‹ Le lion de St. MarcChapitre 41 sur 49 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Les mêmes, QUINOLETTE, puis LA COMTESSE.

(Au moment où les soldats avec la condamnée vont rentrer à droite, se présente Quinoletle enveloppée d'un grand manteau.)

Quinolette, aux soldats. — Arrêtez !

Reculez ! [Au juge.) Juge, écoutez-moi!

(Les soldats reprennent leur place. Quinoletle se met devant le juge.)

Le juge. — Qui êtes-vous? que voulezvous ?

Quinolette. — Je veux défendre cette femme. Aucune voix amie ne s'est élevée en sa faveur... Je viens plaider sa cause, et l'arracher au bourreau.

Le juge. — Donnez- vous la peine de vous asseoir.

Quinolette. — Trop honnête.

L'huissier. — Silence!

Quinolette. — La loi, toujours sage et humaine, n'a pas voulu qu'un innocent

put jamais être condamné, condemnatus. La justice des hommes est sujette à erreur; elle peut, sans le vouloir, se tromper, se trompure. Songez-y, juge tout-puissant... Voyez les larmes de ma cliente, écoutez les sanglots de ses pauvres enfants, qui vous réclament leur mère, et que vous allez rendre orphelins, orphelinos. Ah ! comme l'a dit un poète :

L'innocence vaut bieu que l'on parle pour

[elle!

Si ces raisons n'ont pas touché votre cœur, j'ai d'autres arguments, argumenta, qui foudroieront votre logique.

Et je vais les déduire en trois points, tribus pointibus.

Le juge, interrompant. — Mais qui donc êtes-vous, jeune filleul de Démosthène, qui remplissez cette enceinte des torrents de votre éloquence?

Quinolette. — Qui je suis !... qui je suis ! Je suis une victime des erreurs humaines, le jouet d'un affreux oiseau, tribu des rapaces... le remords d'un maître inhumain... l'innocence persécutée et reconnue... Qui je suis! (Elle jette son manteau. — Costume traditionnel de la servante de Palaiseau.)

Chanson n 6 .

C'est moi que je suis la servante, La servante de Palaiseau; On sait mou histoire émouvante De Carpentras a. Landeniau.

Pour lors, j'étais bonne à tout fairo A Palaiseau, près de Paris; Comme un modèl' de ménagère, On me regardait dans 1' pays.

J' faisais d' fameuse soupe à l'oseille, J' savais fricasser les poulets ; Jamais j' n'ai trouvé ma pareille Pour faire un canard aux navets.

C'est moi que je suis la servante, etc.

Aussi mes maîtr' de mon service Etaient satisfaits joliment; Us m' dorlotaient dans mon office, Us m' doublaient mon émolument.

Un soir, au moment où j' m'apprête A mett' la napp' pour le soupé, J' m'aperçois qu'il m' manque une four- Qu'était en argent contrôlé. [chette ! C'est moi que je suis la servante, etc. (La comtesse entre.)

Pascaline, à Quinolelte. — (Bas.) Notre tante !

Quinolette. — (Bas.) Ne t'inquiète pas... faisons semblant de ne pas la voir.

Monsieur me dit d'un ton sévère :

« C'est toi, toi qui nous as volé.

« — Non, que je réponds, tant qu'à mal

[faire,

« L' couvert complet j'aurais gardé. »

Nonobstant, v'ià que deux gendarmes

Viennent frapper à la maison

Et m'entraînent, malgré mes larmes,

Dans une effrayante prison.

C'est moi que je suis la servante, etc.

(Juge, greffier, soldats battent la mesure pendant le refrain.)

Monsieur l'bailli par sa sentence M' condamne à mourir au gibet...

Adieu, doux souvenirs d'enfance, Adieu, matelote et civet!

Déjà la corde était tendue, Déjà 1' bourreau me serrait sec, Lorsqu'on vit planer dans la nue Un' pie ayant quéqu'chose au bec.

C'est moi que je suis la servante, etc.

(Juge, greffier, soldats, enthousiasmés, chantent en chœur le refrain.)

J'm'écrie : « Eh ! mais, c'est ma four-

[chette

« Qu' Margot va porter dans son nid, « Sans dout', pour fair' fair' la dînette « A sa bourgeoise, à son petit ! »

Mon innocence est proclamée, Je suis rendue à mon fourneau...

Qu'un jug' doit avoir l'âm' troublée Quand il s' promène à Palaiseau!

C'est moi que je suis la servante, etc.

(Juge, greffier, soldats, clectrisés, jettent leur costume, leurs armes, escaladent l'estrade et se livrent à une ronde effrénée, en répétant le refrain.)

L'accusée (Malhilde). — Sauvée, sauvée, mon Dieu !

Tous. — Sauvée, sauvée, mon Dieu !

Quinolette, s'avançant vers la comtesse. — Ma tante!... Ah ! chère tante, pardonnez-nous d'avoir établi nos tréteaux dans votre salon, mais...

La comtesse. — J'avoue que je m'explique peu...

Quinolette. — C'est toute une histoire, et si vous voulez que je vous la raconte...

La comtesse. — Si vos amies le permettent...

Quinolette. — Or, il y avait une fois une pauvre jeune fille qui était au service d'une noble dame, et qui mettait à part tous ses gages, tous ses petits profits pour acheter un homme, pour exonérer, comme on dit aujourd'hui, un frère qu'elle chérissait. Elle avait ainsi amassé une somme de neuf cents francs ; mais le prix de l'exonération était de deux mille cinq cents francs...

La comtesse, à part. — Neuf cents francs !

Quinolette. — Quelques demoiselles, qui avaient pour notre jeune fille une amitié profonde, et qui étaient les confidentes de ses chagrins et de ses craintes, réunirent leurs petites économies, et l'une d'elles eut la malencontreuse idée d'aller a son insu joindre cette obole à son épargne... Mais le total ne s'élevait qu'à deux mille francs, — et il fallait deux mille cinq cents.

La comtesse. — Deux mille francs...

Mais ce serait Jeannie...

Quinolette. — Chère tante, je n'ai pas prononcé ce nom... Je continue.

Pour trouver ces malheureux cinq cents francs, les mêmes demoiselles — des petites folles , des écervelées — ont imaginé de donner une représentation au bénéfice de leur protégée, se proposant de faire une quête à la lin de la soirée ; elles ont bâti une pièce qui n'a ni queue ni tète, mais qui sera applaudie par tous ceux qui ont au cœur quelque sentiment de charité.

La comtesse. — Et...

Quinolette. — Et nous répétions no-

tre troisième acte, que nous savons assez pour pouvoir passer au quatrième, le triomphe de l'innocence, l'apothéose de Cunégonde Vertigo...

La comtesse. — Qui pourrait bien être aussi celle de Jeannie.

Quinolette. — Ce nom n'est pas dans la pièce, chère tante !

La comtesse, souriant. — De mon temps, c'étaient les parents qui donnaient des leçons aux enfants ; aujourd'hui...

QUINOLETTE, PaSCALINE ET LtLIA. — Ce

sont des nièces qui vous demandent pardon de vous avoir ouvert les yeux sur l'innocence de Jeannie.

Page 1