MONSIEUR DE LA BOURDONNAIS
Kerjean poussa un cri de joie quand il vit revenir à Madras le marquis de Bussy.
— Dans quelle inquiétude m'avez-vous jeté! s'écria-til, je me perdais en conjectures sur cette absence pro-r longée, et je ne voulais même pas aller jusqu'au fond de mon angoisse. Enfin, grâce à Dieu, vous êtes vivant, et je n'ai pas à pleurer mon nouvel ami.
Bussy tendit la main à Kerjean avec effusion.
— Vous avez couru des dangers pourtant, reprit ce dernier en remarquant le bras en écharpe et la pâleur du jeune officier.
Le marquis, alors, lui raconta ses aventures, et Kerjean s'ébahissait, suivant la narration avec une sorte de fièvre.
— Si ce n'était de votre bouche que j'entends ce récit, dit-il lorsque Bussy se tut, ce serait à ne pas croire, tant l'aventure ressemble à un roman.
— Un roman trop tôt fini, dit le marquis avec un soupir. Maintenant, je dois me rendre aux arrêts, continua-t-il, car j'ai dépassé de plusieurs jours la limite de mon congé.
— Gardez-vous bien d'en rien faire ! Nul n'a remarqué votre absence, hormis moi qu'elle mettait en peine, et il se passe de telles choses ici qu'on ne remarquera pas davantage votre retour.
— Qu'est-ce donc qu'il se passe ?
— Ah! mon ami, le diable le sait, les Anglais ne l'ignorent pas, peut-être, et moi je me bouche les yeux pour ne pas voir, tant j'ai peur de comprendre .
— Vous m'effrayez î Notre conquête nous échapperait-elle ?
— Pas précisément. Mais ce quej'avais prévu arrive, hélas I L'orgueil, et je le crains bien, quelque chose de pire, fait tomber de son piédestal le héros qui nous a conduits.
— Le commandant ?
— Venez!. je vous mettrai au courant et vous jugerez.
Et Kerjean entraîna son compagnon vers le logis qu'il occupait dans une maison de la ville.
— Je me suis permis, cher Bussy, lui dit-il, tout en marchant, de faire transporter votre bagage dans cette habitation, qui m'a été réservée pour le temps que
nous passerons ici ; je comptais la partager avec vous ; si je vous ai déplu, pardonnez-moi.
— Vous me comblez et je suis vraiment confus de mériter si peu tant de bienveillance.
La maison vers laquelle se dirigeait Kerjean, construite à l'européenne, était située sur la place du Gouvernement, presque en face du palais de Nicolas Morse, où le commandant français s'était logé avec son état-major.
Quand les deux jeunes hommes furent commodément installés dans une chambre, en face de boissons fraîches, et que le panka, grand éventail suspendu au plafond, mis en mouvement par un noir placé dans une pièce voisine, agita l'air, pour rendre la chaleur supportable, Kerjean prit la parole.
— Comme vous le savez, la ville s'est rendueànous à discrétion, et notre facile victoire était complète. Mon oncle Dupleix, en félicitant le commandant de son succès, lui recommandait par dessus tout de raser la place et d'employer tous les moyens pour ruiner les établissements de nos adversaires. Mais l'amiral n'aime pas à suivre les conseils, mômes ceux qu'il a sollicités, et il est à croire aussi qu'un point de vue nouveau a surgi à ses yeux; toujours est-il qu'après plusieurs conférences secrètes du commandant avec le gouverneur Morse et Tétat-major anglais, le bruit d'une capitulation signée, d'une rançon convenue, commença à se répandre.
— Est-ce possible !
— C'est certain. Le conseil supérieur de Pondi-
chéry, qu'en sa qualité de gouverneur de l'Inde mon oncle préside, a fait à l'amiral toutes les représentations possibles, lui faisant comprendre que ce traité de rançon si funeste, même si les conditions en étaient remplies, n'avait aucune valeur étant conclu par des prisonniers de guerre et qu'aucun des engagements pris ne serait tenu.
— C'est évident.
— Evident pour tous, excepté pour M. de La Bourdonnais, car il est resté sourd à tous les avis. Il est, pour moi, certain qu'il a reçu des Anglais un million, pour rendre la ville, au prix d'une rançon illusoire, et que ce million est déjà en sûreté.
Bussy s'était levé, pâle et tremblant d'indignation.
*— Ah ! monsieur, rétractez de pareilles paroles ! n'accusez pas d'une telle infamie un Français, un héros comme celui dont il s'agit, ou je me verrai forcé de me considérer comme insulté avec lui.
— Cette belle colère fait que je vousaime davantage, dit Keqean sans s'émouvoir, mais je ne puis rien rétracter, car je ne parle pas à la légère. Notre héros est un corsaire, voilà tout.
— Mais enfin, quelles preuves avez -vous ?
— Écoutez, dit Kerjean en savourant un sorbet à la neige, quatre des plus riches banquiers arméniens de la ville avaient été arrêtés ou retenus comme otages ; on leur a rendu la liberté, et les Anglais disent publiquement que c'est pour aller chercher Quelques petites galanteries pour le général.
. — Les Anglais inventent cette calomnie.
— J'ai mieux encore, pire plutôt, continua Kerjean. Ma bourse se trouvant presque vide, comme cela lui arrive souvent, et me sentant harcelé par mille fantaisies que j'eusse été aise de satisfaire, l'idée me vint d'aller trouver un juif de Madras, dont j'avais entendu parler, et de contracter par son moyen un de ces emprunts désastreux qui ruinent les familles. Par bonheur pour la mienne, le juif était de fort méchante humeur et peu disposé à m'ouvrir son escarcelle. J'étais très contrarié de ce contre-temps, mais je ne pus rien tirer du juif, si ce n'est cet aveu, qu'on venait de lever une contribution de cent mille pagodes, pour payer la complaisance du général français, et qu'il avait été imposé, lui, poursept mille pagodes, chiffre exorbitant, injustice criante, qu'on n'eût jamais osé commettre s'il eût été chrétien ou seulement Arménien. Maintenant, cher ami, libre à vous de ne pas me croire ; si les événements ne parviennent pas à vous convaincre, vous maintiendrez le démenti et je vous rendrai raison.
— Pardon, dit Bussy, en tendant la main au jeune officier, oubliez un mouvement involontaire. J'ai reçu un coup au cœur sous la surprise de cette affreuse révélation.
Kerjean serra fortement la main de son compagnon,
— Je vous le répète, dit-il, votre indignation augmente mon estime pour vous.
— Tout n'est peut-être pas perdu encore, dit Bussy après un long silence; l'enivrement d'une fortune subite a sans doute fait tourner la tête au commandant; mais il reviendra à son devoir et à la raison.
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— 11 est grand temps qu'il y revienne, car son escadre court les plus grands dangers, dans la rade de Madras à l'époque où nous sommes: la mousson, cette période de tempêtes furieuses, qui nous visite tous les ans, ne peut plus tarder d'arriver, et si l'amiral laisse surprendre ses vaisseaux, c'en est fait d'eux.
— C'est vrai, dit Bussy,ils devraient être partis déjà.
— Il y a encore autre chose, reprit Kerjean, le nabab du Carnatic, le farouche Allah- Verdi, qui vient de faire assassiner son pupille pour prendre sa place, montre les dents au gouverneur de la compagnie française et lui demande de quel droit il prend Madras. Mon oncle lui répond qu'il la prend pour la lui rendre, se réservant de la rendre en l'état qu'il voudra, c'està-dire complètement démantelée, et, comme il joint à sa réponse maints oiseaux rares et chats de Perse aux yeux bleus, le nabab est momentanémemt calmé. Mais, si la ville n'est pas rendue dans un temps donné, il se refâchera et peut nous tomber sur le dos avec son armée.
Un bruit de pas gravissant en hâte l'escalier vient interrompre la conversation des deux jeunes hommes. Un noir parait suivi d'un laquais en livrée.
Ce laquais remit une lettre à Kerjean :
— Ah ! c'est de ma cousine Madame Barnwal, dit-il en brisant vivement le cachet, et il lut le billet tout haut.
« Venez vite, mon cher cousin, une députation vient d'arriver de Pondichéry envoyée par Dupleix et le conseil supérieur. »
— En route ! s'écria le jeune officier en rattachant
gO LA CONQUÊTE DU PARADIS
son épée, le combat va s'engager. Venez aussi, Bussy, l'invitation est pour vous autant que pour moi.
— Qui est Madame Barnwal ? demanda ce dernier tout en suivant son compagnon.
— Une belle-fille démon oncle Dupleix. Elle a épousé un commerçant anglais, c'est pourquoi elle habite Madras. C'est une charmante femme , toute Française de cœur.
Quand ils entrèrent dans la salle où étaient réunis les députés engagés dans une conversation très animée, Madame Barnwal accourut au devant de Kerjean.
— Arrivez donc, mon cousin, lui dit-elle d'un ion où il y avait beaucoup d'inquiétude, malgré un air d'enjouement, j'ai besoin d'un chevalier pour prendre ma défense: imaginez-vous que ce terrible commandant veut s'emparer de ma personne et me garder comme otage !
Mais elle s'arrêta, interdite, en voyant que Kerjean n'était pas seul.
— Le marquis Charles de Bussy, capitaine des volontaires, dit Kerjean, présentant le nouveau venu, un précieux renfort qui nous arrive de France, et veut bien me faire l'honneur d'être mon ami.
— Monsieur de Bussy est le très bien venu, ditelle, il est notre ami puisqu'il est le vôtre.
Et elle lui tendit une jolie main blanche et effilée que Bussy porta à ses lèvres.
Madame Barnwall était toute jeune, vive, gracieuse, fort élégamment vêtue, une rose rouge sur ses cheveux poudrés à frimas, et une mouche au coin de sa jolie bouche.
— Quelle affreuse affaire, n'est-ce pas, monsieur ? dit-elle à Bussy. Jamais on n'a vu pareille obstination. Mais venez que je vous présente nos députés.
Tous les assistants vinrent saluer le jeune officier. C'étaient : le major général de Bury, dont le costume bleu à parements rouges, orné de brandebourgs d'or, attirait spécialement les regards ; le procureur général Bruyère, l'ingénieur Paradis, un soldat d'origine suisse, vaillant et doux ; d'Espréménil, Barthélémy, Dulaurens, membres du conseil supérieur de Pondichéry, de La Touche, Changeac, et enfin M. Friel, l'interprète, l'homme de confiance de Dupleix.
M. d'Espréménil, qui était une qature fougueuse et énergique, paraissait fort animé ; il venait de faire une proposition que ses collègues, plus timorés, ne sanctionnaient pas: c'était d'arrêter immédiatement ce commandant révolté qui refusait d'obéir au gouverneur de l'Inde française.
— Est-ce qu'il n'a pas eu le premier l'idée d'attenter à la liberté de Madame Barnwal ? disait-il, sachant quel précieux otage il aurait entre les mains ? n'est-ce pas la guerre déclarée, la révolte ouverte?
— Comment ! c'est donc sérieux, ce que vous m'a vez dit cousine ? s'écria Kerjean ; mais mon oncle ne pourrait pas souffrir une pareille chose.
— Mon bon père a déjà répondu sur ce sujet, dit Madame Barnwal, et il a répondu comme il devait ; vous
savez que chez lui le devoir prime tout autre sentiment, et ma mère s'est jointe à lui pour écrire à l'amiral que sa menace ne les ébranlerait pas qf qu'ils
savaient sacrifier leur tendresse à leur devoir.
— Allons ! messieurs, ne perdons pas un instant, dit le major général en se levant, accomplissons notre mission, et Dieu veuille que nous puissions la terminer pacifiquement !
Et les députés, ainsi que les deux officiers, quittèrent Madame Barnwal pour se rendre auprès du commandant.
Quand ils débouchèrent sur la place, l'amiral était à sa fenêtre. Il eut un haut-le-corps en les apercevant et rentra précipitamment.
— Messieurs, dit Bury à ses compagnons avant d'entrer dans la salle où le commandant les attendait, n'oublions pas, d'après la recommandation de notre très aimé gouverneur, que nous devons encore une fois avoir recours à la conciliation et aux paroles courtoises avant d'user de nos pouvoirs.
— Nous en serons pour notre courtoisie, grommela d'Espréménil.
Ils entrèrent.
Mahé de la Bourdonnais, gouverneur, pour sa majesté très chrétienne, des îles de France et de Bourbon, capitaine de frégate, commandant général des vaisseaux français dans l'Inde, se tenait debout, le front levé, une main appuyée au bord d'une table. Il portait la culotte et les bas rouges, l'habit bleu, sans paniers, à parements cramoisis, bordé à la Bourgogne et galonné d'or.
Le célèbre marin, qui avait conquis ce nom de Mahé dans u§e glorieuse affaire, était alors dans sa qua-
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rante-septième année ; mais une mauvaise fièvre qui le minait et lui jaunissait le teint, le faisait paraître plus âgé. Il avait le nez recourbé comme un bec d'oiseau de proie, le regard clair et aigu, le front plissé, déprimé légèrement, la bouche mince, tirée vers les coins par un rictus dédaigneux. Sur sa poitrine rayonnait la croix de Saint-Louis.
Il y eut d'abord un instant de lourd silence. La Bourdonnais demeurait muet, regardant les nouveaux venus avec un air de défi, masquant un léger tremblement d'inquiétude. Ce fut lui qui, cependant, parla le premier.
— Eh bien, messieurs, que désirez-vous, et qu'y at-il encore de nouveau ?
Friel s'avança, fit un salut.
— Commandant, nous venons, pour la dernière fois, vous supplier, au nom du gouverneur de l'Inde, de revenir sur une décision funeste et en tous points contraire aux intérêts de la nation.
— Ah î il s'agit toujours de ce traité de rançon î s'écria La Bourdonnais en fronçant le sourcil. Eh bien ! comme je l'ai dit déjà, toute représentation à ce sujet est inutile. Le sort de Madras est jeté. Que j'aie tort ou raison, je me suis cru en droit d'accorder une capitulation au gouverneur anglais. Je serais le premier militaire qui n'eût pas le pouvoir de faire des conditions à ceux qui ont défendu les murs dont il se rend maitre. Je ne suis pas venu dans les Indes pour y être subordonné. Si j'avais cru que Monsieur Dupleix et son conseil me chercheraient tant de chicanes, jajpais je
n'eusse hissé le pavillon français ici. Je serais entré dans la place, j'aurais fait contribuer les Anglais avec leur hiac battant, (i) et, leur souhaitant le bonsoir tranquillement, après mes affaires faites, je serais allé à mes îles.
— Vous vous seriez mis, monsieur, dans un fort vilain cas, répartit Friel avec un peu d'impatience ; ce n'est pas vous qui avez pris la ville ; les braves sujetsduroi ne se sont exposés que pour la gloire du prince, et pas pour vous, ils vous auraient forcé à arborer le pavillon.
La Bourdonnais baissa la tête un instant, puis chercha sur la table son brevet royal et le tendit à Friel.
— Vous voyez, lui dit-il, qu'il est écrit ici que tout ce que je ferai sera approuvé.
— Cette approbation n'a rapport qu'à vos opérations militaires. Le ministre ne peut favoriser la désobéissance aux lois, et vous savez fort bien qu'une fois le pavillon français arboré sur une ville, la place devient subordonnée au gouverneur général. Vous deviez, aussitôt, entré, faire remettre les clés des magasins, du trésor, et les livres de la compagnie aux commissaires royaux ; mais vous avez préféré remettre les clés à monsieur votre frère.
Le commandant eut un soubresaut et poussa un rugissement de fureur.
— Si je croyais quelqu'un capable de me soupçonner moi et mon frère, s'écria-t-il en serrant les poings, je lui casserais la gueule, je l'éventrerais, je le foulerais sous mes talons !...
(i) En anglais : Jack, pavillon, (Battre pavillon) l'amiral veut dire qu% aurait laissé le pavillon anglais flotter sur la place*
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Et le marin, hors de lui, lâcha une bordée de jurons que le dernier des matelots n'eût pu surpasser comme grossièreté et violence.
M. Friel ne se déconcerta pas et répliqua en haussant un peu le ton k
— Si Ton vous soupçonne, vous monsieur, je n'en sais rien, mais pour monsieur votre frère, il n'est que trop connu ici. Vous auriez mieux fait de donner la clé du trésor au dernier officier plutôt qu'à lui. Le livre de la caisse ne se trouve pas, voilà une assez forte présomption contre lui, pour ne pas dire une preuve concluante.
La Bourdonnais fit un mouvement comme pour s'élancer sur Friel, mais sa colère tomba subitement envoyant entrer un messager.
Ce messager apportait une lettre de Dupleix.
Le commandant s'assit à sa table pour la lire