ACTE I, SCÈNE XVIII
PROSPER
Criante !...
MAUDUIT
Oui, c’est à cause d’elle que je suis ici depuis cinq ans. Quand je la vis pour la première fois, j’étais au milieu de mes triomphes... tous les jours des grands dîners... toutes les nuits... des petits soupers... Mais voilà qu’en la voyant, j'en deviens éperdument amoureux, moi qui ne savais plus ce que c’était... oui, amoureux... Je lui parle de mes sentiments tendres, affectueux, avec lesquels j’ai l’honneur d'ôtre... Elle sourit... elle m’écoute., bref !... ses amis... les miens... nous arrangeons une grande partie de plaisir... Cette journée devait couronner mon bonheur... Sara, lu as dû souvent couronner des bonheurs. . D’abord cavalcade brillante... nousallons nous promener à cheval dans le bois de Ville-d’Avray... Supposeriez-vous jamais que moi, le meilleur cavalier de ma compagnie, en voulant franchir un fossé plein d’eau, et quelle eau! patatras!... je tombe, je roule dans ce fossé, d’où l’on me repêche couvert do boue, de joncs et de toutes sortes d’herbes... j’avais l’air d’un fleuve... Quelle triste figure aux yeux d’une femme dont on veut êtrô aimé!
prosper, a Mauduit.
Bois ! ( Sara remplit le verre de Mauduit.)
MAUDUIT
J’avais bu aussi- La comtesse de Barancourt fut assez indulgente... mais, en me relevant, j’aperçois un monsieur, un inconnu , un mauvais plaisant, qui se permettait de rire de ma triste situation... Je l’appelle canaille, brigand, parricide... il rit plus fort... Je cours à lui pour le corriger... il me prend doucement par les deux bras et me remet à cheval... Je crie... je veux un duel... mes amis interviennent... l’affaire s’arrange... oui... j’avais consenti à ne pas me battre, moi !... Nous rentrons à Paris pour souper. . non pas chez moi... la comtesse de Barancourt nous avait invités... La vie est un atroce mélange... les plus fins s’y empêtrent... on croit toucher au port... on ne tquche à rien du tout... [A Prosper ) Qu'est-ce que tu as fait de tes quatre millions?... Oui , réponds... Tu les as dépensés... Répondras-tu?
prosper, à Sara et aux deux autres femmes.
Mesdames, répondez pour moi.
mauduit, u Sara.
El toi , qu’as-tu fait de tes vingt-cinq ans? Tu les as dépensés aussi?
PROSPER
Elle les a toujours... elle les a même augmentés. [On rit.)
SARA
L âge n’a rien à voir ici.
MAüDUlT.
Je vous demande pardon , Madame, l’âge est tout... Nous nous
n? LE LION EMPAILLÉ.
mettons à table.. . croiriez-vous qu’au troisième verre de vin de Chnm pagne mes yeux papillottent, mon cerveau se brouille... et qu’au lieu d’éclater en bons mots , en paroles aimables, je me permds des propos d’une liberté qui auraient fait fuir des chirurgiens ai \ armées et des vieux médecins... Que devait penser de moi la comtesse ? Jamais pourtant elle n’avait été plus jolie, plus aimable et plus disposée à m’écouter... Je ne méritais pas tant de charmes-., je méritais d’être pendu... oui, pendu... comme un misérable-., comme un coquin... Enfin , minuit sonne, je passe dans son boudoir...
SARA
Mesdemoiselles, baissez les yeux.
PROSPER
Et ouvrez les oreilles.
MAUDUIT
J’attends la comtesse... je l’attends une heure... on entre..’.'