‹ Le Lion de la victoireChapitre 3 sur 29 · MADRAS · texte numérisé non relu

MADRAS

Le gouverneur Morse a eu ce matin-là un bien désagréable réveil: le premier coup de canon Ta fait tressauter dans son lit. Il s'est retourné d'abord vers la ruelle en murmurant :

— Il tonne î

Mais les décharges, qui se succèdent maintenant sans relâche, ne lui permettent pas de reprendre son somme ni d'attribuer au ciel tout ce vacarme.

Le voici qui saute à bas du lit, et nu-pieds, ses longues jambes auvent, court tout ému vers la fenêtre. Il s'embrouille dans les cordons des rideaux, tant il veut se presser, tire avec rage, casse quelque chose, et finit par entrebâiller la porte-fenêtre et se glisser sur la galerie extérieure.

Lady Morse, toute tremblante, en toilette de nuit,

se précipite en ce moment dans la chambre de son époux et le rejoint sur la terrasse.

— Ma chère amie, dit le gouverneur, il se passe quelque chose.

— Notre escadre qui entre en rade, peut-être ?

Et leurs regards interrogent les alentours. Mais il n'y a rien à apprendre des grands arbres du jardin; les oiseaux qui chantent dans les branches ne songent qu'au soleil levant; la belle pelouse, couleur d'émeraude, est occupée à boire la rosée matinale, et les canards de la Chine, qui appareillent pour la traversée du bassin, ne savent pas du tout de quoi il s'agit.

Et toujours ce grondement qui éclate et rpule, faisant vibrer toutes les vitres de la maison. Mais voici le sable bien uni des allées qui crie sous un pas précipité. C'est un soldat. On aperçoit l'éclat rouge de son habit à travers les touffes de jasmins.

— Des nouvelles, dit le gouverneur en quittant la vérandah.

Le messager paraît à la porte de la chambre dans l'attitude respectueuse qu'il convient d'avoir devant l'autorité; le gouverneur enfile à la hâte une cijlotte.

— Eh bien? interroge-t-il.

— Les Français ! Votre Grâce, ils ont débarqué cette nuit et canonnent la ville.

— Les Français!

Cette nouvelle casse bras et jambes au gouverneur qui tombe dans un fauteuil.

Le soldat fait son rapport :

Huit navires ennemis sont mouillés à portée de

canon; deux mille hommes environ sont à terre, à peu de distance de l'embouchure du Montauron, et déjà une batterie de six mortiers est établie là.

— Allez dire que je rentre en ville à l'instant.

Le soldat salue et s'éloigne, tandis que le gouverneur se pend aux sonnettes. Lès serviteurs arrivent, on habille le maître, on le coiffe, on le poudre, il reprend toute sa dignité.

La demeure, du haut en bas, est pleine d'agitation : des va-et-vient efiarés, des cris d'enfants, des appels. Tout le monde devine le danger : cette maison hors des murs, sans aucune protection, il faut la quitter au plus vite. Déjà lady Morseemballe les objets précieux ; de jolies fillettes et de grands garçonnets s'empressent à l'aider, car les négresses affolées, sont incapables d'aucun service. Aux étages supérieurs, de plus jeunes enfants rient ou pleurent. Aux écuries on attelle les chevaux à tout ce qu'il y a de véhicules.

L'effarement n'est pas moindre dans la ville; on court, on s'interroge, on se redit la nouvelle terrible ; mais bientôt les rues se font désertes, caries bombes meurtrières y éclatent, et, déjà, l'on a emporté quelques blessés.

Les habitants ont confiance pourtant ; les indigènes surtout croient la place imprenable ; mais l'état-major, réuni en conseil extraordinaire dans l'intérieur de la citadelle, est beaucoup moins tranquille. Il sait bien, lui, que les murailles de la ville sont en mauvais état ; que le tort Saint-Georges même, construction oblongue de cent mètres de large sur quatre ceuts de long, n'est

pas très-formidable ; que le mur qui l'entoure a peu d'épaisseur, et que ses quatre batteries et ses quatre bastions sont d'un travail défectueux et peu solide. La garnison, il le sait bien aussi, est des plus misérables ; elle se compose en tout de trois cents hommes, parmi lesquels beaucoup de vagabonds, des déserteurs portugais et des noirs ; en fait d'officiers, trois lieutenants et sept enseignes; et il y a bien peu à compter sur la valeur des troupes indigènes.

Le conseil, dans une salle sombre autour d'une table couverte d'un tapis vert, ressemble à une assemblée de muets. Le fracas des batteries, toutes proches, répondant au canon des assiégeants, est seul à parler, et il couvre d'ailleurs les rares voix qui laissent tomber de temps à autre des phrases insignifiantes et déjà dites :

— Quel plan adopter pour la défense ?

— Il faudrait connaître le plan d'attaque.

Le gouverneur Nicolas Morse, qui préside, n'a aucune aptitude militaire, et pas davantage de prétentions : c'est un marchand. Son seul souci, dans la question politique, c'est d'obéir strictement aux ordres supérieurs, et il obéit, à travers tout, même si des circonstances imprévues rendent l'exécution d'ordres anciens absolument désastreuse. Comme, dans le cas présent, il n'a pas d'instructions spéciales, il se contente de hocher la tête. Ah! s'il s'agissait d'affaires commerciales ou même de négociations avec l'ennemi, l'on pourrait voir qu'il a des capacités; mais aux choses de la guerre il n'entend rien !

Gopgle

Cependant il ouvre une idée ; cette voix do canon l'attire au dehors, il se lève en conviant, d'un geste, à le suivre, les officiers réunis.

— Allons voir par nos yeux, dit-il.

Les voici sur la plate-forme, inondée de soleil, d'un des bastions, d'où ils découvrent la mer et la contrée à perte de vue.

Trois des vaisseaux français se sont approchés des remparts autant que l'eau le permet. Un des enseignes nomme ces navires ; le Lys, le Neptune et celui qui est le plus en arrière, mais tire sans relâche, Y Achille, un beau navire qui porte soixante-dix pièces de canon et quatre cent cinquante hommes d'équipage.

Du côté du couchant, sur le rivage, on aperçoit un fourmillement ; et la batterie de six mortiers, établie pendant la nuit, dirige un feu assez nourri vers la porte Saint-Honoré.

— Cette batterie, tout en nous attaquant, doit masquer et protéger une marche de l'ennemi, dit un des lieutenants.

Les longues-vues sont étirées et Ton interroge le lointain. La pagode fortifiée apparaît alors, et entre les buissons et les bouquets de bois on découvre en effet une colonne en marche.

— L'intention est évidente, s'écrie le lieutenant qui a déjà parlé. Contourner la ville en décrivant un demicercle hors de portée, puis franchir les deux bras de la rivière et nous attaquer du côté qui fait face à la terre. C'est en effet notre point le plus faible.

— La maison de votre Grâce court de grands dan-

gers. dit-on au gouverneur, qui pousse de profonds soupirs.

— 11 faut préparer une sortie des troupes indigènes par la porte Royale, décide le lieutenant, qui décidément est le plus énergique de rassemblée.

Nicolas Morse parle de négociations ; mais la sortie est résolue et des ordres sont expédiés.

, Les heures s'écoulent, lourdes d'angoisse, et sonnées par les canons ennemis.

Depuis le matin, Robert Clive et le plaintif Wheeler, qui sue et s'essouffle à le suivre, cherche en vain quelqu'un qui veuille bien l'enrôler et permettre qu'il défende, aussi bien qu'un déserteur portugais ou un noir, la ville et l'honneur de son drapeau ; mais tous les bureaux sont déserts, et aucun des officiers qu'il tâche de saisir au passage n'a le temps de lui répondre.

Vers le soir, il entend dire qu'une sortie va avoir lieu ; et, quand il voit passer la troupe de cipayes qui marche à l'ennemi, il se joint à elle en s'écriant : que, soldat ou non, on ne l'empêchera pas de se battre.

— Et moi? hurle Wheeler, en agitant ses grands bras, vous avez au moins un pistolet, moi je n'ai pas d'arme.

— Nous en prendrons aux blessés.

— Aie î aie ! quelle folie j'ai faite de m'atteler au char d'un grand homme futur !

Mais, tout en maugréant, Wheeler suit de près son compagnon.

C'est Bussy et son nouvel ami Kerjean qui comman-

dent la colonne d'attaque. Les ordres sont : de s'emparer de la maison du gouverneur, située hors des murailles, à une portée de mousquet de la ville, et de construire, dans le jardin même, deux batteries de raortiers,dirigées sur un angle de la place dépourvue de feux.

Quand les assiégés tentent leur sortie, par la porte Royale, les Français ont déjà franchi les deux bras du Montauron.

Ils s'avancent dans un ordre parfait et semblent bien résolus à ne se laisser arrêter par rien. Ces maigres cipayes à la peau brune, un peu grotesques dans leurs costumes à demi-anglais, les font sourire, et ils ne ralentissent même pas leur marche, attendant pour tirer d'avoir essuyé une décharge.

La voici.

Elle est bien hésitante et bien mal dirigée, car elle n'atteint personne ; mais à la première riposte, déjà les cipayes rompent leurs rangs et reculent.

Un seul homme se précipite en avant, comme s'il croyait entraîner ses compagnons ; mais celui-là ce n'est pas un cipaye, c'est un Anglais, fort jeune, qui ne porte pas d'uniforme et n'a pour arme qu'un pistolet. Personne ne le suit, si ce n'est un grand garçon maigre qui n'est pas armé et fait des gestes de désapprobation. Les F rançais regardent avec curiosité cet audacieux qui vient tout seul les attaquer; il ne ralentit pas sa course et est peut-être plus dangereux qu'on ne le croit, car d'un bond imprévu il se jette à la tête du cheval que monte Bussy et décharge à bout portant son arme sur l'officier.

De là pointe de son épée, de Bussy a relevé le coup et envoyé le pistolet à dix pas de là.

— Rends-toi, jeune insensé, dit-il.

Mais l'Anglais ne songe nullement à se rendre ; sa seule préoccupation est de retrouver son pistolet, qu'il a l'air de considérer comme plus précieux que sa vie ; il le cherche avec tant de sang-froid sous les pieds des chevaux qu'on oublie, à admirer son intrépidité, de s'emparer de lui, et qu'après avoir ramassé sa bienheureuse arme, il peut impunément regagner la ville, tandis que le grand garçon maigre protège sa retraite en marchant à reculons et en étendant ses longs bras.

— 11 est regrettable pour l'Angleterre que tous 6es défenseurs n'aient pas l'aplomb de cet enfant-là, dit Bussy, lorsque le jeune Anglais a disparu.

— Et le grande jaune ! s'écrie Kerjean en riant de tout son cœur, était-il assez comique ? On eût dit une poule qui a couvé un cygne.

— C'est égal, dit Bussy qui reste grave, nous avons commis une faute en laissant partir cet intrépide.

— Tout un détachement contre un seul homme?

observa Kerjean d'un ton de reproche.

— Il peut devenir un adversaire redoutable et nous faire repentir un jour de l'avoir ménagé. Enfin, n'im" porte !... Mais j'aurais voulu savoir son nom.

La maison du gouverneur est envahie, et Ton commence aussitôt à donner des coups de pioche dans le jardin, sans souci des bosquets de jasmins.

Les jolis canards de la Chine qui étaient déjà cou-

3o LA CONQUÊTE DU PARADIS

chés retirent vivement la tête de dessous leur aile et tâchent de se rendre compte de la situation ; mais, après une longue réflexion, n'ayant pu se l'expliquer, avec un léger frison ils replacent leur bec dans le doux duvet et se rendorment.

Le lendemain, le gouverneur Morse fait faire des propositions à l'amiral français; celui-ci ne les écoute pas. — Qu'on se rende à discrétion, dit-il.

Dans l'après-midi, les nouvelles batteries ouvrent le feu et foudroient l'angle sans défense des murailles, tandis que, de la rade, les navires lâchent leurs bordées sur la citadelle.

La nuit même ne ramène pas le silence dans la ville consternée.

Le jour suivant, les Anglais ont un moment d'espoir et de joie : la nouvelle se répand que l'escadre commandée par le commodore Peyton, qui les a si étrangement abandonnés, est en vue. Les Français ont vent de ce bruit et pressent l'attaque ; mais la nouvelle ne se confirme pas, aucune voile n'apparaît au large.

Enfin, le 21, la ville se rend à discrétion et les clés sont solennellement apportées à l'amiral.

Le drapeau anglais descend tristement le long du mât, le drapeau de la France monte à sa place et palpite bientôt sur le fort Saint-Georges.

La garnison, et tous les Anglais habitant la ville, sont déclarés prisonniers de guerre. Cette victoire est peu meurtrière, elle a coûté un seul homme à la France, et les Anglais, qui ont un assez grand nombre de blessés, ne perdent que cinq des leurs.

LE LION DE LA VICTOIRE 3l

Au crépuscule de ce même jour, Robert Clive longeait le mur d'une des ruelles les plus sordides de la ville noirej comme quelqu'un qui ne veut pas être vu. Le gémissant Wheeler avait toutes les peines possibles à le suivre à travers les bossellements gluants du sol et les monceaux d'ordures.

— Enfin ! où pouvez- vous courir encore ? demandait-il d'une voix consternée , je suis au désespoir de constater que vous avez perdu la tète.

— Pourquoi me suivez-vous ? demanda Clive.

— Je m'attache à votre fortune, c'est entendu répond Wheeler; mais je crains bien qu'elle ne nous conduise dans un hospice d'aliénés.

— Ou abandonnez-moi ou suivez-moi sans murmurer, dit Clive, à moitié fâché.

— Je vous suis. Aïe 1 Je vous suis, s'écrie Wheeler, en faisant une glissade dangereuse sur des détritus de légumes. — Au risque de me casser le cou, ajoutet-il.

Robert Clive s'arrête enfin, mais c'est pour pénétrer dans une échoppe tellement noire et malpropre que son compagnon ne peut s'empêcher de gémir encore.

Un vieux noir, dont les cheveux blancs font l'effet de moisissure, émerge du tas de chiffons qui jonche le sol de l'étroite boutique. Il se confond en salutations et baragouine des phrases obséquieuses.

— Tais-toi, dit Clive. As-tu un costume de musulman à peu près propre ? deux costumes, ajouta-t-il en regardant^Wbeeler.

— Allons, bon, le carnaval ! s'écria celui-ci en se laissant tomber anéanti au bord d'une vieille caisse,.

Le nègre fouilla dans le tas de chiffons d'où s'éleva une nuée de poussière et une odeur insupportable.

— Un beau costume de derv iche ! dit-il triomphalement.

Robert Clive ôte son habit qu'il abandonne au marchand en échange de la défroque dont il s'accommode et qu'il revêt rapidement. Une jupede cotonnade, jadis blanche, dont les plis nombreux cachent un peu les trous, une tunique à njanches, en cachemire vert, que les vers ont brodé à jour, et un bonnet conique. m

— Eh bien, choisissez Wheeler, dit-il à son compagnon qui le regarda bouche béante.

— Choisir! Mais... la vermine.

— A votre guise, dit Robert Clive qui est déjà hors de l'échoppe.

Wheeler fait un grand geste de renoncement; il enfile une houppelande jaune, bordée de rouge, et se plante sur la tête un énorme turban qui lui entre jusqu'aux yeux, et il rejoint, ainsi accoutré, Clive qui s'éloigne à grand pas.

Il gagne à présent les beaux quartiers, mais peu à peu ralentit son allure et semble hésiter; il finit même par s'asseoir sur un banc de pierre comme pour se consulter. Par hasard, il lève alors les yeux sur Wheeler et, malgré sa préoccupation, ne peut s'empêcher d'éclater de rire.

— Je ne murmure plus, dit ce dernier avec la mine la plus piteuse.

Mais Clive est redevenu sérieux.

— Je vous en prie, mon cher, dites-moi si je sui3 aussi ridicule que vous.

— A qui la faute, si je suis grotesque ?

— A tout autre moment je le serais sans m'en affecter le moins du monde, dit Clive ; mais à cette heure cette question est pour moi d'une grande importance ; rendez-moi donc le service de me répondre sincèrement.

— Eh bien î non, vous n'êtes pas ridicule ; vous paraissez plus grand, votre corps souple imprime de beaux plis à ces loques, et j'aime beaucoup vos cheveux sans poudre, je ne les savais pas d'un aussi joli blond, et puis ce bonnet sombre les fait bien ressortir.

— Vous moquez-vous de moi?

— Non, sur mon honneur, je dis ce que je pense. Vous êtes plutôt mieux qu'à l'ordinaire.

— Ah î vous me rendez la vie, s'écrie Clive en serrant les mains de Wheeler, vous ne pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites me fait plaisir.

— J'en suis heureux, et remarquez que je ne murmure pas et que je ne cherche pas à comprendre.

Robert Clive s'est remis en marche et ne s'arrête que sous une muraille assez basse qui soutient les terres d'un jardin et que borde à son sommet une balustrade de pierre. C'est là le but de sa course sans doute, car il commence à se promener de long en large devant ce jardin en l'interrogeant constamment des yeux.

— Alors c'est pour une sérénade que nous nous sommes ainsi affublés ? conclut Wheeler.

— Chut ! dit Clive, et soyez discret.

Une femme vient d'apparaître sur la terrasse et s'avance lentement d'un air distrait ; elle est mince, grande, charmante, en robe blanche, des cheveux légèrement poudrés et ^rnés d'une fleur naturelle. Elle tient un livre qu'elle ne lit pas, va, vient, regarde la mer et le soleil qui se couche.

— Mais, c'est miss Maskeline, murmure Wheeler.

— Taisez-vous, par grâce, dit Clive, qui dévore des yeux la jeune fille, mais ne se montre pas.

Il attend que la promenade l'ait entraînée à l'autre extrémité de la terrasse, et tandis qu'elle tourne le dos, il escalade lestement la muraille, enjambe la balustrade et saute dans le jardin.

— Ah î dit Wheeler à part lui.

Miss Maskeline revient, elle a les regards sur son livre, mais Clive qui s'avance bravement vers elle, les lui fait relever. Elle s'arrête, parait surprise, mais ne pousse aucun cri d'effroi.

— Que me voulez-vous, monsieur le derviche > ditelle d'un ton très-calme quand le jeune homme est à quelques pas d'elle.

— Missje ne suis pas un derviche, je suis un Anglais.

— Un Anglais, déguisé, alors?

— Déguisé pour pouvoir fuir cette ville déshonorée et être utile encore, s'il le peut, à son pays.

— Je vous félicite de ce sentiment, dit-elle; puis-je aider de quelque manière à votre fuite ?

— Vous seule déciderez, miss, si je dois ou non fuir de cette vie.

— J'avais entendu qu'il s'agissait de la ville, dit la jeune fille, qui fiait un mouvement pour se retirer.

— Ah ! par grâce, écoutez-moi, miss, s'écrie Clive, je connais toute la distance qu'il y a entre la sœur d'un astronome royal et le plus humble des expéditionnaires.

— Vous la connaissez, pour la franchir, peut-être, comme vous faites des murailles ?

— Je ne la crois pas infranchissable, répond Clive, avec fierté, je n'ai rien à perdre tel que je suis et je voulais savoir si en comblant cette distance, si en inélevant jusqu'à vous je pouvais prétendre au bonheur de devenir un jour votre époux. Cet espoir, même incertain, m'eût donné une force irrésistible, tandis que si je ne dois rien trouver sur le sommet dont je veux faire l'escalade, je ne la tenterai même pas. Mais je vois à présent que cet atome d'espoir par lequel je voulais me rattacher à la vie, n'était encore qu'une illusion de mon orgueil. Je sais ce que je voulais savoir : vous me méprisez et mon sort est fixé.

Robert Clive fit un salut et recula de quelques pas en appuyant son regard noir sur le visage de Maskeline, pour emporter à jamais cette charmante image. Les grands yeux bleus de la jeune fille avaient un rayonnement très-doux, comme mouillé d'une larme subite. Elle fit un mouvement pour retenir le jeune homme.

— Robert Clive, dit-elle, d'une voix émue, si je vous

ai écouté sans colère c'est que je vous connais, sans que vous le sachiez, et que j'ai même envers vous une dette de reconnaissance.

— Vous >. . . s'écrie le jeune homme, dont le sang revient colorer la face, glacée par une pâleur mortelle.

— Il y a quelques mois, reprend Miss Maskeline, le bruit d'un duel extraordinaire emplissait la ville; il avait eu lieu entre vous et un officier de la garnison ; vous étiez blessé et votre adversaire était mort. Or, je le sais, j'étais la cause innocente et ignorante de ce duel.

— Ah î miss, qui peut vous faire croire une pareille chose? Le motif du duel est connu de tous.

— Oui, par courtoisie et n'ayant aucun titre pour prendre ma défense, vous avez couvert d'un voile impénétrable la véritable raison de ce combat à outrance. J'ai su la vérité, pourtant.

— On vous a abusée, miss, je vous l'assure.

— Vous voulez être convaincu? dit la jeune fille en souriant; eh bien cet officier avait mal parlé de moi, il avait dit quelque chose comme ceci : t Avec ses prétentions de savante et sa manie d'étudier les astres en compagnie de son frère, miss Maskeline oublie toutes les grâces de son sexe, et, comme l'astronome tombe dans un puits, elle finira par tomber dans les bras du premier venu sans s'en apercevoir. » Ne vous fâchez pas, ajoute la jeune fille en voyant une expression de colère sur le front de Clive, le pauvre officier est mort et je le trouve trop cruellement puni.

— Ah! ne défendez pas un tel misérable !

LE LION DE LA VICTOIRE 3j

— Je lui pardonne, dit Miss Maskeline, et j'ai gardé dans mon cœur une profonde reconnaissance à celui qui m'a ainsi défendue sans me connaître.

— Hélas ! murmura Clive, je vous avais vue.

— J'ai voulu voir aussi, dit la jeune fille, et vos regards, malgré leur réserve et leur discrétion, m'ont bientôt livré votre secret. Mais vous n'avez pas deviné le mien, ajoute-t-elle en baissant les yeux.

La joie de Robert Clive ne se manifeste que par un éclair des prunelles et un léger tremblement de la voix.

— Alors, dit-il, vous me permettez de vivre et de me rendre digne de vous ?

— Quels sont vos projets ?

— Prendre du service. Voici la guerre engagée. J'espère avoir l'occasion de me signaler.

— La guerre est certainement ce qui vous convient le mieux ; j'avais jugé au premier coup d'oeil que vous n'étiez pas à votre place dans les comptoirs de la compagnie ; maintenant, j'ai confiance dans l'avenir ; et, puisque vous m'avez choisie, je serai votre femme quand les circonstances le permettront. Je vous promets de vous attendre.

— Ce n'est pas par des paroles que j'exprimerai le bonheur qui me transporte, dit le jeune homme. Au revoir, miss ; lorsque je reviendrai, je pourrai vous appeler mistress Clive.

— Au revoir ! dit-elle. Dieu veille sur vous î

Clive s'éloigne rapidement, enjambe la balustrade et saute dans la rue. Après un dernier geste d'adieu à Maskeline qui le regarde partir, il disparait.

Wheeler sort alors de l'ombre où il s'est tenu coi et rejoint son compagnon.

— Ah î je suis transi ! s'écrie-t-il, gelé jusqu'à la moelle !

— Tiens, je vous oubliais, dit Clive ; comment pouvez-vous être gelé par la chaleur qu'il fait ?

— Quelle scène d'amour î Quels élans î quelle passion ! poursuit Wheeler. On eût dit le tète à tête de deux statues taillées dans la neige de l'Himalaya! c'est ce spectacle qui m'a gelé.

— Ah î pas un mot sur ceci ! s'écria Robert Clive, en fronçant le sourcil.

— Diable î taisons-nous 1 vous avez une façon par trop radicale d'imposer silence aux bavards, je me couperai plutôt la langue que de prononcer désormais une seule parole sur un sujet aussi dangereux.

— Si, si, au contraire, vous me parlerez d'elle ; vous l'avez vue, vous savez mon secret, nous en parlerons souvent. Cette heure, que vous trouvez si froide, est pour moi assez brûlante pour réchauffer toute ma triste vie. Me souvenir de cet instant, répéter les mots qui ont été prcinoncés, ce sera la plus grande joie de mon exil et le talisman qui me rendra invincible.

— Alors, parlons, dit Wheeler.

— Pas maintenant. Remettez droit autant que possible votre affreux turban, et tâchons de franchir, sans être reconnus, la porte Saint-Honoré 5 sous l'œil des sentinelles françaises.

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