fille était morte. Alors, voilà tout à coup une idée qui te passe par la tête. Ta femme, emmenée par son .frère M. de Grivelin, près de sa mère mourante, avait quitté ton Adèle trois mois après sa naissance, à cet âge où le visage des enfants change à chaque année qui se succède. Marie, la fille de Jules Marsilly, mort, à ce que tu pensais, ne pouvait-elle; aux yeux d'une mère, remplacer cette Adèle perdue ? Ta femme était malade à son tour ; la nouvelle de la mort de sa fille pouvait la tuer ; tu te décidas à la tromper : Marie Marsilly devint Adèle Ligny.

, Puisque tu sais si bien le sentiment qui a dicté ma conduite, fit M. deCrivclin, peux-tu m'en faire ud crime ?

« — Je ne blâme rien, répondit l'ivrogne, je raconte. »

» Il but deux verres de vin et poursuivit ainsi:

„ Ta ruse réussit à merveille, elle réussit même au delà de tes espérances ; ce ne fut pas seulement ta feoime qui fut ravie de cette fille si belle et si charmante ; son oncle, M. de Crivelin, qui ne pouvait te pardonner d'être devenu son beau-frère, s'amouracha de cette enfant, et, huit ans après, il lui laissait toute sa fortune en te nommant son tuteur, à la condition que tu ajouterais son nom au lien. Voilà pourquoi tu es rentré en France sous le nom d'Eugène Ligny de Crivelin

» — Mais je n'ai trompé personne. Je n'ai point renié mon nom.

>' — Tu en es incapable. Seulement, l'habitude t'est venue de supprimer le Ligny et de l'appeler M. de Crivelin • et comme j'avais fort peu entendu prononcer ce nom dans ma jeunesse, jamais je n'eusse pensé que le riche M. de Crivelin fût mon ancien camarade de collège Eugène Ligny, si ces jours-ci je n'avais vu, aflicliés à la porte de la mairie de mon arrondissement, les bans de mademoiselle Adèle Ligny de Crivelin avec le comte Bertrand de Formont. C'est à cet aspect que je me suis demandé comment Adèle, morte à Ancôue, vivait à Paris.

» — C'est un mensonge, fit M. de Crivelin, qui crut voir là une espérance d'échapper à cet horrible embarras.

« — Mon bonhomme, lui dit le brigand, ne joue pas un rôle que tu ne sais pas. Je passai à Ancôue le lendemain de la mort de ta fille, et tout le monde y parlait de ton désespoir. D'ailleurs, au besoin, on retrouverait les actes. Écoule-moi donc avec douceur. »

» Le drôle acheva une seconde bouteille, et reprit :

« — Tu comprends qu'une fois sur celle voie, l'bis-

132 LES DRAMES ISVISIBLES

toire de ton roman a été bien facile à faire. Tu avais mis ma fille à la place de la tienne, et maintenant tu en es peut-être arrivé à te persuader de bonne foi que c'est ton enfant.

» — Oh ! oui, fit M. de Crivelin ; c'est mon enfant, ma rdle, mon espoir, mon bonheur... Voyons, que veux-tu, que demandes-tu ?

» — Posons bien la question pour nous bien entendre, reprit le scélérat.

» D'abord, tu m'as volé mon enfant, crime prévu par la loi. Ensuite, pour recueillir l'héritage de l'oncle, tu as produit un extrait de naissance que tu as appliqué à ma fille, lorsque la preuve de la mort de ta fille est à Ancône; «emnrfo, pour faire publier les bans de la mademoiselle Ligny de Crivelin, tu as usé d'un titre également faux. Ceci est incontestable. Maintenant raisonnons :

» Pour avoir apposé une autre signature que la mienne au bas d'un papier timbré, j'ai été condamné à quinze ans de travaux forcés. Je suis misérable et déshonoré, et je ne dois de ne pas être au bagne qu'à la réputation que j'ai d'être mort. Toi, au contraire, pour t'être servi faussement d'un acte authentique, pour avoir enlevé à d'autres héritiers une immense succession au moyen de cet acte, tu es riche, honoré, tu nages dans l'opulence et les fêtes ; ce n'est pas juste.

» — Mais, que prétends-tu, malheureux ? voudrais-tu m'enlever Adèle? Ah! misérable! mais sa mère, car ma pauvre femme est sa vraie mère, voudrais-tu la tuer ? Oh! je préférerai dire la vérité, et les tribunaux me la laisseraient, j'en suis sûr.

»> — C'est à savoir. Mais la question n'est pas vidée, et foici un point important: le testament de M. de Crivelm est fait en faveur de mademoiselle Adèle Ligny. Si je prouve que l'héritière n'était pas la demoiselle Liguy, je

la ruine, je te ruine, je vous ruine. C'est une bêtise que je n'ai pas envie de faire. D'ailleurs, je suis trop bon pore pour commettre une pareille cruauté pour rien. Mais tu sais qu'il est dit, dans la morale des honnêtes gens, qu'un bienfait n'est jamais perdu; en conséquence de cette maxime, je me fais votre bienfaiteur. Cette fortune que je puis vous ravir à tous, je vous la laisse, c'est comme si je vous la donnais ; ce bonheur que je pourrais anéantir d'un mot, je le respecte, c'est comme si je le faisais; ta femme, qui mourrait de cette d.écou verte, je la laisse vivre, c'est comme si je la sauvais de l'eau ou de l'incendie; celte fille chérie, dont je perdrais sans retour toutes les espérances, je lui permets d'épouser son amoureux. Qu'est-ce que je fais donc ? je te fais riche et heureux; je sauve la vie à ta femme; je marie ma fille à un homme d'un nom honorable, d'une famille noble; en vérité, on n'est pas plus vertueux, on n'est pas plus bienfaiteur, on n'est pas plus Monthyon que ça : le bienfait déborde, et, comme il est dit qu'un bienfait n'est jamais perdu, tu me donnes un million.

» — Un million, juste ciel ! s'écria M. de Crivelin.

» — Un bienfait ne peut pas être perdu, dit le misérable.

» — Mais tu oublies, reprit M. de Crivelin, que je puis t'envoyer au bagne. »

» Le scélérat se lève, l'œil sanglant, la bouche écumante.

«« — Pas de menaces de ce genre, ou je te force à me demander grâce à genoux, ou je force ta femme et ma lille à venir ici baiser à plat-venlre la crotte de mes souliers . Je te donne deux heures pour me faire ta réponse; dans deux heures je serai ici. »

» Et to'H aussitôt cet homme sortit.

— Voilà une triste histoire, Ut lliponneau.

— Oh! dit le voisin, ce n'est là que le commencement;

car, à côté de cette chambre, étaient la mère et la fille, qu'un de ces bons domestiques dévoués, qui ne manquent jamais de vous dire ce qui vous est désagréable, avait averties que AI. de Crivelin était enfermé avec un homme qui avait toute la figure d'un assassin, et que cela faisait peur aux bonnes gens de l'antichambre. Ce charitable avis, joint au trouble que madame de Crivelin avait remarqué chez son mari, la poussa à prêter l'oreille à ce qui se disait dans la chambre voisine. Au tressaillement cruel, aux cris étouffés que laissa échapper madame de Crivelin, Adèle se mit à écouter aussi, et toutes deux apprirent en même temps l'horrible secret qui les frappait toutes deux, le secret qui disait à la mère : « Ce n'est pas là ta fille ; » le secret qui disait à la fille : « Ce n'est pas là ta mère ? »

» Voilà pourquoi, lorsque M. de Crivelin rentra dans cette chambre, il les trouva toutes deux à genoux, toutes deux pleurant, sanglotant, et se tenant convulsivement embrassées, car déjà madame de Crivelin ne pleurait plus l'enfant morte qu'elle avait à peine connue, elle pleurait l'enfant qu'elle avait élevée, que, dans sa divine puissance maternelle, elle avait faite à son image, l'enfant qu'elle avait aimée avec passion, et qui l'avait aimée d'un saint amour.

» Ce fut surtout alors que commença le drame avec ses pleurs, ses déchirements, ses transports. Et, depuis huit jours que cela dure, monsieur, tout est désespoir, larmes, terreurs, dans cette maison. Et cependant, le lendemain, il fallait assister à un magnifique diner chez la mère de M. de Forment; et, pour que le secret de ce malheur ne transpirât loint au dehors, ces trois heureux qui vous font envie y sont allés. Et, comme ils étaient tous trois plus sérieux qu'à l'ordinaire et quelque peu pâles, on les a poursuivis de joyeuses félicitations sur la fatigue de

leur fôte splcndide. On a bu à leur santé, au bonheur inallérable des deux époux; il leur a fallu sourire, les larmes sous les paupières, les sanglots dans la gorge, le désespoir à fleur de poitrine.

— Mais qu'onl-ils fait? que vont-ils faire? dit Riponncau.

— Une grosse somme d'arggnt a éloigné le scélérat. Mais il peut revenir; mais dans quelques années, sa peine sera périmée, c'est-à-dire que, parce qu'il aura échappé au bagne pendant vingt ans, il sera aussi quitte envers la société que celui qui serait resté tout ce temps lié à sa chaîne, et alors il ne parlera plus avec la retenue d'un homme qui a peur pour lui-même, il sera le maitre absolu de cette famille.

»En attendant, poussée par la fatalité de son existence, précédente, elle vit le jour comme elle doit vivre pour qu'on ne soupçonne rien, mais elle pleure la nuit. C'est là, au coin du feu où ils veillent tous les trois, que se passent de longues conférences de larmes, des serments désolés de ne se jamais quitter. Ce n'est pas tout, monsieur, Adèle aime M. de Formont, elle l'aime parce qu'il e?t brave, généreux, plein de sentiment élevés, parce qu'elle est fière d'être aimée de lui ; et, précisément parce qu'elle l'aime de ce noble et chaste amour, elle ne veut pas le tromper, elle ne veut pas qu'un jour un homme si pur, d'une famille si honorable, puisse voir se ruer au miliau de son bonheur, ce misérable qui se dira le père de sa femme.

~ Adèie ne veut plus épouser le comte de Formont.

« Mais comment faire? mais que dire?» se sont écriés M. et madame de Grivelin.

>» Et celte enfant, admirable en tout, leur a répondu :

« — Comment, c'est pour moi que vous souffrez ainsi, c'est à moi de prendre le blâme et la douleur de cette rupture.

» Elle a tenu parole, monsieur: depuis huit jours, cetl© délicieuse et bonne créature s'est faite impertinente, froide, capricieuse. Elle aiguillonne de mots piquants les colères qu'elle excite par sa froideur; elle raille leslarmea qu'elle fait couler, rit des tourments désespérés de son amant. Mais comme je vous l'ai dit- l'heure vient où la comédie finit et où le^drame commence ; et alors il n'y a pas un seul des tourments qu'elle a causés qui ne lui revienne au cœur plus amer et plus déchirant. Que de larmes douloureuses pour les pleurs qu'elle a fait répandre ! que de cris désolés pour les plaintes qu'on lui a faites ! Le jour, elle souffre de faire le mal; la nuit elle souffre du mal qui est fait. Et ce n'est pas tout: M. et madame de Crivelin voient leur fille perdre chaque jour ses forces dans la lutte qu'elle soutient contre elle-même, contre son amour, contre la douleur qu'elle donne et celle qu'elle éprouve. Ce matin, le médecin l'a trouvée dévorée d'une fièvre ardente, et la voilà malade. Ce n'est rien aux yeux du monde : une indisposition nerveuse qui se calmera ; et la famille des Crivelin n'en est pas moins une famille d'heureux. Et vous tout le premier, vous donnez des coups de poing aux murs, parce que la joie de ces heureux vous importune et vous pèse. En voulez-vous de leur joie, jeune homme ? Oh ! qu'à l'heure qu'il est ils changeraient bien et leurs riches appartements, et leurs équip'ages, et leurs millions, pour votre mansarde, votre parapluie et vos dix-huit cents francs.

J'ai diJ, je crois, que hiponneau avait le front bas et les cheveux plantés en brosse, et j'ai ajouté que cela lui donnait un air d'obstination, et l'air n'était point menteur. Ne pouvant nier le malheur, il voulait le justifier ; voici comment :

— Ma foi, di.t-il, s'ils sont malheureux, ils le méritent bien.

— Bah t fît le voisin.

— Quand on fait des actes pareils et qu'on en reçoit le châtiment, cela est logique. Je les plains, voilà tout ; et, certainement, je ne voudrais pas être à leur place. D'ailleurs, leur mallieur a dépendu d'un accident qui pouvait ne pas arriver ; auquel cas, rien ne venait troubler leur félicité. Tenez, par exemple, voilà M. Domen; celui-là, certes, a fait dans sa vie plus d'une faute, et de celles que le monde ne pardonne pas d'ordinaire. Eh bien! parce qu'il est riche, parce qu'il a un nom et du talent, tout est accepté- On l'admire, même on l'applaudit pour ce qui serait la honte et le désespoir d'un autre ] il est heureux : et je ne vois pas ce qui pourrait venir troubler son bonheur. Cène serait certes pas la découverte de sa fausse position, car il s'en fait gloire; il la porte avec assez d'orgueil pour que je trouve que ce soit de l'insolence.

— Ah! dit le voisin, vous enviez cela, et vous n'êtes pas le seul. En effet, il a cherché la gloire et la fortune dans les arts, et il a trouvé fortune et gloire. Il a aimé une femme qui était mariée, il l'a audacieusement enlevée à son mari; et, plus audacieusement encore, il a fait taire le mari en le menaçant de démasquer toutes les hideuses saletés par lesquelles ce mari a poussé une femmt bonne, noble, charmante, à se donner à un autre. Il ne s'est pas arrêté là; il a pris cette femme sous sa protection, il a proclamé tout haut son amour, son adoration, son respect pour elle. Et cette femme, on l'a respectée du respect qu'il lui montrait ; on s'est dit qu'elle ne pouvait inspirer de pareils sentiments sans les mériter ; et, peu à peu, cette existence a été tolérée par tous, admise souvent. Et, comme la richesse l'accompagne, s'il plait à Domen d'ouvrir sa maison, tout ce qu'il y a de grands artistes à Paris, lOUt ce qu'il y a de noms célèbres, se pressent dans ses jalons. S'il voyage, on le reçoit comme un roi; on le fête,

on le complimente, et cette femme prend la moitié de toute cette gloire, de tout ce bonheur.

— Eh bien! monsieur, fit Riponneau, ceux-là sont heureux, j'espère; et vous venez de peindre leur bonheur en traits qui ne sont pas exagérés assurément, et contre lesquels vou& n'avez probablement rien à dire.

— Leui bonheur! fit le voisin avec un accent plein d'amertume ; leur bonheur! répéta-t-il. Oh! oui, la surface est riante, dorée, et fleurie et resplendissante. Mais déchirez cevoile, pénétrez au delà de ce qu'on vous montre, et vous trouverez la plaie, la plaie ardente, douloureuse, gangrenée et incurable. Cette existence vous fait envie ; demandez plutôt l'enfer, la misère, la faim.

~ Comment ça? comment ça? dit Riponneau d'un air important.

— Vous disiez tout à l'heure que c'était un hasard qui avait fait le malheur de M. et de madame de Crivelin, et que, si ce hasard ne fût pas arrivé, ils eussent été heureux malgré la faute ; que ce hasard disparaisse, que ce Marsilly meure, et voilà tout le bonheur revenu : c'est possible. Mais dans ce bonheur que vous enviez, dans ce bonheur de M. Domen et de sa belle maîtresse, madame de Montés, le malheur est un hôte constant qui ne les a pas quittés un moment et qui ne les quittera jamais. Il est assis à leur table, il monte dans leur voiture, il veille à leur chevet. Il est de toutes les heures et de tous les moments de la vie. L'orgueil recouvre de son manteau pourpre la blessure des deux victimes, mais elle saigne toujours.

— Voyons, voyons, fit Marc-Antoine, voilà de bien belles phrases; mais sans connaître personnellement M. Domen, je vois des gens qui sont presque toujours avec lui, et qui seraient fort embarrassés de dire quel malheur il a pu lui arriver. Au c ontraire, c'e?t à chaque

instant des exclamations sur les chances inouïes qui servent tout ce qu'il entreprend. En quoi est-il donc malheureux?

— En tout ; il n'y a pas eu un malheur comme vous l'entendez, mais tout est malheur pour lui.

— Allons donc!

— Tout; et, ce qu'il y a de plus affreux, c'est que la douleur lui vient par les portes les plus basses comme par les plus hautes.

— Ail bah!

— Écoutez : un jour il fut invité à un bal avec madame de Monté?, chez des amis qui, ayant pénétré dans le secret de cette liaison, l'avaient pardonnée et s'étaient senti le courage de la protéger aux yeux du monde. Madame de Moulés eulre, prend place, sans que rien indique la moindre désapprobation delapartde personne. On danse; mais, quand la contredanse est finie, les deux, femmes qui se trouvaient assises chacune d'un côlé de madame de Montés, ne reprennent pas leur place, et elle reste encadrée dans ce vide, exposée dans ce pilori de soie. Le bal continue, personne ne l'invite : Domen n'accepte la leçon ni pour lui ni pour madame de Montés, et la conduit luimême à la contredanse; personne ne s'en montre irrité ; mais le vis-à-vis qui était en face de lui fait semblant de s'être trompé de place et se glisse doucement de côté. L'insolence partait d'une femme qui avait eu trente amants, mais dont le mari était là. Enfin, si ce n'eût été un jeune homme de dix-huit ans qui menait par la main une enfant de quinze ans, tous deux ne voyant en eux qu'un danseur et une danseuse; si ce n'eussent été ces doux innocents, Domen et madame de Montés restaient là, aoandonnés et répudiés. Croyez-vous que ce bal, qui vous semble un triomphe, n'eût pas été payé cruellement cher?

— Et c'était toujours ainsi?

— Non, assurément, voisin ; et jamais ni l'un ni Vo^ire n'eussent supporté deux fois cet affront; mais ne suffit-il pas de l'avoir souffert pour le craindre sans cesse ? Ce fut alors que madame de Montés prit pour la retraite ce goût qui n'est qu'un exil qu'elle s'impose. Domen l'aimait, et Domen voulut lui faire une maison charmante : les hommes y vinrent en foule, les femmes s'en tinrent écartées. Quelques maris eurent le courage d'y conduire leurs femmes, car ils avaient pu apprécier ce qu'il y avait de véritable honneur et de dévouement dans cette position coupable. Ils l'osèrent une fois, ils ne l'osèrent pas deux. Après l'insulte qui repousse, l'insulte qui déserte.

« Et maintenant, monsieur, une fois ce levain jeté dans cette existence, tout s'y est aigri, tout. Si, dans une promenade, un ami passe sans les voir, ce n'est pas qu'il ne les ait vus, c'est qu'il a honte de les saluer. Si, dans la maison, il se trouve un domestique insolent, il ne l'est que parce qu'il se croit le droit d'insulter à une femme qui ne porte pas le nom de son maître. Et dans ces voyages dont je vous parlais, un homme abordera M. Domen ayant madame de Montés à son bras; et il dira à M. Domen qu'il est heureux et fierderencontrer un sculpteur aussi illustre, un rival de Torwaldsen et de Canova ; et, comme cet homme ne sait de Domen que la vie d'artiste, il s'inclinera en souriant vers la femme qui est au bras du grand artiste, en la félicitant de porter un nom aussi illustre.

» Que répondront'ils ? Faudra-t-il confier à cet étranger et leur position, et leur histoire, et leur vie tout entière? Faudra-t-il (Qu'ils se taisent? Mais, le. lendemain, cet homme racontera avec vanité qu'il a rencontré M. et madame Domen ; il les invitera, il les fêtera, jusqu'à ce qu'un de ces parasites qui vivent des anecdotes de la vie de chacun lui apprenne qu'il s'est trompé, ou plutôt qu'on

l'a trompô. Ce sera une proscription nouvelle, avec cette accusation de plus qu'ils ont menti. Et, cependant, ils ont tout fait pour garder au moins la loyauté de leur faute, pour que personne ne s'y trompe. Croyez-vous que cela soit vivre?

— Hum ! c'est ennuyeux, mais il y a des compensations; d'abord pour Domen, qui est reru partout.

— Et qui s'exile de partout. Savez- vous qu'il a ordonne à ses domestiques de lui remettre secrètement toutes ses lettres ; car il peut se trouver, dans leur nombre, une lettre d'invitation à son nom seul, et madame de Montés subira l'injure et la douleur de cette exclusion ; et, si elle -pprend cet ordre de son mari, si elle apprend qu'on lui cache les lettres qu'il reçoit, pensez-vous que, de prime abord, elle y découvrira l'attention dévouée qui cherche à lui épargner un chagrin? Elle y verra un mystère, une intrigue, un nouvel amour-, elle sera jalouse.

» N'en a-t-elle pas le droit? non point parce que Domen est léger, inconstant, mais parce qu'elle sait qu'il souffre, qtfil est malheureux; parce qu'elle sait qu'elle l'enlève à la vie du monde, qui devrait être la sienne; parce qu'elle sait que, ne trouvant chez lui que solitude, tristesse, plaintes, il doit aller chercher ailleurs de la joie, des rires, des plaisirs, ce qui est nécessaire à la vie de celui dont le labour est rude et incessant; car il travaille sans cesse pour couvrir au moins de luxe l'existence de misère qu'il mène.

» Après le levain qui a tout aigri dans cette existence, laissons-y pénétrer la jalousie. Ce n'est plus une douleur incessante mais calme, ce sont les cris, les désespoirs, les menaces de suicide, la haine de la vie. Ils s'aiment, monsieur, et ils se pardonnent, et ils se jurent de ne pas céder ni l'un ni l'autre à ce monde qui les écrase avec tant d'indifférence. Domen reparaîtra dans quelques soirées. II y consent : elle le veut.

» Mais, pendant qu'on l'accueille, comme un voyageur sur lequel personne ne compte plus, lui faisant ainsi sentir ce qu'il quitte et ce qu'il vient retrouver, que fait la pauvre femme? elle attend, elle souffre, elle va et vient dans cet appartement, d'autant plus vide qu'il estplus immeuse. Demandez-lui si, à pareille heure, elle n'aimerait pas mieux votre mansarde, sans un sou, mais avec une aiguille qui lui gagnerait sa vie ? Rentre-t-il de bonne heure, il la trouve dans les larmes, qu'elle n'a pas eu le temps d'essuyer; rentre-t-il tard, il la trouve dans la colère; car, ditelle, ce n'est plus un devoir qu'il accomplit, c'est un plaisir dans lequel il s'est oublié. Je vous l'ai dit, de tous les malheurs, ce malheur est le plus terrible; celui-là n'a pas d'histoire parce qu'il n'a pas d'événements, ce n'est pas une ruine qui fait disparaître toute une fortune, ce n'est pas un enfant qui meurt, ce n'est pas un désastre qui frappe, écrase et passe : c'est une souffrance de toutes les heures, de toutes les minutes. Je ne vous raconterai pas ce qu'on appelle un malheur, c'est le malheur éternel qu'il faudrait raconter. Cette existence n'est pas troublée par une de ces maladies violentes et connues qui abattent et tuent ou se guérissent; elle est dévorée par une souffrance cachée, insaisissable, sans nom, qui échappe à tous les remèdes; je vous dis que c'est l'enfer et la damnation sur la terre.

— Eh bien! fit Marc- Antoine, je veux bien admettre qu'ils soient malheureux; mais permettez-moi de prendre votre comparaison. Vous avez assimilé leur malheur à une de ces maladies sourdes et cruelles qui échappent à la médecine. A qui viennent ces maladies? aux gens nerveux, délicats, susceptibles ; ces deux personnes ont une névralgie morale, voilà tout : mais, à mon sens, cela tient autant à leur constitution qu'à leur position. Supposez que ce soient de vigoureuses natures, rudes et froides phy-

Fiquenipnt ot moralement, et tous ces coups d'épingle ne £e sentiront pas. Tenez, voyez, par exemple, mademoiselle Débora. Quelle étonnante histoire que celle de cette fille! Oui, certes, elle a été bien malheureuse, elle a souffert et elle a bien payé d'avance le bonheur qui lui est venu; mais enlhi il lui est largement venu.

»Qu'était-elle?une pauvre fille mendiante, qui chantait au coin df's rues, qui tendait la main au sou qu'on lui jetait, plus souvent pour la faire taire que pour la faire chanter; battue quand elle rentrait le soir sans rapporter îa somme demandée par le saltimbanque qui se dit son père ; la nudité, la misère, la faim, le travail excessif, la terreur constante, telle a été sa vie jusqu'au jour où un iiasard lui a permis de montrer cette Gère intelligence qui se révoltait en elle

» Ce jour-là elle est montée sur le théâtre, elle y a fait entendre cette voix qu'on méprisait au coin de la borne, et qui a remué d'admiration tous ceux à qui elle a récité les magnifiques musiques de Gliick, de Rossini, de Mozart. En peu d'années la gloire est venue, la fortune est venue; et, pour que rien ne manque au triomphe de celte vanité ambitieuse, les plus beaux et les plus élégants de l'époque sont venus déposer leur amour à ses pieds; elle a goûté avant de choisir, dit-on, et elle a choisi celui que les plus belles -et les plus nobles se disputaient. Cet homme 1 adore, il est son esclave, et n'est point comme M. Uomen, il n'a pas peur de son amour, il s'en pare, il en fait montre; et, comme je ne crois pas que la Débora ait appris dans son enfanc^ les délicatesses qui font le malheur de madame de Montes; comme» dans sa position, l'amour est presqu< de droit; comme je ne lui suppose pas de remords poufi ses faiblesses, je ne vois pas ce qui peut troubler un bonheur si parfait; car c'est non-seulement le bonheur, c'est le triomphe, c'est la victoire. Madame de Montés est

moins qu'elle n'eût dû être; elle en souffre, je le conçois. Mais cette Débora est plus qu'elle n'a jamais pu le rêver, et, si celle-là n'est pas heureuse, qui le sera ?

— Personne, probablement, répondit le voisin, puisque vous ne l'êtes pas vous-même; car Déborah a son enfer comme madame de Montés.

— Elle est jalouse de son amant ?

— Non.

— Elle est jalouse de ses rivales de l'Opéra?

— Non.

— Elle est peu satisfaite du public ?

— Ce n'est pas cela.

— Qu'a-t-elle donc?

— Ah! fit le vieux voisin en se grattant le nez, ceci est difficile à vou? faire comprendre.

Puis il continua :

— Êtes-vous artiste d'une façon quelconque?

— Non.

— Avez- vous été autre chose que commis ?

— Non.

— Avez-vous jamais fait quelques dépenses extravagantes ?

— Jamais.

— Voyons, avez-vous quelque ami qui soit riche ou qui mange de l'argent comme s'ill'était?

-Oui.

— Ah I voilà qui est bien ; peut-être vais-je trouver de ce côté la porte par laquelle je veux vous faire pénétrer dans le malheur qui ronge celte vie que vous trouvez si heureuse. Dites-moi, avez-vous jamais fait avec cet ami, qui mange cie l'argent, ce qu'on appelle un dîner de grisettes ?

— Certainement, plus d'un, et d'assez bons.

>— Voici mon affaire ; car il est impossible que ceci ne

TOUS soit point arrivé. La grisctte que vous avez menée au Rocher (le Cancale ou cliez Douix a commandé le dincr; .'Ile a consulté d'abord la carte par le côté droit, c'est-ùdire par la colonne des chiffres, et elle a demandé, non pas ce qu'elle aimait, mais ce qui lui a paru devoir être le meilleur parce que c'était le plus cher?

~ Sans doute, cela m'est arrivé, et je n'oublierai jamais de ma vie un dîner de cet hiver, composé de quinze francs de radis, de soixante francs d'asperges et de quarante-cinq francs de fraises avec un faisan et un homard.

— C'était tout ?

— Ah ! ma foi, je ne me rappelle pas tous les accessoires et les vins, et les liqueurs; enfln cela monta, pour quatre, à cent écus.

— Comment, et dans ce somptueux dîner il ne s'est pas trouvé un petit article bizarre en désaccord avec le reste?

— Si, pardieu ! et même quelque chose d'assez plaisant. Imaginez-vous que nos deux grisettes, après avoir goûté à toutes ces excellentes choses, ont fini par demander un norceau de petit-salé avec des choux.

-- Allons donc, nous y voilà ! Eh bien! mon cher voisin, cette belle et célèbre Débora est dans la position de vos grisolles; sa gloire, sa fortune, son amour, ce sont les asperges, les fraises et le homard de vos deux dîneuses ; avec ces mets elles mourraient de faim, avec ces avantages magnifiques elle meurt d'ennui.

— Ah bah! fit Marc-Antoine.

Puis il ajouta, en riant par avance de l'esprit qu'il allait faire :

— !Maisne peut-elle pas, comme les grisettes, se donner son petit-salé et ses choux?

— Ah! c'est que c'est ici que la différence commence; c'est ici que se trouve la nuance bizarre, étrange, insaisissable, et cependant profonde, qu'il y a entre Débora et les

ViÇ> LES DRAMES INVISIBLES

fcmniGS dont je vous parlais. Ce n'est pas, comn-'^ chez madame de Montôs, une lutte entre elle et le monde, cest une luUe entre l'intelligence et i'iuibilude, un combat entre la nature primitive et la nature acquise.

— Diable ! voilà qui est diablement subtil.

— Écoutez -moi bien : on n'arrive pas au talent, à la puissance, au succès de Débora, sans avoir en soi une intelligence large, féconde, et capable de s'assimiler à toutes les grandes idées.

— Cela est incontestable.

— Mais on n'a pas vécu dans la misère et la pauvreté, dans la mendicité surtout, sans y avoir pris des babitudes d'bypocrisie qui, lorsque le mendiant a cessé sa comédie, 'se changent en joies pétulantes, grossières, railleuses, et qui crachent sur le bienfaiteur qu'on a surpris par des plaintes jouées.

— Cela se peut.

— Eh bien! mon cher ami, lorsque Débora est sur les planches, la hauteur de ses idées va de pair avec les idées qu'elle exprime; elle se plaît à ces jeux du théâtre parce que ce sont franchement des jeux de théâtre, et elle donne au public ce que le public lui demande. Mais, lorsqu'elle a dépouillé la robe de soie et déposé la couronne de reine, elle ne retourne pas à sa liberté de saltimbanque, à ses cris, à ses rires extravagants, elle rentre, malheureusement pour elle, dans une autre comédie. Son salon est ouvert, des hommes élégants l'occupent, des femmes aux manières bien apprises s'y trouvent. La Débora est fière, la Débora vaut à elle seule toutes ces femmes, et elle veut le leur montrer. 'Après avoir tenu le théâtre en reine, elle tient son salon en grande dame; elle y cause, elle y flatte, elle y raille... jusqu'au moment où, fatiguée de cette nouvelle scène, de ce nouveau public, elle s'échappe pour courir dans une petite ^chambre cachée, oti la souveraine, qui te-

LES DRAMES INVISIRI.FS l'i?

Hait tout le monde en respect, se met ù crier à son amant qui la suit :

« — Ça m'embôle ! »

Il veut faire une remontrance.

Elle se met en fureur, mais non point dans une de ces fureurs polies que l'éducation nous enseigne; elle envoie paître son amant, elle jure, elle sacre, elle c^^se les meubles, et, si une chambrière importune arrive, elle lui ilanque un coup de pied; elle appelle l'homme le plus élégant do France cornichon, de cette même voix qui chante d'or et de diamants; il se désole, elle le met à la porte, et pour peu qu'elle soit montée, elle soupe avec son codier et trinque avec ses femmes de chambre.

— Impossible!

— Puis vient le lendemain amenant le repentir; car elle l'aime, \ui, ou plutôt la partie intelli^ïente de Débora estime et aime l'amour de cet homme. Elle sait bien tout ce qu'il vaut, elle qui a appris, à la plus basse école, le peu que valent les autres, et elle se trouve indigne, ignoble, d'avoir ces souvenirs et ces regrets, et ces retours vers son vilain passé; elle se sent faite pour être tout ce que son amant veut qu'elle devienne ; elle le rappelle, elle lui demande pardon et elle recommence sa comédie; elle se refait la femme charmante et distinguée qu'il aime, elle y met toute sa force, tout son amour; elle s'y use encore une fois, le fil casse, et alors les scènes recommer^.ent. Alors elle se sauve; elle laisse son équipage pour monter dans un fiacre; elle erre aux environs des places, et, lorsqu'elle surprend un saltimbanque échangeant avec son compère un coup d'œil çui signale la dupe qu'il vient de faire, et qui montre la pièce blanche qu'il vient de lui escamoter et avec laquelle on boira et on rira à ses dépens; lorsque la Ocbora voUt cela, il prend à la riche e*: célùbvc aoL'ice

des regrets farouches; et si jamais il lui arrive de pleurer, c'est à ce moment.

Sur quoi pleure-t-elle ? sur sa fortune présente ? Quelquefois. Que pleure-t-elle ? sa misère ? Oui et non. L'ambition, l'intelligence, les désirs élevés, sont d'un côté; c'est pour les satisfaire qu'elle joue sa double comédie. Les habitudes, les turbulents souvenirs, le sang bohème, la licence de la pauvreté, les délires de la joie en haillons sont de l'autre, et c'est ce qui lui fait détester et la fortune qu'elle a acquise, et la gloire qu'elle mérite, et l'amour qu'elle éprouve.

— Vous me permettrez de vous faire observer, voisin, que ce sont là des peines tout à fait imaginaires.

— Vous me permettrez de vous faire observer, mon cher voisin, que vous venez de dire une énorme sottise. Excepté la colique, et la fièvre, et les membres cassés, et la névralgie, tout est à peine imaginaire à ce compte. Sachez donc une chose, c'est qu'on ne souffre réellement que par les idées. Mettez une drôlesse du coin de la rue à la place de madame de Montés, et elle ne souffrira d'aucune des douleurs qui tuent cette pauvre femme. Mettez une fille de portière à la place de Débora, attiédissez cette nature dévorante, et elle n'éprouvera aucun des retours soudains qui la tourmentent, ou bien abaissez la hauteur de son intelligence, et elle retournera à son passé, sans remords, sans regrets, sans jugement cruel contre elle-même. Le malheur est dans la lutte, et il y est si poignant, si actif, qu'il brûle et dessèche cette vie, qu'il la menace, qu'il la tue.

— Eh bien I reprit Riponneau, si, à mon compte, je no comprends pas le malheur, il me semble qu'au vôtre il n'existe pas de bonheur sur la terre.

— Bien au contraire, il y a les gens qui ne sentent rier, qui n'éprouvent rien, qui n'aiment rien

— Et quels sont-ils ?

Le voisin prit une figure sinistre, et répondit avec un mauvais rire :

— Il y a les morts.

Marc-Anloine eut peur, et, comme il se fit un moment de silence presque solennel, ils entendirent, à travers la cloison, comme le bruit d'une chute, puis de longs gémissements étoufTés.

—• C'est notre voisine ! s'écria Riponneau !

— Oui, fit le voisin en haussant les épaules; elle gémit.

— Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire, sentez-vous cette odeur de charbon ?

— Je la connais, répondit le voisin sans se déranger.

— Il y a là un malheur.

— Ce n'est pas mon avis.

— C'est un suicide.

-- Vous voyez bien.

— Ah! courons.

— Laisscz-la faire, elle a sans doute, pour agir ainsi, des raisons que nous ne connaissons pas.

Riponneau jeta sur le vieux voisin un regard furieux d'indignation; le vieux voisin haussa encore les épaules et rit au nez de Riponneau. Quant à celui-ci, il courut à la porte de Juana (la voisine s'appelait Juana) et flanqua un coup de pied dans la porte; la porte, en sa qualité de porte de mansarde, se brisa du premier coup, et Riponneau entra dans une atmosphère d'asphyxie qui le suffoqua. Un corps blanc couché sur le carreau frappa ses yeux, il se baissa, le prit dans ses bras, l'emporta dans sa chambre, le déposa sur son lit.

Oh ! que Juana était belle ainsi, quoique déjà ses lèvres fussent presque violettes, quoiqu'une légère écume bordât les coins de sa bouche !

La jeune fille s'était couchée après avoir allumé le ré-

chaud fatal, coiffée de son plus frais bonnet, couverte de son linge le plus fin et le plus blanc, sortant elle-même du bain : elle avait fait de la coquetterie avec la mort, la jolie coquette, rK la mort était venue avec avidité poser sa main glacée suv le sein nu de sa belle fiancée; mais, heureusement, Marc- Antoine était arrivé à temps, et il s jyait ce front pur et blanc s'animer, ces yeux aux reflets veloutés s'ouvrir et se refermer avec étonnement; il voyait ces lèvres s'agiter pour recevoir l'air pur qu'il lui prodiguait par la porte et les fenêtres ; il voyait ce sein se soulever sous les longues aspirations qui ramenaient la vie.

Qu'elle était belle ! Mais, disons-le, à ce premier moment Riponneau ne pensait point à regarder tout cela, si ce n'est pour épier avec anxiété la résurrection de l'infortunée.

Enfin vint un moment où la vie fut tout à fait reprise à ce beau corps. Juana voulut parler, Juana voulut interroger, on lui imposa silence, on lui ordonna le repos; elle voulut se lever et fuir, et ce fut à ce moment qu'elle s'aperçut du désordre où elle avait été surprise, et que, d'ellemême rougissant, et plus belle encore, elle se cacha dans ce lit sur lequel elle avait été déposée. Alors les larmes vinrent.

Les larmes, cette rosée qui tombe du cœur et qui le laisse un moment traaquille et reposé, comme les flots de pluie qui s'échappent d'un nuage chargé d'orages, et qui rendent un instant au ciel son calme et sa transparence, jusqu'au moment où le soleil reprend cette pluie pour en faire un nouvel orage, comme le cœur rappelle ses larmes pour de nouveaux désespoirs.

C'était là de la poésie du voisin pendant qu'il regardait s'endormir Juana épuisée de fatigue et de pleurs. Riponeau la regardait aussi, mais non point comme il la voyait maintenant, emmaillotée de ses draps par-dessus son bonnet, mais comme il l'avait vue au moment où il ne la re-

LES DRAVBS INVISIBLES 15i

panlail pas, quand elle était étendue sur son lit dans le simple appareil (vous savez l'autre vers); et 03 souvenir lui revenant si vif, si charmant, si délicieux, que, inalfrré l'ennui qu'il avait éprouvé à écouter les liisloires du voisin, il voulut l'interroger sur celle de la pauvre fille

— Vous qui connaissez tous les {ïens de cette maison, lui dit-il, vous devez savoir quelle est cette Juana, et vous devez savoir surtout ce qui l'a poussée à cet acte de désespoir?

— Ce qu'elle est, fit le voisin en la regardant d'un air dédaigneux, ce qui l'a poussée à se tuer... à quoi bon vous l'apprendre ?

Ne cliantait-elle pas hier encore comme une fauvette, tirant son aiguille joyeusement, et dévalant ses six étages comme un oiseau qui descend du ciel; légère, rieuse, l'air pétillant, la lèvre retroussée, toute pimpante et heureuse? Ce qu'elle est? ce qui l'a poussée à se tuer? c'est encore un de ces drames invisibles qui s'agitent sous l'existence publique de chacun, cuisant et lancinant comme le mal de dents, qui ne se montre pas et qui vous assassine. Vous n'y croiriez pas.

— Ah! fit Riponneau, le résultat est là pour me donner la foi.

— Bah ! fit le voisin, vous direz qu'elle est folle.

— Vous me prenez donc pour un imbécile, ou pour un froid égoïste tel que vous ? car vous m'avez dit tout à i'heure cp? paroles : « Laissez-la faire; » mais vous croyiez que c'était une plaisanterie que ces plaintes que nous entendions, n'est-ce pas?

— Pas le moins du monde, seulement j'étais sage pour elle... et peut-être pour vous.

— Pour moi! dit Riponneau, que voulez-vous dire? L'œil du voisin s'illumina d'une flamme qui sembla tra-

verser la chambre, le mur, et aller se perdre au loiu dans {'espace, et il repartit froidement :

— L'avenir vous répondra pour moi. Maintenant, voici en peu de mots ce que vous voulez savoir :

Cette Juana est la fille d'un ouvrier imprimeur en toiles peintes; c'est le septième enfant d'une nombreuse famille, septième enfant arrivé près de dix ans après tous les autres, septième enfant, par conséquent, fort mal accueilli des grands et des petits, du père et de la mère.

»Mon jeune ami, reprit le voisin, rien n'est saint, et sacré, et beau, et respectable comme l'amour maternel, et l'amour paternel, et l'amour fraternel ; mais c'est précisément parce que ces sentiments sont les plus puissants de la nature, que, lorsqu'on les brise, on devient tout à fait cruel et méchant. C'est le navire retenu par un triple câble en fer; quand l'effort des vents est assez violent pour que le câble casse, le navire fuit au delà de toute route suivie.

» Ce que cette enfant a eu à souffrir des duretés de sa famille vous ferait saigner le cœur : la privation de nourriture et de vêtements, le froid, la faim, on lui a tout Infligé. Vous la voyez belle et grande, et de cette ample beauté qui annonce le développement de toutes les forces de la jeunesse, eh bien ! tout cela a été maigreur, marasme, dos voûté, poitrine étroite, voix haletante. Dix ans se son* ainsi passés sans qu'elle ait déchargé sa famille du fardeau inutile qui lui était venu.

» Enfin, une sœur de la mère eut pitié de cette enfant e* la prit poilr la nourrir. C'était la femme d'un riche boucher, corpulente, criarde, forte en gros mots. Juana gagna, à cette nouvelle existence, tout ce qu'on peut tirer du filet de bœuf et des bonnes côtelettes de mouton, c'est-à-dire le développement d'une riche nature physique; mais ce qui est l'aliment de l'âme, la nourriture de l'esprit, voilà ce qui lui a encore plusmanquequedanssafamille.il

n'y avait pour clic d'autres paroles que celles qui lui reprochaient, je ne dirai pas le pain, mais la chair qu'elle mangeait; et remarquez, voisin, que cette fille était née avec toutes les bonnes dispositions à être reconnaissante. Mais on a fait si bien, qu'on a tué en elle ce sentiment si rare. Elle a pris en haine tout ce qui l'entoure, et elle était arrivée, à quinze ans, à n'avoir qu'un désir, c'est à savoir de se venger de tout le monde. Ce fut il y a un an, elle avait alors dix-huit ans, que la mort de sa tante lui rendit la liberté.

» Parmi les mauvaises leçons qu'elle avait reçues chez sa tante, Juana avait profité de celle que lui donnait la déplorable position de son oncle. Voulez-vous la savoir? voulez-vous savoir comment cet homme (et il y en a mille à Paris comme lui) ayant toutes les apparences de la prospérité commerciale et du bonheur intérieur, était le plus misérable des hommes? Soit imprudence, soit plutôt prodigalité pour satisfaire les désirs luxueux de sa femme, il avait compromis sa fortune. Il était à deux pas de sa ruine, lorsqu'un ami se présente, un honnête marchand de bœufs; il veut venir au secours de l'oncle de Juana ; il lui propose des fonds, lui en prête sur billets garantis par une cession de bien , et tout ce que l'usure peut imaginer de bonnes précautions. Notre boucher, dont on prédisait la ruine, triomphe et peut donner un soufflet à ceux qui le dénonçaient déjà au commerce comme perdu; en conséquence, il double ses dépenses pour l'épouse adorée qui l'avait déjà si profondément entamé. » Le prêteur applaudit. Voilà qui est bon. » Les échéances arrivent, impossible de payer ; et, avec la certitude de cette impossibilité, une plus horrible certitude, c'est que la bouchère a acquitté de sa personne la complaisance avec laquelle le préteur renouvelle ses libéralités usuraires.

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» Jusque-là, on avait été prudent, discret, soumis. Maintenant, on parle haut, on raille, on insulte : en effet, le mari est entre la ruine imminente et la froide acceptation de son deshonneur; il préférera la ruine, mais il a des enfants qui mourront de faim, et une fille que le déshonneur de sa mère déshonorera. D'ailleurs, s'il ose élever une plainte, la réponse bA toute prête : c'est un débiteur qui calomnie son créancier. Quel rôle prendre? celui qui, du moins, sauve à la fois la fortune et les apparences. Il se fait l'ami de son marchand de bœufs ; il le convie et joue la confiance, le bonheur, la gaieté. Et ses voisins disent :

« Il ne sait rien, donc il n'y a rien pour lui. C'est du bonheur» Oh! non, voisin, c'est d'abord un tourment muet, puis, lorsque l'outrecuidance des coupables passe toutes les bornes, il éclate dans le mystère de son ménage, il tempête, il crie. Mais la femme, implacable et sûre de son pouvoir, lui répond froidement :

« — Mais, mon Dieu! mets-le à la porte, je ne demande pas mieux. »

» Chasser l'homme qui tient son existence et son honneur dans ses mains, non pas seulement son existence, mais celle de ses enfants; il ne le peut pas, et il reprend sa chai ne honteuse, la rage au cœ ur . Mais qui sait cela? Personne du dehors, car le boucher a sa vanité, il aime mieux passer pour un sot que pour un lâche. Personne ne se doutede ce qu'il souffre, excepté les siens; et, parmi les siens, Juana.

» Que pouvait-elle rapporter de cette leçon? ce qui devait nécessairement germer dans un esprit si mal préparé, cette idée qu'avec de l'argent on a tout, même le droit de manquer à tous les devoirs. Aussi, dès qu'elle a é^^ libre, à quoi a-t-elle aspiré? à être riche. Elle avait troj!. vécu de calcul pour ne pas bien calculer? elle ne s'est pas pressée, elle a a^'endu une bonne occasion, et elle n'a écouté de propositions que celles qu'accompagnait une grande fortune assurée par un mariage.

» At-elle été assez imprudente pour se fier à des promesses, et, maintenant, n'a-t-clle plus rien à donner à celui qui ne veut plus rien rendre? ou bien n'a-t-elle pas eu assez d'habileté ou assez de charmes pour pousser, par ses riofueurs, celui qui l'aime jusqu'au mariage? C'est ce que j'iuMiore; mais la vérité, c'est qu'il se marie dans huit jours... »

Le voisin n'avait pas achevé, qu'un vieux monsieur, vénérable d'habit, do perruque et de rul;an rouîre entre et demande Juana. Quelle surprise ! c'estl'un des plus riches financiers de la France administrative, un receveur srénéral qui vaut mieux qu'un banquier, et demande mademoiselle Juana... On la lui montre dormant, après lui avoir dit ce qui s'est passé.

Le financier prie qu'on l'éveille et qu'on les laisse seuls. Le voisin se retire, et Marc-Antoine, pensant qu'il est chez lui, désire rester; il a peur que la belle Juan'' np s'envole pendant son absence. Seulement il promec d'écouter le moins qu'il pourra, avec l'intention farouche de tout entendre. Le vieillard s'approche du lit, et voici au juste ce que recueille Riponneau :

« — Vous avez écrit à ma fille une lettre pour lui dire que M. do Bchnont, son futur, la trompait; qu'il vous aimait, qu'il vous avait promis de vous épouser... »

La voix s'éteignit dans un murmure où les paroles échappèrent à Riponneau. Un moment après la voix reprit :

« — Vous avez failli tuer ma fille : elle est au lit, mourante, désolée, et ne veut plus entendre parler de ce m aria lié.

» — C'est ma vengeance, monsieur, dit Juana.

» — Mais celte venpcance frappe des gens qui ne vous ont fait aucun mal, n'est ce pas? Je veux ce mariage, j'en ai besoin, mais ma fille n'y consentira qu'autant que la

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même main qui lui a écrit cette lettre infâme lui en écrira une nouvelle, en lui déclarant que c'est une invention par laquelle on a voulu nuire à M. de Belmont...

« — Jamais? « s'écrie Juana d'une voix résolue.

Le vieillard marmotta.

« — Jamais! fit Juana d'une voix plus douce... »

Le vieillard marmotta encore : puis tout à coup, et comme inspiré par une idée soudaine, il regarde Marc- Antoine: et alors le marmottage d'aller, d'aller comme un flux intarissable.

Pendant ce temps Juana laisse échapper quelques non de moins en moins formels ; puis elle jette un coup d'œil gracieux sur Piiponneau, baisse la tète et finit par se taire. La comédie était faite ; voici comment elle fut jouée.

Le monsieur s'éloigna en disant à Riponneau :

« — Merci, monsieur, des soins que vous avez donnés à cette charmante enfant. Toute notre famille, qui prend intérêt à elle, vous saura gré de votre bonne action, et nous serions heureux de pouvoir vous récompenser en venant au secours des chagrins de Juana. »

Sur cette parole, le vénérable vieillard les laissa ensemble.

Maintenant récapitulons. La pièce avait commencé un lundi ; passons au :

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