‹ Le lion devenu vieux étudeChapitre 4 sur 10 · I.E MOX DEVENU VIEUX · texte numérisé non relu

I.E MOX DEVENU VIEUX

singulièrement avivées par une paired’yeux noirs d’un éclat superbe. Se tenant roide dans sa jupe bleue évasée et serrant les poings, elle avance alternativement chacune de ses jambes nues et descend les degrés d’un pas magistral, se retournant de temps à autre, comme pour stimuler la lenteur de la lionne qui la suit.

Cette bonne, qui porte le nom de Rose, et dont la principale occupation à l’hotel consiste à se laisser tyranniser par les charmants marmots que je viens de présenter au lecteur, n’a pas plus de vingt ans et semble à peine en avoir seize. Elle est petite, blonde, fraîche, avec les extrémités mignonnes, le corsage virginalement modelé, les joues rondes et rouges comme des pommes, et l’air légèrement sentimental. Pour la peindre au moral, il me subira de dire qu’elle n’aurait

eu que les quelques menus défauts qui sont le partage habituel de presque toutes les filles d’Ève, si elle n’avait pas été dévote.

La dévotion de Rose, cependant, n’avait rien qui rappelât celle des fakirs de Rome, de Parjs ou de Jaggrenat; mais la malheureuse fille aurait mieux aimé mourir que de manquer le service du dimanche une seule lois dans toute l’année, et, comme elle avait l’âme généreuse, qu’elle ne se contentait pas de faire son salut, mais qu’elle entendait aussi travaillerà celui des gens qu’elle aimait, elle avait la manie de traîner à la messe les bambins qu’elle était chargée de garder, ce qui un jour, avait occasionné le dialogue suivant e n t re 1 e j eune Toto e t le co m te d’Aba rey , son pè re :

— Papa, tu ne sais pas, j’ai vu le bon Dieu aujourd’hui.

— Moucher enfant, tu es plus heureux que ton père. Et comment était-il fait, le bon Dieu que tu as vii?

— Il avait une croix dans le dos, papa, et buvait dans une grande timbale.

Le gamin avait pris le curé de l'église d’Auteuil pour le bon Dieu.

A l’exception de la maîtresse de la maison que je réserve, comme il convient, « pour la bonne bouche, » il ne me reste plus qu’une seule jolie femme à présenter au lecteur pour en finir avec la partie la plus agréable à regarder des habitants de l’hôtel d’Abarey. Huit heures sonnant à l’église de Boulogne, la petite porte de l’office vient de s’ouvrir, il en sort une femme de chambre — la femme de chambre de la comtesse, s’il vous plaît : — mais elle est si élégamment nippée, elle a l’air si distingué, sa tournure est si gra-

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cieuse, que nul, en la voyant, s’il ne connaissait sa condition, ne s’aviserait de la prendre pour une domestique. Et le fait est que l’on rencontre tous les jours aux Champs-Elysées, voire même aux Bouffes-Parisiens, ou sur les boulevards, une foule de jeunes personnes qui ne sont pas mieux nées que Clara, ne font pas meilleure figpre et qui pourtant éclaboussent de leur luxe grand nombre d’honnêtes jeunes mères de famille, que la seule rigueur des temps empêche de se faire habiller chez Worth. Clara est blonde, elle a les pommettes roses, les yeux d’un bleu d’azur, la bouche mignonne, la peau blanche et bien satinée, la taille mince, les épaules larges, la gorge bien placée, enûn ses mains révèlent une personne qui prend les plus grands soins d'elle-même. Si maintenant vous voulez savoir

ce qu’elle faisait dans l’office de si bonne heure, je vous dirai qu’elle y était allée prendre son café aulait, selon l'usage traditionnel desfemmes de chambre et des portières, et, le café une fois pris, Clara, qui n’avait rien de plus pressé à faire que d’aider sa maîtresse à sortir du bain, s’était tranquillement dirigée vers les communs, en ayant soin d’abriter sa tête sous une ombrelle. Je veux croire que Clara, en perdant ainsi son temps à flâner, n’avait d’autre intention que celle de faire une promenade matinale, ce qui est.

m’a-t-on dit, très-salutaire pour la santé. Mais le hasard, qui se moque pas mal de nos résolutions, avait résolu de lui susciter ce jour-là quelques distractions sous forme de rencontres.

La première fut celle du chef de cuisine, M. Dunan, que les beaux esprits de l’office appelaient Monsieur du Nanar\. Il était appuyé au mur, prés de la porte de l’office, gros, rose, frais, vêtu de blanc, et savourant l’odeur des grillades que préparaient ses aides et qui lui parvenait de la cuisine, située dans la cave, par qn soupirail. Dès que Clara passa devant lui, en balançant sa jupe élégamment, dans le but de donner un mouvement heureux à sa tournure, un observateur désintéressé aurait déjà pu juger de quelle

considération la jolie femme de chambre jouissait auprès des autres domestiques. M. Dunan, ôtant sa toque, s’effara, la laissa passer. Il n’aurait pas fait davantage pour la comtesse.

Quarante pas plus loin, dans la cour des communs, qui était vitrée, bitumée, et sur laquelle s’ouvraient les portes des écuries et des remises, Clara se vit forcée de répondre au salut que lui adressaient Jim et Joé, les palfreniers. Chacun d’eux était occupé à panser un magnifique cheval noir; mais, dès qu’ils virent ondoyer la jupe de Clara, ils suspendirent leur travail , firent le même geste automatique pour enlever la pipe de leur bouche et le bonnet écossais de leur tète, et, pendant que le premier, dans un abominable baragouin demi-français, demi-aiiKlais, comparait la jolie fille à une belle matinée de mai,

l'autre, moins poétique, s’approchant d’elle, lui demandait insidieusement des nouvelles de sa santé.

Clara qui, d’habitude, affectait de dédaigner les compliments du chef de cuisine, ne pouvait attacher beaucoup d’importance aux hommages des palfreniers. Elle passa donc, la tête renversée en arrière, se dirigeant vers le piqueur, master Lawson, lequel avait la haute main sur l’administration des remises, de la sellerie et des écuries, donnait des ordres aux trois cochers, et, dans ce moment-là, en manches de chemise, botté, éperonné, était en train d’épousseter une berline armoriée qui sortait des ateliers de Peters, de Londres, mettant à cette délicate opération tout le soin compatible avec sa gravité et sa dignité.

Clara, en s’approchant ainsi du piqueur, dont elle avait plus d’une fois remarqué les regards passionnés, n’avait aucune intention dont pût rougir la plus angélique jeune fille. Elle suivait simplement le chemin qui la conduisait au perron où elle avait vu les enfants. Mais elle comptait sans la galanterie exotique de son adorateur. Lawson, jetant son plumeau sous son bras et cheminant à côté d’elle, lui dit que, avant le déjeuner, il allait sortir avec le break pour essayer une paire de chevaux neufs, puis il lui proposa

de remmener pour lui faire faire un tour de promenade au bois de Boulogne. Force fut à Clara de refuser, car, juste en ce moment, retentissait la sonnette de sa maîtresse. La pauvre fille n’eut même pas le temps de remercier l'aimable piqueur. Toto, l’enfant gâté de la maison, avait «perçu de loin la jolie femme de chambre. Profitant d'un moment où sa bonne ne le regardait pas, il se lança sur la pelouse au-devant de Clara, tournant sur les deux pieds et les deux mains avec autant d'agilité qu'un saltimbanque, puis, arrivé en face d'elle, il cessa de « faire la roue » pour lui passer, les bras au cou et lui jeter les jambes autour des hanches. Paraissant se complaire dans cette position commode pour lui seul, le gamin enlaça fortement la jeune femme, sans se soucier de ses protestations, et, suspendu

à elle, pesant sur elle de tout son poids, les yeux brillants, les joues en feu, les cheveux épars, brutal et caressant, adorable et insupportable, il se lit emporter par elle jusqu’au haut du perron, toujours poursuivi par le chien, et escorté par sa bonne et sa petite sœur.

Ce ne fut pas sans peine que Clara parvint à se débarrasser de l'étreinte de son tyran. La pauvre fille n'avait plus guère le temps de plaisanter. La sonnette de la comtesse retentissait à travers les escaliers, s’agitant convulsivement comme si la petite main qui la secouait eût été vivement agitée elle-même par la colère. Il ne fallut pas trois minutes à la soubrette pour monter au premier étage, traverser successivement un parloir, une chambre à coucher, et pénétrer dans le cabinet de toilette de sa maî-

tresse. Cette dernière pièce mérite assurément une mention particulière, aussi bien à cause de sa d isposition spéciale que par considération pour le sexe de la personne à qui elle servait. Les murs en étaient lambrissés déglacés, le plafond peint en bleu d’azur avait la forme d’une coupole, un tapis de Syrie s’étendait sur le parquet. Les sièges, divans, causeuses, tabourets étaient couverts de cuir de Russie ; enfin les moindres ustensiles qui servaient à l'entretien de la beauté de la comtesse pouvaient passer pour des merveilles d’orfèvrerie.

Cependant, éclairée par un demi-jour auquel les rideaux du vitrage donnaient une teinte rosée, une espèce d’alcôve précédée de trois marches s’ouvrait au fond de la pièce. Là se trouvait une admirable cuve de marbre blanc d’où s’é-

cliappait; en ce moment, une buée odoriférante, et de laquelle émergeait la plus admirable tête de jeune femme qu’il ait jamais été donné au regard humain de contempler.

Ici, je me vois obligé de me mettre à deux genoux, par terre, et de courber humblement les épaules pour demander pardon à mes belles lectrices de la liberté grande que je vais prendre. Mes droits de romancier, il est vrai, m’y autorisent, — je pourrais même dire qùe mon passé littéraire m’y convie; — je n’en éprouve pas moins certains scrupules de délicatesse, au moment de présenter au public une personne bien née, une lemnie, une mère comme Tétait la comtesse d’A ha r ev, dans une absence de costume

aussi complète que celle où elle se trouve à la minute même où commence cette histoire. 11 y a une bonne demi-heure que le corps de la jeune iemme plonge dans l'eau parfumée de son bain; Clara, avant de descendre à l’office, a longuement enduit ce beau corps de pâte d’amandes.

Huit heures sonnent : la comtesse a posé ses mains sur les côtés de la baignoire, elle s’est soulevée sans effort et s'est dressée de toute sa hauteur; enfin, elle a passé une jambe, puis l’autre, par-dessus le rebord de marbre, et maintenant, devant le large peignoir de laine rouge que Clara tient développé derrière elle, la voilà tout debout, les bras dressés en l’air, à demi-frissonnante, mais éblouissante dans sa nudité admirable.

Un Grec du temps de Phidias, — malheur!

que n’avons-nous eu tous, ô mes amis, la chance de vivre en ce temps heureux ! — un Grec, dis-je, s’il avait pu voir ainsi la comtesse, se détachant dans sa blancheur immaculée sur le fond violent de l’étoffe, l’aurait certainement comparée à Vénus, et ne se serait pas trompé. Pour moi qui n’ose plus me risquer aux comparaisons mythologiques, depuis que des critiques démocratiques, qui aspirent à être rosières, m’ont donné sur les doigts, je me contenterai d’indiquer ait lecteur quelques-unes des perfections rassemblées dans la personne de madame d’Abarey.

De toutes les merveilles que la Nature, — marâtre abominable, mais grande artiste, — s’est complu à former, aucune, dans tout l’Univers, n’est si digne d’admiration, si excellente à contempler, si parfaite qu’une belle femme. On

peut dire que la femme est réellement le miracle de beauté de la création. Avoir fait les étoiles, c’était bien; les fleurs, c’était louable; la brise parfumée qui se joue sur la vaste étendue des flots, cela partait d’une belle âme. Mais, avoir inventé la femme, la femme dans sa grâce, dans ses attraits, avec le coloris de rose de son corps, l’harmonie de ses formes, le moelleux de ses contours, l’élégance de sa démarche, la volupté de ses attitudes, la douceur de sa voix, la flamme de ses yeux, le charme enfin qui se dégage de toute sa personne, voilà qui passe tout, qui efface du coup l’azur des cieux, la splendeur des constellations, et la beauté des paysages terrestres, et la sauvage majesté des mers, oui, tout — sauf cependant le génie de l’homme.

Une foule de qualités différentes concourent

à former une beauté parfaite. Diane d’Abarey

les possédait toutes : élégante proportion des formes, harmonie des lignes, expression des traits, grâce des mouvements, fraîcheur du coloris. Le vieux Corneille Agrippa, qui s’écriait dans son lyrisme passionné : « Notre femelle est pleine de suc ! » s’il l’avait vue comme nous la voyons, nous, en ce moment, c'est-à-dire le lecteur et moi, sans que cela nous covtte rien, sortant du bain, décente dans sa pose, à force de nudité — car il n’est rien de chaste comme la nudité complète — j’en jure par Bacchus, Agrippa en aurait pleuré.

La beauté est inséparable de la jeunesse et de la santé. Diane avait vingt-deux ans, et jamais ni la fièvre, ni même la migraine, ni aucune des indispositions les plus légères qui accusent la

nature de méchanceté en affligeant l’humanité, n’avait pâli les roses de son teint, cerné ses yeux d’azur, marbré ses joues qu’ombrait le velouté des pêches, fané ses lèvres dont le miel aurait enivré les abeilles. Grande, le corps bien partagé par la ceinture en deux parties également harmonieuses, ses chairs fraîches et saines étaient partout recouvertes par une peau fine, blanche, délicate et transparente, et cette peau au grain de soie qu’on aurait dite imbibée de lumière, cette peau douce, parfumée, prenait dans certaines parties, sur la déclivité des hanches et des seins, par exemple, des teintes d’un incarnat incroyable qui auraient fait paraître ternes les nuances les plus délicates de l’œillet et de la fleur du camélia.

La tête de la jeune femme était petite et d’un

bel ovale; toutes les inflexions de son corps étaient moelleuses. Cette ligne ondoyante, si belle, qui, partant de la nuque, semble envelopper tout le corps, passant au-dessus de l’épaule, fléchissant sur le sein, fuyant avec la hanche et descendant jusqu’au talon en faisant une grande courbe le long dje la cuisse et s’affermissant au mollet, cette ligne prodigieuse, qui fait le désespoir des statuaires, dont l’équivalent ne se rencontre nulle autre part que chez certaines femmes, dans les œuvres de la Nature, était, chez la comtesse, de la précision la plus rigoureuse ; et, dans la pose qu’elle avait prise, les mains en l’air, tordant ses cheveux, légèrement hanchée et piétée, cette ligne luisait, par places, comme si la chair de Diane avait été de marbre ou d’ivoire. Il en était de même de toutes

les autres lignes qui formaient une sorte de réseau à son beau corps : le cou supportait bien la tête; il était droit, un peu long, d’un galbe gracieux ; les épaules s'effacaient harmonieusement ; elles étaient moins larges que les hanches; les bras ronds, fermes et blancs, serpentaient avec élégance; les mains étaient aristocratiques et déliées, les doigts bien fuselés, teintés de carmin vers les ongles; la gorge se partageait voluptueusement en deux demiglobes blancs et durs, chacun d’eux avivé par

un bouton de rose dressé en l’air; la taille fine,

dégagée, avait une souplesse que les hanches et les flancs, dans leur expansion, faisaient merveilleusement valoir ; les cuisses étaient blanches, bien en chair, diminuant de volume en se rapprochant des genoux, lesquels, ronds

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et bien tournés, se reliaient délicatement avec les jambes aux mollets légèrement proéminents. Quant aux pieds, je n’en dirai rien, sinon qu’ils auraient pu rivaliser avec ceux de l’impératrice Eugénie, célèbres dans tout l’Univers comme des merveilles de grâce et de beauté.

Telle était Diane d’Abarey : parfaite de tous points. Sur toute sa personne, délicieux spécimen du sang ünglo-saxon, il n’y avait pas une tare. La Nature qui, dans son impuissance, ne sait pas nouer un fruit sans flétrir une fleür, avait tiré, comme on l’a vu, deux rejetons du beau corps de la comtesse sans le faner d’un pli, l’enlaidir d’une ride. Si ce n’avait été la douce majesté qui brillait sur son visage, la jeune maman, vue ainsi, aurait pu passer pour une vierge.

Mais, ce qu’il y avait de plus attrayant en elle; ce n'étaient ni ces traits si fins, si délicats ; ce nez un peu allongé mais de jolie forme ; ces yeux grands, bleus, d’un bleu sombre et profond, plus touchants que vifs; cette bouche gracieuse, d’un tour un peu boudeur; ces couleurs tendres et légères; ce menton à fossette; ces dents qu’on aurait voulu mordre. C’était l’opposition violente, inouïe, qui existait entre cette peau si fine, si absolument blanche, éblouissante de fraîcheur, satinée dans tout son entier, et ces cheveux d’un noir de jais, qui descendaient par nappes ondulées jusqu’aux jarrets, frisotant sur le front et vers les oreilles, et laissant voir entre eux, tant leur finesse était grande, les moindres ondulations de la peau de neige moulée sur les muscles. Cela, c’était d'une

beauté si fort inattendue, si pleine de promesses, d’un effet si prodigieux — et si voluptueux ! — que je n’y puis songer sans déplorer une fois de plus de n’être pas né peintre, comme le Léonard, le Titien et Raphaël, et de n’avoir, pour rendre mes impressions, que les mots — qui me fuient souvent — d’une langue précieuse, bégueule et sèche, pour tout dire, « indomptable, » comme la langue française.

Et maintenant, Dieu me pardonne! je crois qu’il est temps de présenter au lecteur le possesseur de cette merveille, le maître de cet hôtel où tout respire le bonheur, l’heureux père de ces beaux enfants, le soleil vers lequel convergeaient ces astres de gentillesse, de jeunesse, do fraîcheur, de grâce, de ruse, de beauté: Manette, Lise, Clara, Rose ; celui qui, dans ses mains, tenait leurs destinées, d’un regard les enchantait, d’un mot les faisait pâlir, le comte d’Abarey enfin qui, jeune, — il comptait à peine trente

ans, — beau, spirituel, instruit, intelligent, et d’un grand cœur, avait eu, jusqu’ici, .cette chance impayable de traverser la vie sans y accrocher une épine .

Il vient de s’habiller. Debout près d’une table, dans son cabinet de travail, il fume le premier cigare de sa journée en dégustant une tasse de thé. C’est un homme à l’air franc et droit, une tête expressive et belle, à barbe brune et ondulée. Ce qui frappe le plus en lui, c’est l’élégance des formes et la distinction des manières, je ne sais quoi de correct et de réservé, de liant et d’aristocratique qui lui donne l’apparence aimable et imposante d’un Anglais de bonne maison.

Comme il buvait sa dernière gorgée de thé, trois coups discrets frappés à la porte lui firent

tourner la tète. 11 dit :

— Entrez.

Ce fut Manette qui entra.

La jeune fille tenait un paquet de lettres et de journaux dans les mains. Elle avait marché vite et les pommettes de ses joues étaient toutes rouges.

— Monsieur le comte, dit-elle d’une voix câline, — les cantatrices, quand elles parlent, ont généralement la voix agréable et-caressante, j’en ai fait la remarque depuis longtemps; — monsieur le comte, c’est moi qui vous apporte votre courrier.

— Merci, ma gentille Manette. Mettez-le la , sur mon bureau, et ne vous sauvez pas ainsi, que j'aie le plaisir de vous voir.

— Monsieur le comte, fit Manette en pirouet-

tant sur le talon, — ce qui lui découvrit les jambes jusqu’aux jarretières, — monsieur le comte y trouverait-il du plaisir?

— Mais, sans doute, Manette.

— Et depuis quand ?

— Mais depuis que je vous ai vue pour la

première fois.

Et, ce disant, avec le sans-gêne charmant d’un grand seigneur, il s’assit devant son bureau et commença à lire ses lettres, pendant que la jeune fille se cambrant en arrière, — peut-être pour faire valoir les trésors de son corsage, — lissait du bout des doigts les bandeaux noirs de ses cheveux.

— Ah ! çà, fit-il en la regardant tout à coup, ce qui fit sourire d’aise la jeune fille, où en sont vos amours, Manette ?

— Monsieur le comte sait bien que je n’en ai pas.

— Qui? moi? Je n’en sais rien. Parole d’honneur.

— C’est cependant la vérité.

— Comment donc vous y prenez-vous, gentille et fraîche comme vous l’ôtes? Moi, j’aurais cru que vous bouleversiez tous les cœurs au Conservatoire. Sans compter que chaque matin vous partez seule d’ici en chemin de fer pour aller à vos cours, que vous ne rentrez qu’à cinq heures, égalément seule, que vous êtes donc toute la journée loin des regards de votre père...

— Monsieur le comte, interrompit Manette, vous m’avez toujours témoigné tant de bonté, que je vous parleraià cœur ouvert. Je suis toute la journée, il est vrai, loin des regards de mon

père, mais je suis sous les yeux de ma conscience. Cela suffit pour une honnête fille. Maintenant, je ne nierai pasque, souvent, soit l’un de mes camarades, de mes professeurs même, soit l’unde.ces messieurs qu’on rencontre partout et qui n’ont rien de mieux à faire que de s’amuser aux dépens des femmes, n’ait essayé de me détourner de mes devoirs. Mais...

— Mais quoi?

— Comme je sais très-bien ce qu’ils veulent de moi, comme je connais exactement la valeur de ce qu’ils me donneraient en échange, je ne les écoute même pas.

— Il n’en sera pas toujours ainsi, Manette, répondit le comte en riant. Vous n’avez sans doute pas la prétention d’être une exception parmi les femmes. Or, toute femme, — et c’ést heureux

pour elle, — se laisse aller au plaisir d’aimer, une fois au moins dans sa vie.

— Mon Dieu, monsieur le comte, fit Manette en abaissant ses longues paupières pour le regarder du du coin de l’œil, je ne dis pas que j’aie l’intention de faire vœu de célibat. Au contraire. Mais, à moins que n’arrive l’un de ces événements qu’une femme inexpérimentée ne peut prévoir, je compte ne donner mon cœur et ma personne qu’à l’homme qui, d’abord, saura me plaire, et ensuite n’hésitera pas à me faire porter son nom.

— Voilà d’excellentes idées, et des idées pratiques, Manette, fit le comte en se levant. Je suis heureux de les trouver chez vous. J’en suis heureux pour vous, pour votre père, qui fut un brave soldat et qui est un bon serviteur, pour

moi, enfin, qui vous porte intérêt, et ne me consolerais pas de vous voir mal tourner. Mais Manette, ma chère, permettez-moi de vous le dire : Vous vous destinez au théâtre, et, vos sages résolutions, votre profession les rendra d’une exécution difficile.

— Que non, que non, monsieur le comte, fit Manette avec un sourire malin. Je connais l’art de décourager les entreprises téméraires, et vous verrez que si, comme je n’en doute pas, j’ai quelque succès au théâtre, ce sera le théâtre qiii me servira à me faire trouver un épouseur.

— Très-bien, ma belle enfant. Alors, n’oubliez pas que c’est moi qui me charge de vous faire signer un engagement. Dois-je enfin me mettre en campagne? Êtes-vous sûre de vous?

Vous savez que je ne manque pas de belles re-

lations. Si vous vous confiez à uioi, je vous promets de vous trouver une bonne situation. Je vous promets aussi l’appui des journaux.

— Comme vous êtes bon! monsieur le comte, fit Manette en sautant et battant des mains.

Elle était bien gentille ainsi, si gentille que le comte en riait de plaisir.

— Quant à votre épouseur, dit-il, je me charge de le trouver, si toutefois vous vous en rapportez à mon expérience et à mon goùi. Mais, ditesmoi d’abord, dans quelle classe de la société fautil le chercher?

— Évidemment, dans la classe des gens comme il faut, répondit Manette. Je le voudrais jeune, aimable, riche. S’il s’occupe d’atlaires, il ne me plaira que davantage. Enfin, pour bien me contenter, il me faudrait quelqu’un... mon Dieu!

quelqu’un... comment dire cela? dans le genre de monsieur le comte.

— Vous me flattez, Manette, fit le comte en riant.

Et, comme il se trouvait près d’elle, qu’elle le regardait de telle façon qu’il aurait fallu n’avoir pas de cœur pour n’en être pas ému, il lui serra affectueusement le bout des doigts, puis, avec une nuance de fatuité, répondant à l’espèce de déclaration qu’elle lui avait faite :

— Vous êtes ambitieuse, Manette.

— Mon Dieu, monsieur le comte... c’est si naturel.

Le comte d’Abarey ne trouva rien à répondre à cet argument.

Mais quand il chercha la jeune fille auprès de

üO

lui, elle était déjà loin, dans le jardin, chantant l’air si connu de l’opéra des Huguenots :

« Ah! ah! si j’étais coquette! ... »

Le comte avait repris ses lettres. Dix minutes s’étaient écoulées. On frappa de nouveau à la même porto. 11 supposa que c’était Manette qui revenait. Il dit:

— Entrez.

Ce fut Lise qui entra, parée de ses grâces villageoises.

Elle portait, entre les deux mains, un gros bouquet de roses thé, et elle s’avança dans la chambre avec les jolis mouvements d’un oiseau.

— C’est moi, monsieur le comte, dit-elle. Je viens renouveler vos fleurs.

— Très-bien, ma chère Lise. Je vous suistrès-

• reconnaissant des attentions que vous avez pour moi.

— Oh ! mon Dieu, ce n’est pas la peine d’en parler. Monsieur le comteestsi bon! Ce que j’en fais, d’ailleurs, est un plaisir.

Et, enfonçant sou joli visage au milieu des roses pour les flairer, elle le retira criblé de gouttes de rosée.

Puis, elle posa le bouquet sur le bureau, et se dirigea vers la cheminée, y prit deux cornets du Japon dans lesquels se desséchaient des fleurs fanées, ouvritla porte del’antichambre, disparut un moment, et, revenant enfin avec les vases pleins d'eau fraîche, elle les remit sur la cheminée.

— Il me faudrait maintenant une paire de ciseaux, dit-elle. J’ai la lôte si folle que je laisse toujours les miens à la maison.

— Tenez, ma chère, fit le comte.

Et il lui en offrit une paire qui lui servait à couper les enveloppes de ses lettres et se trouvait dans le tiroir de son bureau.

Alors Lise commença à faire deux parts de ses fleurs. Puis, allant et venant par la pièce, elle coupait par le bout les tiges des roses, les parait, c’est-à-dire ménageait autour de chacune d’elles une sorte de collerette de feuilles vertes, puis la plaçait dans l’un des cornets.

— Quelle délicieuse odeur! disait le comte en se renversant sur sa chaise. Je ne connais rien de plus agréable au monde à respirer que le parfum de ces roses-thé.

Tout à coup Lise poussa un petit cri. Et le • comte, se levant, vit qu’elle s’était enfoncé dans le doigt une large épine. En deux minutes, il fut auprès d’elle. Lise souffrait. De grosses larmes lui coulaient des yeux, et elle disait, d’un air charmant et piteux:

— Ça me connaît pourtant! Je n’ai jamais rencontré autre chose dans la vie.

— Pauvre enfant ! fit le comte.

Et, la tenant par le poignet :

— Si vous me laissez faire, en deux minutes je vous promets de vous guérir.

— Est-ce que vousme ferez beaucoup de mal ?

demanda Lise en lui décochant une œillade à travers ses larmes.

— Non. Pas du tout.

Ce disant, il prit une petite pince sur sa table

de toilette, puis, saisissant l’épine entre les dents d’acier de l’instrument, il commença à l’ébranler. Lise poussait des petits cris de bouvreuil effarouché. Enfin l'épine céda. A sa place apparut sur le doigt de Lise une gouttelette de sang vermeil.

— Il faut presser, disait le comte.

Lise pressait son doigt;

— Bien! maintenant, il faut sucer.

Lise, baissant la tête, avança les lèvres. Mais le comte faisait, en même temps, le môme mouvement. Leurs joues se rapprochèrent. Lise ne pleurait plus.

— Mais, laissez-moi donc faire! disait le comte.

Il appuya enfin le doigt contre ses lèvres.

— Bon ! nos deux sangs se sont mêlés 1 s’écria

Lise. Nous sommes cousins. Quel bonheur! me voilà cousine d’un comte !

— Serait-ce donc un si grand bonheur? lui demanda-t-il.

Elle avait entouré son doigt avec son mouchoir.

Elle dit naïvement :

—Pour une paysanne, comme moi ! Jen’aurais jamais osé y songer!

— Pourvu que cela ne vous rende pas trop difficile dans le choix d’un mari ! reprit-il. Mois j'y pense : n’avez-vous pas laissé quelque amoureux à Lunéville ?

— * J’en ai laissé cinquante qui ne songeaient qu’à batifoler. Et je ne les regrette pas. Tous les gens que j’aime demeurent ici. Foi d’honnête fille!

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— Comment! reprit le comte, qui se trompa à son accent. Est-il possible que vous avez un amant à l’hôtel ?

— Oh ! que non. Je n’ai d’amant nulle part et j’espère bien n’en jamais avoir. D’ailleurs, la seule personne qui pourrait me plaire à l’hôtel me trouverait sans doute trop simple. Ensuite, la place est prise dans son cœur, et, quoique je sois mince de taille, je ne pourrais jamais m’y faufiler.

— Mais, tout à l’heure, vous disiez...

— N’est-il pas naturel que j’aime mon frère ?

— Si fait.

— Et madame la comtesse qui est si bonne!

— Vous avez raison.

— Et les enfants qui sont si gentils?

— Parfaitement.

— Et monsieur le comte qui est si peu fier!

— Il vous en est très-reconnaissant.

— Je n’ai pas entendu parler d’autres personnes.

— Mais, si vous n’avez pas en ce moment d’amour au cœur, il n’en sera sans doute pas toujours de môme. Vous devez désirer vous marier. Être la sœur d’un jardinier, ce n’est pas un avenir.

— Monsieur le comte, si vous tenez à le savoir, je n’épouserai jamais qu’un homme de ma condition. Je ne suis pas une Parisienne, moi. J’ai été élevée aux champs, dans les jardins. Toutes mes habitudes sont là. Mon ambition est d’y retourner. Si monsieur le comte, qui est riche et

qui a des terres, voulait nous envoyer, mon frère et moi, pour le servir, dans l’une d’elles, ce

serait bien le diable si je ne finissais pas par y rencontrer quelque fin jardinier qui consenlità me prendre pour femme.

— Je vois que vous vous déplaisez ici, répondit le comte.

— Pas du tout.

— Consentirez-vous à aller à Deauville, au bord de la mer? J'ai là un grand chalet, avec un assez joli jardin.

— Mon Dieu! j’irai où l’on voudra, fit Lise étourdiment. Pourvu...

— Pourvu que vous trouviez un épouseur ?

— Oh ! à mon goût.

— Bien entendu. Justement, il y a là-bas le patron de mon yacht, Perrot, un bon marin.

— Pus de marin!

— Pourquoi?

LE mon devenu vieux

— J’ai peur de l’eau. Quel âge a-t-il ?

— Quarante-deux ans.

— Il est trop vieux !

— Alors, je ne vois plus...

— Qui ça ?

— Je veux parler du cocher de l'omnibus du chemin de fer. Un brave garçon.

— Qu’est-ce qu’il peut gagner, bon an, mal an, ce cocher-là?

— Mais... deux mille francs, peut-être.

— Oh ! ce n’est pas assez pour moi !

— Que vous faudrait-il donc, ma chère Lise ?

— Je l’ai dit à monsieur le comte, un jardinier, ou, si cela ne se peut pas, quelque cultivateur, comme qui dirait un fermier, un homme à l’aise, ayant du bien, une petite maison bien propre, un jardin, une basse-cour dans

laquelle je trouverais le moyen de m’occuper.

— Ma chère, vous y tenez tant que, lorsque je devrais le faire faire tout exprès, je vous promets de vous fournir votre cultivateur.

— Oh ! merci bien, monsieur le comte ! s’écria Lise en appuyant sa joue contre l’épaule de celui qu’elle aurait tant voulu nommer « son bienfaiteur. »

La joue de Lise était très-fine, très-douce, et, comme elle l’avait plongée dans son bouquet de roses, très-parfumée. Le comte la caressa de la main. C’était le moins qu’il pouvait faire. Puis, comme Lise paraissait attendre autre chose, il se pencha un peu, et, sur la peau de pêche de la Lorraine, il appliqua un gros baiser.

— Et j’irai à Deauville? fit Lise en s’écartant.

La lillette, comme on le voit, ne perdait pas la tète.

— Sans doute 1 dit le comte.

— Bientôt?

— Quand vous voudrez.

— Alors ce sera donc pour la prochaine saison des bains de mer.

Quand Lise fut partie, le maître d’hôtel entra pour soumettre le menu du jour au comte d’Abarey, puis le piqueur vint prendre les ordres. L’un et l’autre, — je ne pense pas avoir besoin de le dire, — furent plus vite expédiés que ne l’avaient été Manette et Lise. Le comte, pour la troisième fois, s’était remis à son bureau, quand un bruit de voix enfantines mêlées à des jappements de chien se fit entendre. Presque aussitôt la porte s’ouvrit et Rose, sans plus de cérémo-

nie, poussant les enfants devant elle, leur dit :

— Allez dire bonjour à papa.

La petite scène qui suivit fut des plus gentilles.

Toto s’était hissé sur les épaules de son père,

Liline se blottit sur ses genoux. La bonne, par discrétion, se tenait tout contre la porte, se défendant, comme elle pouvait, contre le chien qui lui mordillait les jupons. Quant au père, après avoir longuement embrassé ses mioches, il les caressait de la main. Soudain Liline, comme si sa conscience de trois ans lui eût reproché de négliger quelque devoir, se laissa glissera terre, s’élança vers 1e chien, le saisit par le cou à deux mains, puis le maintenant devant olle, les bras tendus, dans une position qui devait être affreusemorit gênante pour la pauvre bête, elle

revint à son père, et lui poussa la tète de sa victime contre les lèvres en lui disant :

— Embrasse Didi !

Je dois convenir que le comte ne crut pas s’abaisser en déposant un baiser sur le front de l’intéressant animal. Les enfants riaient de plaisir. Mais Rose, bien involontairement, troubla la joie universelle en s’adressant à Auguste et lui disant :

— Répète ta leçon devant papa.

Un petit volume cartonné sortait de la poche de l’enfant. Le comte le tira à lui, l’ouvrit ; mais il n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur le titre qu’il se leva avec dépit.

— « Histoire sainte élémentaire . lut-il à haute voix, par M me de Saint-Ouen, ouvrage couronné par la Société pour l'instruction élémentaire . »

Et, feuilletant le petit volume, il continua de lire :

« — L’Ancien testament nous apprend ce qu’il est arrivé de plus remarquable au, peuple de Dieu, c’est-à-dire au peuple juif... »

Rose baissait les veux. Les enfants se regardaient avec une sorte de contrainte. Le père reprit :

« En 4,963 avant Jésus-Christ, Dieu créa le monde en six jours... »

Il s’interrompit de nouveau. Rose paraissait prête à défaillir.

— Voilà donc les sottises dont vous bourrez la

tête de ces malheureux enfants! lui dit-il. Au-

tarit de phrases, autant de monstruosités historiques! Le peuple juif qui est le peuple de Dieu ! Comme si, Dieu existant, pouvait et devait adop-

ter un peuple à l’exclusion des autres! Et le monde créé en six jours! avec la date!

Puis, s’avançant vers la petite bonne «jui, entendant de si horribles blasphèmes, éprouvait l’envie de pleurer :

— Apprenez, malheureuse fille, qu’il a fallu plus de cent mille ans pour que la terre se trouvât dans les conditions physiques où nous la voyons aujourd’hui, lui dit-il. Apprenez que le peuple juif était l’un des plus misérables des peuples de l’ancien monde, — je devrais ajouter l’un des moins dignes de la faveur que votre bête de livre lui attribue d’après la Bible.

— Mais... monsieur le comte... faisait Rose, moitié riant et moitié pleurant.

— Je vous ai déjà dit cent fois, reprit le comte, que je vous priais de ne pas pousser aussi loin

l’instruction de mes enfants. Apprenez-leur à lire, à écrire, à compter, mais tenez-vous en là. Voyons, loi, dit- il à sa fdle qui écarquillait ses beaux yeux pour le regarder,- toi, pauvre sauterelle qu’on entretient de la création du inonde et du peuple de Dieu, sait-tu seulement épeler? Comment fait B. A?

— Bo ! répondit l’enfant sans broncher.

Le père la prit dans ses bras :

— Bravo ! s’écria-t-il. Et voilà qui vaut mieux pour toi que l’histoire sainte.

— Mais, monsieur... il faut pourtant bien...

reprit Rose.

— Il faut attendre, pour s'occuper d'histoire, l’arrivée de l’institutrice que je fais venir d’Angleterre. Je pense qu’elle sera ici demain.

Avant de la laisser se mettre à l’œuvre,

j'aurai soin de lui donner mes instructions.

— Mais alors, ces enfants ne recevront donc pas d’éducation religieuse?

— Si. quand ils seront en âge de la comprendre. Pour le moment, pourvu qu’ils soient bien convaincus que B, A, ne fait pas bo, mais BA, cela suffit.

—Mais... leur âme? monsieur le comte.

— Je' ne vous comprends pas, ma chère enfant.

— C’est leur salut que je veux dire.

— Ils le feront assez en continuant d’être affectueux pour leurs parents, compatissant pour les malheureux, aimables pour tout le monde. Le salut de Liline ! reprit-il avec un grand geste. Quel monstre serait donc le Créateur, s’il exigait que ce petit amour de trois ans remplit cer-

laines conditions pour ne pas aller dans l’Enfer.

— Je ne serai jamais d’accord avec monsieur le comte sur ces matières, dit Rose en pleurnichant.

— Je le pense comme vous, mon enfant. Aussi, ce que vous et moi nous avons de mieux à faire, c’est de n’en jamais parler.

— Monsieur le comte n’est pas fâché contre moi, au moins? reprit Rose.

— Non pas.

— Eh bien! moi, fit soudain Auguste en gambadant, je veux continuera apprendre l’histoire de Noé. C’est amusant quand il entre dans son bateau !

— Et moi, fit Caroline du ton qu’elle aurait pris pour réciter une fable, l’histoire de la tour de Babel m'amuse beaucoup. Babel signifie con-

fusion. C’est du lieu- où fut élevée la tour de Babelque se fula dispersion des hommes. Ils étaient divisés en trois races, issues de Noé. Ces trois familles

— Assez! ma belle chérie, lui dit son père. Si je n’y mettais ordre, vous finiriez, ton frère et toi, par vous changer en perroquets.

— Je vois, dit Rose avec chagrin, qu’une fois cette belle institutrice arrivée, je ne serai plus rien dans la maison de monsieur le comte. Monsieur le comte m’en veut, cela est clair. Et cependant je n’ai rien lait que pour le mieux.

— Je ne vous en veux pas, répondit le père.

Vous avez tort de prendre ainsi les choses. Vous soignerez toujours les enfants; mais vous m’obligerez de ne plus leur farcir la tète de vos billevesées bibliques. La preuve que je ne vous en

— Moi aussi ! dit Liline en entraînant son frère par la main.

Ce dernier fila en avant. Son père, en refermant la porte, l’entendit chanter par les escaliers :

Le petit Jésus s'en vat à l’école En portant sa croix dessus son épaule,

Quand il savait sa leçon,

On lui donnait des bonbons,

Une pomme douce Pour mettre à sa bouche,

Un bouquet de fleurs Pour mettre à son cœur.

Il défilait de la soie Avecque ses petits doigts.

Mon petit Jésus, que vous êtes aimable De venir me voir dans mon lit malade.

J’ai du pain! j'ai du vin!

De la saucisse et du boudin !

Le comte était resté sur le palier qui précédait son appartement, suivant des yeux ses enfants quii montaient au second étage et faisant

de pénibles réflexions surles difficultés de toute sorte qu’il éprouverait pour leur donner une éducation conforme aux idées de son temps et à la raison, quand une des portes situées sur le même palier s’ouvrit doucement, et Clara s’avança vers lui d’un pas léger, souriante comme une matinée d’avril. Si ce n’avaient été les hardes de femme qu’elle portait sur son épaule — elle sortait de la chambre à coucher de sa maîtresse, — un étranger qui l’aurait rencontrée là, l’aurait vra'semblablement prise pour la comtesse même, tant elle avait l’air distingué, tant sa mise était élégante, sa tournure gracieuse, sa démarche aérienne. Clara surtout était chaussée!...

Des bas blancs transparents laissaient apercevoir ses chevilles roses et des souliers de fine

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