‹ Le lion devenu vieux étudeChapitre 10 sur 10 · XL · texte numérisé non relu

XL

Il est facile de concevoir qu’une personne placée dans la condition du comte d’Abarey ne pouvait s’absenter de Paris pendant plusieurs mois sans placer à la tête de ses affaires un homme sûr et intelligent, capable de le suppléer en toute occasion, et de défendre ses intérêts comme les siens propres. Par malheur, au lieu de choisir pour son fondé de pouvoirs un homme habile, qui aurait su et dù trouver son bénéfice dans les fonctions qu’il devait remplir avec zèle et fidélité, le comte eut la malencontreuse idée

de s’adresser à un ancien ami de collège, dont, avec sa candeur ordinaire, il aurait cru pouvoir répondre comme de lui-même, et qui lui inspirait d’autant plus de confiance qu’il offrait de le servir par affection pure, et ne voulait entendre parler d’aucune rémunération.

Or, comme tout se paye et doit se payer dans ce monde» il s’ensuit naturellement que leB choses qui coûtent le plus cher sont celles qu’on vous donne gratis. Le comte croyait malheureusement trop au bien — parce qu’il l’aimait — pour Se méfier de personne. En aurait-il été différemment, d’ailleurs, il ne pouvait avoir l’idée de suspecter un homme qu’il s’était habitué à considérer comme un type de désintéressement et de loyauté depuis plus de vingt ans. Un autre que le comte, moins disposé à la bienveillance par

tempérament, ou plus méfiant, n’aurait pas manqué d’observer que M. Faivre feSait peut-être trop parade d’honneur, de vertu et de probité politique poui être un parfait honnête homme.

Il aurait également remarqué que, ne lui connaissant ni défaut saillant, ni passion, ni vice, il «

y avait peut-être lieu de supposer, le caractère de l’humanité étant donné, qu’il devait en avoir de cachés. Ce qui constitue en effet la force des coquins, et ce qui fait qu’ils réussissent, c’est qu’ils ont le talent de se grimer en honnêtes gens et de so faire passer pour tels. S’il n’en était pas ainsi, ils ne pourraient pas faire de dupes. Il ne faut donc pas critiquer les gens qui se laissent tromper. Ils sont à plaindre, non à blâmer. Si les hommes, comme je crois l’avoir écrit dtyà quelque part, se divisent en deux catégories, celle

des dupeurs et celle des dupés, on peut se glorifier, quoi qu'il en coûte, d’être rangé parmi ces derniers.

Lorsque le comte partit pour Naples, il avait malheureusement d’assez graves affaires enga gées. Les événements politiques, en dépit des plus sages prévisions, firent mal tourner ses affaires. Des pertes considérables s’ensuivirent. La caisse du banquier fut saignée à blanc, à plusieurs reprises. Jusqu’alors, cependant, il n’y avait pas lieu de blâmer l’honnête M. Faivre. Mais quand les associés du comte , ne se souvenant plus des bénéfices passés, commencèrent à murmurer, à l’occasion des pertes récentes, l’honnête M. Faivre, se mettant à faire cause commune avec eux, et se tournant, pour ce faire, contre l’ami qui lui avait donné sa confiance, fit

une chose, selon moi , qui méritait d’être sévèrement qualifiée.

Je ne fatiguerai pas le lecteur à le promener parmi les fastidieuses péripéties que présentent invariablement les affaires industrielles. Il suf-

ra de savoir que, lorsqu’il revint à Paris, le comte avait perdu la moitié de sa fortune, et que l’autre moitié, si la situation politique ne se modifiait pas, pouvait être atteinte à son tour. Cette position, quelque déplorable qu’elle fût, n’avait, heureusement, aucun rapport avec celle dont tant de bonnes âmes gratifiaient le comte. Mais comme il sera toujours vrai qu’un malheur n’arrive jamais seul, elle ne devait être que le prélude ou la cause première des désastres qui allaient fondre sur celui qu’on nommait partout « l’heureux possesseur du. la belle Diane. »

Il y avait une quinzaine de jours que notre héros êt sa petite famille étaient revenus s’installer au Parc des Princes, et, malgré le léger désarroi qui suit toujours* dans une maison bien montée, le départ de plusieurs domestiques, toutes choses avaient repris, dans celle-ci, leurs cours habituel, lorsqu’un matin , en s’éveillant , le comte dont la santé, jusqu’alors, avait toujours été excellente, ressentit d'étranges douleurs dans les membres, une grande pesanteur dans la tête,

an malaise général enfin, comme s’il avait eu la fièvre. Il voulut essayer de se lever, espérant dissiper ses souffrances par le mouvement, mais au premier effort qu’il fit, un horrible cri de douleur lui fut arraché par la soudaine acuité de son mal.

Ce mal, chose terrible ! ne ressemblait pour lui à rien de connu , ni même d’entrevu. Il lui semblait que toutes les articulations de son corps, spécialement du côté droit, étaient brûlées et déchirées par une distension intérieure. Très-effrayé de se voir dans cet état qu’aucun symptôme avant-coureur ne lui avait fait prévoir, et ne pouvant allonger le bras pour tirer le cordon de sonnette, il rassembla toutes ses forces pour appeler sa femme qui couchait dans la chambre contiguë à la sienne, et il parvint à l’éveiller.

Elle accourut bientôt, en chemise, pieds nus, ne sachant ce qui arrivait, dans un désordre de pensées facile à concevoir. Ce fut en vain qu’elle essaya de le soulager. Le moindre mouvement arrachait au supplicié des cris de douleur. Alors, comme il fallait se décider à tenter quelque chose, elle rentra dans sa chambre, passa les vêtements les plus indispensables, sonna, envoya un valet de pied au télégraphe pour expédier une dépêche au médecin du comte, et, ne voulant à aucun prix demeurer seule, elle fit chercher Rossignol.

Rossignol était en train d’arroser un plant de fraisiers quand on vintl’avertir que son ami était tombé subitement malade, et que sa femme demandait à le voir. Inutile de dire que le digne homme s’empressa de mettre de côté son arro-

soir pour se rendre au désir de la comtesse. Il trouva d’Àbarey en proie à une fièvre ardente, se plaignant fort et ne pouvant pas plus bouger qu’une souche. Toutes ses articulations étaient gonflées.

Après l’avoir longuement examiné, ausculté, palpé, — la comtesse s’étant assise et relevant

ses beaux cheveux noirs, en le regardant avec

inquiétude :

— Mon pauvre ami, tu as un rhumatisme articulaire, lui dit-il.

— La plus horrible des maladies! fit d’Abareÿ d’un air découragé.

— Non. Simplement la plus douloureuse. Mais il en est de plus terribles.

— Lesquelles donc? fit le patient.

— Mais... par exemple, la folie, le ramollis-

sement du cerveau, l’épilepsie, la paralysie, le cancer. Bien d’autres encore.

— Quelle consolation !

— Certainement que c’en est une ! Mais souffres-tu beaucoup, en ce moment?

— Plus que je ne saurais le dire. A en devenir fbu, tout simplement. Encore, ajouta-t-il en regardant sa femme qui pleurait, encore si je pouvais mourir!

— Tu n’es pas dégoûté ! riposta Rossignol.

— Pourquoi?

' — Les choses ne sont point disposées ici-bas pour la satisfaction de l’homme. On est frappé subitement, sans avoir le temps d’y penser. On se débat, on souffre le martyre, on enrage littéralement. Maison ne meurt jamais.

— Cependant, je croyais...

— Quand on doit mourir, mon ami, on commence par ne pas souffrir. Il faut bien que la bonne Nature ajoute à notre agonie en nous faisant regretter la vie.

— Savez-vous que vous n’êtes pas consolant du tout, monsieur Rossignol? dit la comtesse.

— Cela dépend, madame, de la façon d’envisager la chose. Quoi qu’il en coûte, selon moi, il faut d’abord chercher la vérité.

Le médecin arriva sur ces entrefaites. C’était un très-brave homme, fort doux, mais qui, habitué depuis longtemps à voir souflrir, ne s’a-

pitoyait pas sur ses malades, ne pensait môme ' point à les consoler. Pour lui, les maladies, par cela seul qu’elles le faisaient vivre, ne pouvaient être un mal; il les considérait comme les manifestations de l’état normal de l’humanité.

Il confirma purement et simplement le diagnostic de Rossignol, prescrivit des frictions à l’aide d’un Uniment dont il indiqua la composition, rassura la comtesse qui pleurait toujours, caressa les enfants, parla de la politique qui s’embrouillait, des clients qu’il avait à voir dans les environs, engageale comte à prendre patience et partit, promettant de revenir aussitôt qu’il aurait un moment de libre.

Je ne condamnerai pas le lecteur au supplice d’assister à la longue série de tortures qu’engendre le rhumatisme articulaire. J’eus toujours peu de goût pour les romans médicaux, et le spectacle des douleurs physiques n’a rien qui m’enchante. Il me suffira de dire qu’au bout de très-peu de temps l’infortuné comte d’Abarey, selon les pittoresques expressions de Rossignol,

fut réduit à l’état « d’automate pensant et souffrant, » lequel automate était le piteux jouet de

qui voulait se donner la peine d’abuser de sa patience.

Ses domestiques, sachant bien qu’il n’était plus en état de leur casser les reins, de ses poings jadis vigoureux, le rudoyaient, le maltraitaient, l’empoisonnaient de leur haleine fétide, lui disaient des choses grossières. Celui d’entre eux qui était chargé de rouler sur les sentiers du bois de Boulogne le fauteuil de malade, monté sur trois roues, dans lequel le comte passait ses journées, l’abandonnait parfois au détour d’une allée, se couchait, le ventre dans l’herbe, et passait à dormirtout le temps que son maître employait à maugréer.

Ces contrariétés, comparables à des coups d’épingle, n’étaient rien à côté du supplice qu’endurait le comte à se voir, lui jadis si brillant et

LE LfON DEVENU VIEUX

si tort, vieillir si prématurément et devenir de plus en plus impotent. En moins d’un mois, sa barbe et ses cheveux avaient blanchi, les orbites de ses yeux s’étaient creusés, il branlait involontairement la tête en parlant, enfin, selon son expression, il avait l’air d’avoir cent ans. Et son supplice redoublait de sentir, dans son corps usé et endolori, tous les goûts, les désirs, les besoins d’un jeune homme.

Les soins dont le comblait sa femme, les caresses de ses enfants, les sentences philosophiques du fidèle Rossignol ne le distrayaient pas de son mal. Souffrir sans cesse, endurer jour et nuit, perpétuellement, des douleurs aiguës, lancinantes, constitue une vieépouvantable. Ce n’était point assez pour le comte. Ses affaires qui, grâce à l’habileté de l’honnête M. Faivre, ne

cessaient de péricliter lui causaient des tortures aussi vives, quoique d’une autre sorte.

C’est un8 chose affreusement désagréable pour un homme riche, à ce qu’on m’a dit, de voir s’en aller, jour par jour, la fortune qu’il a laborieusement amassée. Le comte assistait à ce spectacle, ayant, pour surcroît d’agrément, la certitude que son mandataire infidèle avait causé sa

ruine et héritait de ses dépouilles. Un jour, des * millions qu’il avait gagnés et qui avaient été remplir la caisse de M. Faivre, il ne lui resta <jue des dettes.

Bientôt il fallut vendre le yacht, le chalet de Deaüville,la terre d’Abarey qui était patrimoniale ainsi que le château qui en dépendait. Il fallut vendre également l’hôtel du Parc des Princes, les chevaux de course, de selle et d’attelage, les

tableaux, les statues, les meubles rares, et les diamants de la comtesse. Le comte, assis sur un banc de son jardin, au soleil, par les belles journées d’un printemps hâtif, assistait, la larme à l’œil, au déménagement de toutes les belles choses qu’il avait aimées, et qui s’opérait, à la suite d'un commandement de M. Faivre.

Ses enfants étaient près de lui, jouant avec l’indifférence de leur âge, la comtesse était allée en Normandie, voir sa mère, qui était souffrante.

Rossignol surveillait l’emballage et l’enlèvement

des objets précieux. Ce jour-là, précisément, était un dimanche ; il y avait eu des courses à La Marche, et la plupart des voitures qui rentraient à Paris, suivant la route du bois de .Boulogne, passaient devant la grille du comte.

Par un hasard singulier, le plus grand nom-

bre de ses anciens amis et compagnons de plaisir passa devant sa porte ce jour-là. Les uns lui adressaient de petits saluts familiers, les autres, qui ne le reconnaissaient pas, tant il était changé, se demandaient ce que pouvait être ce vieillard cassé qui se chauffait sur un banc, au soleil.

— Regarde donc ce vieux, là- bas 1 dit Manette étalée dans sa Victoria, en s’adressant à son père, devenu son cocher, et qui conduisait sa voiture.

Rossignol arrivait précisément auprès de sou ami.

— ■ Est-ce que, par hasard, tu regretterais la société de ces gens-là ? lui demanda-t-il.

— Eh l mon cher, je regrette l’existence que je menais avant d’être malade. Voilà tout,

— Elle ne pouvait durer toujours. L’existence ne se compose que de changements. Au sur-

plus, de quoi te plains-tu? N’as-tu pas ta femme, tes enfants, sans me compter, pour te consoler?

— Tu es un brave coeur, mon cher. Mais tu no t’aperçois pas que tu m’exaspères, avec ton sys» tème de consolation.

— Suffit. Je ne dirai plus rien. Mais quoi! tu pleures. Qu’as-tu?

Le malade souleva tristement la tête.

— Ma femme ne m’a pas écrit depuis deux jours qu’elle est partie, dit-il. Cela m’inquiète.

— Tu t’inquiètes de tout. On ne t’enlèvera pas ta femme. L’enlèverait-on, d’ailleurs, il faudrait bien en prendre ton parti.

— Tu es assommant, Rossignol! Ne comprends-tu donc pas que j'ai mille raisons de me méfier de ma belle-mère, que ma femme est au-

près d’elle? Est-ce que je sais quelles idées elle peut lui suggérer?

— Mon cher, je crois qu'il est un peu bien tard pour t’apercevoir qu’on ne doit jamais épouser les filles de certaines femmes. Les inconvénients que tu redoutes, il fallait les prévoir avant de te lier pour toute la vie.

Comme la nuit commençait à tomber, on remonta le comte dans son appartement. Rossignol et les enfants le suivirent. Quand on l’eut installé dans un fauteuil, auprès du feu, Auguste, qui ne cherchait qu’une occasion de se divertir, tira de la bibliothèque un grand volume, trop lourd pour qu’il pût le porter. C’était le tome premier des Fables de Lafontaine, in-folio, illustrées par Doré. Il le traîna auprès du fauteuil de son père.

Le malade gémissait toujours. 11 est vrai qu’il souffrait abominablement.

— Quelle atroce mystification que la vie! disait-il. J’endure des maux inouïs. Je suis ruiné, volé, dépouillé. Tout le monde m’abandonne.

Des gens que j’ai aidés, obligés, me cou-

vrent d’injures. Je ne puis même pas mourir...

Il s’interrompit.

Son fils Auguste, à plat ventre sur le tapis, avait ouvert le volume de fables au hasard. Sa petite sœur s’était couchée auprès de lui.

Auguste lut à haute voix :

Rossignol et le comte dressèrent l'oreille. i

— Oh! ce doit être bien joli ! s’écria Liline.

Auguste commença :

aoa

Le lion, terreur des forêts,

Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa faiblesse.

— Oh ! mon Dieu, c’est comme moi ! se disait

le comte.

— Te reconnais-tu, mon Aïeux? lui demanda Rossignol.

Liline tapait des mains.

— Comme c’est joli ! s’écriait -elle.

Auguste reprit sa lecture :

Le cheval s’approchant, lui donne un coup de pied,

Le loup, un coup de dent, le boeuf, un coup de corne; Le malheureux lion, languissant, triste et morne,

Peut à peine rugir, par l’àge estropié, *

Il attend son destin sans faire aucunes plaintes.

L’enfant s’était interrompu de nouveau. Un

domestique, le dernier qui restait au comte, avait

ouvert la porte à deux battants, et, d’une voix

de Stentor, annonçait :

— Monsieur Faivre !

Le faux ami, l’assassin de son bienfaiteur entra. Il entra, l’échine courbée, avec sa tête de Socrate, sa longue barbe blanche et son air faux.

Il venait voir, tout simplement, comment sa victime supportait la mauvaise fortune.

Mais il n’avança point jusqu'au fauteuil. Le

comte, qui ne pouvait remuer, comme on sait, l’avait cloué sur le seuil d’un regard.

Et, reprenant la fable juste à l’endroit où son fils s’était arrêté :

Ahf c’est trop, lui dit-il, je voulais bien mourir; (

Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.

L’honnête M. Faivre, le millionnaire M. Faivre, sortit à reculons.

ir

Le comte était demeuré seul avec Rossignol.

— Tu vois, dit ce dernier à son ami , le lion ne faisait aucunes plaintes. Toi, tu ne cesses de gémir; tu n’es pas un vrai lion.

— Je voudrais te voir à ma place, répondit le comte; ma parole d’honneur, je voudrais t’y voir.

— Bien obligé! fit Rossignol.

Comme ils en étaient là, un grand bruit de roues, de pas de chevaux, de claquements de fouet, de

■ le

grelots, retentit dans le jardin, juste au-dessous de la fenêtre. Puis les portes s’ouvrirent et se refermèrent. Quelqu’un montait les escaliers à pas précipités.

— C’est Diane ! s’écria le comte.

— Mon Dieu, que tu es bête! fit Rossignol.

La porte de la chambre s’était ouverte. Une

grande femme, traînant après elle une mante de velours, entra rapidement , s’avança vers le malade, sans même regarder Rossignol.

— C’est Diane 1 ce ne peut être que Diane!

dit le comte.

— Ce n’est pas Diane, c’est Nelly! dit la

feipme.

Et miss O’Rourke, car c’était elle, arrachant son voile, se jeta à genoux, par terre, aux pieds de son ancien amant, lui saisines mains, les baisa.

— Est-ce que tu ne me reconnais pas? disait elle. Est-ce que tu comptais voir une autre que moi? Tu croyais que c’était ta femme. Pauvre homme ! Elle doit être bien loin, ta femme, si elle court encore.

— Qu’est-ce que cela veut dire? fit le comte.

— Cela veut dire, reprit Nelly, qu’olle est partie en Angleterre ; du moins, tous les petits journaux le disent, et tes amis en riaient à La Marche ; dame ! avec une mère pareille, il n’est pas difficile de deviner ce que la Diane deviendra.

Le comte poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement.

— Voilà le lion qui se plaint encore, dit Rossignol. Lion de carton!

— C’est ma faute, murmurait tristement le comte.

Nelly l’interrompit.

— Comme tu es changé! lui dit-elle. Tu as la barbe et les cheveux tout blancs.

— A trente ans !

— Et tu es pâle. Souffres-tu beaucoup?

— Pas en ce moment.

— Et ta maladie est-elle dangereuse?

— Hélas! non.

Précisément, en cet instant, — chose que ne pouvait soupçonner le comte, — sous l’intluence de la fièvre rhumatismale qui le tenait depuis un mois, le principe de la vie était en train de s’altérer profondément en lui. Voici comment. L’une des conséquences les plus communes de la fièvre rhumatismale — c’est là la découverte qui mit le comble à la réputation du docteur Bouillaud, lequel n'oublia qu’une chose dans cette décou -

verte, à savoir de trouver le moyen de guérir la maladie qui devait faire sa fortune, — je disais donc que l’une des conséquences habituelles de la fièvre rhumatismale était une affection des valves du cœur qui perdent leur structure normale, se couvrent d’exsudations fibrineuses et ne fonctionnent pas bien. * .

Cet accident est régulièrement suivi par une hypertrophie , une augmentation du volume du cœur, — [la nature , qui est ingénieuse môme dans ses plus grandes cruautés, ne trouvant pas d’autre moyen de pourvoir aux besoins de la circulation du sang. En de telles circonstances, il arrive assez fréquemment qu’une des exsudations fibrineuses qui couvrent les valves du cœur, s’en détache sous forme de caillot induré, est charriée par le cours du sang dans

l’artère carotide ; de là dans l’artère de la fosse de Sylvius, et de là dans les autres artères du cerveau.

Les conséquences les plus graves sont forcément la suite de cette succession d’accidents que le malade ignore et qui le laissent alors dans une tranquillité d’esprit parfaite. Le caillot formé chez le comte étant heureusement petit, la circulation put continuer à se faire. C’est pourquoi, soulevant d’une main la tête de Nelly, qui lui parut plus belle que jamais et qui était toujours agenouillée auprès de lui, il put lui demander comment il se faisait qu’elle était venue le voir.

— Oh ! mon Dieu, répondit la belle Irlandaise, c’est toute une histoire. Je savais, depuis longtemps, que tu étais malade, que ton associé

t’avait ruiné, dépouillé, que tes amis t’avaient abandonné d’un bel accord. Alors, je m’étais dit : « Il me semble que le moment de me montrer est arrivé. » Tu sauras que je t’aime toujours, que je n'ai jamais cessé de t’aimer.

— Chère âme!

— Tu sauras également que je suis devenue très-riche. Je te dirai comment plus tard. Or, ce matin, comme j’étais aux courses de La Marche, et il y avait là tous tes amis et tes anciennes petites protégées qui sont toutes entretenues...

— Toutes?

— Toutes. Clara, Lise, Rose, Manette.

— Rose aussi?

— Tiens ! parbleu.

— Manette qui m’en veut, parce que j’ai cru nécessaire de lui souffler son protecteur...

— Ah ! bah !

— Mais oui.

— Et qui est-il ce protecteur?

— Ton ancien associé, l’honnête M. Faivre.

— Cela se corse! dit Rossignol.

— Manette donc, continua Nelly, quoique nous soyons en froid, s’approcha de moi, me dit qu’on avait tout vendu chez toi, que ta santé ne s’améliorait pas, que tu étais réduit à la misère. Et en même temps, cette grosse grue de Clara me passa un journal dans lequel on insinuait que « Madame ton épouse était en train de faire la noce avec sa respectable mère , en Angleterre. » Oh! alors, je n’hésitai pas. Je quittai La Marche. Je revins à Paris à fond de train. Je pris, dans mon tiroir, tout ce que j’ai de plus précieux. Je te l’apporte.

Et, ce disant, la belle fille, plus belle qu’elle ne le fut jamais, car elle avait alors son âme sur le visage, tirait de ses poches, de son corsage, des liasses de billets de banque, des écrins à bijoux, des valeurs au porteur, et les posait sur les genoux de son ancien amant.

Il y en avait pour plus de deux millions.

— Je t’aime, disait-elle en lui couvrant les mains de baisers et de larmes; je n’ai jamais aimé que toi, toi qui étais si beau, si noble, supérieur à tous les hommes. N’hésite pas à prendre tout cela. Tout cela est à toi. Tout cela vient de M. Faivre.

— Est-ce que, par hasard, il y aurait une justice dans quelque petit coin du ciel ! se disait Rossignol. •

L’Irlandaise s’était levée. Elle sautait de joie, tapait des mains, riait.

— Je t’aime, disait-elle.

— Décidément, se disait Rossignol, cette fille est une noble créature, et elle me plaît.

Le comte pleurait.

Le caillot, sans qu’il s'en doutât, continuait toujours à cheminer dans son cerveau, passant d’artère en artère. Il n’éprouvait rien de menaçant. A peine sentait-il un malaise léger vers le cœur, une certaine difficulté à respirer, un peu de chaleur vers les tempes.

— Nelly, dit-il soudain, comme tes pieds sont donc jolis! je voudrais t’embrasser, ma chère.

— Tout à l’heure, fit-elle. Quand nous serons dans ma voiture. Je t’enlève d'ici?

— El mes enfants !

— Je les enlève aussi.

— Et moi? fît Rossignol.

— Qui êtes-vous, vous?

— • Le dernier ami, le seul.

— Alors, je vous enlève avee les autres.

Rossignol eut la larme à l’œil.

Le caillot cheminait toujours, cependant. Et le malade ne sentait rien, absolument rien. Aucun moyen d'arrêter ce maudit caillot, depuis qu’il avait repris sa marche. Personne ne se doutait de ce qui se passait. La Nature ne se laisse pas déranger, quand elle fait ces sortes de choses.

— Nelly, je voudrais t'embrasser, répéta le comte.

— Voilà ! fit-elle.

Et, se débarrassant de son voile et de sa mante,

elle lui passa affectueusement les bras au cou; leurs lèvres se joignirent; Rossignol souriait pour cacher son émotion.

— Nous allons être heureux maintenant, disait Nelly* et heureux pour toute la vie. Rien ne nous

séparera plus jamais.

Le comte ne répondit pas. Pendant que sa maîtresse parlait, le tenant embrassé* ses regards* passant par-dessus la tète de la jeune femme* s’étaient fixés sur les portraits de ses enfants, accrochés au mur. Il commençait à sentir en lui quelque chose qui ne le faisait pas souffrir, mais l’inquiétait. Aussi, ses yeux avaient-ils une expression singulière.

En ce moment, le caillot, après avoir cheminé, poussé par le sang, dans quelques-unes des petites artères qui alimentent le cerveau,

s’arrêta soudain, accroché par une de ces pointes, ' précisément auprès de cet endroit où se trouve le nœud vital, siège mystérieux de la vie. Il s’ensuivit naturellement que le sang qui montait du cœur par l’artère carotide ne pouvant plus ni

pousser devant lui le caillot ni se frayer passage

sur ses côtés, puisque son épaisseur était juste suffisante pour occuper la largeur de l’artère, il s'ensuivit donc que le sang, s’agglomérant dans cette artère, distendit ses parois au point de les amincir considérablement et enfin de les faire céder.

Le malade continuait à n’éprouver auciAe douleur; l’encéphale, dans toutes ses parties, est absolument insensible.

Cependant, tandis que Rossignol commençait à s'inquiéter de l'expression des regards de son

ami, Nelly sentit soudain se glacer les lèvres qu’elle pressait avec les siennes. L’artère s’était déchirée. Il en était sorti la valeur d’une cuillerée de sang, et ce sang, par malheur, alla baigner le nœud vital. C'était assez. Le moribond étendit les bras dans un spasme suprême ; ses yeux se retournèrent; un froid de glace le saisit, une soudaine obscurité, un grand silence s'étaient faits en lui et autour de lui. Il poussa un soupir. Son âme passa au travers. Nelly la recueillit dans un baiser.

Rossignol, voyant cela, s’était levé. Il tâta le cœur qui ne battait plus. Puis, comme avec envie :

— Il a de la chance, dit-il. Il est mort.

Puis, après un instant de réflexion, comme s’il eût été émerveillé de la douleur de l’Irlandaise :

=» Je ne sais pas, reprit-il, comment s’y prennent les hommes de cette espèce. Mais, quels qu’ils soient et quoi qu’ils fassent, depuis l’heure de leur naissance jusqu’à la minute de leur mort, ils sont toujours certains d’exciter autour d’eux toutes les sympathies*

Telle fut l’oraison funèbre du comte Louis d’Abarey, prononcée par son camarade Rossignol,

La maison était silencieuse. Les enfants, ignorant qu’ils n’avaient plus de père, dormaient comme on dort à leur âge, les poings fermés. La nuit, pendant que la pieuse Irlandaise, en bonne catholique qu’elle était, priait à deux genoux, par terre, auprès du lit où l’on avait déposé le corps de son amant, entre deux lumières, Rossignol, qui dormait à demi sur un canapé, fit un rêve.

Lui, le sage, le fort, le pur philosophe ; lui.

l'ennemi du plaisir, qui avait toujours su se passer des femmes, il rêva qu’il avait épousé miss Nelly O’Rourke, et qu’il élevait, paternellement, les enfants de feu son ami le comte d’Abarey.

Au parc des Princes. Septembre 1869 à avril 1870.

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