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LE MESSAGE

Dans son palais de Bangalore, sous un dais léger, en soie pourpre ramagée de fleurs d'argent, la reine Ourvaci est assise, sur des tapis moelleux, et s'adosse à des coussins brodés d'or.

L'intrépide chasseresse, l'amazone ardente qui ne se plaisait qu'aux jeux guerriers, semble redevenue une simple jeune fille, nonchalante et timide. Une inquiétude bizarre s'est emparée d'elle, elle devient craintive ; la vue d'un insecte la fait crier, elle qui poursuivait les tigres. Maintenant c'est à peine si elle veut sortir de son appartement privé. Peut-être la mort, vue de si près, lui a-t-elle fait perdre tout courage.

La reine fume lentement un houka ciselé dans l'or et couvert d'émaux de Jeypore.

Sa robe est de ce tissu charmant appelé bulbulcha- 8ur — les yeux du rossignol — elle est sombre et bril-

lante comme les prunelles du doux chanteur ; une écharpe constellée noue négligemment la robe flottante, à la taille. Les pieds nus ont des bagues à leurs doigts ; un anneau, orné de grelots d'or, entoure la cheville, et sur le front un diamant brille retenu par un fil invisible. C'est presque une toilette de deuil, mais la reine n'en veut pas d'autres.

Les deux princesses favorites, Lila et Mangala, sont là, à demi-couchées, aux côtés de leur maîtresse ; des suivantes debout agitent des éventails de plumes.

De minces colonnes et des ogives de cristal forment les fenêtres, que ferment des réseaux de perles, où la lumière joue, frissonne, étincelle. On croirait voir un ruissellement continu de gouttelettes, et les verdures des jardins transparaissent, troubles, au travers, jetant dans la salle un demi-jour frais.

On vient d'introduire un personnage, qui se prosterne à quelque distance et pose son front sur la mosaïque fleurie du sol ; puis il se relève et, la main sur son cœur, baisse les yeux.

Cet homme est un guerrier, un umara; l'aigrette de perles jaillit de son turban ; il porte une robe de mousseline brochée d'or, à plis nombreux, serrée par un ceinturon de métal ; mais de son sabre il n'a en ce moment que le fourreau de velours enrichi de pierreries.

— Tu te nommes Arslan ? dit la reine après avoir soufflé du bout des lèvres quelques flocons de fumée odorante, l'on te dit courageux et habile, discret autant

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que fidèle ; c'est pourquoi je t'ai choisi pour te charger d'une mission difficile, dans laquelle il faut du courage et de Thabileté.

— L'honneur de ta confiance, j'espère, m'en rendra digne, dit Arslan, sans lever les yeux.

— Ecoute-moi donc attentivement, continua Ourvaci en se soulevant à demi. Il faut que tu retrouves un homme, un criminel, qui m'a gravement outragée ; un barbare qui vient d'Europe. Où le chercher ? je ne saurais te le dire. Cependant je pense que ce doit être parmi ces méprisables marchands, qui trafiquent sutnos côtés avec la permission du Grand-Mogol. Pourtant, a ce que prétend Rugoonat Dat, cet homme serait noble, pour ses pareils ; il est vrai qu'il portait une épée : cherche-le donc parmi les guerriers :

— A quels signes le reconnaîtrai-je ? reine.

Ourvaci, abandonnant le houka, se renversa sur les

coussins, croisant ses mains derrière sa nuque, les regards perdus.

— C'est un jeune homme, dit-elle après un long silence, et, chose étrange, il a les cheveux blancs comme ceux d'un vieillard, mais blancs d'une neige odorante qui s'envole et tombe comme lé pollen des fleurs ; relevés sur le front qu'ils découvrent, ils sont attachés derrière la tête par un ruban noir. Retiens bien cette bizarre coiffure. Son teint est plus clair que le mien, pâle comme dans la maladie. Sans barbe aucune, son visage, nu comme celui d'une femme, et montrant cependant plus d'énergie et de virilité qu'aucun visage d'homme. Ses yeux ? ah ! ses yeux te le

feront reconnaître, ils ont une couleur que les yeux n'ont jamais. Ils sont bleus, oui, d'un bleu profond et changeant. Je ne les ai vus qu'un instant, l'évanouissement les a fermés presque aussitôt ; mais l'angoisse qu'ils m'ont causée surpassait la terreur de la mort qui était sur moi. S'ils ne s'étaient clos, ils m'eussent tuée peut-être. Ah! je suis bien sûre de leur couleur! Oui, regarde ses prunelles, elles sont comme deux coupes pleines où le ciel se mire.

La reine se tut un instant, paraissant rassembler ses souvenirs.

L'umara avait tiré un rouleau de soie, de sa ceinture, et écrivait ce qu'il entendait.

— Comment te faire comprendre sa bouche ? repritelle bientôt ; tandis que l'homme vivait, je n'ai vu que ses yeux. Quand j'ai pu le regarder, la douleur de la blessure avait ravi le sang aux lèvres. Sont-elles vermeilles ou pâles? Je ne sais. Celle d'en bas est légèrement gonflée, et le menton aune courbe si ferme qu'il semble de marbre. C'est tout ce que je sais de lui, car je n'ai subi sa présence que peu d'instants.

— Qu'il doit être beau, reine ! s écria Lila en jetant ses bras sur les genoux d'Ourvaci.

— Non, il est plutôt monstrueux et terrible.

— Celui dont le contact a souillé notre chère maîtresse ne peut être beau, dit Mangala, ce doit être un monstre, plus affreux que Kartavarayen, le Dieu des parias, qui mange des cadavres.

— Eh bien ! Arslan, ce que je t'ai dit te suffira-t-il pour reconnaître l'homme qu'il faut retrouver ?

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— Reine, dit l'umara, en appuyant de nouveau la main sur son cœur, mon ardent désir de te servir me rendra clairvoyant ; mais ne pourrais-je pas savoir le nom de ce barbare }

— Son nom ! mais je ne le sais pas, personne n'a songé à le lui demander ; que nous importait son nom ?

— C'est juste, dit Arslan en s'inclinant, et quel mérite aurais-je, si elle était aisée, à remplir la mission dont tu daignes me charger ?... Que devrai-je faire lorsque j'aurai découvert l'homme ?

— Pour être sûr que c'est bien lui, tâche d'abord de savoir s'il n'a pas été récemment blessé par un tigre. Quant à ce que tu dois faire, notre illustre vizir, le très saint brahmane Panch-Anan, va te l'apprendre.

La reine fit un signe. Une des suivantes s'éloigna pour transmettre l'ordre, et peu après Panch-Anan fut introduit.

Dès qu'il parut, Ourvaci se leva, s'avança de quelques pas vers lui et baisa le bord de la manche du saint homme. On le fit aussitôt asseoir sur un tapis à franges d'argent et on lui donna un houka aussi beau que celui de la reine.

Il était vêtu d'une robe de lin blanc, que coupait, en biais, le triple cordon brahmanique passant de l'épaule gauche sous le bras droit. Son visage long, au nez busqué, à la bouche épaisse, sans barbe, gardait une expression qui voulait être majestueuse, mais qui était surtout dure et hautaine. Sa tète était rasée entièrement, moins une mèche sur le haut du crâne, tordue et nouée, Sur son front étroit, tracés

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avec de la poudre de santal, apparaissaient trois lignes horizontales, grises sur la peau brunie.

L'umara s'était agenouillé ; les deux princesses restèrent debout.

Pendant quelques moments, Panch-Anan ne s'occupa qu'à tirer rapidement des bouffées de famée pour mettre son houka bien en train, puis il commença tout à coup son discours, d'une voix haute et pompeuse, comme s'il eût été à la pagode .

— N'est-il pas écrit dans le code de Manon, dit-il, — et il cita le chiffre du verset. — t Celui qui a tué, par mégarde, une vache, doit s'établir, couvert de la peau de sa victime, dans un pâturage et suivre et servir les troupeaux, jour et nuit, pendant deux mois »? Si celui qui a été meurtrier involontaire mérite une telle punition, quel sentiment d'horreur inexprimable doit nous inspirer l'homme qui, non seulement tue volontairement l'animal sacré, créé par Brahma en même temps que les brahmanes, mais mange sa chair? Eh bien, il est arrivé qu'un de ces êtres, damnés sans rémission^ a osé porter les mains sur la reine, souillant d'une tache de boue cette fleur délicate. Or, nous avons sans tarder accompli, pour la purifier, la cérémonie solennelle du Homam, et cette toute puissante formule n'a pas apporté la paix qu'elle donne toujours! la reine se sent plus que jamais dévorée par le feu de la souillure.

Le brahmane se tut pour savourer un sorbet à la neige, parfumé de violettes, de grenades et de roses qu'on lui offrait. Puis il reprit:

— Dans ma sagesse, j'ai conclu que quelque cause

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mystérieuse ayaît contrarié l'incantation, et, après de longues méditations et des recherches de toutes sortes, où je m'égarais en vain, Brahma, voyant ma peine, voulut bien me conduire par la main près du kiosque des prières, et me montrer,dans un taillis, tout proche, des traces de pas. Quelqu'un avait secrètement assisté à la sainte cérémonie ! Tous les habitants du palais furent interrogés et jurèrent qu'ils étaient innocents. Comment savoir la vérité ? le piétinement n'était visible que dans le taillis humide : plus loin, on perdait toute trace. Le maudit, que je soupçonne, a-t-ilpu vraiment, déchiré par sa blessure, se traîner jusque-là ? S'il l'a fait, je ne puis douter qu'il ne jouisse d'une puissance magique qu'il a opposée à la mienne. Il est certain que la façon dont il a tué le tigre n'est pas naturelle. Avant de pouvoir recommencer l'incantation, sous peine d'offenser les dieux, il faut que je sache exactement la vérité. Il s'agit donc, intrépide guerrier, de retrouver cette immonde barbare et de lui arracher Paveu de son crime. A-t-il assisté à nos prières et employé contre nous un pouvoir magique ? Voilà ce qu'à tout prix il faut savoir.

Arslan, toujours agenouillé, et assis sur ses talons, écoutait attentivement cette histoire, qui lui semblait confuse et un peu folle. C'était un des musulmans au service de la reine, qui en occupait beaucoup, par politique et aussi parce que, en général, ils étaient plus braves et moins perfides que les Hindous. Elle exigeait d'eux, seulement, l'observance de certaines pratiques et l'abstention de certains mets, et ils

devaient jurer, tout * d'abord, n'avoir jamais tué de vache ni mangé de sa chair. Tout en étant profondé, ment dévoués aux maîtres qu'ils servaient, ces musulmans ne parta Aient pas leurs idées et souriaient en secret de leurs superstitions, bien qu'ils en eussent euxmêmes d'analogues, auxquelles ils croyaient aveuglément.

— Si le saint brahmane me permet d'ajouter un mot, dit la reine quand Panch-Anan eut cessé de parler, j'avertirai le brave Arslan que l'homme dont il s'agit est extrêmement féroce, et que rien ne lui est sacré, puisqu'il a osé, sans craindre d'en mourir menacer un brahmane. Il faut donc user de ruse avec lui. Il n'est pas possible non plus de le séduire par des présents ; il entre en fureur si on lui en offre. Cet homme est certainement un démon ; ainsi, sois sur tes gardes.

— Mon sabre a été trempé dans l'eau du Gange, et je ne redoute personne, pas même Iblis, dit le guerrier fièrement.

— La bravoure ne triomphe pas toujours des maléfices, dit Panch-Anan ; mais j'ai apporté pour toi un pavitram, l'anneau redoutable aux esprits pervers ; il est fait avec sept tiges de l'herbe darba, tressées ensemble et imbibées d'eau lustrale. Mets-le au doigt du milieu de ta main droite et ne crains rien.

Arslan prit l'anneau, en toucha son front et le mit à son doigt, sans laisser soupçonner qu'il n'attachait pas plus d'importance à cette pieuse relique qu'à un fétu de paille.

— Va, dit Ourvaci en le congédiant d'un geste, prends les meilleurs chevaux, hâte-toi et n'épargne rien pour réussir.

UNE FÊTE CHEZ LE GOUVERNEUR DE i/lNDE

— Qu'as-tu donc, Florian, mon beau page ? disait Bussy en achevant sa toilette pour se rendre au bal du gouverneur ; ne suis-je pas à ton goût ? ne trouves-tu pas cet habit fort galant ?

— Monseigneur est absolument bien et très à son avantage, mieux encore qu'avec l'habit militaire.

Le marquis était, en effet, charmant dans son costume, d'une recherche efféminée, qui le faisait paraître tout jeune. L'habit, de taffetas changeant, se fronçait légèrement aux pans pour former paniers ; les parements et les revers disparaissaient sous une soutache bleu et argent ; le gilet, de satin bleu clair comme la culotte, était finement brodé de petites roses et de myosotis ; le bas de soie moulait la jambe fine, et les souliers à hauts talons faisaient ressortir l'élégance du

pied. L'épée, très légère, avait une poignée de nacre et d'argent.

Tout en se mirant dans la glace de sa toilette, pour arranger les dentelles du jabot, Bussy regardait du coin de l'œil Marion, qui semblait dans un état de trouble particulier, et croissant à mesure que la soirée s'avançait. La jolie nuance rose qui animait ses joues d'ordinaire avait disparu, et elle était toute pâle.

— Je n'ai rien, répondait-elle aux questions du marquis. Monseigneur est trop bon de s'inquiéter ainsi de moi.

Mais Bussy n'était pas convaincu.

— J e gagerais que ce fou de Kerjean lui a glissé quelque billet, et c'est ce qui la bouleverse, se disaitil. Pardieu, j'y suis un rendez-vous cette nuit, pendant la fête !

Et, tout en polissant ses ongles avec une poudre parfumée, il posa brusquement cette question à la jeune fille:

— Comment trouves- tu Monsieur de Kerjean ?

— Pourquoi me demandez- vous cela ? balbutia-telle en chancelant au point qu'elle s'adossa a la muraille pour ne pas tomber.

— - Pour le savoir ! Qu'y a-t-il donc là de si terrible? Crois-tu donc que je n'aie pas compris qu'il n'est pas dupe de ton costume ? Me crois-tu aveugle au point de ne pas voir les œillades incendiaires qu'il te lance ? et est-il bien difficile de deviner que, si un vif attrait ne l'attirait ici, il n'y passerait pas tant d'heures, sans cela fort ennuyeuses ?

— Il n'y a pas de ma faute, dit Manon, je fuis Monsieur de Kerjean le plus que je le peux.

— Pourquoi le fuir? Il n'est pas à craindre, situ ne l'aimes pas. Mais, qui sait, peut-être es-tu amoureuse de lui ?

— Comme vous êtes méchant I dit Marion, en mordant sa lèvre pour arrêter un sanglot.

— Je plaisante, voyons, calme-toi.

I Et Bussy prit Marion par le bout des doigts en lui souriant amicalement.

— Que quelqu'un ait découvert que mon page est une femme et qu'il la trouve ce qu'elle est en effet, charmante, qu'y a-t-il donc là de si blessant pour toi et qui te puisse causer de telles alarmes ?

— Si l'on découvre qui je suis, si les jeunes désœuvrés se mettent à ma poursuite, cela pourra vous causer des ennuis et compromettre, détruire à jamais peut être le seul bonheur que je possède en ce monde, s'écria la jeune fille, qui incapable de se contenir plus longtemps, laissa ses sanglots éclater.

— Allons! allons! Florian, est-ce qu'un page, pleurnche comme cela atout propos? voyons, je t'engage ma parole de gentilhomme que tant que tu voudras y rester, je te garderai près de moi. Es-tu contente ?

— Ah ! merci, s'écria-t-elle en levant vers lui son regard bleu, trempé de pleurs, qu'un sourire heureux sécha bien vite.

— Le palanquin de saheb, dit Doudou en passant sa tête noire et ses dents blanches par l'ouverture de la porte.

— Je vous en prie, maître, dites au bon Naïk de ne pas me quitter ce soir, demanda Marion tandis que Bussy descendait l'escalier.

— C'est entendu, tu auras là le meilleur dès chiens de garde. Je ne me tro mpais pas, se dit-il, en s'installant dans la chaise à porteur, c'est pour ce soir. Diable de Kerjean ! Je suis curieux de savoir s'il parviendra, à la longue, à se faire agréer, ou si mon indifférence triomphera plutôt que son amour. Pauvre fille t elle devrait l'aimer, cela la consolerait et je lui pardonnerais bien volontiers ; mais je gage que Kerjean en sera pour ses frais.

Et il avait un sourire un peu fat en s'avouant tout bas que sa vanité souffrirait s'il était oublié pour un autre.

— Allons, laissons ces niaiseries, se dit-il avec un haussement d'épaules, en approchant du palais vers lequel se dirigeait tout un flot de carosses, de palanquins et de chaises à porteurs. Voyons ce que sera ce bal. J'aurai là, certes, l'occasion d'essayer ce pouvoir que je me flatte, peut-être à tort, de posséder. Toutes les femmes un peu élégantes de la ville seront présentes. Eh bien! j'essaierai. Voyons, combien de cœurs je percerai des cinq flèches de l'amour, comme dit Naïk.

Il entra

On eût dit une fête travestie, tant les nations et les costumes étaient mêlés. Les femmes pourtant, presque toutes, portaient le costume français, suivant du plus près possible les modes de Versailles et tenant une place énorme avec leurs jupes à paniers.

Deux Suisses gigantesques^ jetaient à tue-tête les

noms et titres des nouveaux arrivants, à l'entrée de l'immense salle, toute resplendissante d'or et de lumière, dans laquelle se tenait Dupleix.

Il était debout, sous un dais fleurdelisé, près d'un fauteuil, très semblable a un trône, en habit tout chamarré d'or, traversé du grand cordon de Saint-Louis ; sa femme, à ses côtés, était assise.

Un grand espace restait vide devant eux, et les invités s'y avançant en bon ordre, venaient les saluer, puis passaient. Dupleix répondait, par un salut, par un sourire, par une phrase affectueuse. Au devant de certains personnages importants il faisait quelques pas ; puis la foule se répandait dans les salons, sous les galeries, à travers les jardins illuminés, formant une cohue brillante et joyeuse.

Quand Bussy s'approcha à son tour, Dupleix lui tendit la main et le présenta à sa femme.

— Elle est mon ministre le plus habile, dit-il en souriant, la moitié de moi-même. C'est la begum Jeanne, comme l'appellent les indigènes, ce qui veut presque dire la reine. Défiez-vous d'elle, elle sait tous les dialectes de l'Inde.

La begum riait. Elle était très séduisante et très superbe, à demi-indienne de type, vêtue d'une robe de brocart d'argent et couverte de pierreries comme une idole.

— N'écoutez pas mon mari, dit-elle à Bussy en hindoustani ; son affection pour moi l'aveugle.

— Mériter l'amour d'un tel homme, madame, répondit-il, dans la même langue, c'est le pfus glorieux des

LE LION DE LA VICTOIRE IjS

triomphes. Vous voir l'un près de l'autre c'est voir Rama et Sita.

— Il parle fort bien, dit-elle à Dupleix, à demi-voix, pendant que Bussy s'éloignait.

Kerjean était à quelques pas au milieu d'un groupe de jeunes filles. Il courut à son ami :

— Venez par ici, ne vous perdez pas au milieu de cette foule d'inconnus; je vais vous présenter à de charmantes personnes.

Les jeunes filles se turent et cessèrent de rire, examinant, sans en avoir l'air, le nouveau venu, dont la bonne mine les frappait.

— M. le marquis de Bussy ; ma sœur, Louise de Kerjean.

•f Une jeune fille, mince et gracieuse, ressemblant assez à Kerjean, fit une révérence.

— Mlle d'Auteuil, Mlle de Bury et ma cousine, que je garde pour la fin, Mlle Chonchon.

Mademoiselle Chonchon baissa les yeux, ouvrit et ferma son éventail. Grasse, un peu trop, ce qui était délicieux à son âge, elle avait à peu près dix-sept ans, ses grands yeux noirs agitaient des cils superbes, et elle gardait quelque chose de l'indolence orientale dans sa toilette parisienne, en satin rose pâle broché de blanc, avec son corsage long et baleiné à échelle de rubans.

Des orchestres, sur des estrades enguirlandées de fleurs se faisaient entendre. On jouait une gavotte.

— Avez-vous une danseuse, demanda Kerjean.

— Si mademoiselle Cbçnçhon daigne consentir ? dit Bussy en s'inclinant,

Choncbon mit le bout de ses doigts dans la main du jeune homme.

— Comment! ma cousine accepte? Mais c'est un triomphe ! s'écria Kerjean ; elle est si paresseuse qu'elle répond, le plus souvent, qu'elle est engagée.

La jeune fille donna un coup d'éventail à Kerjean.

— Pourquoi dire tout de suite mes défauts ?

Kerjean se sauva avec Mademoiselle d'Auteuil, suivant sa sœur, qu'un jeune homme emmenait.

On dansait dans plusieurs salons, dans les galeries et sous un grand vélum, dans le jardin ; c'est là que Chonchon entraîna son cavalier, parce qu'il y faisait plus frais, disait-il. Tout en regardant à la dérobée la jolie danseuse, Bussy se demandait qui elle était ; Kerjean l'avait appelée cousine ; était-ce une fille de Dupleix ? Mais on savait que le gouverneur n'était marié que depuis six ans, avec une veuve dont il était très épris. Une belle-fille alors, ou, peut-être, l'enfant d'un frère ou d'une sœur.

Ils croisèrent Mme Barnwal.

— Vous connaissez ma sœur, demanda Chonchon en voyant le marquis la saluer.

— J'ai eu l'honneur de la voir quelques instants à Madras. C'est bien cela, conclut-il à part lui, une fille de Madame Dupleix.

Ils dansèrent la danse lente et grave, balancée sur deux temps, Bussy un peu machinalement, pensant à autre chose.

Par moment les jeunes gens s'arrêtaient pour laisser passer d'autres couples.

— - Pourquoi ne me dites-vous rien : demanda tout à coup Chonchon en ouvrant sur Bussy, avec surprise, ses grands yeux où il y avait encore de l'enfance.

Le jeune homme tressaillit comme tiré d'un rêve.

— Pourquoi ? c'est que je redoute de vous dire les banalités ordinaires : il me semble que ce serait vous manquer de respect.

— Pourquoi ? Je suis habituée à les entendre. Estce donc très aimable de ne rien dire ?

— Que vous dirai-je ? Je suis un inconnu pour vous, je ne vous connais pas encore ; tout ce que je sais de vous, vous le savez aussi bien que moi : c'est que vous êtes adorable et que votre toilette vous sied à ravir.

— Eh bien, soit taisons-nous, dit la jeune fille d'un petit air dépité.

Mais le marquis secoua sa rêverie ; l'idée l'effraya de paraître stupide et sans galanterie à la fille de Dupleix ; il regarda autour de lui. Il y avait là bon nombre de bourgeoises et de femmes de trafiquants, nées à Pondichéry et n'en étant jamais sorties. Les petits ridicules de leuré manières et de leurs toilettes sautaient aux yeux d'un habitué de Versailles ; ils lui servirent de thème et il fit briller, aux dépens des naïves coloniales, une fine ironie et une moquerie légère dont Chonchon fut éblouie. Avant que la gavotte fût terminée, elle lui avait pardonné son silence du début.

— Maintenant que nous sommes plus amis, lui ditelle, en arrêtant un pas commencé, je vais vous dire ce que je pense : c'est bien fatiguant de danser :

si nous allions dans le jardin ? je vous montrerai quelqu<|chose de très curieux.

Et ils s'en allèrent sous les grands palmiers, sous le scintillement des girandoles, lui la tenant par le bout des doigts, à distance à cause de l'ampleur des paniers.

Elle le conduisit vers une pièce d\fau autour de laquelle beaucoup de monde était rassemblé.

Chose étrange, cette eau semblait du feu ; un feu clair et bleuâtre, se laissant voir jusqu'au fond et déchiré en tous sens par de magnifiques poissons, qui laissaient derrière eux des sillages de saphirs, de diamants et de rubis. Pour ménager l'effet, les arbres voisins n'étaient pas illuminés et les personnes qui regardaient étaient éclairées en dessous, confusément.

— Qu'est-ce que c'est que cette merveille ? s'écria Bussy.

— N'est-ce pas que c'est joli ? dit Chonchon, penchée vers le lac, et com/me fajcinée par ce frissonnement de pierreries. C'est un jeune prince indien, qui adore maman comme si elle était sa mère, qui lui a fait ce cadeau.

— Mais comment ce lac est-il éclairé ? il est impossible de comprendre d'où vient la lumière.

— C'est un secret ; je vous le dirai à vous si vous promettez de le bien garder.

— .Je le jure.

Elle se pencha vers l'oreille du marquis pour que personne ne pût entendre.

— Eh bien, il règne tout autour du lac une galerie souterraine, qui, du côté de l'eau, a une muraille de

verre diversement colorée. Des milliers de lampes, munies de puissants réflecteurs, sont accrochées dans le souterrain et jettent, par cette muraille transparente, leurs lumières dans le lac qui les centuple, les réunit, en fait ces flammes, et personne ne peut deviner d'où vient cette clarté.

— Comme c'est ingénieux et simple ? dit Bussy.

— Pour ajouter à la beauté le fond du lac est pavé de cristal taillé à facettes.

— C'est éblouissant, fascinant ; on voudrait s'y jeter.

— N'est-ce pas ? Nager dans cette eau avec un costume en toile d'argent !... Nous sommes sur le souterrain, ajouta-t-elle, en frappant le sol de son pied, d'une petitesse invraisemblable dans le soulier cambré à talon très haut ; vous voyez cela sonne creux.

Un grand fracas éclata soudain, interrompant la conversation. Des bombes, des décharges ; c'est le feu d'artifice qui s'élance impétueusement et remplit tout le ciel d'étoiles.

Chonchon commence à montrer quelques inquiétudes de s'être oubliée si longtemps avec son danseur.

— Nous avons perdu Louise et Kerjean, dit-elle, il faut les chercher.

— Je suis vraiment confus de vous avoir ainsi accaparée.

— Moi seule suis coupable, qui prive les dames d'un cavalier aussi aimable et vous ai fait manquer plusieurs danses.

— Je ne danserai plus, dit le marquis^

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— Pourquoi?

— Parce que voua n'aimez pas la danse.

Et pendant un instant il pose sur elle son regard, chargé d'une feinte douceur ; il le plonge longuement dans les grands yeux candides levés vers lui ; mais devant le trouble visible de la jeune fille, il éprouve une honte et une colère contre lui-même.

— Non, pas celle-là, se dit-il, ce serait odieux, une jeune fille I l'enfant d'un homme que je vénère ; incapable de l'aimer comme je le suis, ce serait vraiment un crime.

Maintenant des flammes de Bengale emplissent le jardin de fépies,rendant visibles les merveilleux feuillages, faisant apparaître, dans des fumées vertes et bleues, les couples et les groupes en riches toilettes, avec des clartés d'apparitions.

De l'autre côté d'une pelouse, Chonchon aperçut la sœur de Kerjean.

— Ah ! voilà Louise ! dit-elle, en faisant un signe à son amie.

— Vous voyez qu'elle n'a pas non plus quitté son danseur ; c'est le même jeune homme, il me semble, qui Fa emmenée pour la gavotte.

— Mais c'est bien différent, dit étourdiment Chonchon, eux se connaissent depuis longtemps et Monsieur de Moracin est très amoureux de Louise.

— C'est dans ce cas, alors qu'ils devraient avoir plus de réserve, dit Bussy en souriant, mais peut-être sont-ils fiancés ?

— Non ; Monsieur de Moracin ne s'est pas déclaré.

LE LION DE LA VICTOIRE l8l

Ils ne sont pas encore dans une position de fortune à pouvoir se marier. Mais voilà que je vous dis encore un secret ; je ne sais vraiment pas pourquoi je bavarde ainsi comme une folle.

— Vos secrets sont en sûreté, ne craignez rien, Bussy se hâtait à travers les allées, mais, la foule

envahissant le jardid, on avait peine à avancer.

— Comme on nous pousse, dit la jeune fille, jamais nous ne pourrons les rejoindre.

— S'ils s'aiment, ils ont plaisir à être ensemble et nous serions indiscrets de rompre le tête-à-tête.

— C'est vrai, dit- elle en s'arrêtant. Aht elle est bien heureuse, Louise t

— Pourquoi soupirez-vous en disant cela? Vous devez être adulée à l'envi, et désespérer une foule de prétendants.

— Les prétendants ne manquent pas ; mais ipoi je suis plutôt trop riche, et je ne saurai jamais si l'on m'aime vraiment. Aussi j'ai un projet bien arrêté...

— De rester fille.

— - Oh ! non. Mais c'est encoje un secret.

— Dites-le pour me prouver que vous avez confiance dans ma discrétion.

Chonchon hésita et regarda le jeune homme à la dérobée; il avait sur les lèvres un sourire banal qui lui sembla affectueux.

— Eh bien, dit-elle, en baissant la voix, je veux choisir moi-même : quand je serai bien sûre d'aimer quelqu'un, je le ferai savoir à ce quelqu'un-là.

— Quelle imprudence, mademoiselle ! s'écria vive-

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ment Bussy ; songez à quoi vous vous exposeriez, si, par impossible, l'homme que vous honoreriez à ce point ne vous aimait pas ; si, par malheur, son cœur était captif 'déjà dans des liens trop forts pour pouvoir être brisés ; et voyez dans quelle situation vous mettriez un galant homme.

— Dans mon stupide orgueil, je n'avais pas songé à cela, dit la jeune fille, qui devint très pâle et leva sur le marquis un regard profondément attristé.

Puis elle lui demanda de la reconduire dans la salle de bal, et ne dit plus rien.

— Mon Dieu ! aurais-je eu le malheur de lui plaire sans le vouloir? se disait Bussy, en la regardant s'éloigner avec un jeune danseur qui l'avait engagée pour une sarabande.

Elle baissait la tète, sérieuse, comme désenchantée du bal.

— Vraiment, je deviens d'une fatuité extravagante, reprit-il en haussant les épaules, je lui ai simplement montré la folie d'un de ces petits projets auquel les jeunes filles tiennent tant, et elle est désolée de voir par terre son joli château de cartes.

Et il se mit à errer de salle en salle, regardant les femmes, heureux d'être seul et de ne connaître personne. Son regard recherchait de préférence les Orientales, mais il y en avait, naturellement, fort peu, les musulmanes ne sortant pas du harem: quelques Indiennes, des Arméniennes assez belles, d'une beauté de race, sans grande personnalité. Les Maures, comme les Français les appelaient encore, étaient au contraire

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assez nombfeux. Il regardaient danser d'un air fort dédaigneux, ne comprenant pas bien pourquoi des personnes de qualité se donnaient la peine de danso/ elles-mêmes, au lieu de payer pour cela des odalisques ou des bayadères. N'aimant pas à rester debout, il^ accaparaient les fauteuils et les canapés, les disputant aux dames, et ils restaient là, gravement assis, un genou replié, le pied sous la cuisse, roulant des yeux étincelants, tirant entre leurs doigts leurs moustaches épaisses. Par la baie d'une porte, Bussy revit Chonchon, dansant avec grâce, d'un air très ennuyé. Il s'arrêta un instant à la regarder.

— Si j'étais ambitieux, poifjtant, murmurait-il, si je pouvais renoncer à cette folie sans but et sans espoir, devenir le gendre de Dupleix, ce serait là un beau rêve ; mais, hélas ! ma folie cessant, je sens que mon ambition mourrait avec elle.

En se retournant, il rencontra un regard attaché sur lui avec une fixité qui le surprit.

Celui qui le dévisageait ainsi était un musulman de haute taille, à l'air plus fier et plus noble qu'aucun de ceux qui étaient là. Un sabre à pommeau de pierreries dépassait son écharpe, lamée d'or, et des diamants scintillaient dans l'aigrette de sa coiffure.

Sous le regard, d'abord étonné, puis dur et irrité par lequel lui répondit Bussy, il ne baissa pas les yeux.

— Ah î çà ! il m'ennuie/ce personnage, murmura le marquis en portant la main à son épée.

Mais l'homme détourna la tête et se mit à examiner de la même façon une autre personne.

— Il paraît que c'est sa manière d'être, se dit Bussy , qui s'éloigna en souriant.

Malgré lui, il cherchait Kerjean, curieux de savoir s'il s'était échappé du bal pour courir au rendez-vous qu'il avait, sans nul doute, donné à Marion.

— Il y a de fort jolies femmes ici cependant; pourquoi diable leur préfère-t-il mon page ? Après tout ces dames sont, peut-être, des vertus farouches.

Et, reprit de ses idées de séduction, il s'approcha d'une bourgeoise qui venait de boire un verre d'eau de neige, et lui prit galamment le verre des mains pour le replacer sur le plateau, que tenait un grand valet. La jeune dame remercia en minaudant, avec un sourire des plus engageants; mais, soudain un nom, crié par les suisses, parvint aux oreilles du marquis, par-dessus le brouhaha de la foule et lui fit faire un bond de surprise. Il abandonna la dame stupéfaite, comme si elle n'existait pas.

Avait-il bien entendu ?

— Le prince très illustre Sayet Mahamet Khan, Bahâdour Salabet Cingh !

— Lui ! lui ici ! le fiancé d'Ourvaci, le Lion terrible ! est-ce bien possible ?

Et impitoyablement, Bussy bouscula tous ceux qui lui barraient la route, et se précipita dans le grand salon.

Dupleix s'avançait avec empressement vers un tout jeune homme, mince et gracieux de forme, qui, lorsqu'il l'eut rejoint, serra le gouverneur dans ses bras et lui prit le menton, ce qui est la plus cordiale et la plus

LE LION DE LA VICTOIRE l85

honorable des salutations indiennes. Le prince s'avança ensuite vers Madame Dupleix et lui baisa la main à la française.

Bussy ne le voyait que de dos, et ne pouvait s'approcher, malgré ses efforts.

— Il n'est ni boiteux, ni bossu, se disait-il, espérons qu'il sera borgne.

On apporta un fauteuil pour le prince, sous le dais fleurdelisé, et il s'assit à côté de Dupleix. Tous les musulmans, qui s'étaient levés à l'entrée de Salabet- Cinghet demeuraient debout, le front penché vers la terre, une main sur le cœur, reprirent leurs places sur les canapés.

Le jeune prince lui faisant face à présent, Bussy pouvait le voir tout à son aise.

Impossible, môme à un rival, de ne pas le reconnaître : il était d'une beauté irréprochable.

La grande jeunesse du prince donnait un velouté charmant à son teint, couleur de bronze clair; ses longs yeux noirs, sous des sourcils magnifiques, coulaient entre les cils un regard doux et comme assoupi ; l'ovale du visage, d'une pureté extrême, la bouche, d'un rouge vif, s'entr'ouwtnt sur un sourire emperlé, avaient une grâce féminine, et vraiment, dans son riche costume oriental/ tout brodé d'or, avec ses colliers, ses bracelets, ses pendants d'oreilles, ses agrafes de pierreries, il avait l'air d'une ravissante femme.

— Allons ! c'est parfait ! se disait Bussy, les sourcils contractés ; la jalousie manquait aux tourments que j'endure. Que pourrais-je contre cet homme que je hais

t86 LA CONQUÊTE DU PARADIS

déjà autant que je l'admire? Par quel moyen l'insulter, le provoquer, essayer de le tuer ? Bah ! il rirait de moi et mè ferait assassiner traîtreusement par ses esclaves ; il faut m'avouer vaincu et renoncer définitivement à toute lutte, effacer jusqu'au souvenir de cette démence, qui finirait par me rendre complètement imbécile.

Salabet Cingh causait avec Madame Dupleix et paraissait aiiprès d'elle très empressé et très tendre ; il semblait la supplier, solliciter quelque chose qu'elle refusait avec un sourire doux et affectueux.

— Serait-il amoureux d'elle ? se demanda Bussy ; elle pourrait être sa mère ; mais elle est certes assez belle pour inspirer encore une passion.

Mais le jeune prince riait, et son rire sonnait comme celui d'un enfant ; Il offrait maintenant à Dupleix des pastilles dans une petite boite d'or émaillé qu'il avait prise dans sa ceinture.

— Eh bien, vais-je rester là, fasciné comme un oiseau par un serpent? se dit tout à coup le marquis. Et, avec un mouvement de colère, il tourna brusquement le dos et s'éloigna.

En traversant une galerie, il revit ce guerrier qui l'avait regardé d'une façon singulière. Il était appuyé du dos contre un portique, les bras croisés, l'air froid et méprisant, mais continuant à dévisager tous ceux qui passaient devant lui.

— J'ai envie de lui chercher querelle, à celui-là, se dit le marquis, et de passer sur lui ma mauvaise humeur !

Il s'avança avec un sourire moqueur et impertinent, tan*

dis que, sans le voir, l'inconnu murmurait d'un air irrité :

— Ils ont tous, dans cette race bâtarde, les cheveux blancs et le visage imberbe, et les prunelles bleues ne sont pas rares.

Alors Bussy se planta devant lui, croisant les bras, imitant l'attitude du guerrier.

— Ah ça, qu'est-ce que tu cherches avec cette insistance ? lui dit-il. Tu me semblés n'être connu de personne ici ; serais-tu un espion ?

Le jeune homme avait parlé français.

— Je n'entends pas l'idiome des infidèles, répondit dédaigneusement le guerrier.

— Eh bien, t le fils de cette race bâtarde >, a déjà cet avantage sur celui de la race légitime, qui descend tout droit du diable, c'est qu'il parle et comprend son jargon, dit Bussy en changeant de langage.

— Pourquoi cherches-tu à m'insulter? je ne te connais pas.

— Pourquoi m'as-tu regardé ?

— Parce que tes yeux sont bleus.

Bussy éclata de rire.

— Je n'accepte pas cette excuse, dit-il, même en te tenant pour fou.

L'inconnu eut un éclair de fureur dans les yeux.

— Mon sabre a soif de sang, s'écria-t-il, et tu seras la fontaine qui l'abreuvera.

— A moins que tu ne fournisses le bain où se plongera mon épée.

— Soit, battons-nous, et qu'Allah nous juge t dit le guerrier en portant la main à son sabre.

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l88 LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Un instant. La race bâtarde n'a pas la coutume de se donner en spectacle aux dames. Nous nous égorgerons, si tu le veux bien, au petit jour.

— Comme tu voudras. Où te retrouverai-je ?

— Devant le palais, aux pieds de la statue du roi de France. — Cela m'a soulagé vraiment de chercher une querelle! injuste à ce sujet du grand Mogol, conclut-il, en continuant son chemin.

Etil gagna les jardins sans s'apercevoir que l'inconnu le suivait de loin.

La fête était de plus en plus joyeuse , des couples dansaient maintenant sur la grande pelouse, avec plus de laisser-aller, d'animation. On soupait, dans la vaisselle plate et de vermeil à de petites tables dressées de toutes parts ; de jeunes échansons, vêtus à l'orientale, versaient, sans repos, le Champagne ; et les têtes s'échauffaient ; la gaîté , de plus en plus bruyante , débordait.

Bussy s'enfonça sous les frondaisons, cherchant les allées désertes ; mais d'autres que lui les cherchaient aussi : des amoureux, sans doute, qui s'y promenaient lentement, se chuchotant de douces paroles.

— Encore l'amour ! toujours l'amour !

Et il eut une grimace de dégoût devant la banalité de ces liaisons. Pourtant, dans cette atmosphère tiède, au milieu de ces parfums qui se dégageaient puissamment sous la rosée nocturne, dans cette pénombre fraîche, aux sons des musiques lointaines, la plus faible galanterie pouvait s'exalter suffisamment pour donner une heure de poétique illusion, et il était péni-

ble, à son âge, de se promener seul. Le jeune homme regrettait la compagnie de Cbonchon qui du moins le distrayait. Elle était vraiment sympathique, cette enfant avec son chaud regard noir et ce naïf abandon qui lui faisait confier à un inconnu tous ses petits secrets. Ah ï s'il pouvait l'aimer celle-là, l'aimer d'un amour calme et sans fièvre, cela le sauverait, et lui ferait un avenir paisible et heureux. 11 gagnerait vite des grades et de la renommée à la pointe de son épée, et s'élèverait jusqu'à elle. Ah! s'il pouvait l'aimer! Mais l'amour sans fièvre et sans souffrance était-ce l'amour? et puis, commande-t-on à son cœur ? Il l'essaierait, du moins ; il s'efforcerait de faire naître en lui ce sentiment sérieux et sain et d'en chasser ces mortelles rêveries qui l'épuisaient.

En débouchant dans un carrefour très éclairé, il vit la foule massée en cercle et extrêmement attentive à quelque chose qu'il ne lui était pas possible d'apercevoir. Il s'informa de ce que c'était.

— Une espèce de squelette qui dit la bonne aventure, lui répondit-on.

Tiens ! s'il pouvait savoir quelque chose de sa destinée ? Il ne croyait guère à ces sorcelleries ; cependant, on pouvait toujours voir, puisque c'était un jeu.

Il manœuvra adroitement et parvint au premier rang des spectateurs. Il vit alors un fakir d'une maigreur vraiment fantastique, dont la peau noire couvrait seulement les os et les muscles. Il était nu, moins un lambeau d'étoffe rouge autour des reins ; assis par terre, enchâssant sa barbe pointue entra ses genoux, remon-

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igO LA CONQUÊTE DU PARADIS

tés jusqu'au menton, il remuait du bout de ses doigts, ou plutôt de ses griffes, des lames d'ivoire, couvertes de signes mystérieux, disposées sur le sol, entre ses pieds écartés et il les regardait avec une grimace comique, du haut de ses genoux, en louchant. A sa droite se tenait debout un interprète, à gauche était posé un coffret en laque persane contenant les talismans.

Au milieu des rires de l'assistance, gardant une gravité presque sinistre, malgré sa bizarre physionomie, le fakir disait le passé et, à ceux qui ne craignaient pas de l'entendre, l'avenir. Il dévoilait aussi les défauts, dénonçait les ivrognes et les débauchés, ce qui soulevait des rires. Parfois un silence subit s'établissait quand il annonçait une mort prochaine ou un malheur. Le sorcier avait été payé pour amuser les invités ; néanmoins on lui jetait des pièces d'argent, qu'il prenait sans % remercier et cachait sous son pied.

Chonchon s'avança, un peu rouge et hésitante.

Qu'allait-on lui dire ? Bussy prêta l'oreille.

Le fakir remuait les lames d'ivoire avec plus d'attention, louchant horriblement ; un de ses sourcils relevé disparaissait sous sa chevelure emmêlée ; et il parla d'une voix profonde et basse.

— Ce soir même, tu as cru trouver le bonheur et ton cœur a reçu un choc ; prends garde qu'il n'en soit brisé. La coupe où tu veux te désaltérer viendra jusqu'à tes lèvres, mais se renversera sans t'avoir rafraîchie.

— Comme c'est étrange ! murmura le marquis.

Mais l'interprète ne traduisit pas exactement, il dit :

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La coupe où tu veux t'abreuver est pleine d'une liqueur enivrante.

C'était assez vague. Chonchon parut heureuse, cependant, et se retira avec un sourire.

— A mon tour, s'écria le marquis en s'approchant. Le fakir le regarda assez longuement, puis, ouvrant

sa boîte persane y prit d'autres lames d'ivoire, qui, au lieu d'être blanches, étaient noires.

— Que veux-tu savoir ?

— Dis-moi d'abord quelque chose qui me soit arrivé récemment afin que je puisse croire à ta magie.

— Tu en doutes ? donne moi ta main; et bien voici : tu portes encore à l'épaule les traces d'une blessure que t'a faite un tigre.

Bussy eut un tressaillement de surprise.

— Est-ce vrai?

— C'est vrai.

— Oses-tu maintenant regarder dans l'ombre terrible des jours futurs ?

Le marquis avait pâli, réellement impressionné ; il se tut un instant.

— Je l'ose, quel que soit mon destin, dit-il bientôt d'une voix ferme.

Le fakir se recueillit, remuant ses lamelles, louchant au point que ses prunelles disparurent.

— Ambition démesurée, dit-il, après un long silence. Ambition folle et ardente, irréalisable, et qui, par une fantaisie des dieux, sera réalisée au delà même de ses prétentions. Souviens-toi de mes paroles et méditezles : Sans rien savoir de la magie, tu dois être magi-

/Goàgle

cien et arriver ainsi au plus inaccessible de tesrève3. N'oublie pas que le sort peut former le tissu de la vie avec les traits de la foudre mêlés à des rayons de lune.

— Inutile de traduire ! s'écria le marquis en jetant un écu au fakir.

Puis il fendit la foule, désappointée de ne pas savoir ce qui s'était dit et s'éloigna très- troublé.

Il alla s'asseoir sur un banc de marbre, les oreilles bourdonnantes, le cœur agité d'un mouvement précipité. Est-ce que vraiment il serait possible qu'un homme revît le passé et devinât l'avenir ? Etait-ce simplement le hasard, une circonstance fortuite, qui avait permis au fakir de connaître le fait de la blessure récente? Ce détail si précis donnait seul une valeur surprenante à ce qui avait suivi: paroles,en somme, assez énigmatiques et confuses. Cette ambition démesurée pourtant, l'avait-il lue dans ses regards? et qu'entendait il par cette magie dont il devait se servir sans la connaître? Certes, il ne croyait pas au merveilleux et cette impression s'eflacerait, mais, pour l'instant, il était bouleversé.

Il ne s'était pas aperçu, tant il était absorbé, que le guerrier musulman, qui n'avait pas cessé de le suivre, s'était assis, non loin de lui, sur le banc. L'étranger le considéra longtemps en silence et comme Bussy, les regards rivés au sol, se croyait toujours seul, il lui toucha doucement le bras.

Le marquis eut un sursaut, et, reconnaissant l'homme qu'il avait provoqué, leva les yeux vers le ciel, où les étoiles brillaient encore.

— Il ne fait pas jour, dit-il, que me veux-tu ?

— Je crois que tu es l'homme que je cherche .

. — Eh bien, tu me cherches trop tôt, puisque notre rendez-vous est au jour naissant.

— Je ne dois plus te tuer, situ es celui que je crois.

— Comment ! tu me cherchais avant que je t'aie provoqué ? Pourquoi faire ? Est-ce que tu me connais ?

— Je ne te connais pas, et depuis bien des jours, de l'aube à la nuit, je te cherche.

— Voilà qui est curieux! Sais-tu mon nom ?

— Je l'ignore.

— Et toi, comment t'appelles-tu ?

— Mon nom est celui d'un brave, je n'ai nulle raison de le cacher : Je suis Arslan Khan .

— Eh bien, Arslan, ta gloire n'est pas venue jusqu'à moi. Ton nom n'éveille en moi aucun souvenir. Il est certain qu'il te faut chercher encore et que je ne suis pas celui que tu crois.

J'ai entendu les paroles du très saint fakir Sata- Nanda. C'est moi qui l'ai envoyé ici offrir ses services pour animer la fête du gouverneur. Crois-tu sans cela qu'un homme comme lui eût consenti à déshonorer sa science divine pour amuser les badauds ? C'est pour toi seul qu'il était ici, et mon attente n'a pas été trompée ; il a vu, à travers tes vêtements, la blessure faite par un tigre, et c'est à ce signe que je devais te reconnaître.

-*■ Qui donc t'envoie ? demanda le marquis, singulièrement attentif.

— Quelqu'un qui te hait.

— Une femme?...

— Une reine f

— Ourvaci ! c'est Ourvaci ! s'écria le jeune homme, un instant suffoqué par l'émotion.

— Ne prononce pas aussi familièrement le nom d'une reine.

— Pourquoi t'envoie-t-elle ? est-ce pour me tuer ?

— Tu serais mort déjà si c'était cela. Non, jusqu'à présent, on ne m'a pas donné Tordre de te tuer.

— Ce sera pour plus tard ; mais que me veut-on en attendant ?

— Te poser une question.

— Et si je refuse d'y répondre...

— Le cas n'est pas prévu ; aussi monstrueux que Ton te juge, Tonne peut croire qu'après avoir outragé une femme, tu veuilles la désespérer.

Bussy appuya ses mains sur son front comme pour apaiser le désordre de ses idées. Qu'allait-on lui dire ? Il sentait de quelle importance c'était pour lui d'être calme et clairvoyant, de bien juger la situation pour voir quel parti il en pourrait tirer, et de ne prononcer aucune parole imprudente qui pût l'empêcher de profiter du moindre avantage.

— Comment as-tu réussi à me reconnaître ? demanda-t-il à Àrslan ; on a dû te faire de moi un tableau effrayant ?

— Non, le portrait était d'une ressemblance extrême.

— Qui Ta fait?

— La reine elle-même.

LE LION DE LA VICTOIRE iç5

— La reine ? Elle se souvenait à ce point de mes traits ?

— Juges-en : ceci est écrit sous sa dictée. Ainsi, n'espère pas lui échapper.

Et Arslan tendit au jeune homme un petit rouleau de parchemin.

— Sais-tu quel est le crime qu'on me reproche ? demanda Bussy, qui prit récrit mais ne l'ouvrit pas.

— Je suis curieux de le connaître.

— M'abandonnes-tu ce papier si je te le dis ?

— Volontiers. Maintenant que je t'ai trouvé il m'est inutile.

— Eh bien ! voici : Rencontrant par hasard la reine à la chasse au tigre je l'ai, en risquant ma vie, sauvée d'une mort affreuse.

— C'est tout?

— Tout absolument.

Arslan jeta sur Bussy un rapide regard où il y avait de la surprise et comme une involontaire sympathie.

— Est-ce qu'un musulman, lui aussi, tiendrait pour uq crime un pareil service ?

— Non, dit Arslan ; si la femme sauvée t'avait laissé voir son visage, elle eût été, sans doute, étranglée par ordre de son époux ; mais si elle était restée voilée, on eût donné des fêtes en ton honneur.

— Les Hindoues ne se voilent pas et celle-ci est libre...

— Mais esclave des superstitions de ses vaines croyances, ceux qu'Allah n'a pas éclairés des lumières de la vraie foi ont l'esprit rempli d'idées funestes,

iq6 la conquête du paradis

— Oui, je sais... la souillure... dit le marquis. Eh bien ! que veut-on de moi ?

— Savoir si tu as assisté secrètement à la cérémonie de la purification et par quelle formule magique tu Tas empêchée de réussir.

Bussy se recueillit, redoubla d'attention. Quelle for* mule magique ?. . . Les paroles du fakir lui revinrent subitement à l'esprit, il les comprenait maintenant ! Elles contenaient le talisman qui pouvait le faire triompher, c Sans connaître la magie, tu dois être magicien. » Oui, c'était bien cela qu'il fallait: à une puissance imaginaire, opposer un pouvoir illusoire, des maléfices aux incantations.

Ce fakir était un dieu ! il eût voulu le revoir, serrer dans ses bras ce sublime squelette.

— A quels signes a-t-on reconnu que la cérémonie sacrée n'a pas été agréée par les dieux ? dit-il d'une voix grave et lente.

— A ce que la reine n'a pas retrouvé le calme, et se sent plus que jamais brûlée par la souillure.

— C'est bien ce que je voulais, dit-il, comme à luimême ; ce qu'elle pensait rejeter d'elle s'est enfoncdf, comme un trait venimeux, plus avant dans sa chair.

— Pourquoi veux-tu m'abuser ? dit Arslan, le fakir l'a déclaré, tu ne connais pas la magie.

— Tu as mal compris ses paroles, répondit vivement Bussy ; il voulait parler de la magie indienne que je ne pratique pas ; mais je suis maître dans la cabale des Hébreux et les prêtres égyptiens m'ont févélé tous leurs secrets. Sata-Nanda n'est que sorcier

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et je suis mage. A un signe qu'il m'a fait, j'ai compris qu'il me reconnaissait pour son seigneur et il m'a donné à entendre que la science inférieure que je ne savais pas il fallait la deviner.

Bussy parlait avec un si imperturbable aplomb qu'Arslan £ut presque convaincu. Il se réserva cependant de savoir la vérité, du fakir.

— Que dois-je répondre à la reine ? demanda-t-il.

— Ceci : J'étais présent à la cérémonie magique. Au darba de Vichnou, et à toutes les plantes consacrées, j'ai opposé la mandragore ; et, par un signe de ma main droite, j'ai repoussé les malédictions, les retournant vers celle qui les proférait. Ces paroles mystérieuses pour toi, le brahmane les comprendra.

— Alors tu respecteras les prochaines incantations ; puis-je rapporter cette bonne nouvelle ?

— De loin comme de près, selon mon bon plaisir, je puis réduire à rien tous ces prestiges ; cependant, si la reine croit à ses dieux, qu'elle essaye encore de les fléchir.

— Prends garde, dit Arslan, on me renverra vers toi pour t'assassiner.

— Et tu m'assassineras ?

— Entendre, c'est obéir, dit le guerrier en se levant ; mais puisque tu es un soldat comme moi, si l'on me donne cet ordre, au lieu de te tuer, je croiserai le fer avec toi.

— Je serai à ta disposition toujours, et notre duel n'est que remis. Je suis le marquis Charles de Bussy, capitaine des volontaires.

— Le seigneur soit avec toi, dit Arslan en posant sa main sur son cœur, puis sur son front.

— Que Dieu t'ait en sa sainte garde, répondit le marquis en s'inclinant.

Le guerrier s'éloigna rapidement et disparut.

Ayant hâte d'être seul et de rentrer chez lui, Bussy se dirigea vers la sortie ; mais, au moment où il allait franchir le portail d'honneur, un officier l'arrêta.

— Capitaine, lui dit-il, le gouverneur vous prie de rester et d'aller l'attendre dans son cabinet où il vous rejoindra bientôt; il a de graves nouvelles à communiquer à l'état-major et aux officiers.

Bussy salua celui qui lui avait parlé et retourna sur ses pas.

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