‹ Le lion amoureuxChapitre 9 sur 17 · UN MINISTRE RESPONSABLE · texte numérisé non relu

UN MINISTRE RESPONSABLE

La scène est extraite du cinquième acte, et le théâtre représente le cabinet du ministre.

L'huissier annonce :

— Madame Daricourt!

Le ministre se lève, salue respectueusement, offre un siège à madame Daricourt, qui le prend gravement en baissant les yeux ; le ministre a le temps de voir qu'elle est blanche et rose; et comme elle se mord alternativement la lèvre supérieure et la lèvre inférieure pour comprimer leur tremblement, il voit aussi qu'elle a la dent bonne, luisante et perlée. Cependant le ministre garde le silence -, il attend : elle commence.

MADAME DARICOURT.— Mou mari avait sollicité de vous une audience; mais se trouvant empêché de venir

par une fort grave indisposition: il m'a priée de venir à sa place. Veuillez m'excuser.

LE MINISTRE. — Comment, M. Daricourt est malade! il ro't: "semblé le voir hier à l'Opéra.

— C'est là qu'il a appris, monsieur le ministre, que M. D..., le conseiller d'État, était très-dangcrcuscmcnt malade, et cela lui a porté un tel coup, qu'il a failli succomber dans la nuit.

— Mais le danger est passé, je l'espère; nous ne perdrons pas à lu fois un de nos plus anciens conseillers et notre plus jeune maître des requêtes.

— INos médecins m'ont rassurée; mais M. Daricourt n'en est pas moins fort malheureux de cette maladie; il en a souffert comme ami, et il aura probablement à en souffrir comme magistrat.

— Veuillez m'expliquer cela.

— L'audience que mon mari avait sollicitée de vous, monsieur le ministre, avait pour but de vous rappeler l'assiduité, et j'ose dire la supériorité de ses travaux; il a droit d'attendre, et j'osais espérer pour lui un avancement prochain; mais aujourd'hui venir la solliciter, ce serait avoir l'air de spéculer sur la mort prochaine et certaine d'un ami, et cette pensée est aussi éloignée de son cœur que du mien,

LE MINISTRE. — Je couçois cc scrupule, madame; il honore M. Daricourt et vous honore également, et nous verrons plus tard...

Premier jeu de scène. Madame Daricourt interrompt tout à coup le ministre par un regard ardent accompagné d'uoe ondoyante émotion de sein.

MADAME DARICOURT. — Vous me jugcz trop favorablement, monsieur le ministre; mon mari peut renoncer à ses espérances, mais moi je ne peux les abandonner. Je suis ici ù son insu. Je n'ai pas l'honneur du vous con-

naître, monsieur le ministre; mais je sais que vous avez

une intelligence profonde des sentiments secrets qui agitent le coeur d'une femme. Je suis ambitieuse, monsieur le ministre, et il n'est rien que je ne fasse pour obtenir iclle place, qui sera vacante dans quelques jours.

Deuxième jeu de scène. Regard provoquant et interrogateur, pied furtivement avancé, langueur générale.

LE MINISTRE.— J'ai l'honneur de vous connaître aussi, madame, et je sais que vous avez l'habitude de réussir ; mais celte fois l'impossibilité est trop grande.

M AD. A. ME D A RI COURT.— Si je VOUS cn pi'iais bien?

LE MINISTRE. — Je ne le pourrais pas.

MADAME DARICOURT. — VoUS pOUVCZ CC que VOUS

voulez.

LE MINISTRE. — Je voudpais pouvoir faire quelque chose qui vous plaise.

MADAME DARICOURT, Qvec uu sow'ire étrange. — Moi aussi.

Le ministre la regarde d'un air stupéfait ; elle lui rit au nez d'une manière ravissante, elle prend un air d'enfant boudeur.

-- Tenez, monseigneur, je veux que mon mari soit conseiller d'État, j'en ai envie; s'il ne l'est pas, j'en mourrai.

LE MINISTRE, moitié riant, moitié fâché.. — Sans doute, madame, vous êtes fort jolie, fort aimable, fort gracieuse; mais que dirait-on si je vous accordais celte faveur?

— Ou dirait ce qui n'est pas vrai, c'est que vous avez été assez peu aimable pour me la faire payer.

— Et vous ne craignez pas de pareils propos?

— Ah, mon Dieu! que ce soit ou non, on le dira lou- . jours.

— Mais votre mari?

— Il y est habitué et il a trop d'esprit pour s'occuper de ces sottises.

Jeu de scène avec profondes aspirations et menées adorables.

— Je vous en prie, monsieur le ministre, c'est un caprice, une folie ; mais je vous l'ai dit, si je n'ai pas cette place, j'en mourrai.

— Vous ne l'aurez pas et vous n'en mourrez pas.

Le Bas-Bleu est désarçonné; il regarde autour de lui avec un regard de femme dédaignée, c'est-à-dire avec tout ce que la haine peut enfanter de plus farouche ; puis elle reporte ce regard sur le ministre sans en adoucir l'expression.

MADAME DARicouRT.— Adieu, monsicurlc ministre; l'un de mes amis intimes est fort lié avec madame de B***, je la ferai prier d'intercéder pour moi.

LE MINISTRE, SB Icvaiit ttvec hautcur. — Madame!

MADAME DARICOURT.— Elle commcnce à vieillir, je le sais; mais le cœur ne vieillit pas.

LE MINISTRE, furicux. — Madame!!

MADAME DARICOURT. — Du .reste, ce sentiment se conçoit; on prétend qu'elle vous a élevé.

LE MINISTRE, ea;a5pcré. — Madame!!

MADAME DARICOURT.— AdiCU. {ElltSOrt.)

Cinq minutes après, l'huissier remet un billet en papier de bureau au ministre; voici une copie conforme :

« Dans une heure je serai chez vous. J'ai à vous mon- » trer quelques lettres qui vous intéressent particulicre- » ment. » Le ministre fait la grimace : quel ministre n'a des lettres qui l'intéressent? — Cette femme ne m'eût pas parlé comme cela si elle n'avait rien su; quelles sont ces lettres? Il réfléchit.

l'huissier. — Faudra-t-il laisser entrer?

LE MINISTRE, vivement. — Oui... oui...

LE BAS-BLÈU 207

Une heure so passe ; madame Daricourt revient. Elle est pincOe, hautaine, sévère, les yeux légùrcmenl rouges; elle tient à la main un paquet sous cachet rouge; elle s'assied, et commence d'une voix ferme :

— Monsieur le ministre, avant d'ahorder le sujet de cette visite, il faut que je m'explique sur un mot qui, je le crois, a été la première cause de la contestation de ce matin. Lorsque vous m'avez dit que vous désiriez faire quelque chose qui pût me plaire, je vous ai répondu : moi aussi.

Le Bas-Bleu rougit.

— Vous vous êtes mépris au sens de ce mot : il avait, trait à ces lettres que je tiens, et qui, remises dans vos mains, vous auraient sauvé peut-être bien des ennuis.

Le Bas-Bleu rougit excessivement.

— Vous avez prêté à cette parole une intention que je ne mérite pas, que je n'accepte pas. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.

— Mais ces lettres, madame?

— Vous comprenez qu'après la scène de ce matin, elles sontdevenucs une garantie. Le sort de M. Daricourt dépend de vous... Il est probable qu'il n'avancera pas... mais il n'est pas juste qu'il puisse être destitué.

LE MINISTRE. — Ah! madame; me supposer une intention que je n'ai pas, que je n'ai pu avoir! Quant à ces lettres...

— Je les garde...

— Si je vous priais bien!...

— Je vous dirais que c'est impossible...

— Vous êtes réellement aussi méchante que jolie, madame.

Il avance la main pour prendre les lettres; le Bas-BlCw se relève, et met le petit paquet dans son sein.

LE UINISTB.B , gracieusement. — Vous êtes donc sans pitié ?

— Comme vous...

Il lui prend la main, qu'elle lui laisse.

— Soyez charitable ; c'est le droit de la beauté

— Que voulez- vous de moi ?

— Ces lettres.

Il regarde l'asile... l'asile est attrayant... Le Bas Bleu sg meta sourire... et lui dit tout à coup :

— Si je vous disais, comme Léonidas : Venez Ll prendre?

— J'irais...

Il y va : le Bas-Bleu se défend mal.

La fv'mme est un engrenage : quand on y prend les manches de sa veste, on y passe tout entier. Le ministre met les mains dans l'engrenage : on n'abandonne pas une femme dont lapoitriaeest haletante, dont la tête se penche, dont le regard se noie, dont la tête s'abandonne, et qui finit par murmurer : — Je vous aimais ! LE MINISTRE. — Voyons ces lettres maintenant. MADAME DARicouRT. — Vous êtcs fou, ami; dc| lettrc-5? de qui ? il n'y en a pas.

LE MINISTRE. — Ainsi je suis...

MADAME DARICOURT. — Dupé... pas trop, u'cst-ce pas?

LE MINISTRE, cf^rèi uti sUcnce occupé. — Où noua reverrons-nous?

MADAME DARICOURT.— Je VOUS l'écrirai en réponse à l'envoi de l'ordonnance royale qui nomme M. Daricourt conseiller d'État.

LE MINISTRE, faisant de Pesprit. — Vous êtes capable d'en faire un ministre!

MADAME DARICOURT, de mtme. — Lo. chambreest trop bavarde!

LE MINISTRE, faisant beaucoup prus (""sprit. — Vous voulez dire ti-op iudiscrète.

MADAME DARicouRT, demême. —Oui, dans ses demandes.

LE MINISTRE, ruvl dc tant d'esprit. — Vous êtes un anse!...

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