SCÈNE V
Ifi
JULIEN
Ah! madame, vous croyez que je me permets...?
LA MARQUISE
Je ne crois rien du tout. Je n'ai jamais remarqué là personne, et je ne vous soupçonne pas d’ôtre curieux. Ce serait en pure perte, je n’ai pas de secrets, moi ! N’importe I on aime à être chez soi, et vous-même, l’œil d’un voisin vous gênerait. Si vous tenez beaucoup à rester ici, je ferai mon possible pour ne pas vous déranger, mais vous trouverez .bon que cotte ouverture soit murée.
JULIEN
Murée? Ah I grands dieux ! vous mo plongez dans les ténèbres, - moi, un peintre!
LA marquise.
Attendez! si je m’oriente bien... les grands et beaux jardins de M. Thierry mon voisin... votre parent... sont par ici.
JULIEN
Oui; mais...
LA marquise.
On peut ouvrir ici une fenêtre aussi grande que vous la voudrez, et M. .Thierry ne s’y opposera certainement pas. Vous gagnerez donc tout au change. Parlez-en à votre oncle... et le plus tôt possible, vous m’obligerez, (voyant V«ce«blement de Jullen.) Vous ôtes très-nouveau ici, m’a-t-on dit : il n’y a pas plus de deux ou trois mois...
julien.
Deux mois... deux jours, deux heures, c’est parfois l’équivalent de toute une vie de souffrances et de délices. Quand je suis venu ici, moi, la douleur d’avoir perdu mon père...
LA MARQUISE
Un homme de grand talent, je le sais, et fort aimé de tout le monde !
JULIEN
Oui, madame, le regret de cette perte était encore bien vif. Je ne sortais pas, je ne vivais plus. La solitude était un besoin en
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même temps qu’un supplice. La tranquillité de ce petit réduit m’a charmé. J’y ai trouvé des idées plus calmes... et aussi plus vives... un idéal plus élevé, des rêveries, des aspirations sans fin... tout un monde de désirs sans espoir... Ah I vos fleurs sont moins méfiantes et moins cruelles que vous I Elles ne se croyaient pas souillées par le regard d’un pauvre amant de la nature, et Dieu, qui a fait tout ce qui est beau et bon, ne me faisait pas un crime de l’adorer dans ses divins ouvrages !
LA MARQUISE
Un esprit aussi élevé que le vôtre trouvera partout de pures jouissances et des modèles divins. N’en êtes-vous pas entouré? Voici chez vous des plantes plus rares que les miennes, et vous ne devez pas les oublier pour celles du dehors. Vivez pour le bel art que votre père vous a enseigné, et où sa renommée Vous soutiendra. Et, puisque vous aimezà symboliser, songez que les lis .. en voici un admirable de blancheur!... ne doivent leur éclat qu’à leur pureté, et trouvez naturel qu’ils aiment l’ombre... et la solitude. Adieu.
JULIEN
Adieu, madame!... mais, ce K s que vous avez regardé... votre image... accordez-moi une seule consolation, une seule grâce!
(U le cueille. I
LA MARQUISE
Ah ! que faites-vous ?
JULIEN
Emportez-le.
LA MARQUISE
Mais... Non, monsieur, je ne l’accepte pas!
JULIEN
Ah! malheureux que je suis! vous me refusez cela!... Oui, c’est juste, j’oubüais... Pauvre et sans nom, je n’ai même pas !e droit de vous oÊfrir une fleur ! ~ ■
LA -MARQUISE
Ce n’est pas cela, monsieur; mais je ne reçois de fleurs de personne, et je craindrais le parfum de celle-ci.