‹ Le Lion de la victoireChapitre 19 sur 29 · LE NABAB SE FACHE · texte numérisé non relu

LE NABAB SE FACHE

Le cabinet de Dupleix était une salle vaste, haute de plafond, avec de larges fenêtres, mais très sobre, ment meublée ; des fauteuils, une grande table, dominée pat une mappemonde ; des livres et des registres sur des rayons, et plusieurs cartes suspendues aux boiseries des murailles.

M. Friel, assis à la table, écrivait rapidement, tandis que la porte, s'ouvrant sans bruit, donnait passage à chaque moment à de nouveaux arrivants. Tous les membres du conseil supérieur, qui n'étaient pas retenus à Madras, entraient successivement ; et les officiers, en tenue de bal, encore essoufflés de la dernière danse, s'avançaient vite, s'essuyant le front avec leur fin mouchoir parfumé.

— 8avez-vous quelque chose, Friel ?

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Mais le conseiller, sans parler, faisait signe que ce qu'il écrivait était très pressé.

La musique, les bruits de la fête qui continuait, arrivaient jusque-là, un peu étouffés. Bussy, debout devant une fenêtre, voyait les groupes aller et venir sousles illuminations du jardin. Les bouchons de Champagne sautaient toujours, et les couples de danseurs tournoyaient sous le vélum doucement agité par la brise.

Mais la foule s'éclaircissait ; on entendait rouler les carosses sur le pavé de la cour d'honneur ; une lueur rose emplissait déjà le ciel.

Dupleix entra par une porte dérobée.

Un pli vertical, entre ses sourcils, indiquait seul une vive préoccupation : hors cela, l'expression du visage était sereine, avec une fièvre d'héroïsme dans les yeux. Il se laissa tomber dans un fauteuil, lassé d'être debout depuis tant d'heures.

— Messieurs, dit-il, des événements graves, que j'avais prévus, mais qui arrivent plus tôt que je le craignais : le nabab du Carnatic assiège Madras.

Il y eut une exclamation presque muette.

— Vous savez que j'avais promis à Allah- Verdi de lui remettre cette ville ; mais dans mon idée c'était après l'avoir démantelée. La malheureuse obstination de la Bourdonnais ne m'a pas permis de tenir ma promesse et l'orgueilleux mulsulman se fâche.

— Eh bien ! il faut la tenir aujourd'hui /s'écrièrent les plus anciens membres du conseil, il faut rendre Madras au nabab.

— Non, messieurs, non, ce n'est pas mon avis, ré-

pliqua vivement Dupleix ; il est impossible de démolir les remparts sous les yeux di l'ennemi, et rendre la ville telle qu'elle est serait une véritable folie ; les Maures la revendrai demain aux Anglais et nous en / serions pour nos peines. Ce serait d'ailleurs manquer de dignité que nous soumettre ainsi humblement, et notre crédit en serait obscurci. Puisque le nabab nous attaque, à mon avis, il faut nous défendre.

— Comment serait-ce possible? Surtout dans Tétât où nous ont mis les dernières affaires ? Nous sommes une poignée d'Européens, que pouvons nous contre une armée, tandis que l'escadre anglaise nous menace, et que nous n'avons plus rien à lui opposer sur mer?

— L'escadre est le point noir à l'horizon, dit Dupleix, et le nabab c'est le danger immédiat. Si, avec l'aide de Dieu, nous en triomphions, notre situation serait meilleure pour faire face au danger prochain. Si, au contraire on nous reprend Madras, nous sommes bien près de notre perte.

— Mais enfin qu'avez- vous à mettre en ligne contre l'armée du nabab ?

— L'armée du nabab compte environ dix mille hommes. Nous avons à Pondichéry cinq cents Européens et quinze cents cipayes ; à Madras cinq cents blancs et six cents soldats indigènes; en tout mille Européens, répondit fièrement Dupleix.

— Un contre dix ! Vous n'avez pas l'idée de jouer cette partie ?

— Vous la voulez pire encore ; vous voulez voir

iô2 La conquête du paradis

Pondichéry assiégée par terre et par mer ; vous voulez voir les Indiens alliés des Anglais !

— Monsieur, s'écria Bussy en s'approchant vivement du gouverneur, j'ai la plus grande confiance dans votre génie, je suis prêt à marcher, avec la certitude du succès. Je vous promets de conduire mes hommes à la victoire.

Dupleix, qui avait pâli devant l'opposition du conseil, sourit au jeune homme.

— Merci, capitaine, dit-il, c'est ainsi qu'il faut être pour réussir ; la confiance c'est la moitié du succès.

— Je partage absolument les sentiments de Monsieur de Bussy, dit un jeune lieutenant à la figure franche et ouverte.

— Je n'ai jamais douté de vous, mon cher Mainville.

A ce moment Paradis entra. On l'avait vainement cherché au bal, dont il s'était retiré depuis longtemps pour s'aller coucher. Il arrivait sans perruque, achevant de se rhabiller tant bien que mal.

— - Ah ! voilà mon vieil ingénieur ! s'écria Dupleix. Il est inutile de lui demander son avis à lui : on lui dirait de marcher seul contre une armée qu'il marcherait.

— Et ché la mettrai en téroude, dit Paradis avec un bon rire.

— Messieurs, je résume la situation, dit le gouverneur en se levant. Si nous refusons la lutte, nous sommes certainement perdus et déshonorés ; si nous l'acceptons, malgré l'inégalité de nos forces, le succès

n'est pas impossible, et, alors, les Anglais ne nous tiennent pas encore. Figurez-vous que nous sommes sur mer pendant une tempête ; messieurs, je vous en prie, ne troublez pas le pilote qui veut vous sauver.

— Eh bien, soit î agissez. Vous avez notre confiance et nous ne vous entraverons pas.

— Je n'attendais pas moins de vous, dit Dupleix avec un soupir de délivrance ; merci, messieurs; vous pouvez vous retirer. Je garde seulement les officiers ; le temps presse, et nous avons beaucoup à faire.

Les membres du conseil s'éloignèrent.

On éteignit les lampes, car il faisait grand jour, et le silence s'était fait dans le palais.

— Etes-vous prêt, Friel ? demanda Dupleix.

— Votre signature et votre sceau.

— J'expédie Tordre à d'Esprémenil, le nouveau gouverneur de Madras, de ne rien risquer, pour le moment, devant l'ennemi ; de se borner à une défense passive, dit Dupleix, en signant les dépêches; je lui recommande de n'agir que s'il y est absolument forcé, tout en poussant ses armements avec énergie. Pendant ce temps, j'amuse encore le Nabab par des négociations qui n'aboutiront à rien qu'à nous faire gagner quelques jours. Voici maintenant ce que je compte faire, messieurs, et ce que j'attends de vous. Comme il est impossible de compromettre la sûreté de la ville et de dégarnir Pondichéry, je vais remuer ciel et terre pour organiser et équiper deux cents Européens et sept cents cipayes dont je confierai le commandement à Paradis. De Bussy restera ici avec ses volontaires, prêt

à marcher, s'il y avait nécessité absolue. Dès que mes hommes seront sous les armes, Paradis partira, et si le mouvement que je médite réussit, j'ai bon espoir du succès. Mais il faudra faire des prodiges, mon vieil ingénieur, et je n'ai pas un canon à vous donner.

— Nous aurons nos fusils et nos bayonnettes, dit Paradis en secouant sa bonne tète énergique.

— Entre les mains d'un brave comme vous, cela peut suffire, et la discipline européenne, si je ne me trompe, doit avoir raison de la cohue désordonnée d'une armée indienne. Allons, messieurs, allez vous reposer, ajouta le gouverneur en faisant un geste d'adieu; revenez dans l'après-midi chez Madame Dupleix, je vous dirai les nouvelles.

Les officiers saluèrent et sortirent.

— Tiens î où est donc mon neveu ? dit Dupleix au moment où Bussy prenait congé ; il n a pas paru. Sans doute il avait quitté le bal. — Quelque bonne fortune ! C'est de son âge ; mais où le prendre maintenant? J'ai grand besoin de lui.

— Ne puis-je vous être bon à rien, monsieur ? dit Bussy ; suis-je incapable de le remplacer dans ce que vous désiriez de lui ?

— Nullement, et puisque vous m'offrez vos services, je les accepte. Il s'agit de faire passer une sorte de revue morale aux homme que je vais équiper en hâte. Ce qu'on m'envoie de France pour former mon contingent est, je dois vous l'avouer, à faire frémir: voleurs, aventuriers, escrocs, enfin l'écume des bagnes ; mais ces gens-là sont braves, en général, et risquent leur

peau sans trop se faire prier. Tâchez d'être physionomiste et de me choisir les plus hardis coquins, ceux qui se sont déjà battus et chez qui la fibre patriotique vibre encore un peu. Mais ne tes croyez pas sur parole, ils mentiront effrontément. On vous remettraleurs dossiers pour que vous puissiez contrôler leur dire. Et encore, quand vous aurez fini ceci, si vous pouvez faire quelques enrôlements dans la ville, ce n'est pas à dédaigner. Promettez une bonne paie. Moi je cours aux magasins de vêtements tandis que Paradis va passer les armes en revue. Restez ici, nos sacripants vont vous y rejoindre ; vous retiendrez ceux que vous aurez choisis et Paradis viendra les prendre dans quelques heures. Bon courage ! ayez du coup d'oeil et ne soyez pas trop difficile.

Bussy resta seul quelques instants, heureux d'être chargé d'une mission de confiance et ne songeant qu'à s'en acquitter le mieux possible. Il admirait le sangfroid et le calme du gouverneur, dans une situation vraiment terrible; cette audace du génie, n'hésitant pas à tenir tête à une armée, avec une poignée d'hommes, l'enthousiasmait.

Bientôt la porte se rouvrit toute grande, et sous la conduite de deux grenadiers, s'avancèrent des êtres de mines très farouches et lamentablement déguenillés. Ils avaient l'air d'accusés conduits au tribunal, et regardaient en dessous ou d'un air de bravade et d'insolence. La vue de ce beau jeune homme en costume de bal, qui les accueillait en souriant, les déconcerta. La soie des habits, l'autorité du regard, leur donna l'impression

vague de quelque chose de supérieur. Ceux qui avaient des bonnets ou des chapeaux les ôtèrent et les tournèrent d'un air gêné entre leurs doigts.

Bussy leur parla avec une bonhomie cordiale, leur démontrant qu'en servant bien la patrie on pouvait effacer quelques fautes de jeunesse, acquérir de la considération et faire des fortunes rapides.

Friel avait apporté un registre, qui contenait une courte biographie de chaque homme en regard de son nom. Il faisait l'appel et montrait au marquis les quelques lignes utiles à lire.

Beaucoup avouèrent de légères peccadilles, dont leur famille les punissait sévèrement; la plupart, avec une fatuité comique, accusaient les femmes de les avoir détournés du chemin de l'honneur. Bussy, les yeux sur le registre, ne pouvait pas toujours retenir une grimace devant l'énormité des peccadilles. Mais il écartait surtout les malingres, les souffreteux ou ceux qu'un vice abrutissant stigmatisait visiblement.

Quand Paradis revint dans le cabinet du gouver-. neur, il eût pu se croire dans une caverne de brigands; mais cet aspect ne lui déplut pas.

— Ma foi ! voilà de bons diables ! s'écria-t-il. C'est tout à fait ce qu'il me faut. Sous le harnais, ils seront superbes.

— Mes braves, dit Bussy à ces hommes qui s'étaient d'eux-mêmes mis en rang et se tenaient droits, voici le commandant sous lequel vous servirez. Vous avez la bonne fortune d'avoir pour chef un héros ; tâchez d'être dignes de lui.

— Vive le commandant ! s'écrièrent les nouveaux soldats en agitant leurs bonnets.

Paradis se frottait les mains :

— Passons dans le cabinet de toilette, dit-il ; nous en sortirons magnifiques, comme des chenilles qui deviennent papillons.

La petite troupe défila, guidée par les deux grenadiers. Paradis les suivit. Mais, avant de sortir, il lança un clin d'œil et un sourire à Bussy.

— Ça va bien ! dit-il.

Le marquis se hâta de sortir du palais pour aller changer de costume, et se mettre à la recherche des quelques volontaires qu'il pourrait trouver. Il chercha une chaise à porteurs, un palanquin ou un véhicule quelconque ; mais les avenues étaient désertes, la ville endormie. Il rentra à pied, respirant avec délices la fraîcheur odorante du matin, levant les yeux vers les feuillages, trempés de rosée, à travers lesquels les perruches à tête bleue voletaient bruyamment avec des cris de joie.

Arrivé devant sa porte, Bussy heurta du pied quelque chose : un corps d'homme tombé la face contre terre.

— Une rixe sans doute, se dit-il ; est-il mort ?

Il releva l'homme à demi, et l'adossa à la muraille.

— Mais c'est un Français, continua-t-il en le voyant mieux.

C'était un solide gaillard ; au cou de taureau, à la tête large et forte, moitié couvert d'habits en lambeaux, qui laissaient voir ses membres robustes et velus.

— Qu'as-tu l'ami ? Es-tu blessé ?

L'homme ouvrit tout grand ses yeux et pendant un moment regarda le marquis avec stupeur, puis il se mit à parler d'une voix sourde :

— Dans une marmite, monsieur ! je jure que ce fat dans une marmite ! A preuve qu'on ne pouvait plus m'en tirer et que j'ai eu les épaules tout écorchées. Oui, monsieur, je suis venu à terre dans une marmite et j'ai bouilli là-dedans ; j'ai bouilli tellement que mes cheveux sont devenus blancs.

Et il tirait des mèches sur ses terr.pes, argentées en effet parmi ses cheveux roux.

— Un ivrogne ! dit Bussy en s'éloignant avec un mouvement de dégoût. Mais il se ravisa et revint sur ses pas. L'homme parlait encore d'une voix trouble mais distincte :

— Vous voulez que je retourne à bord?

Il fit un grand geste de dénégation.

— Jamais ! J'irai dans les forêts vierges avec les tigres, avec les serpents, avec les éléphants. Sur la mer, jamais ! Faites -moi ce que vous voudrez. Coupezmoi la tête, j'aime autant cela. Vous dites que j'irai en enfer. L'enter, j'en viens !

Et il se recoucha par terre, la face dans ses bras.

Le marquis sonna violemment. Marion et Naïk , inquiets de leur maître, ne s'étaient pas couchés ; ils accoururent.

— Aidez-moi à porter cet ivrogne dans le jardin leur dit-il; je ne veux pas qu'un Français se laisse voir dans cet état.

Mais l'homme fit une belle résistance et se mit à pousser des cris*

— Vous voulez me traîner à bord, hurlait-il, je n'irai pas.

Et il jouait des poings d'une façon mal assurée, dangereuse néanmoins.

— Tu vois bien qu'il n'y a ni eau ni bateau, dit Bussy, l'on veut te mettre en sûreté, au contraire.

— Vous êtes des trompeurs, c'est pour me jeter à fond de cale.

Cependant, en trébuchant, il se laissa pousser dans le jardin et Marion referma la porte.

— Enfermons-le dans l'écurie maintenant, et quand il aura dormi et repris ses sens, vous me ramènerez.

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