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gards , et pour moi seul ; elle prit autant de joie à se déployer, que j'en sentis en y jetant Toeil ourieux de l'amour. Ellemè prouvait, par tous les riens de la vie, combien j'étais présent à sa pensée. Le jour oii, après avoir passé la nuit au chevet du malade , je dormais tard , Henriette se levait le matin avant tout le monde , elle faisait régner autour de moi le plus absolu silence; sans être avertis, Jacques et Madelaine jouaient au loin ; elle usait de mille supercheries pour conquérir le droit de mettre elle-même mon couvert ; enfin , elle me servait, avec quel pétillement de joie dans les mouvements, avec quelle fauve finesse d'hirondelle , quel vermillon sur les joues , quels tremblements dans la voix , quelle pénétration de lynx ! ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était accablée de fatigue ; mais si par hasard en ces moments de lassitude il s'agissait de moi; pour moi comme pour ses enfants , elle trouvait de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air ! Ah, Natalie! oui , certaines femmes partagent ici*bas les privilèges des Esprits Angéliques , et répan-
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plus folle et la justifia par la bonne nouvelle que lui avait donnée M. Origet.
— Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment oiî je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait une monstruosité. Pourquoi m.*avez-vous empêché d*essuyer ces larmes? M'appartenaient-elles donc?
— J'ai pensé, me dit-elle, que, pour moi, cette maladie a été comme une halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble plus pour M. de Mortsauf, il faut trembler pour moi.
Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour dte son humeur fantasque; il commençait à dire que ni sa femme, ni moi, ni le médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables ; M. Origet , infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper que du pylore. Un jour, il nous regarde malicieusement comme un homme qui nous aurait épiés ou devinés, et il dit en souriant à sa femme : — Eh bien, ma chère, si j'é-
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tais mort, tous m-aurîez regretté sans doute, mais, avouez-le, vous vous seriez résignée...
— J'aurais porté le deui) de cour, rose et noir, répondit-elle en riant afin de faire taire son mari.
Mais il y eut surtout à propos de la nourriture que le docteur déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfit la faim du convalescent, des scènes de violence et des crailleries qui ne pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé. Forte des ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens, stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre à exercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enbardit à la résistance; elle sut opposer un front calme à la démence de ses cris; elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, pour un enfant, à entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir enfin le gouvernement de cet esprit maladif. M. de Mortsauf criait, mais il obéissait, et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré l'évidence des résidtats.
Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce vieillard décharné, faible, au front plus jauni que la feuille prête à tomber, aux yeux pâles, aux mains tremblantes; elle se reprochait ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait dans les yeux du comte quand, en lui mesurant ses repas, elle allait au delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant plus douce et gracieiMe pour lui, qu'elle l'avait été pour moi; mais il y eut cependant des différences qui remplirent mon cœur d'une joie illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens pour servir M. de Mortsauf quand ses caprices se succédaient un peu trop rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.
La comtesse voulut aller rendre grâce à Dieu du rétablissement de M. de Mortsauf; elle fit dire une messe et me demanda mon bras pour se rendre à l'église, je l'y menai ; mais pendant le temps que dura la messe, je vins voir M. et madame de Chessel. Au retour, elle voulut me gronder.
— Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me jeter à l'eau pour
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sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon manteau pour le réchauffer ; enfin je lui pardonnerais, mais sans oublier l'offense. Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.
— Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de grâces , dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut sauvée des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et quand la reine lui demanda : Que faisiez -vous? Elle répondit :
Je priais pour eux ! La femme est ainsi. Moi je suis homme et nécessairement imparfait.
— Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras avec violence, peut-^tre valez-vous mieux que moi.
— Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour de bonheur, et vous!..
— Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté.
Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.
— Moi ! reprit-elle , de quel moi parlezvous? Je sens bien des moi, en moi! Ces deux enfants, ajoiita-t-elle en montrant Madelaine et Jacques, sont des moi, Félix, dit-
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elle avec un accent déchirant, me croyezvous donc égoïste ! ne pensez-vous pas que je pukse sacrifier toute une éternité pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie?
Cette pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux, une femme ainsi déchue peut-elle se relever; son bonheur peut-il Tabsoudre? Vous me feriez bientôt décider ces questions !... Oui, je vous livre enfin un secret de ma conscience, cette idée m'a souvent traversé le cœur, je l'ai sou* vent expiée par de dures pénitences , elle a causé les larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier.. •
— Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que les femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...
— Oh ! dit-elle en m'interrompant , leur en donnez-vous moins ?
Cette logique arrêta tout raisonnement.
— Hé bien , reprit-elle , sachez-le ! Oui, j'aurais la lâcheté d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie? Mais, mon ami, ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous , Madelaine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh bien,
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croyez-vous, je vous le demande? croyes-vous qu'ils vécussent trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à mes devoirs, il ne s'agissait que de moi.... Elle laissa échapper un superbe sourire. Nais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pour quoi parlons -nous de ces choses? Mariezvous, et laissez-moi mourir ! '
Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la révolte de ma passion.
— Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer; je viens de crier, moi, sous ces aunes, voilà tout. Je me tairai désormais.
— Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel.
Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes M. de Mortsauf, assis dans un fauteuil, au soleil ; l'aspect de sa figure fondue, à peine animée par un sourire faible, éteignît les flammes sorties des cendres. Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, et sa femme pâlie par les veilles, amaigrie par les
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excessifs travaux, par les alarmes et peutêtre parles joies de ces deux terribles mois, mais que les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotants à travers lesquels passait la grise lumière d'un ciel d'automne nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le corps à lesprit. Pour la première fois, j'éprouvai ce spleen moral que connaissent, dit-on , les plus robustes lutteurs au fort de leurs combats, espèce de f<^ie froide qui fait un lâche de l'homme le plus brave, un incrédule du dévot, qui rend indifférent à toute chose, même aux sentiments les plus vitaux, à l'honneur, à l'amour; car alors le doute nous 6te la connaissance de nous-même, et nous dégoûte de la vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, oii sont vos pairs et vos juges? Je conçus comment M. de Mortsauf , le jeune audacieux qui avançait déjà la main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l'innocent
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assassin que je voyais ! Mes désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir cette fin! Epouvanté par la cause autant que par l'effet , demandant comme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes qui roulèrent sur mes joues.
— Qu'as-tu j mon bon Félix? me dit Madelaine de sa voix enfantine.
Puis Henriette acheva de dissiper ces^ noires vapeurs et ces ténèbres par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil. En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de Tours une lettre dont la vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler madame de Mortsauf par contre-coup ; je voyais le cachet du cabinet, le roi me rappelait. Je la lui tendis, elle la lut d'un regard.
— Il s'en va ! dit M. de Mortsauf.
— Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois son désert sans soleil.
Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions tous nécessaires les uns aux autres. La
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comtesM eut, en me parlant de choses même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si rinstrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.
— £n ai-je? me'dit*elle.
Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit : — Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.
Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. Voulait -elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l'avais fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas dit de sa voix pure : — Vous ne m'en voulez plus.
Je partis au coounencement de la nuit,
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elle voulut m'accompagner par la route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je le lui montrai, lui disant comment de* là je l'avais aperçue quatre ans auparavant : — La vallée était bien belle! m*écriai-je.
— £t maintenant, reprit«elle vivement.
— Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous!
Elle baissa la tète, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa voiture avec Madelaine, et moi dans la mienne, seul. Deretour à Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois. Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris, ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.
vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous de règles à accomplir comme l'Église en a données pour
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chaque jour aux chrétiens. Ce sont de grandes idées que les observances rigoureuses créées par la Religion Romaine, elles tracent toujours plus avant dans Fàme les sillons du devoir par la répétition des actes qui conservent l'espérance et la crainte; les sentiments courent toujours vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient, rafraîchissent incessamment le cœur, et fertilisent la vie par les abondants trésors d'une Foi cachée, source divine où se multiplie l'unique pensée d'un unique amour.
Ma passion, qui recommençait le moyen âge et rappelait la chevalerie, fut connue je ne sais comment. Peut-être le roi et M. le duc de Lenoncourt en causèrent-ils; de cette sphère supérieure, l'histoire à la fois romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait pieusement une femme helle sans puhlic, grande dans la solitude, fidèle sans l'appui du devoir, se répandit sans doute au cœur du faubourg Saint-Germain? Dans les salons, je me trouvais l'objet d'une attention gênante, car la modestie de la vie a des avantages
qui, une fois éprouvés, rendent insupportable l'éclat d'une mise en scène constante. De même que les yeux habitués à ne voir que des couleurs douces sont blessés par le grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les violents contrastes. J^étais alors ainsi, vous pouvez vous en étonner aujourd'hui; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse actuel vont s'expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berry, la cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L'occupation ' étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient possibles; des personnages illustres par le rang, considérables par la fortune, abondèrent de tous les points de l'Europe dans la capitale de l'intelligence, oii se retrouvent les avantages des autres pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq mois après avoir quitté Clochegourde au milieu de l'hiver, ma pauvre Henriette m'écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils, et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour Tavenir, car le mé-
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decin avait parlé de précautions à prendre pour la poitrine, mot terrible qui, prononcé par la science, teint en noir toutes les heures d'une mère. A peine la pauvre femme respirait-elle, à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des inquiétudes. Madelaine, cette jolie plante qui répondait si bien à la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour une aussi frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui avait causé la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourmentes redoublées du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus en plus troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les espérances le plus profondément plantées dans son cœur.
Elle s*était d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte qui, de guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.
u Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle, pouvais-je l'employer contre M. de Mortsauf, et pouvais-je me â 9
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défendre de ses agressions en me défendant contre la mort? En marchant aujourd'hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes mé* lancolies qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible dégoût de la vie.
Quel coup puis-je sentir, à quelle affection puis-je répondre, quand je vois sur la ter^ rasse Jacques immobile dont la vie ne m'est plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de maigreur, caves comme ceux d'un vieillard, et dont, fatal pronostic ! Fintelligence avancée contraste avec sa débilité corporelle? Quand je vois à mes c6tés, cette jolie Madelaine si vive, si caressante, si colorée, maintenant blanche comme une morte; ses cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, elle tourne sur moi des regards languissants comme si elle voulait me faire ses adieux; aucun mets ne la tente, ou si elle dé^ sire quelque nourriture, elle m'effraye par Fétrangeté de ses goûts; la candide créature, quoique élevée dans mon cœur, rougit en me les confiant. Malgré mes efforts, je ne puis les amuser, chacun d'eux me sourit; mais ce sourire leur est arraché par la puissance de mes coquetteries, et ne vient pas d'eux; ils
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pleurent de ne pouvoir répondre à mes caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les liens qui nous attachent.
Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est triste, M. de Mortsauf y règne sans obstacle. O mon ami, vousmagloire ! m'écrivait-elle plus loin, vous devez bien m'aimer pour m'aimer encore, pour m'aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur. »
En ce moment, oix jamais je ne me sentis plus vivement atteint dans mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle je tâchais d'envoyer la brise lumineuse des matins et Fespérance des soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de FElysée-Bourbon une femme, une Anglaise, célèbre par sa beauté. Tune de ces illustres ladys qui sont à demi souveraines.
D'immenses richesses, la naissance dans une famille qui depuis la Conquête était pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un des hommes les plus distingués de la pairie anglaise, un beau titre à porter; tous ces avantages n'étaient que des accessoires qui rehaussaient la beauté de cette personne, ses grâces, ses manières, son esprit, je ne sais
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quel brillant qui éblouissait avant de fasciner . Elle fut l'idole du jour , et régna d'autant mieux sur la société parisienne, qu'elle eut les qualités nécessaires à ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint- Georges qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés. L'humanité semble être une fourmilière sur laquelle ils marchent ; ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis par eux; les autres, ils n'en entendent pas le langage ; ce sont bien des lèvres qui se remuent et les yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent; pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Ils offrent ainsi comme une image de leur tle où la loi régit tout, oii tout est uniforme dans chaque sphère, oii l'exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe. Les fortifica* tions d'acier poli élevées autour d'une femme anglaise, encagée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir, où ses bâtons et sa pàtur(e sont des
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merveilles, lui préteutd*irrédi$tibles attraiU, Jamais un peuple n*a mieux préparé Fhypocrlsie de la femme mariée eu la mettant à tout propos entre la mort et la vie sociale ; pour elle, aucun intervalle entre la honte et rhonneur : ou la faute est complète, ou elle n'est pas ; c'est tout ou rien , le to be, or not io he d'Hamlet. Cette alternative, jointe au dédain constant auquel leurs mœurs les habituent, fait d*une femme anglaise un être à part dans le monde, c'est une pauvre créa* tnre, vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels mensonges enfouis en son cceur, mais délicieuse par la forme, parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières aux femmes de ce, pays : cette exaltation d'une tendresse oii pour elles se résume nécessairement la vie, l'exagération de leurs soins pour elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette oii le génie de Shakspeare a d'un trait exprimé la femme anglaise, A vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes, impénétra-
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bles en apparence et sitÀt connues, qui croient que Tamour suffit à Tamour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas, dont l'àme n'a qu'une note, dont la voix n'a qu'une syllabe, océan d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque chose de la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité, je lui fus présenté, sur sa demande, par un des gentilshommes du duc de Berry, et je devins l'objet de ses séductions. Hé bien, dans un âge oii les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent martyre à Glochegourde rayonna si fortement que je pus me contenir et résister. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion , car ce qu'elle désirait , comme le désirent beaucoup d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire ; elle voulait du poivre, du piment pour la pâture du cœur.
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de même que les Anglais veulent des condiments enflammés pour réveiller leur goût.
L'atonie que met dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit à Tadoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley se passionnait. Cette lutte dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques salons; ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation du triomphe. Ah! j'eusse été sauvé, si quelque ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf et sur moi.
— Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle !
. Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à notre sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d'ailleurs les convenances vous impo-
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sent; à nous, au contraire, je ne sais quelle jurisprudence de fatuité masculine ridiculise notre réserve ; nous vous laissons le monopole de la modestie pour que vous ayez le privilège des faveurs ; mais intervertissez les rôles, l'homme succombe sous la moquerie.
Quoique gardé par ma passion, je n'étais pas à l'âge oix l'on reste insensible aux triples séductions de l'oi^ueil, du dévouement et de la beauté. Quand lady Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d'un bal dont elle était la reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu'elle frissonnait de volupté lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de son émotion. Elle se tenait d'ailleurs sur un terrain oili je ne pouvais pas la fuir ; il m*était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse que les femmes déploient poiur obtenir ce qui leur platt, elle se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi ; puis elle me parlait à l'oreille.
— Si j'étais aimée comme l'est madame de
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MorUauf, me disait->elle, je vous sacrifierais tout.
Elle me soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me promettait une discrétion à toute épreuve, ou me deman-* dait de souffrir seulement qu'elle m'aimât.
Elle me dit un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d'une conscience tijnorée et les effrénés désirs du jeune homme : «< — Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! » Enfin elle médita de faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s'était montrée si belle qu'elle était «tre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit dans l'Angleterre, et son aris^ tocratie se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange ; elle quitta son nuage dans Tempyrée britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices CBLLE dont la vertu causa ce célèbre désastre. Lady Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faite du temple, à me montrer les plus riches pays de son ardent royaume .
Lisez-moi, je vous en conjure, avec indul-
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gence ? Il «'agit ki d^un des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise à laquelle ont été soumis la plus grande part des hommes, et que je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet écueil.
Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait, si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant , couronnée de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à cette matn molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte; nul homme ne peut la suivre à cheval, elle gagnerait le prix d'un steeple chose sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs sans arrêter son cheval.
Son corps ignore la sueur, il aspire le feu dans Tatmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon
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du désert, le désert dont ses yeux expriment l'ardente immensité, le désert plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec ses fraîches nuits étoilées, oii l'excès arrive à la grandeur, oiî la volupté nue charme l'ceil par le calme de sa force. Quelles oppositions avec Clochegourde ! L'orient et l'occident; l'une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s'en nourrir ; l'autre exsudant son âme, enveloppant ses fidèles d'une lurnineuse atmosphère; celle-ci, vive, et svelte; celle-là, lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général des mœurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué. Quoi qu'elle fasse ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être ; die a des prétentions religieuses et morales d'où la spiritualité divine, d'oiî l'àme catho-^ lique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Lady Arabelle possédait au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie les moindies parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle
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du monde; qui donne à votre linge une saveur indicible; qui double en cèdre et parfume les commodes ; qui verse à Theure dite un thë suave, savamment déplié; qui bannît la poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les derniers repln de 1e( maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, assoupiitles ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre, au sein de laquelle Fàme expire sous la jouissance, et produit Taffreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et qui, pour tout dire, vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au sein du luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui vous introduit souvent dans lès cieux par les portes d'ivoire de son demisommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement ingrat qui rit sur les cadavres de ceux qu'il
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t4ie ; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à. la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes.
Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composéde matière et d'esprit; ranimalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés; un amour charnel, et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction
de ses appétits antérieurs; celui-là l'idéalise en une seule femme dans laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit ^ les autres spiritualisent la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si, pensant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés, si vous y joignez les erreurs produites par les
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espérances des gens qui vivent plus spécialement par l'esprit, par le cœur ou par l'action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association ou il se trouve deux êtres, également doubles; vous aurez une grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se montre sans pi^ tié. Eh bien, lady Arabelle satisfaisait les instincts, les organes , les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits, elle était la maltresse du corps. Madame de Mortsauf était l'épouse de l'âme.
L'amour que satisfaisait la maîtresse a des bornes, la matière «st finie, ses propriétés ont des forces calculées , elle est soumise à d'inévitables saturations , je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley. L'infini est le domaine du cœur, l'amour était sans bornes àClochegourde. J'aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bète était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse embrassait tout; mais j'adorais Henriette. La nuit, je pleurais de bonheur ; le matin, je pleurais de remords.
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Il est certaines femmes assez savantes pour cacher lear jalousie sous la bonté la plus angélique ; ce sont celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans; elles savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du présent et penser à l'avenir; elles peuvent étouffer des gémissements souvent légitimes avec Ténergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme oiî elle la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais , semblable à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur et me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais
ma liberté. Elle semblait s*élre dit : — Si je le perds, je n*ea accuserai que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait donné sa vie sans hésiter, si je la lui avais demandée. Enfin elle m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.
— Quoique dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que sous ce rapport il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilège, avouez, me disait-elle, que dans nos plates mœurs modernes , l'aristocratie ne peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Gomment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur , si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes , les chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car on achète un nom ! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi, mourir pour l'idole que Ton
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sVsl choisie en se taillant un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu, car se refuser à lui au nom du devoir, n'estce pas se donner à quelque chose qui n*est pas lui!,,» que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison ! Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires; elles ne connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane !
Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester tout un jour étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail , et l'avançant par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre.
Par quels mots peindre les six premiers 2 10.
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mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d*un amour fertrle en plaisirs et qui les variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux, mais ce lien est l'anneau du forçat; il laisse dans l'âme une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcool dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je ré vais sans les connaître, que j'avais exprimées dans messelamy et que l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle je m'abreuvais à cette belle coupe.
Souvent, lorsque, perdue dans l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler la ma-
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ttère et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady Dudiey, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de Glochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d'écrire à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le même enfant au méchant petit habit bleu, qu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son don •de seconde vue m'épouvantait quand je pensais aux désastres qu'une indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait, j'entendais le nom d'Heur riette prononcé par une voix d'en haut comme le : — Caïn, où est Ahel? de l'Écriture.
Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir pour Glochegourde. Arabelle ne s'y opposa point , mais elle parla naturellement de m'accompagner en Touraîne. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré chez elle^ ua amour réel qu'elle
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désirait rendre unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher entièrement de madame de Mortsauf; tandis qu'aveuglé par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le piège oii j'allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions les plus humbles et prévint toutes les objections; elle consentit à demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où personne ne pouvait nous rencontrer.
Je partis de Tours à cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi: ne me fallait-il pas, pour mes excursions nocturnes, un cheval rapide dont je pus disposer; et le mien était un barbe, présent de lady Esther Stanhope à laquelle la marquise appartenait par alliance. Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après avoir
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franchi la distance en droite ligne, comme s*il s'agissait d'une course au clocher. Elle entendit les hondë prodigieux de l'hirondelle du désert, et quand je l'arrêtai net an coin de la terrasse, elle me dit : — Ah ! tous voilà!
Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui avait apprise? sa mère dont plus tard elle me montra la lettre odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son àme en faisant un désert là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte; il se coucha sur le (jazon à mon commandement, et la comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria : — Le bel animal !
Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main; je devinai son intention.
— Je vais prévenir M. de Mortsauf, ditelle en me quittant.
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Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière , plus blancbe que je me l'avais vue ; mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la tète comme un lis trop chargé de pluie.
— Henriette! criai -je avec la rage de rhomme qui se sent mourir.
Elle ne se retourna point , elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de me dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus , elle marchait toujours. Je pourrai, dans cette épouvantable vallée où doivent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l'àme anime maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver petit au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui Féclaireront de leur gloire; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d'une ville quelque inflexible inondation, montant, d'un pas égal, à son château de Clochegourde, sa gloire et son supplice, son bûcher, son auréole; Didon chrétienne! Je 'maudis Arabelle par une seule
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imprécation qiii Feût tuée si elle Feùt entendue, elle qui avait tout laissé pour moi, comme on laisse tout pour Dieu! Je restai perdu dans un monde de pensées , en apercevant de tous cAtés l'infini de la douleur.
Je les vis descendre tous. Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux mourants, Madelaine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre mon cœur en versant sur lui les effusions de l'âme et les larmes que rejetait sa mère. M. de Mortsauf vint à moi, me- tendit les bras, me pressa sur lui , m'embrassa sur les joues, en me disant: — Félix, j'ai su que je vous devais la vie. Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madelaine stupéfaite.
— Ha, diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles examinent votre cheval.
Madelaine se retourna, vint à moi; je lui baisai la main en regardant la comtesse qui rougit.
— Elle est bien mieux, Madelaine, dis-je.
— Pauvre fillette ! répondit la comtesse en la baisant au front.
— Oui, pour le moment, iissont tous bien, répondit le comte. Moi seul, mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.
— Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris -je en regardant madame de Mortsauf.
— Nous avons tous nos blues devilê, répondit-elle. N'est-ce pas le mot anglais?
Nous remontâmes vers lesclos en nous promenant ensemble, et sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun désir d'être seule avec moi; enfin j'étais son hAte.
— Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes sortis.
— Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant et tort en n'y pensant plus.
— Mais, oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.
— J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon groom, qui vient par la voiture de Chinon, saura le panser.
LES DEUX FfiHHES. 133
— Le groom arrive-t-il aussi d'Angleterre ?
dit-elle.
— Il ne s'en fait que là, répondit M. de MorUauf, qui devint gai envoyant sa femme triste.
La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, et il m'accabla de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement d'un mari. Ne croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes nobles soit le temps oii leurs femmes prodiguent une affection qui semble leur être volée, non ! ils sont odieux et insupportables le jour oiî cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen; elle pèse alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus.
— Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les serrant afiectueusement , pardonnez à madame de Mortsauf, les femmes ont le droit d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du caractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais; mais...
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Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de nous insensiblement de manière à nous laisser seuls.
— Félix , me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore ce qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf 9 mais son caractère a complètement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable !
Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un abattement qui la rendait insensible aux tracasseries de M. de Mo^^ sauf. £n ne rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, le comte était devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin d'un confident, comme l'exécuteur a besoin d'un aide.
— Essayez, dit -il après une pause, de questionner madame de Mortsauf : une femme a toujours des secrets pour son mari, mais elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma for-
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tune, je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie ! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés , je serais le plus malheureux des hommes! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui donc qu'elle n'a pas longtemps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m'en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale vérité ; pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore, mon ami ! J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué. En effet , toutes nos affections frappent sur le centre gastrique...
— En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par l'estomac?
— Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai.
Les peines trop vives exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord insensibles dans les fonctions digestives : les sécrétions s'altèrent, l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse; bientôt des douleurs poignantes apparaissent, s'aggra-
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vent et deviennent de jour en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y forme un squirre dont il faut mourir. £b bien, j'en suis là, mon cber ! L'induration marche sans que rien ne puisse l'arrêter. Voyez mon teint jaune paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive? Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de l'émigration le germe de cette maladie, j'ai tant souffert alors ! Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de Témigration, loin de calmer mon àme ulcérée, a ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à re* faire, des économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange, elle ne me comprend pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie; je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire,
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mon ami; mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent ; ce sont des buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune a été reconstruite, couci-couci, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal était fait, j'atteignais la période des appétits dépravés; puis est venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je n'ai pas six mois à vivre....
J'écoutais le comte avec terreur. En revoyait la comtesse, le brillant de ses yeux secs et la teinte jaune paille de son front m'avaient frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais qu'à Henriette et voulais l'observer.
Je la trouvai dans le salon, oii elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à Jacques par l'abbé de Dominis , en montrant à Madelaine un point de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su , le jour de mon arrivée ,
remettre ses occupations pour être tout h.
moi; mais mon amour était si profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale teinte jaune paille qui, sur ce céleste visage , ressemblait au reflet des lueurs divines dont les peintres illuminent la figure des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand le feu de ses yeux dénués de Teau limpide où jadis nageait son regard, tomba sur moi, je frissonnai ; car j'aperçus alors quelques changements dus au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air : les lignes si menues qui, à ma dernière visite n'étaient que légèrement imprimées sur son front , l'avaient creusé ; ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves :
ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait bruni ; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître , et qu'un ver intérieur fait prématurément blondir.
Moi, dont toute l'ambition était de verser le bonheur à. flots dans son àme, n'avais-je'pas jeté l'amertume dans la source où se rafrat-
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cfaissait 6a vie, où se retrempait son courage? Je vins m'asseoir à ses cAtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir : — Ëtes-vous contente de votre santé ?
— Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeiaine.
Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madelaine était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale renaissaient sur ses joues bistrées ; elle avait perdu Tinsouciance de Fenfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux; ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère ; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà ; déjà la coquetterie lissait ces magnifiques cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies statuettes du moyen âge, si fines de contour, si minces de forme que l'œil en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté de la pèche, et le long de son
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col le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. £lle devait vivre ! Dieu Tavait écrit, cher bouton de la plus belle des fleurs humaines ! sur les longs cils de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement comme celles de ta mère ! Cette brune jeune fille, à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de pensées. C'était rintelligence, Tàme, le cœur d'Henriette dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance; car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps déterminé ; santé trompeuse ! En obéissant au signe par lequel Henriette, après m'avoir montré Madelaine, indiquait Jacques qui traçait des figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau,
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devant Fabbé de Dominis, je tressaillis à Faspect de cette mort cachée sous les fleurs, et respectai Terreur de la pauvre mère.
— Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes. douleurs, de même qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. Mon ami, dit-elle, Fœil brillant de plaisir maternel, si d'autres affections nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction, plein de vertueux savoir, il fera comme vous l'honneur de son pays, qu'il gouvernera peut-être , >aidé par vous qui serez si haut placé; mais je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections. Madelaine , la chère créature , a déjà le cœur sublime , elle est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt! La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse, heureuse d'un bonheur infini, sans mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche. Vous le voyez, Dieu fait éclore mes
joies au sein des affections permises, et mêle de Tamertume à celles vers lesquelles mVntraînait un penchant dangereux....
— Bien, s'ëcria joyeusement Tabbé. M. le vicomte en sait autant que moi....
En achevant sa démonstration, Jacques toussa légèrement.
— Assez pour aujourd*huî, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, repritelle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter mes souvenirs. — Allez, cher, et soyez prudent.
— Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard, vous ne m'avez pas répondu ? ressentez-vous quelques douleurs?
— Oui, parfois à Testomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs d'une gastrite, la maladie à la mode.
— Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madelaine.
— Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse!
Madelaine étonnée de la profonde ironie
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empreinte dans ces mots, nous regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.
— Cette situation est intolérable, lui disje à Foreille.
— Est-ce moi qui Fai créée ? me demandât-elle. Gber enfant, ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorezvous rhistoire moderne? la France et F Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies? Madelaine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer froide, mer orageuse.
Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin sans doute de ni'ôter le plaisir de les remplir de fleurs ; je les retrouvai plus tard dans sa chambre.
Quand mon domestique arriva, je sortis pour lui donner des ordres ; il m'avait apporté quelques/ affaires que je voulus placer dans ma chambre.
— Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre de ma tante est maintenant celle de Madelaine, vous êtes au-dessus de M. de Mortsauf.
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Quoique coupable, j'avais un cœur, et tons ces mots étaient des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus sen-» sibles qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes , et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais, parcette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus cruelle qu'elle a été plus bienfaisante. Je la regardai, mais elle baissa la tète. J'allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.
— Henriette, lui dis-je, en êtes- vous à' ne point pardonner la plus excusable des fautes?
— Ne m'appelez jamais Henriette, repritelle, elle n'existe plus, la pauvre femme ; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons plus tard. Si vousavez encore delatendresse pour moi, laissez-moi m'habituera vous voir; et au moment oii les mots me déchireront moins le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis
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un peu de courage, eh bien! alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me montrant Flndre, elle me fait mal, je l'aime toujours.
— Ah ! périsse FAngleterre et toutes ses femmes ; je donne ma démission au roi, je meurs ici, pardonné.
— Non, aimez-la cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est pas un jeu, vous le saurez.
Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot retendue de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis : — Vous ne m'aimez donc plus !
— Vous m'avez fait plus de mal que tons les autres ensemble ! Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins ; mais il n'y a qu'en Angleterre oiî l'on dise ni jamais, ni toujours ; ici nous disons toujours. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur, et si vous souffrez, songez que je vis, moi !
Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor oii cette scène véiAablement tragique avait eu lieu. Pendant ie dtner, le marquis me 2 12
réservait un supplice auquel je n'avais pas songé.
— La marquise Dudley n^est donc pas à Paris? me dit-il.
Je rougis excessivement en lui répondant :
— Non.
— Elle n'est pas à Tours? dit le comte en continuant.
— Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari serait bien heureux si elle voulait revenir à lui , dis-je avec vivacité.
— A-t-elle des enfants ? demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.
— Oui, lui dis-je, deux fils.
— Oiî sont-ils ?
— En Angleterre avec le père.
— Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?
— Pouvez-vous lui faire une semblable question? s'écria la comtesse.
— Vous êtes heureux, reprit-il, oui, vous êtes un heureux coquin. Ah! dans ma jeunesse , j'aurais été fou d'une semblable conr quête....
— Assez, dit madame de Mortsauf, en
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montrant, par un regard, Madelaine à son père.
— Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se 'plaisait à redevenir jeune.
En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand nous y fûmes, elle s'écria : — Comment, il se rencontre des femmes qui sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le conçois, l'éternité, oui peut-être ! Mais les enfants f se priver de ses enfants !
— Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles donnent tout...
Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent. Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier cette immolation, entendant en ellemême les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée.
Oui, elle eut un moment de doute horrible ; mais elle se releva grande et sainte, portant haut la tète.
— Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a faits , si elle vous donne ce que
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VOUS ne deviez jamais trouver ici , ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse , et je ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut- elle aimer?
— Chère sainte, repris- je, il faudrait que je fusse moins ému que je ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement au-dessus d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des races déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu as tout mon cœur et qu'elle n'a que ma chair ; elle le sait, elle en est au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est irrémédiable.
A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur, à toi la jeunesse et la vieillesse ; à elle les désirs et les plaisirs de la passion fugitive ; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle l'oubli le plus profond.
— Dites, dites, dites-moi donc cela, 6 mon ami ! Elle alla s'asseoir sur un banc et fondit en larmes. — La vertu, Félix, la sainteté delà vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des
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erreurs. Oh! jetez ce baume sur mes plaies!
Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais tendre d*un vol égal avec vous! Bénissez-moi par un regard, par un mot sacré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois.
— Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer les désirs inspirés par notre nature ; mais plusieurs scènes dont le souvenir me réchaufferait à rheure oiî viendra la mort, ont dû.
vous attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par l'exaspération même des désirs ; puis il vient un moment où tout est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore luimême, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée ; au moindre accident, elle se réveille avec une 2 12.
143 LSS DEUX FEMMES.
énergie qui ressemble à la folie. Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert.
— Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles? les fidèles n'ont pas tant d'esprit.
— Henriette, lui dis-jè, ne nous querellons pas pour quelques expressions hasardées. Non, mon àme n'a pas vacillé, mais je n'ai pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule aimée.
Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane....
— Et alors....
— Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette résolution surprendrait Henriette. Mais, en m'entendant, elle laissa échapper un de ses dédaigneux sourires plus expressifs encore que les pensées qu'ils traduisaient. — Ma chère conscience, repris-je, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale...
— Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous ne manqueriez pas
LES DEDX F£HHB8. 143
de la Tertu que pratique le prêtre et... que possède M. de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant de Tépigramme.
— Tout est fini, reprit -elle après une pause, je vous dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en moi les flammes de la vie corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, Tâge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive; je ne pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie défaveurs. Soyez fidèle à lady Arabelle. Madelaine, que j'élevais si bien pour vous, à qui sera-t-elle? Pauvre Madelaine, pauvre Madelaine! répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant : «( — Ma mère, vous n'êtes pas gentille pour Félix? »
La chère créature l
Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui glissaient à travers le feuillage; et prise de je ne sais quelle compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles.
Nous reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée aux clos, des fenêtres de Gloehegourde à Frapesle, en peuplant cette
144 lES DEUX FEMMES.
rêverie de nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière vo> lupté, savourée avec la candeur de Tàme chrétienne. Cette scène, si grande pour nous, nous avait jetés dans une mètne mélancolie.
Elle crut à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans les cieux. ,
— Mon ami, me dit-elle, j*obéis à Dieu, car son doigt est dans tout ceci.
Mot dont je ne connus que plus tard la profondeur. Nous remontâmes lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s*y appuya résignée, saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures.
— La vie humaine est ainsi, me dit- elle.
Qu'a fait M. de Mortsauf pour mériter son sort? Ceci nous démontre Texistence d*un monde meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir marché dans la bonne voie!
Alors elle mit à si bien évaluer la vie, à la si profondément considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me révélèrent le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses d'ici-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit cette dernière phrase: — Si Dieu nous a donné le sentiment et le
goût du bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ontlrouvé que des afflictions ici-bas? Cela est, ou Dieu n'est pas, ou notre vie serait une amère plaisanterie.
A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui terrassa saint Paul.
— Qu'avez-vous? lui dis-je.
— Je ne sais plus ce qu'est la vertu, ditelle, et n'ai pas conscience de la mienne !
Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.
— Si je me suis trompée dans ma vie, elie a raison, elie ! reprit madame de Mortsauf .
Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand M. de Mortsauf vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient les uns des autres. Madelaine accompagna sa mère; et le lendemain, je sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés, dit-eile, par les vio-
lentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.
— Cher comte, dîs-je à M. de Mortsauf qui me força de jouer au trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade; il est encore temps de la sauver, appelez M. Origet, et suppliez-la de suivre ses avis....
— M. Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je consulterai Carbonneau.
Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité, blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'oii chacun tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses étaient là, mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint comme une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les amants de ne plus se revoir, quand l'amour est envolé. N'être plus rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur de la mort là où scintillaient les joyeux rayons de . la vie ! les com-
LES DBrX fEMHES. 147
paraisoDS accablent. Bientôt, j'en vins à regretter la douloureuse ignorance de tout bonheur, qui avait assombri ma jeunesse.
Aussi mon désespoir devint-il si profond que la comtesse, en fut, je crois, attendrie. Un jour, après le diner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord de Feau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon.
Je priai Jacques d'emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de Mortsauf vers la toue : — Hen« riette, lui dis-je, un mot, de grâce, ou je me jette dans l'Indre ! J'ai failli, oui, c'est vrai; mais n'imitai-je pas le chien dans son sublime attachement, je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il est châtié, mais il adore la main qui le frappe; brisezmoi, mais rendez-moi votre cœur...
— Pauvre enfant! dit-elle, n'ètes-vous pas toujours mon fils.
Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madelaine avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos, en me laissant à M. de Mortsauf qui se mit à parler politique, à propos de ses voisins.
— Rentrons, lui dis-je, vous avez la tète
148 LES DEUX FEMHES.
nue, et la rosée du soir pourrait causer queU que accident.
— Vous me plaignez, vous ! mon cher Félix, me répondit-il, en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m*a jamais voulu consoler, parsystème peut-être.
Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant j'avais besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants, occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.
— Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait à ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné. Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous ; la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler l'affection conjugale.
Elle continua ses caresses sans répondre.
— Jacques, dit-il, venez ici !
Jacques fit quelques difficultés.
— Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le poussant.
— Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa situation.
— Monsieur, répondit-elle en passant à
LSS DEUX FEMMES. 149
plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madelaine, qui était coiffée en belle Ferronoière, ne soyez pas injuste pour les pauvres feiDmes ; la vie ne leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enfants sontils les vertus d'une mère !
— Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de vertu et planteraient là leurs maris.
La c<mitesse se leva brusquement et emmena Madelaine sur le perron.
— Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. — Prétendez-vous dire en sortant ainsi, que je déraisonne, cria-t-il en prenant son fils par la main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle il lança des regards furieux.
— Au contraire, monsieur, vous m*avez effrayée. Votre réflexion me fait un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu?
— Se sa-cri-fi-er! reprit M. de Mortsauf
150 LES DEUX FEXXE8.
en faisant de chaque syllabe un coup de barre sur le coeur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi ! répondez? répondrez-vous?
Que se passe-t-il donc ici ? que voulez-vous dire?
— Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en elle-même?
— Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui vibra dans ces deux cœurs oii je jetai mes espérances à jamais perdues, et que je calmai par l'expression de la plus baute de toutes les douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle, comme quand le lion rugit tout se tait. Oui, le plus beau privilège que nous ait conféré la raison, est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres de qui le bonheur est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection.
^n entendant ces mots, une larme brilla dans les yeux d'Henriette.
— Et, cher comte, si par hasard une femme
LES DEUX FEMHE8. 151
était involontairement soumise à quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait vertueuse en l'étouffant, en se Bocrifiani à ses enfants, à son mari. Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais ... .
Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma maia et s'y appuya silencieusement.
— Vous êtes une belle àme, Félix, dit M. de Mortsauf qui passa non sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui, pour lui dire : — Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute être aimé plus qu'il ne le mérité.
— Il est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant sa tète sur l'épaule de M. de Mortsauf qui prit cette phrase pour lui. Cette erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse, son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari qui la soutenait poussa une sorte de rugissement en la sentant dé-
152 LES DEUX FEHHES.
faillir; il la saisit c<>iiime il eût fait de sa fille, et la porta sur le canapé du salon, où nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme.
— J'ai tort, me dit-elle à voix basse, en un moment oiî M. de Mortsauf nous laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger, j'ai mille fois tort envers vous que j'ai voulu désespérer, quand j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés qui sont inspirées par la passion . Les hommes ont plusieurs manières d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.
— Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi, vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage?
— Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment oij M. de
Mort$auf revint. — Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de Fair.
Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait sans doute être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux ruses de femme ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari ; nous causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creusait la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enGn décharger son cœur dans le mien.
— Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres , je vous prie , pour que je puisse aller faire un tour.
Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible, et craignait que M. de Mortsauf ne voulût faire un trictrac.
Elle pouvait bien se trouver avec moi sur ^ cette tiède terrasse embaumée, quand son 2 13.
mari serait couché; mais elle redoutait peutêtre de rester sous ces ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se promener le long de la balustrade d*oi] nos yeux embrassaient le cours de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale aux voûtes sombres et silencieuses conseille la prière; de même, les feuillages éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, et animés par les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et affaiblissent la volonté. La campagne , qui calme les passions des vieillards, excite celles des jeunes coeurs; nous le savions ! Deux coups de cloche annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse tressaillit.
— Ma chère Henriette, qu'avez-vous?
— Henriette n'existe plus, répondit-elle.
Ne la faites pas renaître, elle était exigeante, capricieuse ; maintenant vous avez une paisible amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles que le ciel vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard.
Soyons exacts à la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est arrivé.
Quand la comtesse prononça les paroles
par lesquelles elle demandait à Dieu son secours contre les adversités de la vie , elle y mit un accent dont je ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir usé de son don de seconde vue pour entrevoir la terrible émotion à laquelle devait la soumettre une maladresse causée par mon oubli de mes conventions avec Arabelle.
— Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux ne soient attelés, dit M. de Mortsauf en m'entrainant au salon.
Vous irez vous promener avec ma femme, moi je me coucherai.
Gomme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre ou de celle de Madelaine, la comtesse put entendre la voix de son mari.
— Vous abusez étrangement de Thospitalité , dit-elle au comte quand elle revint au. salon.
Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés; elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses souffrances et les endurant avec patience pour Tamour d'elle.
— Je donnerais ma vie, lui dis-je àForeille, pour vous entendre encore murmurant : — Pauvre cher! pauvre cher!
Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais allusion; son regard se coula vers moi, mais en dessous , et il exprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cœur préférés aux profondes délices d'un autre amour.
Alors, comme toutes les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais en me sentant compris. M. de Mortsauf perdait , il se dit fatigué pour pouvoir quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin en attendant la voiture ; aussitôt qu'il nous eut laissés , le plaisir rayonna si vivement sur mon visage , que la comtesse m'interrogea par un regard curieux et surpris.
— Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me blessez avec intention évidente de me briser le cœur; je puis encore être heureux !
— Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec épouvante, et vous l'emportez en ce momenjt. Dieu soit béni ! lui
qui me donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aime encore trop, j'allais faillir, FAnglaise m'éclaire unabime. En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l'ordre.
— Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez par les landes de Cbarlemagne et le chemin de Sache.
— Quel jour sommes -nous? dis-je avec trop de vivacité.
— Samedi.
— N'allez point par là, madame, le samedi soir la route est pleine de cocquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.
— Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher.
Nous connaissions trop l'un et- l'autre les modes de notre voix, quelque infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions. Henriette avait tout compris.
— Vous n'avez pas pensé aux cocquassiers, en choisissant cette nuit, dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d'ici. Quel jour sommes-nous^ les cocquas-
158 LES DBVX FEMMES.
$iers! lei charrettes? reprit-elle. Ayez-vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions autrefois.
— Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je simplement.
— Elle vous attend? reprit-elle.
— Oui.
— A quelle beure?
— Entre onze heures et minuit.
— Où?
— Dans les landes.
— Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer?
— Dans les landes.
— Nous irons, dit-elle, je la verrai.
En entendant cette parole, je regardai ma vie comme définitivement arrêtée. Je résolus en un moment de faire divorcer lady Dudley , de l'épouser et de terminer ainsi la lutte douloureuse qui menaçait d'épuiser ma sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence farouche blessa la comtesse dont toute la grandeur ne m'était pas connue.
— Ne vous irritez point contre moi, dit-
LES DEUX FEHHES. 159
elle de sa voix d'or, ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l'êtes ici, reprit -el]e en posant sa main sur son cœur. Ne vous l'ai-je pas avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, je ne les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Élevez Tàme, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins de sympathie vous rencontrez; au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les airs comme l'aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée par quelque pâtre grossier.
Je comprends aujourd'hui que le ciel et la terre sont incompatibles. Oui, pour qui veut vivre dans la zone céleste. Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de toutes les choses terrestres; il faut aimer ses amis comme on aime ses enfants, pour eux et non pour soi; le moi cause les malheurs et les chagrins. Mon cœur ira plus haut que ne va l'aigle; là, est un amour qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité de l'ange qui est en
nous. Les jouissances que donne là passion sont horriblement orageuses, payées par d enervantes inquiétudes qui brisent les ressorts de Tâme. Je suis venue au bord de la mer oij s'agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près; elles m'ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds, j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées à mes forces, et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur, et toujours prête à Dieu. Notre attachement fui la tentative insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu. Folie, Félix!... — Ha! ditelle après une pause, comment vous nommet-elle ?
— Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra jamais qu'à vous.
— Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un pieux sourire. Mais,
LftS DEUX FEMMES. 161
reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus chance* lantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous disai-je? Hé bien, oui : ma vie est conforme à elle-même dans ses plus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais attacher les premières racines de la tendresse, le cœur de ma mère s'est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli oiî je pusse m'étendre. J'étais fille, je venais après trois garçons morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de mes parents; je ne guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable tante, la mort me l'enleva promptement. M. de Mortsauf, à qui je me suis vouée, m'a constamment frappée sans relâche, sans le savoir, pauvre homme ! son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos enfants; il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est toujours pardonné ! Mes enfants, meschers enfants qui tiennent à ma chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à ma â 14
163 LES 0EI3X FEKHSS.
nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas été donnés pour montrer corn* bien il se trouve de force, de patience, dans le sein des mères. Oh ! oui, ce sont mes vertus ! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une source pure; mais à moi, quand la source limpide vers laquelle (vous en souvenezvous?) vous vouliez me guider, est venue couler autour de Glochegourde , elle ne m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez infligé des soufiranees inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a connu l'affection que par la douleur. Mais si les plus vives peines que j'aie éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritées.
Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement déposé sur un front comporte des crimes peut-être ! Peut-être doit-on rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants et de son mari, lorsqu'on se promenait le soir , afin d'être seule avec des souvenirs et des pensées qui ne leur
LIS DEUX PIHHE8. 163
appartenaient pas, et qu*en marchant ainsi , l'âme était mariée à un autre! Quand l'être intérieur se ramasse et se rapetisse pour occuper la place que l'on offre aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes.* Lorsqu'une femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari pour se garder un front neutre , il y a crime ! Il y a crime à se forger un avenir en s'appuyant sur la mort ! Crime à se figurer dans l'avenir une maternité sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un père adoré de toute sa famille, et sous les yeux attendris d'une mère heureuse. Oui, j'ai péché , j'ai grandement péché ! J'ai trouvé goût aux pénitences infligées par TEglise, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent. Dieu, sans doute, a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux, n'étaitce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche ? Ainsi , je me croyais mieux votre lis; ne m'aviez-vous pas aperçue pour la première fois , ici, en robe
164 LES DEtX FEMMES.
blanche? Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise sur les affections dues. V6us voyez bien, Félix? Toute souffrance a sa signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont frappé M. de Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de Dieu , je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai. Sous peine de ne pas être chrétienne , épouse et mère, je dois l'aimer. Si, comme vous le dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui^ l'eût défleurî, cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle aime , et je suis votre mère !
Qu'ai-je voulu dans votre cœur? la place laissée vide par madame de Yandenesse. Oh !
oui, vous vous êtes toujours plaint de ma froideur; je ne suis que votre mère! Pardonnezmoi donc les duretés involontaires que je vous ai dites à votre arrivée , car une mère doit se réjouir en sachant son fils si bien aimé.
Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant : — Pardon ! pardon ! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de
LES D£UX FEHME8. 165
femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie; c'était une déchirante , une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles.
— Quant à vous , Félix , reprit-elle en 8*animant, vous êtes l'ami qui ne saurait mal faire. Ah ! vous n'avez rien perdu dans mon cœur , ne vous reprochez rien , n'ayez pas le plus léger remords. N'était-ce pas le comble de l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible , les plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité.
Combien de fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi , vous étiez grand et noble , moi j'étais petite et criminelle ! Allons, voilà qui est dit, je ne puis être qu'une étoile pour vous, une lueur élevée, scintillante et froide, mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi ! L'amour d'une soeur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles; vous n'aurez pas besoin de mentir à cette àme indulgente qui vivra de votre belle vie, qui ne manquera jamais à s'afHiger 2 14.
166 LES DK€X FEMMES.
de vos douleurs, qui s'égayera de vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux, et s'indignera des trahisons. Moi je n^ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout amourpropre, pour résoudre notre attachement jusqu'ici douteux et plein d'orages, par cette douce et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main de lady Dudley.
Elle ne pleurait pas elle ! en prononçant ces paroles pleines d'une science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me cachait son àme et ses douleurs, elle me montrait par combien de liens elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais hachées. Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.
— Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici ? dit le cocher en désignant la principale auberge de Bàllan.
Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure environ sous la voûte d'entrée, au grand étonneraent des gens de l'hôtellerie qui se demandèrent pour-
quoi madame de Mortsauf était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle? Quand Forage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme à Tours une hrouéej qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.
— Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.
Nous primes donc le chemin des landes de Gharlemagne où la pluie recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dubley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.
— Quel plaisir d'attendre ainsi son amant, quand on le peut sans crime, dit Henriette.
Les aboiements du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais dans la voiture; elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher
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à cause du mauvais temps. Quand nous arrivâmes à Tendroit oii se tenait la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de cavalier qui lui était particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme d'un prodige. Par mignonnerie, Arabellene disait que la dernière syllabe de mon nom, prononcée à l'anglaise, espèce d'appel qui sur ses lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait ne devoir être entendue que de moi en criant : — My Dee.
— C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous un clair rayon delà lune la fantastique créature dont le visage impatient était bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.
Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise reconnut sa rivale, et fut glorieusement Anglaise; elle nous enveloppa d'un regard plein de son mépris anglais, et disparut dans la bruyère avec la rapidité d'une flèche.
— Vite à Glochegourde ? cria la comtesse pour qui cet âpre coup d'œil fut comme un coup de hache au cœur.
Le cocher retourna pour prendre le che-
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min de Chînon qui était meilleur que celui de Sache. Quand la calèche Icmgea de nouveau les landes, nous entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle et les pas de son chien; tous trois rasaient les bois de l'autre cèté de la bruyère.
— Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.
— Eh bien, lui répondis-je, qu'elle ,8'en aille ! Elle n'aura pas un regret.
— Oh! les pauvres femmes, s'écria la comtesse en exprimant une compatissante horreur. Mais où va-t-elle ?
— A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.
— Elle s'en va seule, reprit Henriette d'un ton qui me prouva que les femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent jamais.
Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant audevant de la calèche.
— Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit, après une pause : — Je n'ai jamais vu de plus belle femme. Quelle
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main ! quelle taille et quel pied ! son teint efface le lis^ et ses yeux ont l'éclat du diamant ! Mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à déployer sa force; je la crois aôtive et violente. Puis elle me semble se mettre un peu trop hardiment au-dessus des conventions; la femme qui ne reconnaît pas de lois est bien près de n'écouter que ses caprices.
Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont pas reçu le don de constance. Selon mes idées, l'amour veut plus de tranquillité. Je me le suis figuré comme un lac immense oii la sonde ne trouve point de fond, oii les tempêtes peuvent être violentes, mais rares et contenues en des bornes infranchissables, où deux êtres vivent dans une ile fleurie, loin du monde dont ils abhorrent le luxe et l'éclat. Mais Tamour doit prendre l'empreinte des caractères, j'ai tort peut-être. Si les principes de la nature se plient aux formes voulues parles climats, pourquoi n'en seraitil pas ainsi des sentiments? Sans doute ils tiennent à la loi générale par la masse, et contrastent dans l'expression seulement.
Chaque àme a sa manière. La marquise est la femme forte qui franchit les distances,
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invente et agit avec la puissance de l'homme; qui délivrerait son amant de captivité, tuerait geôlier, gardes et bourreaux; tandis que certaines créatures ne savent qu'aimer de toute leur âme; dans le danger, elles s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux femmes celle qui vous plaît le plus? voilà toute la question!... Mais oui, la marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus !
— Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour : comment savez-vous ces choses ?
— Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant de points, que mon savoir est vaste.
Mon groom, qui avait entendu donner l'ordre, crut que nous reviendrions par les terrasses ; il tenait mon cheval tout prêt dans l'avenue ; le chien d'Arabelle avait senti groom et cheval ; sa maîtresse, conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les bois où sans doute elle était cachée.
— Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans trahir de mélancolie. Di-
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tes-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions : je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est échu ; mon cœur n'enferme que de bons sentiments pour elle et n'a surtout ni colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa sœur et non sa rivale.
— Je n'irai point! m'écriai-je.
— N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelanle fierté des martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à FinsuUe?
Allez, allez !
Je sautai sur mon cheval et courus vers lady Dudley pour savoir en quelles dispositions elle était. — Si elle pouvait se fâcher et me quitter ! pensai-je, je reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un ..
chêne, d'où la marquise s'élança en me criant: — Aioay! away! Tout ce que je pus faire fut de la suivre jusqu'à Saint -Gyr oii ndus arrivâmes à minuit.
— Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle descendit de cheval.
Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes que contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait dire : — Moi, je serais morte !