L ENFANT PRODIGUE
Dans le plus triste quartier de Madras, aux confins de la ville noire qu'habitent presque exclusivement les indigènes, enveloppée de silence et d'ombre, une misérable hutte semblait veiller encore au milieu du sommeil général.
Une lumière, qui brûlait à l'intérieur de l'humble logis, faisaitapparaitre la baie carrée de Tunique fenêtre, et envoyait au dehors une traînée rousse qui éclairait quelques broussailles et la claire-voie en bambous enfermant quelques mètres de jardin.
Dans la seule chambre, basse et délabrée, s'é tendant entre les quatre murs de terre battue, et meublée d'un hamac, de quelques chaises de jonc et d'une grande table, deux hautes chandelles de cire jaune , pareilles aux cierges des veillées mortuaires, portées par des
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flambeaux de fer, au milieu de nombreux registres épars sur la table, éclairaient de leur lueur tremblotante le dernier épisode d'une vie humaine prête à finir, non comme une lampe dont l'huile est épuisée, mais comme une flamme vigoureuse qu'une raffale éteint.
Un jeune homme de vingt ans à peine était accoudé à la table et semblait relire une lettre ouverte devant lui ; l'encre en était encore humide.
Un pistolet, dont les vifs luisants affirmaient qu'il avait été* soigneusement fourbi, était couché sur des papiers, à la droite du jeune homme.
Ce malheureux, d'une figure énergique et fière, aux cheveux blonds, aux yeux noirs, demeurait immobile, pâle, les dents serrées, les sourcils froncés sous l'effort d'une volonté inexorable. Il avait déjà la ridigité du cadavre qu'il voulait être quelques minutes plus tard.
Dans cet espace étroit, il faisait une chaleur étouffante, et la sueur coulant le long des joues mettait comme des larmes sur cette face impassible.
Fermer cette lettre, la cacheter et y écrire l'adresse, c'était la dernière action que ce jeune homme avait à accomplir en ce monde. Ses regards s'attachaient malgré lui sur la lettre et il la relisait.
Elle était ainsi conçue :
« Très honoré père, et vous mère très respectée,
« Quand cette lettre sera sous vos yeux, dans mon pays natal, vous aurez un fils de moins. Peut-être alors accorderez-vous quelques regrets à l'enfant qui ne vous a pourtant donné que des soucis.
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t Qui sait ?... Un moment de surprise, quelques soupirs et ce sera tout.
t Ah ! n'est-ce pas trop déjà ! et n'est-ce pas plutôt une illusion de mon orgueil qui me pousse à croire à ces regrets? comment admettre que l'on puisse ainsi, à vingt ans, s'échapper de la vie sans qu'une faible plainte accompagne au moins votre fuite.
c Quelle faiblesse !
t Non, non. A quoi bon essayer une dernière parure à cette existence qui se montre si impudemment dans son affreuse nudité, à cette vie que je méprise et dont je me délivre ? La vérité, la voici.
« Quel soupir pouvez-vous exhaler, si non un soupir de soulagement, en apprenant que ce détestable Robert Clive n'est plus >
c Les transes que causait celui auquel les bonnes gens avaient tristement prophétisé, en hochant leur vieille tête, qu'il serait un imbécile s'il n'était un scélérat, meurent avec lui.
c Oui, ce monstre de Bob, qui tout enfant, grimpait lestement au clocher de Market-Drayton et y apparaissait comme un démon ; cet enragé qui avait soulevé une insurrection parmi les garnements de son âge, brisant les vitres des braves citadins ou exigeant d'eux une rançon de pommes et de demi-pence ; ce paresseux, ce turbulent qu'on avait envoyé à tous les diables mourir de la fièvre ou d'autre chose, il a enfin expié ses crimes passés et à venir, nous pouvons donc dormir tranquilles !
t Dormez! dormez! Il dort, lui aussi, l'enfant
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réprouvé ! saoul de chagria et de misère, seul, perdu aux confins du monde, il n'a pas eu un seul jour heureux depuis qu'il a quitté son pays natal, et cet indomptable avait des larmes dans les yeux quand il pensait à sa chère Angleterre...
c II n'a plus ni larmes ni colère. Adieu ! Effacez de votre mémoire, comme il s'efface lui-même de la vie,
l'inutile et misérable
c Bob Clive. »
« A Madras, le a de septembre 1746, une heure du matin ».
Le jeune homme ferma la lettre et écrivit l'adresse d'une belle écriture large et lisible, l'écriture d'un bureaucrate.
A sir Richard Clive
près de Market Drayton
Shropshire (Angleterre)
Puis, sans quitter sa place, sans se lever, pour regarder une dernière fois le ciel scintillant d'étoiles, il prit le pistolet, le chargea et l'arma avec le plus grand soin, mit le canon de l'arme dans sa bouche, ferma les yeux, et tira.
Un petit bruit sec, mat, au lieu du bruyant éclat qui devait faire sauter le crâne.
Le pistolet avait raté/
Le jeune homme, avec un sursaut douloureux, regarda autour de lui comme quelqu'un qui revient de loin ; puis il eut un sourire d'une horrible amertume
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devant cette destinée impitoyable qui le condamnait à se tuer deux fois.
Le pistolet rechargé, il se leva et le déchargea par la fenêtre: un éclair et une vive détonation déchirèrent le silence ; Tanne prouvait qu'elle était bonne.
En remettant pour la troisième fois une balle dans le canon du pistolet, le malheureux était secoué d'un tremblement nerveux et il grinçait des dents à lés briser ; mais il n'y avait pas en lui la moindre hésitation.
Cette fois, il resta debout et appuya la bouche du pistolet sur sa tempe.
Il tira. Et pour la seconde fois l'arme refusa de le tuer, le coup ne partit pas.
Alors, Robert Clive, jetant brusquement le pistolet loin de lui, releva la tête avec une sorte d'orgueil.
— Ceci tient du miracle ! s'écria-t-il. Dieu ne veut pas que je meure ! Il me réserve, sans nul doute, pour quelque chose de glorieux !
Et il leva les yeux vers le jour, qu'il ne croyait plus revoir, vers le jour naissant qui bleuissait déjà le ciel.
A ce moment, on frappa à la porte, et comme elle n'était fermée qu'au loquet, un grand jeune homme la poussa, et courba un peu sa taille pour entrer dans la hutte. C'était un être long, maigre, jaune de peau, les joues creuses, et fort négligé dans son costume.
— Ah ! vous êtes levé ? dit-il, vous savez ce qui se passe ?
Robert Clive, qui n'avait rien entendu, se retourna et reconnut un commis de la compagnie des Indes, un de ses compagnons de misère.
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— C'est vous, Wheeler, d'où venez-vous ? dit-il distraitement.
— Dois-je l'avouer? dois-je l'avouer ? grommela le nouveau venu. Amour et discrétion! Vous devinez qu'il s'agit d f une charmante personne couleur de chocolat, avec des yeux flamboyants ? Le diable m'emporte î je regrette de l'avoir quittée.
— Vous êtes ivre, Wheeler ?
— Je l'étais, certes, je l'étais ; mais qu'est ceci ? reprit-il en heurtant du pied le pistolet, encore un nouveau duel ?
— Oui, un duel entre moi et la vie, repondit Clive, et j'en sors vaincu. Le croiriez-vous : deux fois, cette arme, comme un chien enragé qui ne veut pas mordre son maître, vient de me refuser le service ?
— Bah!...
Et Wheeler ramassa le pistolet qu'il examina curieusement
— Et me voici convaincu, reprit Clive, que ma vie est précieuse et mon avenir brillant.
Wheeler éclata de rire.
— Ah ! certes, voilà qui est bien ! s'écria-t-il, désormais les ballots et les factures de la compagnie des Indes seront comptés et rédigées par un grand homme.
— Au diable la compagnie ! dit Robert Clive avec humeur.
— Elle est dans de beaux draps d'ailleurs, reprit le maigre commis en laissant pendre ses longs bras, vous me faites oublier avec vos histoires ce que je venais vous dire.
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— Qu'est-ce donc ?
— Pchutt!... Elle n'a peut-être pas longtemps à vivre, cette chère compagnie, cette maternelle compagnie qui nourrit ses enfants bien-aimés de sueurs et de privations. Ah ! ah !.. . ma foi je rirais bien.
— Vous riez toujours, Wheeler.
— C'est la façon la plus sûre de cacher ses larmes, dit le jeune homme avec une subite gravité.
Mais ses dents jaunes reparurent aussitôt entre ses lèvres minces et glabres. Il s'était assis sur le bord de la table et balançait ses grandes jambes en ricanant vaguement.
— Eh bien, mon cher, dit Clive, que veniez-vous me dire ?
— L'escadre française est dans la rade, et cette nuit des troupes ont débarqué à quelques lieues de la ville, dit Wheeler en élevant un bras comme s'il indiquait un point de l'horizon.
— Vous aurez eu ce rêve en buvant votre brandy, répondit le jeune homme en haussant les épaules.
— Possible ! je ne les ai pas vus, dit Wheeler, qui, cognait la table avec ses talons ; c'est le frère de ma bien-aimée qui était occupé sur la grève à quelque contrebande, et qui est venu, tout courant, nous annoncer cela.
— Il aura vu quelques contrebandiers comme lui.
— Tant pis, alors ! grommela Wheeler ; j'aurais aimé un peu de gâchis ; la déconfiture complète de cette malheureuse compagnie m'eût amusé.
— Ah ! ça ! est-ce que vos sales débauches vous
ont à ce point abruti que vous ne sentiez plus frémir en vous l'orgueil national ? s'écria Clive avec un éclat de colère. Est-ce bien un Anglais que j'entends parler ?
— Eh ! mon cher, répondit Wheèler en reprenant le pistolet qu'il avait jeté sur la table, vous aviez voulu tuer votre corps, moi j'ai détruit mon esprit; chacun son genre. Tout est mort en moi, la patrie est aussi loin de moi que je suis loin d'elle. Je lui rends l'amour qu'elle me témoigne, un fameux amour, n'est-ce pas ? Je me moque de tout et de moi avec. Faute deladies, je me laisse adorer par des pauvresses ; n'ayant pas de quoi manger, je bois, et, la tète pleine de fumée, tout se disloque à mes yeux, rien ne me semble sérieux, pas même la misère, pas même la patrie. Vous voyez que j'ai parfaitement réussi ; tandis que vous êtes bien avancé avec votre pistolet qui rate.
Et le commis rejeta l'arme sur les papiers qui couvraient la table.
— En voilà un speech! reprit-il en riant de nouveau.
Mais le rire resta figé sur sa face.
Une vibration sourde, puissante résonna et fit tressaillir la maisonnette.
— Le 'canon ! s'écria Robert Clive.
Ils s'élancèrenttous deux dans le jardinet et regardèrent de tous côtés ; mais la vue était bornée: quelques masures dans des touffes de végétation ; de sveltes cocotiers, oscillant à peine sur le ciel rosé, et la muraille de la ville blanche, dominée par le fort Saint- Georges aperçu par-dessus l'échelonnement des maisons.
Le bruit d'une nouvelle décharge roula autour de l'horizon; alors on entendit le tambour dans l'intérieur de la citadelle ; le pavillon anglais, qui n'était pas encore hissé, monta rapidement le long d'un mât. Une légère fumée blanche s'éleva : les canons du fort ripostaient.
Robert Clive rentra vivement chez lui, alluma, à un des flambeaux qui brûlaient encore, la lettre qu'il avait écrite à ses parents, mit ordre à quelques papiers, prit avec lui quelques menus objets et le pistolet qui avait refusé de le tuer, puis il ressortit et s'éloigna à grands pas.
— Eh bien ! eh bien î où courez-vous ? lui cria Wheeler.
Le jeune homme se retourna.
— Faites mes adieux, je vous prie à la compagnie, dit-il ; je suis mort pour elle, je vais de ce pas chez le gouverneur Morse demander du service.
— Attendez-moi, dit Wheeler en le rejoignant, il y aura bien place pour deux.
— Après ce que vous m'avez dit de votre patriotisme, vous feriez un triste soldat, dit Clive.
— Diable ! mon cher, quand le canon étranger vous crache son injure brutale aux oreilles, les vieux sentiments d'honneur profondément endormis se réveillent en sursaut. Si quelqu'un souffleté votre mère, vous oubliez qu'elle vous a nourri de pain sec et de gifles, et vous tombez à poings fermés sur l'agresseur.
— A la bonne heure, dit Robert Clive, je savais
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bien que vous étiez moins noir que vous ne vouliez le paraître.
* — En avant ! s'écria Wheeler, avec une emphase moitié sérieuse, moitié bouffonne, et mort aux Français!
Et les deux jeunes gens s'enfoncèrent au pas de course dans les rues étroites et grimpantes qui montent vers le fort Saint-Georges.
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