‹ Le lion amoureuxChapitre 12 sur 17 · LE BAS-BLEU NON MARIÉ — BAS-BLEU VIERGE · texte numérisé non relu

LE BAS-BLEU NON MARIÉ — BAS-BLEU VIERGE

Dans le Bas-Bleu vierge, il y a deux espèces : le Bas- Bleu de famille et le Bas-Bleu public. Le Bas-Bleu de famille a quelque chose de l'enfant prodige à un âge plus avancé, c'est-à-dire qu'il a tous les vices monstrueux de ces petits êtres sur une plus large échelle. S'il a un père ou une mère, sa mère est sa femme de chambre et son père est son domestique ; s'il a des frères ou des sœurs, les sœurs portent sa défroque et les frères opient ses manuscrits. C'est une chose curieuse que d'assister à la présentation d'un étranger dans une maison où il y a un pareil Bas-Bleu : l'impertinence avec laqu elle il interrompt à tout propos monsieur son père, madame sa mère; le sourire prétentieux qui commence ses interruptions, et ^ui veut dire indubitablement : mon père est un âna et ma mère une sotte; ne faites pas attention à ces gens ïà, — mériteraient qu'on lui donnât des soufflets là où tn les donne aux petits enfants; mais ie père et la mèl^ pourraient seuls avoir décemment ce droit, et, comme je l'ai dit, ce sont eux qui reçoivent ce qu'ils devraient donner. Ce petit tyranneau-femelle a en outre tous les bénéfices dont on sèvre pour lui tous les membres de la famille : la meilleure chambre, le meilleur lit, les jolis petits meubles, les meilleurs morceaux; j'en connais un qui ne vivait que d'ailes de poulet, et qui même, dans les jours de maladie où il ne les mangeait pas, exigeait

qu'on les lui servit, seulement pour mellre la dent dessus et empêcher les autres de les manger. Celui-là se fuit mener au bal pendant que ses sœurs fout des reprises k, ses bas. Dans le monde, il se pose immobile et les yeiill levés au ciel dans l'endroit le plus apparent du salon ; ou bien, s'il lui arrive de le traverser, il s'arrOte tout à coup en portant sa main à son front, et rt^te abimé dans l'idée lumineuse qui vient de le surprendre. D'autres fois ce sont des rires d'enfant de douze ans, des joies folles, des courses vagabondes et inspirées à travers des groupes de danseurs; d'autres fois, ce sont des conversations debout et les mains derrière le dos avec des bommes retirés dans le coin dun salon; et, au bout de tout cela, ce sont des pièces de vers récitées solennellement, et assez souvenj lerniinces par un évanouissement, résultat des émotions du génie. Cela dure ainsi depuis seize jusqu'à vingt-buit ou trente ans, au bout desquels le Bas-Bleu vierge épouse un contrôleur des douanes ou un fabricant de clysoirs perfectionnés, dont elle fait ce que vous savez (je parle du mari et non pas des clysoirs).

L'Empire avait inventé la fille-môre ; nous avons te Bas-Bleu fille, mère, et qui n'est plus fille sans étrs mère. Celui que nous appellerons le Bas-Bleu émancipa) est, quoi qu'on en puisse dire, infiniment rare ; il y a dans tout Bas-Bleu une certaine prudence qui ne lui permet guère que les fautes qui ne lui nuisent pas. D'ordinaire, au début de sa vie, la vanité dévore ses autres passions, et, il faut le reconnaître, il y a beaucoup plus de jeunes filles niaises qui abandonnent leurs familles, qu'il n'y a de Bas-Bleus naissants qui perdent leur position. Ce n'est que beaucoup plus tard, lorsqu'ils ont acquis une vraie position de Bas-Bleu, qu'ils jettent leur bonnet par-dessus les moulins, attendu qu'il est inutile à

an front qui porte une couronne. Je ne le signale donc jci que comme une exception. Quand le Bas-Bleu devient fille-mère, son existence est toute tracée d'avance : c'est la permanente immolation de sa personne en faveur de la jeune créature que le ciel lui a infligée comme une espérance et un remords, comme une joie et un supplice. A-vec cette antithèse, il fait cent soixante élégies, quarantedeux volumes de romans, et mène, au milieu des larmes, ane vie fanée qu'elle arrose de temps en temps de vin de Champagne quand elle a un bon éditeur, et de petits verres de rogomme quand elle n'en trouve pas. De tous les Bas-Bleus, c'est celui qui fréquente le plus les ministères; il n'y a guère de régime parlementaire sous lequel il n'obtienne les petits secours qui se distribuent dans les bureaux de bienfaisance des deux hôtels de la rue de Grenelle. Tantôt c'est pour la mère, tantôt c'est pour l'enfant : ils vont ainsi, l'un nourrissant l'autre, jusqu'à ce que la petite créature, si c'est un garçon, devienne le secrétaire intime de quelque homme puissant, et, si c'est une fille, remporte un grand prix au Conservatoire et devienne pensonnaire du budget danjB quelque théâtre subventionné.

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