Du goife dïs ilcs Normandes
I)R IMNKRUnLE AI' MONT SAINT -MICHEL 471
La baie qui s'étend de Beaumom-Hacle à Healvm.le {,'jirde le nom de Vac- TiLi.E. La terminaison de la plupart de ces appellations est bien fjilo pour jeter un peu de confusion dans les souvenirs des voyageurs.
GiEiiiNE'^EY, possession anglaise, fait presque face à la baie.
Nous entrons à Diklette, hameau bâti sur le tout petit lleuve du môme
nom, ce qui assure à son port, creusé depuis un siècle, le trafic du canton voisin. Le granit, les produits agricoles, d'excellent minerai de fer, la pèche des huîtres y entretiennent l'activité maritime.
Deux phares à feu fixe, l'un blanc, l'autre rouge éclairent le chenal et le port.
Diélelte est une dépendance de I'Yamanville, commune très intéressante à explorer. Elle possède un magnifique château, bâti au dix-septième siècle, dont on vante, avec raison, la cour d'honneur et les escaliers. Le beau granit du pays a été seul employé dans la construction.
Le granit, encore, forme les parois du Trou-Baligan, caverne immense, digne d'abriter toutes les fées et tous les nains, héros des contes populaires.
Le Dolmen de la PiEnnE-Au-RoY touche un màt à signaux : l'emblème du passé côtoie l'emblème civilisateur du présent....
Nous passons rapidement d'une anse à une autre. Presque toutes sont défendues par des écueils et elles restent absolument à sec au moment du reflux.
Beaucoup n'en sont pas moins devenues de laborieux petits ports dont la prospérité augmente chaque année.
CARTEnET en fait foi. Ne se souciàt-on pas de son commerce, que l'on s'y arrêterait bien volontiers pour parcourir ses falaises aux aspects imprévus, et son château.
Une famille seigneuriale porta le nom de Carteret et posséda des fiefs dans l'Ile de Jersey. Une branche de cette fannlle adopta la nationalité anglaise et l'un de ses membres, Georges de Carteret, avait, en 1651, le gouvernement du château Elisabeth, la dernière des forteresses de l'île qui se soumit à Cromwell Deux fois, le gouverneur y donna asile' à Charles II, fugitif.
En reconnaissance de l'hospitalité reçue, le monarque offrit au Bailli
et aux Jurés de Jersey une superbe Masse en argent, portant, gravée, l'attestation de son séjour. La Masse paraît dans toutes les cérémonies de la Cour de Justice.
On retrouve, ainsi, une foule de traits qui témoignent de l'antique union de l'île avec la f'rance, et des relations constantes qu'elle y entretient.
Pop.t-Bail, comme Carteret, fait partie du canton de Rarneville, mais il est en train de devenir plus important que son chef-lieu. Ses industrieu.x pêcheurs et ses hardis caboteurs ne se laissent rebuter par aucune difficulté. Leur énergie se traduit en prospérité pour le pays, prospérité qui ne saurait manquer de suivre une période ascendante.
Tout en continuant de nous plier aux dentelures du rivage, nous ne
F)F [Jl.NhKUni !•; \U MONT SAINT- MliMIEL •t'a
pouvons nous empêcher de faire un retuur vers une rpoque loiiitaiiio de notre histoire nationale. Philippe Auguste venait de reconquérir la Nurniandie sur Jean Sans Terre... 11 n'avait qu'à étendre la main |)oiir réunir à sa couronne les îles voisines : AcmcNv, Gler.nesey, .lEti-Ev, Seuk, IIeiim, en un ni(jt l'archipel normand : cela n'eut pas lieu.
Oubli, néjjligcnce ou hésitation, le résultat n'en fut pas moins nialliciireux. Ces îles, évidemment, sont des parties détachées du Cotentin...
Oc plus, les mœurs, les coutumes, le langage y étaient identiques aux mœurs, aux coutumes, au langage du reste de la province normande..
Mais les regrets sont superllus. .Nous devons nous résigner à voir, sans les posséder, dans les eaux françaises, ces (•li;niii;iiils jny.mx iii.uitimos
11 nous faut nous contenter des Iles Ciimskv, iuunonses bancs de granit, au nombre d'une ciiuiuantaine, exploités en carrières de pierres à bâtir.
Leur gisement s'étend sur plus de douze kiloniètrcs. Un beau phare à feu fixe, avec éclats rouges, est situé sur le plus grand de ces ilôts.
.\ peu de dislance de renibuuLhiire de VAij, petit cours d'eau qui vient tomber dans la Manche, en face de Jersey, on trouve les restes de la riche abbaye bénédictine de Lessay. L'église date du onzième siècle; son niagnilique portail, sa belle tour, ainsi que ses cloîtres, subsistent assez bien conservés.
Pour nous rendre à (!oiitances, nous traverserons le canal du mémo nom formé par la Soullc, rivière t|ui, au pont de la Ituquc, se jette dans le pclil fleuve aupolé la Sirnitc.
■'•''.'.^^''■•'■vi:,?;;^,--..
'lus Usiiiuuvillo.
m.rTANCKS
CIIAIMTRKXLV
COUTANCES. — LE COMTE UE TOURVILLE. — I.ES lUfTF.VILI E
Une éiioniie tour, accostée de llëches pyiaiiiid;iles, se découpe sur le bleu du ciel. C'est le couroniieiMeiit de la cathédrale de Coutam.e^ qui, par sa situation, domine tous les environs et sert de point de reconnaissance aux navigateurs.
L'origine de la ville est controversée, mais les historiens s'accordent pour la faire remonter aux premiers siècles de notre histoire nationale.
Elle aurait été l'une des principales villes des Uuelli et, plus tard, aurait pris le nom de renipeieur Constance Chlore, qui se serait beaucoup occupé d'elle.
Une chose est très certaine : on la trouve nettement désignée vers la fin du quatrième siècle, et, peu de temps après, son église avait le rang d'évèclié. I,a suprématie épiscopale lui a été conservée, mais l'autorité administralive est échue à Saint-F/», placé plus au centre du département.
On ne voit pas que Coutances ail joué un grand rôle jusqu'à ce que la guerre de Cent ans éclatât. Cela dut tenir aux ravages exercés par les Normands dans la pauvre cité. IMus tard Talbot, ce même Talbot que plusieurs historiens français (1!) appellent « grand », terrorisa Coutances par tous les horribles excès déjà commis à HarlliMir, à iluiillcur et dans un grand nombre de villes normandes.
Le mal en arriva à un point si insupporlabie (jue la pdpulalion entière se souleva enfin et chassa honteusement l'étranger.
Toutefois, le joug anglais ne fut entièrement brisé que par le connétable de Hichemont, en 1449; mais les vicissitudes de Coutances ne furent point, pour cela, terminées.
'r,8 LE IITTOHAL DE LA FRANCE
Louis XI punit d'iiiio uiaiiière cruelle sa pailiciputiou à la Ligue du Bien Public, et les guerres de religion devinrent le signal de scènes affreuses.
A peine commençait-elle à oublier ces tristes souvenirs que la révolte des Nu-Pieds éclata.
Louis XIll avait établi une taxe excessive sur les cuirs. Les cordonniers de Baveux, en grand nombre dans cette ville, jugèrent qu'il leur était impossible de subir un semblable impôt.
Ils se rebellèrent et prirent le surnom de Nu-pieda. On crut vaincre sûrement les meneurs en pendant, rouant et jetant leurs chefs aux galères. On se trompa.
Loin de rester circonscrite dans le pays Dessin, la ligue populaire devint traînée de poudre. Elle se ramifia un peu partout, en Normandie, mais le Cotentin et l'Avranchin devinrent ses principaux foyers de résistance.
Les maux qui en furent la suite sont incalculables et tous les historiens s'accordent à dire que la répression coûta autant, sinon davantage, à la province, que lui avait coûté la révolte.
Enfin, Coutances subit le contre-coup de la révocation de l'Édit de Nantes; mais, depuis lors, le calme de son existence n'a guère été troublé.
Un moment, pourtant, elle put prétondre à un surcroît d'activité. L'Assemblée Constituante la désigna pour chef-lieu du département nouveau.
Napoléon rapporta le décret et Coutances ne garda que la juridiction criminelle. Seulement, quand eut lieu la révision des sièges épiscopaux, l'ancienneté de son église plaida en sa faveur et elle bénéficia de la suppression de l'évêché d'Avranches.
Si blasés que soient nos yeux par les singuliers mélanges architectoniques dont nous sommes accablés depuis une trentaine d'années, les plus indifférents ne peuvent, sans admiration, contempler la cathédrale, imposante par la masse de ses bâtiments, élégante et simple, quoique riche, par les détails dont le plus pur style ogival a relevé son ensemble.
Sa fondation remonte au treizième siècle; elle domine non seulement la ville, mais les environs, sur un horizon très étendu, car sa hauteur totale n'est pas moindre de cent trente-quatre mètres, et le monticule qui la soutient est lui-même fort élevé.
PK mNKKIU.il K AI MONT SAINT MICHEL
Deux beaux portails latéraux coiiiplèleiit l'effet produit par la grosse tour, les toun.'llt's et les flèches purement dentelées.
A rinlérieur, des verrières bien conservées s'harmonisent avec des autels portant le cachet d'une ancionnelé vénérable. La plus belle des chapelles est dédiée à la Vierge (jui, sous le vocable de Notre-Dame, est patronne de la cathédrale.
Après ce niagnihqiio monument, on a encore à voir Saint-Pierre et l'aijueduc (lit (1rs Piliers, ouvrage attribué aux iSomains, mais qui fut presipje en-
Cilliédrulc de Coulanccs.
tièrcmcnl roconslruil au douzième ou au treizième siècle. Dos seize arches qui le comiiosaieut, ciiu} seulement ont pu résister au temps.
Malgré son aspect un peu morne, Couîances fait un assez profitable commerce des produits agricoles et maïuilactiiriers de l'arrondissement. Les transactions sont grandement aidées par le canal de SouUe, qui la met en communication avec le havre de Ulg.nlvii.i.e et le petit port du même nom, de plus en ])lus fréquenté.
Un cliàltau-lcirl [nuli'geail anlrelois liégneviile. M;iinleii;iiil, la pi>|iiil,ilion
s'adonne a peu près tout entière à la pêche du litlural, à l'éicvap^e fructueux des huitres et au cabotage, qui tend à prendre une sérieuse importance.
Riclie en souvenirs historiques, l'arrondissement de Coutances compte, parmi ses enfants, un grand nombre d'hommes célèbres à divers litres.
Le très ancien petit bourg de Hamhye, capitale, au temps de liberté de la Gaule, d'une peuplade, se retrouve intimement lié aux légendes jersiaises.
Il consei've avec soin les restes imposants de sa forteresse et les belles ruines d'une abbaye datant du douzième siècle.
Sous les voûtes croulantes de l'église repose le cercueil de Louis d'Estoii- TEviLLE, l'héroïque capitaine dont les annales du Mont Saint-Michel ont gardé la glorieuse mémoire.
Le château féodal de Saim-Dems-le-Gast vit naître Sai.\t-Evremond.
TouRviLLE, le vaillant vaincu du combat de la Hougue, naquit, en 104'2, au château portant le nom de sa famille, fort ancienne et puissante.
M. Léon Guérin, un de ses biographes, a écrit de lui :
« 11 y a en quelque sorte deux marins dans Tourville : L'un, tout de premier mouvement, tout d'inspiration, tout de feu, qui s'élance et triomphe à l'abordage, comme Jean Bart; l'autre méditatif, prudent, calculateur, rangeant le plus de chances possibles de son côté avant de rien hasarder, comme Duquesne.
« Aussi sa vie militaire se divise-t-elle en deux parts, qui offrejit, sous deu.x aspects différents, chacune leur genre de beauté, chacune leurs enseignements. Dans la première, c'est la fougue de la plus valeureuse jeunesse; dans la seconde, c'est la sagesse et l'expérience de l'âge mûr, acquises avant le temps. »
On ne pouvait mieux délinir le génie de Tourville, qui parut toujours aussi grand, soit que le succès répondit à son courage, soit que le hasard le trahit.
Il avait dix-sept ans lors de sa première campagne contre les pirates barbaresques et il y accomplit de tels prodiges de hardiesse, d'intrépidité, de vivacité d'esprit que sa renommée fut aussitôt établie. Six années entières, passées en croisières brillantes sur la Méditerranée, entoura son nom d'un si grand éclat, que Louis XIV n'hésita pas à donner au jeune comte le grade de ca]iitaine de vaisseau.
DE Dl.NKF.RQLE AU MO.NT SAl.N T-MICIIEL ■»«!
Sous les ordres du vice-amiral d'Estrées, il se trouva, en l(i7'2, l'ace à face avec le redoutable amiral hollandais Ruyter, et sut l'cmpèclicr de capturer sou vaisseau le Sans- Pareil'.
Partout, il se signale ù ratlonlion. Duquesne le regardait comme l'un des plus habiles, des plus vaillants marins qu'il connût. Tourville méritait l'éloge; sa vie entière est remplie de faits éclatants. Il ose, en 1685, alors que, de nouveau, son vaisseau était sous les ordres de dTstrées, proposer et exécuter la périlleuse aventure d'aller, avec une seule chaloupe, explorer le port de Tripoli. Pendant toute une nuit, il sonde la rade, trouve la place favorable pour que la llotle française vienne s'y embosser, et, par cet excès d'audace, provoque la soumission des pirates tripolilains.
Sa lutte contre le vice-amiral espagnol Papachin, dont nous avons dit un mot à propos du Salul entre bâtiments, fut lioméri(juo.
Papacliin se croyant de beaucoup plus fort que Tourville, refusait de Saluer le j)avillon français. Mais, à la lin, vaincu, désemparé, près de coulci bas, il s'estima trop heureux d'obéir.
Nous n'avons pas à suivre Tourville dans chacun des combats où sa valeur sembla dompter les chances les plus contraires. Si une seule fois la victoire lui échappe, ce n'est pas sa prévoyance qu'il faut accuser.
M. Léon Guérin donne, avec une concision plus frappante (jue n'importe quelle longue explication, les causes du funeste combat de la llougue.
« Tourville, dit-il, voulait attemhe d'avoir les forces nécessaires pour lutter contre les quatre-vingt-seize vaisseaux et les vingt-trois frégates ainsi que les brûlots de la Hotte anglo-hollandaise.
« Mais le ministre Pontchartrain (le père), triste successeur de Colbert et de Seignelay, eut la témérité de lui écrire :
« Ce n'est point à vous à discuter les ordres du roi, c'est à vous de <t les exécuter et d'entier dans la Manche'. Mandez-moi si vous le voulez » faire, sinon le roi commettra à votre place quelqu'un plus obéissant et « moins circonspect que vous ».
« Tourville, riiulignation et le désespoir au cœur, assembla aussitôt ses capitaines, et leur lit la lecture de cette insolente épitrc.
« Il ne s'agit point de délibérer, leur dit-il ensuite, mais d'agir. Si on
t. Le Muscc de ilaiine conserve un uioiléle du Sans-Pareil, mais postérieur au temps de Tourville. Il a é^,'iileiiiei)l un modèle du Royal-Louis ou Solcil-Roijal (modèle du temps de Louis XIN'), v.iisseau monli! par Tourville h la llougue. On est en train d'en rétablir les plans d'après des données manuscrites trouvées au Musée.