‹ Le Lion de la victoireChapitre 8 sur 29 · LE PRIX DU SANG · texte numérisé non relu

LE PRIX DU SANG

Sans être guérie complètement, la blessure n'offre plus de danger, et Bussy ne veut pas demeurer plus longtemps dans ces lieux inconnus où il devine autour de lui une sourde hostilité. Le brahmane Rugoonat Dat n'est pas revenu, il n'a revu que le médecin mogol, qui lui a donné ses soins presque en silence.

On dit que la reine a quitté le palais et est allée en pèlerinage. C'est Naïk qui a recueilli ce bruit. Aucun attrait ne retient donc plus le marquis ; il n'aurait pas pu d'ailleurs renouveler sa secrète promenade : depuis qu'on Ta jugé en état de se lever, un cordon de gardes enferme nuit et jour, à quelque distance, le hangar qui l'abrite. De plus, son congé est expiré depuis plusieurs jours déjà et il souffre de manquer à

son devoir; il a donc déclaré, malgré sa faiblesse encore grande, qu'il voulait partir, et doit se mettre en route au jour naissant pour éviter la chaleur.

En attendant que la nuit s'achève, il s'est étendu, tout vêtu sur les coussins ; Naïk, agenouillé près du lit, le menton dans la main, le coude sur le genou, le contemple en silence. Jls sont éclairés par la torche accrochée à une poutre du toit, et la flamme s'obscurcit fréquemment sous l'agonie crépitante d'une nuée de papillons qui l'ont choisie pour bûcher.

— Eh bien, Naïk, nous allons donc nous quitter ? dit le marquis en ouvrant les yeux après avoir sommeillé un instant.

— Pas pour longtemps, seigneur, répond Naïk; bientôt, comme un chien trop fidèle qu'on ne peut parvenir à perdre, tu me verras revenir : rien ne peut plus me détacher de toi, et quand tu devrais même me réduire en cendre, comme cette flamme fait de ces papillons, je mettrais à mourir pour toi le même acharnement qu'ils mettent eux à se brûler.

— Comme c'est étrange ! tu n'as donc aucune affection ? ni femme, ni parents r Tous les malheurs se sont donc acharnés sur toi ?

Naïk secoua la tète :

— Le plus grand des malheurs, pour celui qui est condamné à vivre dans l'abjection, c'est d'en sortir moralement ; pour souffrir de l'infamie il faut la comprendre et la plus faible lueur d'intelligence qui éclaire nos ténèbres est pour nous le pire des désastres. Hélas ! cette clarté funeste s'est allumée en moi ; tandis

que mes pareils se vautraient dans leur fange, je suis resté debout, et j'ai pleuré.

— Ce que tu me dis là me touche au dernier point, s'écria Bussy ; depuis que je te connais d'ailleurs tu es pour moi un sujet de surprise ; tu t'annonces comme tout ce qu'il y a de bas et de méprisable et je ne trouve en toi que sentiments délicats et élevés ; la plus complète ignorance doit être ton partage, et tu t'exprimes avec une sorte d'élégance, de la poésie môme ; et, ne le nie pas, je t'ai surpris lisant dans un livre. Que signifie cela? est-ce que tu m'abuses ?

— Je suis un valouver, seigneur.

— Un valouver I Qu'est-ce que cela ?

— Les valouvers sont les savants de notre caste ; on les appelle aussi, par dérision, les brahmanes des parias ; ils sont censés diriger et instruire les misérables qui ne méritent pas le nom d'hommes. Mais le plus souvent ils ne font qu'accroître leur misère, ils les pressurent, leur prennent le peu qu'ils ont, pour vivre à leurs dépens dans l'ivrognerie et l'oisiveté ; mais quelques-uns sont bons et ont une ombre de savoir. D'un de ceux-là j'ai appris le peu que je sais. En mourant il m'a désigné pour le remplacer, et m'a légué le seul bien qu'il possédait, un livre, qui est toute ma fortune .

— Celui que je t'ai vu lire ? dit Bussy.

— Oui, maître. Ce livre, c'est mon père et ma mère, c'est mon amante, c'est ma patrie, et c'est lui aussi qui m'a appris à souffrir.

~- Qu'est-ce donc que ce livre ?

LJi

— C'est l'œuvre d'un paria; mais celui-là par la seule force de son intelligence, s'est élevé à une telle hauteur, que ceux-là mêmes qui nous méprisent si cruellement l'ont surnommé : c le divin paria ». Mais je crains de te lasser, maître, ajouta Naïk.

— Non, non, tu parles fort bien, et j'aime à m'instruire. Qui était ce paria ?

— Un valouver. Il s'était retiré avec sa sœur près de la ville de Madura, au fond d'un bois touffu ; ils habitaient là un creux de rocher et vivaient de fruits sauvages et de racines. Il se livrait à l'étude avec une ardeur que rien ne distrayait. En ce temps le collège de Madura était célèbre dans tout l'Hindoustan ; c'était un sanctuaire redoutable qui n'accueillait dans son sein que l'élite des étudiants. Nulle caste n'en était exclue en principe, cependant aucun paria n'avait jamais eu la folle ambition de franchir le seuil sacré. Tirou-Valouver t le divin » y pensait, lui, et sa sœur, effrayée, sans le détourner de son projet, lui en faisait retarder l'exécution. « Apprends encore, disait-elle, on sera pour toi doublement sévère, » Il se décida pourtant ; un matin il sortit du bois où il vivait, gagna Madura, et d'un pas assuré s'enfonça sous les portiques du temple de la science. Les examinateurs l'accueillirent froidement et lui demandèrent avec sévérité d'où il venait et qui il était, c Je suis un paria, répondit-il, mais les dieux m'ont doué d'une force d'intelligence qui m'élève au premier rang parmi ses créatures. Je ne suis pas fait pour rester captif dans les liens où de stupides préjugés retiennent l'esprit des hommes pour

les dégrader et les asservir; j'ai conscience de ma dignité et je sens que j'ai le droit de prendre place parmi les savants et les sages. » — 11 fut admis à subir les examens. Mais, désireux d'exclure le paria de leur corporation, les examinateurs le soumirent pendant quarante jours aux interrogations les plus minutieuses. Il était invulnérable ; non seulement il répondait aux questions, mais il les développait, les montrait sous un autre jour, faisait entrevoir des points de vue nouveaux. Les juges se surprirent à l'écouter avec un intérêt mêlé d'admiration, l'examen devenait pour eux un enseignement et ils finirent par confesser que le nouveau venu les surpassait de beaucoup en savoir. Le paria fut ad mis à l'unanimité, et, un an plus tard, devenu l'honneur du corps dont il faisait partie, il fut élevé à a dignité de président et conserva ce poste le reste de sa vie. Voilà, seigneur, l'histoire de Tirou-Valouver, le paria. Son livre de morale, que je relis sans cesse, a fait de moi un homme, mais aussi il m'a dévoilé toute ma misère.

— Songe plutôt, Naïk, à l'exemple qu'il te donne de la façon dont on peut sortir de cette misère.

— Je n'ai pas son génie, maître, et jamais jusqu'à présent le plus léger espoir n'avait lui sur ma triste existence ; mais aujourd'hui je ne suis plus misérable : grâce à toi j'ai pu rompre l'affreux silence où mon esprit se mourait, le bonheur de t'avoir rencontré me sauve.

— Allons, je suis heureux de t'avoir, sans m'en douter, tiré de peine, dit Bussy ; mais tu me fais oublier

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le temps, et voici le jour qui nous invite au départ. Naïk courut dehors et annonça au marquis qu'on amenait son cheval tout sellé :

— En route donc, dit le jeune homme en se levant, mettons fin à cette hospitalité si singulière que je n'ai à prendre congé de personne en m'éloignant.

Le paria lui boucla son épée, qu'on lui avait rendue la veille, lui passa les pistolets à la ceinture et rajusta récharpe qui soutenait le bras blessé, encore faible.

Bussy s'approcha de son cheval, qu'un noir tenait par la bride; mais au moment de se mettre en selle il s'arrêta très surpris de voir s'avancer, à la suite du cheval, une file de chameaux chargés de bagages; chacun d'eux était conduit par un esclave, et en tête de la file marchait un gros homme à l'aspect vulgaire qui portait un coffret.

— Qu'est-ce que tout cela ? s'écria Bussy.

— Les présents de la reine, répondit le nouveau venu ; les chameaux sont chargés d'étoffes précieuses, d'armes et de bijoux. Les bêtes et les esclaves t'appartiennent aussi ; mais ceci est plus précieux.

En même temps, il soulevait le couvercle du coffret, qui laissa échapper un scintillement de pierreries.

— Cependant, continua-t-il, si tu ne te trouves pas suffisamment payé, tu peux fixer toi-même...

Mais il n'eut pas le loisir d'achever. Bussy, rouge de colère, se précipita vers lui et le saisit à la gorge.

— Payé î Tu as osé proférer une pareille injure ? 3'écria-t-il. Mais ce sera là ta dernière parole, et tu la paieras de ta vie !

Cependant, devant la face terrifiée, suppliante et grotesque du malheureux Hindou, le marquis eut un haussement d'épaules et un sourire de dégoût ; d'un mouvement violent il repoussa le pauvre diable et l'envoya rouler à quelques pas au milieu de Téclaboussement des pierreries dispersées.

— Tu as tort, mon fils, de punir le serviteur irresponsable, qui n'est qu'un instrument d'obéissance, dit une voix.

Bussy se retourna, et il vit le brahmane Rugoonat Dat qui se frayait un chemin à travers la cohue des chameaux et des esclaves effrayés.

— Pardieu ! je suis aise de vous voir, mon père ! dit-il, d'une voix que la colère faisait trembler. Vous qui, sans le connaître, jugez mon pays barbare, vous m'expliquerez peut-être pourquoi dans le vôtre on remercie d'un service par une insulte, et Ton congédie un hôte en le payant comme un valet.

— Il y a dans ceci un mystère qu'il ne m'est pas permis de t'expKquer, dit Rugoonat Dat. Mais les présents n'avaient rien d'injurieux; il est dans nos coutumes d'accepter les largesses des rois.

— Dans mon pays, on ne reçoit rien des femme», reprit Bussy avec hauteur. Sachez d'ailleurs que Tépée d'un gentilhomme français appartient à tous les faibles, et qu'il serait d éshonorés'il ne les secouraitpas dans le danger. Votre reine s'abuse si elle s'imagine me devoir quelque chose ;, voue pouvez le lui dire.

Des murmures s'élevaient parmi lest esclaves et les gardes qui s'étaient rapprochés, car jamais on n'avait

entendu parler sur un pareil ton de dédain à la personne sacrée d'un brahmane. Mais Rugoonat Dat retint d'un geste l'agitation, tandis que Bussy s'élançait en selle et s'éloigaait rapidement sans se retourner.

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