‹ Le lion amoureuxChapitre 3 sur 17 · SAMEDI · texte numérisé non relu

SAMEDI

— Mon bonheur, il ne sera jamais que dans une union légitime, et vous ne voudrez jamais m'épouse:.

DIMANCHE {après une nuit de réflexion).

— Quand vous voudrez, mon nom est à vous.

Ce dialogue est composé des derniers mots de huit jours de conversations chacune de quatre heures ; mais quand ce mot fatal et suprême fut dit, ce mot : Je vous épouserai, on apprit à Marc-Anloine qu'il aurait une riche dot et la protection du vénérable monsieur qu'il avait vu.

\Lo LES DRAMES INVISIBLES

— A mon tour d'être heureux ! s'écrie alors Marc- An toiue, à moi la fortune, la considération, le bonheur!

Et, tî'ois semaines après, il recevait sa nomination à la place de sous-chef, une dot de quarante mille francs et la main de Juana.

Une seule chose attrista ce beau jour : en sortant de la maison, le remise de Riponneau s'accrocha au corbillard blanc qai venait prendre le corps de mademoiselle de Crivelin; et le docteur Funin, qui était un des léiiioins de Juana, fut obligé de quitter le dîner de noces pour se rendre près de Doraen, qui s'était manqué en se tirant un coup de pistolet au cœur.

Au dire des convives, Adèle était morte de la poitrine, et Domen avait voulu se tuer parce qu'il n'avait pas été nommé de l'Institut. Une seule voix, s'éleva pour contredire ces explications, ce fut celle du voisin, que Riponneau avait invité à la noce, et qui se contenta de dire

— Non, c'est tout simplement le dénoûment forcé de deux de ces drames invisibles qui fourmillent sous l'épiderme social.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écriat-on de tous côtés. Qu'pst-ce que c'est qu'un drame invisible?

— Vous voulez le savoir? dit le voisin. Eh bien, regardez : il y en a un qui commence à cet instant même à côté de nous.

Personne ne comprit, pas même Riponneau.

Mais six mois après, quand sa femme accoucha, et qu'il voulut faire quelques observations, et que sa femme l'appela méchant gratte-papier, et lui prouva que, sans elle, ]1 serait - dans la crotte de sa mansarde ;

Huit jours après cette naissance, quand il obtint de l'avancement et qu'il vit choisir un parrain qu'il ne connaissait pas, qui était le fils du ministre qui le protégeait;

Trois mois aprùs cet avancement, quand, apr^s avoir quiUé, soucieux et triste, le trône bureaucratique de cuir vert où ses anciens collègues venaient le saluer humblement, il vit, au détour de l'allée des Veuves, au fond d'un fiacre mal voilé, sa belle Juana et le parrain, lils du ministre ;

Quelques heures après cette rencontre, lorsque, rentré chez lui, il voulut faire du bruit, et qu'on le menaça de se jeter par la fenêtre ;

Lonfiftemps après, lorsqu'il vit, à mesure que sa considération augmentait au dehors par l'ardeur qu'il mettait à remplir ses devoirs, diminuer sa considération dans son intérieur ;

Quelques années plus tard, lorsque sa femme, forte de la misère à '^quelle elle l'avait arraché et du fol amour qu'il avait gardé pour elle, tourna contre lui les mépris de ses domestiques, le rendit ridicule à ses enfants, sacrifia les légitimes au premier-né, foula tout respect aux pieds, alors Marc-Antoine Riponneau, arrivé à trente-six ans chef de division, maître des requêtes, décoré de la Légion d'honneur, honoré pour sa probité et sa capacité, cité comme un des heureux du siècle, car il couvrait de tous SCS efforts le scandale de sa maison, Riponneau, dis-jç, finit par comprendre ce que le voisin avait voulu dire en parlant, le jour de son mariage, du drame invisible qui commençait.

Aux gens qui souffrent viennent les idées les plus bizarres; il alla vers son ancienne maison, où il avait tant trépigné, tant frappé du poing le long des murs. Il monta au sixième qu'il avait habité, il s'arrêta devant la porte de celte chambre où il s'était trouvé si malheureux et semi» à pleurer son malheur d'autrefois; il ne regarda pas celle de Juana, et il arriva à la porte de son vieux Yoisiû: c'é'.iiil là qu'il allait.

Il frappa : une léte blonde et rose lui ouvrit :

— Que demandez -vous, monsieur ?

— Un vieux monsieur qui habitait ici il y a quelques années.

— Comment se nommait-il?

— Je ne sais pas, mais il était copiste, je crois. Une jeune femme parut, belle et triste.

— Ah ! je sais de qui vous voulez parler, monsieur, un vieillard chauve...

Elle le dépeignit à ne pouvoir le méconnaître. -— Savez-vous où je pourrais le trouver ?

— Attendez, monsieur, je vais vous le dire, car il change souvent d'adresse, mais il a soin d'envoyer ici toujours la dernière.

Pendant que la jeune et belle femme cherchait, une voix rauque sortit de l'alcôve.

— Qu'est-ce qu'il y a, Manon?

— Un monsieur qui vient chercher l'adresse du vieux locataire...

— C'est votre mari? dit Riponneau avec dégoût.

— Oui, monsieur ; il est un peu malade. Le gueux était ivre-mort.

— Voici cette adresse, monsieur.

— Mais, bonne dame, fit Riponneau, vous ne me semblez pas heureuse ?

Et il montra le mari de l'œil.

— Permettez-moi de vous remercier de votre complaisance.

Cela dit, il lui offrit deux louis.

— Merci, monsieur, lui dit la jeune femme, mon mari est un bon ouvrier, qui travaille beaucoup... quand il ne souffre pas... merci...

Riponneau jeta un coup d'œil dans la chambre : c'était la misère, et la hideuse misère partie de l'aisance ; un lit

était resté, il était d'acajou ; une table, elle était élégante, (les chaises, elles avaient appartenu à un salon.

Il laissa dix louis dans les mains de l'enfant, et s'en alla en disant :

— Encore un de ces drames invisibles sur lesquels le dévouement, la pitié, le labeur de cette noble pauvre fiinnie jette un voile que personne que moi n'a peut-être Boulevé,

MARGUERITE LAMBRUN

Les discussions des journaux sur l'amnistie de 1835 nous ont déterminé à publier le récit qui va suivre.

Si l'on veut se rappeler tout ce qui a été dit pour et contre cette mesure, si l'on veut surtout se remettre en mémoire avec quel mépris superbe certains journaux ont traité la proposition d'une grâce sans condition; si l'on n'a pas oublié que cette idée leur a paru une de ces nouveautés folles et monstrueuses que des esprits ii^norants ou anarchiquos ont pu seuls mettre en avant, peut-être trouvera-t on quelque à-propos dans cette anecdote, peutêtre se convaincra-t-on qu'à deux cent cinquante ans de date les mêmes circonstances ont produit les mêmes pensées, sinon les mêmes résultats.

■ C'était en î587, dans une misérable maison de Churtli- Hill, à Londres; sur un grabat placé dans le coin d'une chambre étroite et pauvre, un homme se mourait. Au milieu des dernières convulsions de son agonie, cet homme se leva sui èon séant, et, regardant au pied de son lit comme si quelque chose d'extraordinaire s'y était montré, il appela à voix basse une femme agenouillée devant un crucilix.

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— Marguerite, Marguerite, dit-il, voilà les deux comtes de Shrewsbury et de Kent qui arrivent; empêche-les de pénétrer jusqu'à la reine; ils viennent lui apporter sa condamnation.

V ces paroles, Marguerite Lambrun, qui avait été l'une des suivantes de l'infortunée Marie-Stuart, s'approcha du lit où se trouvait son mari ; elle remarqua l'éclat extraordinaire de ses yeux si ternes un moment auparavant, et reprit un espoir qu'elle avait perdu depuis longtemps; mais à peine fut-elle près de lui qu'il continua:

— Marguerite, tu n'as pas fait ce que je t'avais dit : les deux comtes ont vu la reine, et la voilà qui se prépare ù mourir; mais puisqu'il faut qu'elle meure, ferme la porte pour que nul ne vienne troubler ses dernières prières.

Marguerite se pencha vers son mari, et, voulant lui épargner les tortures d'une si funeste vision, elle lui plaça la main devant les yeux, espérant détourner ainsi son attention ; mais ce n'était pas hors de lui-même que le mourant voyait l'horrible scène, et il ajouta avec colère :

— Marguerite, Marguerite, tu n'as pas fait ce que je t'ai dit, et voilà le doyen de Peterborow et le comte de Kent qui viennent tourmenter l'âme avant que le bourreau s'empare du corps. Vois-tu le comte qui veut arracher le Christ des mains de la victime ? entends-tu l'hérétique qui maudit l'àmede la sainte?

Marguerite recula, car son mari désignait du doigt les personnages dont il parlait lui comme s'il les eût vus à travers la main qui voilait les yeux. En même temps un singulier étonnement se mêla au désespoir sur le visage de la malheureuse femme.

— Ah ! s'écria soudainement le moribond, personne n'a tenu parole -, Babington ne vient point comme il l'avait promis; c'est le bourreau qui entre. Marguerite, il a laissé sa hache derrière la porte; va la cacher bien loin pour qu'il

MARGUERITE LA MBRL'N iGS

ne puisse la retrouver quand viendra le moment fatal.

Marguerite recula encore à cette nouvelle parole de son mari, qui reprit après un assez long silence :

—Marguerite, tu n'as pas fait ce que je t'ai dit, il a retrouvé sa liaclie, cl la tète de la reine est sur le billot...

Il s'arrêta, et un frémissement convulsif l'ayant saisi, il s'écria :

— Sauve la reine! sauve la reine ! il a frappé un coup, et la tête n'a pas été abattue.

Il s'arrêta de nouveau, et son regard se baissa rapidemont comme s'il suivait l'instrument du supplice; alors sa ligure se contracta horriblement, ses mains s'attaLliérent à la muraille et en arrachèrent une épée et des pistolets qui s'y trouvaient suspendus; alors, les tendant à sa femme, qui les prit par un mouvement machinal, il s'écria d'une voix furieuse :

— Marguerite, tu n'as pas fait ce que je t'ai dit, et la tête est tombée. Jure-moi maintenant de faire ce que je vais l'ordonner; tiens, prends mes armes.;, tue..., tue le bourreau qui a frappé le second coup; car un autre bourreau est entré pendant que tu cachais ton visage sur la mundlle; et ce bourreau, c'est Elisabeth.

A celte parole, le malheureux serviteur de Marie Stuart retomba mort sur le lit où il soulTrait depuis un mois, si toutefois on souffre quand la raison est absente ; car, il faut le dire, ce qui avait prêté à cette scène un caractère encore plus terrible, c'est que le jour même où Marie Stuart avait été condamnée, Lambrun était tombé dans un tel état de folie, qu'il ne comprenait plus rien de ce qui arrivait autour de lui, et qu'on avait dû l'enfermer ilaiis une chambre éloignée de rappartemcnt de la reine. Il n'avait donc pas été témoin de l'exécution ; il ne s'était pas même aperçu qu'on lui avait rendu la libertéainsi qu'à sa femme, et, jusqu'à cette heure suprême, aucune parole.

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n'avait pu faire soupçonner qu'ilc '*: ia moiadic connaissancp (''i ce qui s'était passé.

On doit donc comprendre la stupéfaction de Marguerite en entendant son mari préciser des circonstances qu'un pourvoir surliumain avait pu seul lui révéler dans le misérable état oi!i i[ se trouvait.

Cependant, entre ces circonstances réelles et l'apparition d'Elisabeth en bourreau, apparition enfantée par un mourant en délire, il y avait un ordre d'idées infranchissable ; mais si l'on considère que cette scène s'adressait à un espri^ exalté à la fois par le désespoir, par la prière et par l'aspect de deux morts si extraordinaires, on peut comprendre que les faits réels et les faits imaginaires s'y confondissent facilement dans une même pensée. Non point que nous voulions direque Marguerite crût àlaréalité du rôle que son mari attribuait à Elisabeth ; mais du moment que Marguerite put supposer par une raison probable qu'une lévélation divine avait appris à son mari des détails qu'il devait humainement ignorer, elle pensa que la vision céleste avait de même voulu véritablement désigner Elisabeth comme le bourreau de Marie, en la montrant au moribond frappant elle-même delà hache; et elle ne douta pas que son époux n'eût été l'organe du ciel en lui recommandant le meurtre d'Elisabeth et en lui remettant les armes avec lesquelles elle devait l'exécuter.

Ce fut là sans doute le sujet de la longue méditation de Marguerite Lambrun, après la mort de son mari, méditation si «profonde qu'elle dura plusieurs heures, pendant lesquelles elle garda entre ses mains les armes qu'elle avait rerues du mourant, sans faire un mouvement ni changer de position. Ce dut être aussi la pensée que son époux lui avait légué un fatal devoir ù remplir qui la sauva du désespoir plein de larmes qui éclate au moment où arrive une

MARGUERITE LAMBP.UN IGI'

mort, qu'on a quelquefois prévue, mais dont l'aspect n'en est pas moins déchirant.

Ainsi Marîrnerite Lanibrun enveloppa elle-mOrae et d'une main ferme le cadavre de son époux dans ie suaire des morts; elle présida à ses funérailles, et abandonna la misérable maison qu'elle occupait après avoir fait arpent des meubles et des bijoux qu'elle possédait, sans qu'aucun signe eût trahi la douleur qu'on eût dû lui supposer.

A partir de ce jour, personne ne put dire ce qu'était devenue Marguerite Lambrun, car personne ne la reconnut sous l'habit d'homme qu'elle portait et sous le nom d'Antoine Sparcb qu'elle avait pris. En eflet, Antoine Sparch, depuis quelques mois qu'il habitait les abords de Saint-James, passait pour un jeune genlilliomme écossais venu à Londres pour tenter la fortune, et l'assiduité avec laquelle il cherchait à s'approcher d'Elisabeth toutes les fois qu'elle sortait, donnait lieu de croire qu'il espérait attirer les regards de la reine sur son beau visage et sur sa taille élégante. Mais, disait-on, le temps était passé où la reine aimail à récompenser par une faveur royale l'admiration amoureuse qu'on semblait éprouver pour sa personne, et on conseillait à Antoine Sparch de chercher d'autres moyens de réussir.

— Non, non, répondait Sparcli, si jamais je puis approcher la reine d'assez près pour que personne ne se trouve entre elle et moi, je suis sûr d'avoir d'elle ce que je veux.

Plusieurs mois se passèrent ainsi, lorsqu'un matin, la reine étant descendue d'assez bonne heure dans le parc pour que la foule n'eïigeât pas une surveillance irés-aclive, Antoine Sparch put franchir la ligne de soldats qui accompagnait la promenade royale Un garde se prêta même au passage de Sparch, en disant à l'un de ses camarades :

— Tiens! voilà ce petit gentilhomme écossais qui suit la

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reine depuis si longtemps sanspouvoir lui demander la faveur qu'il en espère. Détourne-toi un peu, fais semblant de ne pas le voir, pour que le pauvre diable lui remette leplacet qui commence probablement à moisir dans sa poche.

En disant ces paroles, il suivit du regardée jeune homm( qui avançait rapidement vers Elisabeth ; mais au moment où il pensait que l'obstiné solliciteur cherchait quelques papiers sous son manteau, il vit avec épouvante tomber un pistolet à ses pieds, et entendit une violente détonation.

Le second pistolet était parti dans la main tremblante du meurtrier pendant qu'il cherchait à l'armer.

On se précipita sur lui au moment oîi il ramassait celle de ses armes qu'il avait laissée tomber, et on la lui arracha.

— G'est inutile, dit Antoine Sparch, celui-ci était pour moi.

Cependant Elisabeth était rentrée dans son palais sans qu'aucune altération se fût montrée sur son visage. Elle adressa quelques questions à ses officiers sur l'assassin, sur son nom, sur sa personne ; et ayant appris que c'était un jeune homme d'un visage doux et d'une stature frêle, elle fut curieuse de le voir. Elle le ht donc venir devant elle, malgré les représentations de Walsingham, son plus habile ministre. Dès que le meurtrier fut en présence de la reine, celle-ci lui dit :

— Tu as déclaré à nos officiers être un gentilhomme écossais et te nommer Antoine Sparch?

— Madame, répondit le coupable, je ne suis pas un gen tilhomme écossais; je suis une femme. Je ne me nomme point Antoine Sparch; je m'appelle Marguerite Lambrun.

— Bonté divine! s'écria Elisabeth, une femme! une femme assassin !

— C'est extraordinaire, en effet, repartit Marguerite; mais sans doute Dieu l'a voulu ainsi : le bourreau a été

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une fcmmo, la victime une feuime et le vengeur devait être une femme.

Elisabclli demeura fort étonnée de cette réponse; mais lorsque Marguerite Lambrun lui eut expliqué qu'elle avait été longtemps au service de Marie Stuart; lorsqu'elle lui -eut rappelé la mort de son infortunée maîtresse et qu'elle eut raconté la terrible agonie de son mari, le front d'Elisabeth devint plus pensif qu'irilé; elle s'approcha de Marguerite et lui dit, avec un accent de tristesse :

— Ainsi, en m'assassinant, vous avez cru faire votre devoir envers votre reine et votre mari. Mais, dites-moi, que pensez-vous que soit aujourd'hui le mien à votre égard?

Marguerite demeura un instant silencieuse, puis elle ajouta :

— Pour que je vous réponde, il faut que je sache à quel titre vous m'interrogez : est-ce en qualité de reine ou de juge?

— C'csten qualitéde reine, répliqua fièrement Elisabeth.

— En ce cas, répondit froidement Marguerite, votre majesté doit me faire grâce.

Les courtisans qui entouraient Elisabeth souriront de mépris et d'indignation, et Walsingham voulut faire (mmener la coupable; mais un geste de la reine prévint cet ordre, et Elisabeth, s'adressant de nouveau à Marguerite Lambrun, lui dit avec une douceur extraordinaire en un pareil moment :

— Mais si je vous fais grâce, quelle assurance me donncrez-vous que vous n'en abuserez pas et que vous n'entreirendrez pas une seconde fois une action semblable, dans quelque autre occasion?

— Madame, repartit Marguerite avec fierté, la grâce qu'on veut accorder avec tant de précaution n'est plus une grâce, et ainsi vous pouvez agir envers moi comme juge.

Tous les courtisans et quelques ministres, accourus

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près de la reine, firent éclater leurs murmures à cette imprudente réponse, disant qu'il fallait envoyer au supplice la misérable qui, non contente de son crime, osait encore braver la reine. Mais Elisabeth se retourna de leur côté, en leur jetant un de ces regards hautains qui imposaient silence aux plus hardis, et s'écria avec un accent d'ironie très-marqué :

— Il y a trente ans que je suis reine, messieurs, mais je ne me souviens pas d'avoir trouvé jamais un ministre qui m'ait donné une pareille leçon, ni dit une si rude vérité, uis, sans vouloir entendre les remontrances de ses ministres et particulièrement les observations du président de son conseil, qui voulaient absolument faire punir Marguerite Lambrun, elle lui accorda sa grâce entière et sans condition. Il lui fallut aller plus loin, et protéger la coupable contre le zèle de ses ministres, en la faisant conduire, sur sa demande, hors du territoire du royaume, et en ne l'abandonnant que lorsqu'elle fut en sûreté.

Aprèb C3 que nous avons dit plus haut, si l'on pensait que cette histoire a été imaginée à plaisir, si l'on venait à supposer que les réponses de Marguerite Lambrun ont été arrangées pour servir de leçon aux circonstances actuelles, si le refus de cette grâce conditionnelle était révoqué en doute, si l'on ne voulait pas croire à l'opposition jae la reine trouva particulièrement dans le président de sou conseil, enfin si l'on s'étonnait de cette expression de grâce entière et sans condition, nous pourrions prouver à qui le voudrait que nous avons raconté la vérité et rapporté fidèlement les faits et les paroles, et nous montrerions ainsi que, depuis longtemps, les grands caractères et les esprits élevés comprenaient le droitde grâce et la générosité autrement qu'on ne les exercerait en France, si toutefois on les exerçait.

On fait d'énormes traités sur une foule de graves questions, sur l'immortalité de l'âme et sur la dentition des poules, sur la perfectibilité humaine et sur l'amélioration des coquelicots ; il n'est point de science, d'art ou de métier qui n'ait sa bibliothèque de traités spéciaux, depuis l'astronomie qui mesure presque l'infini, jusqu'aux comptes d'intérêts, autre espèce d'infini tout à fait incommensurable; depuis l'art de prendre les villes jusqu'à l'art de pêcher les goujons; depuis le métier de diplomate jusqu'à celui de taupier; il y a des traités sur la meilleure manière de gouverner les peuples et de tondre les moutons; des traités qui enseignent à faire de grands hommes avec des petits enfants, et des anguilles avec de la farine; des traités qui démontrent jusqu'à l'évidence la nécessité du numéraire dans un État, et des traités qui prouvent invinciblement son inutilité; nous avons des traités sur la poésie épique et sur les chansons, sur l'histoire et sur les contes de revenants, sur le style et sur l'écrhure, sur la joie que procure le travail et sur le bonheur que donne la paresse ; il existe enfin des traités sur toutes choses au monde, excepté sur la chose du monde la plus usuelle et par conséquent la plus importante.

172 l'art de dire non

Cette chose si usuelle, et par conséquent si importante, ne tient pourtant pas essentiellement aux règles générales par lesquelles les moralistes prétendent régenter la vie humaine. Ainsi, l'on peut faire un sage emploi de sa fortune et de son temps, cette seconde fortune; on peut être bon citoyen, ce qui est facile ; bon mari, ce qui est si malaisé; bon fils, ce qui est si rare ; bon père, ce qui est si commun; on peut avoir toutes les vertus que la mort fait pousser sur la tombe, et dont les héritiers font inscrire sur la pierre tumulaire une nomenclature en proportion assez exacte avec les rôles de l'inventaire estimatif de l'héritage ; on peut, dis-je, être doué par le ciel de toutes les qualités estimables, et cependant éprouver tous les insuccès et toutes les infortunes possibles.

Je vais plus loin, et je dis qu'on peut être encore mieux partagé par le sort pour réussir, c'est-à-dire qu'on peut avoir toutes les mauvaises passions et tous les vices aimables, et cependant n'arriver à rien. Que manque-t-il donc à ces existences pour être complètes ? 11 leur manque : lo l'art de dire non ; 2° l'art de dire oui; 3o l'art de ne dire ni oui ni non, ce qui est bien différent de dire oui et non, car ne dire ni oui ni non, c'est de l'adresse, de la prudence, de la fermeté ; dire oui et non, c'est de la gaucherie, de limprévoyance, de la faiblesse. Richelieu ne disait ni oui ni non à personne ; Louis XIII disait oui et non à tout le monde.

Cette distinction entre le ni oui ni non et le oui et non étant bien établie, je reprends et je pose en principe absolu que savoir dire non, savoir dire oui, et savoir ne dire ni oui ni non, est la science la plus nécessaire à l'homme, et la seule cependant sur laquelle on n'ait point fait encore de traité complet.

En effet, qu'est-ce que la vie? Pour quelques êtres privilégiés, pour les hommes de génie et les voleurs, c'es»

l'art de dire non 173

prendre ; pour la masse, c'est accepter, refuser et temporiser. Comme je n'ai aucun droit à écrire pour le {?énic, ni aucune prétention à écrire pour les voleurs, j'adresse donc à la masse seulement ces observations succinctes, en attendant qu'un plus habile en fasse un véritable code

DE l'art de dire NON.

Si l'art de dire non est utile au petit, il est à peu près indispensable au puissant, car c'est celui qui a le plus d'occasions de refuser. J'appelle puissant tout homme qui tient dans ses mains l'objet des désirs d'un autre homme. A ce compte, les ministres et les usuriers sont les agents les plus puissants du monde. Assurément rienn'estplus facile que de refuser à un homme une place ou de l'argent, en se faisant un ennemi de cet homme ; mais le refuser en le laissant persuadé de sa bonne volonté, voilà où l'art commence, oij l'homme habile se montre.

Cependant cet art, comme tout autre, a ses vulgarités et ses adresses de premier ordre.

Ainsi, un ministre étant donné (remarquez que je ne spécifie aucun temps ni aucun pays, et que je ne restreins point l'application de ma théorie à une situation particulière), ainsi donc un ministre étant donné, et une place dépendante de lui se trouvant vacante, il résulte immédiatement de ce fait cinquante, cent ou deux cents prétendants à ladite place. Admettons une moyenne de cent, pour ne pas épouvanter les hommes d'État à qui prendrait la fantaisie de suivre nos leçons. Cette liste de candidats se divise naturellement en trois catégories : la première et la plus nombreuse est celle des mendiants d'un ministère; lo seconde est celle des gens recommandés par des hommes influents ; la troisième, celle des gens qui se recommandent par eux-mêmes. La première est une race

174 l'art de dire non

d'hommes pour qui toute place vacante est une occasion de tendre la main. On peut fort bien ne pas répoudre à la pétition inamovible qu'ils envoient au ministre ; mais il nous semble convenable qu'un expéditionnaire leur distribue l'aumône suivante, qui consiste en une lettre sous enveloppe, portant le timbre ministériel, et dans laquelle il est dit :

« Monsieur,

5> J'ai fait prendre note de la demande que vous m'avez adressée ; je me la ferai représenter, s'il y a lieu. »

Cette lettre et son enveloppe deviennent, dans les mains du solliciteur, un titre qu'il montre avec orgueil, et auquel il croit Lorsqu'à force d'importunité il en a réuni deux douzaines, cet homme les enferme dans un portefeuille crasseux qu'il porte toujours dans la poche de côté de son habit; il arrive qu'au bout d'un certain temps, le solliciteur se fait victime, et dit solennellement à sa portière, en montrant la liasse de lettres et d'enveloppes dont il a été gratifié :

— C'est avec de pareils titres qu'on me refuse une place. Hélas ! hélas ! il n'y a que l'intrigue qui réussisse.

Le plus souvent on mène ainsi le malheureux d'espérances en espérances, et d'enveloppe en enveloppe, jusqu'à la tombe où il descend en murmurant sur la couche fatale :

— Je crois que le ministère aurait fini par me rendra justice.

Cette manière de procéder est pauvre ; elle ravale à un usage infime le grand art de ne dire ni oui ni non ; elle joue sans pUié avec des existences misérables qa; doivent nécessairement périr à la peine. Et, dans ce cas, je con.scillerais le non dans toute sa crudité et dans toute son

l'art de dire non 175

(^tendue, si je n'avais découvert, dans mes nombreuses reflierclics, une manière de procéder qui, en raison de la qualité des solliciteurs, ne manque point d'une certaine adresse, et qui, du moins, a le mérite d'être polie. C'est encore une lettre qui en fait les frais. Voici comment elle est courue :

« Monsieur, par une décision à laquelle je dois me conformer, il a été arrêté qu'à l'avenir il ne serait accordé d'emploi salarié qu'aux personnes qui font déjà partie de l'administration. C'est donc avec regret que je me vois forcé de vous renvoyer votre demande, etc. »

Tout l'esprit de ce refus est dans le mot il, qui ne désigne personne, et dans les mots en>ploi salarié, qui vous débarrassent de cinquante solliciteurs, sur soixante qui composent la catégorie du mendiant ministériel.

La seconde catégorie renferme, comme nous l'avons dit, celle des gens puissamment recommandes. Nous ne par- Ions pas ici des recommandations par apostille, espèce de fausse lettre de change signée de noms honorables qui savent cependant qu'elle ne sera point acquittée, et au moyeu de laquelle on paye quelquefois un service rendu; nous voulons parler de la recommandation chaude, pressante, personnelle ; dans ce cas, et s'il peut y avoir danger à nîfLiscr les prolecteurs, il n'y a pas à hésiter, il est nécessaire que le protégé soit sacrifié. 11 faut alois mettre en avant les questions mystérieuses et les réticences obstinées.

— Connaissez- vous votre protégé depuis longtemps?

— Di'puis très-longtemps.

— Mais vous l'avez perdu de vue quelquefois ?

— r.aieMicnt.

— J'en étais sûr.

— C)u'esl-ce a dire I

— Suuriez-vou8?

176 l'ART DE DIRE NON

— Écoutez, je n'ai rien à vous refuser; mais tous me permettrez de dire que c'est à votre sollicitation expresse que j'ai nommé cet homme.

— J'oserais en répondre.

— C'est tout ce que je vous demande, quoique également parlant je sois seul responsable de mes actes..: Mais enfin pour vous, et si vous en acceptez la garantie morale, w

— Expliquez-vous plus clairement.

— Je n'en ai pas le droit, et je ne voudrais pas.;. Voici une suspension embarrassée, et, si le protecteur

insiste, alors une offre bien directe et bien impossible.

— Voulez-vous cette place pour votre fils, votre gendre, votre neveu?

— Non, certes; ce n'est pas là ce qu'ils ambitionnent.

— Je sais bien ; mais je voudrais vous montrer ma bonne volonté; je voudrais que vous eussiez à me demander autre chose... quelque chose de sérieux... de digne de vous.

-- Cela pourra venir.

— J'y compte, et alors nous nous entendrons tout à fait.

— Ainsi, vous ne pouvez rien pour mon protégé d'aujourd'hui?

— Non, vraiment, non ; vous en seriez fâché vous-même plus tard; tenez, je crois que j'ai déjà commencé àvou? rendre un bon office en vous refusant.

— Adieu.,

— Adieu.

Mettez à cette conversation un peu de bonhomie, d'air souriant, et le protecteur se retire ravi, et vous proclame rhomm,p le plus serviable de France

La troisième catégorie est celle des gens qui se recommandent par eux-mêmes : c'est ici que l'art de dire non a

l'art de dire non 177

besoin de toute sa finesse et tle toute sa présence d'esprit, car il y a des droits si incoiite-tables, qu'il est impossible de les nier. Je conseille, en cette occasion, les étonnements et les regrets profonds.

— Que me dites-vous là ? vous auriez désiré cette position, vous? Je vous l'avoue, je n'en avais aucune espèce d'idée ; sans cela c'était une affaire faite.

— N'est-il plus temps?

— Est-ce que je serais désolé comme je le suis, si la chose était encore possible? mais j'ai pris des engagements... vous me voyez dans un chagrin que je ne saurais vous dire..; avoir eu sous la main loccasion de recompenser un homme de talent, chose bien rare, je vous jure, et l'avoir manquée : c'est du malheur. Aussi, que voulezvous? vous venez si tard !

— La place est vacante de ce matin.

— Elle est donnée depuis hier; vous ne savez pas comme nous sommes obsédés, tout ce qu'on nous fait faire par surprise ; mais c'est une maladresse que je ne recommencerai pas, et, à l'avenir, je veillerai pour vous, car je vous connais, et ce qui se passe aujourd'hui en est la preuve, vous, vous n'êtes pas solliciteur ; les gens de talent ne le sont pas.

— Vous êtes bien bon.

— Non, je suis juste, voilà tout;

— Allons, j'espère qu'une autrefois..

— N'espérez pas, soyez certain que votre tour viendra. Le ministre marche vers la porte qu'ian huissier, sonné

à propos, vient d'entr'ouvrir; il pousse doucement le solliciteur dehors en le saluant, et celui-ci passe, radieux, et lier de l'accueil qu'il a reçu, à côté de celui qui vient recevoir le brevet de la place qui lui était due.

On o^mprend aisément que je ne puis indiquer au hasard que quelques applications usuelles de l'art de dire

178 l'art de dire non

non ; il me faudrait des milliers de volumes pour épuiser un pareil sujet. Ainsi, après la manière d(? refuser les places, viendrait la manière de refuser de l'argent. Nous recommandons, comme assez heureux, le moyen suivant : Aupremiersoupçonde la demande, prendre un air sinistre, et puis répondre en haussant les épaules : — De l'argent ? en avez- vous à me prêter ?

— A vous?

— A moi... Je suis rainé, mon cher, je suis ruiné! Je ne sais pas comment vont les affaires : les fermiers ne payent pas, et je suis obligé de faire poursuivre sept de mes locataires. J'avais pris des engagements, comptant sur des rentrées, et moi-même me voilà forcé d'emprunter pour tenir ma parole.

— C'est fâcheux.

— D'autant que je ne connais personne ; qu'il faut que je laisse prendre des hypothèques ; et que sais-je?... Tenez, mon cher, il n'y a rien au monde de plus pauvre que ce qu'on appelle un riche propriétaire.

Sur la lin de cet aphorisme, l'emprunteur, qui plaint le propriétaire, va chez le banquier. Le banquier, comme le propriétaire, n'a aucune envie de prêter son argent à l'homme qui le lui demande, et cependant mille raisons peuvent le forcer de ménager cet homme. Le métier d'un banquier est d'avoir de l'argent. Il ne peut pas décemment répondre que sa caisse est vide, et il n'a pas toujours sous la main une crise commerciale qui ne lui permet pas de se dégarnir d'un sou. Il lui faut donc une excuse tout au moins présentable. En ce cas, il n'a guère qu'une voie pour sortir convenablement de ce mauvais pas C'est l'improvisation d'un système d'affaires. Cela se pratique de la manière suivante. Le banquier écoute d'un air bienveillant et répond :

— Vous avez besoin de vingt mille francs ; mais tout le

l'art de dire non 119

monde vous prêtera cela : c'est la moindre des choses.

— J'avais compté sur vous.

— Sur n^oi (avec un étonnement bonhomme) ! ça n'est pas possible; vous savez bien que je ne puis pas.

— \'ous ne pouvez pas ?

— Mais non (il faut presque chanter ces deux syllabes, puis prendre un air de contlance) ; vous n'ij^norez pas que tous mes capitaux sont employés dans ma maison de commerce, et que je n'y suis pas seul. Le cercle de mes opérations est tracé d'avance. Je ne puis pas faire sortir un sou de la caisse sans y mettre une contre-valeur. Si vous aviez des rentes ou des effets négociables, je pourrais vous doiiner de l'argent sur dépôt ou escompter vos billets. Mais que dirais-je à mes associés, si je disposais, en, dehors de nos affaires habituelles, d'une somme si minime qu'eli fût ■? Ce que je ferais aujourd'hui, un autre voudrait le faire demain, et alors, mon cher, où en seraient les choses? C'est un lien que nous nous sommes imposé entre nous, et que nul de nous ne peut rompre. Ce n'est pas pour la somme, qui est très-peu de chose en elle-même, mais pour l'exemple; d'ailleurs, cela m'est expressément défendu par notre acte de société. Du reste, si vous voulez venir diner avec moi, je crois que vous trouverez ici un homme qui fait de ces affaires-là, un original, mais un brave homme.

L'emprunteur vient dîner; le monsieur ne parait pas et, le lendemain, on apprend qu'il est parti tout à coup pour l'Italie, tant il est original. On peutue pas en vouloir au banquier.

Tout cela demande une grande variété d'inflexions, un jeu de physionomie plein de sourires avenants, et cependant ce n'est pas dans ces circonstances que le grand art de dire non est le plus nécessaire.

Rien n'est plus aisé que de tromper des intérêts; mais

180 l'art de dire non

ce qui esl d'une difficulté contre laquelle se nrisent les plus grands talents, c'est de tromper les vanités. J'ose penser que si un homme pouvait trouver une formule satisfaisante pour refuser une pièce de théâtre, un livre ou un article dejournal sans blesser l'auteur, cet homme rendrait aux directeurs de journaux un service qu'ils payeraient d'un prix inestimable. Mais le refus obligeant en littérature nous semble devoir être mis au rang de la quadrature du cercle en mathématiques : on peut approcher infiniment près de la solution, mais il est impossible de l'atteindre. Un des hommes de Paris qui a été le plus exposé au danger d'un refus maladroit, me disait avec un air de satisfaction inouïe :

— J'ai refusé cinq cents pièces dans ma vie, et je me porte encore bien.

Il était directeur d'un petit théâtre, et c'est à lui qu'on doit l'invention du procédé suivant :

Après la lecture, il s'approchait de l'auteur d'un air de triomphe. Celui-ci, ravi, lui disait :

— Eh bien! vous jouez ma pièce?

Le directeur, l'œil pétillant de joie, le sourire sur les lèvres, lui répondait : — Non! non! non!

— Comment, non?

— Ce n'est pas que je ne vous remercie de l'avoir lu6, c'est un plaisir que vous nous avez donné par anticipation. Mais vous vous êtes trompé de porte, mon bon ami ; nous ne sommes pas ici rue Richelieu : c'est au Théâtre-Français qu'appartient votre œuvre.

— Vous croyez?

— Je vous le dis, moi, et je m'y connais. C'est un service émiuent que vous allez lui rendre. Vous avez un rôle de femme qui semble fait tout exprès pour mademci- BBlle B...

- Au fait, c'est vrai.

— B..., dans votre premier rôle, sera parfait.

— Je le crois

— La piiice se distribue d'elle-mômc au Théîrtre-Fi anrais, tandis que chez nous il nous faut de petites pièces i la taille de nos petits acteurs, car, à moins de vouloir noui ruiner, nous no pouvons pas les écraser par des rôles de beaucoup au-di'ssus d'eux.

— Mais je ne connais personne au Théâtre-Français.

— Je vous donnerai une lettre pour le comité. Quoique très-conuu, ce procédé réussit encore assez

souvent. Il en est de ceci comme du vol à la lire : il y a toujours dt's niais pour s'y laisser prendre, ou plutôt il y aura toujours à faire fonds sur la cupidité et ia vanité des hommes.

Une autre diniculté de l'art de dire non, difficulté qui embrasse une catégorie immense des applications, c'est k refus du petit au graud, du faible au puissant. Les esprits les plus sLiLtils y ont échoué, et les esprits les plus résolus n'ont pu en sortir que par des moyens violents. Ces moyens ont été jusqu'à ia mutilation et jusqu'au suicide. Tel musicien s'est coupé le pouce pour ne pas jouer du violon, des généraux se sont tués pour ne pas obéir à certains ordres. C'est que, dans ces cas, dire non est un acte de courage bieu au-dessus du sacrilice de sa gloire et de sa vie. Quel service immense ne serait-ce donc pas pour rhumauilé, que d'enseigner aux faibles à refuser, sans y périr, les ordres des puissants.

Une anecdote assez inconnue, et qui m'a été racontée par M. de Tur..., Russe fort distingué, vient à l'appui de mon opinion. Quand Pierre le Grand ordonna le jugement de son fils Alexis, il reçut d'un de ceux qu'il avait désignés pour le juger, un placet qui lui demandait une pension pour sa veuve ; l'empereur lit venir cet homme, et lui demanda ce que voulait dire une pareille pétition.

— Sire, lui répondit le juge, je vous ODCirai parce que c'est mon devoir ; mais je ne survivrai pas à mon lionneur parce que c'est mon droit.

Pierre le Grand réfléchit assez longtemps, et finit pai lui répondre brusquement : — Allez vous njeltre au lit.

Explique qui voudra ce courage et celle faiblesse, cet honneur qui consent à se salir et qui espère en la moit pour se laver, ne comprenant pas que la mort était la pire punition qu'on pût infliger à un lionneur intact ; ceci tient à la puissance des idées apprises.

Il y a encore nécessité pour les maris de savoir souvent dire non, après avoir dit une fois le oui éternel. Refuser directement sa femme est un malheur auquel on est sans cesse en proie, et qu'il faut savoir éviter sous peine de la plus grande peine. C'est vis-à-vis d'elle principalement que tous les ménagements imaginables, toutes les circonlocutions de la parole et tous les détours de la vie sont nécessaires; car on sait que le premier droit d'une chose à être désirée par une femme, c'est de lui être refusée par son mari.

In pareille matière, comme disent les agronomes à propos delà culture du magnolia en pleine terre, il est difficile de donner des conseils précis ; il faut étudier le terrain et le préparer, s'assurer de l'état de l'atmosphère, voir d'oîi vient le vent, prévenir les orages; puis, quand on a pris toutes ces précautions, agir avec adresse, prudence et rapidité. GepenJant, disent encone les agronomes, sur cent magnolias ainsi piaules, il y en a qua rc-viiigl-dii-ncuf qui périssent.

LE BAS-CLEU

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