BAS-BLEU IMPÉRIAL
Il est bcn de dire, avant d'aborder cette nouvelle espèce de Bas-Bleus, que je n'entends nullement parler de ce qu'on a pu appeler depuis quelque temps la femme de lettres; il y en a quelques-unes, mais c'est le très-petit nombre, qui se sont livrées à la confection du roman avec beaucoup moins de prétentions que M. Lamy-Housset à la confection des chemises. Pour elles, ce n'est pas un art, mais un métier ; c'est moins la gloire que l'existence qu'elles lui demandent; elles tiennent la plume commeelles tieudi'aie.it l'aiguille, et écrivent comme elles raccommoderaient des culottes.
Paix et respect à ces honnêtes femmes, joie à leurs époux, prospérité à leurs enfants ; mais, comme je vous le disais, celles-là, il y en a si peu, qu'à vrai dire il n'y en a pas du tout. Si elles commencent le métier dans cette simplicité de leurs âmes, si elles sont modestes envers le critique, le public et l'éditeur, elles se trouvent bientôt converties; et, à la moindre réclame rédigée par ellesmêmes et insérée, moyennant deux francs la ligne, dans un journal quelconque, leur naïveié primitive s'eniuit, elles se plaignent de l'éditeur qui est un rustre, incapable de comprendre la valeur de ce qu'il vend; du critique, eunuque qui calomnie avec tout le fiel de l'impuissance; du public, dont le goût est perverti par la lecture des vau devilles, et un beau matin elles chaussent le bas bleu, qu'elles laissent passer sous le tablier de cuisine. Mai»
LE BAS-BLEU l'Jl
avantde nous mettre en présencedes véritablosBas-Bleus, du llasBlou de la nh'olution do Juillet, du Bas-Bleu bourgeois, du Bas-Bieu qui rèi^ne daus les salons comme M. Ganneron, marchand de chandelles, est mon colonel, il faut parler du Bas-Bleu impérial et du Bas-Bleu de la Restauration.
Du temps de l'Empire, il y a eu quelques célébrités féminmes; mais l'époque n'était pas pédante, et en général le Bas-Bleu a manqué à la grande nation. Ces grands-offïciers, ces grands-maréchaux savaient tout au plus lire, et comme le dirait un couplet de vaudeville,
Ils moissonnaient tant de lauriers Qu'il n'en reste plus pour personne.
On en a cependant compté deux ou trois, prêchant et pratiquant les sentiments les plus tendres, et donnant l'exemple du progrés par la mise en œuvre des institutions nouvelles, telles que le diwrce et autres bagatelles. Le Bas-Bleu qui nous est resté de ce temps-là est devenu horriblement insupportable, grâce à ses souvenirs. 11 est, à son dire, du bon temps où l'on causait, où la conversation était un art, où l'on était invité dans un cercle à faire de i'esprit comme aujourd'hui à prendre du Ihé. En vertu de ce passé, le Bas-Bleu impérial est devenu la machine la plus bavarde qui existe. Malheur à vous si le hasaj-d vous jettte à côté do l'un de ces effroyables wer??f?ï/o. Il arrivera un moment où votre oreille, sans cesse frappée par une voix glapissante, perdra le vrai sens des paroles qu'on vous dit (si tant est qu'il y en ait); une sorte d'étourdissement douloureux vous gagnera la ti. te, et, au bout d'une demi-heure, vous serez dans l'état d'un homme ivre poursuivi par un cauchemar au milieu duquel danseront fantastiquement des phrases comme celles-ci : Un soir que
reiars avec Lvcren Bonaparte et la princesse de Chi' ynay..., c'est Fouchè qui m'a raconté f anecdote... M. de Talleyrand me l'a montré.,. Bernadolte et la reine Hor^ tense étaient de la partie... j'en donnai avis à VEmpe- Teur... Cette nuit-là il ne pouvait venir chez moi. You& avez, en confidences parlées, la monnaie des confidences écrites de la Contemporaine. Du reste, cette époque est celle des anecdotes. J'extrais de ce long catalogue les deux suivantes, que je recommande à l'intelligence de nos lecteurs et qui som de nature bien différente.
Au moment où la palingénésie fut à la mode, quand on voulut réduire en principes d'hygiène la procréation des esprits supérieurs, de nombreuses expériences furent tentées ; il y avait à cette époque à Paris un savant, d'un esprit profond, droit, lumineux, investigateur tenace et hardi de tous les secrets de la nature, une des plus belles organisations enfin dont la science puisse s'hoiiorer. Il y avait en même temps un Bas-Bleu de joli visage, d'un esprit fin, gracieux, coquet, d'une intelligence facile et élégante. Les savants de l'époque jugèrent que ces deux êtres possédaient à peu près à eux deux toutes les qualités de l'esprit, chacun ayant ce qui manquait à l'autre. Que serait donc l'enfant qui pourrait naitre d'une pareille union ! Les princes de Perrault, dotés par les fées, ne seraient que de misérables mendiants à côté de lui. Il faut donc tenter la procréation de ce phénomène, qui sera probablement à la fois Voltaire et Newton. La délibération fut longue entre les expérimentateurs, pour savoirs! on confierait l'accomplislement de celte œuvre à un rapprochement fortuit ou à une grave et solennelle jonction de ces deux astres.
Grâce au système de la puissance de la volonté, que M. Deleuze commençait déjà à prêcher dans les salons, il fut arrêté que l'expérience serait solennelle et de consen* tement mutuel Les préparatifs furent faits dans un souper
splcndide ; les convives avaient fait provision d'esprit et de thOorômcs mallit^maliques; les bons mots les plus étincclants C'taienI lancOs d'un bout de la table à l'autre, et mille calculs ingénieux établissaient la courbe de la parabole qu'ils avaient tracée en l'air. On causliquait, on matliématiquait, avec une verve incessante. Chaque trulTc était accompagnée d'un trait d'esprit, chaque verre de Champagne d'une démonstration algébrique. Enfin, lorsqu'on jugea que le cerveau et les sens des néophytes se trouvaient •surexcités au dernier degré, on les laissa procéder à l'œuvre de Dieu. Ils y procédèrent; la nature fut fidèle, neuf mois après un enfant naquit ; c'était uu crétin.
Pour comprendre l'autre anecdote, il est nécessaire de savoir qu'entre autres défauts le Bas-Bleu de l'Empire a celui d'être très-joueur et celui surtout de tricher au jeu. Il advint qu'à une table de bouillotte, où naissaient les uns après les autres une foule de brelans soupçonnés d'illégitimité, une vive contestation s'établit entre un munitionnaire qui comprenait le vol par millions, et un Bas-Bleu qui l'entendait très-bien par iouis. Du reste, on a dû remarquer qu'en général il n'y a rien de plus implacable que le voleur qui est volé. C'est une question d'amourpropre sur laquelle on ne transige pas. Le gros voleur ne pardonne donc pointàla friponne. Ladiscussion s'aigrit au point que, dans un violent mouvement de colère, le Bas- Bleu fut près de suffoquer, et, comme il y avait un asthme de strangulation et d'asphyxie, on s'aperçut que c'était une fausse dent qui s'était arrêtée à la gorge, mais que le Bas- Bleu parvint à avaler complètement, grâce à un veire d'eau sucrée habilement administré par un des plus fameux médecins de ce temps. Voilà donc la société en possession de savoir que le Bas-Bleu avait une fausse dent. "Voilà donc toutes les femmes autorisées à regarder au pre~
19i LE BAS-BLEU
mier sourire du Bas-Bleu la fameuse solution de continuité. Mais cette attente fut trompée : à la première rencontre et au premier sourire nulle brèche n'existait plus, si bien qu'une amie intime du Bas-Bleu, ne voulant pas perdre l'occasion de lui dire une cruauté, s'écria en montrant les plus vraies et les plus belles dents du monde :
— Ah ! ma chère, vous vous êtes donc fait mettre une nouvelle dent ?
A quoi le Bas -Bleu répondit d'un ton supérieur et dédaigneux :
— Non, ma chère ; c'est la même.