‹ Le lion amoureuxChapitre 17 sur 17 · DES CONTRIBUTIONS DIRECTES · texte numérisé non relu

DES CONTRIBUTIONS DIRECTES

eont de petits bonshommes secs, impertinents, calculateurs. A l'âge où l'on devrait leur donner le fouet, ils sont m mesure de discuter ce qu'ils valent par ce qu'ils rapportent. Ce sont ces enfants-là à qui leurs parents donnent à douze ans des bottes, une redingote, et qui ont une tournure d'hommes laits à la façon des nains. C'est là, je vous le jure, la pire dégradation de l'espèce, c'est celle qui tue l'âme et la pensée dans ce qu'elles ont de généreux, pour la vivifier dans ce qu'elle a de froid, de calculateur et d'égoïste.

Il est impossible de blâmer les parents de ces pauvres victimes, en voyant le modeste salaire qu'on attribue aux travaux si rudes et si permanents du contrôleur. Comment, avec deux mille cent ou deux mille quatre cents francs, vivre avec sa femme, deux enfants, et donner à ceux-ci une éducation libérale? C'est impossible. Et cependant la foule se presse à la porte des administrations! Et il esc à remarquer que, dans le pays où l'on se croit le droit de calomnier et de mépriser tout ce qui tient de prés ou de loin au gouvernement, tout le monde veut lui appartenir. Toutefois, il faut le dire aussi, de tous les administrateurs qui ont à lutter contre la désaffection de l'opinion publique, le contrôleur des contributions directes est celui qui la subit le moins, bien qu'il soit en contact avec îes intérêts les plus divers et les plus opposés. En effet, depuis le plus humble paysan dont il va évaluer la chaumière, jusqu'à l'aristocrate le plus opulent dont il expertise le château; depuis le savetier dont il visite l'échoppe, jusqu'au magnifique industriel dont il mesure l'usine, tous sont sous la juridiction du contrôleur des contributions directes. Et, nous devons le dire, sauf de bien rares exceptions, il y a dans cette classe d'administrateurs une générosité courageuse qui sait tempérer l'application rigoureuse de la loi fiscale

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Lorsqu'une loi absurde et odieuse condamna le misérable habitant d'une cliaumière à payer, pour le trou fermé d'un carreau par où il reçoit un jour pénible, u» droit égal à celui qu'un riche propriétaire doit pour la large et haute fenêtre qui éclaire son salon, bien souven, le contrôleur oublia de son chef la misérable lucarne dû. pauvre, au risque d'être destitué; car si l'administratioR centrale de Paris l'eût appris, elle qui fait les lois, elle eût pnni quiconque aurait eu l'humanité de ne pas la croire nfailli'ole.

Du reste, je ne sais rien de plus insupportable que la morgue des administrations de Paris vis-à-vis des employés de départements. Le plus minime commis se croit un droit acquis de supériorité sur l'administrateur provincial ô qui il adresse un ordre, ne fût-ce que parce qu'il copie la lettre où on le lui transmet. C'est pour cela qu'on voit rarement à Paris le contrôleur des contributions directes : on y rit trop de son habit bleu barbeau (habit des diman ches) et de son pantalon sans sous-pieds, pour qu'il ne préfère pas sa petite ville, où il a son rang d'homme comme il faut.

Comme le contrôleur est en général trop pauvre pour être électeur, personne ne le patronise, et le député de son arrondissement s'en enquiert moins que du dernier fermier qui a un vote a donner. Aussi ne le voyez-vous guère mêlé aux intrigues politiques. En dehors de ce mouvement qui fait si vite arrive" tant de sots, il ne court pas non plus la chance de ces destitutions éclatantes qu'attire à d'au très une opinion gardée trop longtemps pour être bonne à toutes les dissolutions de Chambre. Le contrôleur pourrait avoir cependant, s'il le voulait, une grande influence électorale, mais ce serait pour lui une arme à deux tranchants, et dont en général il s'interdit l'usage.

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Cependant le contrôleur des contributions a eu ses jours de tribulations politiques. A l'époque où les fraudes élcctoi'ales furent en réputation, pràce aux dénonciations des journaux libéraux, les contrôleurs furent accusés de diminuer ou d'augmenter les cotes de l'impôt direct pour /léfairc ou faire des électeurs, selon l'opinion des contribuables. S'en trouva-t-il qui furent coupables de pareilles complaisances? Je l'ignore; mais, s'il en fut ainsi, on peut compter ceux-là comme de très -rares exceptions. A mon sens, l'administration des contributions directes est la plus morale, la plus sûre, la plus exacte des administralions, et le corps de ses contrôleurs est composé d'hommes parfois plus distingués que leur fonction, et valant toujours plus qu'ils ne gagnent. C'est à eux qu'on pourrait avec raison appliquer, en le modifiant, le mot de Figaro : «< Aux qualités qu'on exige d'un bon contrôleur des contributions directes, connaissez-vous beaucoup de ministres qui fussent capanles de l'être ? »

Quelquefois le contrôleur est appelé à participer, par son active collaboration, aux résultats les plus élevés de la finance. Ainsi, lorsqu'il s'agit, il y a quelques années, de rectifier entre les départements la répartition générale )lc l'impôt trop arbitrairement faite par la Convention nationale, il fallut connaître la richesse générale du pays, et par conséquent le revenu véritable de chaque département. Qui fut chargé de préparer les éléments de cet immense travail ? Ce fut le contrôleur des contributions directes. Il serait trop long et hors de propos de dire ici la multiplicité d'opérations auxquelles il doit être apte en pareil cas; mais on s'étonne encore de trouver toujours ces hommes prêts à tous les devoirs qu'on leur impose, e^ capables de les remplir.

Mais jamais aucun de ces hommes pratiques, qui ap-

prennent la science de l'impôt dans ses véritables bases, n'arrivera à être ministre. En effet, il sera six ans aspirant surnuméraire ou surnuméraire; il attrapera ainsi vingt-sept ou vingt-huit ans, il demeurera contrôleur de deuxième et de première classe, et contrôleur prirdpaJ jusqu'à quarante-cinq ans; avec deux mille cent, deux înille quatre cents, deux mille sept cents francs d'appointements; à quarante-cinq ans, il sera inspecteur avectroif mille ou trois mille cinq cents francs, et, à cinquantecinq ou soixante ans, on le fera directeur avec une aisance de sept à douze mille francs. Cherchez dans cette carrière comment il pourra acquérir la propriété qui doit lui donner la contribution nécessaire à devenir éligible. S'il y arrive, ce sera à l'âge où l'homme est fini. Et je vous parle là des plus habiles, des plus favorisés, de ceux qui font aujourd'hui un chemin rapide, car les neuf dixièmes meurent sans toucher la terre promise de la direction. Que le pays récompense donc en considération, en bienveillance, en respect, ces hommes laborieux, modestes, probes, qui se vouent à son service, et dont presque toute la vie est une longue privation. Saluez cette honorable pauvreté et n'ôtez pas votre chapeau au vice insolent, et alors vous verrez comment se reconstituent les mœurs d'un peuple; car, on a beau dire et beau faire, ce que veut le Français, ce n'est pas l'or, c'est l'applaudissement, et ceux qui l'ont perverti ne sont pas les fripons, mais ceux qui tendent la main aux fripons. Quant à moi, je me trouve heureux d'avoir pu manifester hautement à ces hommes honorables et modestes le sentiment d'cstims et de respect que j'ai gardé d'eux, pour les avoir vus d$ près et les avoir appréciés.

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