‹ Le lion devenu vieux étudeChapitre 9 sur 10 · I. E MON. DEVENU VIEUX · texte numérisé non relu

I. E MON. DEVENU VIEUX

— Alors, je me trouvais compromise ici, et,

quand on est honnête fille, qu’on n’a que sa réputation

Rossignol, cependant, appelant Auguste et le prenant sur ses genoux :

— Vous voyez, mon petit ami, lui dit-il, que vous aviez tort de pleurer. Rose ne regrettera ni vous ni votre sœur. Elle n’aime que sa réputation.

Auguste ne comprit peut-être pas grand chose à cette réflexion. Mais, avec la sublime indifférence de son âge, il se -mit à danser, puis, prenant sa sœur par la main, il l’entraîna dans la direction de la chambre de leur mère, pendant que Rose, non sans avoir lancé de furieux regards à Rossignol, sortait derrière lui du cabinet.

Entre toutes les fillettes de sa maison, Manette était certainement celle pour laquelle le comte d’Abarey se sentait le plus grand faible. Non pas qu’il fût amoureux d’elle, plus qued 'aucune des autres, mais, sans doute, parce qu’elle n’était pas sa domestique, et qu’elle avait reçu une certaine éducation. Et puis Manette était habile, flatteuse plus finement que personne,' savait s’y prendre pour se faire bien venir des gens. Aussitôt qu’il la reconnut, il fit un mou-

veinent pour se ranger de côté et la laisser passer; mais Manette lui barrant le chemin, avec l’ampleur de ses jupes, le fit rentrer dans son cabinet et l’v suivit.

— Est-ce que vous venez me dire que vous vous en allez aussi, vous? lui demanda le comte assez surpris de la voir pénétrer chez lui sans apporter les lettres, comme d’habitude.

— J1 y en a donc d’autres qui s’en vont? répliqua Manette.

— - Mais sans doute. Vous le savez bien. Elles partent toutes, Lise, Rose, Clara et miss O'Rourke, absolument comme s’il y avait la peste à rijôtel.

— Oh ! ^jnoi, fit la belle fille en souriant, j’ai ta meilleure des excuses.

— Laquelle?

— J’ai trouvé un protecteur.

— Je vous en fais mon compliment. Qui est-ce ?

— C’est un secret. Je ne peux pas le dire. Il est marié. Mais il se conduira très-bien. Pour commencer, il vient de me faire meubler un délicieux petit appartement, rue de Trévis^,

J’aurai à mon service une cuisinière, une femme de chambre et un cocher. J’ai d^jà deux chevaux et deux voitures, un coupé et une Victoria. Sans compter une pension de deux mille francs par mois, des bijoux à profusion, et une garde-robe d’une élégance, d’un goût à devenir folle.

— Mais c’est très-bien cela, ma chère! fit le comte d’un air sarcastique. Et qu’en dit votre

— Mon père est très-content.

— Naturellement.

— Il dit qu’il n’est pas malheureux de voir que, avec mon talent et ma figure, je suis enfin parvenue à me produire; que cela devrait être fait depuis bien longtemps; qu’il a toujours rêvé de posséder à la campagne, loin de Paris, une petite maisonnette, avec un jardin et des poules, située auprès d’une rivière, pour pouvoir pêcher à la ligne ; il ajoute qu’il espère bien que je lui donnerai tout cela quand je serai riche, ce qui ne peut plus tarder beaucoup maintenant.

— .le suis heureux d’apprendre que votre père aime la pêche à la ligne. Je ne l’aime pas, moi, et j’ai tort. C’est une passion qui ne peut engendrer que de bonnes pensées.

— Monsieur le comte n’a rien de plus à me dire? reprit Manette.

— Oh ! mon Dieu, rien du tout.

— Je vais donc monter dans ma Victoria qui m’attend devant la porte.

— Faites, ma chère, dit le comte.

Puis, quand elle eut disparu par les escaliers, il leva les deux mains au ciel en s’écriant :

— Dieu! quelle grue!

Manette méritait une plus sévère épithète.

Passant, le front levé, devant les gens et les familiers de l’hôtel rassemblés auprès de la grille pour la regarder, sans se préoccuper de la situation gênante que sa sottise faisait à son père, elle monta dans sa voiture, en se donnant les airs d’une princesse de théâtre ; puis, quand elle se fut laissée tomber sur les coussins, pendant que le cheval fdait en steppant dans la direc-

tion du bois de Boulogne, elle se renversa en arrière, leva les pieds autant qu’il le fallait pour ne découvrir ses jambes qu'à moitié, et, prenant soin d’étaler la jupe de sa robe de manière à la faire traîner sur l’une des grandes roues du véhicule, elle envoya, de loin, de petits saluts d’amitié aux marmitons, et aux palefreniers groupés derrière la grille, et enfin, pour couronner l’œuvre, elle eut l’impertinence de se laisser aller à murmurer:

Ce pauvre comte !

Le comte croyait connaître le cœur féminin ; il n’eu avait pas cependant épelé les premières syllabes.

S’il avait su que le bruit de sa ruine courait depuis quelques jours dans le Parc des Princes, il aurait sans doute été moins surpris de ce qui venait d’arriver. La vérité foute nue était qu’une de ses opérations financières avait mal tourné, et qu’il avait perdu quelques centaines de mille francs à la Bourse. Mais de là à la ruine il y

avait loin. C’est cependant toujours ainsi que les choses se passent en pareille circonstance. A peine avez-vous la migraine, que des gens bien intentionnés, et qui ne demandent qu’à être démentis, s’empressent de faire courir le bruit de votre mort. Non-seulement les bonnes langues du Parc disaient que le comte d’Abarey ne possédait plus que des dettes, mais iL y en avait quelques-unes qui affirmaient qu’il avait perdu tout crédit moral, et que c’était à qui lui tournerait le dos parmi ses amis. De là à l’accuser d’avoir volé, il n’y avait que l’épaisseur d’un fil, et l’on prétendait déjà à l’hôtel, chez les gens de livrée, aussi bien que dans le village de Boulogne chez les fournisseurs, qu’un jour viendrait — prochain sans doute — où de cette maison si riche, dont le service était si agréable

et si fructueux, il ne resterait que des ruines.

D’Abarey, en ce moment, méritait un peu d’être plaint. Il commençait enfin à faire de pénibles réflexions sur la sottise particulière qui avait dirigé presque toutes les actions de sa vie : ne songeant qu’à se dévouer, et toujours pour des gens qui ne le méritaient guère ; n’attendant pas qu’ils se rendissent dignes de son affection, mais s’empressant de se jeter luimême à leur tête, à première vue; disant bien haut qu’il lui semblait plus doux d’aimer que d’être aimé ; ne calculant jamais, quand il en était temps, ce qu’ime affection, une liaison, un caprice, un goût passager pourraient lui rapporter de désagréments ; recherchant avec passion toutes les occasions de rendre service ; se laissant invariablement désarmer, aussi bien

par le regard des jolies femmes que par l'émotion des malheureux. « Dupe ! Dupe ! » tel était le mot qu’il entendait maintenant retentir à ses oreilles. « Tu seras toujours dupe, aussi bien de ton amour-propre que de ton cœur. Trop heureux serais-tu si l’équipée de ces mijaurées pouvait te servir de leçon ! »

Rossignol vint arracher d’Abarey à ces tristes pensées. Peu de temps après, Diane entra dans le cabinet du comte, et, entre eux trois, il y eut alors une longue discussion au sujet du mariage toujours projeté et toujours reculé. Rossignol soutenait, avec un entêtement peu philosophique, l’opinion qu’il avait précédemment émise, assurant qu’une union immédiate ne présentait aucun inconvénient sérieux; Diane combattait cette idée de toutes ses forces, ju-

géant inutile et même dangereux de braver le monde, et ne voyant pas, au surplus, en quoi un court séjour dans la ville de Naples pourrait aggraver la position. D’Abarey se détermina à se ranger du parti de Diane, par la raison qu’il voulait, avant tout, lui être agréable, et qu’il pensait que, le cas échéant, elle souffrirait plus que lui de l’animosité du monde. Cette réflexion était aussi humaine que juste. Séance tenante, il fut décidé qu’on partirait avec les deux enfants, le lendemain même, Rossignol se chargeant de veiller sur l’hôtel, et ayant reçu pleins pouvoirs et provisions pour payer les dépenses et gouverner les gens.

La seule chose à laquelle ni Diane, ni d'Abarey n’avaient pu songer, c’est que les médisants profiteraient naturellement de leur absence pour donner plus de consistance aux bruits de ruine et de faillite probable, déjà partout répandus. En effet, le départ subit de d’Abarey ressemblait trop bien à une fuite pour qu’on ne l’exploitât pas contre lui. A peine eut-il quitté Paris avec Diane et ses enfants, que les cancans reprirent une force nouvelle.

On ne parlait de rien moins que de banqueroute et d'escroquerie dans le Parc des Princes. Et Rossignol, demeuré seul sur la brèche pour faire tète aux ennemis, se désespérait.

lise désespérait; mais cela ne l’empêchait pas de servir ses amis — à sa manière. C’est ainsi qu’il congédia le digne portier Alstorphius, dans la loge duquel les bonnes langues du pays tenaient leurs conciliabules. Rossignol se déclara à lui-même qu’il suffirait aux soins du jardin, et que Biaise Javot tirerait le cordon, ce qui s’exécuta à ravir. Mais le renvoi de quelques autres domestiques fut plus laborieux.

Rossignol, cependant, passa outre, jugeant inconvenant, et même abusif, de voir des drôles passer leur temps à déchirer les maîtres dont ils mangaient le pain. Le piqueur, deux cochers

sur trois, deux aides de cuisine, trois valets de pied, furent sacrifiés les premiers par Rossignol sur l’autel de l’amitié, et le service ne se fit ni mieux, ni plus mal à l’hôtel après leur départ. Les seules écuries eurent peut-être moins bon air; mais Rossignol s’en consola en envoyant au Tattersall deux paires de chevaux pour y être vendues.

Pendant que notre philosophe se livrait à ces occupations, tout en continuant à cultiver son jardin, — on venait justement d’entrer dans la saison des pêches et du chasselas, — d’Abarey et Diane étaient enfin mariés à Naples par le chancelier de l’ambassade de France. Je dois même ajouter qu'ils firent consacrer leur union par un ministre de la religion, lequel, en sa uualité de Napolitain et d’aimable homme, leur fit, après les avoir unis et bénis, un très-joli

petit discours, plein d’à-propos, où il n’était guère question que de la mort, de l’enfer et des supplices éternels. Une étrangère, récemment arrivée à Naples, disait-on, et qui, ce jour-là, précisément, visitait l’église des Carmes où se célébrait le mariage, y assista naturellement, sans en avoir été priée. Mais ce qu’il y eut de plus singulier, c’est que, après la cérémonie, lorsqu’elle s’approcha des époux pour les complimenter, ceux-ci, à leur grande stupéfaction, reconnurent dans cette aimable personne l’ancienne institutrice de leurs enfants, miss Nelly O’Rourke.

Et celle-ci, en femme bien élevée,— elle devait l’être, et elle l’était en effet, puisqu’elle se destinait à l’éducation, — ne manifesta aucune surprise inconvenante, ne demanda aucune expli-

cation. Il est vrai qu’elle n’en avait pas besoin, puisque, ainsi que nous l’avons vu, grâce à son indiscrétion, elle était au courant de la situation. Une fois les compliments échangés, elle se retira discrètement, et les époux ne la revirent plus. Mais il arriva qu’une personne, qui ne devait pas être de leurs amis, — me préserve le ciel d’accuser miss O’Rourke de cette noirceur! — il arriva, dis-je, qu’une personne qui se trouvait être en correspondance avec uù méchant petit journal de Paris, lui envoya par le courrier le récit détaillé, avec les noms en toutes lettres, de ce qui venait de se passer à l’ambassade et à l’église. Et la chose parut si drôle... Oh! mais si drôle! au vertueux directeur de ce journal, que, ma foi! il la transcrivit tout au long dans sa feuille, sans songer aux conâé-

quences que cette publication pouvait avoir, et sans prendre d’autre précaution, pour éviter un procès en police correctionnelle , que de substituer des initiales aux noms propres.

L’article publié sous la rubrique : « On nous écrit de Naples » n’en eut pas moins un succès énorme. La société européenne tout entière se divertit pendant un mois avec le récit de cette aventure qui diffamait deux de ses membres les plus connus et les plus enviés. Aucun lecteur n’eut besoin de recourir aux lumières de son voisin pour reconnaître les personnages désignés dans l’article par de simples initiales. Mais ce qui tendrait à me faire croire qiie la correspondance en question n’avait pas été rédigée à Naples, et qu’on l’avait fabriquée à » *

Paris, d’après certaines rancunes personnelles

et sur des notes envoyées d’Italie, c’est que le rédacteur de ladite correspondance avait perfidement prêté à la comtesse d’Abarey certaines aventures qui appartenaient à sa mère, et qui, nécessairement, n’étaient pas faites pour lui attirer l’estime de personne.

Et c’est que, de nos jours, grâce à l’envie, à la haine, à mille vilaines petites passions démocratiques que nous devons au désordre intellectuel et politique dans lequel nous vivons depuis un siècle, il en est trop souvent ainsi. Ce ne sont pas nos fautes que la malveillance universelle nous jetteà la face, ce sont celles des gens qui nous entourent, de nos proches. Et nous n’en sommes que plus cruellement punis. Si vous doutez, lecteur, de la justesse de ce fait, prenez la peine d’examiner ce qui se passe autour de vous, et

vous verrez. Partout le fils porte la peine des crimes de son père, la mère est décriée pour les galanteries de sa fille, la sœur pâtit des fautes du frère, le mari de celles de sa femme, la femme des méfaits de son mari. Tout cela peut être conforme à la doctrine du péché originel, je n’en disconviens pas, je ne veux pas le discuter ; mais est-ce juste, sensé, humain, logique, et une société peut-elle vivre si elle subit longtemps une si infâme manie? Telle est la question qu’il est utile de se poser; puis il faut mettre un frein à la rage du dénigrement qui nous possède, ou nous sommes destinés à tomber audessous de toutes les nations de la terre, ce qui serait cruel pour un peuple dont Voltaire a personnifié l’esprit.

Quoi qu’il en soit, il est certain que, lorsque le comte et la comtesse d’Abarey, toujours accompagnés de leurs enfants, revinrent s’installer dans leur hôtel du Parc des Princes, ils étaient bel et bien déshonorés tous les deux. Grâce à l'oisiveté du monde, à sa méchanceté, les indignes calomnies propagées par une valetaille ingrate furent partout acceptées comme vérités. Le comte, dans l’esprit de ses charitables concitoyens, devint un escroc, la comtesse une fille.

Et ce ïi’était point étonnant, le premier ayant contre lui tous les hommes d’affaires véreux, tous les bandits de l’agiotage et de l’industrie, et la seconde ayant contre elle toutes les femmes vieilles, laides, sottes, méchantes, tarées, qui ne pouvaient lui pardonner ni sa jeunesse, ni sa fortune, ni sa beauté.

L’écho des vilenies qui se débitaient contre les époux était venu jusqu’à Rossignol. Il en était furieux , comme on le pense, et profondément affligé. Aussi reçut-il ses amis avec une figure longue d’une aune ; et lorsque d’Abarey, s'étant enfermé avec lui, l’eut interrogé sur la cause de sa tristesse, le brave philosophe ne put s’empêcher de lui tout avouer. Peut-être eut-il raison, peut-être eut-il tort, c’est ce que nous verrons par la suite. En attendant, je ne

dois pas manquer de consigner ici un fait qui donnait malheureusement quelque consistance aux bruits de ruine et da faillite dont le comte d’Abarey était victime.

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