I.E MON DEVENU VIEUX
peau mordorée se moulaient étroitement sur ses pieds, craquant à chaque pas que faisait la soubrette.
Je ne dois pas oublier d’ajouter qu’elle effaçait les épaules en marchant, se cambrant dans sa taille mince, ce qui lui faisait porter les yeux en l’air et le nez au vent. Bref, elle était charmante et fort avenante, même pour son maître qui. la voyait chaque jour et connaissait tous les petits manèges de sa coquetterie.
— Où allez-vous ainsi, Clara? lui demandat-il.
— Achever d’habiller madame la comtesse.
Mais...
— Mais quoi?
— Si monsieur le comte voulait me permettre de passer par son cabinet de travail.
— Volontiers. Pourquoi faire?
— Le chemin est plus direct. Et puis, je pourrai dire à monsieur le comte...
— Passez devant, Clara.
— Et quand il eut refermé la porte sur la femme de chambre :
— Maintenant, vous pouvez parler.
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— Monsieur le comte, fit Clara d’un air embarrassé, quand elle fut installée sur une chaise, en face de son maître, je viens d’hériter d’une dizaine de mille francs.
— Je vous en fais mon compliment, Clara.
— Et je voudrais placer cette somme, par le
conseil de monsieur le comte, dans une affaire qui donnerait de gros intérêts et ne présenterait pas de risques.
— Aucun risque, c’est impossible. Mais si
vous voulez bien, cette fois encore, comme vous avez fait pour l’emploi de vos économies, vous en rapporter à, moi, j’espère pouvoir vous indiquer, d’ici à quelques jours, un placement avantageux, quelque chose comme 30 pour 100.
— Oh ! que je suis heureuse! fit Clara en regardant le comte avec toutes sortes de petites mines gracieuses.
On a beau ne pas être amoureux d’une femme, se dire qu’on ferait une faute insigne en accordant trop d’attention à sa beauté, se donner une foule de raisons plus péremptoires les unes que lès autres pour se persuader qu’elle ne pourrait attirer sur vous que des désagréments, des humiliations, des périls même ; on a même beau être sincèrement épris d’une personne accomplie de tous points comme le semblait la com-
tesse, — quand on est homme, et, comme tel, qu’on se sent accessible aux tentations, — cela vous remue toujours doucement le cœur de rencontrer deux beaux yeux de velours bleu fixés sur les vôtres, d’entendre vous parler une voix musicale, de respirer enfin dans cette atmosphère de fraîcheur parfumée qui émane de toute jeune et jolie femme.
Le comte, en ce moment, sans songer à mal et sans former d’intention dont il aurait eu à rougir devant sa conscience, remarqua, pour la première fois, que Clara avait de magnifiques cheveux blonds, de ces cheveux cendrés, si doux à l’œil et au toucher, tels qu’on n’en voit plus . nulle part, depuis que la folie des iemmes les a poussées à préférer l’abominable couleur rousse à toutes les autres. Les cheveux de Clara étaient
fins, soyeux, d’une propreté rigoureuse, bien tendus au-dessus du front, élégamment tordus sur le chignon, agréables à voir et pleins de lumière.
Heureusement pour le repos du comte et pour celui de la jolie fille, que cette remarque ne fut suivie d’aucune autre; heureusement aussi que la sonnette de la comtesse retentit au moment où sa femme de chambre s’aperçut qu’elle s’attardait. Clara, rejetant sur son bras la robe et le peignoir qu’elle avait, en entrant, posés sur un siège, fit une révérence au comte, puis se dirigea vers la porte. La sonnette tintait encore. Elle sortit en souriant.
Je me regarderais comme l’auteur le plus malencontreux de tout l’univers si, après avoir lu les chapitres qui précèdent, le lecteur pouvait soupçonner un seul instant le comte d’Abarey d’avoir formé chez lui , pour son usage particulier, une sorte de contrefaçon de harem , dans lequel la comtesse Diane, au lieu de régner seule sur son cœur, comme elle avait incontestablement le droit et le pouvoir de le faire, aurait tout simplement joué le rôle d’une sul-
tarie Validé. Un de mes amis, il est vrai, bien que Français, démocrate , père de famille , ancien négociant, — et le reste ! — s’est passé cette fantaisie pittoresque. Mais d’abord, cet ami , — que je désapprouve, — est veuf; ensuite, il vit à la campagne. A la grande rigueur, il peut donc avoir une excuse.
Le comte, je le reconnais, s'était toujours beaucoup plu dans la société des jeunes femmes; et, franchement, ce n’est pas un crime irrémissible; — malgré l'affection sincère qu’il portait à la comtesse, il ne lui était pas désagréable de se voir entouré de jolis visages ; enfin il s’intéressait aux fillettes de sa maison, ne croyait pas s’abaisser ni se compromettre en badinant parfois avec elles, et c’était très-sérieusement, en homme bon, humain, serviable, qu’il se
préoccupait de leur avenir. Mais, de là à nourrir l’intention gaillarde de les passer en revue, les unes après les autres, comme cela, m’a-t-on dit, se passe chez les Turcs et chez les Mormons, il v avait terriblement loin, et la médisance même, toujours si prompte cependant à exploiter les apparences les plus fugitives, ne s’était pas encore avisée jusqu’alors de décrier les mœurs du comte.
Il est bon d’ajouter que, s’il en avait été autrement, celui-ci s’en serait médiocrement soucié, connaissant par expérience le peu que valent les jugements humains. Le comte d’Abarey était un de ces hommes comme on n’en avait guère vus en France avant le rétablissement de l’empire, qui semblent aux .philosophes les produits directs et nécessaires de nos révolutions,
et dont le duc de Morny restera le modèle. Gens de loisirs et de grandes affaires, menant la politique avec la même liberté d’esprit, — la même insouciance, — que les plaisirs ; résolus, braves, sachant ne s’exposer qu’au moment utile; aimables, bons enfants, gentlemen avant toute chose, avec une pointe de sybaritisme, un grand fonds d’incrédulité; ne respectant absolument que les préjugés sociaux, les usages, la mode et les convenances.
Dernier rejeton d’une ancienne et noble famille qui prit part aux plus graves événements de notre histoire , et que la République, celle qu’on nomme « la Sanglante » et qu’on ferait mieux d’appeler simplement « la première », devait dépouiller, Louis d’Abarey avait reçu l’éducation d’un gentilhomme et d’un philoso-
plie, une éducation forte, à laquelle les sciences naturelles servaient de base, telle enfin que devrait toujours être celle que reçoivent lès jeunes gens dans nos universités. Quand il eut dix-huit ans, son père, dans le but de compléter ses études et de ne pas le laisser s’étioler à Paris dans le désœuvrement , l’envoya en Allemagne, puis en Angleterre.
Le jeune comte passa quatre ans à parcourir ces deux contrées. Dans la première, il acquit toutes les connaissances qui lui manquaient pour devenir ce que son père voulait qu’il fût : un homme de mérite; dans la seconde, sans mettre son blason de côté, il apprit l’art si difiicile de traiter intelligemment et loyalement les grandes affaires, de s’enrichir très -vite sans ruiner personne, art précieux dont le secret va
chaque jour se perdant en France, qui n’est plus guère pratiqué, — et encore pas par tout ' le monde ! — que de l’autre côté dès mers.
Louis d’Abarey, je dois le dire dès à présent, avait été admirablement préparé par la nature et son éducation à la carrière industrielle, qu’il avait résolu d’embrasser depuis le jour où il avait vu la gène s’introduire dans la maison de son père. Il aimait passionnément toutes les belles et bonnes choses qui rendent la vie douce et heureuse, il voulait faire la sienne large et facile, et cela lui servait de stimulant. Mais, avant toute chose, il avait soif d’une légitime considération, et, malgré sa répulsion pour la misère, il aurait mieux aimé, je crois, être réduit à mendier que faire tort d’un sou à personne.
Fier, et très-attentif à se respecter lui-même, généreux et calculateur, habile sans esprit de ruse ni de chicane, il ne voyait dans les affaires qu’un moyen de s’enrichir honorablement, tout en se procurant des occupations intéressantes. Il fut l’un des premiers de ces gentilshommes de l’industrie qui devaient, à partir du rétablissement de l’empire, partout surgir en France et contribuer si puissamment à augmenter la fortune publique de ce pays. 11 y avait- cependant une certaine nuance entre la manière de procéder du comte d’Abarey et celle qui est ordinairement suivie par les fondateurs et les lanceurs d’affaires industrielles.
Toute entreprise que le comte consentait à
patronner devait réussir, non pas tant pour le
bénéfice qu’il en attendait que pour satisfaire à
LF. LION DEVENC VIEUX
sa conscience. Qand il avait apporté, dans une combinaison financière, son nom et son intelligence, il entendait que tous ceux qui y prenaient part avec lui s’en trouvassent bien. Le succès — un succès hors ligne et complètement imprévu — avait récompensé cette honorable ligne de conduite. A la mort de son père, quand le comte quitta Londres pour transporter en France le siège de ses opérations, la Fortune qu’il avait acquise ne s’élevait guère à moins de dix millions. C’est que depuis longtemps déjà, une combinaison d’affaire ne pouvait plus se former et se faire accepter du public si le public ne rencontrait pas le nom du comte dans la liste des membres du conseil d’administration.
Il en fut de même à Paris où, dès son arrivée, Louis d’Abarey eut le talent de grouper autour
de lui tous les financiers qui pouvaient le servir sans le compromettre par de mauvais antécédents, ainsi que tous les gens du monde aux yeux de qui son écurie de courses , ses collections d’objets d’arts, sa qualité de membre du Royal- T hames- Club , sou yacht de plaisance, et l’ampleur de son existence jetaient autant de poudre qu’il en fallait pour les éblouir. En un petit nombre d’années, la fortune du comte fut presque doublée par suite de la part qu’il prit dans la création de nouvelles lignes de chemins de fer, des traveaux de Paris et de quelques sociétés industrielles. Peu d’hommes, dans ces derniers temps, ont été aussi enviés que Louis d’Abarey. Et peu d’hommes méritaient de l’être autant que lui.
Beau, jeune, riche, instruit, intelligent, ro-
buste, d’une santé jusqu’alors à toute épreuve, admirablement posé dans le monde, il avait obtenu, presque sans se donner de peine, tous les genres de succès. La vie , pour cet enfant gâté du destin, se composait exclusivement de satisfactions. Elle était tout unie, pleine de douceurs et de caresses, comme nn jour de printemps, comme un soir des tropiques. Jamais une contrariété, pas l’ombre d’un échec, pas même un soupçon de ce que pouvait être l’ennui, le regret, la tristesse. Jamais une indisposition. Les désirs les plus ambitieux du jeune homme avaient à peine eu le temps de naître qu’ils étaient déjà satisfaits. On le citait partout comme le plus heureux de la terre.
Il l’était.
Il avait été l'un des fondateurs de la Société de Deauville, avait fait construire un chalet sur la plage de cette fashionnable résidence d’été que le duc de Morny mit si fort à la mode, et , chaque année, il allait y passer la saison des courses , en compagnie de quelques-uns de s ^s intimes. Inutile de dire quels étaient ses succès dans la société d’élite, élégante coterie qui se rassemblait là, chaque été, pendant quelques semaines. On ne cherchait que lui, on ne
voyait que lui, on ne jurait guère que par lui.
Il en portait ombrage au duc de Morny.
Au casino, les jours de bal, les jeunes femmes l’entouraient, et toutes les mères qui avaient des filles à marier, même sans lui avoir été présentées, le saluaient. Une surtout, pendant toute la durée d’une certaine saison, ne cessait de le circonvenir, et il avait grand peine à éviter ses obsessions presque compromettantes. C’était une ancienne beauté qui avait autrefois beaucoup trop fait parler d’elle, s’affichant comme les seules courtisanes se permettent de le faire, vivant presque publiquement avec ses amants.
Son mari, un homme honorable et des plus avantageusement placés dans la société parisienne, avait fini par obtenir contre elle un jugement plus que flétrissant. Depuis lors elle
vivait de la pension qu’il lui faisait et des libéralités qu’elle arrachait à tous les hommes qui la trouvaient encore assez vicieuse pour se plaire dans sa société. Cette femme tarée qui, depuis près de vingt ans, n’était plus reçue nulle part, que les femmes ne regardaient plus, que les hommes saluaient à peine, était et devait être une des habituées de Deauville, comme elle l’était depuis longtemps de Bade, de Hombourg, de Nice, de Monaco, de tous les lieux de plaisance que fréquente la société européenne. Elle y faisait pitié à tout le monde depuis que l’Age étant venu pour elle, les restes de sa beauté s’en étaient allé.
Cette année, cependant, plusieurs personnes avisées avait observé qu’elle était parvenue à se faire à Deauville mie petite cour. Mais il ne
fallait pas être grand clerc pour en deviner le motif. Notre donzelle avait une fille que le père faisait élever à Paris, dans un couvent aristocratique, et qui, depuis longtemps, ne voyait sa mère que devant témoins, au parloir de son couvent. Ordre avait été donné par le père de ne jamais la confier à personne. Mais cette année, précisément, la mère qui, à ce qu’il paraît, s’était sentie prise pour sa fille d’un redoublement de tendresse, l’avait enlevée du couvent, en rémunérant convenablement quelques subalternes, puis elle l’avait emmenée aux bains de Deauville.
Là, se souciant comme d’une guigne de ce que dirait son mari, elle produisait sa fille, à sa manière, la menait au bal et aux courses, toujours élégamment parée, belle de sa jeunesse et de ses
attraits, surtout du « don de plaire » qu’elle avait reçu duciel.Ce fut, comme on le pense, un grand émoi parmi toutes les personnes qui se trouvaient là, connaissaient le père et la mère, — cette dernière, au moins de réputation, — et ne comprenaient rien à l’exhibition soudaine de la belle jeune fille dont on soupçonnait à peine l’existence. On ne se gênait pas pour dire que la mère, — afin de se venger de son mari, ou de se faire une petite fortune, — voulait la vendre.
Et l’enfant était si charmante, si bien élevée, si pudique, que — même dans le nombre de ceux qui auraient pu se mettre au premier rang pour pousser les enchères, — on en aurait trouvé plus d’un qui espérait qu’un miracle du ciel préserverait la jeune fille. Cela n’empêchait pas que bon nombre d’hommes, vieux pour la plupart.
rôdaient autour des deux femmes, et que mille cancans dont elles étaient l’objet couraient le long des côtesde Normandie. Le comte d’Abarey , en sa qualité d'homme comme il faut, — je pourrais dire aussi « d’honnête homme, » — était profondément peiné de voir une jeune tille si séduisante entre les grilîes de cette guenon.
Il avait assez l’habitude des choses de ce monde pour comprendre qu’elle ne cherchait à le circonvenir que dans le but de voir la jolie Diane devenir entre eux l’objet « d’une allaire. » Et, de fait, cela n’était pas difficile à deviner. Mais quelle allaire? Il rêvait là-dessus, fort triste, très-amoureux déjà, mais ne voulant , à aucun prix, tolérer d’entremetteuse entre la jeune fille et lui quand la mère, avec un toupet que Scapin lui eût envié, le tira de peine. Elle lui pro-
im
posa tout bonnement « d’épouser sa fille. »
— Mais votre mari, lui répondit-il, ne consentira jamais à une union formée par vous. Et moi, d’ailleurs, je vous avoue qu’il me semblerait infiniment plus convenable de la tenir de lui et d’elle-mêmc.
— Êtes-vous bête ! s’écria la mère. Si vous avez de tels scrupules, enlevez-la, et, une fois la chose faite, vous saurez bien forcer la mainàmon mari pour obtenir son consentement.
Lenomte fit un soubresaut comme s'il avait reçu un coup de faux à travers le ventre. Cependant, comme il ne lui restait guère d’illusions sur l’humanité et, en particulier, sur sa future belle-mère:
— Quel intérêt avez-vous donc à me proposer cela? lui demanda-t-il.