‹ Le lion d'Arras, romanChapitre 2 sur 6 · VU · texte numérisé non relu

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jour de 1792, quand le carillon de midi commença danse de ses notes allègres, Juste-Emile cessa de ticuler. Il repoussa les tomes ouverts de VEncycloédie, les plans et les gravures des métiers, les hrolures relatives à l'art de la charpente, à la fabrica- "tion de la soie, les, manuscrits expliquant les plus récentes expériences des chimistes sur la composition des gaz expansifs, un rapport de Lavoisier « sur les avantages que l'on peut retirer de l'invention des ballons ». Le lecteur se laissa fléchir au fond du large fauteuil^ appuya sa tempe contre l'une des oreillette&, et regarda les livres debout en leurs rayons contre les murs depuis le plafond jusqu'au plancher.

— Mes amis! — murmura-t-il, ému par sa gratitude pour les conseils qu'ils lui donnaient intelligemment, depuis «trois ans de vie active divisée par les bruits des Moulins, les tumultes des Forges, les colères périodiques de maître Héricourt, les oraisons de la belle -mère, les cantiques des servantes, et

aussi par les fièvres des élections pour les États généraux, par les controverses entre les Amis de la Constitution et sous l'arbre de la Liberté, comnae au moment de la Patrie en danger, comme aux jours de la Fédération.

Était-ce la lumière de Mithra, ce soleil d'août qui franchissait la verte épaisseur des feuillages avant de pénétrer dans la bibliothèque par la haute fenêtre aux petits carreaux ? Père heureux, Jaste-Émile attendait le tapage de chaque jour à cette heure. Tl crut ouïr, dans l'escalier, le pas de Cécile encore fatiguée par ses secondes couches, mais hissant d'une main la malalresse de sa fille, car les jambes de deux ans savent mal gravir les marches, mais serrant, de l'autre main, contre son cœur, le poupon si frais dans ses langes!... Oui : ce fut le sautillement précipité de Marton qui les précédait, ouvrait en bas et refermait la porte, aidait la jeune mère, degré par degré.

Juste-Émilô court à leur rencontre. Il saisit, il élève dans ses bras Augustine ébahie. Il s'effaco, sur le palier, devant sa femme lente et lourde un peu. Elle lui rit. Il flaire l'iris de ces jupes blanches,' de ce fichu, de cette coiffe en dentelles dont les pans se mêlent aux boucles d'une chevelure d'or pour encadrer un visage d'enfant pâle. L'ardent époux voudrait sur sa poitrine attirer cette chère tête et cet angelot aux petits poings vigoureusement fermés, les réunir à la frétillante Augustine qu'il fait sauter dans Tespace, qu'il couche au fond du sofa où Cécile s'est affaissée pour écarter son fichu, délivrer un sein pesant, et l'offrir tendu à l'appétit du nourrisson.

— Oh ! spectacle admirable pour un homme sensible ! — murmure Juste-Emile Héricourt,

Il baise le front de sa femme respectueusement, puis contemple l'avenir en ces deux têtes, l'une de marmot épanoui, rose, engoncé dans sa collerette, l'autre de bébé joufflu aspirant la vie de cette jeune Artésienne aux doigts fins, toute aise de se répandre dans la chair de sa chair, et de refaire, un moment, l'union, en un seul, des deux êtres si récemment séparés par la naissance.

L'avenir! Quel sera-t-il?

Sur la table une lettre de Carnot. Le représentant du peuple aux armées du Rhin demande à Juste- Emile Héricourt s'il est possible de construire incontinent vingt aérostats capables d'enlever chacun deux soldats et un capitaine. Du haut des airs, ils observeraient la marche des Prussiens et des Impériaux que Luckner contient difficilement le long de la Deule. Juste-Emile se reproche de n'avoir pas étudié plus tôt ce problème d'intérêt national.

Trois ans il a vécu dans les joies de l'amour, en dirigeant ses forges, en cherchant l'amélioration théorique des aérostats, sans trop se mêler aux événements. S'il a, par ses votes, contribué à l'élection de Maximilien de Robespierre pour les États généraux, et des frères Carnot pour la Constituante, s'il a soutenu les Rosati, s'il a participé à l'administration du district, vu démolir « la Sainte-Chandelle » sur la Petite-Place, fondre les cloches des églises pour remédier à la pénurie de monnaie, s'il n'a cessé de correspondre avec La Fayette, Miranda, Custine, avec les autres « Américains », il n'imagine pas que les troubles de Paris puissent s'aggraver à l'extrême. Ainsi que maître Héricourt, il crut à des émeutes sans importance, et qui finiraient le jour où

le roi, la cour, les- représentants tomberaient enfin d'accord sur le texte de-^a constitution, sur la suprématie de la loi. Mais voilà que le comte d'Artois et les princes ont émigré, qu'ils sont allés chercher les Prussiens et les Impériaux pour envahir la patrie, que le roi lui-même a tenté de les rejoindre, et que, s'il n'eût été, avec l'Autrichienne, arrêté chez l'épicier de Varennes, il fût revenu derrière ses nobles guidant les hussards de l'empereur François et les uhlans du roi Frédéric-buillaume par les chemins de la Flandre, du Luxembourg, de l'Argonne. Voilà que La Fayette lui-même a pris le commandement de l'armée du Nord : il vient d'écrire à la municipalité d'Arras pour la formation des gardes nationales.

C'est la guerre. On se bat. On se bat, depuis des semaines, pour la liberté que menacent les injures de Goblentz, la convention de Pilnitz, le manifeste de Brunswick. On s'est battu à Tourcoing, à Thionville, à Gausel, à Oignies, sur la Deule, aux environs de Cambrai. Or lui, Juste-Emile Héricourt, reste là, dans ce sofa profond, à regarder cette gracieuse nourrice allaitant leur fils, selon le conseil de Jean-Jacques, tandis que leur fillette épanouie parmi ses dentelles croque un berlingot, dans les bras de son père. Acceptera-t-il encore longtemps l'excuse qu'il «e prête de travailler à ses plans d'aérostation pour les états-majors, l'excuse d'obéir aux ordres de Camot, du ^Comité Militaire et de l'Assemblée Législative? Bien que ses parents et les « Amis de la Constitution » l'y engagent, il doutera de lui-même s'il ne court pas au camp de La Fayette, prendre place au milieu des canonniers.

— Ah ! je lis dans tes yeux, cruel : tu penses encore

à me fuir ! — gémit tout à coup Cécile qui le caressait.

Et des larmes embrument aussitôt les yeux clairs sous les cils noirs.

— La patrie est en danger, — répond Juste-Emile à demi-voix. — L'Assemblée l'a proclamé depuis tant de jours déjà ! La Fayette vient de l'écrire encore aux administrateurs de l'Artois, à moi-même, par conséquent. « Je vois, nous mande-t-il, que les citoyens du département du Pas-de-Calais sont au nombre de ceux avec lesquels je suis destiné à combattre. Je compte sur Tempressement delà garde nationale à maintenir la cause sacrée de l'Égalité et de la Liberté, la souveraineté du peuple français et la constitution qu'il s'est donnée». Ma Cécile, puis-je abandonner mon général, mon ancien compagnon d'armes, avec qui j'ai combattu pour l'affranchissement des Américains ?... Laisserai-je partir sans moi les compagnies de chasseurs et de grenadiers que nous formons? Pourrai-je refuser de conduire les soldats que j'instruis, que j'exhorte au sacrifice? xMoi-même, ne leur ai-je pas dit, à la fête de la Fédération : « Il faut que la liberté triomphe ou que la nation française disparaisse de la terre »?... De quel front oserai-je saluer leur départ si je ne les guide pas?

Il parlait sincèrement, bien qu'il inclinât vers le parti de la faiblesse. Cécile reprit son sein à la bouche du ûls qui s'endormait, que Marton emporta. Ce que voyant, la fillette glissa jusqu'à terre, saisit le cotillon de la servante, et la suivit. Juste et Cécile se trouvèrent seuls, cœur à cœur, bouche à bouche.

Le désir de se prouver leur affection, la sensualité de leurs jeunesses les lièrent l'un à l'autre.

— Reste, reste ! — supplia Cécile entre leurs baisers profonds.

Juste-Emile promit de tarder encore. Mais il se re-' procha de céder à la prière de sa paresse plutôt qu'à la vérité de sa passion. Trois ans de joies conjugales avaient lentement apaisé la violence de sa première folie pour la vigueur et le rire de cette adolescente potelée, blanche, blonde, chaleureuse. Il la savait trop. Plus rien n'était à connaître de cette jeune âme ni de ce jeune corps. Savourant le goût de ces lèvres qui fondaient entre les siennes, étreignant cette taille qui se cambrait entre ses mains, Juste-Émile regrettait que sa femme l'ennuyât par les soins qu'elle prenait de ses enfants, et pour lesquels souvent elle l'oubliait. Sauf aux instants de volupté, était-il pour elle une chose plus importante que le vernis soudain éraflé de la berline, que le total de l'argenterie bien comptée, que la valeur des tapisseries tendues dans la salle, que l'élégance du bonnet neuf, que l'ordonnance des chaudrons en cuivre soigneusement fourbis dans les cuisines, qu'un chapitre de Pigault-liebrun lu avec enthousiasme ? Cécile n'appréciait pas son mari comme il eût voulu.

Au contraire, il préférait d'elle l'esprit railleur, la repartie cinglante, la connaissance de la géographie, des étoiles et des mathématiques, une démarche hardie, les gestes francs. Beaucoup d'agréments, au reste, mais ceux de l'amie plus que ceux de l'amante. Ainsi méditait-il en la serrant contre sa poitrine, en lui baisant les épaules. Non, l'amour ne le retenait pas loin des camps, mais l'ennui de recommencer les épreuves d'une campagne, de traîner les canons dans la boue, de commander les soldats stupides ou re-

belles, de souffrir toutes les fatigues sous le soleil d août, sous les pluies de septembre, de dormir îiévreux dans les granges, et réveillé sans cesse par les rats qui vous flairent, par les souris qui vous grignotent les bottes, par les cris des artilleurs ivres, par le froid des vêtements trempés. De tout cela Juste- Emile avait trop souffert en x\mérique. Moins jeune, alourdi par l'asage du luxe flamand, par les festins de l'Artois, par le vin de Bourgogne et la bière, il souhaitait ne partir des Moulins qu'à l'heure même de la bataille. Le reste de la guerre le décourageait à l'avance.

Aussi, et se condamnant, il murmurait dans l'oreile le Cécile toute rose, éperdue :

— Pourquoi me rendre lâche, ô ma chère épouse? Plus tard tu mépriseras celui qui te cède aujourd'hui; et comment le pourras-tu citer en exemple à ton fils?

La cloche du dîner les appela. Ils se rajustèrent et descendirent promptement : maître Héricourt ne souffrait nul retard. Vite, ils traversèrent leur salon d^s Forges qu'ornaient de vieilles tapisseries d'Arras, entre les placards hauts. Les époux heurtèrent les fauteuils de bois gris et de soie rayée, regardèrent l'heure sous l'Ajax en bronze de la pendule.

— 11 me fait honte, ne vois-tu pas !

Cécile haussa les épaules. Elle entraîna Juste-Emile par le jardin, dans l'odeur des roses rouges. Orgueilleuse, elle lui serrait fortement la main, se félicitait de sa victoire. Elle dominait ce corsaire. 11 était sien. Il lui sacrifiait l'honneur même du soldat. Gomme elle avait résisté sur le haut du beffroi à la contrainte de ^on oncle terrible, elle résistait au vainqueur des Hes-

sois. Elle l'obligeait à l'obéissance. Il importait qu'il fût là pour diriger, aux Forges, la fabrication des piques et des sabres, des boulets, des armes que partout exigeaient le ministre de la guerre et l'état-major de La Fayette. Elle voulait que Juste-Emile enrichît sa maison d'abord. Pour l'avenir, elle visait à l'achat des Moulins par les Forges, par les Forges et l'Entrepôt maritime de Dunkerque. Au lieu et place de l'oncle lîéricourt, elle se trouverait maîtresse alors sur les bourgeois d'Arras, sur les officiers municipaux, sur les fermiers des censés.

Depuis le jour où elle avait aperçu, du haut du beffroi, les villages et les campagnes où les Héricourt avaient du bien, Cécile n'avait plus rien oublié du spectacle exaltant. Elle prétendit supplanter la branche aînée des Héricourt, et régner seule au nom de ses parents, les cadets. Voilà la tâche qu'elle impose à Juste-Emile. Qu'il forge d'abord sabres, piques et boulets, qu'il gonfle des ballons ; qu'il les vende aux armées, comme maître Héricourt leur vend ses farines et ses huiles : voilà le devoir essentiel. Cécile se l'affirme en serrant davantage les doigts de celui qu'elle entraîne entre les pelouses, les parterres et les bosquets. Elle le tient, comme son père le forgeron tenait jadis, dans ses pinces rougies, le fer flamboyant et aveuglant. Elle tient la force de Juste-Emile Héricourt, la force qu'il rapporta des Amériques, la force de la liberté. Cécile se croit la liberté triomphante. Comme maintes et maintes fois, elle s'imagine encore dans le cœur du lion, à la pointe du beffroi, résistant à l'oncle, s'affranchissant, dominant la ville et ses rues, ses églises, ses chapelles, srs places, ses remparts, sa

rivière, ses marais, ses campagnes, tout TArtois et son peuple, jusqu'au pinacle de Douai transparu dans les brumes. ^

Narquoise un peu, elle entre dans la salle basse, devant maître Héricourt qui faillit attendre pour dire le bénédicité et qui la dévisage avec des yeux de colère. Personne ne souffle mot, ni M'"^ Héricourt, blanche et grande, voilée, chargée dé croix, de médailles, de scapulaires, debout près du maître et soucieuse de surveiller l'ordre du service ; ni le vieux Thomas, si propre et net, au bas de la Ir.ngue table, entre l'intendante et le contremaître des Moulins ; ni les Ursulines invitées qui baisent les croix de leurs rosaires. Les trois convives en habit et en perruque saluent. Dans l'ombre de la pièce, bas bleus, coiffes, cotillons troussés par le cordon de la devantière, les quatre servantes s'agenouillent autour de leur table, devant leurs pots de faïence, leurs écuelles de bois, leurs tranches de pain.

La petite religieuse scande la prière du repas, dans le silence absolu de tous. Cécile mesure cette longue salle, les lambris, les solives, les portes, les bahuts cirés : elle y trônera quelque jour. Cette cheminée de parade sera modifiée, où pend un chaudron de cuivre rouge entre les landiers de fer, où s'alignent tant de chandeliers lumineux, où se superposent les fusils et les coutelas de chasse. La grande horloge qui vit dans sa caisse de chêne sculpté, avec le cadran d'argent, marquera l'heure de Cécile. Elle vengera son père, le cadet. Il a tant souffert de son terrible aîné, à en croire le testament! Il s'en est allé périr en mer plutôt que de rester aux Forges sous les ordres de ce

rude homme à l'habit gris, qui replante son tricorne sur sa tignasse avant l'amen chanté par l'assistance^ Cécile le hait. Ne voilà-t-il pas qu'il tape du bâton cçntrele plancher, puis ordonne qu'on reste debout?

Got, l'un des convives, très ému, annonce à l'administrateur du département, Juste-Emile Héricourt, q,ue le roi a été chassé des Tuileries par les bataillons d^, Marseille et les fédérés de Bretagne, que l'Assemblée a prononcé la suspension du pouvoir royal, qu'il faut apprendre la chose aux ouvriers des Moulins et des Forges, puis les rallier à la motion de l'Assemblée.

Maître Héricourt a fait un signe. Dès l'appel de la cloche, meuniers blanchis, charretiers aux chapeaux de cuir poudreux, gens des pressoirs en souquenilles huileuses, forgerons noirâtres accourent. Cinq, vingt, soixante pénètrent. lisse tassent contre le mur, à distance de la table et du maître. Il en est dans la cour qui collent leurs visages mafflusaux fenêtres. Ils ont découvert leurs tètes chauves ou hirsutes. Ils ne savent. L'inquiétude agite leurs yeux.

Avant maître Héricourt qui se dresse, Juste-Emile énergique, bien que stupéfait par l'événement, crie le premier à ses forgerons, comme il criait à ses marins devant Yorktown :

— Mes amis, le roi a dû quitter son château des Tuileries, avant-hier, 10 août, par la volonté du peuple et des bataillons fédérés, ceux de Marseille,, ceux de Bretagne, ceux de notre Artois.

Rumeur d'étonnement. Les visages effarés se regardent.

— L'assemblée l'a reçu dans 'son sein ; mais elle a décidé la sus{)ension du pouvoir royal.

Stupeur de l'assistance. Évidemment, elle ignore si Ton va lui demander de s'indigner ou d'applaudir.

— Vous le savez, — reprend Juste -Emile, — le 2 d'août, les ennemis de la France ont proclamé qu'en prenant les armss contre nous, contre son

euple, ils demeuraient fidèles à Louis. Abusant notre n roi, l'Autrichienne, les émigrés conspirent avec les Prussiens et les Impériaux, qui ravagent nos campagnes...

— Oui, ça!...

— Oui!

— On les tuera!...

— Qui ont envoyé leurs hussards près d'Arras même...

— Jusqu'au bourg d'Oignies !

— Où ils ont outragé les femmes !

— Pendu le syndic!...

— Pillé la caisse municipale!...

— Mes amis, vous approuverez, j'en suis sûr, la décision de l'Assemblée Nationale!...

Hésitation dans l'assistance, qui craint le gibet.

— Ce grand exemple était nécessaire, — assure maître Héricourt aux religieuses abasourdies.

Dubois de Fosseux, magnifique et très pâle, déploie son écharpe :

— Jurons de maintenir la Liberté et l'Égalité, ou de mourir pour les défendre !

— Vive la Nation ! — crie Juste-Emile Héricourt en levant les bras.

— Vive la Nation ! — répète Cécile, la première, enchantée de voir son mari plus prompt que son oncle à saisir l'occasion de prédominer.

Et les servantes, amusées, répètent, à leur tour.

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Ce qui décide aussitôt leurs amoureux, les garçons aux tignasses blondes, aux culottes de toile rapiécées.

— Mes amis! allons tous sur les rangs de la garde nationale! — conseille l'administrateur Got, profitant de l'ovation.

— Des fusils, à c't' heure! donnez-nous des fusils ! demandent ceux persuadés qu'on en manque.

— Avec nos fusils de chasse nous vous armerons.

— Pour apprendre l'exercice et pour faire des patrouilles, ça suffit-il pas? — remarque Thomas judicieux, et qui a lu dans les yeux de maître Héricourt sa volonté.

— A l'atelier, il y a des piques aussi, — annonce un forgeron au tablier de cuir.

— Des sabres! — déclare la foule dehors, et qui s'accroît.

— Nos faux ! — propose le valet de ferme boiteux.

— Nos fourches! — ajoute son camarade aux mèches rousses.

— Oui, nos fourches !

— Vive la Nation !

— Rappelez-vous, — déclame Juste-Emile, accouru dans la fenêtre ouverte, — que les Américains armés (le bâtons et d'instruments de labour ont vaincu les Hessois et les Hanovriens du roi George, si disciplinés, pourvus à profusion de fusils et de baïonnettes.

La clameur de la foule approuva. Elle s'étouffait dans la cour. Elle s'augmentait de villageois aux bonnets de coton, de femmes glapissantes, d'un postillon en gilet rouge qui brandissait son chapeau à rubans :

— Nous en ferons bien autant que les Américains !

— Ch'est-i vrai que les Prussiens logent à Longwy ? demande une mégère aux bateliers surA'enus.

— Non, — s'écrie Got qui plastronne, — les suspects ont été chassés de la ville.

— Les patriotes ont juré de mettre à mort ]o premier qui parlera de se rendre, — confirme Dubois de Fosse ux.

La clameur de la foule approuve encore. Le postillon adjure :

— Faut qu'ils nous laissent nos libertés î'

— Faut qu'ils nous laissent nos libertés! — répète la masse houleuse autour du chariot à foin qui rentre.

— La liberté ou la mort ! — vocifère Got en agitant'sa canne, en tapant sa large poitrine.

— Liberté ou la mort î — répètent en riant Gécile, les servantes, leurs amoureux, le courrier à cheval.

Or les forgerons s'excitent. A fabriquer le sabre, la pique, le boulet, ils ont acquis des façons guerrières. De même les garçons brasseurs, colossaux et sarcastiques, qui regardent les autres au fond des yeux. De même les tireurs à l'arc de Sainte-Gatherine et de Saint-Nicolas, qui se flattent.de viser juste. Ils voudraient voir l'ennemi sous leurs traits, sous leurs feux.

— Liberté ou la mort! — crient-ils, les uns sévères, les autres arrogants, tels et tels malins et vindicatifs.

La cloche des- Moulins sonne le. quart avant le retour aux ateliers. Geux qui avaient envahi la salle: basse sortent pour casser la croûte, après avQir salué le maître. Thomas les pousse dans la cour. Entre les monts de blé, les pyramides des tonneaux, les tas d'œilletto, ils s'installent pour trancher le quignon

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de pain et boire la bière, que les femmes en sabots claquants apportent dans leurs tabliers, dans leurs cruches, avec des timbales d'étain.

— C'est-i vrai qu'ils ont suspendu le roi, à l'Assemblée?

— Il s'entendait trop avec les Prussiens, ch'gros Louis!

— C'est rAutrichienne.

— Ah ! sacrée catin!

— Iro-tu la vir accrocher à la lanterne?

— Elle a appelé les Kaïserlicks qui viennent ravager par ici.

— Ch'maire d'Oignies, il est pondu, à c't' heure. ~ Ma petite nièce, ils l'ont violentée à sept, et puis

qu'elle en est périe !

— Quoi qa' c'est qu'ils veulent?... Qu'ils restent chez eux, donc!

— Ils veulent remettre ch'gros Louis sur son trône.

— Et alors l'Autrichienne doublera les prestations, les tailles, la dîme, pour faire mourir les gens à la peine.

— Si les Prussiens arrivent ici, les accapareurs, i' vendront le blé si cher que le pain vaudra quinze sous la livre.

— A c't'heure, va falloir s'en aller dans les camps du général La Fayette.

— C'est-i' drôle, ça?

— Toudis quoi! c'est-i' que tu serais couyon, mon fieu?

— Qui donc labourera notre champ, quand je ferai la guerre?

— Le voisin, pardieu!

— Et s'il ne veut pas?

LE LION d'aRRAS i55

-- Ta retrouveras ton champ tout semé, que je te is!

— Et ton blé tout germé, tête de chien!

— Boyau rouge!

— Tête d'andouille!

— Écoute donc nos messieurs !

— Et puis ch'maître...

— Hé ch'minteux!

— Écoutez-les.

Ils prêtèrent l'oreille : on entendit les convives de maître Héricourt, les administrateurs Cot etCoquidé, le gras, le pincé, Dubois de Fosseux, le magistral :

— Ça ne pouvait plus durer!

— La cour trahissait ouvertement.

— On a dû mettre à l'Abbaye plus de cent prêtres.

— Ils correspondaient avec Goblentz, avec les émigrés.

— Autant dire avec les Impériaux !

— Des prêtres!... Est-ce possible?

— La Fayette joue double jeu.

— Méfie-toi, Juste-Emile...

— Je lui ai, dimanche, écrit toute ma pensée.

— Il voulait tenir les fils des marionnettes royales.

— Les Jacobins voient clair.

— D'ailleurs l'Autrichienne avait bien acheté Mirabeau!

— Et on accuse Danton aussi.

— Et Robespierre?

— Point. Il reste pur, notre incorruptible.

— Gondorcet démontre dans son journal qu'il va falloir établir la République.

— A d'autres !

— Sieyès efc Barnave se réfagieat aux Feuillants pour ne pas tomber dans cette erreur.

— La République?... Quelle sotte fantaisie, par ma foi!

— Vive la République! — s'écrie Cécile, pour faire pièce à son oncle.

Et elle vide son verre d'un trait.

— Sommes-nous des Grecs ou des Romains, pour être dignes de vivre en république? — lui demande Got.

— La vertu en est le principe.

— Montesquieu est mort.

— Vive la République! — répète Cécile.

— Paix là ! — ordonne maître Héricourt, en frappant de sa main à plat sur la table ; ce qui fait trembler les verres et sauter la mousse de la bière hors des pots. — Paix là!

— Et s'il me plaît, à moi, de crier : « Vive la Nation et la République!... » — riposte Cécile moqueuse, debout.

— Qu'est-ce à dire? — gronde maître Héricourt, dont la colère fait trembler les lèvres et jaillir lasalive.

— Suis-je pas libre citoyenne de ce pays, comme le montre, à mon bonnet, la cocarde?

— Pécore!... Va-t'en!... Je te chasse...

— Pas de chez moi!,..

— Quoi?

— J'ai du bien ici.

— Lequel?

— Vous devez six vingt mille livres à Dunkerque, pour des blés fournis!

— Cécile, rasseyez-vous! — supplie Juste-Emile. — Hé, l'oncle, ne voyez-vous pas qu'elle raille?

— Je ne souffrirai pas qu elle raille.

— Donnez-lui de vos cerises : elle se taira, j'en jure! Jamais elle ne résiste aux cerises! — assure Juste-Emile. — C'est une envie qu'elle garde même après ses relevailles!

— Que d'abord elle se taise, morbleu!

Et le bâton heurte îe plancher.

Cécile s'est rassise, enchantée de son courage, mais craintive aussi. L'oncle ne va-t-il pas lui envoyer quelque plat d'étain à la figure? Got, heureusement, déploie son éloquence du haut de son collet. Son habit chocolat à boutons de vermeil s'agite autour de ses gestes.

— Ne nous y trompons pas, maître Héricourt!...

Il se tourne vers les ouvriers. Il les harangue par la fenêtre ouverte :

— C'est à la Liberté, c'est à l'Égalité, c'est à la Constitution que les émigrés, les conspirateurs et tous les tyrans font la guerre. Unissez donc vos efforts. Fidèles observateurs de nos devoirs, nous vous instruirons du danger commun. Nous veillerons à ce qu'aucune intrigue ne vous nuise. Braves Artésiens, portez-vous tous aux frontières pour y retenir l'ennemi!

— Unissez-vous! — commande Juste-Emile.

— Armez-vous! — crie Dubois de Fosseux, le poing tendu.

— Défendez votre liberté! — proclame maître Héricourt, qui s'est précipité vers la porte, et l'ouvre.

11 domine sur le perron. Il agite sa canne redoutée.

— Si vous vous étiez tous exercés à la marche et aux armes après les heures de travail, comme je vous l'avais dit, si vous aviez fait des patrouilles, vous se-

riez aujourd'hui de meilleurs citoyens... Mais je vous ferai rattraper le temps perdu, moi. Mordieuîje vous le ferai rattraper, mes compères!...

— La patrie est en danger ! — s'écrie Cot, les mains au ciel. — La patrie est en danger!

— Vive la République de monsieur Gondorcet ! proclame encore Cécile derrière son oncle.

Et elle gauta légèrement du perron avant qu'il eût pu faire le geste prompt de la souffleter. Puis elle s'enfuit aux Forges, à travers son potager fleuri.

Comme ils la virent rebelle au maître qui les rudoyait, plusieurs garçons, en riant de cette espièglerie, crièrent après elle :

— Vive la République !

Et ils se levèrent ensemble des sacs où ils étaient vautrés, le pain dans la bouche, et le couteau à la nrain.

Cécile les remercia d'un geste.

Ils répétèrent encore :

— Vive la République!

Et des femmes qui vannaient dans une remise lancèrent l'acclamation, par plaisanterie, en jetant au soleil les grains, pluie d'or.

— Hé là, maître Héricourt, vos ouvriers seraientils les disciples d'Anacharsis Cloots ! Auraient-ils lu la République Universelle de ce Prussien? — demanda l'administrateur Dubois de Fosseux en se campant avec majesté, le poing sur la canne.

— Je leur casserai les reins, à ces croquants ! grommela maître Héricourt, en donnant le signal de sonner la cloche.

Elle mena les travailleurs dans les ateliers. Cependant Cot rappelait :

— Robespierre nous a dit : « Je déteste autant les Cromwell que les Charles 1". La République de La Fayette m'inspire autant d'horreur que la tyrannie. »

— Évitons un tel péril. Mieux vaut un roi régenté par la Constitution du peuple et guidé par une assemblée législative qu'une république d'aristocrates et d'officiers commandant à une multitude esclave...

— Gh'est-i' que not' maître, il veut nous garder ch'gros Louis? — se demandaient les forgerons en retroussant leurs manches devant la fournaise.

— Ch'gros Louis et sa catin d'Autrichienne, qui déjà couraient rejoindre les Prussiens l'année dernière...

I Juste-Emile, chaque jour, dans Arras, s'occupait de is gardes nationaux. Il choisit avec soin les cent ioixante-deux hommes destinés à l'armée de ligne, fes quinze à l'armée de réserve, selon la quote-part du contingent réclamé à la ville.

Sur les remparts, à l'ombre des grands peupliers, il dirigeait les exercices des six cents citoyens qu'on avait pu difficilement armer avec des mousquets, avec de vieilles carabines, retrouvés de-ci de-là, mais point réparés encore. Les tireurs à l'arc formaient les meilleurs pelotons, ceux des grenadiers ou des chasseurs. Ils avaient retroussé les ailes de leurs chapeaux à la façon des militaires, en piquant la cocarde nationale sur le côté droit. D'un commun accord, ils avaient revêtu leurs vestes du dimanche, leurs vestes de gros drap bleu, à boutons d'étain, leurs culottes et leurs hautes guêtres de toile bise ; ce qui leur composait une sorte d'uniforme. Les Forges avaient vendu des piques à la municipalité

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pour ceux qui n'avaient point de fusils. Et puisqu'ils savaient l'alignement, la marche au pas, les mouvements de compagnie, Juste-Emile estimait ses gens capables de lui faire honneur s'il les présentait, le dimanche suivant, 19 août, aux trois corps administratifs, aux fonctionnaires publics, à la garnison, pour entendre lire les motifs de l'Assemblée Nationale décidant la suspension du pouvoir royal, et pour renouveler le serment de maintenir la Liberté, l'Égalité, ou de mourir pour les défendre.

Parmi les grenadiers, Juste-Emile retrouva le fils du libraire Topino, qui lui vendait des livres d'aérostation, de chimie et de physique. Ce flandrin ressemblait à son père, étant aussi maigre, aussi grajid, mais taciturne. Deux frères sur les six de Joseph Le Bon, le curé constitutionnel de Neuvillé- Vilasse, prenaient place dans la compagnie de chasseurs. Naguère enthousiastes de piété, comme leur cadet, ils avaient confondu, comme lui, leur foi chrétienne et leur foi révolutionnaire. Les galons de sergent sur leurs manches bleues attestaient leurs services militaires. Ils semblaient robustes également, Jérôme Le Bon Fraternité, Pacôme Le Bon Égalité, trapus, roussàtres, avec des nez tombants et des yeux hardis. De leurs soldats ils obtenaient une obéissance passive en tonnant de la voix, et en invoquant l'urgence de rendre puissante la Liberté. L'émotion de leurs harangues ne troublait pas l'horloger Taffln, qui savait par cœur tous les journaux, tous les libelles. Du boucher Pamart, du commis Delebecq, du prêtre insermenté Desmazières, les autres imitaient la brutalité icamarade, l'autorité criarde, la sagesse littéraire. Du maître maçon Minart, de l'entrepreneur

Bécourt, du brasseur Wartelle, on respectait les fortuaes indéniables, l'expérience et les ordres.

Juste-Emile se plaisait à reconnaître la tête penchée sous la perruque de Taffin, à l'entendre réciter comme sienne une diatribe de Marat. La face rubiconde et les épaules élargies de Pamart donnaient confiance dans la vigueur de la troupe entière. L'air rogue de Delebecq, c'était le sens delà discipline consentie partons, en ligne, la tête à droite, et l'œil fixe. La tristesse souriante de Desmazières promettait une attention consciencieuse qui veillait au bon ordre de la compagnie. Si le rang flottait durant la marche, le nez poilu de Minart flairait avec colère les crimes des inconnus contre la Nation. La figure grêlée de Bécourt enfermait deux petits yeux actifs pour tout apercevoir. Il rectifiait. La mine franche de Wartelle révélait, sans ambages, les fautes. De leur attitude le chef pouvait déduire l'esprit du bataillon qu'ils influençaient.

<( Ch'gros Louis » n'avait pas les faveurs des gardes. Ils l'accusaient de fourberie et surtout de s'être, l'année précédente, déguisé en domestique pour rejoindre, au delà de Varennes, la cavalerie de Bouille, puis celle des Autrichiens. L'horloger répéta tous les sarcasmes des gazettes violentes que la diligence apportait de Paris. Gomme M"* Roland, il traitait Louis de mannequin, et, comme l'Américain

I Gouverneur Morris, d'animal hargneux. Pamart se bntentait de dire :

r — Ah ! l'gros porc ' l L'onctueux Desmazières lui-même, si triste en son pop long habit bleu et ses hautes ^irêtres mal bou-

— Si nous devons aller nous battre avec les Autrichiens, on ne peut pas laisser le Château nous trahir à l'intérieur, ni les Suisses nous tirer dans le dos !

Quant à Minart, il déclara fermement :

— Aucun de nous n'ira sur les frontières si le roi n'est pas déchu, ni l'Autrichienne reconduite hors de France.

Les chasseurs l'approuvèrent d'une seule voix, ses ouvriers surtout. Bécourt en voulait à Brunswick et au manifeste des princes qui menaçait de mort les rebelles à l'autorité royale depuis l'an 1789. Car luimême avait agi pour Robespierre. Grand, lourd, rougeaud, il haussait des épaules monstrueuses qui soulevaient ses buffleteries blanches en croix, celle de l'énorme giberne, celle du briquet lui battant les jambes. Wartelle réclamait la République paisiblement, selon son habitude, une Convention nationale, la levée en masse; ou bien il n'y avait plus qu'à se croiser les bras, peut-être à conduire le roi de Prusse de Verdun aux Tuileries, en lui portant les armes. Gros, blond, enroué, il croisait vraiment ses bras en habit de drap neuf contre sa poitrine mamelue décorée de boutons d'argent. Ensuite il hochait la tête et regardait ses souliers poudreux. Il sifflait un air de chasse. C'était un clairvoyant. Juste- Emile ne l'avait pas entendu se tromper depuis le début des événements. Le brasseur, par sa clientèle étendue, savait l'esprit de la ville et des campagnes : il ne se laissait point abuser. Ses galons de sergentmajor soulignaient sa vigueur calme et la santé de son intelligence calculatrice. Autour de lui ses rouleurs de tonneaux, ses charretiers, ses chaudronniers, ses cabaretiers, tout férus de leur supé-

riorrté physique et corporative, eussent attaqué sans hésitation, dès son signe. Il les tenait en main, dans ses lourdes mains velues de blond.

L'abbé Desmazières s'étonnait de recevoir une Gazelle de France où la fleur de lis imprimée jusqu'alors en tête du journal cédait la place aux mots « Liberté », « Égalité ». Les rédacteurs avaient donc accepté la lin delà royauté, la déchéance des Capétiens, et, pour successeurs, Danton, Roland.

— Gomment l'État sera-t-il régi désormais?

— Comme en Amérique, — lui répondit Juste- Emile.

Chef, il sut intercaler, entre ces principaux, les citoyens que le recrutement lui fournissait. Des campagnes où l'on terminait la récolte, quelques moissonneurs sans ouvrage arrivaient chaque jour, envoyés par leurs baillis avec une feuille de route et deux livres, après avoir été mis dans l'alternative de enrôler comme volontaires ou cl'être arrêtés comme <( sans feu ni lieu », co-mme partisans des aristocrates et des émigrés, puisque, le pouvant, ils ne s'eogaîTcaient pas dans les gardes nationales afin de proté- • r le sol de la patrie contre les envahisseurs prusens et autrichiens. L'important était pour Juste- :nile de trier, au milieu de ses gens, les fils, les bières des Fardel, des Yan Herdrynck, des Codron, -s Waterlot, des Lagache, des Héroguelle, qui, par ir courage et leurs vertus, feraient honneur à la ville.

Juste-Emile s'acharnait à cette œuvre avec bonne imeur, quelles que fussent les difficultés. La garde aionale ne possédait pas de fusils, sauf ceux qu'a- ^letaient certains, à grand'peine, de leurs deniers.

Néanmoins, le 19 août 1792, Juste-Emile aligna, sur la Grand'Place, les six bataillons qu'on avait pu constituer. Trois mille citoyens en habit bleu, en chapeau lampion et en guêtres de toile, se rangèrent convenablement derrière les sections pourvues, les premières, soit de fusils, soit de piques fabriquées aux Forges sous la surveillance de Cécile. Sans cesse, ses enfants aux bras, elle encourageait les travailleurs retournant le fer sur les enclumes et le modelant à coups de marteaux. Elle exhortait ces braves à défendre l'avenir de la Liberté, celui de leur descendance, à presser la besogne d'armer la nation.

Il plut à Cécile d'être populaire dans les Moulins, les Forges et le village, d'entrer dans les maisons avec du linge qu'elle distribuait aux mères, des croquignoles et des cœurs d'Arras pour les p'tiots, du tabac pour les narines des vieux paralytiques assis dans leurs fauteuils de bois devant les chaumières. De cette visite les familles laborieuses attendaient |. le secours qui sauve, l'amitié qui réconforte. Avec s( ses deux enfants, l'un sur son bras, l'autre à la > main, Cécile apparaissait comme l'eût voulu Jean- ; Jacques. A la descente de sa berline traînée par deux - j chevaux gris aux colliers de grelots, menée par un j cocher en courte veste et en chapeau de paysan, j Cécile n'apportait pas, ainsi que sa feue tante, des i chapelets, des scapulaires et des réprimandes dé- I votes, mais des rires et des encouragements, des 1 excuses pour les péchés. Cécile ne faisait pas l'au- j mône à des pauvres : elle offrait des présents à ses amis. Elle ne disait pas « charité », mais « fraternité ». De Juste-Emile et de Joseph Le Bon elle répétait les phrases libératrices. Souvent aux plus

intelligents elle lisait les journaux. Elle leur enseignait l'admiration pour Condorcet, Danton, Robespierre, Roland, Vergniaud, pour ce Joseph Le Bon, l'ami de Robespierre, qu'elle était allée voir avec Juste- Emile dans sa cure de Neuville-Vitasse, et dont elle avait partagé les opinions sur l'Evangile tel qu'il le prêchait dans Arras, en chaire de Saint- Waast. II insistait là, devant un auditoire ému, sur tous les passages des Écritures hostiles aux grands, aux riches, aux princes des prêtres. Fort émue elle-même par ces sermons, Cécile annonçait aux familles que la Révolution réalisait les désirs du Christ. Ne déposait-elle pas les superbes? N'élevait-elle pas les humbles? Selon la sainte égalité, elle payerait du même salaire les ouvriers de la première heure et les ouvriers du dernier moment, car il fallait tout d'abord à chacun selon ses besoins.

On s'accoutumait à voir la femme de l'Américain venir ainsi, blonde et fraîche et bienfaisante en tous lieux, tandis que Juste-Emile, avec tels des Amis de la Constitution, avec Charamond le poète et Guffroy, le libelliste, rival malheureux de Robespierre, administrait le district.

Plus fiévreusement, les forgerons battaient le fer des piques sur l'enclume, et arrondissaient à grands coups les masses de fer rouge près d'être les boulets de la République. Plus ardemment, les meuniers, dans leurs salles poudrées de blanc, jetaient, à la pelle de bois, le grain sous les moules, et rythmaient le mouvement des blutoirs où s'épurait la farine destinée aux pains, aux biscuits de l'intendance militaire, qui nourrissait les troupes de La Fayette, de Dumouriez, de Dillon, faisant face à l'ennemi en Argonne et

en Flandre, devant Verdun et devant Lille. Déjà les grands chariots attendaient, avec leurs attelages de quatre, les sacs qui devaient partir dans l'Est. Les bateaux amarres contre la rive de la Scarpe recevaient les coltineurs courant sur la planche avec les farines gui devaient descendre au Fil de Teau par Douai, Marchiennes, jusqu'aux camps de l'Escaut. C'était un peu le tumulte du combat devant les fournaises pétillantes où le fer rougissait, et dans les cours où tant de gros chevaux hennissaient, piaffaient, résistaient aux cris des hommes, s'embarrassaient dans leurs traits, perpétuaient un vacarme de caTalerie. Villageois chargeant la récolte, ouvriers triant les fers, meuniers poussant les brouettes de sacs blancs se hâtaient mieux devant l'œil de maître Héricourt. La canne haute, il signifiait les ordres, indiquait les directions, répartissait lés tâches, blâmait les erreurs, activait les efforts de cent gaillards en sueur sous le bonnet de coton, le chapeau de cuir ou le tricorne verdi. Au reste, ils aimaient qu'il fût là, les jambes écartées sous le large habit bleu, et la y tignasse grise ébouriffée autour de ses oreilles. On était sûr de ne se tromper pas s'il regardait sans injures la besogne commencée. Derrière lui, sa fille ; Caroline, pensionnaire en vacances, trottinait ea jupes trop longues, la face ronde dans le bonnet. Déjà, contre son cœur, elle lui gardait le portefeuille de cuir vert plein de calculs et de lettres, nécessaire à la vérification des marchandises reçues, expédiées. Ça l'amusait plus que tous les jeux de paraître une auxiliaire utile dans le mouvement des Moulins. Fière : de soi, cette fillette de onze ans égayait, par ses mines graves, les charretiers les plus soucieux de leurs

gros boulonais maladroits ou rétifs, qui secouaient leurs crinières dans leurs colliers à grelots, à pompons, et qui ruaient de la croupe dans leurs traits de cordes, et qui faisaient jaillir le feu des pavés.

Avant de partir, c'était l'image de ce terrible homme et de sa longue canne, de cette enfant grave, attentive, de Cécile versant la bière avec ses servantes dans les chopes des débardeurs, c'était cette image du travail en commun que les « fieux » de l'Artois emportaient par la campagne, avec, sur leurs chariots, les farines, les huiles, les sabres, les piques et les boulets des volontaires, ce mois d'août 179:2.

Quand les fieux traversaient Arras, ils écoutaient le carillon dansant par les airs, comme il avait autrefois dansé pour les franchises de la Commune. Ils entendaient, au seuil des boutiques, aux bords des caves, ou sur le perron des hôtels nobles et bourgeois, dans les cours d'auberge, les causeurs, les fumeurs, les prêtres, invoquer tel ou tel propos des Héricourt pour encourager la jeunesse à combattre les ennemis de la liberté naissante.

Le dimanche 19, ceux qui, sur la Petite-Place, venaient de toutes les rues à l'appel du beffroi chantant son air de fête, durent s'arrêter devant les sentinelles (le la gendarmerie nationale. Elles contenaient une foule dense parmi laquelle bien des jeunes gens portaient le bonnet phrygien. La cocarde tricolore parait tous les revers des chapeaux, tous les rubans qui fixaient ks coiffes de linon autour des têtes blondes. En attendant la cérémonie, les tricoteuses associaient rapidement les mailles aux mailles de laine bleue. Les dentellières étaient sorties de leurs caves.

comme Cydalise qui voulait voir son Legay sous l'uniforme de lieutenant, et Agathe son Marescot en tenue de parade. De ces amoureuses l'insensible Adélaïde se moquait. Elle, au contraire, s'enorgueillissait [de n'avoir jamais accordé à la passion de Lenglet une faveur, bien que. pour elle, il compromit sa dignité de juge au tribunal de Bapaume. Et de rire toutes trois, dans leurs coiffes de dentelles entre leurs boucles à l'anglaise, les mains dans les poches de leurs devantières à raies, le sein haut gonflant les fichus de mousseline. La foule les laissa se glisser en elle. Mais leur gaîté ne dura point, car les postillons arrivés de Lorraine disaient que les Prussiens allaient franchir la Moselle, conduits par les émigrés dont on avait, aux Tuileries, découvert la correspondance secrète avec le roi. Ce qu'annonçait aussi le Procureur Guffroy dans un article de la Sentinelle Artésienne lu à haute voix sous les arcades par ses amis. A ces mots, les badauds en colère trouvaient que les bataillons marseillais et bretons avaient trop ménagé les traîtres du Château, et qu'on avait eu bien raison d'enfermer au Temple l'Autrichienne avec « ch'gros Louis )).Charamond découvrit sa crinière d'or, monta sur une borne, et cria :

— Souvenez-vous que nous sommes réunis sur la Petite-Place pour jurer de maintenir la Liberté et l'Égalité, ou de mourir pour les défendre !

— Nous le jurons, — proclamèrent ensemble les buveurs des tavernes, les commis des boutiques, Cydalise et Agathe, d'autres lilles qui rirent aussitôt parce qu'un farceur les chatouillait.

Mais les tambours roulèrent. Adélaïde, surprise, tressauta. Elle grimpa cependant sur une chaise que

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lui présentait galamment le tailleur de la Baleine sculptée dans la pierre bleuâtre au-dessus du magasin, dans la vieille maison. Et, de là, l'enfant put voir le carré de militaires en bel ordre sur les côtés de la place, devant les piliers. L'arme au bras, le bataillon du 87^ se roidissait sous les buffleteries jaunes croisées contre les habits bleus. Les volontaires de la Haute-Vienne en guêtres et culottes blanches faisaient face à l'Hôte 1-de- Ville, au beffroi sonnant de toutes ses cloches, au Lion d'Arras debout dans l'azur avec le soleil brillant de sa hampe, Juste-Emile Héricourt, sur un cheval bai, passait entre les rangs de la garde nationale, dont les premières lignes avaient des fusils, les secondes des piques et les dernières des sabres seulement; mais qui gardaient, mèches allumées, deux gros canons de bronze trapus entre leurs roues peintes en vert. Adélaïde reconnut, par delà ces traupes, le joli visage de Rosine, ses yeux d'Espagne et son teint diS Flandre dans la fenêtre au second étage du Peigne d'Or. Augustin Robespierre, apparemment, l'avîiit installée là chez des amis. Ce qui était bien osé, quoique nul n'ignorât plus leurs amours. Dans la maison voisine, M"* Charlotte se prélassait épanouie avec son jeune frère, entre M"^ Anaïs Deshorties et M^'* Dehay. Adélaïde et Gydalise se plurent à reconnaître le bel avocat Leducq derrière M^^® Deshorties. Elle inclinait à le ^choisir pendant que l'ennuyeux Maximilien, dans Paris, chez le menuisier Dupiay, à la Commune et au club des Jacobins, exaltait l'âme libératrice <!es foules, des bataillons marseillais et bretons, des gardes nationales, et laissait Danton préparer le salut de la patrie en danger.

Survenu derrière Mariette, Got lui-même s'indignait aussi contre l'esprit volage d'Anaïs Deshorties. Se pouvait-il qu'elle trahît l'amour de Maximilien pendant qu'il se dévouait à la Nation ? Ce Leducq, ci-devant académicien prétentieux, Rosati sans talent, singeait vainement l'Incorruptible. Comme lui il se tirait à quatre épingles, se cambrait dans un habit à taille, s'engonçait dans une grosse cravate de^ mousseline et l'empois d'un jabot tuyauté. Cot, sensible, les yeux humides, avec sa corpulence de chanteur dans un gilet de toile peinte où s'emmêlaient des piques à bonnets phrygiens, des coqs rouges et des branches d'olivier, Cot eût sangloté devant une telle infamie.

Prudence souriait, en dessous, de tout son petit visage blême et de ses yeux meurtris : car elle s'intéressait plus aux capitaines en culottes étroites, en habit blanc et hautes guêtres blanches qui se promenaient devant les lignes du 87« immobile, roide à la prussienne, sous les tricornes et les rouleaux des perruques, la poitrine en saillie dans les revers violets. La lingère reconnaissait, par- dessus les lueurs des hausse-cols, telles lèvres fines dont elle avait goûté la saveur, que parfumaient les liqueurs des Iles, telles statures dont elle n'ignorait pas la vigueur réelle ni l'activité voluptueuse. Prudence néanmoins, à chérir ces beaux militaires, regrettait le capitaine du génie Lazare Carnot. Pour se marier à Saint-Omer, l'ingrat l'avait brusquement délaissée, un an plus tôt, avant même que les gens du Pas-de-Calais l'eussent élu, lui et son frère Claude- Marie, pour l'Assemblée Législative; mais ils dénonçaient, chaque jour, la trahison des émigrés allant

re^'oindre les envahisseurs, ou bien ils préparaient la guerre avec toute leur science.

Cot raffirmait au-dessus de Mariette, parmi les brasseurs, les tanneurs, les paysans qui s'entassaient sous les arcades, derrière les rangs des soldats, et se plaignaient de ne pas recevoir de fusils pour s'aligner dans la garde nationale. Mais Carnot ne l'avait-il pas dit? La pique est une arme égale à la baïonnette. Avec la pique le Suisse et le Français firent merveille à Cérisoles, à Novare, à Marignan. Et, levant les bras au ciel, Cot exhortait les auditeurs à s'accommoder des piques martelées aux Forges de Juste-Emile Héricourt. Il leur reprocha leur nonchalance à s'inscrire sur les registres de la garde nationale. Lui-même allait tout à l'heure signer son engagement. Les auditeurs doutaient : ils ricanèrent.

En vain Cot en appelait au vieux Thomas qui, coiffé du bonnet phrygien, selon sa coutume, menait hors de la rue Saint- Géry sa charrette de ferrailles et de tôles à travers la foule. Huante, elle protestait. Elle demandait des fusils. Elle répétait qu'à la citadelle les gardes en cachaient un grand nombre. C'était faire injure aux Artésiens, si l'on se méfiait d'eux au point de ne vouloir pas les armer, tout en les invitant à rejoindre les brigades de La Fayette. Eux, les brasseurs, les meuniers, les tailleurs, les portefaix, bien connus dans leurs corporations, méritaient-ils ce traitement? Et ils accusèrent de négligence, d'incapacité les administrateurs et le Directoire du district, Cot lui-même. Son éloquence tonnante ne parvenait point à couvrir leurs voix. Le chaudronnier Codron blasphémait.

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Le marchand Plauës, accouru de sa boutique entre Deux-Places, vint mêler aux leurs ses imprécations. Il rappela que depuis plus d'un mois il s'efforçait d'obtenir ces fusils, carabines et mousquetons. Godron avait été lui-même à l'arsenal en compagnie d'experts armuriers et d'un membre du District, sans rien tirer de l'adjudant, vendu peut-être aux aristocrates. Le District voulait-il, par trahison, livrer l'Artois aux émigrés^, aux Impériaux? Se moquait-il du peuple, le général Dillon qui' avait promis seulement quatre milio cartouches à la garde nationale artésienne forte de trois mille hommes déjà? Et cette foule se hérissait de bras furieux, de géants aux mèches blondes insultant, par-dessus les têtes de la masse qu'ils dominaient, ce Got^ l'administrateur responsable du Département. Étaitce l'heure de se promener avec des friponnes au lieu de songer au salut public? Mariette posa ses poings sur les hanches. Prudence tremblait. Adélaïde sauta de sa chaise. Les soldats en ligne tournaient parfois la figure malgré la discipline, pour apercevoir cette cohue en tumulte autour du gros Plauës cramoisi qui avait un chapeau de planteur sur la trogne, et une veste éearlate ouverte sur un jabot de linge bis.

Des viriageois se dressaient dans leurs courtes blouses et leurs hautes guêtres : non, leurs baillis ne pouvaient, nulle part, acheter de fusils, quand ils voulaient obéir aux ordres de l'Assemblée. Les prêtres insermentés, oui, les aristocrates, les parents d'émigrés, conspiraient pour acquérir toutes les armes à feu disponibles afin d'en priver la Nation^ Tous l'assuraient dans leur patois pareil, pour Got, à, la langue de Froissart, à celle des chevaliers qui sur

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cette même place, jadis, rompaient les lances courtoises du tournoi. Non, le Département ne se souciait point assez de réduire les conspirateurs et les suspects. Danton l'avait bien dit. Le drapier Van lierdrynck cita, la phrase.

Cot s'écarta des « friponnes ». 11 grimpa sur un tonneau de bière à la porte de la Licorne d'Or. li protesta que les administrateurs se transporteraient à la citadelle^ selon leur promesse, dès que l'ordre du général Dillon transmis aux gardes-magasins leur enjoindrait d'ouvrir l'arsenal. Avisant alors la iigure enfantine de son collègue Le Bas, qui se glissait nu-tête hors d'une tabagie, il le prit à témoin. Le Bas tâcha de ne pas entendre ; mais plusieurs commères saisirent les pans de son habit noir. Elles voulurent qu'il répondît. Avec sa mine effarée, innocente, d'écolier trop vite grandi, il jura que les administrateurs sauraient extraire de la citadelle assez de fusils pour garnir, dans chaque commune, un corps de garde, et pour achever l'équipement des volontaires. Le tumulte n'eût point cessé si les tambours, enroulant, n'eussent averti qu'il importait de se taire. Le Bas recoiffa son chapeaju à cocarde, et se perdit dans la foule.

En un moment les ouvrières en modes, les dentellières et les marchandes se furent hissées sur des chaises et des échelles. Les brasseurs géants s'approchèrent pour voir, au-<lessus des bicornes à pompons rouges, le centre de la place. Dans le carré de bataillons, s'avançaient en habits noirs et en bas de soie, les rouleaux de leurs discours aux mains, les juges et les administrateurs sortis de l'ilôtel de Ville solennellement. Dn beffroi même, de l'hôtel munici-

pal, des maisons étroites coiffées de volutes en maçonnerie et assises sur leurs piliers de grès, depuis l'œil-de-bœuf ménagé dans le pignon jusqu'aux croisées du premier étage, mille visages se tendirent attentifs. Le grand vieillard qui présidait le District salua les drapeaux de la troupe, puis les personnages installés au balcon de l'Hôtel de Ville, Cécile Héricourt près de Joseph Le Bon et de l'évèque assermenté en soutane violette. Le carillon du beffroi dansa sur la ville, sur l'infanterie royale toute blanche, sur les artilleurs, sur les sapeurs noirs et feu, sur les gardes nationaux bleus et blancs, sur la foule des tricoteuses, des bourgeois, des larges commères, des paysans tassés derrère les lignes militaires. Et le vieillard tout rasé entre ses boucles blanches déclama :

— Citoyens... La division régnait entre les amis de la Patrie... La journée du 10 août les a réunis... Ils sont ralliés sous l'étendard de la Liberté et de l'Égalité.

Il s'arrêta. Il écouta le murmure des approbations qui s'en fut, par la rue Saint-Géry, vers le centre laborieux de la cité, ses marchands, ses gens de loi, ses riches, et, par la rue des Trois-Visages, vers la Basse Ville, vers la porte Méaulens, vers le peuple, les tanneurs, les faubourgs des moulins, des manufactures, et, par la rue de la Taillerie, vers la Grand'- Place où vivait la rumeur des villageois accoutumés à vendre les moissons de la province.

L'orateur comprit que les citoyens de la ville et ceux des champs admettaient la déchéance du Capétien et de l'Autrichienne, la mise hors la loi des vingt mille nobles partis pour les camps des armées ger-

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maniques. Ancien avocat aux États d'Artoi , il décrivait le temps où cette assemblée d'Atrébates réunie sur les rives de la Scarpe avait régi la première société de chasseurs farouches aux longues chevelures, buvant dans les cornes d'aurochs la bière de buis fermenté, et se chauffant aux grands feux de tourbe dans la fumée des huttes, sur l'angle de terre protégé par la rivière et son affluent le Grinchon. Les Romains étaient venus. Et la Civitas Atrehaiensis avait connu le culte de la Loi jusqu'à l'invasion des Francs. Contre leurs chefs, contre les féodaux, les communes à l'esprit latin avaient lutté. Les États d'Artois avaient établi les privilèges des clercs, des corporations, des jurandes, de leurs milices, mères de ces gardes nationales qui maintenant acclamaient la chute du dernier prince franc et la fin de la conquête germanique.

Le vieillard crut à une grande lumière surgie dans son intelligence. Il continua, très à l'aise, ivre de joie spirituelle :

— Le voile est déchiré... D'affreuses vérités seront connues... Le Corps Législatif a pris des mesures.

Sa voix se fit acerbe, menaçante. Il redressait toute sa maigreur ceinte de l'écharpo tricolore pardessus l'habit noir. Il songeait à ceux qui, contre la Nation, pactisaient avec l'ennemi :

— Ces mesures désespèrent les traîtres, — s'écria le Président. — Elles épouvantent les tyrans... Elles étonnent les faibles... Elles rassurent les hommes libres...

Le geste indiquait, par-dessus les maisons, dans un espace lointain, Louis et Antoinette, Brunswick et Cobourg, le troupeau timide des Feuillants, les

citoyens en armes, les foules ouvrières ou paysannes accumulées dans les rues adjacentes, sous leurs rumeurs et leurs acclamations.

Le Président, but de tous les regards, cause de toutes les émotions, était la voix même de la ville qui se décidait dans sa conscience jusqu'alors obscure et divisée. Cet homme noir enveloppé de tricolore, cette parole retentissante, brève, hachée, ces gestes nerveux, ce bras élevant la cocarde du chapeau, c'était 1 "âme passionnée de la Nation connais-i sant qu'elle devenait libre enfin après quinze siècles d'oppression féodale.

Joseph Le Bon le démontrait à Cécile Héricourt attentive sur le balcon de l'Hôtel de Ville, avec les Oratoriens du Collège. Oui, les bataillons du 10 août avaient rompu les chaînes germaniques du peuple celto-latin.

— Il respire de nouveau l'air pur de sa justice, l'air de sa vérité, — prononçaTévèque constitutionnel, très droit, si noblement drapé dans son manteau violet à boutons de pourpre, lui glabre et mafflu comme un empereur de Rome.

Cécile Héricourt se sentit frémir. De l'élan, de la colère et de la joie animaient ses membres, gonflaient sa poitrine, éblouissaient même ses yeux. Elle se souvint du jour où son oncle l'avait contrainte à monter en haut du befl"roi pour vaincre le vertige et devenir la maîtresse des Forges, la maîtresse de ses destinées, l'épouse de l'Américain. Cécile Héricourt admira Juste-Emile le bicorne en bataille, à cheval, devant son bataillon de gardes nationaux bleus et blancs, immobiles, couronné par la lumière des baïonnettes et des piques, encadré par les maisons

de la Petite-Place, les maisons à Volutes blanches et à piliers bleuâtres. Le, libérateur des « însurgents » guidait aussi les encyclopédistes de l'Artois dans la voie glorieuse de l'indépendance. L'esprit de Robespierre né de cette foule, de ces avocats en groupes, de ces officiers, l'épée nue, l'esprit de Robespierre n'allait-il pas comme celui de Washington changer le monde? Car Robespierre, ce n'était que l'intelligence d'Arras, la volonté d'Arras, formée, des siècles et des siècles, par les corporations de tisseurs et d'orfèvres, par les légistes des États d'Artois, par les idées aïeules brillant aujourd'hui dans les yeux de ce peuple massé, en armes, et sonnant sur la bouche de ce vieillard si droit au milieu des troupes, des maisons, de la ville, des campagnes, de la contrée.

— Vous êtes, — proclamait-il, — le seul peuple de l'univers qui jouisse vraiment des droits de la souveraineté. Vous allez exercer ces droits dans leur plénitude... Et lorsque vous aurez déposé entre les mains de vos représentants le pouvoir que l'Être suprême et la nature vous ont donné... Soyez digne de vous, ô peuple dont la destinée sera de servir d'exemple à l'univers !

Une exclamation infinie monta de la place, des rues descendantes. A cela répondit l'ovation des légistes en groupe sur le lieu de la Sainte-Chandelle, maintenant démolie. Ceux du District, ceux de la Commune, ceux du Tribunal, les juges, les avocats et les Commissaires des guerres brandissaient leurs chapeaux à cocardes, ou leurs écharpes, ou leurs épées nues, dans le centre de la Petite-Place, de l'ancien Forum latin ; tandis que du beffroi, de son

Lion debout dans les airs, s'envolait la musique dansante du carillon.

Au cœur de la salle municipale lambrissée par les sculpteurs de la Renaissance flamande, Cécile Héricourt, assise en un banc héraldique, écouta l'évêque énumérer les étapes de la commune artésienne sur le long et j>énible chemin de laffranchissement. Et, autour de lui, les prêtres assermentés, les oratoriens du collège apportaient les témoignages historiques recueillis dans leurs paroisses, dans les archives épiscopales. Entre eux Joseph Le Bon se faisait le plus éloquent, il contait la vie de toutes les églises sonnantes qui avaient si souvent rassemblé, aux cris de leur tocsin, les corporations sous leurs bannières, les francs archers des campagnes, afin de maintenir les libertés de la ville contre les rois de France, les ducs de Bourgogne, les rois d'Espagne ou les rois d'Angleterre. Ses évêques et ses prêtres l'avaient instruite de ses droits, à toute époque, contre les féodaux. Et il montrait avec orgueil deux de ses frères sur les rangs de la garde nationale prête à combattre les sicaires des tyrans dans les armées voisines de La Fayette et de Dillon.

Quatre administrateurs lisaient aux quatre faces des troupes la loi du 13 août 1792. Et, par delà ces baïonnettes, ces piques, mille et mille mains de la foule applaudissaient furieusement la déclaration de la liberté. Quand le Présid(3nt eut réclamé le serment de maintenir les principes de la Ptévolution ou de mourir pour les défendre, la foule, Cécile apparue sur le balcon, les prêtres, répondirent d'une seule voix :

— Nous le jurons ! V^ive la Nation!

Alors les bicornes, les tricornes s'élevèrent au bout des fusils, des piques, des bras, loin des tètes poudrées. Cependant les notes joyeuses et fortes du carillon trépignaient sur tous les quartiers de la ville. Elles égayaient les vieux mêmes, assis dans leurs fauteuils de paille auprès des fenêtres, pour voir passer les paysans des villages, les cavalcades rustiques, les bandes de dentellières chantant, coiffes au vent, rires au soleil, les pelotons de soldats agitant les baguettes d'acier dans les canons de leurs fusils afin de perpétuer, par une longue stridence, l'unanimité des clameurs.

Au seuil de tous les cabarets, on leur tendait les chopes mousseuses.

— V^otre serment est dans mon cœur — leur disait une servante en cotillons trousses, sous l'enseigne de sa boutique, YÉcu d'Argent.

De ce jour, Arras connut une nouvelle vie. Ses gazettes lui mirent au cerveau la fièvre de Paris, le vœu des Jacobins que Robespierre inspirait. Arras était fière de savoir sa pensée maîtresse de la capitale en la personne de son plus célèbre avocat. Les discours et les actes de l'Incorruptible suscitaient la plupart des propos. Son frère présidait ici le club des Jacobins, pareil à celui de Paris. Maximilien Robespierre fut l'exemple et le modèle. Ou bien, en critiquant ses formules, en blâmant ses actions, les causeurs tiraient encore, de sa personne et de son intelligence, les causes des opinions qui le contredisaient.

Parce qu'il en parlait constamment, parce qu'il le louait ou le raillait, parce qu'il apportait aussi des

roses, Leducq plut davantage à M'^^ Deshorties, et d'heure en heure, en son habit à raies brunes, so^us^ le chapeau de haute forme à boucle d'or. Cette sorte d'infidélité révolta tout le monde. Cécile Héricaurt voulut consoler M"*^ de Robespierre, et, certain aprèsmidi, pour cela, lui faire visite rue des Rats-Porteurs. En traversant la salle basse que décoraient seuls le vernis rouge du carrelage, les paniers à fleurs sculptés gracieusement dans les dossiers des six chaises, et, sur le guéridon, l'urne de faïence à l'antique avec sa gerbe de bleuets, Cécile Héricourt félicita la sœur de « Démosthène » pour la simplicité delà maison.

— Hélas! — fit Charlotte amère un peu, — la vertu sans ornement ne suffit point à conserver les afîections des gens. Anaïs Deshorties se souvient trop qu'étant fille de tabellion elle doit prendre soin de sa fortune. Et c'est l'ami le plus estimé de Maximilien, ce Leducq, qui lui ravit l'espoir d'épo-user la jeune inconstante.

— Quelle félonie! Pendant que l'orateur des États généraux et de la Constituante défead, à Paris, les droits du tiers !

Charlotte pensait-elle encore à Fouché, qui s^ mariait avantageusement avec une demoiselle de Nantes-? Était-ce lui que M"" de Robespierre accusait en dénonçant l'infidélité de M"® Deshorties, la trahison sentimentale de Leducq? Cécile^ eût voulu le deviner. Brune, épanouie, un peu grasse dans son fichu de linon et sa robe de toile blanche, comment Charlotten'était-elle pas la paix même dont elle semblait l'image? Le dépit d'un mariage manqué lui ravageaitil le cœur?

Pour dissimuler son trouble, Charlotte fut agacer les tourterelles de la cage, et leur] parler de l'absent. Elle s'habituait mai à réloignement de son frère, qui durait trop. Maximilien^ de plus, vivait au milieu despérils.

1.^ — Ehî quel scélérat oserait attenter aux jours de pitre Incorruptible?

^ — Le soir de la fusillade, au Champ de Mars, n'ail pas dû se réfugier chez l'ébéniste de la rue Saint- Honoré? Mon frère, ce soir-là, n'a pu rentrer rue de Saintonge. Et depuis le 10 août quelle est sa situation aux Jacobins, à la Commune?

Inquiètes de sa famille, aux besoins de laquelle il satisfaisait généreusement, ses lettres oubliaient de dire les dangers de Paris. La brutalité de Danton, ne fallait-il pas la craindre? Dans ses mains douces et molles, Charlotte enveloppa les mains de Cécile. La maîtresse des Forges fut près de s'émouvoir. Elle chérissait l'âme orgueilleuse de Charlotte Robespierre, sous les dehors d'une Flamande sensuelle et lasse. Et là, dans cette pièce à demi nue, si simple, mais bien cirée, bien époussetée, bien lavée, Cécile respirait l'haleine de Robespierre, le souffle pur de la liberté, de la vertu. La nièce de maître Héricourt se plut à le dire. Ces deux femmes s'embrassèrent, les yeux humides. N'étaient-elles pas les deux compagnes des grands libérateurs, de l'absent qui remuait les forces nationales à Paris, de Juste-Emile qui, monté sur son cheval btanc, rassemblait tous tes courages de l'Artois afin de rejeter les tyrans et leurs armées loin de la ville où brillait, en sa pourpre synubolique, le bonnet de Mithra, dieu de la lumière et de la fraternité latine?

Le ruban aurore qui serrait la chevelure de Cécile, la coiffe de dentelle à ruche de soie amarante qui entourait le visage de Charlotte se mêlèrent durant leurs baisers de sœurs spirituelles. Elles sentirent battre leurs cœurs, et se tendre leurs nerfs.

— Juste-Emile veut se rendre, avec le bataillon d'Arras, au camp de Maulde ou à Sedan... Je tremble aussi, Charlotte ! — murmura Cécile. — Mais il faut vaincre, n'est-ce pas?

Elles se dégagèrent de leur étreinte parce que, le rideau de M"™* Buissard ayant été relevé par Rosine, les lingères regardaient, Thérèse fredonnant un cantique, Mariette jasant avec Prudence.

Cécile renouvela ses visites chez Charlotte. Un après-midi, comme elles allaient sortir ensemble, Gertrude, qui nettoyait ses besicles, montra cependant, la première, dans la rue, quelques passants dont la colère retentissait.

Charlotte vit Rosine se pencher. La voix d'Augus tin fut reconnue : déjà il gravissait les marches du perron avec Joseph Le Bon et Le Bas. Ensemble, le petit-maître, le vicaire de Saint-Waast et l'ami de la Constitution invectivaient contre La Fayette. Entrant le premier. Le Bas accusa le marquis d'avoir abandonné ses troupes, et passé, avec son état-major, dans les lignes autrichiennes : on venait de l'apprendre aux Jacobins. Quelques membres du club avaient suivi, rue des Rats-Porteurs, Augustin Robespierre. Un garde national traînait son fusil. Létevez, le couvreur, et deux autres, de leurs piques, tapaient le sol en criant. Le père Thomas, en bonnet phrygien et pantalon de toile nationale, aidait les deux frères de Joseph Le Bon en uniforme de chasseurs. Ils

distribuaient, avec le fils de Topino, des placards annonçant le passage de La Fayette à l'ennemi, vouant à la mort les « suppôts de l'infâme Bouille » , rappelant que, gardien de la famille royale, le marquis avait fermé les yeux sur le départ de Gapet pour Varennes, déclarant que c'était un coquin vendu au parti de l'Autriche, et citant la phrase de Robespierre : « Je viens maintenant à Tordre du jour, c'est-à-dire à l'ennemi de la patrie : La Fayette ! »

— Mon frère avait donc raison ! — s'écria Charlotte,

— Il a tant disputé là-dessus avec Juste-Emile ! — avoua Cécile. — Que va dire mon Américain?

Joseph Le Bon et Augustin renouvelaient toutes les accusations des Jacobins contre les équivoques du « général constitutionnel ». Le Bas répétait les apostrophes de Couthon, de Basire, de La Source, un Girondin lui, pourtant, mais qui avait, sous serment, dénoncé les intentions de La Fayette, prêt à marcher avec Luckner contre Paris. N'avait-il pas, le 15 août, à Sedan, réclamé de ses troupes, ce marquis, le serment au roi frappé de déchéance par l'Assemblée?

Augustin harangua, par sa fenêtre, le groupe de passants qui se pressait là, que la nouvelle consternait. L'émigration de La Fayette était, pour eux, la condamnation des modérés, des Feuillants, des Girondins. Robespierre et Danton avaient vu clair. Oui. Cécile triomphait, qui voulait la République. Que faisait Juste-Emile? Était-il à l'église Saint-Nicaise, devenue le quartier des gardes nationaux? Elle devait courir aux Moulins pour son petit qu'elle allaitait. Elle embrassa Charlotte émue par le triomphe' des idées chères à Maximilien.

1S6 LE LION d'ARRAS

Une riim<îiir grandit. Les badauds entouraient les crieurs de placards et de gazettes. Ils s'am-eutaient sur la place de la Comédie, au milieu d^s l>ouquetières, des fruitières., des flâneurs assis devant les cafés, des chasseurs rentrant avec leurs chiens. Ils se montraient l'habit jaune du gros Lagache, le bicorne de Delestrée, la perruque de Noguet. Ces membres de la Commune quittaient les bureaux du District, où ils avaient, au nom de tous les citoyens, réclamé les fusils.

Questionné par cent personnes, Lagache attribuait au président Deladerrière le refus malveillant de réquisitionner les armes de la citadelle. Par mille exclamations, le petit Noguet le secondait. La lettre du ministre de la Guerre interdisant aux administrateurs de puiser dans les arsenaux ne signifiait plus rien en de pareilles circonstances, lorsque les coureurs de Fennemi exploraient une partie de l'AiHois. Épongeant son front débarrassé du monstrueux bicorne, Delestrée loua Lagache d'avoir obtenu l'envoi d'un message comminatoire au général Dumouriez. A ces mots, Noguet, cramoisi sous sa perruque à marteaux, et le nez plein de tabac, brandit sa canne, tempêta ; car les gens du District prétendaient répartir les armes entre les campagnes et la ville. Mesure qui empêcherait l'équipement total des trois bataillons déjà formés. A quoi bon constituer des escouades éparses pour faire des patrouilles aux champs? Ces gardes resteraient incapables de prendre rang dans une bataille, ou même dans une manœuvre. Les passants approuvèrent.

PacômeLeBon renchérit : deux bataillons solides, exercés, complètement pourvus de fusils, de car-

flPlches, et (

[ches, et organisés clans Arras et la banlieue, valaient mieux que cent escouades de milice rurale sans unité. Son frère Jérôme proposa d'envoyer les piques dans les villages, et de garder les fusils en ville. Et les buveurs des cafés lui donnèrent bruyamment raison. Ils le forcèrent à vider une chope. C'était l'heure des résolutions; il n'était plus temps de dormir. Si la gard^ nationale manquait d'armes à feu, comment aiderait-elle l'armée de ligne à chasser les Impériaux?

Son habit bleu à retroussis violets, son tricorne à galons attirèrent vingt bavards autour d'un sous-offlcier du 87^ qui, au Café de la Comédie, lisait la Gazette de Hollande en fumant une longue pipe de terre. Il se leva, boucla son ceinturon, tira son habit, et replaça son tricorne sur sa tète poudrée à frimas. Comme les gardes françaises, il recommandait l'union des troupes royales, des .volontaires et des gardes nationales. Quatre- vingt mille Prussiens et Autrichiens marchaient sur Verdun et Thionville, à en croire les capitaines de son régiment. Il fallait être en nombre pour les recevoir de la belle manière dans les défilés d'Argonne. Le sergent et le fourrier Le Bon lui tapèrent sur l'épaule, mais il les regarda de travers. Il se dégagea. 11 prit une attitude hautaine. Il s'en fut, très roide, à travers les badauds qui se dispersaient,

Cécile Héricourt retrouva son cabriolet à l'auberge, parmi des hommes en courroux. Ils ne voulaient pas de piques. Étaient-ils des Iroquois, des sauvages? Qu'on leur donnât des fusils, ou bien ils refuseraient le service de garde et de patrouille. Bien que leurs bas mal drapés leur tombassent des genoux, et qu'ils remuassent à la fourche une litière de che-

vaux, les deux palefreniers n'acceptaient pas les piques, non plus : ils iraient plutôt chercher euxmêmes à l'arsenal, en amenant les bons garçons dôr leur connaissance. Colère semblable à celle des bras- • seurs qui, de la cave, montaient des tonneaux vides Si on leur laissait les piques, c'était pour ne pas les employer aux armées. Le département les jugeait-il^;^, indignes de l'uniforme? Niait-il leur courage? Ils se^ campaient là, colosses blonds. Ils jouaient avec les# barils pleins de genièvre. A la volée, ils lancèrent* sur le baquet, la faisant retentir, une énorme tonne. ;^i^ Les palefreniers matèrent avec ostentation un che- ^ val ombrageux qui cabriolait, ivre d'avoine, au sor-|j tir de l'écurie.

Cécile s'en fut selon le trot de sa bête à la crinière tressée avec des rubans nacarat. Le cabriolet avança difficilement à travers les flâneurs qui péroraient autour des dentellières assises sur la margelle de leurs caves, et tout actives cependant pour manier les vingt bobinetles, les fils et les épingles de leurs carreaux. Amoureux et familles discutaient fiévreusement. Les fîeux voulaient leur^ fusils, et le procla- I maicnt aQn de paraître braves devant les rires de 1 leurs fiancées en coiffes de toile et en devantières * de couleur. I

— A c't'heure, madame Héricourt, — criaient quel- "] ques-uns en saluant, — faut plus tondis nous faire i des piques, aux Forges, mais des fusils ! *

Cécile répondit qu'on ne recevait plus les fers du 1 Bourbonnais. Pourtant maître Héricourt avait écrit à | àes bons amis, les frères Garnot, du Comité militaire | de l'Assemblée, et bien connus des Artésiens, n'est- | ce pas? Cécile penchait sa tête blonde hors du cabrio- j

îet. Elle saluait chacuïi par son nom. Ayant remis les guides à son petit jockey, elle toucha la main des tanneurs, des boulangers, des marchands de tourteaux et de son, sortis de leurs boutiques. Un pêcheur rentrant, les lignes sur l'épaule, et des tanches dans un seau, yanta Carnot-Feulins pour avoir voulu qu'aux officiers émigrés le ministre substituât des gardes nationaux réputés à cause de leur savoir dans la vie civique, et prêts à partir pour les frontières. Lui, le géomètre, aliait rejoindre comme lieutenant une compagnie de chasseurs au camp de Maulde. 11 venait de pêcher sa dernière friture. On lui fit une ovation. Une jolie fille lui permit de la baiser au cou, avant qu'elle s'enfuit avec ses brocs de cuivre.

La foule se pressa davantage autour du cabriolet verni et de la jument Isabelle, qui portait aux oreilles des choux de satin rose et vert. On exigea des Forges mille fusils, des baïonnettes, des boulets. Et le petit jockey eut grand'peine à contenir la bête anglaise, nerveuse, que ce tumulte effaroucha. D'autant qu'à la porte Méaulens, les détours des voûtes défendant l'accès de la ville rendaient les voix plus sonores, la rumeur plus dense. Sous ces voûtes de briques brûlées, entre ces hautes murailles sombres et obliques, le tumulte étourdit. Le petit jockey commença d'avoir peur, il pâlit. Cécile reprit les guides, inquiète un peu. Elle se trouvait entre la porte intérieure et celle du pont-levis, dans le passage étroit, recourbé, enclavé par les bastions de la défense pour rendre impossible à Tennemi la pénétration dans la ville même, en cas de surprise ou d'assaut. Les deux murailles de briques noircies par le temps montaient haut vers le ciel. Et, dans ce lieu resserré, la popu-

lace de la rue Méaulens se tassait, clamante, vociférante. Elle voulait que madame Héricourt la conduisît aux Forges, et lui fit livrer les fusils neufs qu'on y devait tenir en réserve.

Comme Cécile répétait qu'il n'y en avait point, mais seulement une centaine de piques, un tanneur barbu, velu, prit le cheval au mors, et reprocha brutalement aux Juste-Emile Héricourt d'être les amis de La Fayette. L'Américain voulait-il trahir, à l'exemple de son général, et cacher aussi les fusils nécessaires au peuple de la Liberté, les détruire peut-être avant qu'on les pût distribuer aux gardes nationaux ?

En un moment, Cécile vit surgir de la foule cent faces de colère. Soudain elle était devenue la suspecte. L'efîroi mouilla ses mains, troubla ses yeux. Se pouvait-il qu'elle incarnât, pour les brasseurs, les tanneurs et les dentellières de la rue Méaulens, une idée contraire à celle de la liberté, elle, Cécile Héricourt, elle, la femme de l'Américain?

La stupeur la rendait muette, avec une gorge racornîe, des tempes étreintes par la violence de l'air et des cris. Elle se vit au fond d'une longue cuve en briques noirâtres où rageait la cohue en délire. Des nuées basses avaient soudain terni les couleurs : cela faisait plus atroces les grimaces de haine, les gestes de menace, la saleté des vêtements sur les corps en démence. Cécile s'entendit proférer de vaines paroles : elle protestait de sa foi dans la Révolution, et, ses phrases se créant les unes les autres, plus rapides que son raisonnement, elle annonçait que l'Américain Miranda, nommé maréchal de camp par le Comité Militaire, appelait auprès de lui, à Grand-

Pré, dans TArgonne, son ancien frère d'armes. Juste-Emile Héricourt brûlait de s'y rendre tantôt avec les volontaires d'Arras, s'ils voulaient l'y suivre. Était-ce là le projet d'un aristocrate, ennemi de la patrie et de la Révolution?

Elle s'indignait maintenant, les mains serrées sur s rênes du cheval qu'exaspéraient, en le tenant au mors, trois scélérats horriblement barbus sous le bonnet à cocarde. Des maritornes crachaient dans la direction de la voiture. Le petit jockey, debout, sanglota. 11 voulait descendre. Une commère le reçut dans ses bras, l'ôta du cabriolet, l'emporta loin de l'aristocrate en le consolant.

Cécile se trouva seule dans la voiture poussée à à reculons. Brusquement le cheval rua. Ses sabots de derrière atteignirent le cuir du tablier et le crevèrent. La lanterne d'argent sauta, se brisa. Des rires méchants, unanimes, saluèrent le dégât. Tanneurs et brasseurs se pendirent à la tête de la bête anglaise : épouvantée, elle se cabra, se jeta de côté. Cécile redouta de tomber vers les mains tendues qui la voulaient happer.

— Aux fusils!... Aux Forges!... Aux fusils! —hurlaient tous ces visages mafflus, ces trognes de buveurs, ces grimaces de gamines aux coiffes envolées.

Les tricoteuses sauvaient leurs bas et leurs aiguilles en les élevant au-dessus de leurs têtes. Une latte cassée dans le plancher du véhicule blessait la jambe de Cécile qui se cramponnait au cerceau de la capote. Elle fît effort pour ne point pleurer. Elle s'imagina près de mourir écharpée, décapitée comme Foulon, et la tête au bout d'une fourche.

i'92 LE LION D ARBAS

— A la lanterne, l'aristocrate! — commanda une fillette en riant, pour faire peur, et qui trépignait de joie.

— A la lanterne! — glapirent d'autres fllies, puis des sorcières, vraiment hargneuses celles-là.

Les hommes haussaient les épauies. Ils regardaient surtout les sursauts du cheval secouant le cabriolet, se dressant entre les brancards, enlevant avec sa tête à choux de satin deux grappes d'agresseurs pendues à son harnais. Cécilo voyait cela. Crispée, suffoquée, elle attendait son supplice. Serait-ce l'homme barbu qui la saisirait, qui l'étranglerait? ou ce satyre demi-nu, chafouin, qui, du regard et du désir, la souillait, ou ces deux maritoroes faisant le geste de lui crever los yeux avec leurs aiguilles à tricoter?

— A la lanterne!

Elle ne reverrait plus ses enfants, ni Juste-Emile. Elle n'était pas loin, la lanterne; du moins la potence mal peinte du réverbère qui, le soir, éclairait le passage. Cécile souhaita de mourir avant le supplice. Pourquoi, tout à coup, cette plèbe voulait-elle la tuer? Le cheval allait sûrement bondir avec le cabriolet, puis retomber, glisser et s'abattre en cassant les brancards. Elle-même serait à terre sous les menaces de ce monstre à cent gueules hurlantes, de ces mégères prêtes enfin à contenter, par l'assassinat, leur jalousie, leur envie sans doute ancienne de nuire aux lîéricourt, aux riches, aux heureux. Cécile sentait les sueurs de l'agonie lui mouiller les tempes, leg mains, le dos. Une douleur lui mordit la jambe cruellement. Elle étranglait. Elle pensa vomir. La figure de la petite Augustine lui apparut. La mère regretta de ne pouvoir peser en ses bras la vie chaude

de son tout petit. Juste-Émile, où était-il? Gomment n'entendait-il pas la clameur de cette canaille folle? Cécile leva les yeux au ciel, et vit, en haut des murs, des gamins accoudés paisiblement qui regardaient, une charbonnière avec son nourrisson et sa hotte noire, deux soldats en uniforme blanc. L'un dit soudain :

— Mordieu! Un si beau cheval ! Ces bougres-Ià vont le faire couronner!...

— Holà, vauriens ! fit l'autre, — Faut-il qu'on aille vous apprendre à traiter les bêtes?... Gorbleu! un si beau cheval!... Voulez-vous que j'appelle la garde? Sacripants!

Et d'autres soldats, survenus, joignirent leurs voix, leurs injures, leurs insultes, amusés par la querelle.

D'en bas la racaille répondit. Elle cracha contre ces insolences des militaires. Elle oublia Cécile, un instant, qui se crut sauvée, qui appela les grenadiers. Mais ils ne s'intéressaient qu'à la bête anglaise et, pour elle, ricanèrent. Brusquement, une figure de garde national surgit entre les soldats et cria :

- Leleu! Camus!... Ravisez ces andouilles qui 'enversent le cabriolet de madame Juste-Émile... Et lême qu'elle est dedans!

Aussitôt une grosse voix de géant commanda :

— llolà!... C'est-i' que vous voulez qu'on vous perce le corps, bandits! Lâchez le cheval...

Cécile reconnut le gros Bécourt, qui voulait tant la République; puis le filsTopino, si maigre. Ils avaient le fusil en main. On les entendit courir et dégringoler par l'escalier qui mène au rempart.

Les tricoteuses ripostaient :

i94 LE LION d'arhas

— A la lanterne, l'amie de La Fayette!... A la lanterne! C'est-i' ça votre affaire?... Marchez plutôt à la frontière contre les Prussiens, sicaires des aristocrates!... A la lanterne!

Cependant un vieillard, coiffé d'un bonnet rouge à cocarde, parvint auprès de l'attelage. îl siffla pour calmer le cheval. La bête s'épuisait, couverte d'écume. Elle enlevait, en se cabrant, les hommes agriffés à son mors, ceux qui lui empoignaient la crinière, ceux qui' la tiraient par ses brides. Car les cris d'en haut ameutaient les promeneurs, les soldats du rempart, et se mêlaient aux injures d'en bas :

~ Des fusils!... A la lanterne!... Aux Forges! Aux fusils!... Quoi c'est que tu veux, Delebecq?... J'ai pas peur de ta baïonnette! Oh! ça!...

Mais les gardes nationaux de Juste-Emile, à coups de crosse, s'ouvraient un passage. L'espoir de Cécile reconnut le boucher Pamart. Tl bouscula tout un essaim de furies glapissantes. Le commis Delebecq criait :

— Place! place! — en tapant les épaules avec le bois de son arme.

Bécourt, l'entrepreneur, se projeta derrière, et sa ûgure grêlée, parmi les habits bleus et les bicornes à cocarde, les cheveux en tresse de ses charpentiers. Les brasseurs de Wartelle suivaient. Ils repoussaient les commères en les plaisaatant. L'horloger TafQn empoigna une petite dentellière qui criait : « A la lanterne! )) Il fessa cette jeune croupe en chemise. Ce qui fit rire la plupart. Cécile put sauter vers les bras du sergent Minart qui, court et hurlant, s'insinuait vers elle, parmi la canaille, avant les piques de son escouade, formée de ses couvreurs fidèles.

Avec le carillon du beffroi et toutes ses notes dansantes, l'angélus du matin sonnait aux oreilles de Juste-Emile quand les aérostiors volontaires de la §arde nationale et les soldats du génie cramponnés ^ aux cordages du ballon, entraînés par le vent d'ouest, I obtinrent le signal de lâcher tout. Subitement la ■ terre s'enfonça. Les Forges et les Moulins s'aplatirent I à la surface de la campagne. Elle s'amplifia jusqu'à i d<

des horizons bien plus lointains. L'air vif 'de 'sep-

tembre souleva la chevelure de l'aéronaute qui vit, u-dessous de lui, glisser les marécages et les peuliers en file, les remparts verts, leurs bastions de briques roses, les toits moussus de la Basse Ville, la graine d'humanité roulant au fond des rues.

Dans son panier en forme de barquette, parmi ses

sacs de lest, ses cartes, ses instruments d'astronomje,

Juste-Emile, une fois de plus, sentit son être heureux

de voler avec la force du vent, de se croire le maître

(e cette même force soumise aux talents du gabier.

^rôme Le Bon dénoua la ficelle d'un sac : la pluie

de sable tomba sur le parvis de Saint-Jean-Baptiste pour étonner les dévotes du matin devant l'église. En s'élevant, la sphère énorme et blonde projetait son ombre sur le port du Rivage plein de bateaux, la Basse Ville, le couvent des Charlottes, le fronton de Saint-Waast et les arbres du jardin abbatial, la place de la Comédie encore déserte. La danse du carillon tinta plus proche. Cécile avait promis d'être là, dans la couronne ducale, tout en naut, sous le lion d'Arras, avec le vieux Thomas, et d'agiter l'écharpe aux mille raies bleues, blanches, rouges^ comme la cocarde de sonbonnet.

Juste-Emile se pencha. La ville fuyait, sous le vol silencieux, à rebours de l'essor. La ville et sa passion de liberté que chantait, avec le Ça ira, une compagnie de chasseurs se rendant au polygone. La ville si vivante au cœur de la jeune épouse apparue sur le sommet de la tour, dans la couronne ducale, sous le lion, cimier glorieux, dressant le soleil de sa hampe. Cécile, agriffée contre l'échelle de fer, livra les rayures tricolores de son oriflamme au souffle de l'ouest. Et cela voulait dire :

(( Chevalier des airs, va combattre encore pour le génie de la Liberté. Dompteur des brises et des tempêtes, passe au-dessus de cette tour, où je t'aime de toute ma ferveur. Passe avec l'espoir des peuples opprimés. Entends ma voix qui te salue, et mieux que ces cloches dansant comme la vigueur joyeuse de la cité où naquit la pensée de Robespierre et où s'épanouirent la tienne, la mienne, ô mon époux ! Époux de qui mes lèvres gardent la saveur, de qui ma poitrine garde une douleur faite par les baisers brûlants. Au revoir, toi pour qui tout mon amour

LE LION d'ARRAS J 97

s'agite, et ma vie, dans cet oriflamme de la Nation !

Au revoir, toi, sauveur, libérateur des mondes! Toi,

mon idée, mon cœur! Au bout de mes bras, je te

tends l'avenir sous les espèces de ton fils. Vois donc!

Il gesticule. Il crie. Il trépigne. Ne veut-il pas s'en-

^Holer aussi, te suivre dans les airs par-dessus les

^Batailles où tu vas reconnaître les manœuvres des

Bfesclaves stipendiés par les tyrans? Vois, je le retiens

Favec peine, l'enfant de la liberté!... »

W Ainsi Juste-Emile interprétait l'apparition de sa

femme avec le fils de leur inoubliable volupté, avec

l'avenir de leurs espoirs unis. Jérôme Le Bon les

salua.

Aussi longtemps qu'il le put, Juste-Emile tâcha de discerner la figure de son petit enfant au bout des bras tendus par l'épouse. La robe blanche ondulait, frissonnait telle qu'un drapeau de lumière sur lequel l'écharpe tricolore se déployait au faîte de la tour. Beffroi sublime en ses dentelles de pierre, legs des siècles artistes, par-dessus les clochers de la ville musicale, ses toits pressés, ses façades sur les places claires, ses rues sombres, ses églises aiguës, ses quartiers en tumulte, ses remparts verts, ses escarpes de briques roses, ses bataillons à Texercice sur les talus, ses portes bastionnées, ses files de paysannes venant au marché, selon le trot des ânesses.

Le carillon jeta ses dernières notes. Le roulement des tambours grondait au milieu de la citadelle angulaire, sous les ombrages des vieilles charmilles.

Jérôme fît pleuvoir du sable encore : la sphère s'éleva davantage. La cité diminua; mais elle fut plus totale en son aspect géométrique : centre où con-

vergeaient les chemins et les routes, les troupeaux de moutons, les chariots de blé, d'avoine, les vaches harcelées par des mâtins, les groupes de villageois en marche sous leurs fardeaux et leurs hottes pleines, les berlines attelées en poste derrière leurs quadriges, tant de courriers à cheval devant la poussière de leurs galops.

L'œil à la longue-vue, Juste-Emile cherchait à discerner encore la robe de Cécile sous le lion d'airain. Mais bientôt il ne la distingua plus du beffroi tout blanc, comme elle, au soleil. Beffroi, tête de la ville, de ses toits massés dans la ceinture des remparts et derrière les angles défensifs de la citadelle où grondait le roulement des tambours. Cécile et la ville étaient confondues en une même vie prolongeant sa clameur de guerre.

Gomme ils s'élevaient toujours, les aéronautes s'insinuèrent dans les brumes. Au-dessous d'eux, les champs, les villages de TArtois transparurent ainsi qu'un pays immergé sous la surface d'un lac. Juste- Emile put reconnaître encore, sur le pavé du Roi, à travers la vapeur fluide, cinq prolonges du génie expédiées la veille. Elles emportaient des Forges un matériel de rechange pour la manœuvre du ballon que le comité de Salut Public attribuait au camp de l'Argonne, par la volonté de Carnot et de Guyton. Déjà la compagnie d'escorte et de servants était partie. Juste-Emile la commanderait lorsqu'il aurait rejoint la division du général Miranda. Et, de revoir ce compagnon d'armes, l'Américain se réjouit plus. Les souvenirs de la guerre en Virginie remplaçaient les figures réelles, dans l'épaisseur du nuage où il montait. Attentif et docile, Jérôme Le Bon roulait sa corde.

Tous les bruits de la terre s'assourdirent, se fondirent en une rumeur. Le brouillard blanchit. II s'épaissit. Juste-Emile n'entendit plus les prolonges rauler, ni les tambours battre, ni les églises sonner. Le chant d'un coq l'atteignit encore. Le tlls des Atrébâtes pensait à la résurrection de l'esprit gallo-romain après la chute de la monarchie franque, à l'avenir latin de son ftls ofiert, du haut du beffroi, par la passion de Cécile, à la danse du carillon qui, si fréquemment, avait, de siècle en siècle, rassemblé les citoyens pour la défense de leurs franchises.

Juste-Emile passa, dans l'empire opaque du silence. Il fut plaisant de se croire immobile et suspendu, comme l'illusion le conseillait, — le ballon filant avec le souffle sans résistance. Immobile et suspendu. Presque un dieu, au sein de la mue, sous la rotondité d'un astre le signifiant aux mondes. Avant les tumultes prochains de la guerre, ce repos de l'esprit était favorable. Juste-Emile n'entendait plus retentir - forges, ni ses volontaires se plaindre, ni les vmis de la Constitution » l'interpeller aigrementy 3 des Trois-.- aucillesy dans la salle de la Société i'apulaire. Là, CQucbé sur les sacs de sable, devant son baromètre et sa boussole, il jouit d'être calme,. en compagnie d'images heureuses, celle de sa femme ar. lente entre ses bras, celle de son exaltation après la victoire de Hill, en Virginie, sur la force des llessois que poursuivait le galop de son cheval pie, celle de son vol et de son ombre ronde sur la mer, quand il acheva de franchir le Pas-de-Calais, et qu'il vit accourir, entre les agrès de sa nacelle, le ciel de France, ks dunes pâles de Boulogne, la clameur

d'une foule noire qui saluait le rêve d'Icare accompli. Que serait cela s'il réussissait une ascension par-dessus les lignes des Impériaux, s'il indiquait leur manœuvre aux états-majors de Miranda ou de Dumouriez, grâce à la science des aéronautes, grâce à l'esprit de Monge, de Guyton, de Lavoisier, de Garnot, grâce au génie de la Révolution?

11 fallait que cela réussît, que l'intelligence de l'Encyclopédie l'emportât sur la conspiration des monarques. 11 fallait que, durant le siècle prochain, les Héricourt, dévoués au principe romain de la loi consentie par le peuple, imposassent au monde la justice en brisant toutes les couronnes, en rompant tous les sceptres de la tyrannie.

Et Juste-Emile se mit à feuilleter les pages de ses calculs, de ses notes, cherchant à se mieux définir les certitudes que cette nouvelle ascension lui prouverait. 11 redoutait le tir des canonniers ennemis tant que l'aérostat n'aurait point gagné une hauteur de trois cents mètres. La visée verticale leur était impossible ensuite. Un bon parachute comme celui qui avait mis à terre Blanchard, son chien et sa brebis, était indispensable, au moment de l'essor, en cas d'accident par le fait des boulets autrichiens. Juste- Emile examina le grand parapluie, à demi clos, pendu le manche en bas, sous le ballon, et qui devait s'ouvrir sur la résistance de l'air, au début de la descente, et soutenir la nacelle après la fuite du gaz par les déchirures de la sphère. La vie de l'aéronaute militaire, et surtout la transmission des renseignements qu'il aurait pu recueillir, dépendaient de cet appareil, de son fonctionnement. Mai^ d'épreuves antérieures il résultait que la résistance de l'air balançait bruta-

lement le parachute tendu pendant la descente. Paur étudier, la cause et le remède, Juste-Emile abandonnait par-dessus bord, une à une, de petites ombrelles soutenant un caillou; l'aire du dôme et le poids de ia pierre étant proportionnels à ceux du parachute et de l'homme vrais. Attentif et soigneusement, l'Américain regarda s'enfoncer dans la blancheur du nuage ces diminutifs de lui-même et de son appareil peutêtre sauveur. Ne périrait-il pas en tombant avec le parachute retourné? Cécile et l'avenir lui seraient-ils abolis tout à l'heure, demain, au bout de cette course insensible mais violente qui l'emportait vers Tes*, vers l'Argonne et Grand-Pré où la force de la Révolution se concentrait devant les Prussiens? S'écrase^ rait-il au milieu lie ces Hessois qu'il avait combattus en Virginie douze ans plus tôt? Il les revoyait gras, dans leurs justaucorps verts à brandebourgs blancs, leurs culottes de peau jaune, eux, leurs trognes de buveurs ou leurs figures de paysans rougeauds hébétés, les cheveux serrés en une queue de rat, le tricorne enfoncé jusqu'aux sourcils. Ces valets de tyrans, alors poursuivis l'épée dans les reins, auraient-ils la joie de voir un Héricourt précipité du ciel? Non.

Par de sages observations Juste-Emile étudiait, en lâchant ses pigeons, la force du courant aérien contre leur vol. Perdant son hydrogène, l'aérostat baissait peu à peu. La déperdition devait être mesurée. Un sac de lest dénoué laissait alors choir sa pluie de sable dans le brouillard. Sur la boussole, les variations minimes de l'aiguille valaient aussi qu'on s'intéressât au magnétisme terrestre. Et c'était, dans cet absolu silence, un travail ardent de l'intelligence,

avec le frère aîné de Joseph Le Bon, accroupi dans la conque d'osier, le baromètre en main, pour noter les altitudes successives. Ce garçon aux mèches blondes sous le bonnet de police, et la mine sage en son haut col d'écarlate, demeurait étonnamment fidèle à son devoir. Il marquait les nombres dictés par le baromètre, répondait avec une mémoire sûre aux questions du chef, ou bien marmonnait, par habitude, une oraison de son enfance, à moins qu'il ne fredonnât le refrain nouveau de la Carmagnole. C'était un aide sans pareil que Cécile avait élu pour seconder son mari. A le trouver là, sans cesse, fidèle et prévenant, Juste-Émile remerciait l'amour de sa femme. Il s'accusait de la méconnaître, de l'avoir déjà trompée avec les vices de Prudence et la folie de Mariette dans une auberge fleurie de Mercatel, où il avait, furtivement, au milieu des chasses, dévêtu, goûté tour à tour quelques ouvrières en modes, une comédienne de passage, voire un tendron de village; mais ce souvenir lui était moins une cause de remords que de satisfaction. Il s'en fût blâmé. L'obligation de mieux voir chavirer le vol de ses pigeons l'en détourna.

De longues heures, le voyage continua dans le royaume du silence et du brouillard blanc. Plus tard les vapeurs, en bas, se diluèrent. Les verdures d'une contrée transparurent comme sous la face d'un lac que resserraient les caps de brumes et les pentes de nuages montueux. En cette région, sous-marine d'apparence, les maisons pâles de quelques villages, leurs toits de chaume, les clochers, les lumières oblongues d'un étang, le dessin d'un parc, son château à deux ailes, le ruban d'une route, successivement glissèrent rapides, évanouis.

rôme-Fraternilé ouvrit la petite trappe au fond 'de la nacelle. Il regarda la terre fuir, fuir à donner le vertige, avec ses hameaux, ses bois, ses champs, ses collines, ses prairies nourrissant un bétail nombreux, minuscule, avec les ruisseaux d'argent, les cortèges de chariots sur les chemins, telles de grosses fourmis en file. Apparurent les tentes d'un camp et sa troupe pullulante. Une cavalerie qui trottait dans la poussière fut dépassée. Les nuages se diluèrent en bas. Le ballon allait entre l'azur et la campagne, dans un air maintenant limpide qui laissait voir un instant les moissonneurs de Lilliput édifier leurs meules, ou bien fourcher les gerbes d'avoine autour des fourragères amenées par des hussards. Leur escadron bivouaquait plus loin, vers un bourg de maisons grises, de rues emplies parles clameurs d'un bataillon. Son chef le haranguait au seuil de l'église, du haut d'un cheval roux. Les soldats aperçurent le ballon. Tous les visages se levèrent. L'orateur le montra de la main, pour une péroraison, pathétique sans doute. En avant, les attelages de vingt fourgons piétinaient la route. Une batterie les précédait, canons trapus, bas entre leurs gros affûts cloutés, entre leurs roues massives, et derrière les quadriges aux grands colliers de bois, aux postillons en blouse courte. De leurs fouets claquants ils saluèrent le passage, au ciel, d'Arr as-Égalité, Indéfiniment les trains d'artillerie soulevaient, les uns derrière les autres, toute la poussière de la route. Ils longeaient les colonnes d'infanterie hérissées de leurs armes scintillantes, suivies de petites charrettes, de vivandières à baudet. Sur le bord de la route, dans

gnies se dressèrent, qui bivouaquaient derrière les | faisceaux et les pyramides des tambours. L'ombre de '| la sphère étonna les gendarmes. Par couples ils galo-^i paient aux trousses des maraudeurs dans les vergers. ;| D'autres houspillaient des groupes de traînards.;^ D'autres forçaient les dormeurs à se lever, à r^ joindre. D'auLi*es traînaient à la chaîne des déserteurs rattrapés. Jusqu'à l'horizon, des foules militaires grouillaient autour des villages. Elles défilaient par les sentes, trottaient sur les chemins, s'in^al- x^ iaient dans les hameaux^ menaient aux abreuvoirs ^"■ des troupeaux de chevaux nus. Et, de tous ces régiments, de toutes ces escouades, de tous ces pelotons, une clameur montait vers le drapeau tricolore déployé par Jérôme Le Bon au flâne de la nacelle. Sur laj carte, Juste-Emile, du compas, marquait l'itinérai par les forêts de l'Argonne. L'ombre du ballon effleu rait les dômes verdoyants des bois qui recouvrent les collines et les côtes. Le tamulte des camps monta de toutes les vallées. Vers l'estj dans les futaies bleuâ très qui s'étageaient sur le ciel, quelque chose gronda sourdement; comme une canonnade.

Juste-Emile estima qu'il convenait d'atterrir tout à ™ l'heure, si l'on ne voulait au hasard tomber dans la f| bataille. Miranda lui avait dans ses messages fixé le ^ rendez-vous, à Grand-Pré sur la route de Vouziers à ^ Verdun. Et cette route, Juste-Emile la savait à sa É droite où l'inclinait le vent d'Ouest-Sud-Ëst, le vent ^ de mer, celui qui l'avait jadis, en gonflant les voiles, 'A ramené de Philadelphie à Dunkerque, avec la joie de | la victoire au front, cette victoire gagnée près de Mi- i randa. Gommient allai t*il trouver ce jeune nobîe du t /

I Venezuela, parti de Caracas autrefois pour achever à Madrid ses études, y devenir officier de l'Espagne, s'éprendre en travaillant de l'Encyclopédie, se passionner pour la libération de sa patrie américaine soumise aux cruautés de l'Inquisition, courir en Virginie comme les libéraux de France, afin de lutter sous le drapeau de Franklin, de Washington, des colons insurgés à Philadelphie et décidés à s'affranchir en rompant le joug du monarque hanovrien? Ce beau garçon basané, spirituel, hautain, mais avide surtout d'apprendre mieux les mathématiques françaises que lui montraient alors les officiers de Rochambeau et les marins comme Juste-Emile, ce grand voyageur, cet hôte de Catherine II, cet ami de Fox et de Brissot, maintenant général de Danton, que de choses allait-il conter sous les étendards de la Révolution?

Le rejoindre semblait difficile. Après avoir maintes fois ouvert la soupape, et laissé fuir le gaz hydrogène, Juste-Emile se rapprochait de la terre. Or les boqueteaux et les buissons qui parsemaient le terrain lui parurent dangereux durant le traînage inévitable par un tel vent de Nord-Ouest, au moment d'atterrir. De mille endroits, les chasseurs en casques à chenille noire et en habit vert se dressaient pour des ovations aux aéronautes. Les grenadiers agitaient leurs bonnets de fourrure, les fichaient au bout des baïonnettes. Les artilleurs brandissaient leurs écouvillons et leurs mèches à feu.

^ — Vive la nation! — criaient mille voix joyeuses W dans les bocages, sur les sentiers, autour des viandes qui grillaient en plein air.

Des gamins en uniformes bondissaient et dansaient.

la gamelle à la main. Cet enthousiasme, pour flatteur qu'il fût, ne laissait pas dinquiéter l'Américain.. Comment descendre au milieu de ces foules bleues et hlanclies, vertes et jaunes, noires et rouges, qui sortaient de tous les buissons, se répandaient au milieu des prairies afin de mieux voir l'aérostat, de relire mille fois son nom : Arras-Egalité? Ils se montrèrent le lion du beffroi peint debout sur la sphère qui se fripait en se vidant. Des voix enfantines, d'autres plus graves lançaient au ciel : « Vive Robespierre! »- Et ce nom de ralliement attira les insensibles qui n'avaient pas encore perçu l'émotion surgie dans lesbivouacs., autour des fourgons, près du bœuf pendu qu'un cuisinier de compagnie dépouillait et taillait pour la marmite sur le feu.

Ces acclamations se propageaient plus tumultueusesquand le ballon se rapprochait du sol, plus vagues, rumeurs lointaines, quand une rafale enlevait la sphère loin des foules minuscules et noirâtres en un. pré vert. Des nuages gris couraient au-dessus de la cajnpagne terne. Un souffle coucha le ballon à, demi, l'emporta vers des champs déserts au fond d'une combe. Eéricourt se sentit, à nouveau^ marin dans la tempête sur un esquif enveloppé par la furie de l'élément. Le sens du péril exaltait le héros. Il se crut l'âme d'Arras, son esprit, que les saldats saluaient avec le nom de Robespierre. Attentif au jeu de ta. soupape, Juste-Emile la maintenait ouverte, en dépit d'une force qui la refermait à chaque soubresaut de l'aérostat bondissant au ciel ou s' inclinant sur la terre. L'Américain ordonnait à Jérôme de jeter l'ancre. Le sergent dénoua le filiji qui liait ensemble es^ cercles du cordage roulé. Bientôt la secousse an-

LE UON d'arras 207

nonça la morsure du fer sur le sol. Deux secondes la nacelle oscillait au bout du câble, sous le ballon presque dégonflé, dans les plis duquel s'engouffra le Lion d'Arras. Cramponnés aux bords du panier, les aéronautes attendirent la chute progressive de ce long fourreau jaune tout onduleux que des vagues de gaz parcouraient en- le boursouflant ici et là, en allant de Téquateur au pôle supérieur. Elles s'y massèrent. Le dom& de l'appareil, brusquement, se redressa dans l'air, et tira tout après lui. Avant de pouvoir agir, Juste-Emile entendit crier l'arbuste que l'ancre arrachait. Soudain, les champs, les bois plongèrent, diminuèrent, se noyèrent dans la brume, très bas sous le vol des aéronautes. L'ancre s'étaitetle cassée?

Juste-Emile se pencha, la gorge étreinte. Au bout du cordage se balançait un morceau de fer seulement.

Déjà les vapeurs masquaient le paysage. Les bruits de la terre s'assourdissaient. Ils s'évanouirent. Dans les nuages humides, l'empire du silence entoura la nacelle, ses cables détendus, le filet lâche où flottaient les amples plis du ballon qu'une masse de gaz instable soutenait trop haut dans la tempête, ainsi que la poussée du vent. Quand cette ratale cesserait, avec quelle vitesse le poids des deux hommes, de l'étoffe et de la corbeille serait précipité vers la terre? Quoi! faudrait-il périr sans avoir même essayé une ascension au-dessus de la bataille? Déjà la chute commençait. En hâte Jérôme dénouait le col des sacs, et laissait pleuvoir le sable. Au-dessous, le brouillard s'obscurcit- Cette ténèbre devint les feuillages d'une forêt, les herbes de longues prairies, les toits en

chaume d'un village, de plusieurs hameaux sonnant et bêlant, leurs moulins, leurs troupeaux bousculés par les cris des hussards, une colline qui surgit avec son clocher, avec son bois, puis un platf^au couvert \ de troupes en marche. Elles grandirent. Elles se distinguèrent en escadrons de cavaliers à cuirasses, en ] mille fantassins blancs, en un état-major empana- ; ché, au galop. Le grondement du canon roula dans i les oreilles de Juste-Emile qni s'acharnait sur les cordes propres à déployer le parachute suspendu i sous le ballon. La résistance de Fair contre la des cente étendait la toile peu à peu. Heureusement, car j le sol s'élançait vers les yeux. On discerna les feuilles î mêmes des arbres, un lièvre effaré courant ventre à J terre dans une sente, le plumage des corbeaux sur | un cheval mort au milieu d'une clairière. Juste-Emile | se demanda s'il n'échapperait point à ce péril, ayant | échappé à tant d'autres. Cécile et la liberté, ne les % reverrait-il pas, ni l'armée de la Révolution, celle 1 de ces soldats qui regardaient l'oscillation de l'aéros- | tat dans les ondes brusques du vent? Plusieurs mi- ^ rent en joue la masse informe du ballon. Le siâfle- | ment d'une balle traversa le filet lâche, troua les plis \ de la soie. 11 fallut que Jérôme agitât la banderole ; tricolore ; non sans blêmir fort. «

Juste-Emile vit cette bouche se crisper, ces narines \ se pincer, ces yeux blonds et bleus s'écarquiller. Lui- J même rit nerveusement de sa peur qui lui glaçait j les os. Qu'il était stupide de mourir fusillé par les j siens! Enfin, les soldats cessèrent de viser. Entre les î fumerolles de leurs armes, un officier se découvrit. < 11 tendit vers Arras-Égalité son bicorne à plumes. ] Les aéronautes respirèrent en se regardant, sauvés i

peut-être, si le ballon tombait par delà ce boqueteau dont la nacelle eût frôlé presque les plus hautes branches. Des courants d'air soulevaient le parachute. II faillit se retrousser par-dessus le ballon. Jérôme et Juste-Emile durent se pendre aux cordes de tirage. La soie se rabaissa. L'appareil reprit son équilibre. Le bois était franchi.

Doucement la sphère déformée, fripée, changeante, ' s'abaissa vers un champ de luzerne. L'ombre de l'aérostat y courut, effrayant des lapins qui bondirent et se précipitèrent dans leurs terriers. Rapide, tout descendit vers les herbes. L'air encore bouscula l'appareil. La nacelle tombée heurta, de son coin, le sol, puis culbuta, versant Jérôme au milieu de la verdure. Délesté, l'appareil s'envola de nouveau. Juste-Emile ne le laissa point trop remonter. Le grand Jérôme courait derrière l'ombre de la nacelle qui touchait le sol, rebondissait, secouait rudement Juste-Emile. Enfin les efTorts des deux hommes s'immobilisèrent au bout du monstre dégonflé, encore frémissant de longs soubresauts qui firent reparaître et grossir le Lion d'Arras. Il s'afl'aissa. Il se plissa. Il palpita confondu dans la masse de la soie. Elle se vidait de son hydrogène entre des chasseurs surgis. Boueux, ils se hissaient hors de fosses creusées en terre. Car des branches jonchaient le sol, rompues sans doute par le passage récent des boulets autrichiens. Devant Jérôme inquiet, blême, trois s'enfouirent dans la luzerne, et, plus loin, dans une jachère aux herbes folles, deux autres. Ils avaient tracé leur sillon dans l'humus avant de s'y blottir. Verts et jaunes, sous leurs casques à chenilles, et en hautes très fangeuses, les chasseurs montraient des

figures de gamins effarés, hâves entre leurs mèches, i Us signalèrent par-delà le rideau de frênes une bat- 1 terie de trois pièces. Elles étaient servies par leurs i camarades et des canonniers, ceux-ci ayant perdu |; beaucoup des leurs pendant la retraite depuis le dé- | filé de la Croix-aux-Bois. Les chasseurs du général | Chasot avaient bien repris la position aux émigrés | du Prince de Ligne, aux Impériaux. Malheureuse- | ment des Autrichiens accourus à la rescousse avaient >^ de nouveau ressaisi les points d'importance. Et ces | bons garçons, en arrièro-garde, barraient la route de Sainte-Menehould qui traversait le bois un peu vers la droite, sous le feu des trois pièces. Une flamboya, recula, emplit de fumée grise et blanche les perspectives. Les silhouettes des chasseurs et des canonniers s'y démenèrent, coururent au caisson, poussèrent aux roues, manièrent le refouloir, pointé-, rent, tendirent la mèche h feu. Déjà le tonn'crre d la seconde pièce ébranlait le sol, faisait vibrer les entrailles de Jérôme, l'assourdissait. En même temps un arbre craqua longuement; et toute une série de branches s'abattirent avec leurs feuillages. Les herbes et le terreau rejaillirent sous la course du projectile ennemi qui labourait le champ. En une seconde leschasseurs plongèrent tous dans leurs fosses, avecj leurs fusils à bretelles blanches trop gros pour eux, Juste-Emile, son aide, se trouvèrent seuls qui piétinaient leur enveloppe pour en faire sortir le gaz. On leur cria de se retirer. Si grand et si maigre, avec, contre son profil, la longue pointe retombante de son bonnet de police à gland d'or, Jérôme Fraternité s'arrêta fort anxieux. 11 voyait, à travers le buisson, des chasseurs courir nu-tête des attelages vers les pièces,

LE LION d'aRRAS Sili

des gargousses aux mains; un lieutenant d'artillerie en sa cape drapée raccourcissait contre son œil une longue-vue; beaucoup de canonniers actifs parmi la fumée blanche qu'arrachait le vent ; un postillon d'avant-train, peureux sur son gros cheval, caressait, du fouet, le sous-verge craintif aux oreilles mobiles; on caporal assis geignait en séparant de sa jambe en lambeaux une guêtre sanglante. De-ci, de-là, ces dormeurs, la face en terre, les poings serrés, sous la «roix des buffleteries blanches, non loin de leurs <;hapeaux, étaient-ils des morts? Jérôme-Fraternité ^'imagina tel.

Impérieux, Juste-Emile rappelait à l'ordre Jérôme. Ils commencèrent de rouler l'enveloppe pour l'introduire en ballot dans la nacelle. Séduits chacun par tin écu de six livres, quelques chasseurs sortirent de ce trou, secondèrent les Artésiens avec l'autorisation d'un vieux sergent de l'infanterie royale qui commandait là, en habit blanc, les cheveux poudrés, la canne à la main, ses « morveux ». Par son entremise, -qu'une vraie pistole en or convainquit, le lieutenant d e la batterie, sans ôter l'œil de sa longue-vue, toléra que la nacelle et le ballon fassent chargés sur une prolonge de fourrage à l'écart derrière un talus, et assez proche. Très pâle, geignard, presque dévêtu, un hussard y recevait, le ventre à l'air, les soins d'un officier de santé à genoux, sondant la blessure de •cette poitrine osseuse.

— Ah! qu'il ressemble à mon petit frère Sylvestre I — murmura Jérôme Le Bon.

Juste-Emile plaignit l'état d'ame que cette assimilation dénonçait dans la bouche du camarade. Lui n'en était plus à sa première rencontre avec les sar-

casmes de la mort. Il savait que l'on s'accoutume à j cette présence, qu'on s'y résigne, puis qu'on la néglige. / Jérôme Le Bon ne tarderait point à se ragaillardir. \

Voilà donc la guerre retrouvée sous la pluie, dans 1 ce bois d'Argonne, après dix ans de navigations 1 heureuses, sur les mers, au soleil, de voyages aux | pays des palmiers, dix ans d'amours indiennes, ^^ cubaines ou mexicaines, d'ascensions glorieuses vers| les cieux français, de festins flamands, de mariage f parfait au son des Forges martelant les armes du .^ peuple libérateur. Juste-Emile revit la mort transpa-^ raître sous la lèvre verdissante du hussard, et la^ peur vieillir Jérôme penché sur le sosie de son cadet, | tandis que les boulets autrichiens fracassaient les| ormes et les chênes du bois.

Laissant là son compagnon à la garde de la nacellej Juste-Emile fît ôter du cheval le porte-manteau du| malheureux cavalier qu'on coucha dans le fond de h prolonge. L'Américain enfourcha la bête. Il s'en futf^ vers le quartier de Miranda, selon les renseigne4| ments des chasseurs, à travers les bocages, parÉ des sentiers obscurs que prudemment exploraient|| maintes patrouilles. A tels moments l'orage de laf canonnade grondait ; un feu de salve déchirait l'air ^

Juste-Emile découvrit, au sortir de Massiges^ l'état-major de la division Miranda dans la cuisinél^ d'une ferme, entre les cuivres des bassinoires, desil chandeliers, des casseroles, pendus en ligne contre! les murailles, et dressés sur les hautos étagères dej bois sombre.

Le noble fils du Venezuela n'avait point vieilli* Haut, magnifique dans son habit à larges galons d'or, les mains tendues, et si brun sous la chevelure:

poudrée, le maréchal de camp accueillit Juste-Emile avec éloquence. Il se félicita de combattre pour la liberté du monde, une seconde fois, auprès de l'encyclopédiste, du marin, de l'aéronaute. Il saluait Tarai de Robespierre, Était-ce le leur, ce ballon, cet ArraS' Égalité, que les' estafettes annonçaient venu de l'ouest avec le vent, acclamé par les troupes?

— Quelle merveillfe ! — dit-il à ses officiers, en refermant les Commentaires de César qu'il annotait.

Une recrudescence de la canonnade n'interrompit nullement le général. Arriverait-il à temps, le convoi des aérostiers, tout le matériel de gonflement? Si l'on avait eu le pouvoir de monter dans les airs, de reconnaître au loin la campagne autour de Grand- Pré, l'ennemi, jamais, n'eût rejeté Chazot de la Croix-aux-Bois, n'eût franchi le défilé, débordé la gauche, ni divisé l'armée aujourd'hui contrainte à la retraite vers Sainte-Menehould avec Dumouriez, vers Châlons avec Dubouquet. Heureusement tous les corps se rassembleraient. Les coureurs de Kellermann, venant de Metz enfin, étaient joints par les aides de camp à Vitry-le-François. Beurnonville amenait du camp de Maulde ses dix mille hommes. Le principal était que l'ennemi ne laissât point de côté Sainte-Menehould pour manœuvrer sur Châlons et couper la route de Champagne.

Juste-Emile reconnaissait avec joie l'esprit clair de

K ancien compagnon d'armes. Sur les cartes éta- , un compas en main, le maréchal de camp ^ liquait au major de la garde nationale les direc- Is des forces en présence.

uand donc Juste-Emile Héricourt pourrait-il s'éledans les airs et observer la marche des Impé-

riaux ? Miranda le tenait sous le feu de ses regards. Il le questionnait posément, mais sans répit. Dans une manufacture, près de Sainte-Menehould, existait un four à réverbère, disait-on. Miranda croyait que les sept tubes de fonte propres à la génération de l'hydrogène pur y pourraient être aussitôt fixés. Le maréchal de camp avait donc lu attentivement les lettres de Juste-Emile, puis s'était immédiatement occupé de cette organisation. Dumouriez, au contraire, doutait qu'un aérostat pût s'élever sur le champ de bataille ; les artilleurs autrichiens le devant crever d'abord. Miranda n'avait pas convaincu son chef. Juste-Emile allégua l'opinion de Garnot, de Guyton de Morveau, de Coutelle, ce capitaine du génie que le Comité militaire de l'Assemblée législative équipait complètement, afin qu'il réalisât son projet de ballons captifs affectés à la défense des places fortes. Miranda soutint que Franklin eût approuvé cette sorte de tentative. Alors toute l'Amérique de Washington et ses audaces, et la probité de ses élans généreux apparurent à leurs deux esprits passionnés. Ils se rappelèrent les grandes heures de la liberté, là-bas. En consultant les nombres de l'infanterie sur les feuilles de la division Ghazot qu'ils reformaient, les ofQciers d'état-major, les aides de camp écoutèrent ces souvenirs de leur chef et de son ami. Juste-Emile ressaisissait l'Amérique et la foi de sa jeunesse en ce bel homme brun, chamarré, éperonné, dont la calme intelligence, alors, ralliait les bataillons de Ghazot; six mille hommes pris de panique à Mont-Gheutin où les avait subitement heurtés la cavalerie prussienne, pendant leur retour delà Groix-aux-Bois et de Vouziers.

La soupe de la marmite bouillait sur le feu de branchettes que surveillait une grand'mère dolente. Humides, boueux, des dragons jaunes et verts, des hussards rouges, des cavaliers à cuirasse et à bicorne entrèrent. Ils remirent des plis froissés aux trois capitaines assis devant la longue table pour enregistrer les dépêches des bataillons, des batteries, des escadrons au feu. Juste-Emile comprit aux paroles échangées que la division formait l'arrière-garde. Elle arrêtait partout les chevauchées des uhlans, les ruées des kaïserlicks, les randonnées desjunkers qui voulaient soit ouvrir, par les bois, un chemin aux colonnes de l'infanterie autrichienne, soit occuper les routes et les points culminants, soit se répandre en plaine pour déborder la ligne d'arrêt, puis reconnaître les positions nouvelles des brigades françaises sur les collines d'Autry comme à Wargemoulin, comme dans la vallée de la Tourbe.

Debout près du bahut, Miranda gravement dictait des ordres. Un vieil adjudant-major, derrière ses besicles, écrivait soigneusement. Parfois il proposait uHe modification toujours acceptée. La plume d'oie grinçait contre le papier verdâtre que les mots <( la Nation, la Loi et le Roi » paraient de leur prestige révolutionnaire entre les guirlandes, les mortiers et les piles de bombes imprimés sur la tête de la feuille.

La canonnade, par moments, grondait plus. La manche toute sanglante, un junker capturé par des hussards fut introduit. Ce colosse était porteur d'ordres signés par Glairfayt et intéressant l'étatmajor.

— N'est-ce point un Hessois? — s'écriait Miranda.

Voyez donc, Héricourt ! Il a les boutons d'argent sur '

la bande verte de: la culotte, le justaucorps amarante ^

et; le tricorne à galons jonquille que vos. matelots ai- ]

maient tant sabrer, en Virginie, ;

— Parbleu, c'est le V*^ régiment hessois, le même ; que nous culbutâmes devant Yorktown ! Ces Prus- | siens sont vraiment les ennemis de la Liberté, en 1 Amérique comme en Europe ! \

— Ici, par djelà les océans, euix et nous ne sommes . que les- gestes et les cris de deux idées. Gris et gestes J adversaires, et qui s'entretuent depuis le temps des i Gimbres et de Marins, quand les multitudes hurlantes | de la Barbarie et les légions de la Loi romaine, pour la | première fois, s'affrontèrent dans la vallée du Rhône. |

— Oui. Le soldat de la force conquérante et le | soldat de l'esprit civilisateur se rencontrent encore. |

Le junker sourit un peu sous sa chevelure fauve et %

dépoudrée, tandis que le chirurgien lui coupait la •?

manche pour découvrir les muscles d'un bras très ";

blanc, crevé largement par un biscaïen, au-dessus :^

du coude :. j

— Nous avons donné tous ses nobles, tous ses J rois et tous ses empereurs au m ondie romain depuis ' treiz-O siècles. Nos armées vous- obligeront sans doute.

à remettre en sa place le prince des Francs Ripuaires que votre populace a> détrôné^ l'autre jour, dans Paris... Lui, ce Capétien, ou un autre de pareille orir gine,. régnera sur les fils des colons gallo-romains, sur leurs légistes, sur vos avocats girondins, pour toujours... Car Dieu est avec nous. Il brandit luimême notre épée flamboyante par^dessus vos têtes de Latins vaincus depuis notre descente de la Baltique aux Alpes.

Impatienté, le vieil adjudant-major lui commanda brusquement de répondre à sa question sur Tordra signé de Glairfayt. Le junker obéit militairement.

— Notre dissentiment connaitra-t-il une fin? — conclut Miranda. — L'absolutisme germanique et la loi latine seront-ils jamais conciliés? Dans notre Amérique espagnole, il nous faut lutter contre Tintolérance cruelle de l'inquisition, contre l'usage de la tyrannie que la maisond'Autriche transmit à Charles- Quint, à ses moines, aux successeurs de Philippe II, et qui devint la doctrine du royaume, et sa tradition, sous les Bourbons mêmes. Pitt m'a promis de nous aider à rompre le joug, et aussi l'impératrice Catherine de Russie quand je la vis à Kiev puis à Saint-Pétersbourg. C'est une femme d'esprit fort désinvolte. Elle aimerait bien voir s'effondrer les autres trônes, car elle croit le sien très solide et ses moujiks loin de toutes les idées qui nous échauffent. Encore sied-il de ne pas se fier trop à sa manie d'encyclopédiste. L'impératrice en est toujours à faire empaler, par ses cosaques, les Spartacus de son empire; mais elle m'a fait colonel. De plus elle se souvient de Diderot. Enfin elle lit Plutarque.

Le général haussa les épaules. 11 feuilletait une série de messages que le capitaine d'artillerie lui présentait sur la table. Les batteries réclamaient des munitions. Héricourt prit congé. Vers la manufacture et le four à réverbère de Gizoaucourt, il se hâta pour y presser la réparation A' Arr as- Egalité,

Jérôme Le Bon, déjà, présidait au raccommodage de l'enveloppe que la prolonge d'artillerie avait amenée là. En attendant la compagnie artésienne

MS LE LION d'aRRAS j

qui devait monter les tubes de fonte et chauffer le 1 four, cinquante prisonniers autrichiens sales dans j leurs habits blancs, furent contraints à. ce travail. \ Quels que fussent les bruits du dehors, canonnades, i fusillades, et même galopades en panique, passages j: de [fuyards criant à la trahison, Juste-Emile ne per- | mit point que la besogne s'interrompit^ Miranda | l'avait prévenu de la nervosité troublant l'âme des i: Jeunes volontaires qui sans cesse, de toutes les pro- | vinces, convergeaient vers Châlons. Ils allaient, de | lày grossir les rangs des vieilles infanteries, en posi- ^: tion devant Sainte-Menehould, sur les hauteurs d'Au- '^ try, à Dammartin, à la Chalade, aux Islettes, et en ^ arrière, sur les monts d'Yvron et de la Lune, au.' | Moulin de Valmy, et jusque sur les collines de. | Gizeaucourt. La manufacture, abandonnée depuis | une faillite, dominait le pays de ses bâtisses en ^ pierre de liais, de sa cheminée quadrangulaire ea ',■ briques roses, de ses hangars et de ses appentis. On | n'y traitait plus le minerai de fer extrait à Cheminon 'I pour la fabrication des outils agricoles, les essieux et ^ les jantes nécessaires aux vignerons de la Gham- ' pagne; pourtant Juste-Emile y trouva l'indispensable» Dans l'après-midi Bécourt et ses charpentiers, Wartelle et ses brasseurs, l'y rejoignirent, gardes natio-* naux de belle allure, bien équipés par leurs patrons.* Entrés à Châlons la veille au matin, ils avaient reçui Tordre de se diriger sur la fabrique de Gizeaucourty selon les prescriptions de Miranda. Immédiatement^ le four à réverbère fut remis en état par les maçons de Minart, tandis que les gens du brasseur y entassaient du= combustible. On n'attendait plus que le; convoi du matériel aérostier pour commencer les

LE uoN d'arras 219

opérations du gonflement. Juste-Emile félicita ses fieux de leur bonne mine. A Châlons, à Sainte-Menehould, ceux d'xVrras avaient été reçus comme Robespierre lui-même par les: volontaires partis de toutes les régions françaises. Los uns leur récitaient les discours de l'orateur à la Commune, tels que les publiaient les journaux. Les autres contestaient furieusement les infâmes accusations des Girondins contre l'Incorruptible. Ces Girondins qui, dans leurs Annales Patriotiques pdiT Ibl plume irduiiressQ de Carra, et, dans leur Patriote Français, par la verve honteuse de Bpissot, vantaient la faction que le prince prussien de Brunswick rassemblait, en France, au moyen de ses espions, parents et serviteurs des émigrés, tous aristocrates, ceux qu'à Paris, la justice du peuple venait de punir à l'Abbaye, aux Carmes^ à La Force.. Le premier, Robespierre n'avait^l pas, dans son journal, proclamé la patrie en danger? Et Pamart, enflant la voix, menaçait les Girondins^ les aristocrates, de ses gros poings tendus, autant que les Impériaux dont le canon lui coupait la phrase, dont les boulets, au loiny saccageaient les bois. Codron cria que Robespierre, c'était Arras, la vie d'Arras dans la Révolution. Wartelle tenait, avec toute la corporation des brasseurs, pour l'avocat de ces derniers au conseil d'Artois. Dans la salle des Jacobins, quelques jours plus tôt, les électeurs de Paris l'avaient; d'ailleurs nommé le premier, sur la liste des députés à la Convention Nationale, bien avant Pétion, Gollqt d'Iïerbois et Danton.

Paris, comme la France entière, avait choisi l'esprrit d^Arras pour assurer le triomphe de la Liberté sur le monde. Et c'était un honneur qui rendait ivres

d'orgueil le sergent Topino, le caporal Taffin, le fourrier Delebecq, le lieutenant Desmazières, leurs soldats qui travaillaient en corps de chemise, le bonnet de police sur l'oreille, à préparer, dans la manufacture, tout le nécessaire pour voir s'élever bientôt, aux yeux des brigades, cet Arras-Egalité et son lion debout dans les airs, avec le soleil à la pointe de sa hampe par-dessus l'épouvante des Impériaux.

— Voilà les amis de Robespierre! —indiquaient au passage, devant la fabrique, les hussards qui conduisaient les bataillons de l'Yonne désignés pour ladéfense d'Autry.

Et cette jeunesse acclamait entre ses mèches brunes, sous le bicorne à plumet rouge, les volontaires de Pamart poussant la brouette et gâchant du plâtre, les chaudronniers du gros Codron s'apprêtant à forger une nouvelle ancre. Camus déroulant les cordages, l'alerte Topino houspillant les prisonniers autrichiens accroupis avec l'aiguille près du ballon déchiré, le lieutenant Desmazières dont la tonsure restait encore visible parmi les cheveux longs, et qui surveillait la réparation de la nacelle.

— Vive Robespierre ! Vive la Nation ! Vive la Commune d'Arras ! — criaient les volontaires sous le havresac de peau de vache, et sous le lourd fusil chargeant l'épaule de l'habit bleu.

Fiers de leur importance, les Artésiens répondaient en saluant, tour à tour, de leurs ovations, les volontaires de l'Yonne, ceux de l'Auvergne, les bataillons tourangeaux. Pour ceux de l'Aube, Jérôme le Bon cria : « Vive Danton ! » qui était leur voix, leur énergie, leur espoir, leur audace, bien qu'ils n'eussent

pas le masque du tribun aux larges épaules, sa face brutale, sa bouche tonnante. Topino leur déclama, le chapeau levé, cette phrase de leur élu laissant passer la justice du peuple sur les conspirateurs des prisons, sur les correspondants des émigrés ou des Prussiens : « Périsse ma mémoire, et que la France soit sauvée ! »

A ceux de Paris, les Artésiens criaient : « Vive Manuel! » Et Delebecq les loua d'avoir nommé ce procureur de la Commune qui arrachait aux intrigues de l'Autrichienne et à ch'gros Louis le destin de la Nation. Il professait que la Convention devait être une assemblée de philosophes occupés à préparer le bonheur du monde, mais non une assemblée de rois comme le Sénat de Rome avait paru jadis à Cinéas.

— Vive Robespierre! — ripostaient les jeunes citoyens si minces dans leurs habits aux revers blancs, et sous les buffleteries en croix trop lâches pour ces statures graciles.

Des bicornes volaient en l'air. Les lourds fusils et la lumière des baïonnettes s'élevaient au bout des bras. Des sabres dégainés luisaient aux poings des lieutenants.

— Vive Arras ! Vive Robespierre, premier député de la Convention Nationale !

Pour les brasseurs du faubourg Ronville, pour les tanneurs de la rue Méaulens, pour les boutiquiers de la Petite-Place, pour les buveurs du Café de la Comédie, c'était un orgueil exaltant que d'entendre ces saluts de la France entière à la gloire de leur avocat, esprit de la cité. Plus fervemment ils reprenaient leurs besognes dans la manufacture.

Déjà les cordages du ballon se trouvaient tous démêlés, tendus, la nacelle redressée, raffermie, prête au vol, les nœuds des fîlins refaits avec adresse, comme l'exigeait Jérôme Le Bon sévèrement. La soupe au lard mijotait en quelques feux de branches trop humides. Les quartiers de bœuf commençaient à rôtir sur des broches de fortune dans tous les coins. Druon avait mis en perce le baril de bière, lorsque retentit un pas de course, et, devant le porche, un trio de soldats en sueur, sans fusils, passa rapidement; puis des vivandières haletantes que semblait conduire un officier sans chapeau ; puis un petit cheval galopant, fouetté à tour de bras par des chasseurs empilés dans une charrette ; puis des chasseurs encore qui couraient, poussifs, en désordre. Ils devançaient une rumeur de foule, des trots de cavalerie, des cris, des ordres hurlés, un tumulte de bagarre... Et presque aussitôt surgit une foule de soldats confondus, grenadiers nu-tête ayant jeté leurs bonnets à poil, postillons d'artillerie et leurs attelages de fourgons, de caissons, de pièces cahotées.

Juste-Emile entendit. Il rattacha son hausse-col pour commander s'il était utile. Desmazières l'appela du porche. La sentinelle, sur son ordre, croisait la baïonnette devant une cohue blanche et bleue, sa huée, ses figures blêmes ou cramoisies.

— Sauve qui peut ! — conseillait le tambour qui portait sa caisse sur le dos.

— Nos généraux ont tous passé à l'ennemi comme La Fayette, — proclamait un homme livide en uniforme de dragon.

— Nous summes trahis ! — meugla du haut de son cheval noir un cavalier débouclant sa cuirasse.

— Les hussards prussiens sabrent tout. Sauve qui peut ! — annoncèrent les fantassins en hâte que suivaient un gamin balafré, un autre plaintif et pom- T»adé de sang, cet autre encore qui sanglotait, soutenant, de sa main droite, son bras gauche en une manche d'où tombaient de lourdes gouttes rouges.

— Les Prussiens ne font pas de quartier. Sauve qui peut !

Anxieux d'abord, Juste Emile prêta l'oreille. La canonnade semblait toujours là-bas régulière et à la même distance. Probablement la ligne de Miranda n'était pas forcée. En même temps Desmazières commandait : (( Aux armes ! )> On renfilait les habits, les bandoulières. Gn rompait les faisceaux. La compagnie se forma. Bécourt criard et les sourcils froncés, 'Wartelle géant, le sabre au poing, alignaient leurs gens que les deux Le Bon poussaient dans le rang. L'agile Topino grimpa, par l'échelle, sur le toit d'un appentis. Il n'aperçut pas d'ennemis, mais toute une foule en désordre qui se bousculait.

— C'est une panique! — proféra-t-il. — Il y a des batteries qui accourent de ce côté. Elles montent ici.

Juste-Emile crut bon d'arrêter cette artillerie à l'abri de la manufacture, et de lui faire braquer ses pièces sur les poursuivants. Il ordonna de sortir pour barrer la route aux fuyards :

— Arras, à moi, et face à l'ennemi !

Lui-même se précipita, avec le lieutenant Desmazières. Ils montrèrent leurs pistolets tendus à une horde furieuse qui pourtant se divisa, refluant, affluant.

— Demi-tour! rugit Minart large et trapu, le fusil fm joue.

Et la horde voulut se débattre. Mais les brasseurs de Ronville et les coltineurs de la Grand'Place n'aimaient pas qu'on leur mit les poings au nez, ni les sabres en l'air. Ils repoussèrent durement les plus hardis aussitôt égratignés par les baïonnettes, cognés par les crosses, contenus par l.s fusils en travers. Le pâle Taffin harangua les furieux.

— Halte ! — commandait Héricourt avec la [voix du marin dans la tempête, sur le pont du navire.

La cohue se poussa hors de la chaussée, dans le champ, tenta de courir, mais glissa, tomba, s'englua dans la boue. La compagnie d'Arras s'établit. Elle coupait la route, en ligne. Imperturbables, les Le Bon, avec deux escouades d'énormes portefaix bien choisis, forçaient les fuyards de se jeter tous dans la fange de la prairie à mesure qu'ils atteignaient le terraia de la fabrique. Arrivés ensemble au grand trot, plusieurs dragons essayèrent de sabrer. Leurs montures s'écroulèrent ou se cabrèrent sous le feu des pistolets dont Desmazières et Emile pressèrent à point les détentes. Un attelage d'artillerie dut s'arrêter devant ces bêtes à terre. Il tourna bride. Celui qui le suivait fit de même. Leur capitaine, vieil homme à cheval, comprit Juste-Emile l'exhortant à mettre en batterid su • ce plateau. Là pouvait facilement s'organiser la résistance devant un champ de tir étendu. Wartelle' montra que nulle part n'apparaissaient de Prussiens. Caissons, canons et fourgons obliquèrent à la gauche des bâtiments. Ils se postèrent sur le cailloutis aménagé pour les évolutions des chariots et le déchargement du minerai. En quelques minutes, les autres batteries qui précipitamment sortaient des ravins, qui grimpaient les pentes à grands coups de fouet,

qui galopaient par les chemins, en bousculant les cohues de la panique, se dirigèrent sur la hauteur où elles apercevaient leurs pareilles. Cela, tandis que Pamart et les siens obligeaient chacun à écouter île bruit de la canonnade, à comprendre qu'il ne se rapprochait pas, que, dès lors, l'ennemi n'avait nulle part franchi les lignes, sauf peut-être ses partis de hussards les plus téméraires fourvoyés dans les bois, et que nos salves d'infanterie, là-bas, dispersaient.

A force de crier, Juste-Emile n'en pouvait plus. Le lieutenant Besmazières ouvrait bien la bouche; mais il n'en sortait aucun son. Avec le plat de son sabre il battait les lâches qui remontaient sur la route. Martelle et ses brasseurs les mettaient ^n joue, ce qui les faisait bondir dans le fossé, puis dans la prairie, en poussant leur « Sauve qui peut! » leur « Trahison! Trahison! » leur « La Fayette nous a vendus aux Prussiens et aux aristocrates ! »

Il en passait toujours, par cent, par mille, qui maintenant évitaient la manufacture, les canons braqués, les gardes nationaux en ligne, mais qui s'épanchaient comme le courant d'un fleuve tumultueux à travers prairies, champs et vignes. Soudain un escadron parut. 11 plongea dans cette masse et dans sa clameur. Il l'accabla de coups. Il la divisa. Il la foula sous les pieds des chevaux.

Juste-Emile reconnut aux aigrettes les aides de camp, aux pompons rouges les bicornes des cava-^ liers d'escorte, aux fourragères blanches les bras •des gendarmes, à leurs beaux casques les officiers de dragons, aux oursons bien lustrés les capitaines de grenadiers, les adjudants-majors. Hardie, impérieuse, cette chevauchée brisa les courants de la dé-

route et leurs écumes do têtes vociférantes. Cette charge divisa les cohues bleues. Elle rompit les groupes de chasseurs gesticulants. Elle pressa les multitudes refoulées. Elle obéissait aux signes d'une canne que tenait un gentilhomme montant un cheval roux. Le harnachement doré et la peau de léopard signifiaient l'importance du centaure. Il tapait à tour de bras sur les fous. Il en poursuivit toute une bande jusque dans le fossé de la route où elle se jeta en protestant, furieuse, qu'il ne restait qu'à fuir puisque le général en chef passait à l'ennemi.

— Imbéciles! C'est moi le général en chefj — proclama l'homme à la canne, en arrêtant sa bête cabrée. — C'est moi le général Dumouriez !

Stupides, les soldats se turent et se blottirent. Dumouriez franchit le fossé. Il s'arrêta net devant les volontaires d'Arras, devant l'habit trop long et les guêtres trop hautes de Desmazières qui, saluant le chef, abaissa ses deux pistolets et prononça comme naguère devant son évêque :

— Deo gratias !

Dumouriez le regarda, éclata de rire.

— Benedicamus Domino! — répondit-il.

— Amen! — ajoutèrent machinalement deux menuisiers de Bécourt qui étaient chantres aussi, les jours de funérailles.

Narquois, encore insolent par colère, Dumouriez les dévisagea. Il avait un air de gentilhomme campagnard haut en couleur sous une petite perruque à rouleaux et un tricorne planté de travers, largement | doré comme le col et les revers de son habit, comme les fontes et les galons de sa selle. Il poussa son cheval impatient dans la cour de la manufacture,

haussa les épaules en reconnaissant le travail des aérostiers et l'enveloppe d'Arras- Égalité, Mais il se plut à voir l'artillerie en position sur le cailloutis, et calmée. Il ordonna d'ouvrir les toits des caissons. Il compta des gargousses et des boulets. Il se fit montrer par les capitaines les listes de munitions. Une partie de son état-major l'avait rejoint. A ces officiers, il prescrivit de faire allumer partout des feux, d'interdire aux hommes, sous peine de mort, tout déplacement, de laisser les troupes dans leur confusion jusqu'au matin sans chercher à rétablir les unités des brigades.

— Dix mille hommes en fuite devant quinze cents hussards prussiens! Mordieu! Cela passe la raison! Encore faut-il louer ces gens d'Arras qui ont arrêté par ici la panique! Qui vous commande ici?

Juste-Emile se présenta et reçut le compliment :

— Ah! ah! c'est vous l'aéronaute! Le général Miranda compte sur votre ballon pour observer l'ennemi. Quant à moi, je n'y crois guère. Enfin, l'on verra... En usez-vous?

11 tendit sa tabatière ouverte, et se baissa du haut de la selle vers le major qui prit une pincée de tabac.

— Vous êtes l'ami de Robespierre? Il est sage. Il ne s'est pas compromis le 10 août, ni le 2 de ce mois quand la populace a tué dans les prisons de Paris... Je compte sur lui, sur vous. Nous irons rétablir l'ordre dans la capitale quand nous aurons, ici, battu les Impériaux... Messieurs d'Arras, je vous félicite pour votre tenue dans cette algarade. J'en ferai mon rapport à l'Assemblée, au ministre Servan. Je vous souhaite le bonsoir...

Son cheval s'impatientait, piaffait. Le général tourna bride. Il sortit. Ses huit trompettes en justaucorps écarlate l'attendaient dehors, et sonnèrent aux champs. Les aides de camp se groupèrent derrière lui, avant l'escorte cuirassée. Toute la nuit, il alla de bivouac en bivouac, pour rassurer les jeunes troupes. Fort penaudes, elles grignotaient du biscuit militaire, assises en rond autour des feux, tandis que la canonnade grondait dans le crépuscule plus obscur. Miranda ne laissait pas les Impériaux approcher.

L'énergie de l'intelligence américaine protégeait la Nation.

La rumeur, les appels de ces dix mille égarés, bivouaquant épars dans les bois, empêcha le repos des Artésiens que désola le spectacle de cette panique. L'horloger Taffîn surtout se lamentait. A trois fuyards venus quêter un peu de soupe Pamart demanda pourquoi les hussards prussiens étaient si terri flai^ts. Harassés, idiots, ces gens n'avaient rien vu. On leur avait dit seulement que les chefs traitaient dans le camp prussien, et les livraieut.

— Qui donc a répandu ces bruits de trahison, de généraux passés à l'ennemi? interrogeait le froid Delebecq, exaspéré maintenant.

Il empoignait au col ces brutes balbutiantes.

— Sans doute quelques parents, amis 'ou domestiques des émigrés! — insinua Topino furibond.

— Gomme cela avait eu lieu à Lille et à Tourcoing le mois précédent, — grogna Pacome-Égalité serrant les poings.

— Quelle mort méritent ceux qui, de la sorte, détruisent, devant l'ennemi, la force de la nation, —

s'écria Wartelle, les bras croisés contre ses pectoraux en habit bleu sous les bandoulières blanches, et qui parut très féroce.

On n'en avait pas châtié trop dans Paris, à l'Abbaye, aux Carmes, à la Force, de ces infâmes suspects ! Il y en avait encore dans les provinces, dans les camps ! Pamart eût voulu que ses bouchers leur coupassent le cou dans les abattoirs des villes. Il eût fait plutôt la tournée lui-même, d'Arras à Sedan et à Châlons. Minart les eût pendus à tous les arbres de l'Argonne, à toutes'les lanternes des villages. Brasseurs, maçons, tanneurs ou portefaix, les volontaires approuvaient leurs chefs par mille jurons. Ils s'excitaient à la haine. Tafiin, se souvenant des brochures, approuva Danton d'avoir laissé le peuple de Paris faire justice de ces bandits aristocrates. Car c'était leur œuvre encore, cette débandade folle des soldats! Et l'horloger cita, de mémoire, maints discours et articles de journaux...

Toute la nuit, debout dans les ateliers de la manufacture, les aérostiers s'exaltèrent ainsi. Taffin proposa de rédiger une lettre à Robespierre, une adresse h. l'Assemblée. Pour écrire, il s'installa sur un banc dans la lueur d'un falot. Autour de lui, peu à peu, beaucoup se rassemblèrent. Gossart montait de temps en temps sur un tonneau. Il lisait ce qu'on venait d'écrire. Enragés, Camus et Leleu proposaient des modifications sanguinaires, qu'acclamaient les gardes nationaux agitant leurs bicornes à l'extrémité de leurs bras bleus. Ils proféraient des imprécations. Héroguelle entonna la Carmagnole. Tous chantèrent en chœur, gravement, parmi le vol épouvanté des chauves-souris.

Juste-Emile et Desmazières regardaient cela sans oser intervenir, bien que l'ancien abbé prétendît défendre les prêtres massacrés aux Carmes le ^ et le 3 septembre. A plusieurs reprises il voulut élever la voix, mais la huée de la compagnie ne respecta point son épaulette de lieutenant. Le Major lui conseilla de se taire s'il voulait ne point perdre toute autorité sur les hommes.

Sagement les officiers sortirent. Que pouvaient-ils contre la mémoire de Taffîn ? Elle citait tous les libellés et toutes les gazettes jacobines: Gossart maintenant invoquait le témoignage de Roland publié par le Mo" nîteur : « Je sais que lo peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice... > Gçimus lisait l'article girondin de Gorsas imprimé dans le t. Courrier des quatre-vingt-trois départemerits : « Il n'y a ■ pas à jeter un voile sur les événements déterniinés f^ par une justice nécessaire... » I

Cette panique de dix mille hommes provoquée, | devant l'ennenii, par les mensonges des traîtres, prou- | vait aux yeux des Le Bon, des Pamart, des Wartelle, | des brasseurs et des portefaix, que les drames dju | 3 septembre à Paris avaient été un exemple néces- | saire après l'annonce de Verdun livré aux Prussiens. | Exemple insuffisant puisque, le 15, quelques amis des 1 émigrés, en Argonne, ne craignaient pas d'accomplir '^ un crime de même sorte. Et jusqu'à l'instant où la ^ fatigue les étendit sur des banc^, sur des bottes de | paille, sur le sol même, les volontaires aérostiers ne *j cessèrent plus d'accuser l'Autrichienne, le roi, les | émigrés, les ci-devant, les suspects, tous les traîtres 1 enfin, ni Camus de les vouer à l'échafaud, ni Pamart 3 de les destiner à la potence. *

fuste-Emile n'était pas loin de partager leur avis, bien qu'il sut Robespierre affligé par ces massacres, et enclin à publiquement imputer l'initiative de cette tragédie aux sectionnaires de Danton. Le major laissa Desmazières jeter l'anathème sur la Commune de Paris, en récitant des oraisons. Las de tout son labeur, Héricourt gagna l'appartement du manufacturier démeublé depuis la faillite, mais où Jérôme avait, de son mieux, installé un lit de foin sur quatre planches et deux bancs, dressé une cuvette et un broc sur une caisse, étalé deux serviettes, déployé le nécessaire de campagne en cuir vert garni de ses rasoirs et flacons plats. L'époux de Cécile reconnut là les attentions recommandées par elle, et que, selon tant de promesses, elle veillait sur lui, même au loin. Il s'endormit dans le plaisir d'y songer.

'{, Le bruit des troupes en marche, des commande- ' ments, delà cavalerie au pas, des fourgons en file, réveilla le dormeur avant le jour. A la fenêtre, il • devina que, dans la pâle clarté de l'aube, autour de la manufacture, les colonels reconstituaient les bataillons, les escadrons, les batteries. Dans tousles chemins les colonnes se reformaient. Sur les plateaux, des régiments s'alignaient. Dans tous les bois, des pelotons de cavalerie apprenaient aux groupes épars les lieux de rassemblement. Et, peu à peu, l'Américain observa que les brigades se complétaient, qu'elles ne cessaient plus de grossir, de s'élargir dans les prés. Les fanions reparurent. Les tambours réunis en tête de leursbataillons commencèrent àrythmer les marches. Au soleil les lignes d'infanterie s'éclairèrent, denses, rigides, parallèles, uniformément bleues et blanches, ou vertes et jaunes, sous le plumet rouge, sous la chenille noire. Les brillants essaims des états-majors voletaient par monts et par vaux. A l'artillerie déjà recomposée sur les terrains de la manufacture,

d'autres batteries, d'autres convois se ralliaient par les routes. Sous un ciel bleu clair, entre les bois dorés de la mi-septembre, c'était, dans l'air vif, la retentissante résurrection de la force nationale, hier dispersée, ce matin puissante.

Le major se rassurait. Il descendit. Il se fit amener ! deux chevaux. Ayant répété ses ordres pour l'allumage du four, et l'accélération du travail, dès l'arrivée du convoi aérostier, il s'en fut, avec Jérôme, à sa rencontre.

Gomme il venait d'atteindre, au pas de sa bête, une hauteur d'où il espérait reconnaître l'ensemble du pays, et y comprendre mieux le plan des généraux, Juste-Emile aperçut un groupe de dragons, puis d'autres partis de cavaliers en observation. Ils lui: semblèrent trop prudents. N'étaient-ils point Fran*çais? Il arrêta son cheval, et, de la main, fit signe à Jérôme. Inquiets, ils attendirent un épisode q,ui les instruisit. Presque aussitôt, d'un buisson plus proche: surgirent deux dragons à pied. Des Français, bieni certainement. Leurs montures étaient mal cachées^ dans le bocage. L'officier s'avança sur le chemin,. Les premiers mots échangés à distance révélèrent que le capitaine, très pâle,, croyait ennemie cette armée si bellement alignée par-delà. Juste-Emile ne réussit point, tout de suite, à le persuader du coatraire. Il voulut s'approcher ; mais l'autre, levant sesi pistolets, mit en joue, tandis que le soldat, sans plus attendre épaulait sa carabine. Prenaient-ils le major des aérostiers pour un espion travesti ? Jérôme s'indigna, jura. Juste-Emile craignait que ce sot ne les; blessât, et il' enrageait, imaginant et la. douleur du coup et le jaillissement: du sang.. Néanmoins il fallut

continuer le colloque à distance, dans cette jachère, sous la menace des armes à feu. Héricourfc proposa, d'envoyer le dragon et Jérôme à la manufacture, cependant qu'il resterait en otage. Le capitaine; accepta. Mais il exigea que dix hommes et un cornette accompagnassent le sergent d'aérostiers. Im^ médiatement les dragons siffles par le capitaine le rejoignirent. Ils- reçurent ses indications données à voix basse, et partirent derrière leur guide, en utilisant toutes les précautions classiques pour éviter une embuscade.

Ce fut seulement après un entretien difficile que; Juste-Emile put démêler le sentiment du capitaine. Exagérant et déformant tous les faits, plus de cent fuyards successifs l'avaient, au passage, prévenu, cette nuit même, d'une déroute effroyable. Si bien qu'à voir, dès l'aube, un corps en bon ordre, dirigé vers Sainte-Menehould, les dragons avaient cru à l'avance de Prussiens victorieux, et non à; la retraite de Français en débandade. Aussi l'armée de Beurnonville dont cet escadron couvrait la flanc-garde, se repliait-elle vers Ghâlons au lieu de chercher, à Gizeaucourt, ses positions dévolues par Dumouriez. Du moins le major Héricourt devinart-il tout cela, tant bien que mal, selon ce qu'il savait, par Miranda, de l'appel adressé à Beurnonville, et des espoirs que l'on fondait sur le renfort de ces dix mille braves coïncidant avec la jonction de Kellermann et de Dillon aux Islettes.

Le capitaine, un vieil officier de Saint-Louis, ridé

Kar les grimaces que l'avaient contraint à faire les Dleils, les pluies et le vent de maintes campagnes, B défiait du major. Inutilement, celui-ci prouva

qu'il n'ignorait pas la destination stratégique de Beurnonville, ni le plan nouveau de Dumouriez, ni la marche de Kellermann laissant Metz, pour Sainte- Menehould, cet homme rébarbatif, blanchi sous le harnais, persistait à tenir Juste-Emile pour un espion astucieux. Et, s'excusant de ses façons, comme il sied à la courtoisie, il le fit entourer par ses dragons. Il ne cessa de lui surveiller les mains, pendant l'heure que dura cette attente. Enfin un signal, sans doute, ayant été donné par le cornette parti avec Jérôme, le capitaine rassembla ses cavaliers , et pria son otage de les conduire à la manufacture.

Quand ils s'en approchèrent, Juste-Émile reconnut son convoi de matériel arrêté le long de la muraille. Il le montra joyeusement au capitaine et lui promit que, le surlendemain, le ballon Arras-Éga lité s'élèverait dans les airs : de la nacelle, ce serait lui, l'otage d'aujourd'hui, qui examinerait, à la longuevue, les dispositions du général Glairfayt et celles de Brunswick. Ainsi vaincrait-on en toute certitude. Le capitaine sourit mais demeura silencieux. En son for intérieur nul doute qu'il estimât peu toute cette histoire d'aérostiers, autant dire do saltimbanques. 11 alla même jusqu'à rappeler qu'il avait vu tels de ces « bateleurs » laisser tomber en parachute un chien, puis un mouton savants.

Furieux de cette sottise, Juste-Émile ne lui parla plus. D'ailleurs il avait hâte de présider aux travaux de ses hommes. Indiquant au dragon la place où campait l'état-major de Dumouriez, il salua le sot qui l'avait tenu sous les canons de ses pistolets, et courut vers la manufacture au grand trot, sans trop s'étonner d'entendre un peloton de surveillants le suivre à cent

'pas, s'arrêter devant la porte, y placer deux sentinelles, puis commencer autour des bâtiments une exploration de patrouille en terrain ennemi, malgré l'accueil hilare des artilleurs qui s'ébranlaient pour reprendre leurs positions de la veille, ce Beurnonville apprendra son erreur trop tard. Ses dix mille hommes auront déjà fait la moitié du chemin sur la route de Châlons. Ensuite il leur faudra revenir ; et à temps. Que ne m'a-t41 écouté, ce roquentin? J'espère que les gens de Dumouriez l'arrangeront tout à l'heure de la bonne manière! », marmonnait Juste-Emile. Or ses hommes, à ce qu'il vit, fixaient déjà les sept tubes de fonte fabriqués au Greusot sur la sole du four à réverbère, et s'apprêtaient aux allumages. Rien ne l'intéressa plus, trente heures durant, que le soin de veiller à ce que la chaleur des flammes fût également répartie entre tous les tubes, à ce qu'aucun ne se fendît et ne laissât, par une Assure,, fuir l'hydrogène précieux doucement élaboré au sein du métal. Vingt fois, le major aperçut,avant ses collaborateurs, avant le scrupuleux Camus ou l'ardent Gossart,.la petite flamme bleue sùrgie de la fissure, et qui décelait la perte du gaz s'enflammant au contact de l'air. Juste-Emile risqua la brûlure pour apposer de la terre réfractaire sur la plaie du tuyau. Les vapeurs du foyer lui vinrent mordre favantrbras, et embraser la manche. Un serpent de feu lui dévora profondément la chair avant de s'éteindre. Desmazières versa de l'huile sur la blessure que Jérôme emmaillota. Quelle que fût l'atrocité de la douleur, le chef continua de présider au gonflement, de houspiller ceux qui,, sous l'autorité de Wartelle, nourissaient la fournaise, ceux qui, sous les ordres de

238 LE LION d'aRRAS t^

Topino, recueillaient l'hydrogène dans les barils à la ] sortie du four, ceux qui, sous la direction de Taffîn

le bavard, adaptaient les tubulures des barils à la l

manche de l'aérostat, ceux qui, sous les yeux de De- i

lebecq impérieux, levaient les mailles du filet par- I

dessus l'enveloppe grossissante. Deux par deux, les .';

hommes allaient dormir une heure, ou manger vite. \

A l'appel des Le Bon réclamant pour l'honneur de la 1

nation, ils regagnaient leur poste. Infatigables, l'or- |

gueil de lancer dans les airs, aux yeux de l'armée '1

entière, Arr as-Égalité, les exaltait plus encore. Au 1

loin, une canonnade, violente parfois, scandait leur ^

besogne dont Taffin commentait l'urgence en cla- i

mant un discours de Danton. \\

Dans le large porche de la manufacture, derrière 1

les fusils des sentinelles, se pressaient, du matin au 1

soir, maints officiers, soldats de toutes armes. Ils |

tâchaient d'apercevoir, par-dessus la barrière, les '

péripéties de l'opération. Ils entendaient les sergents l

exiger du travail au nom de la Liberté. Beaucoup, ;

contents de ce qu'ils avaient entrevu, criaient, au |

départ : %

— Vive Arras et ses braves ! Vive Robespierre ! >

Ge qui remplissait d'aise Juste-Emile Héricourt, j ses sergents et sa compagnie d'aérostiers. Topino jeune, sans rien dire, rajustait son uniforme de lieutenant.

Dès leur retour aux bivouacs, chasseurs, canonniers, hussards, dragons et fantassins parlaient à l'envi de l'aérostat qui, "dans la cour de la manufacture, enflait. Les mouvements de l'ennemi seraient donc connus, espéraient les volontaires, décrassant leurs fusils sous la toile tendue de branche à branche»

d'avance, ne fût paré, se promettaient les conscrits étrillant leurs montures au fond du ravin. Le génie de la Nation triompherait, par la science, des Impériaux et des traîtres émigrés, déclamaient les bavards dans la tente de la vivandière distribuant les verres de riquiqui. Et ceux qui connaissaient un peu la physique expliquaient aux autres, pour se distraire de la marche dans la boue, ce mystère de la force ascensionnelle, et la naissance des gaz à la surface du métal incandescent. Après leur attitude au feu, les vainqueurs de l'escarmouche rappelaient les voyages aériens de Montgoliîer, de Charles, de Mme Blanchard, la fin tragique de Pilàtre de Rozier. Derrière leurs canons, les capitaines d'artillerie discutaient les théories de l'abbé Bartholon, le rapport de Lavoisier, la thèse de Monge. Des sceptiques répétaient les arguments de Marat. Et, si cela devenait possible, l'un ou l'autre montait à cheval, gravissait une butte pour atteindre un point d'où l'on apercevait le dôme jaune d'Arras- Egalité dépassant les murailles de la manufacture. Peu à peu il devenait aussi large que la bâtisse entière. Il s'éleva le long de la cheminée quadrangulaire.

Les chasseurs, ayant fini de laver leur linge au bord de l'Auve, pataugeaient dans les marécages, pour gagner l'Yvron et apercevoir le ballon gonflé sur les collines de Gizeaucourt. Les hussards, ayant mené leurs bêtes boire les eaux de la Bionne, les talonnaient pour grimper sur la colline où l'on saluait la forme géante à' Arr as-Egalité. Les artilleurs, cantonnés au moulin de Valmy, conduisaient les cou-

reurs et les fourriers de Beurnonville qui jalonnaient leur campement de Maffrécourt, à droite vers le Mont Yvron. De là, chacun pouvait suivre, en effet, avec la croissance d'Arras-Égaliié, celle de la force qui rendrait la victoire plus certaine. Et ceux qui montraient les positions de la gauche choisies sur Gizeaucourt aux officiers devant y guider les avant-gardes impatiemment attendues de Kellermann, étaient fiers de leur indiquer la rotondité du monstre aérien par-dessus l'usine fumeuse.

De tous les bivouacs, mille cris, des acclamations, une clameur bondirent lorsqu'enfin, après deux jours d'attente, Arras-Égalité monta doucement presqu'audessus des toits, lorsqu'émergea la barquette de la nacelle. L'Américî^in y gesticulait avec son fidèle Le Bon. Ils entendirent ces rumeurs mêlées à la canonnade, et même les « Vive Robespierre » des bataillons parisiens arrivant par la route de Ghâlons à Saintc- Menehould, et qui saluaient la ville natale chère à l'orateur des Jacobins, de la Commune. A mesure que s'enfonçait et s'aplatissait le terrain, à mesure que l'horizon s'élargissait, Juste-Emile cherchait à reconnaître leur équivalence avec le plan établi sur le papier par l'état-major de Miranda. Mais la violence subite du vent comprima la sphère, la déforma, la creusa par-dessous, la bouscula. D'en bas les aérostiers, de toutes leurs vigueurs, tiraient sur les deux câbles, sur les autres cordages, afin de régler l'ascension. Les (( fieux » n'y réussissaient guère. Ils se laissèrent enlever par grappes, très loin du sol, avec les oscillations de l'aérostat. Ils ne touchaient plus terre que pendant les intervalles des grands souffles. Alors le gaz de la sphère se dilatait largement et la

reformait. Énorme, elle tendait les mailles du filet criant et menaçant de rompre, tandis qu'elle reprenait son volume, son équilibre.

Jérôme Le Bon craignit que les filins ne cédassent, que le ballon emporté par le vent no tombât dans les lignes prussiennes : tous deux y seraient pendus comme espions ainsi que les en avaient avertis les prisonniers autrichiens raccommodeurs de l'enveloppe. Juste-Emile reconnut loin, au nord, les hameaux de Maffrécourt. Vers là convergeaient les premières colonnes de Beurnonville rappelées de Ghâlons. Plus loin, dans le nord-est, les essaims d'une cavalerie s'éparpillaient autour des fermes. Les longues chenilles de l'infanterie se traînaient par tous les chemins, du nord à l'est, entre les champs moissonnés où des masses compactes et noires faisaient halte, puis fourmillaient. Sur les routes, de longs nuages d'épaisse poussière dissimulaient certainement les files d'attelages et de fourgons. Nul doute. Après avoir franchi les défilés de l'Argonne, après avoir débouché de Grand-Pré, Brunswick dirigeait ses Prussiens vers Ghâlons, à l'occident de Sainte-Menehould, pour envelopper les camps français et la petite ville où Dumouriez, fervemment actif, attendait Kellermann, si lent, depuis quinze jours, à venir de Metz.

Si Miranda et ses brigades contenaient toujours les avant-gardes ennemies butant contre Dommartin et Courtemont, entre ce clocher jaune et cette église blanche, centres de petites maisons claires tassées aux bords de la môme route, leurs reconnaissances dont les feux pétillaient dans les bois, aux carrefours et dans les métairies, ne pouvaient rien savoir

de la marche prussienne : de forts partis de uhlans et des batteries légères, partout, leur faisaient échec. Ce rideau de cavalerie et d'artillerie montée ne permettait point l'accès des belvédères d'où l'on eût pu suivre le débordement, par l'ouest, de l'invasion germanique. Et Juste-Émile Iléricourt, du haut de sa nacelle, découvrait brusquement la descente de l'ad^ versaire par la vallée de la Tourbe. Sur les tapis verts dos prés cette poussière sombre, grouillante, était de l'infanterie au repos, certainement. Ailleurs, et plus près, ces larves blanches* pressées sur un angle de tapis vert étaient un bataillon d'Autrichiens formant leurs faisceaux de place en place. Des escadrons parcouraient, bleuâtres, des éteules blondes, puis disparaissaient sous le couvert, de bois maigres. A deux cents toises du sol, l'aérostat, enfin, restait immobile. Jérôme Le Bon, rassuré, put servir son major, lui passer les longues-vues, marquer, sur le plan, les directions des forces ennemies.

Évidemment elles convergeaient sur la route de Châlons à Sainte-Menehould pour l'atteindre dans l'ouest de Gizeaucourt, et la couper à l'endroit où elle traverse les collines de la Lune. Depuis l'horizon de Champagne, Juste-Émile observa que tous les bois s'animaient, que toutes les routes poudroyaient, que toutes les prairies, que tous les champs noircissaient sous les pas de l'infanterie prussienne manœuvrant à une lieue derrière les partis de uhlans qui, les lances droites, débouchaient entre les échines du terrain. Ils disputaient, par escarmouches et galopades, les bases occidentales des monts Yvron et de la Lune aux hussards de Dumouriez, aux chasseurs de Miranda. Des essaims de cavaleries adver-

saîres tourbillonnaient autour des fermes et des moulins, pétillaient, se bousculaient dans les chemins creux, se chargeaient dans les prairies, se choquaient rudement dans les carrefours. Les sicaires des tyrans et les héros de la Révolution étaient aux prises. Les boqueteaux, les haies recelaient des patrouilles de fantassins, crépitaient. Des troupeaux fuyaient sous le bâton des bergers, devant les abois des mâtins. Des chaumières flambaient au milieu des escadrons. Mille escouades se fusillaient à l'abri des meules de foin. Et des groupes allaient aux chariots où les chirurgiens improvisaient leurs ambulances. Très loin derrière ces hourvaris épars, cee> rencontres grésillantes de chasseurs en exploration par les bois, tout là-bas, les colonnes interminables de l'invasion, dirigées du nord au sud-ouest, faisaient, l'une après l'autre, face à gauche contre les volontaires de la Liberté, après avoir dépassé la tour bleuâtre et les maisons fauves de Somme-Bionne. En lignes denses hérissées de lueurs, les Impériaux et les Prussiens, les satellites des trônes grimpaient le long des pentes, traversaient les bocages, s'alignaient sur les crêtes, se massaient dans les fonds. Des tentes se dressaient dans les plaines. Et les cavalcades d'état-major trottaient entre les clameurs des régiments.

L'Américain dut convenir que c'était là un autre déploiement de forces qu'autour de Yorktown. Il admira ces marches si régulières, la formation géométrique des unités prussiennes à la halte, derrière les monts, cette adresse savante pour changer leurs masses compactes en colonnes souples, pour diverger par cent chemins et sentes, pour converger en une même prairie, pour se disperser dans les

ravins, pour s'étendre sur les plateaux, pour se rassembler sur le centre subit d'un hameau, d'une chapelle, pour y parvenir à droite et à gauche, s'aligner parallèlement, attendre les renforts partis de l'horizon, puis s'ébranler ensemble face à l'est, pour avancer toujours à l'abri, les flancs protégés, le centre solide et profond, les ailes volantes et tout à coup tonnantes par les bouches de vingt batteries subites. Contre cette force organisée si parfaitement qu'allaient entreprendre ces foules, ces multitudes flottantes? Elles montaient en désordre sur Maffrécourt avec Beurnonville, au nord, et sur Yvron, à l'ouest, avecDumouriez.EllesengorgeaientSainte-Menehould. Là-bas dans l'est, elles grouillaient avec Dillon sur les routes forestières de la Ghalade et dans les tranchées des Islettes? Qu'allaient faire ces apprentis, ces commis, ces artisans de la veille enrôlés devant les estrades des villes au chant de la Marseillaise, et qui avaient eu si peur, hier, en se croyant trahis, pour quinze cents Prussiens apparus hors des futaies, sur de petits chevaux gris, le sabre en l'air et la pelisse au vent.

— Vive la Nation! Vive Robespierre!... ~ chantait d'en bas l'enthousiasme des bataillons bleus.

Indéfiniment, ils passaient sous les drapeaux neufs aux trois couleurs, par. le chemin de Gizeaucourt, en saluant au ciel Arr as-Égalité, génie peut-être de la Révolution. Et Juste-Emile Héricourt sentit son cœur souffrir. Que saurait produire le magnifique désordre de la Liberté saisi dans l'étreinte savante de ces armées géométriques trop puissantes? De colline en colline, de village en village, depuis le ciel de l'ouest jusqu'au moulin de Valmy, elles transformaient la

Ghampagae et l^Argonne en bases de leur force. Marin, astronome et algébriste, il trembla pour la grandeur éclose dans le cerveau des encyclopédistes, sentie par l'enthousiasme de la jeunesse et maintenant levée contre les foudres des vieilles dynasties germaniques.

— Ils avancent trop vite sur la Lune. Je ne puis noter sur le plan des positions qui changent toujours... soupira Jérôme Le Bon en regardant son chef avec des yeux effarés.

Le cri d'un cordage cassé dont les deux bouts sautèrent et sifflèrent, le bond de la nacelle, le tonnerre éloigné d'un coup de canon, la fumée qui se développa par-dessus une haie de La Chapelle, du côté du bruit, les avertirent que l'ennemi les visait. Déjà les batteries avaient atteint cette côte au sud-est de Gizeaucourt. Elles menaçaient Jérôme dont la rousseur blêmit. Elles menaçaient la résignation de Juste-Emile aux hasards de la mer, des combats. Brusque et brève, une force encore arracha la corne de la nacelle soulevée. Juste-Emile crut jaillir du ciel pour retomber ensuite. Le sergent se cramponna. Une autre pièce tonnait sous la seconde nue blanche qui, làbas, naissait, s'amplifiait par-dessus un verger touffu, paisible. Dans la longue-vue, le major discernait quelques pommes rouges parmi les feuillages au lieu de soldats, quand une courte rafale, encore, effleura son esquif avant le fracas de l'explosion à distance. Ils entendirent crier, pour eux, l'effroi du bataillon qui passait. Iléricourt se découvrit. Il agita son chapeau :

Vive la Nation !

Vive Arras-Égalité! — répondirent les compa-

gnies poudreuses, les escadrons au pas, puis des milliers d'hommes dans les bivouacs et les camps, entre les boqueteaux. Qu'est donc ceci, cette cavalerie cuirassée qui s'avance avec ses fanfares sonnantes au milieu des ovations? L'avant-garde de Kellermann débouche dans la vallée de l'Auve. Elle précède l'armée du Rhin sur les collines de Valmy.

— Vive la Nation î

Habilement ramené à terre par les hommes de Camus et de Wartelle, qui surent bien enrouler les câbles, Arras-Égalité redescendit dans la cour de la manufacture, à l'abri des murailles, malgré le vent des boulets prussiens. Us rompirent plusieurs cordages, dépaillèrent le flanc de la nacelle, contre Jérôme arqué, les yeux clos, avant que, dans l'instant où elle heurtait le sol, une longue déchirure ne criât sur l'équateur du globe égratigné par le fer. En sifflant, le gaz s'échappait. Il flamboya. Arras-Égalité disparut en une formidable explosion.

Mais Juste-Emile pouvait remettre à l'adjudantmajor les indications et le plan annoté que l'oflîcier emporta, piquant des deux pour rejoindre Miranda dans Sainte-Menehould, au quartier général de Dumouriez. La marche progressive des Prussiens, des Impériaux et des émigrés, leurs essais d'enveloppement par le sud-ouest, inscrits exactement, renseigneraient tout à l'heure les généraux. Juste-Emile debout devant les lambeaux brûlés de son aérostat pouvait recevoir fièrement les acclamations de la cavalerie cuirassée sonnant à sa gloire devant le porche de la manufacture, tandis que l'infanterie, par mille faces de colère sous les plumets rouges de ses bicornes, entonnait l'hymne à l'armée du Rhin :

Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés?...

Immédiatement Pamart et ses bouchers, Bécourt et ses charpentiers, Wartelle et ses brasseurs, commençaient de recueillir les débris de l'appareil, de mesurer les dégâts. Dans les prolonges était en réserve une seconde enveloppe d'Arras-Égalité. Juste-Emile prescrivit de la décharger, de la dérouler, de la gonfler. Camus, Delebecq ordonnaient qu'on attisât le brasier du four à réverbère. Farouches, entêtés, les frères Le Bon exigeaient de chacun toute son activité, toute sa vigueur. Ils criaient que la Nation devait être sauvée par ses volontaires, ici même, que nul n'avait le droit de fléchir, de se reposer. Point de souper, ni de sommeil. Au travail, et, « Vive la Nation! » En veste et en guêtres, les cent vingt aérostiers se précipitèrent. Ils activèrent l'incendie au cœur du four. Ils déroulèrent l'enveloppe neuve. Ils raccordèrent les filins cassés. Ils rempaillèrent la nacelle. Tout en récitant pour les cavaliers de Kellermann une lettre de Robespierre, Taftin, en sa grosse perruque, méditait sur le moyen de fixer un verre intact mais trop petit pour la boussole dépourvue. De temps en temps, il rappelait aux soldats de Lorraine, bivouaquant près de là et venant chercher du feu, que les députés à la Convention Nationale prendraient séance le lendemain, qu'ils aboliraient la monarchie, qu'ils proclameraient la République, en dépit des Brissotins. Il lui plaisait d'agir sur ces lourds garçons, bottés jusqu'au ventre, chargés de cuirasses et coiffés d'amples bicornes à cocardes. 11 les invitait à crier :

« Vive Robespierre ! » quand Juste Héricourt, s'étant rajusté, se mit en selle pour se rendre à Sainte- Menehould auprès de Miranda, de Kellermann et de Dumouriez.

Ayant remarqué, à sa grande surprise, que, sauf ce peloton de grosse cavalerie, les troupes de Metz se dirigeaient toutes sur Valmy, négligeant donc de monter à Gizeaucourt, et marchant à rebours de chasseurs boueux, de dragons poussiéreux, de fantassins haletants, de canons, de fourgons, et de leurs attelages écumants, Juste-Emile parvint difficilement jusqu'au tournebride, à TÉtang-le-Roi entouré de hussards et d'estafettes. Dans la gloriette, Miranda, debout, écoutait, en silence, tantôt les raisons d'un vieux général ganté à crispin et qui avait la tête d'un mouton, tantôt les répliques alertes du brillant Dumouriez cramoisi sous la poudre de son catogan. Le général à tête de mouton continua de prétendre, devant la carte étalée sur le guéridon de pierre, qu'il n'y avait rien à faire avec les ballons, que le canon chaque fois les crèverait, comme à cette heure, que cela servirait tout juste aux espions tout prêts, sous couleur d'observer l'ennemi, à s'assurer, en l'air, de nos propres dispositions, qu'il convenait enfin pour plus de sûreté de fusiller d'abord ces sortes de gens.

— Mais ce n'est pas à vous, monsieur le major, que j'en veux. Dieu me garde! — conclut Kellermann; et il essaya de sourire; ce qui, en tous sens autour de son grand nez bossu, tira son cuir tanné.

Se penchant alors sur le plan de Miranda, annoté par Juste et Jérôme, il balbutia quelques compliments. Les directions marquées là pour les marches et les déploiements des Prussiens lui semblaient

d'importance ainsi que la répartition des forces sur le terrain :

— Vous avez eu le temps de voir parce que c'était la première fois, et que vous les avez surpris.

— Au reste vous avez certainement bien vu, — s'écria Dumouriez en virevoltant sur le talon de sa botte, Tout s'éclaire ! Brunswick entend nous couper la route de Châlons, lancer ses régiments jusqu'à Vitryle- François, faire dans le même temps attaquer Diilon aux Islettes, envelopper tout le pays de Sainte- Menehould, nous obliger enfin à mettre bas les armes.

-— Le pis est qu'il le peut, — grogna Kellermann.

— On verra bien, — reprit Dumouriez, le nez en Tair et qu'il bourra de tabac.

— Non, je n'irai pas exposer mes jeunes gens sur la crête de Gizeaucourt, aux boulets des Prussiens. Ils me les abêtiraient tout de suite. Je pousserai sur Valmy où mes enfants se trouveront moins exposés d'abord. Mes enfants ne supporteraient pas une canonnade en terrain découvert sur le plateau de Gizeaucourt.

Kellermann secoua sa tête de mouton à laine blanche dont quelques brins étaient, sur la nuque, serrés en queue dans un lacet de soie noire. Il leva les mains jusqu'au treillis de la gloriette vers les feuilles de la vigne vierge. Son habit à galons d'or

Inès s'étira sur sa maigreur.

— Mes pauvres enfauts ! Ils ont du cœur. Vous irrez. Ils ont du cœur... Mais je ne les conduirai )int là... Ça, dites-moi, monsieur le major... le rrain me semble découvert, où vous êtes? ■—

vitant, par ses mines, à déformer un peu le réel, Juste-Emile dut reconnaître que nul abri ne s'y rencontrait, que les batteries prussiennes ne tarderaient point à battre l'endroit, ne fût-ce que pour démolir la manufacture et l'aérostat. Néanmoins il eût été possible, selon lui, d'établir quelques pièces de quatre sur la hauteur voisine, à gauche, celle marquée par les vestiges antiques d'un camp romain. Ce point domine Gizeaucourt et les crêtes de la Lune que déjà les tirailleurs de Brunswick escaladaient par les pentes d'ouest.

— Monsieur le major, je vous remercie..., — fit Kellermann bien sèchement.

Et il tourna le dos, comme s'il voulait faire comprendre qu'un major élu par son bataillon d'Arras n'était pas un maître de tactique pour discuter avec le général en chef de l'armée du Centre. Ce fat Dumouriez qui, pirouettant, ôtant la carte du guéridon, et la tendant au jour, pour sa mauvaise vue, défendit la proposition de l'aéronaute. Miranda luimême se départit de son mutisme. Il interrogea le major. Il s'inclina sur le plan que Kellermann inspectait à travers une grosse loupe à main.

— Retournez à vos ballons, monsieur le major. Retournez à vos ballons, je vous en prie. Et faites évacuer par vos gens cette fabrique avant qu'on les ait tous tués..., — finit par dire aigrement le chef après une seconde interrogation favorable qu'adressait à son ami d'Amérique, Miranda magnifique, sévère et compassé.

Vexé jusqu'à la pâleur, Héricourt devait pourtant à la discipline de quitter la place. Il salua militairement. Dumouriez pinça du tabac en sa boîte de

vermeil, bourra son petit nez en l'air, et haussa un peu les épaules. Il eût, ainsi que Miranda, complimenté le major, si plusieurs capitaines n'étaient alors entrés, les bottes salies par l'écume de leurs chevaux, avec des plis de service et des dépêches dans les mains. Partout l'ennemi doublait ses escadrons. Il chassait violemment les patrouilles. Il enlevait les vedettes. Il attaquait de toutes parts les avant-postes et les grand'gardes. Malgré sa fureur, Juste-Emile estima que les volontaires d'Arras^se trouvaient en flanc-garde, à la manufacture de ijiizeaucourt, qu'il devait au plus tôt commander dans cet esprit à ses gens. 11 enfourcha l'alezan qu'un hussard lai avait tenu, et partit le long du lac bleu, parmi l'affluence des troupes, sans écouter la colère qui haletait avec son souffle, qui bondissait avec son cœur, qui trompait sa rage par l'elfort de serrer les genoux contre le cheval un peu rétif dans la foule des soldats harassés lui barrant le chemin, effleurant ses naseaux, ou s'appuyant au passage contre sa croupe.

Gomme Juste-Emile s'approchait de Gizeaucourt, une rumeur soudaine pénétra ses oreilles, issue des escadrons précédant les compagnies qu'il côtoyait. Une rumeur, une clameur ! Mille cris l'étourdirent :

— Vive la Nation! Ar ras-Egalité! Robespierre! Danton! Vive la Convention Nationale!

Par-dessus les murailles, de nouveau, le dôme jaune émergeait. Promptement il s'éleva, dépassa, tirant sa nacelle où saluaient la silhouette du lieutenant Desmazières, celle de Jérôme Fraternité. Le Lion d'Arras debout, peint, en noir sur le globe jaune, montait dans le ciel du crépuscule aux yeux

de toute l'armée approuvant la science et Fesprit de la Révolution.

Et, de là, cette clameur s'étendit à tous les chemins où marchaient les infanteries^ à toutes les routes où trottaient les artilleurs, à tous les prés où se rassemblaient les cavaleries, à tous les bocages où s'allumaient les feux de bivouac. • A mesure qu'il gravissait la côte, l'Américain n'entendait plus que la seule voix de l'enthousiasme animant le peuple encyclopédiste en uniformes bleus, verts, ou blancs, en bicornes, en casques, en bonnets à poils, en mirlitons de hussards à flammes écarlates, en chapeaux empanachés, en hautes guêtres blanches ou noires, en bottes épaisses, à cheval et à pied dans la poussière de la route, et dans la fange des marécages, sous les bois tumultueux, dans les plaines grouillantes.

— Vive la Nation!

C'était cela qu'il avait, du sol natal, fait surgir, lui, Juste-Emile Héricourt, l'aéronaute et le corsaire, lui l'Américain, parti de sa loge « La Confiance » pour délivrer là-bas les amis de Franklin, et revenu pour enflammer les intelligences des hommes qui avaient lu Rousseau, Montesquieu, Voltaire, qui avaient entendu la dialectique de Robespierre, la science de Fouché, le carême de Joseph Le Bon.

— Vive Maximilien Robespierre ! — répondaient de là-haut les brasseurs de Wartelle, les couvreurs de Minart, les plus vaillants des corporations artésiennes, les artisans dont le chef-d'œuvre, Arras- Egalité, sur le ciel déjà fauve, montait avec son lion noir debout à la face de la tyrannie en armes, de ses armées tonnantes et foudroyantes, mais impuissantes devant la force de la Science et de la Liberté.

Cette force n'était-elle pas celle qui, en jupe blanche et en bonnet d'écarlate, tendait les bras, comme du haut du beffroi d'Arras, au milieu des volontaires sous le porche de la manufacture, où s'arrêtait le deuxième convoi de matériel aérostatique enfin rendu?

Cécile — Cécile, à baudet, parmi les vivandières à baudet? — Avait-elle suivi la deuxième compagnie d'aérostiers en dépit de son oncle? Serait-elle là dès l'heure suprême que sonnaient les canons crachant partout l'éclair et enfumant la campagne? Était-ce là Cécile, qui, sans trembler, sur son âne, un âne d'Achicourt, offrait du genièvre dans un baril, de la charpie et des compresses dans un panier du bât? — Ce n'était pas Cécile, mais une fille blonde aussi, une fille de l'Artois avec des yeux d'Espagne. Juste- Emile la saisit, l'enleva, la posa sur l'arçon devant lui. 11 la serra contre son cœur, comme si elle eût été Cécile même. Aux acclamations des volontaires, il lui montra Y Ar ras- Egalité s'élevant au-dessus de la bataille qui lui rompait des cordages, et lui trouait son enveloppe.

Le lion se fripa. Il se rida. Alors Desmazières jeta, de la nacelle, un autre plan annoté, lesté d'un compas, avant que, de ce grand corps, la pourpre du sang ne jaillit aux cieux, avant qu'il ne s'affaissât décapité tandis que le ballon flambait, tandis qu'une explosion fumeuse épouvantait les bataillons.

Clameur immense comme une clameur de la mer, la voix de l'armée salua le sacrifice. Le nom de Robespierre, celui d'Arras jaillirent unis, de cent mille bouches perdues dans les ombres. Les bois criaient. Les plaines faisaient une ovation. La terre de l'Ar-

gonne, Thennopyles de la France, rendait les honneurs au lion de l'Artois glorieux et déchiré. La fille d'Arras, la volupté d'Arras, son sang de Flandres et d'Espagne se crispa contre la poitrine du major. Il se détacha d'elle. Il la laissa glisser à terre, car la cheminée de l'usine s'abattait, grêle de briques, sur les toits, ensanglantait les fronts, terrassait trois volontaires aux piods du colossal Wartelle impavide. Presque aussitôt, le four à réverbère s'effondra, et son incendie intérieur, et toute la maçonnerie qui recouvrit les hurlements, les appels des moribonds brûlés. Une torche vivante s'échappa, flamboya, s'abîma en ruant. Les vitres volaient en éclats et s'émiettaient sur le sol. Par volées de six, les boulets prussiens détruisaient précipitamment le foyer d'hydrogène, et tout l'essor possible des aérostats, et l'invention du génie encyclopédiste.

Juste-Emile Héricourt dénoua sa cravate. Il étranglait. Il pleura. Deux pièces de quatre, à sa gauche, sur le Camp des Romains, eussent aboli, en quelques moments, la batterie qui venait d'anéantir son espérance d'immédiate victoire. Pourquoi Kellermann n'avait-il pas compris? Pourquoi ce vieil homme à tète de mouton s'était-il obstiné dans son erreur? Juste-Emile regarda la sente par où l'autre Cécile avec les cinq vivandières étaient descendues vers le village de l'Auve. Faudrait-il perdre ainsi l'espoir d'affranchir les peuples et de rompre les couronnes?

Les sons aigus des fifres, comme d'un jeu de \ diablotins perfides, Juste-Emile les ouït soudain mêlés aux tonnerres roulants de la canonnade. Cela venait d'en bas, des bois obscurs, des vergers, des éteules où s'allongeaient les brumes du soir. Quand

eut iîni de s'écrouler tout un pan de la manufacture, ces rythmes siffles des fifres, il fallut les reconnaître pareils à ceux de régiments hessois en Virginie, jadis. Et comme là-bas, après chaque refrain, une salv^ déchirait l'espace brièvement illuminé, puis ténébreux et peuplé par les jurons, les plaintes, les râles, les pleurs, les lamentations, les appels, les commandements.

Les Prussiens montaient par l'ouest à l'assaut de la Lune, cette échine de terrain qui dominait Gizeaucourt, Valmy, les positions françaises jusqu'à Sainte- Menehould, et l'est, cette étendue de champs, de bois que mille feux animaient avec la rumeur des hommes,, le tumulte des batteries en route, les ivresses des camps.

Juste-Emile avait judicieusement examiné le paysage. Il pensait que, de Gizeaucourt, ses deux compagnies pouvaient, par un tir de flanc, intimider l'attaque et la contenir en couvrant les dispositions de Kellermann jusqu'au jour. A l'appel du major, les capitaines Dehodencq et Cattaërt, les lieutenants Topino, Tafiin, Gardevacque, Ledieu, Wartelle, Minart, surgirent de l'ombre, se réunirent autour d'une lanterne. Il les sut loyaux et résolus. En un moment ils comprirent leurs rôles, l'urgence d'installer une grand'garde au Camp Romain, des postes à Mazagran, au vieil Orbéval, une relève dans le fond de Gizeaucourt, au village même, avec les prolonges et le matériel d'aérostation qui subsistait. Le major garda Jérôme près de lui, et six tambours. Il fit évacuer les ruines de la manufacture. Elle brûlait encore. Il donna l'ordre de la dépasser en avant, sans aucun bruit. Silencieuses les deux compagnies se formèrent en

Î56 LE LION d'aRRAS

ligne, derrière les éboulis; puis elles divergèrent. Le gros Dehodencq emmena la sienne au camp romain. Le géant Wartelle répartit ses groupes sur les pentes qui descendaient vers la route de Châlons, et, quand les rythmes siffles des fifres eurent de nouveau ému la nuit, ce furent les salves des Artésiens qui précédèrent celles de l'ennemi arrivant aux sommets de la | Lune. Les plaintes, les jurons, les lamentations s'éle- ; vèrent en allemand des buissons qui couronnaient ; les éminences. Des lanternes y coururent. Par-dessus ; le ravin de la route blanche, dans l'obscur, ces deux ) forces s'affrontaient. | De groupes en groupes, en butant contre les ^ pierres, en tombant dans les trous, en se relevant l| du milieu des orties, le major et Jérôme marchèrent ^ sans répit. Les balles des sentinellesennemies les sui- | valent. Elles murmuraient à leurs oreilles les menaces | de la mort. Le Bon, le pet^t tambour portant le falot :| masqué dans un mouchoir, ne cessait pas de craindre. ;<

— Ah!... gémissait le gamin, Jésus! Je vais mou- .•; rir tout à l'heure. |

— ... Une balle va fendre mon front. |

— Celle-ci m'effleura. "^

— Celle-là m'a sûrement percé la manche. ■■,

— Je vois le caillot de sang qui sortira de ma poi- ^, trine crevée. '] . — Quelle douleur ce sera dans mon genou si la I rotule éclate sous le choc. 3

— Oh ! cette autre qui m'a passé dans le chapeau 3 qui a coupé cette ramille, . -i

— Oui, major Héricourt... -i — j^C'est par ici que doit être Topino...

— Le voilà...

Ils aperçurent le jeune libraire. Ils le reconnurent au reflet de son hausse-col en cuivre. Topino se redressait du milieu de ses soldats éclairés par les flamboiements successifs des fusils. L'un mordait la cartouche. L'autre bourrait avec la baguette. Le troisième amorçait à tâtons le bassinet. Un bossu étanchait le sang de sa figure. Un grognon fouillait dans la giberne du camarade évanoui, et dont les dents luisaient aux étoiles en une face d'ombre, grimace immobile. Topino dont la voix chevrotait dit tout de même :

— Nous voilà prêts à mourir tous pour l'idée de Montesquieu, pour l'espoir de la République et pour l'empire de la vertu... Maximilien de Robespierre ne sera pas le seul incorruptible. Regarde-les tous, citoyen major, ce meunier de Saint-Nicolas, ce brasseur du faubourg Ronville, ce charpentier de la rue des Agaches, ce portefaix de la Grand'PIace... lis sont aussi grands que Brutas î

— Aussi grands... — répondit Juste-Emile.

Car, à genoux, vautrés contre un tertre, ils rechargeaient leurs armes, eux et leurs compagnons, sereinement, malgré le refrain de mort sifflé tout à coup, par les flfres, dans la broussaille d'en face. Cependant les têtes rentrèrent dans les épaules, les corps s'aplatirent contre le sol, les phrases s'interrompirent. Juste-Emile lui-même eût voulu fermer les yeux pour attendre recueilli, résigné, son destin. Ce refrain de Hesse modulé par quelques adolescents au fond d'un creux, quel attentat il annonçait contre les porteurs de flambeaux. La salve allait-elle briser le crâne, rompre un bras, perforer la poitrine ? Le

major demeurait debout, orgueilleux comme il seyait à son rang. Mais il s'imaginait à terre, étouffant. Il songea que chacun de ces braves garçons, en attendant le souffle de la mort, se contractait, haletant, le dos rond, avec, aux yeux, de chers souvenirs, comme était Cécile. Devant le ciel d'étoiles et les futaies dangereuses, le souffle passa. Et dans les buissons de la Lune cent flammes brusques jaillirent, tonnèrent, éclairèrent une nue grandissante, aussitôt confondue avec l'obscur de la nuit. Tout près, un enfant invisible cria ;

— Ma mère !" Et un homme :

— Mordieu !

L'enfant pleura, sanglota, se" tordit. L'homme se dépouilla de sa giberne, de son habit, de sa veste. Juste-Emile avait reçu comme un coup de bâton sur la cuisse. 11 soufl'rait un peu. Il ne bougeait point; car Topino, furieux, invectivait à haute voix contre ceux qui semblaient enclins à se glisser dans les herbes, hors de sa portée, hors de l'endroit où l'on pouvait utilement viser l'ennemi.

— Garde à vous !... Feu !

L'échiné du terrain s'éclaira comme les têtes sous leurs bicornes ou leurs mèches longues, bandées, mortes, torturées par la douleur, étourdies par le roulement des explosions, ou suffoquées par la fumée subite. En face, les broussailles allemandes hurlèrent. Elles injurièrent. Elles maudirent. Elles ordonnèrent. Le silence peu à peu se rétablit, ici et là. La route vide et blanchâtre séparait des râles, des gémissements, et, dans les herbes, des chuchotements autour d'êtres plaintifs.

Juâte-Émile toucha sa jambe à la place qu'il sentait plus chaude. II fit approcher le petit tambour si livide, si frissonnant :

— Découvre à moitié le falot.

Sur les doigts le sang n'était pas écarlate, mais cramoisi. Une veine, non une artère, était entamée par la balle. Déjà Le Bon versait de l'eau-de-vie sur une compresse dont, étroitement, il entoura le membre. Il serra. Le major se rajusta. Il voulut marcher, cria, puis s'arrêta. Une douleur lui poignardait la cuisse, lui déchirait la chair. Il leva cette jambe, chancela, et dut s'affaisser dans les bras de Jérôme,

— L'os est cassé.

Boiterait-il dans l'avenir? Serait-il un être ridicule, an « boubou » ? Ainsi pensait-il, gisant là dans l'herbe, près du petit tambour, dont les mâchoires claquaient, surtout entre le moment où sifflaient les fifres prussiens et la seconde où la salve fendait l'air, f illuminait, suscitait des jurons encore, des cris, puis des râles, dans les trois lignes de fantômes couchés, à genoux ou debout. On entendait Dehodencq riposter aussi, de temps en temps, aux salves prussiennes sur lô Camp Romain. Juste-Emile demeura. Ce n'était pas l'heure de trouver un chirurgien. Il s'enveloppa dans son manteau, et souffrit, content toutefois d'arrêter les Prussiens devant Gizeaucourt jusqu'à faube, jusqu'à l'heure où Dumouriez, Miranda, Kellermann auraient entièrement déployé la ligne de bataille. Les régiments de Metz arrivaient toujours, masse par masse. Ils marchaient lourdement sur Valmy. Leurs batteries roulaient en tumulte dans les fonds, et des files de fourgons cahotants, et encore des multitudes en rumeur.

Progressivement, les bruits des fusillades s'^pacèrent. Ils se turent longtemps. La canonnade ellemême s'engourdissait, au nord, à l'ouest. Juste- Emile s'enorgueillit d'avoir, pour sa part, obtenu cette renonciation momentanée de l'ennemi. Sans doute Brunswick avait-il craint de se heurter, dans la nuit, à ces colonnes même et d'être pris de flanc si ses premières attaques triomphaient de la résistance ofî'erte sur les collines d'Yvron par la gauche deMiranda, sur Gizeaucourt par le bataillon d'Arras. Avant l'aube rien n'était plus à redouter, apparemment, pour les troupes de la Révolution.

Le major vit donc avec plaisir le chirurgien et la chaise à porteurs qu'il avait demandés. A l'abri du talus, Juste-Emile put s'asseoir sur ce mauvais fauteuil de paille auquel on avait lié deux brancards et ajusté une planche pour y étendre la jambe. Taciturne, le chirurgien à besicles, à perruque de filasse, gibbeux sous les pèlerines du carrick, et qui tressautait lors des explosions lointaines, sut pourtant examiner la blessure, la mieux laver, rassurer en termes précis, placer les attelles après avoir remboîté, à la lueur du falot, les deux parts du fémur, grâce au secours de Jérôme et d'une vivandière adroite. Elle dorlotait le major, l'appelait « Min p'tiot fieu! Min gros pouchin ! » Elle voulut qu'il mangeât deux cœu'*s d'Arras trop durs. Mais l'Américain avait de bonnes dents. Et ce pain d'épice lui fut un réconfort. Comme le chirurgien terminait la pose de l'appareil, une patrouille s'arrêta devant eux. Entre les soldats un gentilhomme furibond, qui portait au tricorne la cocarde blanche, et sur les épaules l'uniforme de Royal-Champagne, interpella :

— C'est vous, monsieur, qui commandez céans..- Sachez que vous êtes sur mes terres et que je vous ferai pendre comme rebelles ou bandits, vous et votre canaille, avant même que nous ayons remis Sa Majesté sur le trône...

— C'est un espion que nous avons pris, — grogna Minart, couvrant cette voix de l'insolence. — Il conduisait, sous bois, par un chemin perdu, trente Prussiens : la compagnie Dehodencq en a capturé onze et a chassé le reste.

— Moi!... un espion, manant! Je suis le vicomte de Voilemont, et je rentrais chez moi, là, dans mon château de l'Auve...

— En y conduisant les éclaireurs de Brunswick pour tourner notre position, — objecta Minart trapu, féroce, et qui redressa ses pistolets sous le nez bourbonien de l'insolent.

L'émigré serra les poings et les dents. Il dressa sa petite taille sur les hauts talons de ses bottes. De son fourreau vide et qui s'était cassé il ne pouvait tirer nul secours. Arrogant, il ne nia point qu'il guidât trente de ces chasseurs hessois en justaucorps fourré, en toque à haute plaque de cuivre sur quoi l'aigle de Prusse s'enflait comme celui du gros garçon qu'on amenait penaud, hagard. En allemand, celuici demanda la vie sauve, puis confirma. De ses poches, il arracha péniblement un portefeuille à lui confié, dit-il, par M. de Voilemont. Des lettres immédiatement triées par Le Bon, il résulta que les signataires, un secrétaire incarcéré naguère dans la prison des Carmes, à Paris, un sellier de la Cour arrêté de même et mis sous les verrous à La Force, une actrice enfermée à la Salpêtrière, se plaignaient furieuse-

ment de la Révolution, souhaitaient la victoire des Impériaux sur les « hordes de tailleurs et de savetiers ». En outre, celle du maître sellier certifiait de nouveau, et avec preuves, le petit nombre de boulets que, par semaine, fabriqueraient les fonderies de France, ce qui promettait une courte résistance de Tartillerie. Le message du prêtre, mettant à profit la confession d'une pénitente dont le mari commandait à Valenciennes, ajoutait des détails sur la marche de Beurnonville entre les Flandres et l'Argonne, et conseillait à l'état-major des Princes une attaque do vive force sur Lille ainsi dépourvu. Le billet de Tactrice confirmait l'intention de Dumouriez résolu à tenir dans le pays difficile de l'Argonne et à refuser la bataille dans les plaines de Champagne où il serait, selon toutes apparences, utile de l'attirer avec ses troupes : révélation que la belle prétendait tenir d'un aide de camp envoyé à Paris chez le ministre de la Guerre.

Après la lecture de ces pièces, et comme le major l'interrogeait, Voilemont le prit de haut. N'était-il point naturel de correspondre avec l'ancien vicaire de son village quémandant des aumônes pour ses pauvres, avec son bourrelier réclamant le paiement d'un mémoire, avec une fille de plaisir sollicitant un don gracieux? Était-il, lui, responsable des billevesées que ces gens de rien lui mandaient par lettres?

En reniflant, Minart, chef de la patrouille, ne put s'empêcher de dire que le peuple avait .bougrement bien fait de juger ces traîtres-là dans les prisons des Carmes, de La Force et de la Salpêtrière, et d'en débarrasser la Nation, pendant que les volontaires de

la Liberté opposaient leurs poitrines aux boulets des canons prussiens. Avec Minart, les soldats s'indignaient. Ils commencèrent à crier :

— A la lanterne l'aristocrate! Mort aux traîtres! L'un répéta :

— Je suis savetier de mon état, moi, et je vaux mieux que toi, perfide, esclave des despotes !

— Ce n'est pas moi, — dit un caporal, — qui mène comme tes pareils, ces vils mercenaires dans nos campagnes pour égorger nos enfants, pour outrager nos filles jusque dans nos bras. Infâme !

— Tu vas expier tes crimes, comme ton vicaire aux Carmes!...

— Ton palefrenier à La Force !...

— Ta catin à la Salpêtrière !...

— Maillard les a sabrés, comme on te sabrera tout à l'heure, parricide !

— Complice de Bouille !

— Tigre, tu ne comprends donc pas que tu déchires le sein de ta mère, de ta patrie!

Sous les bicornes à plumets écartâtes, vingt figures vociféraient à la faible lueur du falot. Vingt figures hâves, tragiques, gardant la vision de la mort dans leurs yeux, entre leurs mèches longues. Ils criaient par-dessus leurs cols ouverts et leurs habits bleus, derrière leurs baïonnettes tendues. Le nez poilu de Minart flairait le sang de l'émigré qui cherchait une attitude et qui tentait de répondre. Il ne put rien proférer qui ne fût aussitôt couvert par les accusations, les anathèmes, la colère de ces vingt patriotes boueux, déchirés, les lèvres noires de la poudre mordue avec la cartouche. Fier de ses souvenirs historiques, Minart déclama, le sabre au ciel :

— La tête de ton roi tombera sur l'échafaud comme celle de Charles d'Angleterre!

— Mort aux tyrans, et vive la liberté des peuples ! — hurlèrent les vingt, puis les cinquante qui, un par un, s'étaient joints à eux, et qui se trouvaient là, celui-ci un bandeau sanglant sur l'œil, celui-là un poing emmailloté, cet autre le menton dans une loque tachée de violâtre.

— Vive la Nation!... — clamèrent tout près, plus loin, très loin, des invisibles couchés dans les broussailles, toute la colline de Gizeaucourt, toute l'échiné de Dammartin, toutes les hauteurs et tous les prés jusqu'au moulin de Valmy illuminé par les grands feux des bivouacs, et par-delà vers Maffrecourt où les régiments de Beurnonville se réveillaient, et en arrière jusqu'à Sainte-Menehould où la patrie en armes se massait, consciente de sa force, avec les réserves de Dumouriez.

Juste-Emile écouta retentir dans sa tête, dans ses entrailles, l'acclamation des hommes libres que le grondement de la canonnade prolongea dans les bois du nord.

Devant lui, ce vicomte de Voilemont en habit de drap blanc à retroussis rouges, avec de l'insolence sur la bouche rasée, ce traître et ce noble, ce passé méconnaissant la puissance de l'avenir. L'homme était solide, sanguin, large d'épaules sous l'or des torsades. La vaillance de son cœur ne battait pas plus vite sous le jabot de dentelles fines. Ses longs doigts ne tremblaient pas, dignes des armoiries gravées en leurs bagues. II avait joint les mains sur la croix de Saint-Louis pendue à sa poitrine. Il souriait, méprisant. Il s'éventa du mouchoir. II caressa les rouleaux

de sa chevelure poudrée, sous le tricorne. Inutilement les volontaires lui répétaient leur haine, lui mettaient au visage leurs poings sales, les pointes mêmes de leurs baïonnettes grasses. Le vicomte restait immobile. îl était déjà la statue de son tombeau. Le regardant, Juste-Emile se demanda s'il le ferait sur-le-champ fusiller, ou s'il l'enverrait soit à Miranda, soit aux représentants du peuple, à Carnot qui était dans Ghâlons, afin que la Nation jugeât le traître selon les lois faites pour ce genre de forfaits. Il réfléchissait sur sa chaise à brancards, en souffrant, car le chirurgien avait trop serré le bandage, et le bois des attelles meurtrissait encore la douleur de la jambe étendue le long de la planche. Le falot posé sur un tambour éclairait mal ce fantôme du noble, parmi l'obscur, et les cent faces de la colère qui le menaçaient, et toute une foule en haine accourue des alentours pour entrevoir le supplice probab-le d'un aristocrate, d'un espion. Elle se pressait, soldats, officiers, estafettes, patrouilles au retour, cavaliers dominant la cohue, égarés, traînards, maraudeurs et vivandières, tout un escadron de carabiniers, la garde enfin qui, précédant les troupes du général Chazot, s'était arrêtée au village de Gizeaucourt pour y attendre les instructions de son chef en conférence avec Kellermann. De bouche en bouche la nouvelle de la capture se transmettait. Les orateurs des compagnies exagéraient leur courroux. Un émigré trahissant, trahissant comme son roi, et guidant les éclaireurs prussiens avant leurs artilleurs, sur la position de Gizeaucourt, quel témoin eût mieux prouvé par son crime même celui du monarque détrôné le 10 août !

— Qui l'a pris?

— Les aérostiers d'Arras !

— Les /soldats de Robespierre!

— L'Américain !

— L'aéronaute !

— L'ami de Robespierre et de Carnot î

— Vive Arras-Égalité!

Ainsi l'armée de la Révolution salua-t-elle le passage de la charrette conduisant au quartier général le vicomte de Voilemont entre ses gardiens suivis de l'escorte. Au passage du cortège, le nom de la ville >courut dans tous les propos, autour des bivouacs où mijotait la soupe, au fornd des voitures où dormaient des capitaines harassés, autour des chevaux que veillaient les gardes d'écurie, dans les granges pleines de bataillons assis, étendus, sommeillant, -causant, pensant aux périls des combats, à la chaumière laissée, à la quenouille de l'aïeule, à la tendresse de la mère, au baiser de l'amoureuse. Arras, patrie de Robespierre, berceau de l'Incorruptible, mère des soldats voués à la victoire de la Liberté, Arras fut invoqué par cent mille bouches, tout le reste de la nuit, à l'aube même, quand les canons de Beurnonville et ceux de Miranda saluèrent, sur l'Yvron, la lueur du mercredi naissant avec la brume de septembre.

A ce moment de sa torture et de son insomnie, Juste-Emile reçut l'avis de se replier. Il pesta. Le général Chazot évacuait Gizeaucourt sur l'ordre de Kellermann qui concentrait toutes les troupes à Valmy. Le terrible refrain de l'infanterie prussienne ^ut sifflé par ses fifres. Une salve flamboya dans le

brouillard, le déchira, fuma, provoqua les adjurations de volontaires atteints derrière les arbrisseaux et même dans les cavités du terrain. Une seconde fois les fifres sifflèrent, avant les foudres que dardèrent, coup sur coup, les collines de la Lune, avant les abois de vingt pièces révélées dans le brouillard dense par l(is éclairs, les langues de feu, les tonnerres des explosions successives, et tout près, par l'écroulement de la manufacture en ruines. Le vicomte de Voilemont avait aux Prussiens livré quelques indications précises pour leur mise en batterie.

En dépit de ses tortures et de sa fatigue, le major se fît amener sur sa chaise vers la ligne des volontaires, afin de régler lui-même la retraite. Ils se trouvaient en suprême flanc-garde cent quatre-vingts, mais hors d'état vraiment d'opposer une résistance à toute attaque d'envergure. Pacôme-Egalité montra, dans la vapeur blanchâtre, les groupes de tirailleurs espacés, une maigre réserve blottie entré deux bosses de terre, les blessés qu'on emportait sur des branches et des bottes do foin, Delebecq évanoui dans un manteau suspendu à une perche que deux porteurs balançaient au rythme de leurs pas en sabots.

Juste-Emile ouït d'en bas sur la route de Ghâlons, au pied de la côte, un tumulte de cavalerie et des voix allemandes, un vacarme de multitude en marche, de caissons roulants. Gomme il reconnaissait Bécourt à genoux parmi ses tireurs vautrés, il lui demanda ce qu'il apercevait dans le fond. Bécourt se relova. Il hochait le menton. Ses petits yeux actifs sautillèrent dans sa figure grêlée. A son avis c'étaient tous les Prussiens, « tertous », qui s'engageaient sur la route pour tourner Valmy par la gauche de Keller-

mann. Et le lieutenant des charpentiers, couvreurs et maçons craignait qu'on ne les séparât de l'armée, qu'on ne les prît. Il n'acheva point, car il s'affaissait, sans tête, avec un camail de pourpre' ruisselante sur le tronc, au milieu des herbes. Le boulet s'enfonça dans une butte dont les mottes jaillirent en tous sens. Juste-Emile revit l'intérieur simple de « Gh'ti père Bécourt », l'accorte épouse qui faisait elle-même sauter l'anguille dans la poêle au milieu des servantes troussées, actives, transportant les chaudrons en cuivre rose, les brocs de bière fraîche, la marmite rougie devant l'oie qui rôtissait et pleurait sa graisse dans la lèchefrite.

Ces images de paix se dissipèrent. Un sergent tout essoufflé, sans bicorne, et son fusil en deux morceaux, annonça que la compagnie Dehodencq, en carré au Camp Romain, recevait une charge de uhlans. Et il fit écouter les salves que tiraient, alternativement, les rangs à genoux, les rangs debout. L'escadron tourbillonnait autour. 11 perdait beaucoup de ses chevaux. Juste-Emile ordonna de profiter, pour la retraite, du moment où cette perte semblerait plus grande sur une face du carré, et de s'écouler par cette brèche jusqu'au village. Ici même il fallut bien que les groupes se retirassent de chaque côté de la réserve. Celle-ci se déploya et fît face. Topino l'encourageait, de ses gestes et de ses discours, jusqu'à la minute où il hurla et s'abattit, éventré, dans ses intestins à terre. Était-ce là Topino, le gracieux lettré, l'amant heureux de la belle teinturière qui le guettait derrière les étoffes de sa boutique? Juste-Emile eût pleuré. Mais en bas, dans les ruelles de Gizeaucourt, à l'abri de la fusillade et des boulets, il retrouva les brasseurs

de Wartelle, colossaux, bavards, alignés contre les murailles. Les couvreurs de Minart cassaient la croûte au seuil des maisons avec les rares paysans demeurés là. Derrière Le Bon-Fraternité, les prolonges . du matériel aéronautique et leurs attelages sortaient d'une remise. Ensuite parurent les chariots pleins de blessés que trois bonnes femmes en cornettes de nuit réconfortaient de leur mieux, avec les breuvages de leurs pintes ternies. Non sans qu'il en souffrit, le major fut hissé sur l'une des prolonges. La colonne se dirigea vers Valmy, par la vallée de l'Auve, où traînaient des vapeurs si épaisses qu'on n'y voyait goutte.

A Dampierre, plusieurs officiers de dragons arrê^ tèrent Minart et ses escouades de tête. L'état-major du général Valence commandant l'aile gauche interdisait l'approche de la grande route de Ghâlons. Il y défilait des infanteries en masses profondes, qui chantaient l'hymne à l'armée du Rhin, confusément. Au-delà, par-dessus Dammartin, et comme suspendue dans le nuage, une batterie française tirait furieusement, flamboyait, tonnait, étourdissait. La colonne d'aérostiers fit halte dans un champ de luzerne. Des dragons affluaient vers le village par toutes les sentes. Exagérément, ils riaient. Ils s'excitaient. Ils engorgeaient les abords de Dampierre. Ils saluaient leurs chevaux frémissants. Jusqu'au loin leurs escadrons pataugeaient dans les marécages de l'Auve. D'autres se ralliaient dans les prairies. Ils y constituaient une réserve. Un de leurs trompettes passa. Il dit que les avant-gardes prussiennes et françaises s'abordaient sur la route de Ghâlons, et que la batterie de Dammartin refoulait une terrible charge

de kaïserlicks. Juste-Emile appela ses lieutenants autour de sa prolonge. Dehodencq avait un turbaa autour du crâne à cause de sa blessure.

Tremblez tyrans et vous perfides.

L'opprobre de tous les partis !

chantaient à tue-tête les ombres du régiment qui, marchant au feu dans la brume dense, débouchait à son tour entre Dampierre et Dammartin. Et sur toutes les collines vaporeuses, là-haut, des masses noirâtres transparaissaient. Leurs tètes de colonnes se couvraient d'éclairs qui, vers l'ouest, déchiraient bruyamment le brouillard. Juste-Emile comprenait toujours mal pourquoi Kellermann n'avait pas occupé Gizeaucourt. Six pièces de quatre eussent, de là, dominé la route, et empêché la progression de l'ennemi. Car de l'infanterie refluait en criant. A reculons elle remontait les pentes de Valmy. Elle s'étageait sur les crêtes et faisait face à l'attaque de l'ouest qui, sur le Pavé du Roi, entre la Lune et Gizeaucourt, se ruait en foules, fusillait par toutes ses compagnies, escaladait par tous ses éclaireurs, envoyait jusque vers Orbéval les hurlements de pandours couronnés de plaques armoriales en cuivre, plastronnes de brandebourgs jaunes, munis de carabines à longue baïonnette, — d'aucuns même poussant un canon bas sur roues, — et tout à coup bousculés, ensanglantés, amputés par la batterie de Dammartin, puis immergés par une avalanche subite .de centaures bondissant, sabrant, enfonçant leurs lances, surmontant de leurs galops cette multitude à fronts de cuivre. Sans perdre leurs bonnets à poil,

les carabiniers du général Valence dégageaient la grand'route et ses abords.

De sa prolonge, de sa paille, Jaste-Émile voyait, l'angoisse au cou, le sort des libertés humaines se jouer dans ce brouillard que lacéraient tant d'éclairs, sous le formidable roulement d'une canonnade qui faisait trembler l'air et la terre, qui vibrait dans les entrailles, qui fracassait les oreilles, qui secouait les cœurs de tous ces hommes bleus à revers blancs, qui les contraignit à cligner les yeux, à froncer les sourcils, à rider leurs fronts blêmes et moites sous le plumet rouge du bicorne. Ces brasseurs, ces meuniers d'Arras, ces savetiers, ces laboureurs, ces commis, se redressaient pourtant sur la côte de Dampierre d'où ils regardaient, à genoux parmi les herbes et les orties, le combat des artilleries dans les nuages onduleux.

En avant de leurs lignes, Gattaert insultait encore ce M. de Voilemont qui avait guidé l'ennemi, et sans doute, dirigé le tir du canon mortel pour la sainteté de Desmazières, la force de Pamart, l'intelligence de Topino, pour le caractère de Delebecq à l'agonie dans le char à foin, pour les quatorze compagnons laissés sur le plateau de Gizeaucourt et dans les ruines de la manufacture. Minart reniflait. Il flairait le sang de ces vils esclaves qui, sous les drapeaux des tyrans, venaient ici assassiner la liberté, l'égalité, la fraternité dans la personne de ses maçons

de ses couvreurs. Trapu, bas sur jambes, serrant le

anche de son sabre, parfois il tranchait l'air avec rage, l'autre poing tendu vers les sicaires aux fronts de cuivre ressurgis en carrés et qui foudroyaient les

<îentaures du général Valence cabrés contre les feux de ces redoutables quadrilatères, forteresses vivantes que protégeaient les batteries en position à Gizeaucourt, sur le cailloutis de la fabrique.

— Vive la République ! — proclamait, par moments, Cattaert debout et brandissant sa lame.

— Vive la Nation ! — répondait Taffin qui, sous le vent des boulets, dispersant mottes et terreau, enfouissait dans ses épaules une tête épouvantée.

Juste-Emile admirait que les deux Le Bon, avec le secours de trois aérostiers"; rajustassent les lambeaux du ballon, la partie sur laquelle le lion d'Arras, peint en noir, paraissait tenant la hampe du soleil. Sur une perche, ils fixaient la bête héradique, blason d'un étendard que tout à l'heure ils dresseraient dans le vent de la bataille. A cette œuvre, peu à peu, les soldats s'intéressaient, les sept petits tambours eux-mêmes. L'un, agenouillé devant sa caisse, se prit à émouvoir les sons de la fête patronale, tandis que ses camarades entonnaient le chant annuel :

Iro-tu vir à V fête d'Arrau ?

Diso Jacqu'lineà ch'grosColo, Toutes ces belles files Qui sont si gentiles.

Plan, plan, plan-plan, plan-plan-plan, rythmèrent les autres gamins sur leurs caisses. Et l'air du carillon dansa sur les sept tambours comme il dansait, à midi, du haut du beffroi, parmi l'air d'Arras.

Juste-Emile adora Cécile dans la couronne de pierre, telle qu'en son adieu de naguère. La danse des sons sur les tambours l'évoquait en robe blanche,

son fils aux mains, par-dessus l'abîme des rn«s, et le peuple sur les places, et les angélus des églises tintantes. Du haut du beffroi, comme il le savait à cette heure, Cécile Héricourt avait voulu la liberté de leur esprit. Liberté pour laquelle tant de héros saignaient de Gizeaucourt àValmy, et par-delà, dans les rangs de Beurnonville, de Dumouriez, de Miranda, et par delé, encore vers le nord où les canons du général Laveneur annonçaient, par leurs abois sourds, l'attaque enveloppant la gauche prussienne. Le chant du beffroi retentissait dans le cœur de Juste-Emile, dans ses entrailles, dans sa tête, dans la douleur de sa jambe rompue. Et les gamins, maintenant, rythmaient, ensemble, de toute leur vigueur, la joie du carillon, la joie d'Arras espérant la victoire, comme l'espéraient ses fils debout, entonnant le refrain de leur patrie :

Iro-tu vir à l'fête d'Arrau?

Ainsi la rage de Minart, la force de Cattaërt, l'éloquence de Taffin criaient au ciel leur vœu de fête, leur vœu de vaincre.

Juste-Emile regarda sa montre. Elle marquait sept minutes avant midi. A haute voix il prévint les tambours. Il leur ordonna, quand il lèverait son sabre, de sonner midi, en tapant, selon l'air du beffroi, le son des libertés pour lesquelles l'Artois avait tant combattu de siècle en siècle, sur la terre fertile et propice au travail des brasseurs et des meuniers, des tanneurs et des laboureurs, des savetiers soldats de la compagnie Dehodencq.

Bientôt, la brume sur la colline de Valmy commença de se diluer. La silhouette du moulin apparut,

i74 LE LION d'aRRAS

etj'escadron de l'état-maj or entourant Kellermann. De là- haut jusqu'aux marais de l'Auve, un long mouvement ondula parmi les troupes bleues, lumineuses de leurs innombrables baïonnettes. Les estafettes galopaient devant les lignes et les retranchements. Des majors, des colonels à cheval parlaient, gesticulaient. Des acclamations répondaient. Une rumeur se leva, mêlant la voix des hommes aux abois des canons. De toutes les crêtes, de tous les talus, les bataillons surgirent. La terre de France se hérissait. Alors les deux Le Bon parvinrent à lever la perche arborant, dans un flot de soie, le Lion debout, noir sur champ d'or, avec, aux griff'es, la hampe du soleil.

— Vive Arras ! Vive Robespierre ! — saluèrent les dragons en ligne dans les prés.

— Vive Arras-Égalité !

La clameur bondit des poitrines. Les sabres sautèrent des fourreaux. Elle s'étendit par-dessus les casques et les cavaleries rangées. Elle gagna les infanteries de Valence, les régiments de Lorraine, les bataillons, là-haut, de Kellermann. On le vit soudain hausser en l'air, au bout de l'épée, son bicorne à plumet tricolore. Sur la montre de Juste-Emile midi se marquait. Il brandit son sabre. Les tapins battirent leurs caisses. La joie ducarillon dansa pour les volontaires qui regardaient l'état-major de Kellermann descendre au galop vers eux. Il arrivait. Il passa devant les dragons. Il s'arrêta fixe. Le vieil homme à tête de mouton se dressa sur ses étriers par-dessus son cheval blanc d'écume.

— Soldats! Nous n'attendrons pas l'ennemi. — Et détachant les syllabes: « En avant î Vive la Nation! »

Il tourna bride. Il repartit. Du ciel à l'Auve, le

peuple bleu de la République s'élança, franchit les obstacles, hérissé de lumières. Derrière leurs sept tambours les fils d'Arras se dressèrent aussi, coururent, dépassèrent Cattaërt, et Minart et Tafiîn. Ils gravirent un talus. Et l'armée des tyrans fut tout entière sous leurs yeux, rangée par colonnes, alignée, géométrique, striée de couleurs vives, pavoisée de fanions et d'étendards, maîtresse du sol, au milieu des nuages que vomissaient tant de canons fulgurants.

— Vive la Nation ! Vive Arras-Égalité !

Cattaërt s'était emparé de la perche. Il emportait en avant le Lion d'Arras, éployé dans le soleil, suivi par les amis de Robespierre, par les libérateurs du monde!

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