‹ Le lion amoureuxChapitre 10 sur 17 · LE BAS-RLEU LIBÉRÉ · texte numérisé non relu

LE BAS-RLEU LIBÉRÉ

Le mariage est une cluiine pour toutes les femmes, c'est un bagne pour certains Bas-Bleus ; aussi n'y enlrcnt-ilsjamaisqu'armcs d'un bec déplume, qu'ils cachent je ne sais où, comme font les voleurs de ressorts de montre, et avec lesquels ils finissent par scier leurs fers; c'est alors qu'on peut l'appeler véritablement le Bas-Bleu libéré. Celui-ci a les mœurs les plus diverses et les plus excentriques; Userait presque impossible de le définir. Tantôt il se montre sous l'image de la femme libre : alors il veut être député, électeur, avocat; il fume, il se promène les mains derrière le dos, il serre la main à ses collègues les hommes et les tutoie fraternellement. Ce Bas-Bleu est très-commun : il fait des articles de journaux pour des journaux qui ont existé et qui existeront. On pourrait a[)po!cr ce Bas-Bleu la femelle du communisU. Dans un ordre plus élevé, nous avons le Bas-Bleu socialiste, fouriérisle; c'est l'arisiocratie du Bas-Bleu philosophe. C'est là qu'on rencontre les collerettes plates, les manchettes de batiste urnes, les robes d'étolTe de laine gris-perle, les chapeaux de paille cousue correctement bordés de velours. Les physiologistes peu

accoutumés à cette variété l'ont souvent confondue avec *es gouvernantes anglaises. Cette espèce, très-particulière' boit de l'eau, mange du pain de gruau, et ne tutoie passes enfants. Il a des rapports très-fréquents avec les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, mais ces "apports sont toujours très-cérémonieux ; aucune passion 16 peut et ne doit chiffonner leurs collerettes; leur par 1er est pesé, correct, sec, retenu ; leurs gestes rares, poiir tus, étriqués; ils se tiennent très-droits sur leur chaise, la poitrine effacée et les pieds prudemment serrés l'un contre l'autre; ils ont l'apiiarence de l'une de ces statues assises d'Egypte, à laquelle on aurait mis une robe qui manque d'ampleur; ils se lèvent mécaniquement et aiment mécaniquemeut : tout est réglé, compassé, précisé. Du reste, j'avoue mon impuissance A comprendre le régime auquel ces Bas-Bleus se soumettent psrsonnellement ou entre eux; mais ils sont tous très-maigres, tandis que tous les hommes qui les approchent engraissent prodigieusement et prennent du ventre comme s'ils étaient enceintes. Ces Bas- Bleus feraient-ils donc métier d'hommes?

Je crois avoir dit quelque part que je n'appelais point Bas-Bleu la femme qui demande à sa plume son existence de chaque jour. Je n'appelle pas non plus Bas-Bleu celle qui écrit connue l'oiseau chante, parce qu'elle a le cœur e( l'esprit pleins de vifs sentiments et de hautes idées, comme l'oiseau a le gosier plein de chansons. Cette femme est une femme d'es, rit, une femme de talent, ui e femme de génie; mais celte femme n'est pas un Bas-Bleu.

Cette réserve étant faite, je retourne au Bas-Bleu véritable. En voici un que je vous recommande particulièrement : un corps maigre, qui flotte entre quarante-cinq et cinquante-cinq ans; des mains diaphanes, des pieds bossues, des cheveux noirs artislement négligés, des yeux caves rongés de larmes, la tête penchée, le sourire doulou-

LE BAS-BLEU 21t

n'ux, la voix Omuc;ur.e croixùluJeannelte pendant [aruu ruban noir d'un cou décharné sur une poitrine déchaniéec QuL'lque û^'e que vous ayez, quelque [iositioii sociale que vous occui liez, n'abordez ce Pas-Bleu sous aucun prétexte l'araignée à longues pattes, qui tend sa toile au coin d'ut mur, guette le moucheron avec moins de [)atience el d'anxiété que cet horrible Bas-Bleu. Si vous vous meltici seulement à portée de son regard, il commence sur vous Sa vilaiue fascination; il vous suit, il vous persécute, et fait si bien qu'il a[)pelie votre atteulion, ne fût-ce que par cela seul qu'il vous importune. Malheur à vous si, dans ce regard fixe et vague en même temps, vous ne devinez pas immédiatement le danger auquel vous êtes exposé, et si, lorsque celte femme passe prés de vous et qu'elle laisse par hasard tomber son éventail ou son mouchoir, vous avez l'imprudence de le ramasser! Du bout de son regard vous allez passer au bout de sa patte, et, maintenant qu'elle vous tient, Dieu seul peut savoii* en quel état vous en sortirez.

Hélas, que j'en ai vu y passer de pauvres jeunes gens! Au remerciement ému que le Bas-Bleu leur adresse, ils répondent par un mot quelconque ou ils ne répondent pas. L'imprudent esc assurément quelque chose : ou il est avocat, ou clerc d'huissier, ou peintre, ou poëte, ou commerçant ou rien du tout; le Bas-Bleu ne s'en inquiète pas; le Bas-Bleu appuie un long regard sur le front du jeuue homme, il appuie cette main que vous savez sur son propre cœur, et murmure d'une voix quasi éteinte : — G'esl étrange!

Le jeune homme relève la tète, et voit alors ce regard profond, ce sourire douloureux, ce spasme contracté qui frissoinie dans tout le corps du Bas-Bleu. J'admets qu'il soit assez adroit pour ne rien dire, le Bas-Bleu recommence alors d'une voix déchirée sa fatale iuterjeclioa avec la vaïiaûle suivante:

— DUT OUI, mon ûieu, c'est étrange!

Cette fois, il est difficile que le jeune homme ne réponde pas par une question. Je lui donne toutes les chances d'échapper à sa destinée : précaution inutile, hasard qui ne le protégera pas; le Bas-Bleu le tient, il \e retient? le malheureux lui appartient.

— Oh! un mot, je vous prie; qui êtes- vous? d'où venezvous? s'écrie le Bas-Bleu en entraînant le jeune homme, la voix vibrante, le corps vibrant^ le regard légèrement éperdu. Le jeune homme y va. Où va-t-il? dans un coin du salon, où, après avoir répondu qu'il est de Montivilliers, et que son père et sa mère font en gros le commerce du beurre et des œufs, il écoule là la lamentable explication du trouble soudain et profond qu'il a jeté dans le cœur d'une pauvre femme.

C'est un tout jeune frère qu'elle a perdu, enfant que le génie a dévoré de bonne heure, et qu'elle a cru voir descendre du ciel (qui est assurément sa demeure) sous la figure du jeune imprudent; si ce n'est pas un frère, c'est un fils qui aurait son âge; si ce n'est pas un fils, c'est un cousin; si ce n'est pas un cousin, c'est tout ce que vous voudrez; mais assurément c'est toujours quelque chose de beau, de céleste, d'aimable, de noble, d'aimant, de distingué, de supérieur, à quoi le jeune homme ressemble d'une manière admirable. Qui diable y résisterait ? tous les hommes sont Basiles en ce point; on ne peut que répondre les plus aimables choses, les remerciements les plus modestes, à ce flot d'éloges qui vous inonde de si supérieures qualités. A ce moment, vous êtes lié ; il ne vous reste plus qu'à être grugé. En un tour de main, le Bas-Bleu a su quel était votre nom, quelles étaient vos habitudes et vos mœurs, vos heures de travail et vos heures de loisir, si vous aviez la prétention d'être peintre ou poëte, magistrat ou épicier en gros. Quel que soit votre choix, rien ne le gènci de même

que le Bas-Bleu a perdu un frère ou un cousin beau comme vous, il a gardé un frère ou un cousin chantre, magistrat ou épicier comme vous. Celui-ci vous ouvrira la carrière; celui-là vous rendra l'avenir facile : « et moi, monsieur, je serai heureuse en vous voyant heureux ; vous serez pour moi l'image de ce qu'aurait dû ôlre celui que j'ai perdu ; mes yeux, fatigués à le chercher vaii:em3nt au ciel, croiront le retrouver sur la terre. » Et fà-dossus vous êtes engatïé dans un rendez-vous à heure et à jour fixes, qu'on vous laisse choisir, pour que vous ne puissiez arguer d'aucune impossibilité. Le jour venu, vous vous rendez, le cœur content, dans une rue à peu près déserte; vous pénétrez dans une maison mystérieuse; vous montez jusqu'à un quatrième étage dont la hauteur commence à vous alarmer, mais vous entrez dans un appartement dont l'arrangement vous rassure : portes rembourrées, tapis sourds, fenêtres doublées; chambrière discrète. Cl qui vous prie d'attendre dans un petit salon.

— Madame sort du bain, madame a passé «he nuit agitée de fièvre; madame souffre tant! madame pleure tant! mais madame attendait monsieur, et n'a pas voulu le déranger inutilement. Un moment après, elle parait toute vêtue de mousseline blanche; elle tient à la main une lettre et un livre; elle les jette négligemment sur un bureau, et vient tomber, toux affaissée par la douleur, sur un canapé où elle vous fait asseoir auprès d'elle; car, tout en marchant, elle a pris votre main pour s'appuyer, et, cette main, elle la serre en vous disant : — Merci d'être venu, et mettez-

TOUS là.

Sacredieui fichtre I ces Bas-Bleus-là ont raison! Je ne peux pas vous dire comment ils s'y prennent, je ne peux pas vous figurer comment ils arrivent, dans l'ombre mystérieuse où ils s'enveloppent, à donner à leur maigreur l'appareiiRe d'une taille svelte, à leur regard creux l'exprès-

sion d'une douce langueur. Il y dans ces créatures desséchées des mystères d'impressions qui échappent à l'ana^ yse; il règne dans l'atmosphère où elles vivent une vapeur aphrodisiaque qui vous monte au cerveau, qui vous reD(? ivre, furieux, et qui leur donne le droit de dire :

— Tu le veux? soit, dussé-je en devenir folle!

Alors l'immense araignée enveloppe l'imprudent de ses pattes; liens de fers, étreintes corrodantes où elle ne laisse échapper la victime que lorsqu'elle tomhe haletante et épuisée à ses pieds. Ne médisons de rien, mon Dieu! une fois cela passé, on ne sait si on en voudrait à ce féroce Bas-Bleu, car enfin tout homme a rêvé une fois dans sa A"ie, les co'ivulsionnaires de Loudun ou autres; et beaucoup d'hommes qui ne tenteraient pas de i^areilles expériences se souviennent avec curiosité qu'ils les ont faites. Mais tout n'est pas fini; et si vous saviez comment cela se recommence! Quand le malheLU"eux retrouve un peu de respiration, il entend gémir et pleurer à côté de lui; les sanglots, les soupirs, les suilbcalious ébranlent ce corps inépuisable ; ce n'est plus

... Vénus tout eElière à sa proie attachée,

c'est une vierge perdue, désolée ; c'est un ange souillé, une âme blanche flétrie. Oh! tout votre avenir n'est pas assez pour réparer le crime que vous venez de commettre; vous êtes l'homme fatal, l'homme prédestiné qui serez sor désesjioir...

— Si tu ne veux pas être mon orgueil et ma joie !

Vous vous dépêtrez tant bien que mal de toutes ces entraves osseuses, et vous vous sauvez pour n'y plus revenir. C'est alors que le Bas-Bleu se révèle (la i rudente amoureuse ne l'avait pas mis en sortant du baiu); alors comme;:ce l'épreuve des lettres: c'est une par heure; il y eu aaualre

LE BAS-BLEO '215

pages pour chaque émotion ; en quel style. Mon Dieu ! quelles phrases! on dirait que cette femme écrit en trempant sa plume dans un nuage avec de l'encre rose et délyée dans do l'Otlier.

Vous auriez abusé d'une de ces blanches fées du ciel TOdin, d'une de ces vaporeuses péris du ciel de Wischjou, vous ne seriez pas enveloppé de plus de ravissement, <le plus d'harmonie.

Mais malheur à vous, une fois encore, si vous ne répondez j as convenablement; alors les horribles torsions de l'amour se renouvellent dans la colère; les me:!aces, la haine, la malédiction, deviennent aussi haletantes et aussi furieuses que les caresses de la veille. Puis aux lettres succèdent les visites, puis aux visites les attentes à votre porte dans un horrible fiacre, puis aux attentes à votre portes la i oursuile dans tous les cafés ou restaurants où vous avez la [rétention de dîner; puis aux poursuites, la violation do domicile en votre absence; lorsque eufin, soit en quittait Paris, soit en vous pendant de désespoir, 'ous avez échappé à cette hyène, elle recommence son rôle l'arai^iiée, et, a; rôs une foule de déscsiioirs et de désastres :omme celui-là, elle confie au public les tortures de sa vie -2t de son âme dans un Yolume de poésies, avec uiie couverture dtî jiai icr rose, et qui a pour titre le nom de quelques fieurs mystiqu<îs «tcour éiù^sraphe ces mots : 'ai souffert.

tE BAS-BLEU ASSOCIA

Cette variété du Bas-Bleu est assez rare, comme toutes les choses curieuses; du reste il présente, par son association même, un des plus grands mystères de l'esprit humain. Jamais on n'a vu deux hommes de lettres vivre de boa accord dans la même maison, jamais deux peintres : la rivalité est le plus puissant dissolvant de toutes les affections; d'un autre côté, le mariage est un dissolvant encore plus puissant : comment se fait-il donc que ces deux dissolvants combinés ensemble produisent des unions trèscalm set qui paraissent fort heureuses? M.Orfila n'est pas sans avoir découvert que deux grands poisons mêlés ensemble se neutralisent, et qu'il en résulte quelquefois un lûélange inoffensif, sinon bienfaisant. Il explique comment /es funestes propriétés de l'un absorbent les funestes propriétés de l'autre ; il analyse ces Driticipes qui se détruisent mutuellement.

H doit en être problablementde même dans cette union du Bas-Bleu et de l'homme de lettres. Le mariage tue les aigreurs de la rivalité littéraire, et la rivalité littéraire tu'. les aigreurs du mariage ; ce qu'on ne concéderait pas comme homme, comme mari, on ne s'en aperçoit pas comme homme d esprit ; ce qu'onne sunporteraitjias comme épouse, on l'accei te comme femme supérieure; le succès qu'on contesterait comme rival, on en profite comme mari; la gloire et le protit littéraires dont on se moquerait comme Baf?- Bleu, on les apprécie comme femme déménage; et

LE 0AS-BLBU 247

il en résulte, comme je le disais \A\is haut, qu'uneassociation calme naît de tous ces germes de discorde. Mais s'il est vrai que ces deux joisoiss môles ensemble i erdentde leur violence \ our les relations intérieures des associés, ils arrivent à la combinaison la plus malfaisante contre tout co qui leur est étranger. Si le Bas-Bleu et sou énoux sont faux, im|.crtii eiits, ils deviennent cent fois plus faux et plus imi ertit ei-ts : comme dix multipliés par dix donnent cent, ilsélèvc'it tous leurs ridicules, tous leurs vice^, toutes leurs petites l'assious à la puissance carrée de leur nombre primitif.

A cela ils ajoutent de se faire le manteau l'un de l'autre; ils inventent ù ce sujet, et en qualité de gens d'esprit, Icj plus jolis petits romans pour se présenter mutuellemeui sous le jour le plus favorable : le mari a des petits contes^ cliarmarits pour expliquer les amants de sa femme ; la femme a les combinaisons les plus exquises pour donner uusens moral et élégant aux turpitudes de soi époux.

Comme rien ne fait si bien comprendre les principe? que des exemples habilement mis sous les yeux du lecteur, je vais lui en soumettre deux qui lui donneront un\ idée flus exacte de ce petit manège.

\]n de ces Bas Bleus dont je parle et un de ces maris dont je parle, vivaie;it dai s une parfaite union, au gra; d étonnement du public. Cet étonr.ement venait de ce que', ceiluifi monsieur venait à toute heure chez le Bas-Bleu, très-malin et très-tard, particuliôreract quand le mari n'y était 1 as; et si par hasard le mari s'y trouvait ou rentraii pendait que le monsieur était là, on avait toujours un prétexte pour qu'il allât s'enfermer tout seul dans so i cabinet. Quelques amis du mari (des geiis qui font les chose" que nous allo::s dire s'apf client des amis ! qu'y faire? nous • viv^éiedans un siècle d'usurpations); donc ces amis trou-

218 LE BAS-BLEt

vèrent convenable d'^avertir le mari de ce qui se passait chez lui ; et comme il répondit qu'il le savait parfaitement, ils lui expliquèrent alors quelle conclusion le public en pouvait tirer.

A ces mots, le mari prit un air élégiaque qui ne lui était pas habituel, et, le mêlant a ^22 ton de dignité tragique qui lui allait beaucoup mieux, il répondit

•— Je suis trop haut placé pour que de pareils propos puissent m'atteindre, et je porte en moi des sentiments trop purs et trop généreux pour qu'aucune calomnie puisse me faire dévier de la sainte conduite que je me suis imposée.

Les amis du mari ouvrirent de grands yeux, ce à quoi t sourit avec une douce supériorité; puis il reprit d'une roix confidentielle et attendrie :

-- Vous ne me comprenez pas, n'est-ce pas ?

Les amis balancèrent la tête silencieusement en signe de négation. Le mari reprit avec un haut-le-corps tant soit peu théâtral et une voix où il y avait de l'apostrophe académique :

— Vous ne me comprenez pas, et vous accusez un homme comme moi d'une iûche complaisance, et un ange comme elle d'une odieuse immoralité ! Ah ! vous mériteriez que je vous laissasse dans votre aveuglement; mais vous êtes mes amis, et je ne veux pas que ^ous fassiez contre d'autres ce que vous avez fait contre moi; je ne veux pas que vous portiez des jugements téméraires e malveillants contre des cœurs qui n'auraient pas le même stoïcisme; je veux vous prémunir contre la légèreté de vos suppositions, et je veux bien vous expliquer à vous seuls celte intimité, contre laquelle vous avez conçu une alarme si indigne.

Les amis se recueil lireiil en silence, et le mari commença ainsi son récil :

— ]\Ia femme, cette femme que vous venez d'accuser, cette femme a une mère. Cette môre, que vous ne connaissez pas, elle a été belle et malheureuse; et parce qu'elle a été belle, elle a été aimée ; et, parce qu'elle a été malheureuse, elle a aimé; cette mère qui a été belle et malheureuse, elle a été jeune et mariée, et, parce qu'elle a été jeune, elle a été tyrannisée ; parce qu'elle a été mariée, elle a été la femme de celui qu'elle n'aimait pas. Commencez-vous à deviner ce terrible secret ? Mariée ù celui qu'elle n'aimait pas, elle l'a trompé pour celui qu'elle aimait... pauvre femme ! ! !

A ce moment, le mari essuie quelques larmes, étouffe quelques sanglots qui sont au milieu de son rôcit comme ces lignes muettes de points qui disent si éloquemment au lecteur ce qu'il doit compi'endre sans qu'on le lui raconte. Puis, après cette suspension peut-être un peu romantique, le mari reprit :

— Dans ce temps-là nos troubles politiques, nos guerres furieuses rompirent violemment les liens les plus sacrés ; il fut obligé de partir, et lorsqu'il revint, près de vingt ans après, le cœur dévasté, isolé dans sa vie, n'ayant gardé au cœur qu'une espérance, il ne retrouva qu'une tombe et une blanche jeune fille qui lui remit un billet tracé d'une main mourante, et où il y avait écrit avec des larmes : « Celle-là est ton enfant. »

A ce moment le mari éclate en larmes et en sanglots, ses amis pleurent aussi et lui serrent silencieusement la main : le repentir, l'attendrissement, le respect éclatent sur leurs visages; alors le mari se lève comme le dieu vainqueur du serpent Python, il s'écrie d'une voix tonnaule ;

— Oui, celle-là est l'enfant de ce père ! oui, celui-là est le père de cette enfant ! et c'est elle, c'est lui, c'est moi que vous avez accusés... ah!... ah!!... AH!!! A ces trois oA, les amis, exaspérés de repentir et d'admiration se lèvent en sursaut, embrassent le man, le tordent dans leurs étreintes, l'enlèvent darjs leurs bras, et, marchant d genoux, le portent en triomphe jusque dans la chambre de sa femme, où ils trouvèrent le père et l'enfant qui se comportaient bien. Mais il y a des gens bien méchants: ii y a surtout des hommes de lettres qui épluchent liy..v> à ligne les meilleures histoires, et il y en a qui prétendent avoir découvert que l'extrait de naissance du père était de 1780, et celui de la fille de 1790. Du reste, cette histoire a du malheur; on a essayé plusieurs fois de la mettre en drame et c-n roman, mais elle n'a jamais obtenu le moindre succès.

Je vous ai promis deux exemples; voici la second comme disent les Bas-Bleus qui tirent le cordon.

Comme la femme a un père, c'est-à-dire une sainte et tendre affection, le mari en veut avoir une pour son compte; et pour cela il cherche une fille... publique. Les amis de la femme, car chacun a les siens, l'avertissent de ce méfait et lui insinuent qu'une femme de sa hauteur et de son esprit ne devrait permettre à son mari que des fantaisies d'un meilleur monde et d'un meilleur goût.

— Que voulez-vous l dit-elle, c'est une ambition que je conçois et que je ne puis qu'approuver : des hommes qui ne le comprennent pas ont reproché à mon mari la légèreté toute littéraire de son esprit, et lui ont dit mille fois que dans une époque grave comme la nôtre ce n'était que par des travaux graves qu'on obtenait enfin la place qu'on mérite. Ces paroles ont fait naître dans l'esprit de moft mari une neûsée vaste et profonde, morale et philo-

Page 1