‹ Le lion d'Arras, romanChapitre 1 sur 6 · SI · texte numérisé non relu

SI

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Gopyiiglit 1920 by Ernest Flammarion.

Ah sommet du beffroi, dans la grande couronne de pierre, l'oncle permit enfin de s'arrêter. Ses bras tendus, ses mains agrippées aux montants de réchelle, son corps large entouraient la peur de Tadolescente ; ils la gardaient contre le vertige. Elle grimaça. La furie du vent lui rebroussait les cils. La décoiffant, il l'échevela, très blonde, dorée. Cécile craignit qu'il ne l'emportât par-dessus les clochers, les toitures, les abîmes des rues, vers ces campagnes, U-bas, verdoyantes ou jaunies, entrevues si loin, toutes plates, avec leurs villages plus petits que ceux des estampes.

— Couarde! pécore! Tu pleures, ce me semble. Veux-tu quelques soufflets encore pour te donner du cœur?

— Non, non, notre maître! Non, je vous prie, non! L'enfant renifla. Elle se calmait. Elle ne redoutait

pas tant les violences annoncées que le mouvement

nécessaire à leurs réalisations, et qui l'eussent, un instant, privée de voir ces bras en habit bleu la garder à droite, la garder à gauche. Car la bourrasque lui collait aux os les cotillons et la guimpe. Peu d'efforts en surplus l'auraient précipitée de l'échelle.

— Monte!... Çà, monte !

— Non, mon oncle : je suis trop petite... je suis trop petite... Je ne peux pas : je suis trop petite...

L'enfant suppliait. Elle sentit la convulsion d'un sanglot lui secouer les épaules et la gorge, lui mouiller les paupières. Le pays et la ville se troublèrent devant ses regards. L'oncle voulait-il que Cécile pérît? Monter encore, c'était n'avoir plus même, entre l'espace et soi, les courbes de pierre unissant la couronne au lion de bronze qu'elles supportaient. C'était jaillir dans le vide sans autre appui que la hampe de l'oriflamme tenue par la bête héraldique debout sous les nuées du ciel.

Certes, le brave Thomas attendait là-haut, enlacé par sa corde à nœuds, et qui martelait à grands coups les flancs du monstre, et qui riait de sa bouche sans dents; mais une fille de quinze ans pouvait-elle, aussi bien que le vieux couvreur du beffroi, s'agriffer à une corde, s'y suspendre? Cécile tremblait. Elle regretta le réfectoire des Ursulines et les psaumes chantés dans la chapelle, et le dortoir aux lits blancs, et les sœurs les plus méchantes, et les cinglements de la discipline.

Maître Héricourt déblatérait :

— Ah! tu ne veux plus rester au couvent! Ah! tu veux jouir de ton bien, comme une demoiselle!... Or ^à, ma belle, apprends du moins à conduire, sur la tour, les travaux de tes gens.... Ah! tu ne veux plus

LE LION D ARRAS i

vivre sous mon bâton, dis-tu?... Puisque tu te prétends l'héritière des Forges, apprends à forger le lion même du beffroi, toi présente, comme il est écrit dans le privilège de tes ancêtres depuis l'an 1541, fille des Héricourt-Boiry, dame de Beaurains, censière des étangs d'Arras!... Ah! tune veux plus vivre sous mon bâton, mademoiselle! Eh bien, monte toute seule là-haut. Habile! habile! Monte donc làhaut, pécore! Monte!... Tire-la par la collerette, Thomas. Tire-moi là-haut cette péronnelle... Tu m'entends, tête de chien?

Secouée, empoignée, pincée, attirée, Cécile, d'abord en épouvante, ferma les yeux. Elle cria; elle se débattit. Elle se retrouva droite, les pieds sur un socle. On lui serrait une corde autour de la taille. Elle comprit que nul péril ne la menaçait plus. Les deux hommes examinaient le lion; ils en cognaient l'échiné : ils constataient les dégâts commis par la foudre dans le métal, durant les derniers orages.

Cécile n'osait pas rouvrir les yeux quoiqu'un peu rassurée d'entendre maître Héricourt et Thomas discuter dans le vent. Il la fustigeait elle-même ; il faisait claquer son jupon, et s'efforçait de lui ravir la coiffe heureusement nouée sous le menton.

Fallait-il se repentir d'avoir réclamé son bien, sa liberté? L'existence au couvent était si dure! Tant de prières, depuis matines jusqu'à l'oraison du soir! Tant de réprimandes! Tant de mauvais repas! Tant de pénitences!... Elle aurait voulu dormir tard, goûter aux bonnes choses, se vêtir galamment, agir à sa guise, lire d'autres livres, rire avec des compagnes et des jeunes gens, aller au bal. Elle se rappelait la tendresse de sa mère jolie, son père alerte, disparus

tous deux dans le naufrage du Pollux, en revenant des lies. Eax ne l'eussent pas forcée, comme l'oncle, à mourir d'ennui au fond de ce couvent. Ils ne l'eussent pas tapée si souvent ni si fort, avec cette canne. Ils ne l'eussent pas contrainte à monter si haut dans les airs...

Elle s'imagina soudain qu'elle vivait ici dans le souffle des anges invisibles, très loin par-dessus la ville de toits pointus, de cheminées fumantes, de clochers sonnant aux morts, de rues creuses et noires, de places profondes. Là roulait une poussière de gens pareils à des graines d'œillette, — ces graines juteuses qu'on aime à dévorer en cachette, dans les. champs, après avoir crevé la tête du pavot...

Cécile entr'ouvrit les paupières : le tricorne à bout de bras, maître Héricourt exigeait que sa nièce reconnût là-bas, dans la campagne, les petits bois enveloppant les villages. Elle nomma Saint-Laurent, dant les pois sont tendres ; Blangy, où s'épanouissent les roses. A Sainte-Catherine, à Saint-Nicolas, tournent les roues des Moulins Héricourt, et retentissent les Forges de Cécile. A Vimy, les; francs archers s'exercent -, à Bôiry-Becquerello, paissent nombre de vaches. Mais Cécile oublia le nom de Souchez qui est le fief du redoutable seigneur... Elle put citer encore Achicourt, où poussent les bonnes salades, et Mercatel,' qui nourrit de gros lièvres, des perdrix dodues... Cependant l'oncle querellait, selon sa coutume, ses fermiers, ses bateliers, comme s'ils avaient pu l'entendre de quatre lieues.

11 injuria ceux de Vimy. Là, oui, dans ce village, ils demandaient une remise de leur dette, parce que l'Intendant de la province exigeait que, d'abordy ils

payassent le droit de vendange et les deniers royaux. Quant aux censiers de Mercatel et de Montehipreux, ne prétendaient-ils pas que le vagabond, par privilège de glanage, leur prenait trop de blé, et qu'ils ne pouvaient, lors, fournir aux Moulins la quantité promise?

Les vils croquants de Boiry et de Beaurains même se dérobaient à leurs devoirs, parce que les nobles, en chassant avant la récolte, abîmaient la moisson, que fouillaient furieusement les meutes et les piqueurs. Les gens de Souchez, de Carency n'avaient pu sarcler à la saison propice, ayant été requis par les sergents pour la corvée des chemins. Sans bois de chauffage en hiver, les femmes de Dainville, de Duisans, d'Arleux, avaient dû faire sécher les bouses de vaches, enlevant ainsi le meilleur fumier aux champs, et les laboureurs n'apporteraient aux Moulins que la moitié des sacs attendus. Au reste, la campagne était déplorablement aride : maître Héricourt le criait à l'espace.

Dominant la petitesse irréelle de ces villages, de cette rivière, de ces bois, si haut entre les pattes du lion, l'enfant regardait les hameaux qui semblaient heureux dans la lumière de juin, mais contenaient tant de peines sous leurs toits de chaume, à l'ombre de leurs noyers touffus. Sachant qu'il y avait de la souffrance dans cette paix des champs, elle les aima davantage. Elle n'eût jamais pensé que son oncle pût être riche ainsi. Chacun, chacune trimait aux Moulins et aux Forges : sa tante les obligeait, elle et ses cousines, de repriser tant de bas, le soir, à la veillée, pendant les vacances, en récitant les litas de la sainte Vierge, avec les servantes, les trico-

teuses, les repasseuses actives. Jusqu'à la toute petite Caroline, k la toute petite Delphine, qui,, laissant l'abécédaife, s'efforçaient; de coudre, fort sages, leur trousseau du couvent, avant de s'y rendre comiae pensionnaires.

Au-dessus de Cécile, Thomas pressait la corde au n(BU<i« de ses poings velus, de ses longues jambes en bas veFdâtres ; il grimpait jusqu'à la crinière du monstre, le long de réehine', pour voir plus haut que le front de la bête, que la patte énorme appuyée sur la hampe. Par instants, de son marteau, le bonhomme frappait. Maître Héricourt surveillait cette ascension. Il gourmanda la foudre qui trouait ainsi le lion héraldique dressé sur la couronne de pierre, depuis quatre siècles, pouT imposer le soleil ornant la hampe de la lan^e à toute la plaiae de l'Artois.

Le carillon, au quart avant midi, avait attiré les regards vers l'horloge du beffroi, vers sa couronne ducale et sa bête levée dans le ciel, tel un monstre^ de cimier.

— J'ignorais, Wartelle, que l'éclair eût frappé notre lion.

— Si fait, mais pour la dernière fois, monsieur Deladérière !

— Le paratonnerre que vont poser les forgerons de maître Héricourt, le paratonnerre du grand Franklin, détournera de notre lion la foudire désor-^ mais captive en sa lance.

— Honneur aux Américains!

— Comme Prométhée-, ils savent saisir le feu du cieL

— Gomme les Romains^, vivre libres en république.

— Ne croyez-vous pas, monsieur le physicien, que es aéronautes devraient, dans leurs ballons, se porter au milieu des orages, à seule fin d'observer la formation de l'électricité atmosphérique, pour en dissiper les effets avant que l'éclair atteigne les infortunés humains?

— Ce fut l'avis de m^onsieur die Saussure. Il m'a 'ait Thonneur de m'écrire un billet à ce propos.

— Voilà tantôt cinq ans, j'étais en garnison à Versailles, j'ai vu lancer dans les airs un énorme gtobe de papier fort galamment peint, ma foi ! Un an plus tard, aux Tuileries, j'ai salué monsieur Charles dans sa nacelle d'osier, construite en formie de barquette, avant qu'il s'envolât parla faveur du baron de Breteuil. Les gens du commun semblaient prêts à la rébellion, si messieurs les officiers de police avaient interdit le départ, comme le bruit en courait. De m^auvais garçons avaient déjà rompu lesclôtures : les sentinelles durent les repousser au nom du roi, en les menaçant de leurs baïonnettes.

— Et moi, monsieur le major, j'étais à. Calais le jotir qu'on y fêta Blanchard et Jeffries, après leur traversée de la mer par le chemin des cieux.

— Et moi, messieurs, à Dankerque, le jour que Juste-Emile Hérioourt profita d'un fort vent d'est pour traverser le détroit dans l'autre sens, plus heureux que monsieur Pilâtre de Rozier. Nous saluâmes le drapeau américain et le drapeau du roi, qui flattaient sur les haubans de la nacelle.

— Messieurs, messieurs, je vous le déclare, j'aime à en mourir cette beauté qui là-haut embrasse toujours le lion de nos Flandres! — s'écria le petitmaître en offrant sa lunette de théâtre au capitaine

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du génie, lequel pour mieux voir en étira les tubes emboîtés.

— A table, s'il vous plaît î La bière va tiédir ! — fît la servante par la fenêtre, sous l'enseigne de la Licorne d'Or.

Et les amateurs de physique ayant, tour à tour, discerné la jeune fille dans la crinière du lion, près d'un ouvrier besognant, revinrent sous cette arcade de la Petite-Place s'attabler devant l'auberge.

Une danse vraiment, une danse de sons allègres et vigoureux commence dans l'air. Ils enguirlandent le beffroi de leur joie scandée ; ils martèlent l'espace. Ils jouent avec les colombes des pignons, avec les corneilles des clochers : par-dessus la ville et les cent églises, des vols clairs, des vols noirs tourbillonnent autour du lion qui, colosse d'airain debout sur la couronne ducale, hausse vers les nuées, à la pointe de sa hampe, le soleil d'or, le soleil épanoui des Flandres.

Espiègle, la gaîté du carillon danse, oui, elle danse, aux pieds du monstre héraldique, aux flancs de la tour rigide en ses collerettes de pierre, sur les toits et les balcons du municipe, sur la Petite-Place même, où s'animent les plaisanteries des maraîchères offrant leurs dernières volailles, leurs oeufs, leurs légumes et leurs rondelles de beurre, pour les marchandages des servantes en cotillons troussés, des bourgeoises en corps de jupe et grands bonnets de linon. Spectacle fort agréable au corps royal du génie, à ses officiers, à leur capitaine, — ce joli brun, le poing sur la hanche, — aux basochiens en habits étroits. Ils contredisent Maximilien et Augustin, les deux frères

avocats, si guindés dans leur élégance. Trois; jeunes abbés s'éventent du chapeau, contre les grilles de la Sainte-Chandelle; ils écoutent Foratorien Fouché,sec et droit, qui explique le mystère de l'électricité.

Les sons, victorieux, dansent parmi les propos des petits-maîtres comparant aux Liaisons dangereuses de Laclos leurs aventures, parmi les caquets de& commères qui tricotent, çà et là, en bandes, parmi les déclamations des philosophes exaltant, au- café, Jean'-Jacques Rousseau, parmi les cbansons des dentellières qui, de la Grand'Place à la porte Méaulens, à la porte Ronville et à la porte Baudimont, manipulent les vingt bobinettes de leurs carreaux d^errière les fenêtres de toutes les maisons pointues, comme aux bords de ces caves, béantes au ras des trottoirs, où logent des artisans.

Là-haut, Cécile, à la dérobée, regarde le visage courroucé de son oncle. Hurlant plus fort que le vent, maître Réricourt insulte les officiers de l'Échevinage qui l'obligent à l'installation du paratonnerre.

— Holà ! pécore, apprends ton métier, puisque tu réclames ton bien!... Eh! oui, tu les auras, tes Forges; mais Caroline aura les moulins; Delphine lura les terres. Toi, tu recevras la plus méchante part. Oui-da ! la plus méchante : les Forges... Apprends ça... Apprends ce que la Ville exige des ■orges Héricourt, de tes Forges, mademoiselle!.... :^t pourquoi, s'il te plaît, ce travail incombe-t-il LUX Forges Héricourt? Sais-tu le contrat passé avec maître Jacques Garon et maître Héricourt-Boiry, l'aïeul de tes aïeux? Sais-tu leur privilège d'entre-

tenir, réparer, nettoyer le lion d'Arras, privilège établi depuis l'an 1554?... Mais, deux cent cinquante ans plus tard, est-il juste que la Ville nous paye seulement une redevance annuelle de cent pistoles?

Il le demandait à Cécile, à l'espace et au vent... Non, Cécile n'y trouverait pas son compte...

A chaque opération que Thomas prouvait indispensable, maître Héricourt raillait sa nièce.

— Tu entends, pécore!... Six compagnons couvreurs... Six!

Il injuriait Franklin, son invention, et cet avocat de la rue des Rats-Porteurs, ce Robespierre. Le fol avait imprudemment plaidé contre les échevins de Saint-Omer pour cette nouveauté d'Amérique qui peut attirer l'orage sur les maisons d'alentour. Au triple sot, Thomas, le maître reprochait de croire en ces stratagèmes diaboliques.

Cécile, derechef, tremblait. Par-dessus l'épaule, elle apercevait l'oncle demeuré plus bas, sur le suprême échelon. De ces fortes mains l'une serrait la corde et la redoutable canne; l'autre agitait le tricorne.

Sa chevelure grise au vent, le maître cria. Sa figure mal rasée, large, proféra d'épouvantables menaces contre une nièce ignorante des contrats, privilèges et obligations, mais qui voulait — chose comique — régir son bien!...

La joie du carillon peuple les airs. Les vingt anges, de la légende, sans doute, exécutent leur contredanse invisible au son des cloches, entre ciel et terre, entre le ciel d'Arras et les fronts des religieuses prosternées dans les stalles des chapelles pour murmurer leurs oraisons d'Ursulines, de Charriottes et

de Dominicaines ; entre le ciel d'Arras et les yeux inquiets des enfants avertis de ce ballet divin par les servantes qui, cependant, manient les chaudrons, flambent les poulets, enfarinent les poissons, dans tous les hôtels des anciennes familles bordant la rue des Quatre-Crosses, la rue des Vieilles-Haudriettes, la rue des Capucins, la Terrée de Cité, où Neptune de son trident guide, au-dessus de la fontaine, un monstre des Eaux.

Recroquevillé autour de la corde à nœuds, Thomas embrassait la corpulence du lion, frappait ici et là le métal, regardait dans le trou, palpait la fêlure.

Il parlait d'échafaudages, de soudures, des six compagnons couvreurs à dix-huit sols la journée, de neuf compagnons riveurs à vingt-cinq sols, sans d'ailleurs se préoccuper des invectives décochées à l'univers, puis à la pécore de nièce par maître Héricourt.

Le vent secouait insolemment la dignité de Toncle en soulevant l'habit de gros drap bleu et en découvrant la veste à fleurs, la culotte de camelot jaune; Cécile pourtant ne se rassurait pas... Elle se rappelait qu'à la Noël ses mains l'avaient encore fouettée rudement pour le bris d'une tasse en vieille porcelaine d'Arras ; et cela devant les servantes effrayées... Que n'avait-elle pas à craindre de cette violence?... L'affreux homme la gardait là, maintenant prisonmière, attachée entre les pattes, au ventre froid de la bète. Au-dessus d'elle, chétive, c'était si loin, le dôme du ciel traversé par les nuées grises et blanches ! Au-dessous, c'était la personne du maître en fureur, et l'abîme s'enfonçant, et l'espace de la campagne, la profondeur immense carrelée par les mois-

sans diverses, et les collines, et les bois minuscules autour des clochers.

L'enfant frémit : que la colère déchaînât un geste: intempestif de l'oncle, que la ceinture de cofde se dénouât, elle serait précipitée. Cette idée- l'étourdit. Elle eut peur de mourir en bas ; elle murmura son : <( In manus », à tout hasard. Ses genoux vacillèrent ; elle ne vit plus Thomas ni le lion...

Elle avait, par chance, communié ravant-veille ; elle ne se reprochait rien que des vétilles et d'avoir demandé des comptes à son oncle. Mais le sang battait dans ses oreilles ; des pleurs mouillèrent ses yeux. Elle pensa «rier : <( Maman! » parce que le beffroi lui parut soudain s'engloutir sous ses pieds dans rHôtel-de-Ville et la Petite Place. Le vent la fustigeait de nouveau, l'enveloppait de ses cotillons^ troussés, l'aveuglait de mèches éparses.

'Maitre ïléricourt la traitait de péronnelle et de buse parce qu'elle ne comprenait pas qu'il voulût monter encore et la rejoindre sur le socle du monstre!

— Voyez la sotte qui ne peut se reculer dans sa corde! Morbleu! je te fouetterai jusqu'au sang tantôt, ou que Dieu me damne!... Pleure, çà! pleure donc ! Il ne tient à rien que je te jette à terre, et te donne à manger aux chiens de la place, comme Jézabel... Rabats tes cotillons, du moins. Ou je te les rabattrai, moi !

Cécile entendait les mots retentir en elle. Elle n'était plus que ces mots qui l'ahurissaient, qui devenaient ses larmes, ses sanglots, et sa terreur chancelante, ses yeux fermés...

Cependant Saint-Géry tapa douze coups graves, dans sa tour grise, derrière les abat-sons; mille'

ouvriers sortirBiit ées ateliers ; I-es avocats, les plaide^ars descendirent les marches du tribunal.

— A c't'heure, moV maître, — dit Thomas, — v'ià le moment, où, siu* toutes les tables d'Arras, tous «ces gens-là vont couper la miche faiite de votre farine et du blé produit pair ces terres!

Cécile apercevait, aux creux profonds des rues, •ceux qui se hâtaient en foule vers Je dîner, vers le pain des Moulins Héricourt, les petits pois de Saint- Lauréat, Jes poissons de la Scarpe vivement frits, les poulets de Souchez rôtis à peint, les pigeons de Vimy savamment fricassés, le bœuf de Beaurains, lias légumes d'Achicourt, la bière de Saint-Nicolas, i€B cerises de iBlangy, les groseiHes de Mercatei. La fdlette se so-uvint d'avoir mangé tout cela dans ces villages. Elle imagina le bénédicité dit à haute voix devant l'appétit des familles, qui la gagna : elle eut faian de cette terre et de ses fruits. Elle se crut, un moment, toute la ville s'apprètant à savourer l'excelienee de l'Artois. Elle se vit telle que les familles de sa connaissance, recueillies devant la nappe et la &o«ipière fumante.

Le carillon sonnait 'encore. La joie dansait sur la ville, sur les environs.. D'égilise en église, les cloehes de midi répondirent au beffroi. L'angélus tintait dans les villages : le vent sur la campagne emportait l'appel à la Vierge- 'Cécile fît le signe de la croix avec le vieux. Ensemble ils sourirent et commencèrent à murmurer le latisa de la prière qui célèbre l'immaculée conception. L'oncle aussi porta la main à son front, à ses épaules. Leurs trois paroles s'unirent à celles des cUches ^ du carillon qui s'envolaient, à celle du vent qui s'engouffrait dans les rues d'Arras.

Ils se sentirent en communion parfaite avec les citadins et les paysans qui priaient comme eux, debout dans Jes champs ou sous leurs toits.

Cécile songeait à ses compagnes, aux Ursulines rassemblées dans le réfectoire du couvent ; elle en salua la tourelle. Sa tante, la trop sainte, vêtue de scapulaires et de chapelets, de médailles par-dessus sa guimpe, et les deux petites, Caroline, Delphine, rangeant leurs trousseaux, et les servantes agenouillées dans la grande cuisine des Moulins Héricourt, Cécile eût souhaité les entrevoir d'ici. Elle mesurait, sans peur du vertige, la profondeur de Fespace. L'enfant se voulut ainsi que la sainte Vierge prête à recevoir la visite de l'ange, qui déjà montait à sa rencontre dans une ascension glorieuse.

— Amen, — dirent ensemble les trois voix. L'Ange! Cécile l'espéra qui s'avancerait avec des

cheveux plein de soleil, une robe de nuées, et, dans la main, un lis.

— L'Américain aura une bonne femme, not' maître, une bonne femme qui n'aura pas peur de l'espace... en ballon... Elle pourra s'envoler avec lui comme madame Blanchard avec le sien.

Cécile, au premier instant, ne saisit pas le sens de ces propos...

— Apprends cela, ma nièce... Aussi bien ce maraud ne peut-il tenir sa langue... Je t'ai fiancée avec l'Américain. La noce se fera pendant la fête.

— Ciel! avec Juste-Emile, mon oncle!... Juste- Emile, le marin ?

— Si fait, — appuya le vieux ; — toute la ville le sait : les Forges de Saint-Nicolas épousent les vais- S3aux de Dunkerque.

— Angélus Domini nuntiavîl Mariœ,,,

-— Tape donc, Thomas, vieux fainéant, tape partout... Ça sonne creux!

Cécile, d'abord, fut tout près de pleurer. Se pouvaiVil? Ce Juste-Emile Héricourt, qui courait les mers, qui s'élevait en ballon avec M. Charles, qui avait suivi le marquis de La Fayette pour délivrer les Américains, et qui revenait de là-bas terrible, sous une crinière pareille à celle du lion ! Juste- Émile, qu'elle avait vu quatre fois, l'enlacerait dans sa vigueur redoutable, l'enlèverait au ciel dans la nacelle de son ballon, l'emmènerait par les mers ignorées, jusqu'aux îles où se dévorent les cannibales! Sainte Vierge!...

Mais Cécile aussitôt se dit qu'elle ne serait plus fouettée par son oncle, contrainte par sa tante à de si durs labeurs, et par les religieuses à trop d'oraisons, à trop de pénitences. Ce Juste-Emile, si large d'épaules, solide sur jambes comme tous les matelots, ne serait-ce pas le libérateur? ne la délivreraitil pas comme il avait délivré les gens de l'Amérique? Elle l'espéra.

Dans la maison des Forges attenante aux Moulins et qui dépendait de sa dot, dans la salle aux armoires de chêne, aux gonds et aux serrures de cuivre étincelant, Cécile s'admira maîtresse parmi les servantes. A ses genoux, ainsi que dans les chansons, le chevalier des Américains lui conterait ses combats. La géométrie, ni l'astronomie, ni le latin des religieuses ne l'ennuierait plus. Elle ne repriserait plus les bas de la famille quand elle aurait sommeil, le soir, à la veillée. Elle posséderait un chien, une berline à deux chevaux pommelés, avec un petit la-

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quais derrière. Elle recevrait elle-mèTne ses fermiers, sa part de revenias sur les biens nombreux épars dans la campagne. Ces terres, plus belles, puisqu'elles lui devienne-nt ,le gage de l'affrancbissement, Cécile les embrasse dans sa vie propre, avec les efforts de ceux qui les font opulentes : ils souffrent pour cela, dans,, Côs îbois, sur ces espaces verts -ou dorés, au fond de ces rues en rumeur, à l'ombre de ces églises qui tintent et tintent...

Les cloches dansent. Les notes de leur musique lythment les mouveme-nts des mères qui bercent .eurs marmots dans leurs bras, devant les bahuts bien cirés des salles basses, devant la ligne decihaaitdeliers en cuivre fourbi qui hérissent la hotte de la cheminée. Rue du Nocquet d'Or, le carillon scande le rire de Joseph Le Bon revenu de Beaune pour ïîOiBsaler sa pieuse mère : elle présente le dernie^r-né à ila bénédiction de cet ora/tiarieja en vacances, orgaeil de l'iiumble ménage.

En vérité les anges dansetnt iflvâsibles -par la vïlïle de rues tortueuses et riches, de places herbues, d'églises gothiques, de couvents murés, de tavernes saures en tumulte, de tabagies où s'écarquillent les trognes des buveurs hilares, de bo-utiquès où jasent les tchalands sous iles enseignes à caricatures, à lioarnes, à jpdats d'argent, à bêtes d'armairies., à gerJotes d'ar. Car « notre bon Roi » a ipromis de convoq(«fcer les États généraux pour soulager les maux de ts^n ;|xeuple, dit-^on, pour supprimer la gabelle, la dim.e,la tailleet les corvées. On déplie les gazettes, on chaiisse les besicles. On s'offre le tabac des boîtes d'ar^gent. On lutine la belle teAiïturière et les ouvrières en

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modes : elles rient comme la danse du carillon dans l'air.

Les sons et la nouvelle pénètrent les oreilles des brasseurs qui, sur la Grand'Place, roulent les tonneaux, des coltineurs qui, de char en grenier, transportent les sacs d'orge sur leurs épaules, des tanneurs qui, dans leurs hangars de la Basse Ville, raclent les cuirs, des maréchaux qui, porte Méaulens, forgent les fdrs près de leurs fournaises, des clercs qui, rue des Capucins ou rue Ernestale, rédigent les contrats dans leurs études, des moines qui, dans l'abbaye de Saint-Waast, compulsent les vieux livres, des avocats qui parlent au tribunal des États, des orato riens qui enseignent la jeunesse attentive dans leur collège, des joueurs qui secouent le cornet de maroquin et les dés du trie trac, au Café de la Comédie..^

Les sons dansent encore. C'est le finale : une dernière figure de l'invisible ballet. Là-haut, elle sonne, gambille, tinte et bondit. Elle projette ses ondes harmonieuses sur toute la ville au travail depuis le centre du beffroi jusqu'à l'enceinte des vieux remparts rouges et verdoyants, jusqu'aux escarpes, fossés, bastions et contrescarpes, jusqu'à la porte d'eau où, dans le mur de briques, sous les armoiries de pierre blanche et la herse levée, une file de péniches franchit, au fil de la rivière, la voûte de défense.

A la Licorne d'Or, le petit-maître agitait ses manchettes de dentelles au-dessus des chopes où moussait la bière servie par la grasse Gertrude, en cotillons troussés sur la croupe dans le cordon du tablier.

Et les buveurs s'excitaient la verve :

— Cette petite fille, là-haut, n'est-il pas plaisant,

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-Gaimis, d'y songer comme à rialelligence du lion?

— Elle ponse pour lui !

— Elle figure l'inteMigence de nos franchises et libertés communales.

~ Maître Héricourt force sa nièce à igrimper pomr l'accoutumer à s'élever dans les airs.

— Juste-Emile l'emmènera dans sa nacelle.

— Cette enfant?...

— Une élève hier des Ursulines !

L'aubergiste apportait un pot de ibière toute

fraîche :

— Maître Héricourt ji'enrfeend pas qu«e les Forges de son frère défunt viennent en mains étrangères.

— Avant qu'elle s'éveille à l'amour, il marie l'héritière aux armateurs de Dunkecrque pour lesquels ses ouvriers fabriquent les ancres, les chaînes de cabestan et les boulets nécessaires aux caronades.

— Celles qui firent merveiUeen Amérique !

— Contre les régiments hessois de Georges de Hanovre.

— Honneur à Juste-Emile Héricourt, messieurs!

— Honneur au Bunkerquois libérateur des Insurgents !

— Honneur à celui qu'on surnomaaae l'Américain!... Qui me fait raison?

— Moi, Carnot*

— Et moi.

— Et moi. Tous'! ■'<^

— Il y a une République en vie «ur le monde!

Ils se dressèrent ensemble. Ils heurtèrent leurs chopes, ~ le maigre oratorien en habit noir, le capitaine et le major du génie, le petit-maître bien poudré avec, sur la culotte, ses deux montres : « Angéiine »

et « Alphonsine », souvenirs d'aimables donatrices, avoua-t-il à Gertrude qui tranchait le pain. Elle se mordit la lèvre.

— Çà, que vous êtes coquin, monsieur l'avocat!... Cela se lit dans vos yeux... Et votre grand frère qui est si sage, lui!

— Pas tant, puisqu'il veut bousculer les États d'Artois !

— Notre bon Roi nous fera justice!

— Mais notre Reine nous fera pendre! — ricane l'aubergiste en plaçant les assiettes.

— Avec le collier du cardinal, au moins? — crie Gossart, le fumeur qui crachait dans l'ombre.

Gertrude, cache tes beautés, ma fille, ou,, morbleu, je les baise!

— Ce fichu est impertinent!

— Paix là.

— 11 nous montre, le traître, les fruits où il nous est interdit de mordre !

— Tantale a moins souffert que nous!

— Puisque vous m'avez si chère, laissez-moi tout déposer : le plat me brûle.

— Tu me brûles le cœur davantage, belle hôtelière!

— Fi donc, monsieur le capitaine ! Est-ce là des manières pour le corps royal du génie?

— Baise-la, Carnot, dans la fossette!... dans la fossette !

— On verra si elle sait se défendre.

— Comme une place de Vauban?

— Ou selon la méthode fausse des fortifications parallèles !

~ Mon Père, laissez mon fichu. Oubliez-vous votre tonsure?

— Il a une calotte dessus.

— Apprenez, belle amie, que je n'ai pas prononcé mes vœux.

— Il n'est pour le moment, que simple compagnon de l'Oratoire, professeur de physique en son collège.

-— Et qui veut, Gertrude, vous en donner une leçon !

— Oui-da ?. . . A bas les mains, messieurs de l'Église ! C'est de la mainmorte !

— Bon, ça !

— La commère a de l'esprit.

— Fouché, te voilà vaincu par cette gaillarde.

— Paix là !

— Goûtez de mon godiveau. Et léchez-vous les doigts î

— Ah! Gertrude, tu nous quittes !

Des censiers l'appelaient en tapant leurs pots sur la table :

— Verse mi de l'bière dans l'pinte !

— T'as de la malice avec chés biaux messieurs.

— Des avocats dro-chi î

— Des abbés dro-là!

— Des officiers à c'val!

— Avisez là-haut...

— Ah! tondis, tondis, quelles rencontres!

— Que rabâches, mes fîeuxj... Avisez plutôt la nièce de maître Héricourt sur le lion d'Arras, dans le mitan du ciel! Avisez donc!

— Gh'est-i' pour l'habituer à monter en ballon avec l'Américain?

Certains mirent leurs mains comme en visière sous leurs chapeaux à boucles d'acier. Les plus curieux se

dressèrent, trapus dans leurs courtes vestes de drap gris, hauts sur leurs jambes en guêtres de toile. Il les étonna de voir tout le monde sortir des maisons, s'accouder aux fenêtres, surgir des caves, abandonner les auberges et les cabarets. Oui, la nièce de maître Héricourt apparaissait sur la couronne du beffroi, embrassant le vieux lion d'Arras. Et, sous les piliers des arcades, les villageoises piaillaient :

— Oh I ma mère, ravisez !

— Ch'est-i' qu'elle est tant hardie?

— Celle qui épouse l'Américain, faut bien qu'elle soit brave, — répondit la jeune fille aux bas bleus, — si elle s'en va sur les Amériques!

— En Corse! — fit l'autre, qui joignit les mains.

— Et au ciel, par Dieu! dans le ballon, — riposta la femme à cornette raide.

— Comme il a été, qu'on dit, au-dessus de Valenciennes et de chés villages.

— Min fieu l'a vu, — décîaraitla poissarde au tablier jaune.

— Avec le diable, ma commère ! — cria celle qui baisait la croix en or de son cou,

— Point?

— Si fait, l'diable !

— Le curé l'a dit, ma p'tiote... Raque à terre!

Au milieu de la Petite-Place, les maraîchères, ainsi devisant, replaçaient dans les corbillons de leurs ânes les légumes et le beurre non vendus. D'autres se hissaient sur le bat. D'autres allumaient leurs pipes de terre noire, pour la route. D'autres oubliaient les poupons qu'elles allaitaient, en regardant lécile au cœur du lion.

^^écile au

Près des nues, Cécile Héricourt contemplait l'Artois étendu sous le dôme du ciel, l'Artois de sa dot. Thomas, à genoux sur le crâne du monstre, soulevait une épaisse lame de bronze. Maître Héricourt lui commanda de plonger la main dans le creux. Une cassette de plomb en fut extraite. Les fondeurs de 1551 avaient enfermé là le signe de leur corporation : de peur qu'elle ne fût dérobée pendant les travaux, il seyait de mettre à l'écart cette plaque d'or. L'arrachant presque à la lourde main de son aide, maître Héricourt enfouit le trésor dans une poche de toile aussi large que ceUe d'une besace. Puis il enjoignit à sa nièce de descendre aussitôt.

La rudesse de l'ordre démontrait brutalement à Cécile son état de servitude : son corps faillit se révolter avant son âme. Le cœur lui battit, le sang lui colora subitement le visage. « Juste-Émile ne permettra pas qu'il îîi'insulte ainsi!... » Du moins elle s'attarda volontairement, cramponnée sur la bête de bronze, dans le lien que Thomas dénouait. — Je veux voir encore! je veux !

Inutilement l'oncle injuria. Cécile connut un bonheur neuf à laisser la rage lui mordre la poitrine, lui serrer les dents, lui enfoncer les ongles dans la paume de la main. Jamais elle n'avait permis à sa vigueur de la posséder ainsi. Elle s'estimait autre, puissante, avec cette nature qu'elle dominait du haut des airs, et de tout l'esprit, sans craindre l'influence du vertige. Elle se riait de l'oncle furibond, mais campé trop bas, qui la menaçait de sa canne. Et Thomas souriait aussi, content de voir l'enfant d'hier résister au maître des blés, des moulins et des forges.

LE LION d'ARRAS 2T

Cécile avait encore aux oreilles la joie du carillon, l'appel des cloches qui avaient sonné l'heure de la délivrance pour les gens au travail, l'heure du repos bien gagné, où Ton se prélasse devant le fricot, après la besogne fastidieuse ou bien épuisante. Or, le carillon tinta : il annonçait le quart après midi. Cécile, une dernière fois considéra l'ampleur de la province, ses fermes et ses hameaux, et ses cultures, et sa capitale. Partout les familles dînaient libres, comme elle-même libre, debout dans le giron de la bête qui représente la force, maîtresse de ses actions, Cécile regardait l'horizon nouveau.

En vain maître Héricourt traitait sa nièce de pécore et de diablesse. En vain lui promettait-il le jeûne et le fouet, puis de la renier au bénéfice de Caroline, de Delphine, de ses fils Bernard, Augustin, quand ils auraient quitté le collège de l'Oratoire : le vent lui arrachait les mots de la bouche et les dispersait avant qu'ils fussent entendus par la fiancée.

De toute peur et de toute contrainte, Cécile s'était affranchie.

Elle se pencha vers la Petite-Place, et vit qu'on l'observait. Alors, éblouie par sa joie, elle envoya de ses doigts clairs deux baisers au peuple qui grouillait contre la grille et les statues pressées de la Sainte-Chandelle.

La foule acclama ce geste. Elle sortait de toutes les arcades, de toutes les H^outiques. Elle s'accoudait dans toutes les fenêtres, aux trois étages des façades étroites et blanches, dans les œils-de-bœuf, à l'angle des pignons. Les gamins parurent sur les toits, sur les volutes de pierre qui flanquaient le faîte de chaque

maison ; et cela comme pour se rapprocher de l'audacieuse fille.

Les questions passaient de bouche en bouche. Rien que de se fiancer avec un matelot revenu d'Amérique, cela donnait-il tant d'audace? Et chacune interrogeait ses voisines touchant le pays du paratonnerre.

Autour des deux places, sous les arcades, maints auneurs de toile se nommaient Benjamin Franklin. Dans leurs cafés, les buveurs expliquaient la république de Philadelphie. Les F.*, de « l'Amitié » citèrent la loge des Philadelphes, où le grand homme s'était distingué. Les joueurs d'échecs démontrèrent, avec les cavaliers, la tour et le roi, comment les colons avaient battu les troupes de Georges de Hanovre, afin de ne plus payer des taxes vraiment excessives.

Cela, tout le monde l'approuvait, sur les deux places et rue de la Taillerie qui les joint, en commandant, aux rires des Sophies, la chope de bière, le café chaud ou le verre de rogomme, en interpellant les amis qui repartaient pour les villages, et que l'on chargeait de commissions destinées aux cousins de la campagne. Avant de rassembler les rênes, le courrier de Télus prêt à boire le coup de l'étrier, sur sa jument blanche, devant la maison à l'image antique de la Harpe, achetait, pour son bailli, deux chaudrons en cuivre rouge ; il dut promettre, sans réticence, qu'il lui représenterait C£>mme les dinandiers ambulants et les Auvergnats faisaient tort aux honnêtes batteurs de cuivre, installés selon les règles de la corporation. Car, entre ses casseroles, pots, écumoires, saumonières, cages et chandeliers, tous rutilants, brillants et rubiconds à souhait dans la salle

basse, sous l'arcade aux piliers de grès, le marchand s'échauffa. Il espérait avec éloquence que maître Héricourt soutiendrait, à l'Echevinage, la cause des bons bourgeois, forgerons et batteurs de cuivre contre les vagabonds qui colportent, à dos d'âne, par les villages et les bourgs, de paroisse en paroisse, les vieux ustensiles de rebut achetés pour quelques sols aux servantes, puis retapés, ressoudés, rétamés, fourbis et revendus neufs d'apparence aux fermières, depuis Saint-Nicolas jusqu'à Saint-Eloy, depuis Beaurains jusqu'à Cambrai.

Véritablement, la chose devenait intolérable pour ce gros Godron en bas drapés et en corps de chemise, le bicorne sur l'oreille. « ïl n'y avait pas au monde qu€ les Américains pour faire valoir leurs droits ! — cria Fardel. — Et on le verrait bien aux États d'Artois... » Maître de Robespierre y parlerait, tant pour l'un que pour l'autre, pour tous ceux ayant pignon sur les deux places, pignon à œil-debœuf et grenier pointu... La main du protestataire désignait tous ces alentours.

Le courrier enfila ses deux chaudrons dans sa bandoulière. Il empocha la lettre de Godron pour son baUli, et une autre pour le bailli de Rœux, relative au même objet, puis de l'éperon toucha le flanc de sa bête. Au son des grelots, ils s'en allèrent trottant à travers les charrettes et les ânes des maraîchères, les chiens de chasse en quête de reliefs, et les bavards excités par l'exploit de Cécile Héricourt,

Devant la boutique du tailleur Vanherdrick, à la maison de la Salamandre^ le courrier arrêta sa jument. Pour son vicaire il réclama l'habit et la veste

noire confiés, la semaine précédente, afin qu'on les bordât. Mais le tailleur n'avait pas fini le travail. Derrière ses besicles, il grimaçait aux reproches. Pourquoi le vicaire ne donnait-il pas son habit à rapetasser dans sa paroisse, puisque, contre toute justice et bon ordre, les officiers municipaux laissaient les vachers, laboureurs et bergers sans aucun privilège, auner le drap, le couper, le coudre, et prendre la clientèle paysanne des Artésiens, puisque les magistrats de la province laissaient parj-out forfaire aux statuts et lettres patentes des marchands et artisans établis dans la cité?

Sur quoi, le voisin renchérit. Waterlot rattachait aux clous, dans sa boutique, la collection de brides et de mors dont le meilleur était maintenant aux mains de l'acheteur : celui-ci remontait en son tape-cul, fouettait son bidet roux. Après avoir rendu au courrier une sacoche et des étriers pour Thélus, le corroyeur, puis le sellier reprochèrent à l'Intendance de les poindre, de les mortifier sans cesse par les exigences de la régie. Tellement que, des quarante tanneries achalandées jadis par eux et leurs pareils, trois subsistaient. Aussi cuirs et peaux y coûtaientils trop cher pour les réparations des traits, pour la fabrication des guides et des bâts. Maître Héricourt n'en voulait plus acheter chez eux, déclarait-il, à cause des prix nouveaux.

Le sellier, homme maigre, aux bras nus, si creux sous son tablier, discourut amplement. Le gland de son bonnet, derrière ses cheveux en rouleaux, frétillait selon ses gestes innombrables. Il attestait la face de l'Hôtel de Ville, gardien des Chartres et 'ses hautes fenêtres sculptées; il montrait le lion du

beffroi, en proclamant ses espoirs de justice, et les arcades, en déplorant la réalité. Le tailleur Vanherdrick rajustait ses besicles pour mieux saisir les phrases précipitées de cette ardeur.

Dignement, le chaudronnier Codron servit la Perrette, qui voulait un pot à crème, et la Goton, qui marchandait une bassine à confitures. Tout en ouvrant la grosse malle à clous de cuivre que lorgnait un adjudant du roi, le corroyeur Héroguelle souhaita qu'aux ouvriers de chaque spécialité il fût interdit de travailler pour une autre.

Autour du courrier leur groupe s'agita, grossit : tels parlaient au nom de leurs assemblées corporatives lesquelles, dans cet hôtel de ville, avaient déposé solennellement leurs statuts. A tous ceux-là des curieux se joignirent : ils sortaient des maisons, la scie sur l'épaule, un marteau à la main, un paquet sous le bras, des roquets dans les jambes. Et le grand Druon, en tant que mesureur sur le marché, dénonça l'injustice de ne pouvoir transmettre, par simple hérédité, sa charge à son fils, qui traînait dans la brouette Us balances, la toise, la romaine, le trébuchet et le registre. Paroles approuvées par les coltineurs, forts et portefaix. Ils venaient de la Grand'Place, où ils ivaient hissé tant de sacs de blé dans les chariots des Koulins Héricourt, après en avoir déposé les sacs dî farine aux seuils des boulangeries. Blonds hercUes demi-nus, coiffés de cuir, avec les scapulaires à limage de leur patron saint Christophe qui batlotfeiont sur leurs poitrines velues, ils vociféraient ensemble, ivres un peu de bière et de genièvre. Au soeil d'été, la soif est grande après l'effort, un jour

(le marché. Eux aussi réclamaient depuis longtemps l'hérédité de leurs charges. Puisque les privilèges des nobles passaien^t à leurs enfants, pourquoi ceux des bourgeois et des ouvriers n'étaient-ils pas également transmissibles de père en lils? Des bâtons furent brandis. De lourds souliers trépignaient, achevant des jambes en bas bleus et des culottes de bourracan. Les maraîchères poussaient leurs ânes vers le bruit ; elles-mêmes glapissaient dans la bousculade.

— L'Amérique, elle, a bien su se délivrer! — criait un oratorien en habit noir debout sur une borne.

Il se haussait sur la pointe de ses souliers; il agitait son tricorne noir. i

— Que ne faisons-nous comme les Américains, morbleu! — conseillaient des commis en émoi devant l'Hôtel de Ville, leurs gazettes au poing.

— La fiancée de l'Américain, voyez donc, elle est toujours en haut du beffroi!

— Sur le cœur du lion.

— Oui, sur son cœur!

— Dans ses bras !

— Au-dessus d'Arras.

— Dans le ciel même ! '*

Et de nouveau la foule acclama. Par les rues avoisinantes arrivèrent les gens qui retournaient à leur travail, après dîner. Devant les auberges, les paysans! rattelaient à leurs charrettes les gros boulonnais. Un piqueur du comte de Galametz surgit à cheval tirant une meute qui jappa. Elle se glissait entre le^ jambes des passants. D'un char à bancs, des fermies protestèrent contre la chasse du comte qui, d'orrinaire, foulait brutalement les moissons. D'autres accusaient les pigeons des couvents qui dévoraieit

les grains des épis, et qui tournoyaient en ^bandes ombreuses, effarouchées par cette foule, avant de revenir au colombier de Saint- Waast, à celui des Ursulines. Le piqueur arrêta sa bête devant les bras tendus, les faces criantes, les imprécations des femmes accroupies sur leurs bourriques et qui perdaient leurs coiffes. Un farceur coupa la laisse des chiens, qu'on fouetta : leur fuite hurla sous les cinglements.

— Holà! holà! à la garde! — appela le valet tout blême, debout sur les étriers.

Il emboucha son cor, gonfla ses joues, et sonna. Mais les soldats du poste, sous les arcades de l'Hôtel de Ville, ne comprirent pas tout d'abord. Rieurs, ils guettaient les jolies filles se hissant sur leurs baudets: car elles montraient leurs jambes jusqu'aux jar" retières. Deux porchers avaient grand'peine à faire entrer leurs cochons dans une carriole; et cela plaisait aux tambours du peloton. L'officier, par hasard, jouait aux échecs dans un café voisin, rue Saint-Géry, Comme il menaçait la reine de son partenaire, il ne voulait pas s'inquiéter de la rumeur, ni de l'hallali sonné à pleins poumons dans le milieu de la Petite- Place. L'autre joueur, par contre, qui savait sa reine en péril d'être capturée, prêta l'oreille. H se leva, ce qui força l'officier à regarder dehors, à s'apercevoir des gamins en course, des commères piaillantes, d'un cavalier qui galopa :

— Gorbleu, le populaire se rassemble !

— Qui sonne du cor ?

— C'est l'hallali des Galametz.

— Ne crie-t-on pas : « A la garde! » monsieur l'officier?

— Où Yont ces gueux?... Holà! Arrête2! Répondez! Qui êtes-vous?

— Les cordonniers mineurs, messieurs, s'il vous plaît.

— Où allez-vous ainsi avec votre bannière? Ce n'est point fête carillonnée, ce me semble.

— Monsieur, nous allons rue des Rats-Porteurs pour demander nos droits à l'avocat de notre jurande.

— Au juge du tribunal épiscopal.

— A monsieur Maximilien de Robespierre.

En leur roseraie de Blangy, les poètes de la cité fêtèrent, le dimanche suivant, le fiancé de Cécile Héricourt. Vers la fin du banquet, le musicien Got s'écria tout à coup :

— Heureux celui qui sut combattre pour la liberté!

On se levait en tumulte. Juste-Emile sourit. Il s'inclina, fier de sa belle aventure. Des mains se tendirent vers lui par-dessus la table, et les cristaux, et les roses. Debout, si maigre dans la soutane ouverte sur les plis du jabot, Fouché, l'oratorien, tendait sa flûte de Champagne, qu'en pétillant la mousse déborda. Les autres convives l'imitaient. Des coiffures, la poudre neigeait sur les épaules des habits bleus, noirs, bruns ou rayés, — ceux du philosophe Lenglet, de l'avocat Leducq, du peintre Bergaine, des deux Robespierre, de Garnot, du poète Gharamond, de Gosse, de Dubois de Fosseux, du major Ghampmorin.

— Vous avez franchi l'océan et déjoué les furies de l'aquilon afin de porter aux Philadelphes de l'Ame-

rique l'étendard de La Fayette et de Rochambeau, — récita, fort ému, Babeuf, le minable commis de qui la polonaise verdissait aux entournures, et que son ami Dubois de Fosseux enlaçait.

Juste-Emile Héricourt se revit en effet avec ses matelots de VAimable Aréthuse embourbant leurs caronades dans les plaines de la Virginie, malgré les efforts des attelages à douze chevaux.

— Quoi ! cette main que je serre a touché celle de l'immortel Franklin ! — s'écriait un jeune prêtre qui porta la poigne hâlée du corsaire contre sa poitrine haletante.

Juste-Emile Héricourt sentit battre le cœur de cet homme sensible entre ses doigts, et cette sincérité physique l'étonna fort.

— Voyez, mademoiselle Charlotte, voyez ce visage! Il recouvre la pensée du héros qui s'élança naguère avec monsieur Blanchard au-dessus de Valenciennes ! — déclara le capitaine du génie.

Sa figure tourmentée s'enflamma sous la perruque en catogan, et il rajusta l'épaulette qui pendait trop contre le revers de l'habit.

Juste-Emile Héricourt se pensa dans le silence de l'air, sous le globe du ballon, haut et loin de la campagne que voilait une brume diffuse.

— Ah! monsieur, vous êtes aussi l'émule d'Icare et de Dédale! Je le sais, — soupira l'agréable voisine, un peu moite, alanguie sur sa chaise, dans son fichu de linon et dans son écharpe de filoselle.

Les beaux yeux noirs brillèrent entre les cils.

— Mon amie Cécile, — reprit-elle, — va donc s'unir au conquérant de l'atmosphère?

L'odeur de froment qu'exhalait sa cousine blonde

et fraîche, Juste-Emile la désira, et plus même que les forges Héricourt dont il allait devenir le maître. — Belle Charlotte. ►., — commença l'oratorien qui s'était assis près de la demoiselle brune, et s'essayait à sourire mal^é sa bouche sans lèvres.

Charmant, musqué, parfumé, coiffé à ravir, Maximilien de Robespierre se dressa. La compagnie se tut. Cependant le major du génie vida son verre de bourgogne et le reposa entre les fleurs tombées de !a chope en faïence.

Maximilien se rengorgeait derrière son jabot empesé, tuyauté de la bonne manière. Il attaqua la chanson d'usage, sur un ton de fausset :

On vous a présenté la rose.

L'offrande était digne de vous...

Le marin choisit une attitude: les Rosati l'intronisaient dans leur compagnie littéraire ; par là même ils le désignaient entre les bons esprits comme un des plus estimables. Car l'Académie d'Arras presque tout entière, magistrats, historiens, philosophes, se mêlait à ces poètes de la chanson ; et c'était son directeur qui débitait, en l'honneur du corsaire, les couplets d'introduction :

De grand cœur vous prîtes ce verre Rempli de Champagne joyeux ; Nul honnête homme sur la terre Ne méprise ce don des cieux I

Juste-Emile Héricourt souriait poliment. Il se jugeait trop large d'épaules, en son habit à raies ; il regrettait la simplicité de ses cheveux sans poudre.

noués d'un ruban noir. D'ailleurs le turbulent Augustin riait sous cape avec ses voisins, sans respect pour la poésie de son frère, et sans finir de manger ses fraises, qu'il arrosait de Champagne abondamment. Nul, sauf lui, ne voulut s'apercevoir qure le chanteur détonna :

Je vous admire et je vous aime, Lorsque, rival de Rochambeau...

On entendit un attelage trotter, une berline rouler, un fouet claquer sur la route. Le soleil d'août perçait de ses rayons le berceau de chèvrefeuille et de roses.

Juste-Emile revoyait, par delà les mers, une plantation saccagée derrière Yorktown, et, au milieu, peinte en vert avec des volets blancs, une maison de bois élevée sur de gros moellons. Des grenadiers hanovriens, de là, fusillaient par les fenêtres les Dunkerquois acharnés à l'assaut dii courtil. Luimême avait, en poussant son monde, empoigné la pique d'un porte-fanion : ce rougeaud s'écroula dans la fumée du pistolet double. Ensuite les marins de VAimable-Aréthuse avaient brusquement distancé leur chef, bousculé des Hessois en casaques jaunes, sabré des bonnets à poil, des tricornes, balafré des trognes barbues, arraché l'écouvillon aux poings de canonniers, emporté, dans une furie de victoire. Juste Héricourt lui-même vers une écurie sombre où toute une foule s'égorgeait à tâtons dans la fumée suffocante de l'incendie. Soudain, après un grand coup reçu au travers du col, l'univers avait disparu...

L'enseignei s'était retrouvé en plein air, seul dans une calèche sans chevaux, la poitrine douloureuse et

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l€ jabot sanglant. Au galop, un cavalier passa, qui ne voulut pas s'arrêter. Juste-Emile avait cru mourir en s'évanouissant derechef. Et voilà que, sept ans plus tard, il vivait ici, le verre en main, à la veille de se marier avec sa cousine des Forges Héricourt, tandis qu'en son honneur le président de l'Académie d'Arras, cet avocat si guindé, chantait faux :

Pardon, Amour, pardon, Glycère, Je conviens que dans ce moment A vos doux baisers je préfère Celui d'un tel marin vraiment.

Ces petits vers engageaient à l'accolade que le récipiendaire et le poète se donnèrent, selon la coutume, aux acclamations des convives. Héricourt respira le parfum de bergamote dans la mousseline de la cravate qui engonçait la tête de l'avocat, — une tête d'adolescent, semblait-il, bien que le directeur de l'Académie eût dépassé la trentaine. — Mais il redevint sérieux : son air pointu rendit de l'âge à la physionomie de Maximilien de Robespierre.

Juste-Emile s'étonna de trembler un peu quand il tira de sa poche la copie de sa chanson rimée avec le secours du cher Legay. Quoi ! lui, le marin, le guerrier, Taéronaute, avait peur de ces grimauds, de leur opinion ! Il se roidit, il se murmura l'air de Défendsi, belle Artémise, sur lequel il avait adapté ses ers, meilleurs en somme que ceux du président. Et il entonna bravement :

Oh! quel destin digne d'envie !..

Le premier couplet sortit sans anicroche. La vigueur de sa voix couvrait le bruit des assiettes

qu'une fille essuyait dans la maison, et même les rires d'amoureu:x qui se calmèrent enfin pour écouter. Juste-Emile n'entendit plus que le son de sa parole accoutumée à l'usage du porte-voix dans la fureur de la tempête et de la canonnade.

Du marin vous faites un poète Et du corsaire un bel esprit; La politesse est fort honnête, Mais je crois que mal vous en prit.

On protesta par vingt gestes en manchettes, joyeusement. On rit. 11 acheva de crier, en bonne humeur :

Vous le voulez! Je suis Neptune, Le jeune Icare au sein descieux!

Craignez que ma verve importune N'emporte Eglé parmi les dieux.

Cette allusion à son mariage enchanta l'assistance. Elle j«ta ses bravos ; elle leva les flûtes, elle trinqua. Grimpé sur une chaise, Augustin rayé de vert effeuilla des roses sur le héros. Le minable commis en polonaise accepta que le major Champmorin mêlât du bourgogne à son Champagne.

On entendit les gens applaudir de loin, derrière les tilleuls. Puis l'escarpolette grinça de nouveau sous le poids d'un élan : Augustin se dressa pour découvrir deux amants blottis l'un coiitre l'autre, tandis que leur amie tirait la corde, et qu'ils sentaient leurs parfums les pénétrer doucement, leurs haleines se confondre.

Les officiers se dérangèrent aussi pour voir cela. On s'émut. On riait. M'^^ Charlotte, plus sévère, rétablit le silence. Elle choqua sa flûte avec une cuiller

à fruits, en repoussant les entreprises de l'oratorien qui lui replaçait l'écharpe aux épaules.

— Maximilien, Maximilien, mon frère... Je vous prie...

Elle rappelait à l'ordre son avocat trop indulgent pour ce vacarme.

Le directeur n'écouta plus le commis du cadastre. II réclama la parole. Il remercia le récipiendaire et formula des vœux galants pour les fiancés des Moulins Héricourt, Puis, il entama, comme d'usage, devant le nouveau Rosati l'éloge de leurs collègues. Il rappela comment l'Académie de Dijon avait en 1784- couronné, pour un Éloge de Vauban, le capitaine du génie, et comment l'Académie des Sciences avait distingué VEssai sur les machines, Carnot se roidit un peu dans son uniforme. Il désirait que Juste Héricourt portât sur ses ouvrages un jugement flatteur, puis qu'il les propageât parmi les gens de mer, parmi les constructeurs de fabriques. Ce jeune homme avait, en Amérique, connu des inventeurs appliquant le principe de la pompe à feu aux métiers des filatures et aux meules des moulins : aussi lui paraissait-il un homme d'esprit et capable de le seconder dans la voie des lumières.

Entendant Robespierre énumérer au héros de la

fête les succès qu'à Juilly, maison principale de

l'Oratoire, avait remportés le professeur de physique

au collège d'Arras, ce maigre, cet austère Fouché ne

douta plus de son mérite : il serait un savant de

prénom, se le jura ; il le promit à Charlotte.

^^K Le jeune Joseph Le Bon, brillant professeur de

^^Rbétorique, avait la faveur de ses maîtres à Beaune...

L'Académie d'Arras avait, l'année précédente, accueilli le mémoire que lui adressait l'arpenteur Babœuf sur la question de savoir si le bonheur régnerait dans un État où tous, se trouvant égaux dès la naissance, et de par la loi, recevraient selon leurs besoins, les fruits de la terre et les produits de l'industrie mis en commun pour l'usage égal de tous : Babeuf pâlissait de bonheur.

Là-dessus, Gosse, le monsieur lourd et jovial coiffé d'un large bicorne, rappela les plaidoiries les plus remarquables du président, celle en faveur du parafoudre que les échevins de Saint-Omer voulaient faire ôter de peur qu'il n'attirât les éclairs sur les maisons du voisinage. Et le professeur de physique nargua, pour M"^ Charlotte, bien éloquemment, l'ignorance de ce corps municipal : elle agréa cette diatribe. A son tour, le capitaine du génie vitupéra les institutions du siècle. Le major de Ghampmorin cita l'Esprit des lois. Les ordonnances royales, reprit Garnot, confiaient le soin de la fortification à des nobles, sans autre mérite que ceux de leur hérédité. Le problème des forteresses à construire sur les frontières lui semblait mal compris.

Lazare Garnot commença de tracer sur la nappe, avec les couteaux et les cuillers, un plan défensif, où la salière figura Landrecies et où le pot de cassonade représenta Cambrai. JusteJÈmile Héricourt dit alors ce qu'il savait sur la citadelle de Falmouth.

Augustin, renversé sur sa chaise, imaginait des paillardises, car l'amoureuse criait, au fond du jardin, comme une fille lutinée sur l'escarpolette derrière les tilleuls. M'*** Charlotte fit honte à son cadet ; elle lui reprocha sa conduite avec une aigreur mal

contenue. L'oratorien cependant lui composait une gerbe de roses, en appelant la blanche « fidélité » et la pourpre « passion ». Augustin, offrant sa tabatière au camarade, lui montra sur le revers du couvercle, Léda et le cygne divin émaillés dans l'ivoire. La miniature fut soumise à Juste-Emile Héricourt ; il crut devoir prendre la mine d'un puritain.

— Je préfère les dangers de la liberté au repos de l'esclavage! — s'écria Ghamarond, l'homme en habit vert.

Une discussion s'anima. Froid, logique, le président soutenait que les États d'Artois administraient mal la province. Il invoquait le témoignage de l'échevin Guffroy, de Fouché, de Cot, de Fosseux. Le professeur de physique dut répondre. M'^* Charlotte parut délivrée. Joseph Le Bon, le professeur de Beaune, interpellé de même, joignit les mains pour citer l'avis de Cicéron, avec l'emphase de sa rhétorique. Le commandant de la citadelle, qui s'était jusque-là tenu à l'écart, lui proposa comme à tous de mélanger le bourgogne et le Champagne par portions égales, nectar et ambroisie, ce qu'il faisait dans le cristal de sa flûte. Mais le capitaine Carnot déclara forfaire à la discipline des armées plutôt que d'obéir sur ce point au marquis de Vaugrenaut.

Un abbé corpulent, poudré comme une tarie, chanta :

Accourez, Rosalie, déjà d'un jus divin

La mousse fuit de ma coupe empourprée, Sur mon front radieux, Flore a mis, de sa main, Une couronne diaprée.

Juste-Emile Héricourt souriait à tous. Il tâchait

de séduire le capitaine et le major par ses connaissances sur la défense des places et les flottes. L'esprit de cette société lui semblait turbulent*, il l'étudia, L'oncle de Cécile désirait vivement qu'il y réussît. Succès utile pour soutenir les intérêts des Forges. Car les plus influents d'Arras s'y rassemblaient : ces deux Robespierre, avocats de renom ; ce joyeux Legay ; ce Lenglet, aux yeux caves et au menton trop bleu ; ce Fouché de l'Oratoire qui vous interrogeait avec tant de curiosité maintenant sur la force ascensionnelle des aérostats, bien qu'il ne cessât de mêler Charlotte de Robespierre à la conversation, en hi prenant à témoin de ce qu'il avançait sur la constitution des nuages et des courants aériens.

Lazare Carnot se rapprocha. H parla du baromètre, des altitudes. L'emploi des ballons à la guerre lui semblait désirable pour examiner de haut les dispositions de l'ennemi. C'était l'espoir aussi de Juste- Emile : ils se trouvèrent d'accord. Le P. Le Bon, le P. Fouché, n'apportèrent à la discussion que des arguments de professeurs consciencieux.

Le P. Le Bon avait une ligure claire, intelligente, marquée de la petite vérole. Pour expliquer le caractère de Brutus, il se démenait en sa soutane d'étoffe grossière, mais propre, qui faisait valoir sa taille. Des manchettes brodées par des doigts féminins suivaient ses mains nerveuses invoquant les dieux du Forum. De temps à autre, il arrangeait ses cheveux sans poudre et flottant autour de la tonsure. Il savait minutieusement toute la vie du proconsul Verres, qu'il abominait et comparait, pour la concussion, aux fermiers généraux. Il dit comme il enseignait à ses élèves de Beaune l'admiration des grands

hommes. Plutarque, selon lui, eût écrit le panégyrique de Franklin et de Washington. Le professeur s'y essayait pendant ces quelques jours de vacances qu'il passait dans sa ville natale, auprès de sa bonne mère, de ses huit frères et sœurs, rue du Nocquetd'Or.

Il voulait ouvrir tout son cœur à Juste-Emile, qui se sentit du penchant pour cette exubérance naïve, et l'avoua.

— Ses élèves l'idolâtrent ! — reconnut Fouché.

— Leurs parents le traitent sans cesse.

— C'est vraii On m'aime dans Beaune. Et quels vins, monsieur, l'on y boit!... Et aux environs donc, les jours de promenade! Et quelles bonnes gens pour vous en offrir! — s'écria l'ami des Gracques.

— Gardez-vous pourtant de vous attarder dans les vignes du Seigneur ! — avertit Fouché.

Si maigre et blême, il fut comme une apparition de l'ascétisme devant ce jeune prêtre trop vivant. Juste-Emile en sourit.

Charlotte do Robespierre, quittant à regret sa chaise, alla au-devant d'une personne empanachée, qui riait parmi ses boucles sous une ombrelle jaune, faisait des révérences et jouait d'un éventail à paysage. La nouvelle venue tendit la main aux baisers respectueux des convives :

— Eh! bonjour, monsieur de Fosseux... Ah! monsieur Bergaine, comment oserai-je vous voir? Me pardonnerez-vous de n'avoir point hier posé

ii^pour vos pinceaux? Vous m'avez attendue? C'est ^■pharamond qui m'a pris mes chevaux, ma calèche..* ^T!à, montrez-moi donc l'ami de Franklin...

4b LE LION D ARRAS

Elle s'avançait. Juste-Emile se précipita. On lui nomma M"** de Kéralio. Il savait que l'Académie d'Arras avait couronné V Histoire cV Elisabeth d'Angleterre, ouvrage de cette demoiselle bretonne en robe d'organdi et en grand bonnet. Tant d'élégance ne lui plut qu'à demi. Elle lui parla de ses études historiques : elle projetait d'écrire sur l'indépendance des Américains, et lui posa vingt questions en une minute, tandis qu'elle s'éventait noblement.

Mais elle voulait voir s'enlever le ballon sur la Grand'Place d'Arras : on décida de s'y rendre. Les officiers ceignirent leurs épées. Charlotte de Robespierre accepta que Fouché lui donnât la main. M"* de Kéralio vantait à Juste-Emile le directeur de l'Académie, qui marchait près d'elle, tout roide derrière son jabot tuyauté, une touffe de roses au poing, après avoir dit l'émotion de sa visite chez Rousseau valétudinaire et accablé. La muse affirmait que M. de -^Robespierre parlait à merveille, qu'il le fallait entendre au tribunal ou à l'Académie, et ne pas manquer de lire la plaidoirie pour le paratonnerre, ni l'éloge de Gresset ; ce que le marin promit de faire tantôt... Cependant le commis du cadastre, Babeuf, proposait à l'avocat de lui soumettre un mémoire pour répondre à l'appel du roi, lequel en demandait avant de convoquer les États généraux.

On sortit en cortège de la roseraie. Sous les charmilles du jardin, des artisans jouaient aux boules, sans vestes. Les amoureux de l'escarpolette continuaient à rire derrière les tilleuls, dont les fleurs exhalaient un parfum suave, et couvraient le sol. • Pour recevoir les compliments du Rosati qu'on appelait « le Baromètre », le maître queux, dans la cui-

sine aux casseroles étincelantes, cessa d'arroser les dix volailles qui se doraient devant les flammes. Un barbet enfermé dans la cage ronde du tournebroche était contraint d'y courir sans cesse, la langue pendante. Spectacle qui fit gémir M"'' de Kéralio. Elle adorait les chiens; Robespierre n'aimait rien tant, avoua-t-il, que ses pigeons. Le capitaine Carnot la consola en lui prédisant que le moteur animal disparaîtrait, que la machine à feu remplacerait partout les pauvres bêtes, les chevaux mêmes tirant sur les routes.

— Combien de bras on épargnera dans les manufactures, — s'écria-t-il, — quand on connaîtra mieux la mécanique du feu!

Juste-Emile dit alors qu'aux Moulins et Forges Héricourt, on aurait pu tenter des expériences. Il avait, en Amérique, rencontré ce Fulton qui prétendait, comme l'avait au reste fait le marquis de Jouffroy d'Abbans, sur le Doubs, en ilW, agir sur des rames par la force de la vapeur d'eau.

— Sur des rames et des roues, comme sur des balanciers et des pistons ! — renchérit le capitaine.

ïl épousseta ses bottes avec son mouchoir ; et, puisqu'une jolie servante regardait en dessous les officiers, il fredonna :

Une fleur est si peu de chose, Peut-on refuser sa rose

A son Lucas?

La belle connut son délire Quand il n'était plus temps de dire:

« Je ne veux pas. »

En un seul homme, se demandait Jnste-Émile, comment les idées mécaniques et les désirs de

l'amour pouvaient-ils se mêler ainsi dans le même instant? 11 rougit. Ce dont le railla Champmorin. Augustin, se cambrant, jeta la rose de sa boutonnière dans le tablier de la fille aux cotillons troussés, et lui envoya, de deux doigts sur la lèvre, un baiser moqueur. Babeuf souffrit évidemment de ne pas obtenir l'attention qu'il souhaitait pour son mémoire. Les deux professeurs de l'Oratoire, eux-mêmes, ne l'écoutaient que d'une oreille. Fouché s'obstinait à faire lire par Charlotte de Robespierre impatientée une lettre de Lavoisier qui répondait à une communication sur les équivalents mécaniques de la chaleur ; tandis que le P. Le Bon démontrait au directeur de l'Académie, de par les textes latins, que' Brutus avait eu raison de livrer ses fils aux licteurs pour sauver la République.

Amis, est-il un plus beau jour?

Du rosier la fleur se colore.

Amis, célébrons le retour De l'aimable fille de Flore,

fredonna Legay en ôtant son chapeau devant les roses qui débordaient un mur de jardin; et il développa trois révérences.

La compagnie maintenant marchait dans la poussière de la route, entre les murs blancs et à l'ombre des frondaisons bourdonnantes, par le village de Blangy. L'ombrelle jaune de M'^^ de Kéralio guidait la bande un peu bruyante que ramenait au calme la vue de Maximilien de Robespierre avançant avec sa coifi'ure bien poudrée, le chapeau sous le bras, et le bouquet de roses à la main. Parfois le directeur

respirait le parfum tout en souriant à sa voisine qui lui parlait de l'Angleterre, de Richardson, de Paméla ou la Vertu récompensée^ de la Constitution et de M. Pitt.

Entre ses boucles, elle bavardait, puis s'éventait, car la chaleur se faisait grande. Nu-pieds, des femmes, en grosse chemise de chanvre et en cotillons, tiraient l'eau du puits. Elles buvaient au seau quand il arrivait sur la margelle. Le maréchal ferrant travaillait à demi nu parmi des eyclopes qui tapaient le fer dans l'ombre où jaillissaient les étincelles. Des chiens dormaient, poussiéreux, comme morts. Les hannetons rongeaient les feuilles. Pour regarder les Rosati, les officiers, ce petit-maître d'Augustin, si hardi, les jeunes filles levaient les yeux sans oublier pourtant le carreau à dentelle dont elles maniaient les bobines. Au passage du cortège, les femmes ne tricotaient plus que machinalement. Elles se nommaient les personnes. Des buveurs quittèrent le cabaret d'Arras pour suivre ces messieurs à distance.

Les francs archers qui revenaient du jeu avec leurs arcs, leurs flèches, avec l'oiseau de bois et de plumes. Le papegai, trophée du plus adroit, se firent, par force saints, reconnaître de Robespierre. 11 avait plaidé pour leurs villages, réclamant une exemption de taille et de gabelle. Eux se tenaient, chapeau bas ou le bonnet dans la main, au bord de la route, honteux d'être là, sous la poussière qui couvrait leurs guêtres et leurs culottes, leurs chemises béantes, leurs gilets de couleurs. Le long des visages échauffés, la sueur collait les mèches des chevelures.

Leur avocat n'eut point d'autre air que celui de condescendre à les saluer pour sa part. 11 leur dit

50 LE LION d'aRRAS H

quelques mots bien froids en les tenant à distance I et en respirant son bouquet. Pourtant il les invita, \ ceux de Blangy comme ceux de Saint-Laurent, ceux t de Vimy comme ceux de Saint-Nicolas et de Neu- \ ville-Vitasse, à se rendre sur la Grand'Place pour ' contempler le départ du ballon que M. Juste-Emile ,; Héricourt avait façonné avec autant d'art que de cou- ^ rage, après avoir combattu en Amérique aux côtés S de M. le marquis de La Fayette. J

Ces bonnes gens saluèrent honnêtement. Dans | leurs visages rougeauds ou hâlés, les yeux bleus de j leurs aïeules flamandes, les yeux noirs de leurs aïeux | espagnols s'agrandirent pour admirer les bottes à \ revers, la culotte de nankin et l'habit rayé du navi- i gateur, son chapeau à larges ailes. Ils s'étonnaient .] de ne plus le voir avec les bas rouges de ces messieurs | de la marine; ils cherchaient le sabre d'abordage et le | ceinturon... Mais la plupart écoutaient Gheerbrandt, | de Saint-Nicolas : étant à Valenciennes chez son | gendre le saulnier, il avait aperçu le ballon de Blan- t] chard et de Juste-Emile Héricourt s'élevant au ciel, ;| et ces messieurs saluant la foule de si haut. m

Les archers de Vimy ne voulaient pas mourir sans avoir vu ça : ils se remirent en route derrière leur curé, un vieillard corpulent, qui se donnait de l'air en ouvrant son jabot sur un cou sanguin. Le bonhomme craignait que le diable ne fût du secret : le fait de^ voler dans l'air pouvait bien être sacrilège, puisque jusqu'à cejourNotre-Seigneur, la Vierge Marie et les anges avaient eu seuls le privilège de monter au ciel. Son neveu, qui servait dans la gabelle, prédit l'emploi de ces machines par les contrebandiers. Faudrait-il que les commis s'en allassent dans ces globes aériens

à la poursuite des fripons ? Beaucoup écoutaient en hochant la tête, en s'épongeant le front. C'étaient là des nouveautés inquiétantes, convenaient-ils. Mais l'apothicaire de Vimy déclara que l'homme enfin réalisait son destin.

— Maître de la terre, des eaux, et de l'air, rien ne lui est plus impossible!

— Sauf de conquérir l'égalité ! — s'écria l'employé qui avait retiré, plié sa polonaise, et la portait sur le bras.

— Ah î monsieur Babeuf, les Américains ont bien chassé leurs tyrans orangistes !

L'apothicaire, du bout de sa canne en bois tors, montra Juste-Emile ïléricourt, et le salua d'une révérence qui courba l'échiné en habit amarante :

— Et puisque notre bon roi a décidément convoqué les États généraux...

— Nous lui ferons dire par notre avocat les droits qu'il nous faut, — affirmèrent ensemble les archers de Saint-Nicolas et de Saint-Laurent. — Monsieur de Robespierre saura lui parler, — On serait trop miséreux. — La sécheresse fait du tort à la moisson. — - Il n'y aura plus de pain, après l'hiver. — On le paiera, pour le moins, quatre sous la livre. — C'est possible ! — Qui donc supprimera la taille? — Et la corvée? — Moi je m'en f..., si j'ai mon verre plein! — Et vive le Roi, donc!...

En Artois, les tireurs d'arc s'estimaient de francs lurons. Ils se savaient connus pour leur adresse, leur belle humeur, la magnificence de leurs ripailles aux grandes fêtes, pour le choix des compagnons difficilement admis dans leurs sociétés, s'ils n'avaient du foin dans les bottes, du bien au soleil et quelque chose là.

Maintenant ils cheminaient en nombre derrière les Rosati, l'arc sur l'épaule, avec le papegai au bout é'une percke, avec leur bannière de velours cramoisi. Au seuil des cabarets, des fermes, des moulins, les gens les interpellaient, puis répondaient à leurs invitations de se joindre au cortège. Il y en eut pour amener leurs Marions, leurs Angélines, leurs Aglaés. Elles croisaient vite un fichu propre sur leur sein, puis Tépinglaient. Elles rajustaient leurs coiffes sur leurs bandeaux. Elles tassaient d'une claque leurs cotillons boiuffants. Elles changeaient leurs sabots pour des souliers plats, tiraient sur leurs bas bkus. Elles rattrapaient en courant, par trois, par six, par dix, la troupe des Rosati.

Bientôt ce fut une foule qui s'engagea le long de la Scarpe, à l'ombre des peupliers, derrière l'ombrelle jaune de M"^ de Kéralio et le bouquet de Robespierre. Une lillette avait emporté sa vielle : les sons aigus, hésitants, prirent leur essor, et, comme on se trouvait dans le mois de la fête, ils devinrent l'air du carillon. Il accompagnait ceux qui déjà chantaient en patois le couplet d'usage pour cette date :

« Iro-tu vir Ffête d'Arrau ? »

Disc Jacq'line à ch'gros Colo.

Les autres entonnèrent :

Faut vir chés heV filles Qui sont si chintilles !

« L'Américain?... L'Américain?... » Les arrivantes r voulaient connaître celui qui délivrait les peuples et dirigeait les ballons. Juste-Emile eut du plaisir eatre

tous ces minois tendus vers lui hors des fichus. Les cils blonds et les cils sombres battaient sur les regards qui l'aimèrent un instant. Pour cette cohue grossie de moissonneurs, de glaneuses, il était donc un exemple d'audace et de victoire.

Aux bateliers debout sur leurs péniches que balaient, le long de l'autre rive, des couples de chevaux pommelés, on le montra. Il entendit des explications en patois qui le flattèrent. Des gens s'appelaient. Les pêcheurs redressèrent leurs lignes, sortirent des roseaux, emportèrent leurs paniers de perches, de gardons et de brochets. D'aucuns firent la révérence à M"' de Robespierre : elle les complimenta sur leur chance. Des chasseurs arrivèrent du bout des champs avec leurs chiens tirant la langue ei; leurs valets pliant sous la gaule où pendaient lièvres, râles et perdrix. Ils demandaient « l'Américain » à quelqu'un des Rosati. Fouché, Got, Le Bon, Fosseux, Legay présentaient à leur enthousiasme l'ami de Franklin, de Washington et de Rochambeau, l'aéronaute de Valenciennes.

Juste-Emile Héricourt se rappelait un jour de îOleil, dans les Alleghanys, sur le bord d'une rivière claire sautant les paliers de roches. Il avait là causé plus longtemps avec Washington, après lui avoir remis un pli du comte de Custine, qui commandait l'artillerie française. Deux bataillons nègres marchaient en désordre et en lambeaux, pieds nus, sous des chapeaux de cuir fauve qui étaient, outre le pluaet jaune, leur seul uniforme, et conduits par leurs

aîtres des Garolines. D'énormes gibernes leur bat-

ient les reins, et aussi des gourdes faites d'une écorce de fruit. Ils portaient sur l'épaule leurs mous-

quels la crosse en haut, la baïonnette dans leurs poings violets. Ils avaient de bons mufles au rire enfantin et continuel, bien que leurs adjudants à cheval les enveloppassent du cinglement de longs fouets. Et cela n'avait pas laissé de surprendre lléricourt. Quoi! ces libéraux de Philadelphie, ces francs-maçons do Franklin menaient leurs esclaves à coups de fouet vers la bataille? Washington remarqua Fétonnement du jeune marin, et lui parla de l'affranchissement des noirs, pour lequel il comptait, avec le marquis de La Fayette, établir un domaine rural où travailleraient seulement les Africains rachetés par les dames américaines. Elles souscrivaient, pour cela, disait le général, des milliers de guinées. Au demeurant, le nombre de nègres émancipés ou rachetés, deux ans plus tard, se trouvait être de trente-neuf. Héricourt se demanda s'ils étaient quarante, à présent... Et il se rappelait Washington à cheval, mordant les pommes qu'il péchait dans ses fontes, durant cette conversation. Le libérateur dévorait à demi ces fruits verts, et les jetait ensuite aux nègres, fort amusé par leur adresse à les saisir au vol pour les croquer à leur tour, en gambadant. Cela n'empêchait pas le grand homme de croire, comme tous ces braves gens d'Artois piétinant la poussière, à l'avènement prochain de la fraternité inscrite sur le fronton de la grande Loge, dans Philadelphie, par ordre de Franklin.

Celui-ci n'apparaissait plus dans la mémoire de Juste-Emile que sous les apparences d'un homme à longues boucles grises, large, renfrogné, les narines pleines de tabac qu'il essuyait avec un mouchoir sale. Par la variété de ses connaissances, l'inventeur du paratonnerre n'en avait pas moins étonné l'enseigne

de la marine française, et par une grande obstination à lui prêcher le devoir, pour un jeune matelot, de consacrer toute sa vie à la conquête des airs.

Juste-Emile se rappelait nettement le Bonhomme, dans la Loge de la Belle Amitié, à Dunkerque, où il trônait pour obtenir les secours du roi de France par l'entremise des gentilshommes de l'Artois, philadelphes et francs-maçons. Franklin sollicitait aussi la signature de jeunes officiers s'engageant à servir dans l'armée des Insurgents. Juste-Emile eût encore rougi d'émotion à se redire sa réponse : « La liberté, que j'idolâtre, n'aura pas de plus sûr défenseur que moi! T>

Il gardait la boîte d'argent que Franklin lui avait envoyée de Paris, comme à plusieurs autres officiers français, après la bataille de Yorktown et la capitulation de lord Cornwallis : témoignage de reconnaissance. Dedans, le jeune homme conservait trois lettres du Bonhomme sur les montgolfières, et une autre pour le recommander au sieur Marat, géomètre de Paris ; dont nul usage n'avait été fait jusqu'alors.

— L'ami de Franklin et de Washington, — répétait -encore M"* de Kéralio en le présentant à une troupe de chasseurs en guêtres et en habit de toile grise, le <;ol ouvert, mais djont les bagues héraldiques révélaient le rang.

Celui-ci était le comte de Galametz."

— Le marquis de La Fayette m'a parlé de vous à Versailles, monsieur l'officier. Il paraît que vos canons de frégate ont fait merveille là-bas pour détruire les redoutes des Hanovriens. Je vous fais mon compliment.

Le vicomte de Hauteclocque avait trop de peine à roniiler la baguette dans les anneaux de son fusil pour parler longuement :

— Âh! ah! l'ami de M. de La Fayette. Je suis bien aise, vraiment...

Parmi la foule murmurante, arrêtée, une voix goguenarde chantonna :

Dans les champs de l'Amérique Qu'un guerHer vole aux combats, Qu'il se mêle des débats De l'empire britannique, Eh! qu'est qu'ça me fait, à moi^ J'ai l'humeur très pacifique.

Eh ! qu'est qu'ça me fait, à moi, Quand je chante" et quand je bois?

Des rires éclatèrent. L'impertinent se faufila entrie les groupes qui le masquaient de leurs mouvements volontaires. Juste-Emile Héricourt connut que, déjà, sa popularité naissante lui suscitait des envieux approuvés par une plèbe frondeuse.

Elle passait le petit pont de briques, au-dessus de la rivière que les remparts de Vauban encaissaient alors et transformaient en premier fossé d'une large redoute couvrant les abords de la place. Quelques ^^ soldats du génie, en bonnet de police, éparpillaient $ les montagnes de foin sec fauché sur les remparts; Us | en chargeaient leurs civières de bois, puis une fourragère dont les quatre chevaux s'émouchaient, sur la route, entre leurs traits de corde. Ces militaires avaient mis à part des fleurs cueillies durant leur| besogne : apercevant les dames au milieu de leurs officiers, ils lièrent deux gerbes de renoncules, de marguerites et de myosotis. Le sergent qui était

poudré, reboutonna son habit noir et feu sur son gilet blanc, puis fut demander au major de Champmorin la permission d'offrir ce présent agreste à M"® de Kéralio et à Mile de Robespierre.

Carnot, de sa canne, démontrait à Juste-Emile Héricourt le génie de Vauban, et comme il avait su parfaitement utiliser les marécages de la Scarpe. Se retournant, il indiquait la porte d'eau, la voûte et sa herse levée pour le passage d'un bateau plein d'avoine à travers la haute et massive muraille de briques, celle-ci coiffée de talus, flanquée de bastions propres aux tirs d'eniilade, ombragée de beaux arbres en quadruple ligne. Depuis un siècle ils avaient magnifiquement poussé là-haut, masqué la ville et le nombre de ses toits. Seuls émergeaient les pinacles de la cathédrale, le clocher des Ursulines, la tour grise du beffroi et ses dentelles de pierre, que dominait le lion héraldique dressé, tenant, à JDOut de hampe, un soleil d'or.

Héricourt écouta les bruits d'Arras : les marteaux des maréchaleries y faisaient retentir les fers. Il flaira les odeurs des tanneries mêlées à des souffles brefs.

Il entendit aussi les Forges Héricourt, demain ses forges, qui travaillaient le tumulte du métal dans Saint-Nicolas. La grande roue des moulins était battue par la rivière, par l'eau tombée de la vanne en cascades, et aussitôt enfuie dans le canal, vers la Scarpe. Juste-Emile pensa que sa cousine l'accueillerait toute rieuse. De la chevelure émaneraient les parfums de la frangipane et du froment. Lui serrerait bientôt en ses bras l'épouse potelée, vigoureuse et mamelue. Et, dans sa mémoire de lecteur, un cha-

pitre des Liaisons dangereuses apparut, provoqué par le désir de jouer avec Cécile la scène où Valmont séduit Delphine. Car le capitaine, à son côté, invectivait contre Choderlos de Laclos, contre sa Lettre à MM. de r Académie Française sur l'Eloge de M, le Maréchal de Vauban proposé pour sujet au prix d'éloquence de l'année -/ 757, laquelle était une critique impudente du grand homme.

Héricourt mêla son espoir de Cécile demi-nue, en corps de jupe, et l'image de leurs transports aux idées qu'émettait Carnot sur la « forlification perpen diculaire ». M. de Champmorin la vantait en prolongeant, de la main, les lignes des remparts. La « fortification bastionnée, » que défendait Marescot, de son tricorne agité dans l'air, et que dessinait Carnot sur le sol, valait-elle l'étreinte de Cécile?... Aux forteresses angulaires et aux casemates, au défensif et à l'offensif, à l'ordre mince et à l'ordre profond, aux enceintes couvertes de demi-lunes, de contre-gardes, d'ouvrages à cornes et d'ouvrages à couronne, fallaitil sacrifier le souvenir d'un baiser?...

Les trois officiers se passionnèrent. Ils auraient voulu que Juste-Emile se déclarât pour le Vauban de Carnot, pour le Montalembert de M. de Champmorin, pour le Laclos de Marescot, lequel s'écriait :

— Vauban, en moins de treize jours, a repris la place d'Ath, son chef-d'œuvre, qu'il avait mis taat de mois à rendre inexpugnable!

La pensée de l'Américaiii dès lors obséda l'esprit de la ville. En maniant les vingt bobinettes de leurs carreaux, sur les marches des caves ouvertes au tas des trottoirs, les dentellières enviaient Cécile Héricourt. Quand la joie du carillon dansait au ciel, comme il leur eût agréé de se fiancer au matelot libérateur, elles aussi î Elles Timaginaient fougueux et rieur, les cheveux au vent, très droit dans un manteau secoué par la tempête. Juste-Emile les eût enveloppées (pour les serrer contre le feu de son cœur, pour baiser, chaleureux, leurs bouches brûlantes.

Le portrait|de Washington, celui de La Fayette, que les libraires remirent aux vitrines, ne parurent pas tels aux promeneuses qu'elles les souhaitaient. Le nez \(\e '^Washington sembla trop fort aux amies de Rosine, le bas de la ligure trop lourd aux compagnes de Marion, les yeux trop saillants aux cousines de Thérèse. Le marquis de La Fayette plut davantage. D'ailleurs la Renommée au sein nu lui tenait, par-

Isus la perruque, une couronne d'étoiles. Rosine

jugeait ses lèvres faites pour l'amour. Elle l'osa dire, un jour, aux lingères de M'"^ Buissart; et toutes de rire alors dans leurs fauchons, en rougissant, pour le plaisir des officiers, des jeunes avocats et des Rosati, qui, les bas bien tirés, le lorgnon aux doigts, se promenaient, à ce moment, sur la place de la Comédie, devant les éventaires des fleuristes. Assises sur les marches du théâtre, ces villageoises offraient, à grands cris, framboises, cerises et roses, dans l'espoir qu'un galant comme Carnot achèterait pour une belle amie comme Adélaïde. L'avocat Leducq, amateur de tulipes, se promenait ici avec Dubois de Fosseux, le secrétaire perpétuel de l'Académie, personnage d'importance et qui tapait de sa canne le pavé.

A midi et demi, quand l'air du carillon dansait sur la ville, les ouvrières en modes, venues chez la pâtissière de la rue Ernestale, y choisissaient leur dessert : des gâteaux, des cœurs d'Arras, durs et pralinés, que leur disputaient, par taquinerie, Pierre Got ainsi que Gharamond, le cavalier aux éperons d'or. Ils leur fredonnaient des airs à la mode.

De la Gomédie à la boutique de friandises paradait alors la jeunesse des plus jolies filles, des lieutenants, des capitaines, des basochiens et des commis le mieux portés au marivaudage.

Sarcastique observateur de ces amours, le libraire du coin, le père Topino, exposait là, non sans intention, quelques estampes du genre de celle où l'amant semble heureux d'entrevoir les jambes de sa belle -emportée haut vers les feuillages par l'élan de la bascule. On admirait, en leur nacelle, M. et M™' Blanchard saluant le roi et MM. les officiers de sa maison, à l'instant où s'élève l'aérostat dans les jardins

de Versailles ; et aussi d'autres machines \:olantes .; et encore la pompe à double effet de M. Watt mue par la vapeur d'eau, dans une fabrique connue d'Angleterre.

Ces images et cent autres attiraient les Mariettes, les Adolphines et les Agathes, maintes curieuses qui, fort sages d'apparence, tricotaient en marchant. Des essaims de curieux les suivaient. Car il ne semblait pas contre la bienséance de parler à haute voix;, avec ses compagnons ou ses compagnes, devant les gravures, si l'on n'avait pas l'air de s'adresser à la personne qui se trouvait être le véritable objet de ces discours. Augustin, que ces demoiselles nommaient (( le petit-maître », ne manqua;it pas d'y prodiguer sa verve. Amplement l'avoca^t et l'officier^ leurs amis, des lieutenants et des abbés, entrant, sortant de la libriairie, plaisantant avec le maigre Topino, parmi les tricoteuses attentives devant les gravures, faisaient montre de leur savoir; et aussi pour les manants et les bourgeois qui écoutaient, pipe en bouche, le chapeau sous le bras, car il paraissait bon d'instruire le populaire de ses droits. Au Café de la Comédie, tous allaient s'asseoir en annonçant que l'assemblée des notables et le mariais de .La Fayette entreprenaient de décider le rai éuuir les États généraujt. Cela dit pour les croquants ; mais encore pour la blonde et gourmande Cydalise, toujours prête à grignoter un abricot sous l'œil ému de son ami Legay, et' pour la piquante Agathe au^si, dont la gorge gonfle hors du fichu, utant que le souhaite le capitaine Marescot. Voici osine qui a les yeux noirs de l'Espagne 0t la peau blanche de la Flandre, chëris d'Augustin -Rebes-

pierre, puis Adélaïde l'insensible, si droite en sa robe d'organdi et sa guimpe à l'empois ; de sa coiffe rigide s'échappent pourtant les mèches d'une chevelure sombre mais cuivrée. En vain tant de rondeaux galants sont glissés par Lenglet dans la pochette de sa devantière à rayures roses : la péronnelle rit et s'enfuit pour les lire en secret, sans donner à ces bagatelles d'autre suite, sans permettre, comme Cydalise à son Legay, les étreintes^ du soir sur le bastion de Vauban, ni comme Agathe au capitaine Marescot de la porter dans une chambre d'auberge et de l'y dévêtir.

Sur ces choses d'Amérique, Rosine méditait en jasant, tout le jour, derrière l'enseigne de la Chatte qui se lèche, rue des Rats-Porteurs, avec les cinq autres demoiselles. Dans la lingerie de M'"^ Buissart, elles façonnaient les fichus de linon, les coiffes de déshabillé, les grands bonnets, les barbes de Valenciennes pour les gorges des notables Artésiennes, pour leurs élégances du matin. C'étaient la grosse Adolphine, trop bonne à l'égard de M. Dubois de Fosseux; Mariette, si bavarde et fort aimée de Cot, le soir, sur les bancs des Promenades ; Prudence la flnaude, très vicieuse, quand le voulaient Garnot jeune et l'avocat Gosse, dans leur petite maison de Saint-Laurent ; Thérèse la dévote, et la vieille Gracieuse, qui les grondait toutes... Rosine se plaisait dans cette pièce aux carreaux écarlates, sur sa chaise de paille, près de la table où s'amoncelaient les gazes, les toiles fines, les dentelles d'Arras et de Valenciennes, les rubans de vingt couleurs.

— En voici que chiffonnera bientôt l'Américain sur

la tête de sa mariée ! — dit M™^ Buissart à Prudence, qui finissait une ruche de soie jaune, en rêvant à la nuit nuptiale de Cécile et de Juste-Emile Héricourt.

Contre la chaux bleuâtre des murs Rosine imaginait une Amérique de savanes infinies traversées par des cavaliers au galop. Ils poursuivaient des Indiens qui se défendaient à coups de flèches. Ainsi les avait décrits le petit-maître devant les estampes de Topino, qui ricanait... M™" Buissart elle, entre ses cils, apercevait, loin par delà les océans, un de ses cousins parti pour compter là-bas des balles de coton sous des palmiers... Prudence plaignait les bons nègres qui se courbaient sous le fouet du planteur : son ami Gosse, avocat et clerc du tabellion, s'en indignait magnifiquement... Un navire à trois mâts, couvert de toutes ses voiles, se couchait sur une mer sombre, pour Thérèse qui se rappelait la prière en faveur des marins... Front chauve, mais avec de longues mèches blanches sur les épaules, Franklin attirait Torage vers son paratonnerre, dans la mémoire de Gracieuse qui souvent avait vu son portrait...

Et c'était là tout ce qu'elles pouvaient dire de ce pays fabuleux où l'on n'atterrissait qu'après tant d'aventures, celles de Juste-Emile Héricourt!... Aucune des cinq n'aurait pu se représenter une ville, encore moins un village de cette contrée. Rosine cependant cita Philadelphie, dont le petit-maître avait prononcé le nom devant la librairie, tandis que, derrière la vitrine, riait l'enfant rousse épousée par ce vieux paillard de Topino. Plus tard, Mariette conta l'histoire de Paul et Virginie : le naufrage fît pleurer Adolphine. Si jamais son beau Dubois de Fosseux la recueillait ainsi noyée, morte, sur la ^rève de Dun-

kerque î Thérèse affirma que des sauvages, là-bas, maûgeaient les voyageurs. Au dire de Gracieuse, ils fumaient dans de longues cannes. Qu'il fallût affron* ter de si graves périls avant d'aborder sur cette terre, | cela les humiliait toutes : elles s'estimaient moins > courageuses que Virginie, celle de Paul. Cependant des missionnaires allaient y convertir les Indiens, conta Thérèse, en dépit des hérétiques anglais.

Ensuite les ouvrières en modes se trouvèrent à court. Soucieuse de son cousin qui l'avait naguère abandonnée afin de chercher fortune, M""" Buissart ne laissa pas de leur parler du coton que l'on récolte | en ce pays. Dans sa jeunesse. Gracieuse avait connu | un matelot de Calais; il avait suivi le chevalier de | Saint-Louis et navigué, à la découverte, sur le Mis- >^ sissipi. Le nom du fleuve fit rire Mariette et les 1 autres, aussitôt folles et secouées par des convul- | sions de joie, même Gracieuse 5 elle les traita pour^ | tant d'effrontées. }

Elles se turent un instant. Puis Rosine avoua qu'elle ':^ n'aurait pas le cœur de Virginie pour franchir les i mers... Ni Mariette... Ni Thérèse... Ni Prudence. Fût- \ ce même, pensaient-elles, avec Cot si hardi, avec le j saint Michel des Récollets, avec le vaillant Camot... 1 Rosine compara son ignorance au savoir du petit- | maître. C'était pour elle, certainement, qu'il avait ' parlé devant les estampes. Car ils se connaissaient j bien. Il demeurait presque en face, dans cette maison ] blanchâtre aux volets pleins et verts. Il pouvait à son | aise regarder coudre chez M™^ Buissart. Ce dont il ne ; se privait pas, du reste, la chaleur de l'été obligeant '] d'ouvrir les fenêtres. j

Rosine se plaisait à suivre, dans la maison d'Au-1

girstin, à la dérobée la vie de la famille, de ces frères avocats, de leur sœur aux beaux yeux noirs. Ce jour-là, sans doute, comme de coutume, à l'heure du dîner, M"® Charlotte étalait la nappe, avec la servante, sur la table ronde et disposait les trois couverts, le flacon d'eau rougie, la salière qui iîgurait un petit homme d'argent entre deux tonnelets, puis les trois chaises de paille à hauts dossiers de chên« sculpté en forme de corbeille et de fleurs...

Tout à coup, Rosine sentit le sang affluer à son cœur, elle palpita. Sur la deuxième marche du perron, le petit-maître sonnait à la porte. Il lorgna la brodeuse, ainsi qu'elle l'espérait. 11 était si joli, cet Augustin, dans son habit étroit boutonné, sous les revers en pointes, sous la grosse cravate de mousseline!... Prudence toussa plus que de raison.

— Fi donc, Rosine ! — bhima Gracieuse entre ses boucles grises.

Thérèse hocha la tête, elle se signa. De sa bouche en cerise et de ses fossettes, Mariette riait follement.

La plantureuse Adolphine s'écria :

- Paix là, sottes que vous êtes ! Seriez-vous bien cLi.^os qu'on vouslaquinât de la sorte, s'il vous courtisait, ce coquebin?

Elle pensait à son mystère avecFosseux. M""^ Buissart menaça de fermer la fenêtre, et jeta son éventail à la tête de Prudence qui miaulait à la façon des chattes voluptueuses. Ptosine entendait, les yeux vers son ouvrage, sans broncher, tour à tour écarlate et blême. Elle avait simplement haussé les épaules, et gentiment tiré la langue à la gaîté de Mariette, qui rajustait son flchu sur une gorge trop épanouie pour le corps de jupe.

6G LE LION d'aRRAS

Rosine réfléchit. Si elle avait le courage de cette Virginie qui traversait l'océan, elle regarderait Augustin. Elle oserait même lui sourire. Pourquoi se refuser le bonheur d'être adorée par ce charmant garçon? Des plaisirs qu'elle avait secrètement goûtés dans les bras de son parrain, à l'âge de quinze ans, elle conservait un souvenir encore très vif. Depuis, ce bon chanoine étant mort, Rosine avait voulu se garder sage pour les noces. Augustin l'épouserait-il? Elle | craignait qu'il n'en fût rien. Un avocat ne se marie fpoint avec une lingère, et surtout quand il se trouve le || frère d'un magistrat au tribunal de l'évêché. Gepen- 3 dant devait-elle renoncer à sentir ces mains fines contre sa poitrine haletante, la taille cambrée de ce jouvenceau dans ses caresses de fille en émoi, et ces lèvres sensuelles près des siennes trop instruites par le parrain, trop altérées de baisers nouveaux après cinq ans d'abstinence relative ? Rosine pensa que Virginie et toutes les filles de l'Amérique n'eussent pas manqué de courage comme elle pour aimer Augustin. Cécile Héricourt se hissait bien sur le lion du befi'roi afin de s'habituer aux voyages en ballon!... Rosine s'avisa que ses reins frémissaient, que sa bouche se mouillait... Elle souffrit. ^

S'étant assurée que M™^ Buissart ne la surveillait ^ plus, que les autres écoutaient leur maîtresse contant j pourquoi les Héricourt de Dunkerque faisaient for- 1 tune en Amérique, et comment chacun pouvait, à leur | exemple, y acquérir, à bas prix, du coton que l'on | revendait cher dans les manufactures des Flandres ï et de l'Artois, — enfin comment elle-même se déci- ^'j derait sur l'heure à prendre une petite part d'intérêt '■ dans un vaisseau en partance, — Rosine laissa les J

cils dévoiler ses regards. Us pénétrèrent la salle à manger d'en face, entre la cage des serins et la cage •des tourterelles.

Assis de profil sur une chaise, devant la table, le petit-maître déployait la gazette en attendant le retour de son frère aîné, attardé au tribunal. En l'honneur de Rosine le séducteur avait choisi cette posture qui faisait valoir ses jambes en bas chinés et en culottes de nankin, son buste en habit vert de lierre, son nez aquilin, ses cheveux tressés sur les oreilles et mis en queue, mais laissant deux mèches couvrir le front, se joindre aux sourcils pour donner de l'ombre à la mobilité fort vive des yeux gris. Il était bien mieux que son ami Got, le commis aux vivres, trop large d'épaules, trop fier de ses poings et de sa voix ; bien mieux que le magnifique Dubois de Fosseux, grave comme un magister. Il était, avec cela, moins insolent que les officiers du royal génie, que Gosse l'orateur, qui vous poursuivait le soir, dans les rues sombres. Augustin de Robespierre, lui, semblait une jolie fille déguisée, audacieuse.

Rosine l'adora tel qu'il se voulait afin de plaire. Elle ne douta point qu'il ne la sentît le regarder. Que ne bougeait-il pour lui sourire? Pourquoi cette indifférence feinte ? Était-ce respect ? Était-ce la peur de M'*« Charlotte, qui survenait, qui déposa le pain moulé en couronne, des cœurs d'Arras dans une assiette, pour le dessert, un monceau de groseilles et de cerises dans un grand bol de faïence à paysage? M"*^ Charlotte ne semblait pas si terrible, un peu grasse, pn robe de mousseline blanche et en fichu de dentelle. Rosine appuya ses regards sur le jeune

homme. Elle souhaita qu'ils lui brûlassent la peau de la joue.

Augustin l'éprouva; une sorte de fluide imprégnait sa face ; il eut envie de frissonner un peu, il serra les épaules.

La brodeuse, sûrement, le contemplait : qu'allait dire Charlotte?

Elle maugréa :

— Fi donc! Eh quoi ! Quel oisif!

— Moi ?

— Il déplie seulement la gazette, à cette heure ?

— J'étais à la promenade.

— J'entends bien. Vous avez fait le coq.

— Le coq?

— Oui... Ce n'est pas moi que regardent les ouvrières de madame Buissart, apparemment ?

— Peut-être !

— Ah ! vous pouvez vous flatter d'être grand et bien fait; votre figure attire les fines mouches.

— Suis-je de miel, Charlotte?... comme vous pour le Père Fouché ?

— Ah ! Fécervelé que voilà î Gomment les personnes sages lui confieront- elles jamais une cause à défendre?...

— Pourquoi non?

— J'ai tantôt rangé votre chambre. Vos livres de droit étaient pleins de poussière; pour un avocat, vous ne les ouvrez pas souvent.

— Si fait.

— La nature s'est montrée envers vous trop prodigue de ses dons.

— Je lui rends grâces.

— Vous avez plus de talents naturels que Maxi-

milien. Et vous réussissez moins que lui, faute de travail. Ça me désespère, vraiment !

— Faut-il travailler tant ?

— Vous me peinez, Augustin. Quoique je vous sache bon et sensible, je suis prête à vous détester.

— Méchante !

— C'est ça: bâillez, maintenant! Auriez-vous faim? Prenez un cœur en pain d'épice ou un fruit, en attendant Maximilien... Ah! ce n'est pas vous qui oublierez de dîner pour juger, en salle épiscopale, pluséquitablement, quelque scélérat du tribunal criminel î... Ce n'est pas vous que le Musée de Paris choisira pour membre, comme il fit de notre ami Legay !... Pas vous qui épouserez jamais l'orpheline des Forges Héricourt, comme Juste-Emile !...

-- Parbleu, ma sœur, l'Américain mène ses aventures à la façon des corsaires... Voici notre freluquet déjuge.

Maximilien entra, jeune et sévère, un rouleau de procédure sous lo bras, une rose à la main, la mine fraîche entre ses cheveux poudrés, le menton haut sur la cravate.

Incontinent, à la vue de ses oiseaux, il se dérida. D'un bond, il courut aux serins ; il siffla : ils lui répondirent. Il sut roucouler avec les tourterelles; il imita leurs battements d'ailes pour tenir avec elles, dans leur langage, une conversation.

Il eût laissé refroidir le potage, si Charlotte n'eût alors grondé. Augustin vidait sa troisième assiette de soupe aux herbes quand son frère goûta négligemment à la première.

Sur lo dossier de sa chaise, Maximilien percha

l'une des tourterelles. Il lui tendit la bouche où il mâchait de la mie de pain. Il se complut à voir la bestiole se nourrir ainsi. Augustin ricana :

— Tu préférerais, je gage, mademoiselle Deshorties à ta colombe !

Maximilien fronça les sourcils, avant de sourire et de rougir :

— Mon frère, je ne me mêle point de vos galanteries. Ne vous occupez pas de mes sentiments, s'il vous plaît...

— Je vous laisserai donc languir : car mademoiselle Deshorties se fatiguera d'attendre que vous vous déclariez. Vous êtes trop froid avec cette fille ardente, qui ne veut que s'embraser. Boutez-y le feu, sapristi, mon freluquet!

— Pour recevoir un soufflet pareil à celui que vous appliqua mademoiselle Dehay?... — demanda le juge sévèrement.

— Ah! méchant Augustin! — s'écria Charlotte. — Vous avez bien failli me fâcher avec ma bonne amie, ce jour-là.

— Point tant, puisqu'elle vous fit présent do nouveaux serins à mettre dans la cage. Mais j'ai grand faim. Tranchez donc, ma sœur, dans le lièvre, et nous en donnez... Diantre, cela sent bon... Mon frère, vous remercierez votre ami Dubois de Fosseux, son œil de chasseur sait choisir le gibier.

— Mieux que sa langue d'académicien ne sait confondre l'imposture !

— Ingrat! ingrat!... N'a-t-il pas rimé pour vous ces vers, à l'occasion de votre éloge de Gresset :

Appui des malheureux, vengeur de l'innocence, Tu vis pour la vertu, pour la douce amitié!

— Suffit! — dit Maximilien, en réclanaant de la main que l'éloge fût abrégé.

Il repoussa même son assiette. Il abandonna la fourchette sur la tranche de pâté sans vouloir y grignoter davantage...

— Que ne donnerais-je pas, Charlotte, — reprit-il bientôt, — pour que le petit chien de mademoiselle Dehay devienne poli avant qu'elle vous l'apporte!... Aussi poli que celui qu'elle m'a montré à Béthune.

Mademoiselle de Robespierre se moqua :

— Vous lui avez encore envoyé de vos mémoires à lire, Maximilien ? Gomment voulez-vous qu'elle soigne le petit chien si vo.us exigez d'elle une si dure étude?

— Du moins épargnez-vous de tels labeurs à la charmante Anaïs Deshorties? — demandait Augustin en riant à son frère.

— Le Père Fouché vous épargne-t-il, ma sœur, ses problèmes de physique, ou la lecture des lettres par lesquelles monsieur de Lavoisier répond obligeamment à ses factums de petit professeur ?

— Holà, Maximilien! Ne vous fâchez point tant ! Voici votre café. S'il n'est pas excellent, je veux me pendre!

— Plût au ciel, — souhaita le petit-maître, — que cette liqueur d'Amérique vous donnât le courage de l'Américain pour vous fiancer à mademoiselle Deshorties comme il se fiance, lui, à Cécile Héricourt !

— Et qu'ai-je besoin de me fiancer, dans le moment où le roi va convoquer les États généraux, et où il me faudra tant besogner ici?... Ne dois-je pas déjà

iZ LE LION D ABP.AS

préparer un discours pour l'hommage de notre Académie au nouveau gouverneur de l'Artois? "

— Inviterez-Yous vraiment le duc de Guines à mériter le titre de « gouverneur-citoyen »? Ce serait bien de l'audace, mon frère.

— Celle qu'il faut à présent, ma sœur! — s'écria tout à coup le petit-maître, en se levant de table, le poing tendu hors de la manchette. — Jean-Jacques l'a prévu : (( Nous approchons du temps des révolutions! »

Et il commença de pérorer, en l'honneur de Rosine, qu'il bavait attentive, sur l'autre côté de la rue, entre les lingères de M™^ Buissart.

A le voir s'animer ainsi, Mariette dit des malices. Elle lui trouvait de la flamme... Prudence le loua d'être nerveux... Et toutes de rire aux éclats, puisque leur maîtresse était en sa chambre..

Plus décente, Adolphine ne put les calmer. Elle croqua un bonbon. Inutilement la vieille Gracieuse tapait la table de ses mains sèches. Elle finit par tirer le rideau devant la croisée.

« La Virginie de Paul aurait eu le courage d'em- J pêcher ça, — pensait Rosine. — Que j'enrage d'être 1 esclave! Ce soir, si je le relicontre, je permettrai qu'il me salue. Il me délivrera, lui! »

Elle s'était mordu les lèvres si fort que des larmesv lui mouillèrent les cils.

Maxirailien décrochait son chapeau pour aller faire quelques visites. Il interrompit le discours de son cadet :

— Tout dépendra des caractères et des principes, de la fidélité à la vertu! Mais qu'attendre des repré-

sentants du Tiers! Par le fait d'un ministre abhorré, les villes n'élisent plusieurs administrateurs. Ils sont choisis par un prêtre, un noble et un propriétaire. Comment les serviteurs de ces personnages pourraieut-ils constituer des corps municipaux libres de désigner équitablement les députés du peuple? On écartera quiconque est soupçonné d'avoir une âme. Les prêtres et les aristocrates établiront leur pouvoir sur la misère et l'abaissement de tous!

Le fausset de l'avocat domina tous les bruits, même celui des tasses que Charlotte rangeait en les heurtant. La servante emporta le pain et les.épluchures de fruits, que les guêpes suivirent. Maximilien se regardait au miroir avant de partir : il peignait ses ailes de pigeon, en relevant le nez. Dehors, sur la deuxième marche du perron, il dit adieu longtemps aux serins de M'^' Dehay, aux tourterelles de M"^ Deshorties, et cela dans les deux langues de ces oiseaux différents, par gazouillis ou roucoulades.

Prudence, de l'autre côté de la rue, en demeurait tout ébahie. Discrètement Mariette singeait Maximilien, à l'abri du rideau. Adolphine riait, tant que le permit Gracieuse derrière ses besicles, avant le coup de coude bien sec joint à la grimace de réprimande.

Mariette pensait à son lausicien Cot qu'elle eût échangé contre le petit-mailre. Cot si commun, en somme, trop rouge de figure, avec du ventre déjà; et qui, chaque soir, voulait lui- conquérir la rose, sur les bancs des Promenades, ou dans son cabriolet, quand il l'emmenait à la campagne, dans le clair de lune. Il fallait que d'abord il l'épousât. Réussirait-elle à l'en persuader?

Adolphine préférait son Dubois de Fosseux discret

74 LE LION D ARKAS

et beau parleur, et qui ne l'épargnait pas dans le mystère d'une alcôve lointaine, après des soupers délicats. Prudence ne croyait pas Augustin capable des vices qu'elle savourait, avec l'entrain de Gosse ou la vigueur de Carnot, chez la marchande de fruits, dans la petite maison du faubourg Ronville, et laissait à Rosine ce vaniteux. Il déplaisait à la pieuse Thérèse comme un diable de tentation qui l'eût humiliée, dédaignée ensuitç, après la faute d'un baiser pris. Mais toutes, en regardant Rosine le suivre des yeux, pensaient à l'amour qui, finie la journée de travail, est, pour des jeunes filles, l'élan même de la liberté.

Quand Maximilien passa tlevant le Café de îa Coméie, joueurs de trictrac et fumeurs de pipes îevèrenl iix tête.

Tel le salua qui dit :

— Voilà, parbleu, l'avocat du paratonnerre î

— Le directeur de notre Académie!

— Qu'il est musqué, poudré, pointu!

— Et digne, je vous prie.

— L'avez-vous entendu plaiiier, si fortement, pour ^s privilèges des cordonniers mineurs?

Et dire leur fait à messieurs les officiers muni- [paux !

— Ou à ceux de l'abbaye d'Anchin.

— Quelle petite tête pour tant d'idées !

— Un nez bien court pour flairer d'où souffle le vent !

— 11 a pleuré, le jour qu'avec Gufîroy, au tribunal épiscopal, il dut condamner à mort le bandit de Fiche ux.

— Homme sensible, je m'inclinerai donc devant

toi, — fit l'abbé Parenti qui d'un ample geste enleva son chapeau.

Maximilien rendit le salut sans sourire ni détourner son profil, et passa. Ce qui ne plut guère.

— Il est vain I

— Sans doute !

— On le serait à moins !

Il sentit qu'on le décriait, mais n'adopta qu'une façon plus roide de marcher. Ces buveurs et ces paresseux qui auraient pu se trouver devant leurs livres au lieu de remuer les pions du trictrac, de médire, de boire et de souffler dans leurs longues pipes, ne lui agréaient point. Il se reprocha quelque peu de se rendre à ses plaisirs, lui aussi, en allant à la rencontre de sa chère Anaïs. Il se répondit que le soin de fonder une famille, d'élever des enfants dans la vertu, afm qu'ils devinssent des citoyens utiles à l'État, était un devoir essentiel. A trente ans, il convient de choisir une compagne, d'éduquer un Emile, selon les préceptes de Jean-Jacques : il s'honorait de pareils sentiments. Il entendait y réussir.

L'Américain n'était pas le seul qui pût se faire chérir d'une fiancée. Autant qu'un Juste-Emile, autant qu'un matelot grossier, le directeur de l'Académie d'Arras pouvait obtenir la main d'une jeune fille honnête. Il se flattait que le vil argent n'y fût pas en cause, mais le seul plaisir que lui, Maximilien, avait eu dans son adolescence à regarder sa cousine Anaïs Deshorties grandir, si joyeuse, puis l'écolière jouer avec grâce, la jeune fille enfin comprendre la valeur des idées, en raillant toutefois l'importance que leur attribuait l'avocat.

Ils se disputaient là-dessus. Elle aimait qu'il se

moquât, non qu'il critiquât sévèrement les hommes, leurs institutions; il la trouvait sur ce point trop insouciante. Cela le dépitait de plaire davantage en iui dédiant une pièce de vers légers qu'en lui portant un de ses mémoires les mieux conçus pour la défende des faibles et des malheureux, pour la pauvre fille persécutée par le moine séducteur de l'abbaye d'Anchin, pour les fils des condamnés aux peines infamantes, pour les bâtards dépossédés par la loi, pour l'admission des femmes dans les académies, pour le séquestré d'Armentières, ou contre les lettres de cachet.

Tout en marchant, l'avocat se souvenait avec amertume des brocards que son ami Leducq et Anaïs lui avaient souvent décochés, quand l'exaltait l'enthousiasme de la foi. Et voilà ce qui l'effrayait, songeant au mariage. Anaïs Deshorties se piquait de ne rien prendre au sérieux, ni les lois des sociétés, ni la philosophie de Jean-Jacques; et la jeune fîlle ne s'affectait pas outre mesure si l'on prouvait qu'au temps du jansénisme quatre-vingt mille citoyens avaient été mis en prison pour des divergences purement théologiques.

L'avocat'se promettait de quereller là-dessus cette jeune personne bruyante, si charmante par la blancheur de sa figure, par l'allégresse de sa démarche, par l'or de ses mèches enroulées, par la cambrure de sa taille, par l'émotion haletante de sa gorge. Goûter an parfum de cette bouche vive, quelle volupté sans nom. si cela se pouvait sans rien céder à l'épouse de ce qu'exige la lutte pour la justice...

L'espérée apparut enfin plus fine de la taille en juste

ib LE LION DARRAS

puce à larges boutons de nacre, en robe de mousseline goiiÛée. Mais rien ne valait le rire de son visage à l'ombre du chapeau de paille.

— Çà, — gronda-t-elle. — vous ne m'aviez point dit que Cécile Héricourt se mariait tantôt à l'Américain, ni que son oncle l'a fait monter de force sur le lion du beffroi, pour passer sa rage d'avoir'à la doter. Quel homme taciturne vous faites, et furieusement préoccupé, ma foi î

M"*" Deshorties frappa de l'éventail sur les mains de la belle fille, en complimentant l'avocat; mais Anaïs reprit :

— Voyez un peu. Il ne me dit pas que son frère tourne la tête de Rosine et des lingères de madame Buissart, ni que le Père Fouché renonce à FOratoire et à la physique du collège pour enseigner à Charlotte des tendresses, ni que le capitaine Carnot a rimé à l'intention de la petite fille qu'on endort sur* un baquet de Mesmer, ni que... Ah çà, monsieur, vous nous la baillez belle avec vos façons de grand juge... Holà, maman, vous me pincez trop fort, à la fin!

Anaïs frotta son poignet. Elle se prit à sourire devant son amoureux, roide, empesé comme son jabot, et qui balbutiait d'insolentes excuses. Elle le jugea maussade, gauche, emprunté. Vraiment il manquait de naturel. Pourquoi voulait-il prendre la mine de ses trente ans lorsqu'il en paraissait vingt? L'emphase des livres lui dictait cette éloquence à la romaine. Pourquoi le gentil poète qu'il était parfois se travestissait-il en ce magistrat gourmé? Enfin il était si tendre! Il élevait des colombes. Elle le lui rappela. Ils parlèrent des serins, des tourterelles, du petit

chien griffon. Pourtant l'amoureux trouva le moyen de transformer ce propos en un thème de morale sur la bonté envers les animaux, les serviteurs, les esclaves, sur l'affranchissement des noirs aux Antilles.

M™^ Deshorties appréciait la parole de son neveu. Elle le lorgnait avec admiration. Gomment le bambin à collerette de naguère était-il devenu ce personnage? A l'examiner, la dame ne comprenait plus. L'extrême rapidité du temps l'effarait. Elle se revoyait toute jeune, dirigeant les premiers pas du marmot qui, un beau matin, était cet orateur aux États d'Artois, le fiancé probable d'Anaïs, qui vivrait glorieuse auprès de lai.

Voilà qu'il récitait une pièce de sa composition, dans l'allée solitaire des Promenades où tous trois parvenaient :

Crois-moi, jeune et belle Ophélie...

C'était Anaïs que Le lucq et lui avaient couronnée de fleurs, l'autre matin, au bord de la Scarpe.

Quoique qu'en dise le monde et malgré ton miroir, Contente d'être belle et de n'en rien savoir, Garde toujours ta modestie.

La jeune fille acquiesça d'une grande révérence, en pinçant les plis de sa robe gonflée. Maximilien, levant la main en l'air, continua :

Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée; Tu n'en seras que mieux aimée...

Il secoua la tête et prit l'air malicieux pour finir :

Si tu crains de ne l'être pas!

C'était une leçon ! Il en parut ravi. Tournoyant sur s€s talons, il saluait la destinataire. Elle fut piquée au vif. C'était là l'expression d'un dépit : elle avait paradé en une toilette de jaconas devant Leducq et Maximilien; mais celui-ci ne pardonnait pas qu'elle eût affecté quelque peu (\(^ coquetterie en faveur de celui-là. Il la réprimandait. Oui, vraiment, il la réprimandait. Anaïs rougit. Elle l'eût souffleté tout en le remerciant et félicitant pour la grâce de la strophe.

M""* Deshorties, au contraire, accablait d'éloges le gringalet. Il se rengorgea. Pour cette dame enchantée, il commença d'ouvrir son cœur : il croyait, évidemment, qu'il n'intéresserait pas moins Anaïs. Parce qu'ils marchaient dans l'avenue de la Citadelle, il déclara que la vie des anciennes familles atrébates avait commencé là, entre la Scarpe et son affluent le Crinchon; qu'elles s'y développaient en sûreté, maîtresses, dans les bois, dans la prairie gauloise, maîtresses de leurs venaisons, de leurs fruits ; maîtresses dans leurs grandes demeures en troncs d'arbres et en argile, où brûlaient des branches sèches recueillies pendant l'été; maîtresses au milieu des troupeaux lentement apprivoisés, de la moisson longuement préparée par la culture, — comme vivait encore ce piqueur revenant sous la charge d'un chevreuil, cette paysanne vendeuse de fraises en sa corbeille, cette vachère harcelant ses bêtes rousses et blanches, ce laboureur portant au moulin le sac de froment... Or le sergent de la barrière les arrêtait tous maintenant. Il les forçait ainsi ,de payer un sol pour

introduire les fraises, le chevreuil, le lait des vaches, le blé du sac. Maximilieu le fit remarquer. Il interrogea l'homme en habit bleu et en bicorne. Les Romains d'abord, les Fjrancs Ripuaires ensuite, avaient toujours placé un publicain dans ce lieu, après avoir envahi les Gaules, après avoir établi, ceux-là, leurs impôts d'administrateurs sages, infligé aux vaincus, ceux-ci, leurs désirs de conquérants avides, de seigneurs impudents, de nobles prêts à tirer des villes, des campagnes, les taxes nourricières de leurs luxes et leurs vices.

La jeune fille souffrait mal que Maximilien tentât de se faire valoir au lieu de la complimenter, et que les éloges de M""" Deshorties lui fussent encourageants lorsque la moue d'Anaïs ne le déconcertait pas. En vain elle joua l'espièglo: elle s'apitoya sur la mort du chevreuil; elle déroba une fraise au panier de la villageoise; elle caressa le mufle de la vache; et, par des réflexions saugrenues, abasourdit le per« cept'îur de l'octroi qui, le bicorne à la main, saluait et resaluait avec des révérences. Maximilien ne daigna point se dérider, encore moins surseoir à ses démonstrations.

Anais ne l'écouta plus. Il l'exaspérait jusque dans son langage trop académique : elle haïssait tant d'affectation. M"*'' Deshorties prétendit que Jean-Jacques lui-même s'exprimait par cette bouche. Était-il possible de flatter à ce point? Anaïs s'en indignait.

Maximilien conta sa visite à Rousseau, et comment il avait, dans le parc d'Ermenonville, étonné le grand homme en lui récitant quelques passages du Contrat social et de VEmile, ceux mêmes considérés par le philosophe comme les fondements de la justice à

Tenir. L'avocat reprochait à Rousseau de l'avoir reçu en bonnet de nuit et en douillette crasseuse, de l'avoir accueilli avec des mains sales, entre ses chats gris, sous une lessive récemment pendue, dans une pièce malodorante aux rideaux souillés. Le vieillard s'était plaint de ses maladies, sans omettre ses menues coliques mêmes. Il avait paru leur attribuer plus d'importance qu'à sa gloire, qu'à ses ouvrages. Il avait dit au lauréat du collège Louis-le-Grand qu'il convenait surtout de se méfier de ses amis, qu'il n'y avait point d'amis. Enfin il lui avait bien tapoté les joues en lui envoyant au visage des postillons de salive.

Robespierre n'avait point osé s'essuyer en cette présence auguste : quinze jours plus tard, il croyait encore que le crachat de Jean- Jacques lui corrompait la face... Il redevint pétulant comme l'aimait Anaïs : c'était là le cousin de son enfance avec qui elle s'enfermait dans les armoires pour jouera cachecache, et les servantes ne les découvraient pas.

De boutique en boutique, sa future belle-mère continuait leurs achats pour la noce des Héricourt. Sans rien perdre de sa morgue, Maximilien faisait mille réflexions espiègles. Il badinait avec les marchandes. Selon leur physique, il nommait galamment les ouvrières en modes : Ilébé, Vénus, Danaé, Calypso. Il les comparait à ces personnes mythologiques.

A la drapière de la rue Saint-Géry il déclarait reconnaître, dans les étoffes étalées, des tissus analogues à ceux dont les Atrébates pourvoyaient les soldats des légions romaines, sur le forum qui est devenu la Petite-Place. Il réclamait l'écarlate d'Arras,

si célèbre, aux temps anciens, que les Barbares, Vandales, Huns, Normands, en exigèrent pour exempter la ville de sac et de pillage. Et les tentures non moins renommées que les cortèges de chariots emportaient autrefois vers tous les marchés des Flandres, de Picardie et de Bourgogne, M'^" Rambure les possédait-elle ?

En sa longue boutique obscure, cette grosse bourgeoise s'essoufflait. Naïvement elle grimpait sur toutes les escabelles, en dépit de son poids, et de sa traîne, et de sa coiffure étagée, poudrée. M'"^ Rambure exagérait la politesse : car son mari peu scrupuleux avait, avec les filatures de Lille, un différend où l'avacat hésitait à plaider pour lui ; la cause lui paraissant mauvaise. M'"® Rambure savait bien que la réputation du jeune orateur, son talent si vanté, son titre d'académicien, tout influencerait heureusement les juges. Cela sauverait peut-être du déshonneur le coquin trop porté à rendre mères scandaleusement les tendrons que lui dénichaient les procureuses. Vice qui coûtait fort cher au barbon, autant que ses gravures d'art, — celles de Moreau, — les chevaux de sa berline et le vin de ses caves profondes, creusées au XIII' siècle, jusque sous la Petite-Place, pour la défense souterraine de la cité, pour les provisions de siège.

M""^ Rambure n'épargnait rien : elle houspillait les filles de la boutique, lentes à développer les pièces d'étoffe. Obligeante, elle espérait que l'avocat trouverait dans ces organdis,, ces jaconas, ces indiennes et ces damas, les « samits » et les « vairs » qu'il recommandait à mademoiselle Anaïs Deshorties, comme seuls dignes de la parer pour le mariage de

l'Américain. La dritpière énuméra les splendeurs* acquises tout exprès de Rouen et de Lyon cii vue d'habiller la bourgeoisie et même la noblesse de l'Artois, qui tiendraient à faire figure durant les noces des Iléricourt. Elle ajouta qu'elle espérait bien en vendre autant et plus pour le mariage de M. le directeur de l'Académie. Elle le vit rougir, et Anaïs. Il se rengorgea dans son jabot, il prit sa mine pointue : M"^° Rambure craignit qu'il ne l'estimât bien insolente pour se permettra de telles allusions. Et elle crut avoir perdu la partie : elle ne l'aurait point pour avocat.

Chaude, en sueur, elle retomba dans sa bergère au ■ fond du corridor qu'était son magasin, et pensa s'évanouir, bien que M"^' Deshorties eût commandé cinq aunes de damas de soie, avant de sortir, et les eût payées en écus sonnants.

Plusieurs oratoriens, des jeunes gens mal rasés, des séminaristes, deux vieillards en perruques à marteaux, quelques officiers du génie entrèrent au Collège, puis dans le cabinet de physique. Ils s'installèrent sur les chaises et les tabourets. L'un des Pères invita Jérémie Rambure et son oncle, le bénédictin, à s'asseoir, pour entendre à leur aise le discours du P. Fouché touchant les découvertes des Américains, et, particulièrement, celles de Benjamin Franklin au sujet des forces de la foudre. Discours que le professeur destinait à MM. de l'Académie de Lyon en réponse à leur question, savoir : si les sciences sont nuisibles au développement de la vertu, comme tant de bons auteurs l'avaient soutenu avec succès.

Le P. Fouché lut un exorde qui louait fort les colons d'Amérique pour leurs expériences scientifiques, leur exploitation des terres inconnues, et surtout pour leur passion de vivre libres. Ce qui provoqua maintes et maintes approbations, tant au

groupe des officiers qu'en coliii des séminaristes, où se acinenait ce grand garçon à crinière sombre et sans poudre, vêtu di| noir régTementaire, et qui faisait montre de ses mains soignées. Dans ce visage piqueté par la petite vérole, la jeunesse des yeux bleus éclairait. Le Bon mêlait le Seigneur et la sainte Vierge à son enthousiasme, que partageaient du reste les deux vieillards en perruques à marteaux.

Eux criaient des phrases anglaises apprises durant leur séjour à Londres, dont ils achetaient les laines pour les filatures d'Arras et de Lille. Critiquant les ministres du roi George, l'Allemand de Hanovre, qui les avaient contraints do payer une taxe avant de conduire en France les vaisseaux de Portsmouth achetés par eux, carènes et cargaisons, ces négociants applaudissaient à la victoire des Insurgents. Ils expliquèrent les griefs de Philadelphie, les justifièrent, tellement que le P. Fouché, un peu n?ra,rri par cette abondance, sembla vexé de ne pouvoir passer de Texorde au corps de son discours.

Il le lut cependant, d'une voix sèche. Sa réfutation de la thèse chère à Jean-Jacques obtint les marques de la faveur générale. Un à un, les oratoriens du collège, les officiers du corps royal du génie, des abbés nombreux, beaucoup d'élèves, s'étaient introduits afin d'entendre l'homme de l'Oratoire le mieux réputé en Artois. Joseph Le Bon, agitant sa crinière, incitait aux applaudissements par ses cris de plaisir. Et il apparut au bénédictin comme à Jérémie Rambure que les gens d'esprit goûtaient fort cet éloge de la science.

Elle enseigne, lisait le P. Fouché, à mieux connaître la nature et ses lois, et, par, suite, à rendre un

hommage plus sincère à la majesté du Créateur. La science nous invite à priser davantage la valeur des humbles travaux accomplis par les villageois et les gens de petite condition; à respecter, dans nos vieillards, l'effort passé d'une génération laborieuse qui nous lègue des biens de toute sorte, et, dans l'aimable enfance, l'attente de la vertu dictée par l'exemple de ses aînés.

Rappelant ce que les anciens pensaient de la foudre, la fable de Jupiter et celle de Prométhée, le P. Fouché en vint à nommer Franklin, puis le défenseur du paratonnerre en France, le directeur de l'Académie, l'avocat aux Etats d'Artois, Maximiiien de Robespierre. Là-dessus, tout le monde s'exalta. Quelques jeunes prêtres agitèrent leurs chapeaux. L'oncle de Rambure jugea le moment opportun pour interrompre, pour renchérir sur les éloges. Bien qu'il eût chaud et qu'il s'épongeât, il prit l'accent du béné lictin en chaire dès qu'il fut sur dé l'attention. Il insinua que l'Oratoire pouvait espérer de son avocat ordinaire des plaidoiries sans pareilles. Luimême ne doutait point que MM. de cet ordre ne fissent débrouiller par un si habile homme, pour l'honneur delà ville et de ses marchands, le procès ouvert par les filateurs de Lille contre les drapiers d'Arras. Aussitôt Joseph Le Bon, enthousiaste, s'écria que l'on verrait bien, à cette occasion, paraître les talents de M. de Robespierre, et l'excellence du choix fait en sa personne par MM. de l'Oratoire aQn de représenter les intérêts de leur ordre et ceux de la sainte religion.

Si froid et pincé qu'il se voulût, le P. Fouché ne put se dispenser de mêler la sienne aux approbations

de tous. Il tenait trop à poursuivre sa lecture pour ne pas tout concéder en échange de l'attention, puis de l'assentiment qu'il souhaitait si fort.. Aussi le bénédictin et son neveu donnèrent-ils à la suite du discours les marques du plus sérieux examen : leur sort se jouait. Avant même la fin de la péroraison, ils s'étaient levés ; debout,' contre l'estrade du professeur, ils feignaient de contenir avec peine leur émotion. Ils laissaient fuir leurs murmures d'extase; ils ne pouvaient plus se garder d'interrompre, par des interjections admiratives. Oui, le progrès de la science promettait aux hommes tout ce que l'oratorien entrevoyait : le culte de la vertu partout exercé, la munificence du riche ouvrant ses palais afin qu'on y travaillât en commun pour le bonheur du genre humain et qu'on y réussît à changer la foudre, la vapeur d'eau, les vents et le flux de la mer en serviteurs de l'homme pieux, de l'homme généreux, de l'homme vrai !

Alors Joseph Le Bon délira. Ses yeux dardaient des éclairs bleus. Il se nommait à tous. Il était fier d'avoir une cure bientôt, et sept cents livres de principal.

Un abbé lui rit au nez. Ses mains sales se levaient hors de manchettes en loques; il brandissait une tabatière de corne et se bourrait les narines entre deux phrases.

Et, sous la voûte nue, des cris se mêlèrent :

— Sept cents livres, monsieur!... Gomment vivre un an avec sept cents livres ?

— Quand le diocèse vous en retire soixante pour les décimes ! — s'écria le prêtre malingre, qui toussait trop.

— Et votre gouvernante, soixante autres! — ajouta le corpulent qui secouait un mouchoir à carreaux.

— Quoi ! devrais-je donc laver moi-même mon écuelle et mon broc? — demanda le coléreux au nez pâle qui griffait sa croix de cuivre. — Faut-il que je surveille la marmite?

— Qui dirait la messe, pendant ce temps-là ?

— Qui donc alors visiterait les malades, administrerait les saintes espèces aux moribonds, instruirait les enfants du catéchisme? — demandèrent en chœur les curés de campagne.

— Pour le pot-au-feu du matin et un reste de viande à croquer le soir, le boucher m'arrache cent cinquante livres par an ! — déclara en toute indignation le vicaire de Saint-Géry. — Si fait ! cent cinquante livres, mes bons messieurs !

— Voilà, monsieur, le vrai du vrai. Quatre cents livres vous demeureront au sac. C'est peu, ma foi.

— Deux jours maigres à la semaine et sept semaines de carême vous coûteront, au plus bas prix, en beurre, laitage, huile et salaisons telles que morue et harengs, cinquante livres !

La calotte crasseuse sur la tonsure et l'habit ballant contre leurs bas noirs vingt fois reprisés, ils entouraient tous Joseph Le Bon ahuri. D'un rêve céleste, le novice de Beaune tombait au milieu des pires vulgarités. Etait-ce là cette vie ecclésiastique dont il attendait tant d'honneur, de grâce et de dons spirituels? Quoi! la pauvreté sainte du prêtre, frère des humbles, pouvait-elle susciter tant de regrets hargneux au cœur de ces vicaires lui dénonçant la misère de leurs appétits mal satisfaits !

— 11 vous restera trois cent soixa^te livres, mon-

sieur ! Avec quoi vous devrez au moins payer, l'iiiver, cinq cordes de bois, et un cent de fagots.

— Ci, quatre-vingt-dix livres!

— Ou cent...

— Et plus !

— Pour le chauffage du presbytère seulement!

— Seulement!

— Vous voîlà, ce me semble, avec deux cent soixante livres.

— Vous en boirez cent, Dieu le sait, en bière ou vin.

— Et vous en mangerez cent quatre-vingts, j'imagine, en blé, farine ou pain.

— Et plus un liard dans votre bourse!...

— Par dette uniquement vous obtiendrez le sel, les ' épiceries, la soutane, la chemise et la culotte.

— S'il pleut (Je votre toit, vous ne pourrez le faire couvrir.

— Si votre chaise casse, vous ne sauriez en acqué- , rir une autre.

— Si la fièvre quarte vous échauffe, le médecin' vous fera la nique.

— Point un sol pour les mendiants qui vous implorent dans la neige.

— Point de vitre, si le vent rabat la fenêtre et la brise...

A huit, ils assiégeaient Le Bon de leurs gestes et dô? leurs exclamations narquoises. Ils lui montraient l'usure de leurs habits, les pièces de leurs culottes verdâtres, et les reprises de leurs bas, et les fentes; de leurs souliers à boucles. Ils accusaient leur évêque ^ et les évèques, tous les princes de l'Église. Le joufflu | et le boiteux reprochèrent au cardinal de Rohan lel

collipr de la reine, tout le scandale de l'aventure. Le mal rasé voulut qu'on rédigeât une adresse, au nom des curés du diocèse, pour M.. Necker.

— Nous voulons, aux États généraux, des représentants de notre classe î

— Nos intérêts sont ceux de^ la religion et de la patrie! — déclamait un gros vicaire en sueur, qui s'essuyait avec une loque le cuisine.

— Aussi bien ces messiriirs de l'Oratoire pensentils comme nous!

— Oui, — témoigna le P. Fouché, redressé de toute sa maigreur.

— Et si le roi nous convoque pour lui faire connaîtra les souhaits et doléances de son peuple...

— 11 ne faut plus que rien soit abandonné aux caprices, à l'arbitraire, aux erreurs des hommes.

— Au contraire : il faut que tout soit élucidé par la loi ! — conclut le P. IVMJché.

Ce mot de « loi » hi\ jk; féré par lui d'un ton si

tranchant et si furieux qu^ tous, prêts à l'entendre

développer son idée, se turent, puis se tournèrent en

silence vers le professeur de "physique.

Il étendit ses mains ossr-uses par-dessus les têtes,

^kns la salle blanche.

^^V- Ne vous laissez point abuser, — continua-t-il ^e sa voix sèche, calm^ »t sévère. — Nos évêques recueillent les procurations, les suffrages des communautés d'hommes et de filles, des chapitres, des titulaires de bénéfices, de beaucoup de curés même. Ces suffrages seront répartis entre leurs religieux PA leurs séminaristes. Joseph Le Bon, mon fils, n'as-tu pas reçu de ton évêché une soutane neuve? C'est

9t LE LION d'aRRAS

pour que tu choisisses ton député dans ce qu'ils appellent, à Beaune, le haut clergé !... Aussi rien ne changera. Ces députés oublieront les doléances des curés, ce que vous réclamez pour la portion indigente de la nation!... Voilà ce qui s0 passera, si le roi persiste à convoquer les États généraux.

On protestait, on vociféra. Jérémie Rambure tirait le bénédictin par le manteau. Ce tumulte l'ennuyait : quand donc viendrait l'instant de causer avec l'oratorien à l'écart, de lui demander son intervention auprès de Robespierre? Il fallait attendre la fin de la séance. Elle dura, chacun voulant dire son mot.

Le bénédictin, qui tenait pour les évêques, se sentait mal à l'aise. Constamment les plus furieux des vicaires s'adressaient à lui en vitupérant le haut clergé, comme s'il l'eût représenté tout entier par son scapulaire de drap blanc, son chapeau rond et sa tonsure plus large. Trésorier d'une abbaye, il avait à défendre les privilèges, les bénéfices, la légitimité de la dîme. Sans rien faire de pareil, il se contenta de répondre à une interpellation directe :

— Vous croirez sans doute, messieurs, quand Sa, Majesté aura prononcé, que nous ne devrons connaître que l'obéissance.

Il s'était mis debout. Il s'était couvert. Ce qui provoqua des murmures. On criait :

— Bas les chapeaux!

Mais quelques officiers du corps royal avaient gardé sur la tête leurs tricornes et leurs lampions : il leur déplaisait d'obéir à une injonction si rude. Les orateurs sortirent de la salle, emmenant le P. Fouché. L'assistance alors s'écoula dans la cour pavée, sous les ombrages des vieux arbres.

Comme le bénédictin se retirait avec Jérémie Rambure, vers le porche, le P. Fouché les rejoignit à grands pas mesurés. Il fit v au trésorier de Saint- Eloi l'hommage de ses excuses, en l'assurant qu'il n'y avait pas du sien dans ce tapage, qu'il savait au surplus combien Jérémie Rambure souhaitait être défendu par un mémoire de l'académicien et que rien n'était plus facile que d'en parler à M'^^ Charlotte de Robespierre et à son frère.

Jérémie Rambure s'émerveilla d'apprendre que son affaire était si bien connue du physicien, et celle aussi de l'abbaye puisque l'oratorien souhaitait malicieusement au bénédictin de vendre les tapisseries de Saint- Eloi au neveu de maître Héricourt. Le trésorier rougit jusque sur la spacieuse tonsure de son crâne. Le P. Fouché ne souriait pas. Sa face osseuse, autour de la bouche sans lèvres, demeurait fixe. Tl examinait au fond des yeux alternativement le moine et le marchand. A la vérité, ce lui plut de les ébahir là, tous deux plus petits que sa taille et de leur annoncer, par le menu, ce qu'ils espéraient, l'un et l'autre, de son entremise. Le bénédictin et le drapier se regardèrent, confus, penauds, avec des rires niais qui voulaient être malins autant que la parole lente et scandée du professeur. Jérémie Rambure, le premier, so ressaisit, car il n'était pas, comme l'autre, atterré par l'évidence d'avoir compromis l'ordre de Saint-Benoit devant Messieurs de rOratoire,étourderie que l'abbé de Saint-Eloi certes pardoonerait difficilement à son trésorier. Au contraire, estimant que la perspicacité du physicien le rendait quelque peu complipe de leur pacte, le drapier déplora que les instruments et machines électriques fussent en si petit nombre dans la

chambre d'études, puis il s'indigna contre cette insouciance de tous à l'égard des travaux scientifiques. Il prétendit enfin réunir plusieurs négociants de ses amis pour fonder une société bienfaitrice qui subviendrait à l'achat du matériel nécessaire au laboratoire. Jérémie Rambure avait ouï dire que les Américains procédaient de la sorte à Philadelphie. C'était le bon moyen et les marchands d'Arras allaient suivre, i tant les accapareurs de blé sur la Grand'Place, que | les orfèvres, tailleurs et chaudronniers sur la Petite. '\ Il jurait qu'une grosse part de ses bénéfices sur la | vente d<^ tapisseries abbatiales servirait à la première | mise de fonds. .

Très dignement le P. Fouché déclara qu'il avise- ] rait de cette intention Messieurs de l'Oratoire, et, t sur le ton le plus doctoral, il expliqua ce qu'il fallait ' à ses r(^cherches. Lui plus que tout homme du monde saurait faire les achats : il seyait seulement qu'on lui :;; confiât la libre disposition des sortîmes pour cet ■■ usage. Jérémie Ptambure cligna de l'œil, bien qu'il v comprît trop tard ce que cette grimace avait de trivial et d'intempestif; mais il fit en même temps une rêvé- ' rence et son chapeau toucha terre, au bout de son bras.

Ce que virent avec surprise les officiers du Corps Royal sortant alors du collège, tout échaufi'és par les , discussions, et qui n'avaient plus coutume d'admirer %i tant de déférence à l'égard des professeurs pauvres chez les gens de boutique, même chez le libraire enclin à surnommer pourtant le P. Fouché : « Notre Franklin, » non sans une manière d'ironie. Le lieutenant et le major comparaient la valeur du discours lu par l'oratorien, avec celle du mémoire que

LE LION DARRAS a&>

le capitaine Carnot ariressait au ministre comte de Brienne, et concernant l'utilité des places fortes sur les frontières de la France. Et ils jugeaient que le discours du physicien, plus modéré dans l'expression de la pensée, convenait mieux aux difficultés du moment que le mémoire du capitaine. Un lieutenant cita tel passage hardi : « Serait-ce pour se jouer des peuples auxquels ils doivent l'exemple des vertus et de la bonne foi que les rois, en se déclarant la guerre, invoquent si pathétiquement, dans leurs manifestes^ les lois de l'équité et de la religion naturelle?... »

Ils furent retrouver à la citadelle, pour la parade, l'audacieux signataire de cette interrogation. Leur groupe de gentilshommes bien poudrés, en habit noir à retroussis de pourpre, en guêtres à boutons d'or^ reçut mille saints des flâneurs et des dames prenant le frais sous les ombrages des Allées. Beaucoup tenaient à la main un livre ouvert, et se donnaient des airs absorbés. Dans l'ombre de leurs hauts chapeaux panachés les promeneuses, plates du buste en. leurs corsages étroitement boutonnés, traînaient des robes amples et portaient haut le nez derrière le lorgnon de la face-à-main. Les officiers s'amusèrent des coquettes qui jouaient de l'éventail; M^'* d'Achicourt était, disait- on, du dernier bien avec le comte de Vimy, lequel, sous un déguisement de modiste, s'était introduit dans le château et avait gagné la jeune fille en lui montrant des coiffes de dentelles et des plumes d'autruche, puis des estampes représentant tantôt des femmes de cour en grand habit, tantôt Vénus et Mars, Ero et Léandre, vingt autres embrassades mythologiques dont il expliquait l'allégorie, par les gestes autant que par la parole-

9Ô LE LION d'aRRAS |

Le major fit remarquer les yeux brillants de la f demoiselle, et combien il lui seyait de fréqœm- | ment se sacrifier sur l'autel des amours. Savait-on | q^je dans la boutique de modes où les amoureux s^ S rencontraient, la douairière de Roclincourt avait un l cabinet avec des vues secrètes sur la mansarde et le sofa servant aux ébats du couple? Ainsi le comte tâchait de distraire sa tante dont il convoitait l'héritage et qui lui avait promis d'intercéder auprès du duc de Richelieu pour lui faire tenir le brevet de maréchal de camp. La douairière aimait, pour son piqueur et pour elle, le spectacle des tableaux vivants, tels que M. le duc d'Orléans lui en avait montré chaque soir au Palais Royal, dans le temps qu'il la pressait, et que le marquis de Roclincourèi faisait la guerre d'Amérique avec M. deRochambeau. Cette histoire mit ea joie les officiers du génie quî^ riaient aux éclats, et brandissaient leurs cannes pour! l'effroi de petites bourgeoises promptes à leur céder le pas sur le bas-côté, au risque de se faire rompre, par les carrosses amenant de leurs terres les femmes, nobles de la région, qui voulaient se faire la révérence, ce jour de fête, sous les charmilles des Allées, * s'offrir des gaufres, voir danser l'ours des bohémiens, agacer les singes du petit nègre, écouter la faconde des bateleurs en plein vent, et regarder les joueurs de longue paume se renvoyer la balle sur leur terrain battu aux applaudissements du menu peuple. Ainsi devisant et riant, les officiers gagnèrent la porto de la citadelle. Plus sérieux, ils en franchirent le pont-levis. Ils rendirent le salut aux sentinelles présentait les armes, l'escouade sortit du poste pour les honneurs au major. Ils inspectèrent la tenue des

soldats bien roides sous le lampion, le torse bombé dans leurs bandoulières en croix, et dans leurs habits sombres à revers rouges, les jambes tendues dans leurs culottes de peau et leurs hautes guêtres. Sans doute les grenades en cuivre des gibernes pouvaient luire mieux, et les poignées des sabres. Mais les fusils avaient leurs pierres à feu affûtées, leurs baguettes et leurs baïonnettes graissées ; toutes les queues de cheveux étaient poudrées et nouées, la caisse du tambour fourbie, les plumets frisés.

11 n'y eût qu'à passer sous la voûte, puis entre deux

talus verdoyants, pour admirer dans la cour, entre les

carrures des bâtiments, les cinq compagnies en ligne.

Leurs tambours battirent, leurs clairons sonnèrent,

toutes les baïonnettes mécaniquement se haussèrent

ievant les cinq cents figures immobiles au rythme

l'un seul cliquetis. Les sapeurs avaient le tablier de

)eau et la hache sur l'épaule. Les mineurs étaient

îoiffés du casque en fer, et gardaient le pic au pied.

Brun et gracieux, svelte à souhait dans l'uniforme,

ë capitaine Carnot présenta la première compagnie

•u major, et cria: « Arme bras! » Deux cliquetis

iniques scandèrent le mouvement, el toutes les mains

auches retombèrent ensemble dans le rang.

Alors les officiers gagnèrent leur salle où le por-

rait du roi, contre le mur, dominait la panoplie

armes, des tambours et d'étendards, les plans de

)rtifications exemplaires, les gravures perpétuant

aspect des villes illustres par les sièges qu'elles

vai ;nt soutenus contre les armées de terre, contre

:s armées de mer. On entendit les sergents comman-

er : « L'arme au pied », puis déformer les faisceaux.

es officiers s'assirent autour de leur table. Alors le

capitaine Carnot leur annonça qu'il venait de recevoir les réclames des messieurs de l'artillerie sur l'effet des boulets de huit américains tirés contre l'escarpe de Yorktown, sur les mesures prises par le général chef des régiments hessois pour garnir de palissades, redans et chevaux de frise les approches de la place, et annuler les conséquences du feu. Cette annonce fut dite sur un ton satisfait. Cela permit de croire que le capitaine allait de ces témoignages tardifs tirer un argument neuf contre l'immunité de la défense, et les forces passives. Il n'y manqua point. Le major répliqua, en alléguant la valeur des positions bien choisies et dûment bastionnées par l'art du sapeur.

— Le caractère national du Français, s'écria Carnot, est d'attaquer toujours! Il gagne de l'audace en allant à l'ennemi, il se perd s'il attend; un rôle passif ne lui convient jamais. Voulez-vous être victorieux? Attaquez l'ennemi tous les jours, matin et soir! Soyez attaquants, sans cesse attaquants... mais toujours avec des forces très supérieures, à l'improvisto et avec célérité. Ecoutez-le, messieurs. Le pis est qu'il en faisait autant... qu'il dit... avec les filles!

On se plut à rire; mais la controverse ne l'arrêta point. Ceux qui tenaient avec Carnot pour l'attaque des Américains et des Français contre la défense des Hessois et des Hanovriens à Yorktown, ne laissèrent pas de proposer encore le génie militaire de Washington en exemple aux armées du roi. Le major insinua bien qu'ils attribuaient au chef des « Insurgents » les mille talents et qualités dont ils espéraient l'apparition dans nos camps, et dont ils avaient lu les heureux effets dans les pages de Xénophon et de Thucydide, les Commentaires de

César ou les Aîinales de Tacite. Celte remarque ne déconcerta point les admirateurs des Américains lattant pour la Liberté. Garnot d'ailleurs déclarait, debout et le doigt tendu : « Puisque la souveraineté appartient à tous les peuples, il ne peut y avoir de communauté, de réunion entre eux qu'en vertu d'une transaction formelle et libre. Aucun d'eux n'a le droit d'assujettir l'autre à des lois communes sans son exprès consentement... »

Quand furent réglées les affaires de service, les officiers se quittèrent en s'inclinant aussi devant le portrait du roi si majestueux en sa corpulence enveloppée d'hermine et de velours bleu à lys d'or.

L'amour les attendait presque tous dans leurs logis sous la figure de jeunes dentellières, qui, sous prétexte de se rendre au salut de la cathédrale, abandonnaient leurs familles ou leurs maîtresses de modes, entraient à l'église par une porte, en sortaient aussitôt par une autre, et gagnaient, dans les rues désertes, les maisons où les attendait, derrière la vitre, la passion secrète d'un guerrier. Entre les lambris gris des chambres, à la lueur des deux chandelles en flambeaux de cuivre bien fourbis, mille embrassemonts serraient, en mille lieux, la malice des adolescentes contre les poitrines ardentes des lieutenants et des capitaines. Complimentées, baisées à la main, puis au poignet; à la nuque, aux joues, aux lèvres, ces jeunes filles se cambraient dans le délice d'être amantes. Vivement dépouillées de leurs fichus, longuement savourées aux épaules, à la poitrine dont les voiles s'abattaient sous Taudace de doigts tremblantf' elles frémissaient dans les étreintes plus

hardies. Elles donnaient toute leur bouche à la bouche chaleureuse, toute la jeunesse gamine de leur corps à la violence des brusques désirs. Au fond des alcôves les chevelures blondes se dénouaient, les nymphes se dégageaient de laurs cotillons. C'était, ensuite, le jeu de la chemise enlevée par les gestes triomphants de Tamour, avant l'étreinte convulsive, les fureurs du plaisir et les langueurs de la volupté nouant Mars à Vénus, dans le mystère des courtines.

Chacune d'elles, obéissant au désir de l'Américain, qui les avait, tout le jour, obsédées durant leurs babillages attentifs à ces fiançailles de la forgeronne et du corsaire, recherchait dans les bras du lieutenant, du capitaine, la réalisation de son rêve. Les yeux clos elles pensaient qu'un marin les prenait sur son large cœur au milieu de la tempête et des vagues écumeuses, de foudres stridentes et de pirates apparus ; ou bien que dans les palmes des îles lointaines, près d^un léopard rampant à travers les herbes, les Alphonsine, les Margot, les Justine, les Adélaïde, les Angéline et les Thérèse se' soumettaient à la fougue de beaux Hurons cruels et pénétrants.

Les chandelles en flammes qui grésillaient ici sur la corniche de l'âtre, les quinquets fumeux qui crépitaient là sur le guéridon de tuya, les bougies droites qui clignotaient ailleurs dans les appliques de la muraille n'éclairaient point assez Augustin de Robespierre, Lazare Carnot, ni Jérémie Rambure lui-même pour démentir l'illusion deda sensible Noémie, de la tendre Clarisse, de la vicieuse Agathe sanglotantes et crispées dans les forces du Séducteur.

Sur les sentes des remparts, au crépuscule, sous Tombre secrète des peupliers, les ouvrières, courtisées par leurs galants, se demandaient si l'Américain n'enlacerait pas mieux Cécile Héricourt, si la bouche du marin ne serait pas plus succulente que celle du grenadier, si le cœur de l'aéronaute ne s'émouverait pas mieux que celui du chantre, si les mains du libérateur ne caresseraient pas mieux que celles du postillon, sous un fichu qu'on défend à peine.

— Holà, mon Père, prétendez-vous faire de moi ce que M. de La Fayette fit de cette ville, en s'y précipitant avec des troupes malgré le canon des Anglais, demandait, en riant, à son bénédictin M^'® de Givenchy qui se félicitait d'avoir, par ses lettres brûlantes, par ses coquetteries, amené le pieux convive au plus haut degré d'exaltation, et qui l'ayant attiré près d'elle, à demi-nue sur le lit de repos, le griffait méchamment au visage, contente de le voir blêmir, honteux, s'enfuir, dans les rires des laquais accourus dès le coup de sonnette.

— Etil me laisse son chapeau pourpreuve ! s'écriaitelle, en gambadant. Augustin, cher Augustin, accourez. Voyez ceci, nierez-vous encore le pouvoir de mon style et de mes agaceries? Soutiendrez-vous qu'il n'y a point de mérite à faire tomber si bas une espèce de saint, devant qui les évêques s'agenouillent, et de qui les paysans assurent qu'il guérit leurs écrouelles avec un sigiie de croix, et qu'il empêche, par ses prières, la mort d'enlever les enfants, qu'on l'a vu marcher en l'air le vendredi saint? Or çà, bel Augustin, ai-je gagné la gageure?... et ne mérité-je pas que vous m'ameniez votre frère Maximilien afin que je l'arrache pour ma gloire à cette

petite Deshorties?... sur laquelle vos habiletés n'ont guère de prise, ce me semble, malgré ce que vous | m'aviez promis. J'ai dépêché mon monde, avant que J vous ayez obtenu de votre innocente même un baiser | sur la joue. Se peut-il que je vous veuille du bien, f petit avocat? Est-il joli! Allons, mettez-vous là... On | vous donne à baiser ceci... et cela... Seriez-vous las, monsieur le fat? Me feriez-vous tant d'injure? Corbleu ! Je vous en demanderais raison. Quoi, vous fautil <les rôties et du vin d'Espagne?.,. Dois-je accuser votre lingère?... Ahî ça... monsieur ! vous vous laissez distraire par les cris du dehors!... Picard î faites taire ces poissardes, au nom du ciel ! »

Plusieurs commères se lamentaient devant les fenêtres de l'hôtel, sous le porcho d'une maison où les revendeuses avaient coutume d'offrir, à cette heure-là, du fretin, péché dans la Scarpe, et de la marée, venue par le coche de Boulogne, qui partait du port à l'aube. Autour de ces marchandes et de leur étal, des mères blâmaient leurs iillettes qui s'attardaient trop au salut chanté de la cathédrale, et qui les obligeaient, elles les vieilles, aux achats du souper Telle, en discutant le prix d'une grasse limande, vitupérait sa Virginie, car la pécore n'en finissait plus de faire brûler des cierges à la Sainte Vierge pour obtenir un bon mari, un mari comme l'Américain de M'^^ Héricourt! Et chaque cierge coûtait trois sols, au moins. Gomment acheter une limande huit sois en-, suite? C'était trop pour une dentellière, qui gagnait vingt-deux sols, dans ses meilleures journées, en travaillant à y perdre les yeux. La tricoteuse, bien qu'elle se décidât pour ce hareng de nacre, ne pardonnait point à sa Rosine d'obéir plus au confesseur

XE UON d'aRRAS 10^

^qu'aux parents, et de passer tout son temps à la grand'm^sse et à vêpres le dimanche, de réciter, chaque soir ses oraisons dans l'église plutôt que .dans la maison. Étant bJonde et Une, et de bonne grâce, ne risquait-elle pas, mon Dieu, d'être enlevée par quelque « beau sire )>, malgré tant de ^jiété? Gela n'empêchait pas la morue d'être chère, ni le brochet hors de prix ; ni l'anguille de sentir la vase. Comment faire, un soir de jour maigre, pour régaler avec un petit écu le compère, le lieu, la mèregrand, les marmots? Et cTieu qui ne voulait mie donner sa paye d'imprimeur, mais qui la gardait pour faire le coq, en habit de velours, bas drapés, veste à fleurs et chapeau à boucle, le dimanche, derrière les madelons de Beaurain, de Dainville et de Boiry-Becquerelle. Et si le père querelle ce beau lieu, pan, il menace tondis de s'embarquer à Dunkerque et d'aller chez les libraires de Philadelphie, travailler comme le bonhomme Franklin... un imprimeur, ma bonne, qui est devenu, autant dire, roi, là-bas, dans le pays des Iroquois.

Une cloche tinta. D'autres se décidèrent à sonner. Les cent églises lancèrent sur la ville l'appel de l'angélus. Les bavardes se signèrent ensemble. Elles enveloppèrent leur poisson et leurs herbes dans leur serviette, dans leurs cabas, dans un coin de leur devantière relevée. Rajustant leurs coiffes sur leurs tignasses grises, claquant de la galoche, elles se hâtèrent de regagner le logis où l'époux, impatient peutêtre, songeait à leur caresser l'échiné avec le bâton.

Du haut des pinacles, des. tours et des clochers, ■ angélus sonna. Brefs, distincts, ses premiers coups

irprirent celles qui maniaient l'aiguille dans les

chambres, les ateliers, au seuil des maisons et des caves, celles aussi que l'amour avait illicitement dévêtues au fond des alcôves. Et le même signe de croix sanctifia les vierges sages comme les vierges folles.

Devant l'église Sainte-Croix, rue du Marché-aux- Filets, dans la maison basse et nue, Elisabeth Régniez se leva comme son cousin Joseph dont elle apaisait le courroux. La haute et sèche M™'' Le Bon achevait de mettre le couvert. Elle cessa de placer les fourchettes d'étain, les assiettes de faïence, le pain rond, la cruche de bière, la timbale pour son mari qui rentrerait tout à l'heure, las d'avoir crié les enchères aux ventes légales des environs. Tous trois s'agenouillèrent face à l'image du Christ qui saignait sur la croix.

— Angélus Domini nuntiavit Marise^ commença le séminariste.

Comme il regardait Elisabeth elle rougit, voyant qu'il la devinait en sa candeur de dix-huit ans, tout émue par l'approche du grand garçon, de son éloquence passionnée. Soupçonnait-il qu'elle regrettait de le voir destiné à la prêtrise, et déjà tonsuré par les oratoriens de Juilly? Soupçonnait-il qu'elle demandait un miracle au Seigneur afin qu'il l'épousât, peut-être. Saint Joseph avait bien épousé Marie. La jeune fille ferma les yeux, parce qu'il la troublait encore, scandant de sa voix chaude les versets de 'la prière. A la Cathédrale, Saint-Géry répondait de toutes ses cloches, puis Notre-Dame des Ardents prêta des accents de tendresse suave à l'annonce de l'Ange évoqué par tant d'oraisons. Elisabeth imagina le messager tel que son cousin et portant, de même, le Saint-Esprit dans sa tête, et l'exprimant de même

par ie feu de la parole. Le marin, l'aéronaute que pour sa force l'on surnommait l'Américain, était-il autant, ce fiancé des Forges Iléricourt, beau par tous les gestes, intelligent par tous les discours?

Car maintenant, la prière Unie, Joseph s'écriait ue l'ange n'avait pas annoncé seulement à Marie maternité divine, mais aussi la rédemption des ommes, dans tous les siècles des siècles, le salut des pécheurs et des pauvres, la fraternité des citoyens, la bonté, l'amour de tous pour tous. Et le voilà qui regarde, à travers les solives brutes du plafond, une figure peut-être de la A'icrge et de l'ange invisible aux autres, visible pour lui seul. Elisabeth Ragniez comprend qu'il va plus loin que vers elle, qu'il ira toujours plus loin que vers elle. Afin de pleurer seule, elle se retire à la cuisine-. Un rat fuit devant ses pas. Dans son petit pot de fer, la soupe d'h^rhes mijote à peine. Laseille pleine d'eau fraîche mire le visage roux de la déçue. Elle s'y voit point laide, bien mamelue, les épaules et la gorge apparaissent très blanches entre les pans du fichu croisé... Que peuvent sur un saint de l'Oratoire cesappas de paysanne ? Que n'est-elle riche, du moins, autant que Cécile Iléricourt, que n'a-t-elle aussi des forges, une maison près des grands moulins? Peut-être le désir de faire la charité avec plus de moyens, d'être utile plus facilement <à ses frères, déciderait-il Joseph Le Bon comme fut décidé Juste-Emilo Héricourt.

Et la voilà qui s'affaisse à genoux entre la seille 'eau et le foyer qui chauffe le pot de fer. Elle songe u'avant peu, il retournera en Bourgogne pour eneigner la rhétorique à ses chers élèves de Beaune. omment saurait-elle retenir ce jeune homme élo-

i06 LE LION d'aRRAS

quent, elle l'humble cousine de Saint-Pol, la fille de Taubergiste? Oubliera-t-elle ces cheveux châtains, la lumière de ce front, le bleu vif de ces yeux, la musique de cette bouche? Quel ange du Seigneur lui annoncera la visite de ce Saint-Esprit, un jour?

Elisabeth entendit rire les dentellières qui revenaient du salut à la lile, et par groupes, se hâtaient. Elles semblaient heureuses celles-là. L'amour leur chantait-il glorieusement dans le cœur? Elisabeth se haussa jusqu'à la fenêtre pour les voir. Elles se parlaient à l'oreille, puis, difficilement, elles étoufi'aient leurs joies inconvenantes. Celle-ci se rajustait comme si elle n'avait pu finir sa toilette en paix. Celle-là portait à ses narines une rose superbe et la respirait longuement, les yeux clos. D'autres dénouaient les cordons de leurs tabliers sur les cotillons troussés. Et d'autres, se croyant seules, remontaient leurs bas au-dessus du genou, avant de serrer leurs jarretières.

Par toute la ville, de la rue Baudimont, large et féserte, de la rue d'Amiens, où les brasseurs roulient leurs tonneaux, du faubourg Ronville où tant 'auberges abritent les amours, jusqu'à la rue Saint- 'Âubert, où les pâtissiers vendent les cœurs d'Arras et les (( cugnés » de Noël, où les oiseleurs exposent leurs cages à serins de Hollande, pour le plaisir des fillettes, où tant de modistes étalent les panaches des chapeaux, les barbes des coiffes, les valenciennes des bonnets, toute la population se promena davantage. Elle admirait, dans les vitrines, le trousseau de Cécile Héricourt, les robes de soies chatoyantes, les corps de jupe tout étroits, à baleines, les bas moirés, les escarpins de prunelle, le grand habit à boutons d'argent et à dentelle dorée sur un fond de soie grise. Maître Héricourt arvait voulu que tout vînt d'Artois, [ue sa pupille fût vêtue par l'effort du pays, de ses irts, de ses industries et de ses commerces. Chaque ►outique montrait donc le chef-d'œuvre d'une corpo- *ation. Celle des orfèvres, sur la Petite-Place, avait

dressé, sous l'arcade de la Baleine, un surtout de vermeil qui figurait l'ondine des Moulins embrassant la Gérés de leurs blés, au centre de la glace ceinte par les guirlandes d'une fine balustrade. Rue Saint-Géry, en face du tribunal, on s'extasiait devant le lit de noces, devant les deux Oambeaux de l'Amour sculptés dans le bois de la face, et les deux carquois au chevet; cela sous un dais de lampas bleu pareil aux courtines. La coiffeuse et ses instruments d'ivoire, dans leur écrin de velours vert, étonnaient le passant, rue des Agaches, derrière la vitrine de Taffin, le maître gainicr. Rue des Trois-Visages, à mesure qu'on descendait, chaque fenêtre de dentellière révélait un;© pièce d« lingerie, s^s dessins de fil artistement achevés, fleur, rosaces, entrelacs, et parfois même, sur les grands panneaux de robe, un couple de danseurs champêtres dans un bosquet aux feuilks blanches et roides.

Passionnément toui/es les amoureuses de la ville aVaient ainsi dédié les veilles de leur jeunesse aux noces de l'Américain et de la cité, représentée par la grâce de Cécile Héricourt. Pour elle aussi, les vieux ouvriers de la province avaient guidé les'travaax des maîtres et des apprentis dans les ateliers des orfèvres, dans les filatures, dans les fabriques où l'on tourne l'ivoire amené d'Afrique à Dunkerque, dans Les ébénisterics où l'on ouvre les bois des Iles arrivés sur les trois-mâts de Calais, sur les bricik;S de Boulogne, dans les tanneries où l'on prépare les cuirs des carrosses, des berlines et des cabriolets.

Le soir, quand s'illuminaient les devantures des boutiques, toutes et tous, dentellières, modistes.

couturières, aux jupons bleus et aux fichus de couleur; orfèvres cossus en habits de bourracan, bas de laine et souliers carrés ; tanneurs et corroyeurs aux bonnets de coton, aux gilets de cuir ; tourneurs d'ivoire et ciseleurs d'argent, fiers de leurs cravates sur leurs larges cols ouverts; carrossiers, repriseurs de tapisseries avec leurs besicles et leurs visières ; tailleurs traînant leurs savates, en corps de chemise et en tricorne, toutes et tous flânaient par bandes, afin de s'enorgueillir de leurs chefs-d'œuvre présentés aux chandelles. Car les invités probables de la noce avaient aussi commandé leurs atours. Le parentage de la famille, les innombrables cousins et cousines des piariés, de même, avaient choisi les modèles de leurs cadeaux.

La foule des artisans à l'ouvrage montait alors de la Basse Ville, de ses ruelles obscures, traversées par les ruisseaux, encombrées de marmailles criardes. Elle babillait en patois, le long des magasins. Son accent chanteur accompagnait la malice de propos où manquait la bienveillance. Elle prétendait qu'on n'en faisait pas tant aux Amériques, et que Juste- Emile Héricourt n'en avait jamais vu davantage du haut de ses ballons, quand il explorait les airs. Elle s'attardait sous les quinquets du libraire Topino pour exprimer ses sympathies devant les portraits de La Fayette, de Franklin et de Washington, gravés en taille-douce, devant celui de Necker. Elle réfléchissait à la vue des estampes où paraissaient les bords de l'Hudson, avec des maisons vertes et blanches entre des arbres, des cavaliers sous de larges chapeaux, menant des troupeaux de porcs roses à groins noirs, des chevaux sans harnais. D'au-

très encadraient de leurs marges les bisons fusillés par des chasseurs, ou bien quelque tribu de sages Indiens fumant le calumet devant le wigwam, ou la personnification du Nouveau-Monde sous les aimables figures de Paul et de Virginie.

L'idylle écrite par Bernardin de Saint-Pierre tenta beaucoup plus de gens qui, sans l'avoir lue ni la connaître autrement, avaient ouï dire son attrait pour les cœurs sensibles. En vain, Topino, selon sa verve, avertissait les acheteurs qu'ils ne trouveraient là ni description de Yorktown, ni biographie de Benjamin Franklin, et qu'il seyait de distinguer entre l'Amérique des ïnsurgents et l'Amérique des créoles. Par vergogne, les chalands n'avouaient pas leur erreur : Ils s'obstinaient à l'acquisition du roman, plus séduits du reste par une fable d'amour que par un enseignement de géographie politique.

Topino s'amusa de l'ignorance que témoignaient, dans sa boutique, — sa « bibliothèque )), comme il la nommait, — ces jeunes dames de la ville bien serrées par leurs habits à gros boutons de nacre, et la gorge souB une cravate de gaze. 11 aimait leurs minois fardés, à l'ombre des grands chapeaux et des panaches. Se gaussant, il leur proposait V Histoire des élablissements européens dans les deux Indes que publiait l'abbé Haynal : elle faisait fureur à Paris parmi les philosophes, les politiques, les gens d'esprit et les nouvellistes. Entouré de sa 'clientèle qui se parfumait à la frangipane et au bouquet d'iris, le libraire aimait que ces gens-là, craintifs, le jugeassent sarcastique. En ses phrases de politesse, il exprimait des réticences. Il terminait par des sourires trop narquois, quelle que fût sa révérence pour en atté-

nuer l'effet. Osseux, vif, avec une chevelure libre et mal poudrée qui blanchissait les épaules de sa redingote marron, Topino se démenait, gesticulait, sau- Itiliait, grimpait à l'échelle, brandissait un volume, dégringolait, feuilletait, citait, pérorait. Les dames, derrière leur face-à-main, suivaient ses mouvements comme ceux d'un acteiu*. A Tune il lançait le compliment rimé par Pétrarque pour Laure de Noves, à l'autre une invocation scandée par Ovide en l'honi, neur de Cypris. Il accueillait l'élégance d'Augustin par les hexamètres du bon Homère décrivant la beauté d'Ajax, et la sagesse du P. Fouché par une phrase de Machiavel exprimant l'idéal du prince. Il avançait une chaise, poussait un carreau, mouchait une chandelle, dépliait une carte des États-Unis, gourmandait ses deux flandrins de Fils, complimentait M'^*^ de Kéralio, importante et haletante. Il lui annonça trois exemplaires de ïJIistoire d'Elisabeth vendus, l'un au grand vicaire, l'autre au président des États d'Artois, le dernier à la comtesse de Hautecloque pour l'éducation de ses fils.

Ainsi Topino tenait salon dans sa boutique spacieuse, éclairée par six girandoles à bougies et par un quinquet solennel crachotant son huile dans un tuyau de cristal, sous un abat-jour de soie puce, au milieu do la longue table où s'alignaient, en piles, le Contrat social. VÊmile, VEspiit des lois, la Grandeur et Décadence des Romains, VEncyclopédie complète, reliée en peau de renne, les Contes de Voltaire, ïllistoire des établissements européens dans les deux Indes, ses livres de prédilection. Sans cesse il les offrait aux visiteurs. A ses F.-, du chapitre écossais jacobite, qu'avait fondé l'aïeul de Robespierre, à ceux do la

loge : (( l'Amitié )),Topino ne manquait pas de vendre impérativement ces volumes, qu'il commentait dans le mystère du temple. Car il y siégeait, comme vénérable, sous les insignes. De là même il inspirait quelque peu les folliculaires, apprentis, compagnons ou maîtres, habitués de s'asseoir entre Jakin et Boas. Les articles du Patriote Artésien^ que signait son meilleur disciple Gufîroy, lui prêtaient souvent matière à dissertation. Le libraire accusait l'auteur de méconnaître la doctrine de Montesquieu. Chacun prenait parti ; la discussion s'animait.

Topino s'y mêlait si bien qu'il appelait sa troisième femme pour le remplacer au comptoir : une friponne de quinze ans épousée par vice, mais qui redoutait ce quinquagénaire comme une écolière redoute un maître de mathématiques sans indulgence. Au doigt et à l'œil elle obéissait. Elle courait faire révérence aux chalands. Elle savait offrir à leurs choix, livres, brochures et gazettes. Elle débitait, à propos de chaque article, une leçon courte apprise par cœur. Elle la récitait sur un ton chantonnant de pensionnaire en classe qui était bien le plus drôle du monde. Entre temps, elle se mettait au clavecin derrière le paravent, et, sur l'injonction de son seigneur et maître, jouait en sourdine, fort bien, des mélodies. Ce fut elle qui remarqua, certain soir :

— En vérité, ne dirait-on pas que toute la ville épouse l'Américain?

Derrière les façades basses et blanches des Moulins éricourt, grondaient ensemble les bruits des meules ui broyaient le blé, des pressoirs qui écrasaienl es œillettes en cuves, des barils pleins d'huile fraîche qu'on roulait, des sacs qu'on hissait sur des poulies criardes, des chariots qui sortaient, rentraient, avec la vigueur de leurs chevaux énormes, rétifs, agonis d'injures par leurs charretiers en corps de chemises, guêtres et sabots.

Passé le porche que surmontait, dans sa niche, la statue de la sainte Vierge, toute une compagnie s'avança vers le perron. Elle traversa la cour intérieure, parmi ce tumulte de commerce, entre les attelages qu'on maintenait, les tonneaux qu'on empilait, Iles meuniers blancs qui cessèrent de se quereller (devant les basses portes des magasins à farine, et les trappes béantes des caves à l'huile.

Sur les marches, le maître des Moulins faisait la révérence aux visiteurs avec sa fefnmo, ses nièces.

dont Cécile rougissante, la rose au sein. Les visiteurs venaient aux fiançailles.

Juste-Emile Iléricourt la retrouvait encore toute claire, blonde, sous la chevelure poudrée autour du plaisant visage. Maximilien de Robespierre toucha la main de maître Iléricourt, et baisa celle en mitaine de la dame si digne sous la coiffe de dentelles, si mince derrière la croix, le scapulaire, les médailles pendues contre son large fichu de linge. Elle emmena le P. Le Bon qu'elle appelait (c notre Benjamin », le P. Fouché et Tabbé Lequette, un rougeaud, jusqu'à sa chapelle.

Le maître des Moulins fit les honneurs de sa grand' salle. M"^ de Ptobespierre loua les bahuts sculptés, cirés, pourvus de cuivres lumineux, les vaisseliers couverts d'antiques porcelaines. Autour des longues tables en chêne, sur leurs bancs à dossiers, les invités s'assirent devant les chopes que les servantes remplirent de bière mousseuse. Contre la hotte de l'ample cheminée, une série de flambeaux en argent luisaient au chapiteau. En dessous, cinq fusils de chasse anglais, sur leurs clous, attirèrent le vicomte de Hauteclocque et le comte de Galametz, fins connaisseurs. Augustin de Robespierre et Carnot se plaisaient à contredire M. Babeuf : il souhaitait que ces farines, ces huiles fussent réparties également, par les soins de maître Héricourt, entre toutes les gens de Saint-Nicolas.

— Entre les paresseux aussi? — demanda le solide quadragénaire.

Il ricanait, la tête en arrière, les deux mains dans les poehes de sa veste, les jambes écartées.

La colère déjà lui rougissait la face parce que

Babeuf s'entêtait doucement, bien rasé, mais fort minable, dansê-ea polonaise d'hiver au cœur de l'été/ — Vivre tous en égaux?... Ah! ces beaux esprits!... Ils se moquent du sens commun, — interrompit maître Héricourt. — Que notre bon roi seulement ôte les droits sur la fabrication des huiles et sur la vente des graines, et tout le monde sera faraud.

Il proposa de visiter les Moulins. On le suivit, trop rapide pour M"® de Kéralio et Charlotte de Robespierre, trop impérieux pour Carnot et pour Augustin de Robespierre engagés entre les couples de meules tournantes et géantes qui broyaient le grain sur les aires de leurs socles. Dans les salles successives, blanchies par la farine, maître Héricourt allait, fier de sa réussite, évidemment, parmi les machines et* les courroies de transmission. De tout cela Charlotte et M"^ de Kéralio, pour leurs robes, avaient peur. Cécile pourtant les encourageait, rieuse, légère,, prête k l'escalade, à la descente des escaliers en planches, à se baisser sous le sac que montait le coltineur.

Juste-Emile la précédait de très loin. Il expliquait aux gentilshommes protecteurs de sa famille la nécessité d'une batellerie plus nombreuse pour apporter ici le froment des plaines flamandes, le charbon de Lens, le minerai d'Angleterre. Malheureusement, nombre de péages entravaient la navigation fluviale, rappela maître Héricourt. Il enfonça son tricorne si fort sur les mèches de sa chevelure que la poudre s'en éparpilla. Il honnit les commissaires du roi, l'intendant de la province, les subdélégués. Ces messieurs gênaient toute la vie de l'agriculture et du commerce.

H6 LE LION d'aRRAS

— Monsieur Necker le comprenait bien, luiî — remarqua M"*' de Kéralio, contente de s'arrêter.

— Et il n'a rien pu faire, — conclut Carnot, qui se regantait.

— Rien, en vérité, — dit M. de Galametz, en sa superbe.

— Rien, — ajouta M. de Ilauteclôcque, la canne en l'air.

— Il fallait tant d'argent pour les pensions des privilèges! — gronda Babeuf, honteux de ses souliers arides.

— Pour les amis du comte d'Artois ! — s'écria le joli baron de Fampoux, qui n'avait point réussi à la Cour.

— Et ceux de la reins! — appuyait Augustin.

Il cita les libelles qui attribuaient des amours clandestines à Marie-Antoinette. Le baron de Fampoux, en prisant, lui reprocha les intrigues et aventures du collier. Charlotte s'en indignait au nom de la pudeur qu'il sied mal d'outrager quand on est princesse. Fouché intervint :

— Au surplus, Montesquieu nous le prouve : la vertu n'est de principe qu'en république !

Et il souriait de ses lèvres si minces dans son visage oblong.

Sévèrement Maximilien de Robespierre affirmait indispensable, pour toutes les espèces de gouvernement, ce principe de la vertu. Dubois de Fosseux fut de cet avis.

— Car pour s'assouvir les vices obligent à la dissimulation, — énonça Joseph Le Bon.

— Au mensonge ! — protestait le svelte avocat Leducq.

— A l'hypocrisie! — gronda le large Gosse.

— Le vice avilit, parla, le caractère de la jeunesse! opina M. de Champmorin qui songeait aux adultères de ses lieutenants.

— Vous entendez, mon frère? — dit Charlotte au petit-maitre.

— 11 détourne du travail les âmes faibles, — déclara M. Réricourt.

— 11 corrompt les mœurs publiques, — émit Robespierre.

— Il amène la débauche et le mal au foyer même du laboureur, — soupira M"^ de Kéralio.

— La vertu est indispensable à l'État, — reprit Maximilien de Robespierre. — Sans elle il n'est pas de citoyens incorruptibles. Et alors le moyen de gou- -^rerner honnêtement?

— Çà. monsieur, allez donc voir, au Palais-Royal, nos ministres apprendre de Monseigneur d'Orléans à gouverner le royaume comme les filles d'Opéra!

Et le baron de Fampoux, s'éventant de son mou'choir en dentelles, tournoya sur les talons. Maître lléricourt leva les bras au ciel, puis les laissa retomber sur les amples basques de son habit gris. Il entraîna M"^ de Kéralio, un peu lasse et soufflante, dans les combles, vers d'innombrables sacs de farine empilés régulièrement par des meuniers barbus, en corps de chemise et en culottes rapiécées, qu'il molestait de ses apostrophes, qu'il menaçait de sa canne. 11 tapait avec humeur sur les sacs, il en faisait jaillir des nuées blanches; ce qui choquait visiblement M. de Ilauteclocque et M. de Robespierre. Des rats,

louvanlés, galopèrent sur les chevrons et dégringolèrent par la trémie. A cette vue. M"* de Kéralio poussa des cris d'effroi, qui mirent en joie Cécile

dans sa robe à fleurs. Elle ramassa l'ombrelle jaune de son amie.

La porte ouverte dans la toiture permit à tous d'atteindre une passerelle de bois jetée au-dessus de la cour. Des hommes verdâtres roulaient des barils d'huile vers les baquets. Des chiens, en bas, que siffla maîtrt3 Héricourt, aboyaient contre le vacarme. M. de Galametz admira les chevaux du Boulonnais, gris et solides, étrillés devant les écuries. Le charron réparait une roue à grands coups de marteau. Charlotte plaignit les paysannes en sabots, courbées sous des hottes pleines de fourrages.

L'odeur appétissante des œillettes fraîches, par la chaleur, pénétra les narines : M. Héricourt introduisait ses hôtes dans le bâtiment des pressoirs. A grand effort, des manœuvres hissaient au grenier les sacs d'œillettes par le moyen d'une poulie fixée dans le faîte de la toiture. Juste-Emile renseigna Babeuf sur les salaires, qui étaient de huit sous, d'une miche et d'un pot de bière. Ces malheureux couchaient là dans une soupente. Ils y avaient leurs paillasses, sous leurs haillons pendus à des clous. Les graines brunes formaient des tas qu'on entamait à la pelle pour en lancer des puDrtions, par les trémies, dans l'étage^nférieur. Il y fallut descendre, voir éplucher, chauffer ces graines. De braves gens tournaient à grand'peine les bras criards de la vis qui serrait les œillottes entre son disque et le fond de la cuve. L'or de l'huile coulait dans les vingt marmites alignées sous les robinets des pressoirs.

De bâtisse en verger, de grange en jardin, la compagnie discutante et riante se hâta, bientôt lassée par le spectacle partout semblable de ces pressoirs,

de ces meules tournantes, de ces manèges grinçant au pas des gros chevaux aveugles, de ces vingt et vingt ouvrières accroupies sous les hangars devant les tas d'œillettes qu'elles épluchaient, babillant sous leurs bonnets de mousseline. Après le potager, la prairie, on s'amusa mieux dans les maréchaleries, dans les forges retentissantes. Leurs cyclopes en sueur, devant les fournaises, retournaient les barres de fer avant de les mettre sur l'enclume, de faire jaillir à grands coups les gerbes d'étincelles. M"^ de Kéralio parla de Vulcain, le jeune Robespierre de Mars et de^Vénus. Legay fredonna.

Brusquement on se trouva devant la manufacture. Trente jeunes filles espiègles y cousaient, assises à terre, le taffetas du ballon monstre que Juste-Emile destinait à la fête d'Arras.

— Le voilà donc, ce secret pour lequel tous les hommns ont soupiré depuis Dédale! — s'écria M. de Galamctz.

— Ah ! — dit le poète Gharamond sous sa tignasse d'or, — rhomme va^donc voler librement!

— 11 réunira, dans ses arts, la plénitude du règne animal, — promit Carnot en tapant le sol de sa canne.

— Il sera le poisson sur l'eau dans ses navires, et Taigle des airs dans ses ballons, — fit Charlotte.

— 11 n'y aura plus que le feu d'inhabitable pour nous, — fit M^'® de Kéralio, très poussive.

— Le sera-t-il toujours? — demandait Augustin à une jolie couturière ébouriffée sous la coiffe, et de qui le fichu glissait sur une épaule aimable, sur un sein d'albâtre ému.

Iuste-Emile vantait aux professeurs de l'Oratoire

120 LE LION d'ARBAS

les- q,ualiitës du gaz formé dans le tonneau où l'acide «vitriolique attaquait la limailie de fer. Il leur disait -quel froid subit l'avait saisi à trois mille mètres du, sol. D'un coup, !■& ballon de Valencisnnes avait bondi là-haut sans le poids du compagnon : Blanchard était resté sur le sot tandis que les soldats lâchaient trop tôt les cordes, après une fâcheuse interprétation du signai.

L'oratorien comme les officiers du génie s'intéressaient à cette fabrication du « gaz inflammable ». Ils mesuraient les tubes de métal aboutissant à l'enveloppe. Juste-Emile se proposait alors de reprendre l'expérience de l'ascension parle moyen do cinq ballonnets en grappe contenus dans un même lîlet. Monge partageait son avis sur co point. Ils correspondaient. Cécile assura qu'elle n'aurait plus peur quand il y aurait cinq Dallons au lieu d'un, puisque le sort de l'aéronaute ne dépendrait plus d'une seule déchirure. Elle se promit de monter avec son mari dansla nacelle ce jour-là, et de « monter aux cieux! »

Parole qui fut blâmée par la tante ïîéricourt, car il ne seyait point d'assimiler aux saints miracles les jongleries des hommes, fût-ce par des mots. Et elle ajouta que l'on avait tort de ne plus croire au diable^ qu'il pouvait fort bien être l'inspirateur de ces malices. Elle se signa. L'abbé rougeaud se signa; mais il contestait. Le P. Le Bon de même. Lui voulait apercevoir, dans ces découvertes, non la malice de Satan, mais le bienfait du Saint-Esprit. N'était-ce pas la promesse de rédemption, cette possibilité pour le chrétien de monter au ciel, à l'exemple des anges?

— Au reste, — déclara le professeur de physique, — un miracle divin est une suspension des lois- naiu-

relies. Ces expériences, au contraire, sont en conformité avec ces lois.

Carnot le jura. Courtois et forme, Robespierre témoigna que l'électricité ne fait descendre le feu du ciel qu'en vertu de données précises enregistrées par la science et par Franklin.

— Nier l'Être suprême, — conclut Carnot, — c'est nier l'existence de la nature, car les lois de la nature sont la sagesse suprême elle-même!

— Pourrez-vous — demanda M"'' de Kéralio à Juste-Emile — adapter des rames, des voiles à votre globe et le gouverner comme un vaisseau? Voilà ce qu'il faudrait savoir! Au fait, je déteste toutes ces nouveautés qui nous détournent de la vie simple et de la nature. Jean-Jacques en eût pleuré.

— Avec l'air inflammable, vous ne monterez jamais plus haut que les Cordillères, — opinaM.de Champmorin.

— On ne sait, — dit M. de Galametz. — Fort justement, monsieur Rivarol l'a remarqué : quand on inventa le télescope, le vulgaire crut pouvoir bientôt discerner les habitants et les maisons de la lune. Eh bien, on est resté fort en deçà.

— 11 se passera bien du temps peut-être avant que ces globes soient dirigés comme des frégates.

— Ilàtons-nous donc d'éclairer la génération qui nous suit, — conseillait Carnot, — afm qu'elle soit en état de jouir de nos inventions.

— Voilà qui est bien dit, — confirma Juste-Emile. — Lorsque les Américains des États-Unis déterminent

K 'emplacement d'une ville ou même d'un hameau, eur premier soin est d'y amener un instituteur, en nêmc temps qu'ils y transportent les instruments de

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l'agriculture. Ils sentent bien, ces hommes de bon sens, ces disciples de Franklin et de Washington, que ce qui est aussi pressé pour les vrais besoins de l'homme que fie défricher la terre, de couvrir ses maisons et de se vêtir, c'est de cultiver son intelligence.

— Bon, ça! reprit Babeuf, — mais lorsqu'en pleine civilisation européenne l'inégalité des fortunes laisse entre les hommes une telle inégalité de moyens, comment appeler à l'instruction la classe la plus nombreuse de la société?

— Elle a besoin de sabots neufs, et non de beau langage ! — interrompit M. Héricourt. — Donnons-lui des sabots neufs et la journée de travail à douze sous! N'est-ce pas, ma fille?

Il taquinait, à la pointe du bâton, une brunette qui cousait le taffetas, et dont il retroussait la cotte sur les bas bleus, indécemment. Il lui jeta un petit écu. L'enfant n'osa point le ramasser, d'abord, et rougit.

Gosse et Legay s'en aperçurent.

— Allons, maître Héricourt, vous pourrez bientôt enlever cette jeunesse dans le ballon de votre neveu. Cela va servir aux amants ! Ils seront heureux au septième ciel.

— Et, cette fois, ce sera vrai.

— Morbleu, je ne suis plus assez faraud, moi ! — objecta l'oncle de Cécile, fort content de leur paraître robuste et séducteur.

— Hélas ! Quand ces messieurs auront découvert le moyen de ne pas mourir, je ne me trouverai plus là pour en prpfiter, — pleurait une vieille couturière.

Lenglet le philosophe, les officiers du génie et les oratoriens ripostaient aux objections de Babeuf, de

xM"^^ (lo Kéralio. Elle s'échauffait, pour attaquer la science, pour vanter le retour à l'état de nature, en citant son cher Jean-Jacques, en menaçant de son ombrelle le jeune Carnot. Lui, maigre et alerte, la saluait d'une révérence, à chaque apostrophe, en levant son tricorne de dessus ses ailes de pigeon.

— Ces ballofls! Hochet, jeu, ou science? — doutait Babeuf.

Le baron de Fampoux lui demanda s'il était, comme lui, franc-maçon, pour tenir tant à l'égalité.

— C'est la manie du duc de Chartres, — ajouta le baron. — II me fallut appartenir à la loge du Contrai Social, avant de lui faire ma cour.

Là-dessus, le maître des Moulins leur confia que, s'ils étaient francs-maçons, ils verraient, sans doute, avec plaisir une médaille des Templiers. Ses aïeux, ■ les forgerons du xv® siècle, l'avaient placée dans le crâne du lion qui surmontait le beffroi d'Arras. Elle avait été rapportée de la Terre Sainte par un chevalier flamand : Edam de Vrahen. On pouvait voir cette médaille, curieuse pour les numismates, en cet instant même, car les ouvriers des Forges Héricourt chargés de réparer le lion la replaçaient dans le crâne du monstre.

— N'est-il pas vrai, Cécile?

Elle confirma la description de l'avers et du revers, de la maxime et de la gravure. Et comme M. de Galametz, qui se piquait d'être numismate, contestait le millésime, maître Héricourt invoqua l'autorité du comte de Praxi-Blassans : le diplomate du Comtat Venaissin, naguère, en avait déchiffré, puis emporté, le simulacre de plâtre.

Juste-Emile apporta son témoignage. Et, puisque la

controverse s'animait, il proposa de se rendre incontinent au beffroi, l'heure devant être favorable bientôt à l'élan du ballon dans les airs.

Et voici le cortège qui, joyeusement, se forme. M^'"" de Kéralio abrite Cécile sous l'ombrelle fastueuse de soie jaune aux effilés d'or. Juste-Emile donne la main à sa fiancée. Le directeur de l'Académie se place, jeune, digne, une seule rose à la main, parmi les messieurs de l'Oratoire, avec Charlotte de Robespierre. Les officiers appartenant au corps royal du génie se groupent avec les nobles chasseurs, le marquis d'Havrincourt, le comte de Diesbach et le vicomte de Ilauteclocque. Puis se bousculent les couturières des Moulins Héricourt. Elles entourent Augustin qui fredonne des chansons légères entre ces filles blondes aux cotillons rayés, aux bas bleus et aux sabots claquants. Suivirent aussi les forgerons et meuniers. Ils achevaient, en marchant, d'endosser leur veste de laine blanche à boutons d'acier; ils nouaient une cravate de couleur sous l'ample col de leur chemise. Bien des retardataires en étaient encore à tirer, puis à serrer d'un ruban leurs hauts bas gris, fort au-dossus du genou, et d'autres à boutonner leurs guêtres de toile bleue. A la porte de toutes les censés et chaumières, des villageois les imitaient. Ils coiffaient leurs chapeaux des dimanches, en retroussaient les ailes, s'introduisaient dans leurs courts sarraus gris, voire dans leurs habits à basques. Les époux harcelaient leurs femmes, qui n'en finissaient pas de piquer, dans leurs fichus de soie, les épingles d'or, ou de changer leur coiffe de toile contre une de mousseline.

Ceux de Sainte-Catherine et de Saint-Nicolas en foule franchirent ainsi le fossé de la ville, sur le pont-levis de la porte Méaulens, derrière le maître des Moulins. Tous s'engagèrent avec lui sous les voûtes de' briques, puis entre les murs de défense. Là ce peuple dut se tasser, dans le vacarme de ses conversations picardes, de ses quolibets en patois, exprimant ses espérances de voir le ballon de « l'Américain » s'élever par-dessus l'église Saint-Géry, la cathédrale et le beffroi. Or le carillon allègrement sonnait quand on fut sorti de la deuxième voiite pour étonner, dans la rue Méaulens, les tanneurs aux bras, nus, les cyclopes des maréchaleries sonores, les boulangères accortes en tablier neuf, une croix d'or au cou, sur le seuil de leurs boutiques. Les valets de l'auberge cessèrent de bousculer les chevaux derrière la file des charrettes dételées, brancards au ciel. Maintes dentellières, assises au bord de leurs caves, oublièrent leurs mains actives sur les trente bobinettes de leurs coussinets. Les barbiers avertirent, en les poudrant d'un nuage, les bourgeois qui protégeaient, dans le cornet d'écarlate, leurs yeux, leurs narines et leur gorge. Les gens -se levaient, s'approchaient, au passage du cortège. Ils saluaient leurs avocats, leurs seigneurs, leurs poètes, le maître des Moulins Iléricourtet de la batellerie aux crains. Ils se poussaient pour mieux entrevoir «l'Américain », ce Juste-Emile Héricourt donnant la main à sa chère Cécile, et qui s'avançait, lui, large, si trapu, avec cette face franche et ses cheveux sans poudre noués d'un ruban noir sur son habit rayé à haut col.

« L'Américain !... » Qu'un lîls connu de l'Artois, qu'un iils des Moulins Héricourt, de leur port, eût 'participé à la révolution des Insurgents avec La Fa-

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yette, et qu'il fût là, tangible, amical, qu'il interpellât les vieux camarades aux fenêtres, si prompts à le saluer, qu'il fût ceci, le guerrier d'une république victorieuse, dans l'heure même où le roi promettait les États Généraux et le retour de Necker, où Maximilien do Robespierre démontrait à l'Académie d'Arras 1© besoin urgent pour la province d'exiger un « gouver- * neur-citoyen », c'était bien le motif d'une émotion publique. Dans les cafés, les buveurs abandonnaient leurs chopes, et les joueurs leurs cartes, afin d'admirer le corsaire. Dans les boutiques, marchandes et clientes se précipitaient à la porte pour contempler mieux le fiancé de l'opulente fille, le héros des airs. Les compagnies d'archers, en passant, l'avaient toutes annoncé aux commères en fichus jaunes et en tabliers de soie noire qui rapportaient, des vêpres, le son des orgues, les oraisons encore inachevées, et les grains de leurs chapelets polis sous leurs doigts en mitaines. Les chantres l'avaientdit aux marguilliers . Les prêtres, en surplis, se rassemblaient sur les marches de Saint-Waast, parmi les saints de pierre gardant le porche et devant les perspectives des cinq nefs populeuses, que les vitraux illuminaient de leurs rayons bleus, de leurs rayons jaunes, de leurs rayons écarlates.

(( L'Américain ! » s'écriait cette foule pieuse, étoBnée qu'il fût brave au point de courir les océans po«ir aborder en un si lointain pays d'Indiens nan baptisés, de gentilshommes hérétiques, de planteurs fouettant leurs nègres.

<( L'Américain! » répétaient les moines et les prêtres. Car ils savaient les récits des missionnaires débarqués chez les Caraïbes des Antilles, de la-

Guyane. D'autres avaient parcouru l'ouvrage de Tabbé Raynal sur VHistoire philosophique des deux Indes. L'esprit de l'abbé Sieyès et- son Essai sur les Privilèges Tes hantait. L'Américain, c'était l'homme ayant réalisé leurs lectures et les espoirs des philosophes, des Oratoriens. Beaucoup se pressaient auprès de P. Daunou, l'ami de Maximilien de Robespierre, qui était venu de Boulogne-sur-Mer, pour un procès de son Ordre. L'abbé. Ansart communiquait au chanoine une lettre reçue de Nancy, une lettre de l'abbé Grégoire, si touchante par les sentiments d'évangélique pitié envers les pauvres, envers ceux qui souffrent et ceux qui pleurent, ceux qui implorent la délivrance.

(( L'Américain! » s'annoncèrent les brasseurs dans la rue des Trois- Visages.

Ils cessèrent de rouler leurs tonneaux. Ils redressèrent leurs tailles de colosses blonds en tabliers,, en collerettes de cuir. Vraiment, pour un corsaire, vainqueur des frégates anglaises et des régiments hessois, ils ne le trouvèrent point assez grand ni solide. Que n'eussent-ils fait, eux, pour la même liberté! Ils regardaient leurs mains énormes et calleuses : ils mesuraient leurs épaules : ils avaient confiance dans ce que leurs forces sauraient accomplir. Ils croisaient leurs bras lourds et souriaient, en attendant de voir ce « beau fils » s'élever dans les airs. Et ils eussent bien voulu lui crier leur doute ironique de ses exploits, eux, les forts, les grands.

— A c^t'heuré, ils en Soulevaient autant qu'en Amérique, des poids et des foudres...

Et ils reprirent leur travail, comme si de pareilles balivernes ne méritaient pas qu'on l'interrompît. Ils

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roulèrent à grand bruit lours tonnes vicies. Jls firent reculer les gros chevaux de leurs camions, sous les voûtes retentissantes des brasseries. Ils crièrent clans les manèges où tournaient les chevaux, autour des chauiiières vastes où bouillait le malt. Ils reçurent dans leurs pelles de bois l'orge qui glissait par les trémi. s. Ils lâchèrent h^s ruisseaux de bière et leur odeur aigre, qui jaillirent en fumant des cuves pour aboutir et refroidir dans les réservoirs de brique.

Ces lurons firent mine de s'intéresser mieux aux dentellières, leurs voisines. Elles se tenaient debout sur les marches d-- leurs caves, dont les trappes restaient ouvertes au bas des maisons. Les jeunes se poussaient de leurs coudes nus hors des manches relevées, pour rire, pour murmurer que l'Américain valait qu'on lui fût sensible. L'une aimait ses. beaux cheveux épars ; l'autre, ses yeux de marin clairs, un peu clignotants, et dont les paupières riaient toutc^s seules. Beaucoup le comparaient à leurs amoureux du soir qui les emhrassai<nt sur les vieux remparts, dans l'ombre des ormes. Elles confondaient leurs désirs de ces baisers et leurs désirs de connaître la saveur de cette large b >uche vermeille qui avait poussé des cris <le guerre, commandé les marins, ordonné l'essor du ballon vers le ciel.

Jalouses, ces filles (]ét<'staient Cécile. Elles la jugeaient trop grasse, engoncée dans sa cravate de mousseline et rinJicûle par s >n buse étroit, par sa jupe bouffante, par son large ciapeau de paille. Comment Juste Emile Héricourt ép )usait-il le sac d'écus plutôt qu'elh^s, très jeun<'S et tnamelues, avec leurs mains alertes et leurs mèch'-s ambre sous le bavolet de mousseline? Ainsi dl s s<^ montraient, le minois en

LE LION d'aRRAS 1S9

avant, de la passion plein leurs yeux de Flandre ou

d'Espagne. Elles adorèrent Juste-Emile. Nulle qui ne

Toulùt lui jeter la fleuç du corsage, si toutes elles

n'avaient craint la rigueur de maître Héricourt, le

terrible homme au tricorne enfoncé de travers, à la

canne qui bâtonnait tant le pauvre monde sur la route

des Moulins! Les vieilles lui faisaient la révérence,

^Hpmmeau marquis, au comte et au vicomte, bien que

l^^ps nobles chasseurs portassent l'habit gris, les

^^Buêtres poudreuses et le fusil sous le bras :

^^H — Ah! ma mère! ch'est-i' pas nos seigneurs qui

'^Toarchent avec l'Américain? Que ch' rencontre!

Et cet honneur qu'ils faisaient au marin surprenait fort. Elles cherchaient, dans l'obscur de leur mémoirey les façons des maîtres, autrefois, quand ils se pavanaient sous leurs amples perruques, avec des jarretières argentées sur des bas amarante, des habits de velours cramoisi et des cannes hautes, le pied en dehors, et pinçaient le menton des jolies ililes prêbds à la révérence. En ce temps-là, le grand-père Héricourt poussait les sacs de farine sur le dos de ses deux bourriques; et tous les moulins tenaient dans trois mauvaises chaumières au bord du ruisseau. Les commères se répétaient cela en joignant l-es mains, en secouant leurs béquilles. Des bavardes critiquaient Tombrelle jaune et le panache de M"® de Kéraliô» Mais, à la vue de Juste-Emile et de Cécile, elles se rap{>elaient leurs fiançailles, la contredanse, les dindons farcis qu'on avait mangés : une liesse rare.

Ainsi, Juste-Emile avançait au milieu de cette cohue déférente ou narquoise, sous les regards des familles penchées aux fenêtres. Il avançait comme celui qui marche avec l'étendard derrière les tambours, quand

les soldats crient, acclament, assurent leurs baïonnettes au bout des fusils, enfoncent leurs chapeaux, dégainent les sabres, et renouvellent l'amorce des pistolets, quand ils s'étourdissent de mille clameurs pour s'encourager à l'assaut. La main de Cécile dans sa main, la rose de Robespierre, la canne de maître Héricourt tapant les pavés, les nobles apparences des seigneurs, ces messieurs de l'Oratoire, c'étaient, oui, les signes d'un nouveau temps que lui-même avait rapporté de Yorktown. 11 se crut l'avenir de la cité frémissante, pleine de rumeurs, criant avec la sonnerie du carillon et les batteries des cloches sacrées.

La fête encombrait la Petite-Place de sa foule multicolore aux blanches coiffes, aux chapeaux enrubannés, aux bannières corporatives. Des chansons en patois picard s'élançaient de toutes les caves où l'on buvait la bière fraîche. Cent oriflammes flottaient à la face des maisons anciennes, depuis les piliers trapus de leurs arcades jusqu'à l'œil-de-bœuf ouvert en chacun des pignons à volutes échancrant le ciel d'août. Sur une estrade enguirlandée de lierre, à l'antique, cinq ménétriers jouèrent. Au-dessous, quelques filles de boutique en robe à fleurs, exécutaient une contredanse avec des sergents. Dans la maison de la Rose vingt commis acclamaient, à la porte de la taverne, Maximilien de Robespierre, qui les salua roidement. Une cavalcade rustique claqua du fouet, en agitant des chapeaux à galons, autour d'une amazone montée sur une jument pie, qui se cabrait au milieu des oiseleurs sauvant leurs cages, leurs mésanges, leurs sansonnets, leurs loriots siffleurs.

— L'Américain ! l'Américain ! — crièrent les fumeurs des cafés. Et ils se précipitèrent hors des

arcades, la pipe aux doigts, la chope en main. Fardel appela Codron.

L'avertissement se propagea de la maison de la Sirène à la maison de la Salamandre, sous les deux monstres sculptés, par l'art du moyen âge, dans les vieilles pierres en saillie. A la maison de la Couonne, les dames aux fenêtres déployaient leurs mouchoirs de dentelles. A la Licorne d'Or, on avait tendu la célèbre draperie d'Arras représentant le tournoi de 1457. Des demoiselles et des capitaines s'y accoudaient avec des touffes de fleurs. De la Harpe, on lançait un vol de colombes qui tournoyaient audessus de la foule en ovation :

— L'Américain! l'Américain! criait le tailleur Van Herdrick.

Juste-Emile saluait à droite et à gauche. Cécile faisait doctement ses révérences pour les Waterlot, pour les Druon.

— 0 mon cœur î — murmurait-elle, — que je vous aime !... Oui, plus que ce peuple ne vous le crie !

Cette enfant aux yeux clairs, aux cils sombres, que Juste-Emile avait crue jusqu'alors peu chaleureuse, lui brisait les doigts en les serrant. Le sein de nacre palpitait dans son nid de soie bleue, sur le buse étroit, tige de cette rose humaine épanouie, blonde et blanche, avec ses cils d'Espagne et ses pupilles de Flandre. Ce n'était plus l'héritière tellement attachée à ses biens, et qui se réjouissait surtout de joindre aux Forges de sa dot les intérêts dans la flottille de Dunkerque, dans les prises des corsaires, et dans leurs plantations des Antilles. Cette fière demoiselle Héricourt palpitait et sanglotait doucement. Ainsi la Mexicaine de la Vera-Cruz qui s'était passionnément

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crispée sur le marin de France, en leur couche faite avec les grands lis écarlates des flamboyaiils, et qui l'avait presque étranglé dans la soie de la chevelure indienne, à l'heure d'entendre le canon de la corvette appareillant pour le départ. Avec autant de frénésie mademoiselle fléricourt tordait les doigts de Juste- Emile, tandis qu'ils marchaient au milieu de cette foule en fête. On élevait les marmots sur les épaules, au bout des bras, afin qu'ils vissent et se rappelassent, toute leur existence, un ami de Franklin et de Washington, un libérateur de l'Amérique, un héros de la mer, d-e la terre et de l'atmosphère.

Juste-Emile se reprochait de ne l'avoir pas devinée tonte, sa fiancée. Ses frères et maître Héricourt avaient convenu de ce mariage pendant qu'il naviguait. Jadis la petite fille lui avait, de son couvent, écrit une lettre corrigée par les Ursulines d'Arras. 11 avait répondu dans le rayon d'un soleil caraïbe que filtrait la fente d'un sabord, à Santiago. Les insectes de la rade se noyaient dans l'écritoire de plomb rivée au pupitre de la cabine, sous l'étagère aux timbal-es et au pot d'argent, sous la panoplie de flèches vénéneuses, de casse-têtes canaques, de coutelas aztèques en pierres tranchantes. Ensuite elle et lui s'étaient vus, entre deux traversées, à des fêtes de famille ; elle enfant sage et peu jolie, lui trop indifférent pour cette cousine d'âge ingrat. Le marin l'adorait maintenaut épataouie sous l'or d'une lourde chevelure, avec une chair vive et pleine, une vigueur cavalière, ces regards de malice vicieuse, et une ferveur d'amante subite.

Il l'imagina frissonnante, nue, dans ses bras, cependant que des Amours ailés lui 6taieût la chemise, comme sur les estajEupes. Il la respirait moite

ainsi qu'une fleur avant Torage d'été. Il entendit mal la harangue de l'échevin, Dubois de Fosseux, devant Jes grenadiers l'arme au bras sur le perron de l'Hôtel de Ville, et le discour- de Maximilien do Robespierre, et la déclamation de Babeuf, et les paroles de mademoiselle de Kéralio, et ce que lui-même se vit obligé 15 dire au moment où, dans la salle de lambris iulptés, une flûte de Champagne lui fut offerte parmi ente autres, sur le plateau du laquais colossal, poudré, décoré, solennel.

Juste-Emile but à la santé des échevins, qui, maigres ou gros, avaient tous le ventre ceint d'une €charpe blanche, des perruques à marteaux, des souliers à boucles. Il porta la santé du Roi qui avait promis la réunion des Etats généraux, et, par là même, comme l'avait annoncé M. de Robespierre, ouvert la porte de l'avenue qui mène jusqu'à la lumière de la Justice et de la Liberté. Déjà Sa Majesté a ait, en Amérique, illuminé la route, secourant, par les armes et la flotte, le parti de Franklin : « Vive le Roi ! »

Cri que toute l'assistance répéta, qui devint clameur. Les corporations demeurées aux antichambres, sur les escaliers, brandirent leurs bannières de velours cramoisi, de soie vert olive, de drap écarlaie, de broderies aux armes urbaines. Avec leurs feutres enrubannés de couleurs, toutes les têtes se levèrent, massées entre les façades et les pavois de la Petite- Place. Des chapeaux jaillirent en l'air : « Vive le Roi! L'Américain! l'Américain! » L'explosion d'un pétard, celle d'un pistolet, une fusillade de chasseurs signifièrent la liesse publique. Des piqueurs sonnèrent le bien-aller dans leurs cors. Les chiens courants aboyèrent.

Ce tumulte croissant de la ville accompagnait lecortège des amants qui gravirent les degrés du beffroi, tournèrent dans son escalier de moellons gris,. avec les soupirs de mademoiselle de Kéralio, les coupîets grivois d'Augustin de Robespierre, la discussion de Carnot et de Babeuf sur le doublement du Tiers, les compliments subtils de Fouché à Charlotte de Robespierre et les répliques de cette vertu prudente, un peu compassée, même revêche par instants.

Juste-Emile grimpait allègrement les marches vers la chambre du carillon : un musicien y précipitait des accords, et les déversait sur la ville. La joie de Cécile suivait, légère et preste. Elle levait sa robe sur ses escarpins et ses bas pointillés pour atteindre à l'empire des sons. Une petite salle dallée, sous les chevrons et les poutres, enfermait les touches de bois noir, les cordes et les battants que, par les ogives des lucarnes, on entrevoyait de la place. Tout y retentissait, y cliquetait, y tapait.

A poings fermés, le sonneur frappait sur les touches de bois mouvant les cordes et les marteaux des trente cloches suspendues là-haut entre les solives, dans Fobscur de la tour. Juste-Emile et Cécile se penchèrent, joue contre joue, par l'ouverture d'une meurtrière. A s'effleurer, leurs visages frémirent. La voix mélodieuse du beffroi s'épanchait vers la place et sa foule en rumeur, vers le troupeau des toits massés à l'inrlini autour des églises, vers les abîmes des rues où la population roulait nombreuse, bruyante^ sous les enseignes des boutiques, et le& p^otences des réverbères, et le vol des pigeons.

Cécile avoua tendrement son orgueil de penser que tous ces gens avaient en tête l'admiration du

marin, du libérateur, de l'aéronaute. Et comme le coup'e faisait le tour de la salle, il aperçut, par une autre lucarne, le dôme jaune du ballon que Ton achevait de gonfler sur la Grand'Place, parmi la foule dense, attentive, distraite à peine par une danseuse sur la corde, par un montreur d'ours. L'amante craignit soudain que Juste-Emile ne la quittât sur l'heure pour courir à son aérostat, él s'envoler, bien qu'il l'eût assurée du contraire. Il pouvait lui avoir caché son dessein. Et voilà qu'elle SK)uffrait terriblement, le cœur étreint. Elle sentit le sang lui bondir au visage, puis fuir à ses pieds. Se pouvait-il qu'elle aimât aTec cette force, avec cette douleur, le cousin presque inconnu ! Cécile n'osa lui montrer son angoisse. Le cortège, ayant rejoint, se groupait autour du sonneur qui, des pieds et des poings, sur les pédales et sur les touches de son bâti, manœuvrait les trente cordes et les chocs de leurs marteaux contre l'airain des cloches.

Ce carillon, jadis, avait convoqué les corporations de la ville exigeant le respect de leurs franchises : Maximilien de Robespierre le rappela. Rassemblées par le tocsin, les milices de la commune étaient parties courageusement' à la rencontre des chevaliers de Louis Xi et de Charles Vïlï, aiin de leur interdire rentrée de la ville. Les cloches, en 149^, avaient donné le signal de courir sus aux reîtres alleinjands du duc de Bourgogne qui pillaient la ville, s'emparaient des vases sacrés, se travestissaient avec les chasubles et les habits sacerdotaux.

Parce que le temps, était clair, le beffroi de Douai se révéiii vaporeux dans la vapeur de l'été. Cinq lieue* de terres riches, mollement ondulées, traver-

sées par la Scarpe argentine, sinueuse, entre les frissons de ses peupliers, coulant sous la coupole de l'azur, vers le nord de l'horizon.

Penchés aux lucarnes en ogives, le poète Gharamon<l, Longlet, tous adorèrent cette campagne de villages ombragés, de moissons drues, avoines verdâtres, seigles blonds, blé roux, œillettes brunes, que partout moissonnaient les bandes actives, maniant la lueur des faux et des serpes.

Ces paysannes court vêtues sur leurs ânes, et la pip(^ en bouche, amusaient tant Augustin! Il les décrivait rondos, hardies, viriles, la tête près du bonnet. 11 les avait conduites en foule avec leurs ânes devant l'hôtel du Subdélégué pour réclamer les semences promises par l'Intendant, et qui n'arrivaient pas dans la province. Ah! les commères! Elles n'épargnaient pas leurs mpts, ces vieux mots légués par la langue de Froissart, prononcés selon l'accent railleur et gai de l'Artois.

— Dans tous ces villages, — prononça Maximiliea de Robespierre, — des hommes, tout à l'heure, éliront Lurs représentants aux États généraux. D'après l'esprit (le ceux qu'ils choisiront, la France pourra se régénérer, peut-être, ou périr sans espoir.

— Serons-nous représentés, comme aux États d'Artois, par des évêques et des abbés enclins à défendre uniquement leurs bénéiîces sans que les curés des paroiss' s y paraissent? — demanda le P. Le Bon.

— Quelle dérision ce serait là! — dit Fouché.

— L'ordre de la noblesse se trouvera-t-il tout enti(^r, comme aux États de la Province, dans les mains de M. le duc et de ses féaux sans que nous puissions être écoutés? — demanda le comte de

Bucquoy en exprimant de la fureur par son attitude guerrière de géant blond et cramoisi. — Ces messieurs de la Cour auront-ils le privilège encore de nous ignorer, nous, les nécessités de nos terres, l'état de nos routes, rivières et canaux, les offices de nos cadets, les droits militaires de nos chevaliers de Saint-Louis qui ont répandu leur sang pour le Roi, dans les Allemagnes, aux Indes, dans les Amériques?

Il leva sa figure. Un biscaïen anglais en avait arraché l'oreille droite au siège de Pondichéry. M. de Croisilles avait eu la poitrine traversée au Canada par un sabre hanovrien : il crachait le sang quand il toussait. Et, rappelant leurs services, ceux de leurs frères et cousins, ils demandaient que le Roi pourvût les plus pauvres d'entre eux, celui qui labourait à Vimy, celui qui mendiait à Dainville, celui qui réparait les montres à Saint-Éloi. Pourquoi gorger d'or les courtisans et les feudataires, les compagnons d'orgie que protégeaient le comte d'Artois et sa belle amie?

Quant aux villageois et aux ouvriers, Babeuf démontra facilement que leurs officiers commis au devoir de nommer les représentants attribueraient cette mission aux serviteurs du haut clergé. Il finit en invoquant la vieille cloche du Sang, celle de 1483, qui sonnait jadis pour appeler les corporations aux armes. On la nommait aussi « l'Effroy ». Petite, elle était suspendue à des solives noirâtres, et oxydée par les siècles, beaucoup plus que celle du Guet particulière à l'heure du couvro-feu, que la Joyeuse ou Bauclocque trop lourde pour être mise en branle, mais que l'on tapait, à grands coups de marteaux, les jours de fête et de victoire.

— Ah! — s'écria Maximilien de Robespierre, — puisse-t-elle annoncer tantôt les élections libres, en cet uniqne moment que la Providence nous ait réservé dans l'espace des siècles, pour recouvrer ces droits imprescriptibles dont la perte est à la fois un opprobre et une cause de calamités!...

Maintenant, derrière Cécile, on s'engageait dans rénorme couronne ducale qui dominait la tour. Le vent gonfla l'écharpe de Charlotte, à qui Fouché reprocha :

— Ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Dites-moi d'où peut venir tant d'aigreur et de persiflage. Dites seulement un mot.

Elle riposta vivement :

— Vous me donnez de l'humeur, et je ne vous trouve pas le sens commun ! Croyez-vous que vos précieuses bontés suffiraient à mon bonheur?

Fouché pâlit à l'extrême. Il enfonça mieux son tricorne sur sa tonsure d'oratorien.

— Je veux vous dire non; mais je sens bien que je ne fais pas comme je vous dis ! — répétait Cécile haletante à Juste-Emile.

Car il la pressait un peu, en la maintenant sur l'éehelle, dans le vent qui fripait les jupes et les collait aux formes.

— Vous avez des façons!... — reprit-elle. — Et l'on ne sait comment faire pour y répondre!

Elle éclata de rire parce que ses mèches s'envolaient.

— Voici le cœur du lion.

Elle sauta sur la plate-forme de planches installée par les couvreurs. Elle dominait les espaces avec Juste-Emile. Il la sut étreindre et lui poser, au cou,

le premier baiser de leur passion. Elle se pâma. Il l'eut moite et fauve qui souriait en se retournant dans ses bras, et lui tendait ce sourire. 11 se hâta d'y appliquer le feu de sa bouche hardie. A travers la longue mèche qui flottait, qui s'envolait, il contempla la plaine d'Arras, ses moissons mêlées aux boucles d'ambre, ses villages et ses bois qui étaient comme les feuilles vertes d'une couronne dans la chevelure étalée par le vent du nord, le vent de mer. Le corsaire en reconnut l'odeur, les sels, tandis qu'il savourait le fruit de la bouche vierge. L'Artois et Cécile demeurèrent ainsi confondus dans l'amour du fiancé.

L'étroitesse de l'échelle, une explication de Carnot sur les défenses de Vauban, la compagnie arrêtée pour l'entendre, ne permettaient pas de rejoindre aussitôt le couple enlacé, et que la masse du lioa debout cacha. Juste et Cécile se crispèrent l'un sur i'autre ardemment, silencieux, tout à l'œuvre de se sentir, de se pénétrer par leurs chaleurs, par leurs lèvres unies, par leurs rnains s'agriffant à leurs poitrines, à leurs tailles. Et toujours le maria voyait, dans la chevelure d'or étendue, transparaître la province avec sa richesse, ses labeurs, avec les espérances de liberté que Robespierre énuméra.

Ainsi l'avocat complétait la leçon des numismates sur la médaille antique replacée par maître Héri- <îourt et le vieux Thomas dans le crâne du lion ; médaille où l'on avait vu le dieu de la lumière, Mithra, le dieu des légionnaires romains, égorgeant la bestialité du taureau pour, de ce sang barbare, féconder l'avenir du monde. Penchés vers ce symbole, les gentilshommes, les officiers, les francs-

maçons salueront le legs des anciens civilisateurs au temps de l'Encyclopédie.

Et Juste-Emile pensa qu'il n'avait jamais eu de vie plus magnifique, ni sur la mer phosphorescente, laiteuse, et brillante du Mexique, ni sous les milliers de poissons volants que les étoiles argentent, ni dans les palais aztèques où il avait pénétré, conduit par son Indienne odorante, de souterrain en souterrain, pour admirer d'anciens dieux, colosses immuables en cuirasses d'or sous leurs têtes d'aigle, entre dos colonnes noyées dans la nuit de salles hautes immensément. Non, la descendante peut-être de Montezuma, qui s'était donnée sur l'autel intact de ses dieux, dans le temple presque enseveli par une éruption volcanique avant la conquête espagnole, non, la fîère Maza, ni les siècles transmis dans sa beauté, n'avaient point valu tant d'émotion au navigateur que cette province frémissante qu'il embrassait dans le corps de Cécile, avec l'espoir d'affranchir le monde latin...

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