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— Je te défends de hasarder une seule de tes plaisanteries à triple dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.
— Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remarquer la parfaite santé dont jouit un être cher à votre précieux cœur. Les femmes françaises haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants ; en Angleterre, nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, oous haïssons ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons dans la peau de nos lords. Permettez-moi donc d'aimer cette dame autant que vous l'aimez vous-même. — Seulement, cher enfant, dit-elle en m'enlaçant de ses bras humides de pluie, si tu me trahissais,
■j^. je ne serais ni debout ni couchée, ni dans une calèche flanquée de laquais, ni à me promener dans les landes de Charlemagne, ni dans aucune des landes d'aucun pays du monde, ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères ! Je ne serais plus, moi. Je suis née dans le Lancashîre, pays où les femmes meurent ^ d'amour. Te connaître et te céder ! Je ne te céderais pas à la mort, car je m'eû irais avec toi. Elle m'emmena dans sa chambre où déjà le comfort avait étalé ses jouissances.
— Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaleur, elle t'aime, elle, non pas d*une façon railleuse, mais sincèrement.
— Sincèrement, petit, dit-elle en délaçant son amazone.
Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère d'Henriette à cette orgueilleuse lady. Pendant que sa femme de chambre, qui ne savait pas un mot de français, lui arrangeait les cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortsauf en esquissant sa vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées la crise oii toutes les femmes deviennent petites et mauvaises.
Quoique Arabelle parut ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de mes paroles.
— Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes, il existe dans une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composer des sermons; nos paysans les comprennent, tant ils sont bien tournés. J'écrirai demain à mon père de me l'envoyer par le paquebot, et tu le trouveras à Paris. Quand tu l'auras une
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fois écouté, tu ne voudras plus écouter que lui, d'autant plus qu'il jouit aussi d'une parfaite sauté. Sa morale ne te causera point de ces secousses qui font pleurer, elle coule sans tempêtes, comme une source claire, et procure un délicieux sommeil. Tous les soirs, si cela te platt, tu satisferas ta passion pour les sermons en digérant ton dîner. La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle de Touraine, que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevaux, le sont à vos couteaux et à vos bétes. Fais-moi la grâce d'entendre mon vicaire, promets-lemoi? Je ne suis que femme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir pour toi si tu le veux; mais je n'ai point étudié à Éton, ni à Oxford, ni à Edimbourg; je ne suis ni docteur, ni révérend, je ne saurais donc le préparer de la morale, j'y suis tout à fait impropre, je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne te reproche pas tes goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci, je tâcherais de m'y conformer; car je veux le faire trouver près de moi tout ce que tu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs d'église, bon claret et vertus chré-
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tiennes. Veux-tu que je mette un eilice ce soir? Elle est bien heureuse cette femme de te servir de la morale ! Dans quelle université les femmes françaises prennent -elles leurs grades? Pauvre, moi ! je ne puis que me donner, je ne suis que ton esclave....
— Alors pourquoi t'es -tu donc enfuie, quand je voulais vous voir ensemble.
— Es-tu fou, petit. J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais, je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été présentée, et qui allait commencer un sermon en trois points.
Je parlerai à des paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son pain avec moi, si j'ai faim; je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable; mais arrêter une calèche, comme font les gentlemen of the road (gentilshommes de grande route) en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code à moi. Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs, je ne te ressemble pas encore complètement, petit ! Je n'aime pas la morale. Mais pour te plaire, je suis capable des plus grands ef-
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forts. Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tâcherai de devenir prêcheuse. Auprès de moi, Jérémie ne sera hientôt qu'un bouffon. Je ne me permettrai pas de caresses, sans les larder de versets de la Bible.
Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qit'elle vit dans mon regard cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que com> mençaient ses sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment au-dessus des finasseries catholiques, la grandeur de la femme qui se perd, qui renonce à l'avenir et fait toute sa vertu de l'amour.
— Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime?
me dit-elle. Elle préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher à ce qui est de nous, d'autre importance que celle dont vous l'honorez? Aucune femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne peut être l'égale d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez jamais votre existence de nous. A nous de mourir, à vous de vivre grands et fiers. De vous à nous le poignard, de nous à vous l'amour et le pardoa.
Le soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui sont dans ses rayons et qui vivent de lui? ils 2 15.
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restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparaît, ils meurent....
— Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.
— Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle l'investissait. Crois -tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la religion est incompatible avec de l'amour? Suis-je donc une impie? On se donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras que d'excellents sandiciches apprêtés par la main de ta servante Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.
Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, Faîr de pompeuse conviction sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle dont
les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse comme leur toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe, qu'il en fait des squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spiri* tuelle ressemble à celle d'un tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os, en voulant jouer. Arme toute puissante du démon qui vient dire en ricanant : Ce n'est que ceia! la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit Arabelle voulut montrer son pouvoir comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des innocents.
— Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans oe demi-sommeil où l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale aussi moi ! Je me suis demandé si je commettais un crime en t'aimant, si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus religieux, ni plus naturel. Pourquoi * Dieu créerait-il des êtres plus beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les adorer. Le crime serait de
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ne pas t'aimer, n'es-tu pas un ange? cette dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes, les règles de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-€e pas se rapprocher de lui que de t'aimer, pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel , que je m'y^ trompe comme les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d'une fête ! les punira-t*on, ceux-ci, de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, n'est-ce pas une haute adoration de la lumière ? Ils périssent par trop de religion, si l'on appelle périr, se jeter au cœur de ce qu'on aime ? J'ai la faiblesse de t'aimer, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé de te laisser libre, et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais, car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas?
— Oui.
— A jamais.
— Oui.
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— Me fais-tu donc une grâce, sultan ? Moi seule ai deviné tout ce que tu valais ! Elle sait cultiver les terres, dis-tu ?... Moi je laisse cette science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton cœur.
Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages afin de vous bien peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai dit, et vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoûment. Mais comment vous décrire les accompagnements de ces jolies paroles que vous savez ! C'étaient des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitantes de nos rêves; tantôt des créations semblables à ceUes de mes bouquets : la grâce unie à la force, la tendresse et ses molles lenteurs, opposées aux irruptions volcaniques de la fougue; tantôt les gradations les plus savantes de la musique, appliquées au concert de nos voluptés; puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés; enfin les plus caressants discours ornés des plus riantes idées, tout ce que l'esprit peut ajouter de poésie aux plaisirs des sens. Elle voulait anéantir sous les foudroiements de son amour impétueux les impressions laissées dans mon cœur par
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TAme chaste et recueillie d'Henriette. La marquise avait aussi bien vu madame de Mortsauf, que madame de Mortsauf l'avait vue; elles s'étaient bien jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite par Arabelle, me révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration pour sa rivale. Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant pas dormi.
— Qu'as-tu? lui dis-je.
— J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. Je t'ai tout donné.
Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède quelque chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne penses plus à moi, je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes souffrances : non, j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son vivifiant soleil.
Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent de joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin ? Une dureté me semble infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la veille, le lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le Code -Homme nous fait en galanterie un devoir du mensonge.
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— Hé bien, je suis généreuse, dit -elle en essuyant ses larmes, retourne auprès d'elle, je ne veux pas te devoir à la force de mon amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible.
Elle sut me persuader de retourner à Glochegourde. La fausseté de la situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, je donnais gain de cause à lady Dudley sur Henriette ; Arabelle m'emmenait alors à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf ; dans ce cas, je devais revenir encore plus sûrement à Arabelle. Une femme a-t-elle jamais pardonné de semblables crimes de lèseamour ? A moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui s'y rend, une femme aimante préférerait voir son amant souffrir une agonie, à le voir heureux par une autre; plus elle aime, plus elle sera blessée. Ainsi vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti de Clochegourde pour aller à la Grenadière, était aussi mortelle à mes
t d'élection quepro Stable à mes amours de hasard. La marquise avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard que si madame de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes, elle avait médité de me compromettre en r6dant autour de Clochegourde.
Au moment où j'abordai madame de Mortsauf que je vis pAle, abattue, comme une personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai soudain non pas ce tact, mait le flairer qui fait ressentir aux cœurs encore jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes aux yeux de la masse, criminelles selon la jurisprudence des grandes âmes. Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un abîme en jouant, en cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il lui sera impossible de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à une distance infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend les hurlements sauvages, je compris que nous (:tiansséparéspar tout un monde. Il se fît dans nos deux âmes uue grande clameur, et comme un retentissement du lugubre conêummofum est! qui se crie dans les églises, le vendredi-
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saint, à l'heure ou le Sauveur expira, horrible scène qui glace les jeunes Âmes pour qui la religion est un premier amour. Toutes les illusions d'Henriette étaient mortes d'un seul coup; son cœur avait souffert une Passion.
Elle si respectée par le plaisir qui ne l'avait jamais enlacée de ses engourdissants replis, devinait-elle aujourd'hui les voluptés de l'amour heureux, pour me refuser se» regards?
car elle me retira la lumière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux était dans nos âmes auxquelles ils servaient de route pour pénétrer l'une chez l'autre ou pour se confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux femmes sans déûance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute d'apporter' sous ce toit inconnu aux caresses, un visage oili les ailes du plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais laissé lady Dudley s'en aller seule ; si j'étais revenu à Glochegourde oiî peut-être Henriette m'avait attendu; peutêtre. . . enfin peut-être madame de Mortsauf ne se serait-elle pas aussi cruellement proposé d'être ma sœur. Elle mit à toutes ses com-
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plaisances le faste d'une force exagérée, elle entrait violqmment dans son râle pour n'en point sortir. Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions humiliantes; elle me soignait comme un malade dont elle avait pitié.
— Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous devez alors avoir un excellent appétit, vous dont Festomac n*est pas détruit.
Cette phrase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le sourire d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position. Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr la nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur de madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée , je sentis combien il est difficile de devenir l'ami d'une femme longt'cmps désirée. Cette transition si simple quand les ans la préparent, est une maladie au jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que madame de Mortsauf me demandât mon sang. Je ne pouvais lui déchirer à belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d' Arabelle était
IBS DEUX pimaES. 187
une infamie qui m'aurait fait mépriser par Henriette, magnifique et noble jusque dans les derniers replis de son coeur. Après cinq ans de délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler ; nos paroles ne répondaient point à nos pensées; nous nous cachions mutuellement de dévorantes douleurs, nous pour qui la douleur avait toujours été un fidèle truchement. Henriette affectait un air heul'eux et pour elle et pour moi; mais elle était triste. Quoiqu'elle se disait à tous propos ma sœur, et qu'elle fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour entretenir la conversation, et nous den^eurions la plupart du temps dans un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur en feignant de se croire la seule victime de cette lady.
— Je souffre plus que vous , lui dis-je en un moment où la sœur laissa échapper une ironie toute féminine.
— Comment? répondit-elle. avec ce ton de hauteur que prennent les femmes quand on veut primer leurs sensations.
— Mais j'ai tous les torts.
H y eut un moment où madame de Mortsauf prit avec moi un air froid et indifférent
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qui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la terrasse, je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à moi, quand j'en pris la bride.
— Allons seuls, à pied, dans l'avenue, me dit*elle.
Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant à pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; nous atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin de l'enceinte extérieure.
— Adieu, mon ami, dit'-elle en s'arrètant, en jetant sa tète sur mon cœur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous reverrons plus. Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir. Ne vous rappelezvous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand vous êtes revenu si beau ! si jeune !
et que je vous ai vu me tournant le dos comme aujourd'hui que vous quittez Clochegourde pour aller à la Grenadière. Hé bien, encore une fois, pendant cette nuit j'ai pu jeter un coup d'œil sur nos destinées. Mon ami chéri , nous nous parlons en ce moment
pour la dernière fois. A peine pourrais-je vous dire encore quelques mots, car ce ne sera plus moi tout entière qui yous parlerai. La mort a déjà frappé quelque chose en moi.
Yous aurez alors enlevé leur mère à mes enfants, remplacez-la près d'eux? vous le pourrez ! Jacques etMadelaine vous aiment comme si vous les aviez toujours fait souffrir.
— Mourir ! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de ses yeiix luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en comparant ces yeux à des globes d'argent bruni. Mourir ! Henriette, je t'ordonne de vivre; tu m'as autrefois demandé des serments, eh bien aujourd'hui j'en exige un de toi : jure -moi de consulter Origetet de lui obéir en tout...
— Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu ? dit-elle en m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.
— Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément en toute chose, comme cette misérable lady....
— Oui, tout ce que tu voudras , dit-elle,
>0(> LES DEUX fEHMES.
poussée par une jalousie qui lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées jusqu'alors.
— Je reste ici, lui dis*je en la baisant sur les yeux.
Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla s'appuyer contre un arbre; puis elle rentra chez elle en marchant avec précipitation, sans tourner la tète ; mais je la suivis, elle pleurait et priait. Arrivée au boulingrin, je lui pris la main et la baisai respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.
— A toi, quand même ! lui dis-je; car je t'aime comme t'aimait ta tante.
Elle tressaillit en me serrant alors vîolem* ment la main.
— Un regard, lui dis-je, encore un de nosanciens regards? La femme qui se donne tout entière, m'écriais-je en sentant mon âme illuminée par le regard qu'elle y jeta, donne moins de vie et d'àme que je viens d'en recevoir.
Henriette, tu e^ la plus aimée, la seule aimée.
— Je vivrai i me dit-elle, mais guérissezvous aussi.
Ce regard avait effacé l'impression des sar-
IKS DEUX FEMMES. 191
casmes d'Arabelle. J'étais donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai décrites et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais un ange et un démon; deux femmes également belles, parées l'une de toutes les vertus que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, l'autre de tous les vices que nous déifions par égoïsme. En parcourant cette avenue, où je me retournais de» moments en moments pour revoir madame de Mortsauf appuyée sur un arbre, et entourée de ses enfants qui agitaient leurs mouchoirs, je surpris dans, mon àme un mouvement d'orgueil de me savoir l'arbitre de deux destinées si belles, d'être la gloire, à des titres si différents, de deux femmes aussi supérieures, et d'avoir inspiré de si grandes passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur manquais. Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez- le bien! Je ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle le moment oii quelque désespoir, où la mort de M. de Mortsauf me livrerait Henriette, car Henriette m'aimait toujours : ses duretés, ses larmes, ses remords, sa chrétienne résignation étaient d'éloquentes traces
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d'un sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cœur que du mien. En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions, je n'avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce pas encore plus le jeune homme que la femme, qui passe en un moment de trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un soulHe ces mauvaises pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer! Peut-être leur principe se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris du cabinet royal. Qui pouvait résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII? lui qui disait qu'on n'a de véritables passions que dans l'âge mur, parce que la passion n'était belle et furieuse que quand il s'y mêlait de l'impuissance, et qu'on se trouvait alors à chaque plaisir comme un joueur à son dernier enjeu. Quand je fus au bout de l'avenue, je me retournai, la franchis en un clin d'oeil en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je vins lui dire un dernier adieu, mouillé de larmes expiatrices dont elle ignorait la cause. Larmes sincères, données sans le savoir à ces belles amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de la vie qui ne renaissent plus; car
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plus tard l'homme ne donne plus, il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse ; tandis qu'au jeune âge , il aime sa maîtresse en lui; plus tard nous inoculons nos goûts, nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses; elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend le dévouement par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette! Malheur à qui n'a pas connu quelque lady Dudley. S'il se marie, celui-ci ne gardera pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse; mais heureux qui peut trouver les deux en une seule; heureux, Natalie, l'homme que vous aimez!
De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes que par le passé.
Bientêt nous abolîmes insensiblement l'un et l'autre les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la stricte observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la position où s'était mise lady Dudley. Le monde, qui aime tant à pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît le secret qu'elles enveloppent.
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Les amants forcés de vivre au tnôlieii du grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement à toutes les conventions imposées par les mœurs; il s'agit alors moins des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir, toute cette stratégie de l'amour heureux occupe la vie, renouvelle le désir, et protège notre cœur contre les relâchements de l'habitude. Mais essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager. Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises, elle s'y était pliée pour me plaire ; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie afin de se l'approprier, elle voulait me compromettre à la face de tout Paris pour faire de moi son sposa. Aussi employait- elle ses coquetteries à me garder chez elle, car elle n'était pas contente de son élégant «sclandre qui, faute de preuves, n'encourageait que les chuchoteries sous l'éventail. £n la voyant si heureuse de com-
mettre une imprudence qui dessinerait franchement sa position, comment n'aurais -je pas cru à son amour?
Une fois plongé dans les douceurs d*un mariage morganatique, le désespoir me saisit; je regardais ma vie arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette; je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisît un poitrinaire, quand, pressentant sa fin, il ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa respiration. Il y avait un coin de mon cœur où je ne pouvais me retirer sans souffrance; un esprit vengeur me jetait incessamment des idées sur lesquelles je n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette peignaient cette maladie morale et lui causaient un mal infini. « Au prix de tant de trésors perdus, elle me voulait au moins heureux ! »
me dit-elle dans la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas heureux! Chère Natalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de comparaisons. Ma première ardeur passée^ je comparai nécessairement ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore pu étudier. En effet, toute grande passion pesé si fortement sur notre caractère
qu'elle en refoule d'abord les aspérités, et comble la trace des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités; mais plus tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les traits de la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent alors mutuellement, et souvent il se déclare, durant cette réaction du caractère sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions dont les gens superficiels s'arment pour accuser le cœur humain d'instabiUté. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les séductions et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris, sans le vouloir peutêtre, un examen qui nuisit à lady Dudiey.
Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer, selon l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même d'éprouver les manières d'aimer de chaque pays. Quand une Française aim%, elle se métamorphose : sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer son amour; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes ses prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines, les amitiés
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de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités expérimentées de Thomme d'affaires, elle étudie le code, elle comprend le mécanisme du crédit et séduit la caisse d'un banquier; étourdie et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis ; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui révèle dans les plus légers détails un amour infini; elle réunit les qualités spéciales qui recommandent les femmes de chaque pays,' en donnant à ce mélange de l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet, justifie, varie tout, et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours, sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule; en public, elle trouve un accent qui ne résonne que dans une oreille, elle parle par son silence même, et sait vous regarder les yeux baissés ; si l'occasion lui intendit la parole et le regard, elle emploiera le sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une pensée; seule, elle exprime sa passion, même pendant le 2 '17
sommeil ; enfin elle plie le monde à son amour.
Au contraire, 1* Anglaise plie son amour au monde : habituée par son éducation à conseryer cette habitude glaciale, ce maintien britannique si égoïste dont je vous ai parlé, elle ouvre et ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Elle possède un masque impénétrable qu'elle met et qu'elle aie flegmatiquement ; passionnée comme une Italienne quand aucun œil ne la voit, elle devient froidement digne, aussitôt que le monde intervient. L'homme le plus aimé doute alors de son empire en voyant la profonde immobilité du visage, le calme de la voix, la parfaite liberté de contenance qui distingue une Anglaise sortie de son boudoir; son hypocrisie va jusqu'à l'indifférence, elle a tout oublié. Certes la femme qui sait jeter son amour comme un vêtement, fait croire qu'elle peut en changer. Quelles tempête» soulèvent alors les vagues du cœur, quand elles sont remuées par l'amour-propre blessé de voir une femme constamment ^ prendre, interrompre, reprendre l'amour
comme une tapisserie à la main. Ces femmes
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sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir; elles accordent trop d'influence au monde , pour que votre règne soit entier. Là oii la Française console le patient par un regard, trahit sa colère contre les visiteurs par quelques jolies moqueries; le silence des Anglaises est absolu, agace Fâme et taquine Tesprit ; elles trônent si constamment en toute occasion , que , pour la plupart d'entre elles , l'omnipotence de la fashion doit s'étendre jusque sur leurs plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour, les Anglaises sont ainsi ; elles mettent tout dans la forme : quoi qu'elles puissent dire, le protestantisme et le catho-« licisme expliquent les différences qui donnent à l'àme des Françaises tant de supériorité sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le protestantisme, tue l'amour ^ car il doute, il examine et tue les croyan* ces.
Là où le monde commande , les gens du monde doivent obéir ; mais les gens passionnés le fuient aussitôt, il leur est insupportable. Vous comprendrez alors combien fut choqué mon amour-propre en découvrant
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que lady Dudley ne pouvait point se passer du monde , et que la transition britannique lui était familière; ce n'était pas un sacrifice que le monde lui imposait; non , elle se manifestait naturellement sous deux formes ennemies Tune de l'autre : quand elle aimait, elle aimait avec ivresse, aucune femme d'aucun pays ne lui était comparable, elle valait tout un sérail; mais le rideau tombé sur cette scène de féerie en bannissait jusqu'au souvenir. Elle ne répondait ni à un regard , ni à un sourire; elle n'était ni maltresse ni esclave, elle était comme une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle impatientait par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum ; elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever jusqu'au ciel par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A laquelle de ces deux femmes devais-je croire?
Je sentis alors par mille piqûres d'épingles les différences infinies qui séparaient Henriette d'Arabelle. Quand madame de Mortsauf
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me quittait pour un moment, elle semblait laisser à Tair le soin de me parler d'elle; les plis de sa robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux, comme leur bruit onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; il y avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait ses paupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix, cette voix musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même, elle ne scindait pas son âme en deux atmosphères. Tune ardente et l'autre glacée; enfin madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se faisait coquette par les idées avec ses enfants et avec moi.
Mais l'esprit d'Arabelle ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne l'exerçait point à mon profit, il n'existait que par le monde et pour le monde, elle était purement moqueuse, elle aimait à déchirer, à mordre, non pour m'amuser, mais pour satisfaire un goût.
Madame de Mortsauf aurait dérobé son bonheur à tous les regards, lady Arabelle voulait montrer le sien ^ tout Paris; et par une 2 17.
horrible grimace , elle restait dans les convenances tout en paradant au Bois avec moi.
Ce mélange d'ostentation et de dignité, d'amour et de froideur, blessait constamment mon àme, à la fois vierge et passionnée; et comme je ne savais point passer ainsi d'une température à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais palpitant d'amour, quand elle reprenait sa pudeur de convention.
Quand je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa passion à ses plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre.
Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction, avec moi, elle se faisait un jeu de froisser mon cœur et d'humilier mon esprit, elle me maniait comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on doit garder en tout, elle répondait par la caricature de mes idées qu'elle portait à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude, elle me demandait si je voulais qu'elle m'embrassât devant tout Paris, aux Italiens; elle s'y engageait si sérieusement, que connaissant son envie de faire parler d'elle, je tremblais de lui voir
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exécuter sa promesse. Malgré sa passion réelle, je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint, de profond, comme chez Henriette; elle était toujours insatiable comme une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et sentait mon âme dans une accentuation ou dans un coup d'œil, tandis que la marquise n'était jamais accablée par un regard, ni par un serrement de main, ni par une douce parole. Il y a plus ! le bonheur de la veille n'était rien le lendemain; aucune preuve d'amour ne l'é tonnait; elle éprouvait un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien n'atteignait sans doute à son beau idéal en ce genre, et de là ses furieux efforts d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait d'elle et non de moi. €ette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui brillait encore sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme la plus vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une perpétuelle vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes; cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques, de mes
conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie par les endroits permis.
Sur tous ces points, lady Dudley affectait la réserve d'une personne de simple connaissance; jamais elle ne s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, .ni de mes travaux, ni des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés d'homme. Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait vraiment un peu trop les intérêts et l'amour; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette aurait trouvé pour moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs qui peuvent accabler les hommes les plus élevés et les plus riches, l'histoire en atteste assez! j'aurais consulté Henriette; mais je me serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley.
Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était de même pour les choses. Le luxe est en France l'expression de l'homme, la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale; il peint le caractère, et donne entre amants du prix aux moindres soins, en faisant rayonner autour de nous la pensée
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dominante de Fétre aimé ; mais ce luxe an-" glais, dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse, était mécanique aussi ! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait des gens, il était acheté. Les mille attentions caressantes de Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques ; à chacun d'eux, son devoir et sa spécialité. Choisir les meilleurs laquais était l'affaire de son ma* jordome, comme s'il se fût agi de chevaux; elle ne s'attachait point à ses gens ; la mort du pUis précieux d'entre eux ne l'aurait point affectée ; on l'eût, à prix d'argent, remplacé par quelque autre également habile . Quant au prochain, jamais je ne surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait même une naïveté d'égoïsme dont il fallait absolument rire. Les draperies rouges de la grande dame couvraient cette nature de bronze. La délicieuse Aimée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie ^ réconciliait promptement un homme jeune avec l'An* glaise insensible et dure ; aussi ne découvrisje que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles, et qui ne devait point donner
de moissoDa. Madame de Mortsauf avait pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre; je me souvins de ses paroles prophétiques ; H^iriette avait eu raison en tout, car Tamour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai remarqué depuis que la plupart des femmes qui montent bien à cheval ont peu de tendresse ; comme aux amazones, il leur manque une mamelle, et leurs cœurs sont endurcis en un certain endroit, je ne sais lequel.
Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, où la fatigue me gagnait le corps etTàme, où je comprenais bien tout ce que le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, oùj'étais accablé par les souvenirs de Clochegoùrde en respirant, malgré la distance, le parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse, en entendant le chant de ses rossignols, en ce moment affreux où j'apercevais le lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées, je reçus un coup qui retentit encore dans ma vie, car à chaque heure il trouve un écho. Je travaillais dans le cabinet du roi, qui devait sortir à quatre heures ; le duc de Lenoncourt était de ser-
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vice; en le voyant entrer,' le roi lui demanda des nouvelles de la comtesse; je levai brusquement la tète d*une façon trop significative ; le roi, choqué de ce mouvement, me jeta le regard qui précédait ces mots durs qu'il savait si bien dire.
— Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.
— Le roi daignera - 1- ir m'accorder un congé? dis-je les larmes aux yeux, en bravant une colère près d'éclater.
— Courez, mylord, me répondit-il en souriant de mettre une épigramme dans chaque mot, et me faisant grâce de sa réprimande en faveur de son esprit.
Plus courtisan que père, le duc ne de^ manda point de congé et monta dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans dire adieu à lady Dudley, qui par bonheur était sortie et à laquelle j'écrivis que j'allais en mission pour le service du roi. Â la Croix de Berny, je rencontrai sa majesté qui revenait de Verrières ; en acceptant un bouquet de fleurs qu'EUe laissa tomber à ses pieds, Elle me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur.
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et qui semblait me dire : — u Si tu veux être quelque chose en politique, reviens ! Ne t'amuses pas à parlementer avec les morts ! »
Le duc me fit avec la main un signe de mélancolie. Les deux pompeuses calèches à huit chevaux, les colonels dorés, l'escorte et ses tourbillons de poussière passèrent rapidement aux cris de : Vive le roi ! Il me sembla que la cour avait foulé le corps de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que la nature témoigne pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent homme, le duc allait sans doute faire le whist de Monsieur, après le coucher du Roi. Quant à la duchesse, elle avait porté le premier coup h sa fille en lui parlant de lady Dudley.
Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur ruiné ; j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles.
Le confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de Clochegourde?
J'accusais Madelaine, Jacques, l'abbé de Dominis, tout, jusqu'à M. de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant par les ponts Saint- Sauveur, pour descendre dans le chemin bordé de peupliers qui mène à Poncher, et
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que j'avai» tant admiré quand je couraû à la recherche de mon inconnue, je rencontrai M, Origet ; il devina que je me rendais à Clochegourde, je devinai qu*il en revenait; nous arrêtâmes chacun notre voiture et nous en descendîmes, moi pour demander des nouvelles et lui pour m'en donner.
— Hé bien, comment va madame de Mortsauf? lui dis-je.
— Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit -il. Elle meurt d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne pouvait plus combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes que M. de Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les avoir éprouvés. Madame la comtesse n'était pas alors sous l'influence passagère d'une perturbation due à une lutte intérieure que la médecine dirige et qui devient la cause d'un état meilleur, ou ftous le coup d'une crise commencée et dont le désordre se répare; non, la maladie était arrivée au point où Fart est inutile; c'est l'incurable résultat d'un chagrin, comme une blessure mortelle est la conséquence d'un
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coup de poignard. Cette affection est produite par rinertie d'un organe dont le jeu est aussi nécessaire à la vie que celui du cœur. Le chagrin a fait l'office du poignard. Ne vous y trompez pas ! madame de Mortsauf meurt de quelque peine inconnue.
— Inconnue, dis -je. Ses enfants n'ont point été malades ?
— Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis qu'elle est sérieusement atteinte, M. de Mortsauf ne l'a plus tourmentée. Je ne suis'plus utile, M. Deslandes d'Azay suffit; il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. Riche, jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car elle mourra de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme fermé, rejette tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente.
— M. Origet me pressa la main que je lui tendis , il me l'avait presque demandée par un geste de respect.
— Du courage, M. le vicomte! dit-il en levant les yeux au ciel.
Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il croyait également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé de
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ses paroles qui m'atteignirent comme une flèche au cœur. Je montai brusquement en voiture en promettant une bonne récompense au postillon si j'arrivais à temps.
^ Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en quelques minutes tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se pressaient dans mon àme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont bien ! elle mourait donc par moi ! Ma conscience menaçante prononça un de ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et quelquefois au delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance àans la justice humaine! elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la mort et la honte au meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend généreusement dans le sommeil et vous endort pour toujours, ou qui frappe à l'improviste, en vous évitant l'agonie? Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au meurtrier qui verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps pour le détruire? Combien de meurtriers impunis 1 Quelle complaisance pour le vice élégant ! quel acquittement pour l'homicide causé par les persé-> cutions morales !
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Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à coup le rideau peint qui couvre la société, je vis plusieurs de ces victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi : madame de Beauséant partie mourante en Normandie quelques jours avant mon départ! La duchesse de Langeais compromise ! Lady Brandon arrivée en Touraine pour y mourir dans cette humble maison oii lady Dudley était restée deux semaines, et tuée, par quel horrible dénoûment ? vous le savez ! Notre époque est fertile en événements de ce genre.
Qui n*a connu cette pauvre jeune femme qui s'est empoisonnée vaincue par la jalousie qui tuait peut-être madame de Mortsauf ? Qui n'a frémi du destin de cette délicieuse jeune fille qui, semblable à une fleur piquée par un taon, a dépéri en deux ans de mariage, victime de sa pudique ignorance, victime des débauches, d'un Maxime de Trailles auquel RonqueroUes, Montriveau, de Marsay donnent la main parce qu'il sert leurs projets politiques ? Qui n'a palpité au récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière n'a pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari dont elle avait si noblement
payé les dettes? Madame d^Aîgtemont n*a-telle pas vu la tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle?
Le inonde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il n'est point d'assises. 11 semble que personne ne meure de chagrin, ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni d'espérances cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées; la nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout expliquer : la gastrite, la péricardite, les mille maladies de femmes dont les noms se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils escortés de larmes hypocrites que la main du notaire a bientôt essuyées. Y a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que nous ne connaissons pas? Le centenaire doit-il impitoyablement joncher le terrain de morts, et le dessécher autour de lui pour s'élever, de même que le millionnaire s'assimile les efforts d'une multitude de petites industries? Y a-t-il une vie venimeuse qui se repaît des créatures douces et tendres? Mon Dieu, appartenais-je donc à la race des tigres ?
Le remords me serrait le cœur de ses
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doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées de larmes quand j'entrai dans l'avenue de Clochegourde par une humide matinée d'octobre qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont Henriette avait dirigé la plantation, dans cette avenue oii naguère elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle? Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tète prosternée ? En un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les trouvai chèrement vendus ! je me jurai de ne jamais la revoir, et je pris en haine l'Angleterre. Quoique lady Dudley soit une variété de l'espèce, j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon arrêt.
En entrant à Glochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai Jacques, Madelaine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois au pied d'une croix de bois, plantée au coin d'une pièce de terre qui avait été comprise dans l'enceinte, lors de la construction de la grille, et que ni. le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre. Je saurai hors de ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de larmes, et le cœur brisé par le spectacle de ces deux
enfants et de ce grave personnage implorant Dieu. Le vieux piqueur y était aussi, à quelques pas, la tète nue.
— £h bien, monsieur ? dis-je à Fabbé de Dominis en baisant au front Jacques et Madelaine qui me jetèrent un regard froid, sans cesser leur prière.
L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y appuyer en lui disant: — Vit-elle encore?
Il inclina la tête par un mouvement triste et doux.
— Parlez, je vous en supplie au nom de la Passion de Notre Seigneur ! Pourquoi priezvous au pied de cette croix? pourquoi étesvous ici et non près d'elle? pourquoi ses enfants sont-ils dehors par une aussi froide matinée? dites-moi tout afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.
— Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfants qu'à des heures déterminées. — Monsieur, reprit-il après une pause, peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant de revoir madame de Mortsauf ; elle est bien changée ! Mais il est utile de la préparer à celte entrevue, vous pourriez lui causer quelque surcroît de souf-
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France. •• Quant à la mort, ce serait un bienfait.
Je serrai la main de cet homme divin, de qui le regard et la voix caressaient les blessures sans les aviver. ^
— Nous prions tous ici pour elle, reprîtil ; car elle, si sainte, si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par Teffroi de la mort, que par une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange dispute cette belle àme au ciel ; madame subit sa lutte au mont des Oliviers ; elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui couronnaient sa tète de Jephté mariée, et qui sont tombées une à une. Attendez, ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la cour, elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêtes mondaines, et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a par-
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donnée à son fils devenu homme? Quels mérites aurions -nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'offensent point sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions auxquelles r^bbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses de ce monde une invisible trame de causes célestes qu'un œil religieux aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y étes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche ....
Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui tombe sur le cœur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chaque jour souffert davantage, malgré les soins de M. Origet. Le docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs, à Glochegourde, voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait dit :
— il Sauvez-moi !» — « Mais pour guérir le corps, il aurait fallu que le cœur fût guéri ! u s'était un jour écrié le vieux médecin.
— Selon les progrès du mal, les paroles de
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cette femme si douce sont devenues amères, me dit Fabbé de Dominis. Elle crie à la Terre de la garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se repent de murmurer contre les décrets d*en haut. Ces alternatives lui déchirent le cœur, et rendent horrible la lutte du corps et de Fàme. Souvent le corps triomphe ! — » Vous me coûtez bien cher ! n a-t-elle dit un jour à Madelaine et à Jacques en les repoussant de son lit. Mais rappelée en ce moment à Dieu par ma vue, elle a dit à mademoiselle Madelaine ces angéliques paroles : u Le bonheur des autres devient la joie de ceux qui ne peuvent plus être heureux. » Et son accent fut si déchirant que j'ai senti mes paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à chaque faux pas, elle se relève plus haut vers le ciel.
Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui, dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, je m'écriai :
— Vous le croyez, ce beau lis coupé refleurira dans le ciel !
— Vous l'avez laissée fleur encore, me ré-
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pondit-il, mais vous la retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs,' et pure comme un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant esprit, étoile angelique, sortira splendide de ses nuages pour aller dans le royaume de lumière.
Au moment oii je serrais la main de cet homme évangélique, le cœur oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa tète entièrement blanchie, et s'élança vers moi par un mouvement oià se peignait la surprise.
— Elle a dit vrai ! le voici. « Félix, Félix, voici Félix qui vient ! » s'est écriée madame de Mortsauf . Mon ami, reprit-il en me jetant des regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle pas pris un vieux fou comme moi, qu'elle avait entamé...
Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.
— Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il.
En jetant un coup d'oeil , je vis les gens aller
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et venir, tous affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette leur communiquait.
-^ Qu'arrive-t-il? dit le comte, effarouché de ce mouvement.
— Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse ne veut pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où ^e est, elle parle de toilette, pourquoi la contrarier?
Manette alla chercher Madelaiue, et nous vîmes Madelaine sortir quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous promenant tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et moi, tous silencieux, le long de la façade sur le boulingrin, nous -dépassâmes la maison ; je contemplai tour à tour Monbazon et Azay, regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux sentiments qui m'agitaient. Tout à coup, j'aperçus la chère mignonne courant après les fleurs d*autOBuie et les cueillant sans doute pour composer des bouquets. En pensant à tout ce que signifiait fiette réplique de mes soins amoureux, il se fit en moi je ne sais quel mouvement d'en-
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trailles, je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deux abbés, entre lesquels je tne trouvais, me portèrent sur la margelle d'une terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre entièrement connaissance.
— Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de vous écrire, car elle sait combien vous Taimez !
Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur.
— La voilà, pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée par un jour gris, au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs, que jadis, dans mes courses, je n'ai pas admirée sans un sinistre frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre.
Tout était, morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé! tout pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'étaient des allées ratissees à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des ouvriers debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on n'entendait ni bruit
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ââS LES DEUX PEUXES.
ni babil; lés vignes semblaient inhabitées, tant le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur repousse des paroles banales, et nous écoutions le comte, le seul de nous qui parlât. Après les phrases dictées par Tamour machinal qu'il ressentait pour sa femme, M. de Mortsauffut conduit par la pente de son esprit à se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se soigner ni Técouter quand il lui donnait de bons avis; il s'était aperçu le premier des symptômes de la maladie, car il les avait étudiés sur lui-même, les avait combattus -et s'en était guéri tout seul, sans autre secours. que celui d'un régime, et en évitant toute émotion forte. Il aurait bien pu guérir aussi la comtesse; mais un mari ne saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée.
Malgré ses représentations, la comtesse avait pris Origet pour médecin. Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes les conditions pour ravoir; mais quels pouvaient être les
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chagrins de sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés! leur fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes idées*, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner à Clo* chegourde; ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient plus aucune inquiétude; d'oii pouvait donc procéder le mal? Et il discutait, et il mêlait Texpression de son désespoir à des accusations insensées. Puis , ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que méritait cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses yeux, secs depuis si longtemps.
Madelaine vint m' avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau me suivit. La grave jeune fille resta près de son père, disant que la comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment produisit en moi cette impres^ sion de chaleur intérieure et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie.
— M. le vicomte, médit l'abbé Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués
comme siens en les revêtant de douceur, de simplicité, en leur accordant la patience et la miséricorde, sachez que j'ai fait tout ce qui était humainement possible pour empèchet cette réunion; le salut de cette sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. . . Maintenant que vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre contre vous-même et contre elle peut-être ! Respectez sa faiblesse! je ne vous demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humble ami que vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre chère malade (M. Origet a dû vous le dire) meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin, elle est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort, et je ne puis vous cacher combien elle regrette la vie. Les cris de sa chair révoltée s'éteignent dans mon cœur oii ils blessent des échos encore trop tendres; mais M. de Dominis et moi nous avons accepté cette tâche religieuse, afin de dérober ]e spectacle de cette agonie morale à cette noble famille qui ne reconnaît plus son étoile
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du soir et du matin. Car Tépoux, les enfants, les serviteurs, tous demandent : Où est-elle? tant elle est changée. A votre aspect, les plaintes vont renaître. Quittez donc les pensées de rhomme du monde , oubliez les vanités du cœur, soyez près d*elle l'auxiliaire du ciel et non celui de la terre. Que cette sainte ne meure pas dans une heure de doute, en laissant échapper des paroles de désespoir...
Je ne répondis rien, et mon silence consterna le pauvre confesseur. Je voyais, j'entendais, je marchais et je n'étais cependant plus sur la terre. Cette réflexion: — Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je la trouver, pour que chacun use de telles précautions?
Cette réflexion engendrait des appréhensions d'autant plus cruelles, qu'elles étaient indéfinies; elle comprenait toutes les douleurs ensemble.
Nous arrivâmes à la porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus alors Henriette en robe blanche , assise sur son petit canapé placé devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs; puis des fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de l'abbé Birot- 2 19.
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teau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du changement de cette chambre subitement établie en son ancien état, me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant appareil qui environne le lit des malades; elle avait dépensé les dernières forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre en désordre pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que tout. Sous les flots de dentelles dont elle était enveloppée, sa figure amaigrie, qui avait la pâleur verdàtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr'ouvrent, apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers contours d'une tète chérie dessinée à la craie; mais pour sentir combien la griffe du vautour s*enfonça profondément dans mon cœur, il faut que vous supposiez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte. Elle n'avait plus la ma* jesté calme que lui communiquait la constante victoire remportée sur ses douleurs.
Son front, seule partie du visage qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du désir et des menaces ré-
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primées. Malgré les tons de cire de sa face allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par un ardent rayonnement semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude journée. Ses tempes creusées, ses joues rentrées montraient les forme» intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa tète disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte madame de Mortsauf; c'était le quelque chose sans nom, de Bossuet, qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort.
Je vins m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans l'effort même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent alors sur ses dents affamées, pour essayer un.de ces sourires forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de
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la vengeance, Tattente du plaisir, Fivresse de i*àme et la rage d'une déception.
— Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit^elle, et vous n'aimez pas la mort ! la mort odieuse, la mort dont toute créature, même l'amant le plus intrépide, a liorreur.
Ici finit l'amour, l'amour éternel que l'on jure aux belles formes seulement! Je le savais bien! l'amour vit de plaisirs. EUe a raison votre Arabelle, elle se plonge dans les voluptés pendant ses jeunes années... Elle ne vous verra pas étonné de son changement! Ah! pourquoi vous ai -je tant souhaité, Félix. Vous l'avez quittée, elle ne vous aime pas, je le sais, elle vous aimepour elle, et non pour vous ; mais vous êtes venu, et je vous récompense de ce dévouement paç l'horrible spectacle qui fît jadis du comte de Comminges un trappiste. Et moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenh*, y vivre comme un lis éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien ! Mais ne vous enfuyez pas, restez. M. Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis,
quand j*aurai recouvré quelques forces, que je commencerai à pouvoir prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je trente-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. D'ailleurs le bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur pour lequel tant de femmes se perdent. Oui, j'y ai bien pensé, j'ai fait des projets délicieux: nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie.
Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme pour regarder les fleurs ; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment, et se pencha vers le bouquet : — Pas de larmes ! me dit-il à l'oreille.
— Henriette, vous n'aimez donc plus no* tre chère vallée ? lui répondis-je afin de justifier mon brusque mouvement.
— Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement de càlinerie ; mais, sans vous, elle m'est funeste. . • sans toi, reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.
Cette folle caresse m'épouvanta, car elle agrandissait encore les terribles discours des
les plaisirs. Ils me parlent de paradis ! . . . Non, l'enfer, s'écria-t-elle, mais le bonheiirf
Ah ! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au vieux prêtre et à moi; car les accents de cette voix magnifique peignaient les combats de toute une vie, les angoisses de Tamour déçu.
La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, comme un enfant qui veut un jouet.
Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi, le pauvre homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières.
— Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever, et s'appuyant sur moi, vivre de réalités, et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie, je les ai comptées depuis qu^ques jours, ces impostures. N'ai-je pas rêvé plus de nuits heureuses que lady Arabelle ne vous en a données? Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu ? moi qui n'ai jamais été chercher quelqu'un dans une lande? Pourquoi m'a-t-on douée d'une âme qui ne peut vivre que d'amour, et qu'avais-je à expier pour en être privée? A qui mon bonheur aurait-il nui? Et voyez tout ce que
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tue mon malheur? Si vous aviez été moins soumis, Félix, je vivrais, je pourrais veiller au bonheur de mes enfants, les marier, les guider dans la vie. Pourquoi ne m'avez-vous pas surprise, la nuit... Mourir sans connaître Famour! l'amour joyeux, l'amour dont les extases enlèvent nos âmes jusque dans les cieux; car le ciel ne descend pas vers nous, ce sont nos sens qui nous conduisent au ciel. Nous ne nous sommes aimés qu'à demi. L'union des âmes ne précède pas l'amour heureux, elle en est la conséquence. Mon don de seconde vue m'a révélé ces plaisirs pour lesquels vous m'avez trahi; vous aviez raison de m'abandonner pour les goûter, c'est toute la vie, et je me suis trompée moi-même, car mes sacrifices ont été faits au monde et non à Dieu ! Et l'on me console en me parlant de l'autre vie, mais y a-t-il une autre vie?
Celle^i, je la connais, je l'aimç, je ne veux pas mourir ! Une heure de lady Dudley vaut l'éternité.
Elle s'arrêta, parut écouter, et sentit à travers les murs je ne sais quelle odeur.
— Félix ! les vendangeuses vont dtner , et moi ? moi , dit-elle d'une voix d'enfant, qui 2 20
suis la maîtresse, j'ai faim. 11 en est ainsi de Tamour, elles sont heureuses, elles !
— Kyrie eleyson ! disait le pauvre abbé , qui, les mains jointes, l'œil au ciel, récitait les litanies.
Elle entendit ces paroles, regarda son confesseur, et se mit à rire.
— Personne n*a eu pitié de moi ! lui répondit-elle. Vous me parlez toujours du paradis! y sera-t-il, Félix?
Elle jeta stss bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me serra en disant ; — Vous ne m'échapperez plus ! je ne veux plus porter de robe blanche! Je veux être aimée comme lady Dudley, je ferai des folies comme elle, j'apprendrai l'anglais pour bien dire : my dee. J'irai à la cour, chez la' duchesse de Bei'ry; je porterai de ravissantes toilettes, et vous serez fîère de moi. Ma mère me proposait cette vie de luxe et d'éclat; si j'avais suivi ses conseils, je vous. aurais conservé, je n'aurais pas eu de chagrins, et je ne mourrais pas de mille désirs trompés.
Mourir quand on aime la vie !
— Non, non, lui dis-je.
Elle m'entendit enfin , et me fit un signe
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de tète comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à l'instant.
— Nous dînerons ensemble , me dit^elle, je Tais prévenir Manette...
Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit.
— Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant les yeux.
Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant, je sentis son corps entièrement brûlant. M. Deslandes entra, fut étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant, tout lui parut expliqué.
— On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix altérée.
Il s'assit, lui tàta le pouls, se leva brusquement, vint parler à voix basse au prêtre, et sortit. Je le suivis.
— Qu'allez-vous faire? lui demandai-je.
— Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait croire à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit encore qu'en pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le quarante-deuxième jour
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que madame la comtesse n'a ni bu, ni mangé, ni dormi.
M. Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena dans les jardins.
;^ Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va l'envelopper d'opium. Eh bien, vous l'avez entendue, me dit-il, si toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...
— Non, dis-je, car ce n'est plus elle.
J'étais hébété de douleur; plus j'allais, plus chaque détail de cette scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement ^ar la petite porte au bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, oii je me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher moi-même de cette force par laquelle je vivais; supplice comparable à celui dont les Tartares punissaient l'adultère en prenant une main du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau pour se la couper, s'il ne voulait pas mourir de faim : leçon terrible que subissait mon âme, dont il fallait me retrancher la plus belle moitié. Ma vie était manquée aussi! Le désespoir me suggérait les plus étranges idées.
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TantM je voulais mourir avec elle, tantôt aller m'enfermer à la Meilleraye où venaient de s'ëtablir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs; je contemplais les fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la lumière qui Téclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. N*aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée, en me conservant à elle dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes! La chasteté n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder? L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain.
Au moment où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers la terrasse, où j'aperçus Madelaine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté 2 20.
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au pied de la croix, elle s*était assise sur le banc; quand elle m'aperçut à moitié chemin, elle se leva, et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi; sa démarche était hâtée, significative. Elle me haïssait, elle fuyait Tassassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourde, je lavis comme une statue, immobile et debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était assis sur une marche, et son attitude exprimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de ces idées que nous laissons dans un coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser plus tard, à loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en eux la mort sont tous insensibles aux funérailles, et je voulus interroger cette âme sombre. Gardait-elle ses pensées pour elle seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques?
— Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en moi le plus dévoué des frères.
— Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère ! répondit-il en me jetant un regard farouche de douleur.
— Jacques ! m'écriai-je, loi aussi?
Il toussa, s'écarta loin de moi, puis, quand il revint, il me montra rapidement son mouchoir ensanglanté.
— Comprenez- vous? dit-il.
Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret; et comme je le vis depuis, la sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était en mine à Clochegourde.
— Madame dort ! vint nous dire Manette, heureuse de savoir la comtesse sans souffrance.
Dans ces affreux moments, quoique chacun en sache l'inévitable fin, les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits bonheurs; les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendre bienfaisants; on voudrait que les malades reposassent sur des roses; on voudrait prendre leurs souffrances; on voudrait que le dernier soupir fût pour eux inattendu.
— M. Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient trop fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette.
Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas complice. Les amours
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de la terre, les fêtes de la fécondation, les caresses des plantes l'avaient enivré de leurs parfums et sans doute avaient réveillé chez elle les pensées d'amour heureux qui sommeillaient depuis sa jeunesse.
— Venez donc, monsieur Félix, me ditelle, venez voir Madame, elle est belle comme un ange.
Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait la dentelle des toits du château d'Âzay. Tout était calme et pur.
Une douce lumière éclairait le lit oii reposait Henriette biignée d'opium. En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé, l'Âme seule régnait sur ce visage, serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et Henriette, ces deux sublimes faces de la même femme, reparaissaient d'autant plus belles que mon souvenir, ma pensée, mon imagination, aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait oii l'âme triomphante envoyait ses lueurs par des vagues confondues avec celles de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. M. de Mortsauf resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui flottaient
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sur cette créature adorée. Je pris sur le ca-« napé'la place qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret. Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous ^parlions par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, les anges la veillaient! Oui, leurs glaives brillaient au-dessus de ce noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui en faisaient jadis comme une àme visible avec laquelle s'entretenaient les esprits de sa sphère. Les lignes se purifiaient; tout s'agrandissait et devenait majestueux sotis les invisibles encensoirs des Séraphins qui la gardaient! Les teintes vertes de la souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blancs, à la pâleur mate et froide de la mort prochaine. Quelle heure mystérieuse !
Jacques et Madelaine entrèrent. Madelaine nous fit tous frissonner par le mouvement d'adoration qui la précipita devant le lit, lui joignit les mains et lui inspira cette sublime
exclamation : — Enfin ! voilà ma mère f
Jacques' souriait, il était sûr de mourir.
— Elle est au port, dit Tabbé Birotteau.
M. de Dominis me regarda comme pour me répéter : — N'ai-je pas dit que Tétoile se lèverait brillante ?
Madelaine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand elle respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire, la jeune fille était avide et calme, forte et prosternée. En ce moment, TAngelus fut sonné au clocher du bourg ; les flots de Tair adouci jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient qu'à cette heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l'ange à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, VAve Maria nous parut une salutation du ciel ; la prophétie était si claire et l'événement si proche que nous fondîmes en larmes. Les murmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements d'oiseau, refrains et bourdonnements d'insectes, voix des eaux,
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cri plaintif de la rainette, toute la campagne disait adieu au plus beau lis de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Cette poésie religieuse, unie à toutes ces poésies naturelles, exprimait si bien le chant du départ que nos sanglots furent aussitôt répétés. Quoique la porte de la chambre fût ouverte, nous étions si bien plongés dans cette suave et terrible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre àme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces pauvres gens, habitués à Tespérance, croyaient encore conserver leur maîtresse, et ce présage si clair les accabla.
Sur un geste de Tabbé Birotteau, le vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de Sache; car le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui tenait la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance qui restait à Fange rappelé. Le moment était venu de lui administrer les derniers sacrements de FEglise. A neuf heures elle s'é-
veilla doucement, nous regarda d'un œil surpris, mais doux, et nous revîmes tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.
— Ma mère, tu es trop belle pour mourir, c'est la vie et la santé ! cria Madelaine.
— Chère fille, dit-elle en souriant, je vivrai, mais en toi.
Ce furent des embrassements déchirants de la mère aux enfants, et des enfants à la mère. M. de Mortsauf baisa sa femme pieusement au front. La comtesse rougit en me voyant.
— Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je vous aurai donné, moi f Mais oubliez ce que j*aurai pu vous dire, pauvre insensée que je suis.
Elle me tendit la main, et quand je la pris pour la baiser, e^e me dit avec son gracieux sourire de vertu : — Comme autrefois, Félix!
Nous sorttmes tous, et nous allâmes dans le salon, pendant tout le temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je me plaçai près de Madelaine, qui ne pouvait, en présence de tous, me fuir sans impolitesse ; mais, comme sa mère, elle ne regar-
LES OEVX FSMHE8. §45
dait personne, et garda le silence, sans jeter une seule fois les yeux sur moi.
— Chère Madelaine, lui dis^je à voix basse, qu'avez-vous contre moi? Pourquoi des sentiments froids quand en présence de
la mort chacun doit se réconcilier ?
— Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me répondit-elle en prenant Tair de tête qu'Ingres a trouvée pour sa Mère de Dieu y cette vierge déjà douloureuse, et qui s'apprête à protéger le monde oii son fils va périr.
— Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout, si toutefois je suis coupable.
— Vousy et toujours vous!
Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse, implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas étudié la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises contre les lois du cœur.
Une heure s'écoula dans un silence profond.
L'abbé Birotteau revint après avoir reçu la confession générale de la comtesse de Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment oiî, suivant une de ces idées qui saisissent ces 2 21
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nobles àme$, toutes sœurs d'intention, Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement qui devait lui servir de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant, belle de ses ei^piations, car je vis dans la cheminée les cendres noires de mes lettres, qui venaient d'être brûlées, sacriûce qu'elle n'avait voulu faire, me dit son confesseur, qu'au moment de la mort.
Elle nous sourit à tous de son sourire d'autrefois; ses yeux humides de larmes annonçaient le dessillement suprême; elle apercevait déjà les joies célestes de la terre promise.
— Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant la mienne, restez? Vous devez assister à Tune des dernières scènes de ma vie et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où vous êtes pour beaucoup.
Elle ût im geste, la porte se ferma. Sur son invitation , le comte s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte surpris, et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, elle releva sa tête qu'elle avait appuyée sur les genoux de M. de Mortsauf étonné.
— Quoique je me sois conduite envers
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VOUS comme une fidèle épouse , lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'étre arrivé, monsieur, de manquer parfois à mes devoirs; mais je viens de prier Dieu de m'accorder la force de vous demander pardon de mes fautes.
Oui, j'ai pu porter dans les soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus affectueuses que celles que je vous devais. Peut-être vous ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu, dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée vertueuse, selon les lois humaines, que j'aie été pour vous une épouse irréprochable, souvent des pensées involontaires ou volontaires ont traversé mon cœur, et j'ai peur en ce moment de les avoir accueillies. Mais comme je vous ai tendrement aimé, que je suis resté.e votre femme soumise, et que les nuages, en passant sous le ciel, n'en ont point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant votre bénédiction d'un front pur; je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de votre bouche une douce
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' parole p0ur votre Blanche, pour la mère de vos enfants, et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est pardonnées à ellemême qu'après les assurances les plus saintes du tribunal d'où nous relevons tous.
— Blanche ! Blanche ! s'écria le vieillard en versant soudain des larmes sur la tète de sa femme, veux-tu me faire mourir?
Il réleva jusqu'à lui avec une force inusitée, la baisa saintement au front, et la gardant ainsi.
— N'ai-je pas des pardons à te demander?
reprit-il, n'ai-je pas été souvent dur, moi!
ne te grossis-tu pas des scrupules d'enfant?
— Peut-être , reprit-elle , mon ami ; mais soyez indulgent aux faiblesses des mourants, et tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à cette heure, vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. Me permettez-vous de laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profond, dit-elle en montrant une lettre qui était sur la cheminée? il est maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le cœur, cher comte, a, ses testaments; mes derniers vœux imposent à notre cher Félix des œuvres sacrées à accomplir, je ne crois pas
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avoir trop présumé de lui ; faîtes que je n'aie pas trop présumé de vous en me permettant de lui léguer quelques pensées. Je suis toujours femme, dit-elle en penchant la tête avec une suave mélancolie, après mon pardon, je vous demande une grâce !
— Lisez après ma mort, dit-elle en me ten> dant le mystérieux écrit.
M. de Mortsauf vit pâlir sa femme ; il la prit et la porta lui-même sur le lit oii nous l'entourâmes.
— Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous ; souvent j'ai pu vous eauser quelques^ douleurs en vous promettant des joies devant lesquelles j'ai reculé ; mais n'est-ce pas à l'égoïsme de l'épouse et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée si souvent, et dont l'injustice me faisait plaisir !
L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste la mourante pencha la tète, une faiblesse survint; elle agita les mains pour dire de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques. Puis elle me montra par un geste impérieux le comte anéanti
S50 LIS DBUX FEMMES.
et ses enfants qui survinrent. La vue de ce père dont nous seuls connaissions' la secrète dëmence , devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de muettes supplications qui tombèrent dans mon âme comme un feu.
Avant de recevoir le sacrement de Textrémeonction, elle demanda pardon à ses gens de les avoir quelquefois brusqués; elle implora leurs prières, et les recommanda tous individuellement il M. de Mortsauf. Puis elle avoua noblement avoir proféré, durant ce dernier mois, des plaintes peu cbrétiennes qui avaient pu scandaliser ses gens; elle avait repoussé ses enfants, elle avait conçu des sentiments peu convenables; mais elle rejeta ce défaut de soumission aux volontés de Dieu sur ses intoléraMes douleurs. Enfin elle remercia publiquement, avec une touchante ef- Atsion de cœur, Tabbé Bîrotteau de lui avoir montré le néant des choses humaines.
Quand elle eut cessé de parler, les prières commencerait; puis le curé de Sache lui donna le viatique. Qudques moments après, sa reti^piration s^embarrassa, un nuage se ré- IMiidit sur ses yeux qui bioit^t se rouvrirent , l'Ile me lanea un dénier regard, et mourut
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aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alternatif de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique, purement filée comme un tendre appel. Au moment oii ^on dernier soupir s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance, je sentis en moi-même un coup doi|t toutes mes facultés furent atteintes.
Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant, à la lueur des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit; maintenant, calme, là où. elle avait tant souffert. Ce fut ma première communication avec la mort : je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés sur Henriette, fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage que je douais encore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid ! combien de réflexions n'inspire-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu, quel despotisme dans
cette immobilité : tout le passé s*y trouve encore, et Tayenir y commence. Âh! je Faimais morte, autant que je Faimais vivante.
Au matin, M. de Mortsauf s'alla coucher, les trois prêtres fatigués s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je pus alors, sans .témoins, la baiser au front avec tout Famour qu'elle ne m'avait jamais permis d'exprimer.
Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes la comtesse h sa dernière demeure ; elle était portée par le vieux piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes par le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai; nous traversâmes la vallée de FIndre pour arriver au petit cimetière de Sache ; pauvre cimetière de village, situé au revers de Féglise, sur la croupe d'une colline, et oiî, par humilité chrétienne, elle voulut être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu de la vallée, j'aperçus Féglise du bourg et la place du cimetière, je fus saisi d'un frisson convulsif. Hélas, nous avons tous dans la vie
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un Golgotha ou nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup de lance au cœur, en sentant sur notre tête la couronne d'épines qui remplace la couronne de roses, et cette colline devait être pour moi le mont des expiations.
Nous étions suivis d'une foule immense accourue pour dire les regrets de cette vallée où elle avait enterré dans le silence une foule de belles actions. On sut, par Manette, sa confidente, que pour secourir les pauvres, elle économisait sur sa toilette, quand ses épargnes ne suffisaient plus. C'était des enfants nus habillés, des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs de blé payés aux meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache donnée à propos à quelque pauvre ménage ; enfin les œuvres de la chrétienne, de la mère et de la châtelaine; puis des dots offertes à propos pour unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements payés à des jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la femme aimante qui disait : — Le bonheur des autres est la consolation de ceux qui ne peuvent plus être Aeureus. Ces choses s'étaient contées à toutes
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les veillées depuis trois jours, aussi la fouie fut-elle immense.
Je marchais avec Jacques et les deux abbés derrière le cercueil; car suivant l'usage, ni Madelaine, ni le comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à Clochegourde. Manette voulut absolument venir.
— Pauvre Madame ! pauvre Madame ! La voilà heureuse!.... entendis-je à plusieurs reprises à travers ses sanglots.
Au moment oii le cortège quitta la chaussée des moulins, il y eut un gémissement unanime mêlé de pleurs, qui semblait faire croire que cette vallée pleurait son âme.
L'église était pleine de monde. Après le service, nous allâmes au cimetière oii elle devait être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai, je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me conduisirent mourant jusqu'au château de Sache, dont les maîtres m'offrirent poliment un asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus point retourner à Clochegourde, je répugnais à me retrouver à Frapesle d'où je pouvais
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voir le castel où n'était plus Henriette. Là, j'étais près d'elle. Je demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnaient sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé ; vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et oiî par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à la méditation sévère et solennelle à laquelle je voulais me livrer. J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit la fatale nuit, combien ma présence allait être importune à Clochegourde. Le comte avait ressenti de violentes émotions à la mort d'Henriette, mais il s'attendait à ce terrible événement, et il y avait dans le fond de sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence. Je m'en étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse prosternée me remit cette lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que j'attendais de lui. Les paroles d'Henriette, il les avait attribuées à l'excessive délicatesse de cette conscience qu'il savait si pure. Cette insensibilité d'égoïste était naturelle. Leurs âmes ne s'étaient
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pas plus mariées que leurs corps; ils n'avaient jamais eu ces constantes communications qui ravivent les sentiments; ils n'avaient jamais échangé ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent à toutes nos fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de notre chair, en même temps qu'ils ont caressé Tàme qui sanctionnait chacune de ces attaches. L'hostilité de Madelaine me fermait Clochegourde ; elle n'était pas disposée à pactiser avec sa haine , sur le cercueil de sa mère, et j'aurais été horriblement gêné entre le comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la maison, qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi, là où jadis les fleurs même étaient caressantes, oii les marches des perrons étaient éloquentes, oii tous mes souvenirs revêtaient de poésie les balcons, les margelles, les balustrades et la terrasse, les arbres et les points de vue ; être haï, là où tout m'aimait; je ne supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il pris. Hélas ! tel était donc le dénoûment du plus vif amour qui jamais ait atteint le cœur d'un
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homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite allait être condamnable, mais elle avait la saoetion de ma conscience. Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et les plus grands drames de la jeunesse. Nous partons presque tous au matin, comme moi de Tours pour Clochegourde, nous emparant du monde, le cœur affamé d'amour ; puis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand nous nous sommes mêlés aux hommes et aux événements, tout se rapetisse insensiblement, nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres. Voilà la vie ! la vie telle qu'elle est : de grandes prétentions, de petites réalités.
Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant ce que j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je résolus de m'élancer vers la politique et la science, dans les sentiers tortueux de l'ambition, d'ô^ ter la femme de ma vie et d'être un homme d'État, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés, aux cimes sévères et aux pieds de bronze : je me
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demandais si la vertu d'Henriette n*avait pas été de rignorance, si j^étais bien coupable de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords.
Enfin, par un suave midi d'automne, un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, je ne devais ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la Usant.
Lettre de madame de Mortsauf au vicomte Félix de P^andenesse,
Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon cœur, moins pour vous mon* trer combien je vous aime, que pour vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous dévoilant la profondeur et la gravité des plaies que vous y avez faites. Au moment où je tombe barassée par les fatigues du voyage, épuisée par les atteintes reçues pendant le combat, heureusement la femme est morte; la mère seule a survécu. Vous allez voir, mon ami, comment vous avez été la cause première de mes maux; et si plus tard je me suis complaisamment offerte à
yo9 coups, aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une dernière blessure; mais il y a d'excessives voluptés à se sentir brisée par celui qu'on aime. Bientôt les souffrances me priveront sans doute de ma force, je mets donc à profit les dernières lueurs de mon in< telligence pour vous supplier encore de remplacer auprès de mes enfants le cœur dont vous les aurez privés. Je vous imposerais cette charge avec autorité si je vous aimais moins; mais j^ préfère- vous la laisser prendre de vous-même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi comme une continuation de votre amour; l'amour ne fut-il pas en nous constamment mêlé de repentantes méditations et de craintes expiatoires? Et, je le sais, nous nous aimons toujours. Totre faute ne m'est pas si funeste par vous que par le retentissement que je lui ai donné au dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas dit que j'étais jalouse , mais jalouse à mourir? eh bien, je meurs î Consolez-vous, cependant :
nous avons satisfait aux lois humaines; l'Église, par l'une de ses voix les plus pures, ni'a dit que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs penchants naturels à
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ses commandements. Mon aimé, apprenez donc tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de mes. pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers moments, vous devez le savoir aussi, vous, le roi de mon cœur, comme il est le roi du ciel.
Jusqu'à cette fête donnée au duc d* Angouléme, la seule à laquelle j*aie assisté, le mariage m'avait laissé dans Tignorance qui donne àFàme des jeunes filles la beauté des anges. J'étais mère, il est vrai ; mais l'amour ne m'avait point environnée de ses plaisirs permis. Comment suis- je restée ainsi? je n'en sais rien ; je ne sais pas davantage par quelles lois tout en moi fut changé dans un instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui de vos baisers? ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme; l'ardeur de votre sang a réveillé l'ardeur du mien; votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur. Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation pour laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car les enfants n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de la lumière et de leurs yeux , ni le baiser
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de la vie sur leurs lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers, ce fut du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup plus beau , car c'était la vie de l'àme ! Je compris qu'il existait je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force plus belle que la pensée , c'était toutes les pensées , toutes les forces , tout un avenir dans une émotion partagée.
Je ne mç sentis plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cœur, ce coup de foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu ; je devinai soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle me baisait sur le front en s'écriant : — Pauvre Henriette! £n retournant à Clochegourde , le printemps , les premières feuilles, le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs, l'Indre, le ciel, tout me parlait un langage jusqu'alors incompris, et qui rendait à mon âme un peu du mouvement que vous aviez imprimé à mes sens. Si vous avez oublié ces terribles baisers, moi je n'ai jamais pu les effacer de mon souvenir , j'en meurs ! Oui chaque fois que je vous ai vu depuis, vous en ranimiez l'em- •i 22.
preînte ; j'étais émue de la tète aux pieds par votre aspect , par le seul pressentiment de votre arrivée ; ni le temps , ni ma ferme volonté n*ont pu dompter cette volupté impérieuse. Et je me demandais involontairement:
Que doivent être les plaisirs? Nos regards échangés , les respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains , mon bras posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin les moindres choses me remuaient si violemment que presque toujours il se répandait un nuage sur mes yeux; le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah ! si dans ces moments où je redoublais de froideur , vous m'eussiez prise dans vos bras, je serais morte ! J'ai parfois désiré de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par mes enfants m'emplissait le cœur d'un sang plus chaud qui colorait aussitôt mon visage , et je tendais des pièges à ma pauvre Madelaine pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements de cette sensation. Que vous dirai-je?
votre écriture avait un charme , je regardais vos lettres comme on contemple un portrait.
LU Hcx mus.
Si, dès ce premier j<Nir, ▼«■§ atia 4é^ conquis sur moi je ne sa» qad huà f&m^^ vous comprenez, mon ami, qn*il ^kt mfini, quand il me fat donné de lire Âme. Quelles délices m* trouvant si pur, si de qualités si belles, capable de si choses, et déjà si éjM^oaré! Homme cC faut, timide et courageox! Qndk jote je nous trouvai sacrés tons deux pnr de fflunes souffrances! Dqmis celte soim on nous nous confiâmes Fnn k Fantre, t«^ mtdre, pour moi c*était mourir; amâ vow M-te laissé près de moi par égoîsme. La ccttîtade qu*eut M. de la Berge de la mort causerait votre éloîgnement, le coup, car il lisait dans mon ime; il jnçn j'étais nécessaire à mes enfants* à n/ét Mortsauf ; il ne m'ordonna point de v«w fermer l'entrée de ma maison, car je inî pty^^ de rester pure d'action et de pensée. — « La pensée est involontaire, me dit-il, mais cHe peut être gardée au milieu des snppGccs! ^ ■— u Si je pense, lui répondis-je, lom «n perdu, sauvez-moi de moinnéme. Faites qnl demeure près de moi, et qne je reste fwrvf •
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Le bon vieillard, quoique bien sévère, fut alors indulgent à tant de bonne foi. — ^ <( Vous pouvez Faimer comme on aime un fils, en lui destinant votre fille, » me dit-il. J'acceptai courageusement une vie de souffrances pour ne pas vous perdre; et je souffris avec amour en voyant^ que nous étions attelés au même joug. Mon Dieu ! je suis restée neutre, fidèle à mon mari, ne vous laissant pas faire un seul pas, Félix, dans votre propre royaume. La grandeur de mes passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé les tourments que m'infligeait M. de Mortsauf comme des expiations, et je les endurais avec orgueil, pour insulter à mes penchants coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais depuis que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque gaieté dont M. de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette force que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis longtemps à ma vie intérieure que je vous ai racontée.
Si vous avez été pour beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants, je croyais les avoir privés de quelque chose , et je craignais de ne ja-
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mais faire assez pour eux. Ma vie fut dès lors une continuelle douleur que j'aimais.
En sentant que j'étais moins mère, moins honnête femme , le remords s'est assis dans mon cœur , et craignant de manquer à mes obligations , j'ai constamment voulu les outre-passer.
Pour ne pas faillir, j'ai donc mis Madelaine entre vous et moi; je vous ai destinés l'un à Tautre, en mettant ainsi des barrières entre nous deux. Barrières impuissantes! Oui, rien ne pouvait étouffer les tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous aviez la même force. J'ai préféré Madelaine à Jacques, parce que Madelaine devait être à vous. Mais je ne vous cédais pas à ma fîUe sans combats; je me disais que je n'avais que vingthuit ans quand je vous rencontrai, que vous en aviez presque vingt-deux ; je rapprochais les distances, je me livrais à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je vous fais ces aveux afin de vous épargner des remords; peut-être aussi afin de vous apprendre que je n'étais pas insensible, que nos souffrances d'amour étaient bien cruellement égales, et qu' Arabelle n'avait aucune supériorité sur moi.
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J'étais aussi uâe de ces filles de race déchue que les hommes aiment tant. Il y eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant toutes les nuits, mes cheveux tombaient ; ceux-là, vous les avez eus ! Vous vous souvenez de la maladie que fit M. de Mortsauf, votre grandeur d'àme d'alors, loin de m'élever, m'a rapetîssée. Hélas, dès ce jour je souhaitai me donner à vous comme une rér compense due à tant d'héroïsme ; mais cette folie a été courte, je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques et les souffrances de Madelaine m'ont paru des menaces de Dieu qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis, votre amour si naturel pour cette Anglaise m'a révélé des secrets que j'ignorais moi-même : je vous aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madelaine a disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse, les efforts que je faisais pour me dompter moi-même sans autre secours que la religion, tout avait préparé la maladie dont je meurs. €e coup terrible a déterminé des crises sur lesquelles j'ai gardé le silence; car je voyais dans la mort le seul dénoû-
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ment possible de cette tragédie inconnue.
Il y a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, pendant les deux mois qui se sont écoulés entre la nouvelle que me donna ma mère et votre arrivée : je voulais aller à Paris, j'avais soif de meurtre, je souhaitais la mort de cette femme, j'étais insensible aux caresses de mes enfants. La prière , qui jusqu'alors avait été pour moi comme un baume, fut sans action sur mon âme. La jalousie a fait la large brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le front calme. Oui, cette saison de combats fut un secret entre Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée autant que je vous aimais moi-même et que je n'étais trahie que par la nature et non par votre pensée, j'ai voulu vivre. 11 n'était plus temps. Dieu m'avait mis sous sa protection, pris sans doute de pitié pour une créature vraie avec elle-même, vraie avec lui, et que ses souffrances avaient souvent amenée aux portes du sanctuaire.
Mon bien aimé. Dieu m'a jugé, M. de Mortsauf me pardonnera sans doute; mais vous !
serez-vous clément ? écouterez-vous la voix qui sort en ce moment de ma tombe? répa-
rerez-vous les malheurs dont nous sommes également coupables, vous moins que moi peut-être ! Vous savez ce que je veux vous demander. Soyez auprès de M. de Mortsauf comme est une sœur de charité près d*un malade, écoutez -le, aimez -le, car personne ne l'aimera. Interposez-yous entre ses enfants et lui comme je le faisais, votre tâche ne sera pas de longue durée : Jacques quittera bientêt la maison pour aller à Paris auprès de son grand-père, et vous m'avez promis de le guider à traversâtes écueils de ce monde.
Quant à Madelaine, elle se mariera. Puissiezvous un jour lui plaire, elle est tout moin)ème, et de plus elle est forte, elle a cette volonté qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique, elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient, elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant ainsi le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde, vous effaceriez des fautes qui n'auront pas été suffisamment expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car il est généreux et me pardonnera. Je suis, vous le
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voyez, toujours égoïste; mais n'est-ce pas la preuve d'un despotique amour ? Je veux être aimé par vous dans les miens. N'ayant pu être à vous, je vous lègue mes pensées et mes devoirs ! Si vous m'aimez trop pour m'obéir, si vous ne voulez pas épouser Madelaîne, vous veillerez du moins au repos de mon àme en rendant M. de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être.
Adieu; cher enfant de mon cœur, ceci est Tadieu complètement intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une àme oii tu as répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me sers de ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regrets ! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes lois selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu, un adieu semblable à 2 23
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celui que j*ai fait hier à notre belle vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez souvent, n'est-ce pas?