‹ Le lion amoureuxChapitre 5 sur 17 · BAS-BLEU ARISTOCRATE · texte numérisé non relu

BAS-BLEU ARISTOCRATE

C'est le premier qui ait paru en France.

Comme ces fleurs exotiques qui ont besoin de la serre pour donner quelques pâles fleurs, il a vécu pendant longtemps dans une atmosphère factice, chaulTée à la bougie des salons. Mademoiselle de Scudéri, madame de Sévigné, madame Lafayette, madame Duchâtelet, ont été les premières graines de ces fleurs si rares, qui depuis se sont vulgarisées, comme la pomme de terre ou l'œillet d'Inde.

lien est arrivé que les salons où elles ont pris naissance les ont dédaignées comme tout ce qui tombe dans le domaine public, et qu'on rencontre maintenant fort peu de grandes dames Bas-Bleus. C'est ici l'occasion d'établir une division importante et applicable à toutes les classes de Bas-Bleu : c'est la distinction qui existe entre le Bas-Bleu militant et le Bas-Bleu pensant, entre celui qui porte la plume de l'écrivain et celui qui porLe le bonnet de docteur, entre celui qui combat et celui qui professer- Madame de Staël a été le grand dernier Bas-Bleu armd

LE BAS-BLEU Vil

QUI soit descendu dans lu lico^ madame la dudiossc de firoprlie, pa fille, ne sera pas la dernière grande dame Bas- Bleu qui présidera des assises d'esprit. Tout le monde peut avoir une idée approximative du Bas-Bleu qui se produit par ses œuvres; mais il fauî avoir pénétré dans les cénacles prétentieux du faubourg Saint-Germain pour s'imaginer jusqu'à quel point la suflisance, le rayonnement de soi, les fureurs d'admiration peuvent être poussés. C'est deins ce monde que se font encore des lectures présidées par des femmes passées de mode, et suivies par déjeunes génies qui ne seront jamais à la mode. Jamais M. de ïalleyrand, malgré tout son esprit, n'eût pu prêter autant d'expression aux ah! aht et aux oh! oh! qu'on leur en donne dans ce monde; il y en a de doux, de tendres et de languissants; il y en a d'étonnés, de pathétiques, de furieux. Les sourires intelligents, les fines extases, les regards noyés, les attentions haletantes accompagnent les lectures : puis, quand la parole est libre, c'est une langue à part pour dire les choses les plus inouïes; on y entend des mots comme ceux-ci : Cest abuser du génie que d'en mettre tant en quelques lignes; autres : Cest toujours plus beau que ce que vous avez fait, mais c'est moins beau que ce que vous ferez ; autres ; Qui vous a donc si bien appris Vdme des femmes?— V amour quêtai pour elles. — Votre génie a de la fatuité. J'ai entendu celui-ci, et tout le monde le trouvait admirable, et il me fallut cinq semaines pour comprendre que cela voulait dire: —Ce n'est pas l'amour que vous avez pour elles, c'est l'amour qu'elles ont eu pour vous. —Du reste, tous ces braves gens vivent à l'aise et se conduisent facilement dans celte atmosphère parfumée et nébuleuse, oij suffoquerait et trébucherait à chaque pas un esprit accoutumé à l'air libre et à la lumière du soleil. Les Bas-Bleus de ce monde prétendent avoir été ravagés

par beaucoup de passions, mais il y a très-peu d'exemples que ces passions si douloureuses et si exaltées aient conduit ces grandes dames à autre cliose qu'à une jeunesse prolongée au delà de soixante ans. Quoi qu'ils en disent, ils méprisent souverainement l'amour platonique, et ils ont inventé ce qu'on pourrait appeler l'amour littéraire. 11 y a du style académique dans leurs aveux, de la grâce grammaticale dans leur résistance, de Ig 'lédanterie historique dans leur défaite; ce qui faiseit dire à un homme d'esprit, fort étonné d'en trouver jusque dans les moments où la raison s'égare : — Je ne savais pas que le bas bleu de madame de... lui montât au-dessus du genou.

Comme je le disais, le Bas-Bleu miUtant est à peu près complètement disparu du monde aristocratique; si quelques-uns tiennent encore la plume, ce n'est que pour leurs amis, et lorsqu'ils daignent initier le public aux mystères de leurs pensées, c'est presque toujours sous le pseudonyme de quelque célébrité masculine. Et cependant on dit que les femmes ont le privilège du dévouement ; reste à savoir si les Bas-Bleus sont des femmes.

C'est, du reste, près de ceux-là que s'est établi le philosophisme divinilaire, humanitaire, sociétaire, toutes ces billevesées nuageuses oij ces grandes dames sont parvenues à égarer l'esprit droit de quelques hommes d'élite. Ce sont des Bas-Bleus qui embaument M. de Chateaubriand avant sa mort, et lui imposent le mutisme de la tombe. La muse qui a inspiré à M. de Lamartine la Marseillaise de la paix, doit avoir des bas bleu-de-ciel, et y il a de par le monde un malheureux homme d'esprit qu'on a noyé jadis dans l'Académie, enfermé dans un bas bleu, comme les chrétiens que le sultan précipite dans le Bosphore enfermés dans un sac : la Méditerranée les reçoit, et on n'en entend plus parler; l'Académi-e l'a englouti, et il n'a jamais plus rien dit.

Le Bas-BIcu aristocratique se livre beaucoup en ce moment à l'abolition de l'esclavage; il fait la traite des blancs pour détruire celle des noirs, et j'en connai" qui ont tyranniqucment enrégimenté sous leurs drapeaux de pauvres hommes, qui n'en savaient rien, à qui ils ont mis la rorde au cou, la croix à la main, la souscription à la poche, en leur disant : — Tu seras abolitionniste. — Il a fallu obéir, car, si l'esclave s'était révolté, on l'eût perdu de réputation.

Nous ne quitterons pas cette espèce de Bas-Bleu sans raconter à son sujet un mot dont je puis garantir l'aulhcnticité.

Un Bas-Bleu de la plus haute distinction (c'était une duchesse), avait pour habitude d'avoir toutes les nuits, entre deux et trois heures du matin, une attaque de nerfs mêlée de cris qui attiraient d'ordinaire près d'elle un niagniûque valet de chambre dont le devoir était de voilier seul dans l'antichambre de la duchesse. Après beaucoup d'essais inutiles par l'éther, le vinaigre et des sels de toutes sortes, il parait que le valet de chambre trouva un moyen supérieur pour calmer ces attaques; il en résulta malheureusement que la duchesse, dont le mari était absent, fut obligée de faire à son médecin la confidence de ce moyen, qui pouvait la compromettre au bout d'un temps donné. Durant cette confidence, le docteur, oubliant il qui il parlait, dit à la duchesse :

— Vous avez été bien imprudente de céder à un pareil homme!

— Moi, s'écria le Bas-Bleu de toute la hauteur de son blason, moi. lui céder? Jamais! jamais! le misérable me viole !

Je ne saurais rien ajoutera ce dernier trait, et je vais passer à un autre ordre de Bas-Bleus.

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