BERGUES. — LE BEFFROI
ciiArnuE II
U l'CCllE DE ;,A MOtlL'E EN ISLANDE
Nous n'avons dit que quelques mots de la poche de la morue sur les côtes islandaises, mais cette industrie mérite bien un chapitre spécial. A tous les points de vue, elle est intéressante.
Les pêcheurs qui s'y adonnent sont d'admirables marins, des travailleurs infatigables.
Chaque année, au mois de mars, les engagements sont contractés, car il faut èlie jirêt jiour quitter le port à l'époque ordinaire . 1" avril.
Autrefois, les navires employés étaient d'une forme particulière, assez disgracieuse, se conduisant bien à la mer, mais très lourds et d'une marche lente.
Depuis une quarantaine d'années, on emploie des goélettes, bâtiments à deux mais , légers et fms voiliers , que l'on aménage spécialement en vue du travail accompli à bord . L'achat de chacun de ces navires, leur armement, c'est-à-dire tous les frais nécessités par l'assurance, par l'embarquement des vivres, par le bon entretien de chaque objet utile à la pèche future, ainsi que par les avances de solde à faire à l'équipage; enfin, le désarmement, consistant dans le payement de ce qui reste dû aux pêcheurs, le déchargement des tonnes de poisson, les réparations à la goélette, ...tontes ces dépenses réunies varient de 80 à 90 000 francs. Or , il y a de cent à cent cinquante navires dunkerquois occupés, par année, dans les mers d'Islande, et chacun d'eux embarque de douze à quinze hommes.
Voilà donc toute une petite armée et une somme d'au moins dix millions engagées dans la plus rude des campagnes. Quand la pèche a été abondante, c'est un peu d'aisance qui entre chez le matelot, car, en gé-
néral, les Islandais sont payés à la prime; autrement dit, ils reçoivent un prix déterminé par chaque tonne de morue rapportée.
Mais si le poisson n'a pas donné, si les mauvais temps ont causé des avaries graves au bâtiment ou contrarié constamment le travail , une misère véritable devient le partage de la famille du pêcheur.
Aucun métier ne réclame plus d'abnégation, n'expose à de plus grands efforts, à des privations plus pénibles.
La morue est rangée par les naturalistes dans le genre Gade, dont font partie la merluche, le merlan, le lieu, la lotte. On reconnaît l'espèce à ses nageoires ventrales jugulaires, qui sont étroites et pointues. Les
pôclieur Qe morue.
nageoires sont appelées jugulaires, lorsque, comme dans les poissons que nous venons de citer, elles sont placées sous la gorge, en avant des pectorales. Ces dernières, situées aux deux côtés de l'animal, jouent fort bien le rôle de bras.
La morue se multiplie beaucoup. Un savant hollandais, Leuwenhoeck, a été assez patient pour en compter les œufs . Il a trouvé un total étourdissant : plus de neuf milliom!
On comprend, dès lors , l'existence de ces bams exploités depuis si longtemps et non encore épuisés.
Tout est utile dans la morue : Aucun de ses débris n'est perdu.
Les œufs, mis à part, sont entassés avec un peu de sel. Ils fournissent le meilleur des appâts pour la pèche de la sardine . Cette préparation est connue sous le nom de rogue. Nous verrons les sardiniers de Douarnenez et autres ports de pêche bretons en faire un incessant usage.
Le poisson étant capturé, on tranche sa tète et on la divise en plusieurs morceaux; l'un d'eux, plus délicat, est appelé langue, mais n'est autre chose que le palais. Les intestins serviront à amorcer les lignes mêmes auxquelles se laisseront prendre des centaines d'autres morues. La vessie natatoire donne une très bonne colle; le foie, convenablement préparé, abandonuc une huile dont les propriétés médicinales sont bien connues.
La chair, enfin, fournira un aliment sain et qui, grâce au salage, peut se conserver très longtemps.
Le matelot chargé de disséquer le poisson s'appelle, à bord dos navires diinkcrquois, paqueur ; après lui, vient le xaltur, qui dispose les morues dans des tonnes et les recouvre, au fur et à mesure, du sel nécessaire pour les protéger de la corruption. Ensuite, le lonneliei' ferme, aussi hermétiquement que possible, chaque baril, et le marque du eliilIVe spécial à l'armateur.
Au retour des bâtiments, le contenu des tonnes est, de nouveau, visité, les morceaux sont triés et sécliés.
Ce n'est donc pas une affaire de mince imi)orlance que la pèche
LE LITTOnAL DE LA FRANCE
dite islandaise, et elle ne réussit qu'à une condition, nous le répétons : celle d'y employer les plus grands efforts, de se résoudre aux plus pénibles privations, à des dangers de tous les instants. Et non point pendant une ou deux semaines, mais durant cinq longs mois, sous un climat glacial ! Aussi la vieillesse et les infirmités arrivent-elles vite pour le pêcheur de morue....
Saluons le courageux marin, admirons son énergie, sa vaillance, et ne méprisons plus le produit d'une pêche conquis au prix d'un tel labeur.
Il peut se faire que, sous forme de conserve salée, la morue plaise
moins à notre goût blasé que le cabillaud, c'est-à-dire la morue fraîche; toutefois, ne songeons point seulement à nos préférences.
lUippelons-nous que ce poisson donne lieu à un très important mouvement commercial, que sa pêche fait vivre une population considérable d'hommes, de femmes, d'enfanis.
liappelons-nous, surtout, que si notre privilège d'habitants d'un pays à climat tempéré nous dispense d'avoir recours, dans une large mesure, aux aliments salés et fumés, il existe d'autres peuples pour qui ces mêmes aliments deviennent la plus précieuse des ressources. L'égoïsme est toujours mauvais conseiller; il montre la face d'un tableau, mais souvent le revers a une portée bien autrement grande.
DE m NKKItOI'K AU MoNT SAINT-MICHEL
Il faut df'sirer qu'un nol^le |)ays comme la France ne néglige aucun moyen de contribuer à la prospérité des industries qui font sa richesse. Toutes les améliorations, tous les encouragements donnés soit à nos grandes pùclies, soit à nos pêches côtières, se traduiront par une augmentation des revenus nationaux.
l)'ailleurs, n'est-ce pas à cette rude et périlleuse école que se forment nos excellents niatcluts?
N'oublions jamais une semblable considération, elle compte au nombre des plus imporlanles qui doivent nous inléresscr.
Abri des canots de sauvetage.
DUMKEROIE. - UN-E PÊCHEUSE.
CIIAPITIIE lïl
MAIlOYCK. — GRAVELINCS
A douze kilomclrcs de Dunkerque, on trouve, gisant sous les dunes, un pauvre village comptant moins de cinq cents habitants. La ceinture sablonneuse l'étreint à l'étouffer; chaque jour, la marée nouvelle joint son œuvre à l'œuvre de la précétienle marée. Peut-être le village finirat-il par périr et son nom, autrefois célèbre, lonibera-t-il dans l'oubli...
Nous sommes à MAnovr.K, la vieille cité où Jean-Jacques Chiftlet, le savant antiquaire, médecin du roi d'Espagne Philippe IV, place l'Itius Portus des Romains.
Nous n'avons point à décider si cette opinion est certaine ou mal fondée, mais, incontestablement, Mardyck fut, pendant longtemps, un port fréquenté, large, profond, attirant un grand commerce; de plus, on le regardait comme très important au point de vue de la situation.
Pas plus que ses sœurs, les autres villes de Flandre, Mardyck n'échappa aux conséquences des guerres incessantes dont la province fut le théâtre. Depuis l'année 915, où les Normands la brûlèrent après l'avoir pillée, elle subit plusieurs sièges, passa et repassa, alternativement, des mains d'un prince à celles d'un autre souverain; fut conquise, en 1558, par les Français; livrée, ])ar un traître, aux Espagnols, et reprise après avoir subi les horreurs d'un long siège. Perdue de nouveau pour nous, Turenne l'enlevait en 1G57, et le traité des Pyrénées nous confirmait sa possession.
Vinrent les malhenrs de la fin du règne de Lonis XIV, puis la paix d'Utrecht, qui terminait la guerre causée par l'avènoment du petit-fils du roi au trône d'Espagne.
Quoique cette paix, fruit des victoires de l'illustre Villars, fût, en elle-même, le salut pour la France, plusieurs de ses clauses étaient bien lourdes. Ainsi, nous le savons, les Anglais avaient obtenu la destruction du port et des fortifications de Dunkerque.
L'acte de vandalisme resta à mi-chemin d'exécution, mais c'était trop, encore, pour Dunkerque, dont ce coup terrible provoquait l'anéantissement.
Désespéré, Louis XIV essaya ^le créer un autre port sur celte côte si importante à la défense et au commerce du pays.
Il choisit Mardyck.
Parmi les immenses travaux entrepris, figurait un canal intérieur devant relier la ville à Dunkerque. Mais nos ennemis ne se méprirent pas sur les conséquences d'un tel projet, et s'y opposèrent avec tant d'acharnement que le duc d'Orléans, Régent de France, se vit, en 1717, obligé de détruire l'œuvre de son oncle.
Mardyck ne se releva pas de l'épreuve.
Les dunes aidant, la cité décrut rapidement. L'histoire affirme qu'en l'année 1766 sa population ne dépassait pas cent vingt habitants!...
La ruine était complète et la prospérité ancienne devenait un incertain souvenir.
De nos jours, on visite Mardyck pour sa vieille église, dont la flèche, surmontant une tour carrée, s'aperçoit de fort loin, et les voyageurs, soucieux des grands faits d'autrefois, ne manquent pas d'aller reconnaître les ruines du canal creusé par Louis XIV.
Son abandon l'a rendu impraticable, sinon dans la partie enclose à Dunkerque, où elle sert aux besoins du port.
Suivant notre route à travers les dunes, nous arrivons à Guavelines, jolie petite ville dont le nom est formé de deux mots flamands : Graven linghe, signifiant canal du comte, parce qu'elle fut fondée, en H60, à l'extrémité d'un canal creusé par Tuierry, comte souverain de la Flandre, pour y amener les eaux de l'Aa.
Remarquons, en passant, que le mot Aa appartient à la langue celtique et veut dire : eau courante. Plusieurs rivières et fleuves européens portent ce nom.
Malheureusement pour Gravelines, le courant de son petit fleuve n'a pu lutter contre les dunes, il reste, comme le port, très encombré et une distance de deux kilomètres s'est établie entre la ville et la mer.
DE DUNKERQUE AU MONT SAl.VT-Mli:ilEl, 39
Le nom de Gravelines apparaît souveiil, dans l'hisloiie, accolé à toutes les vicissitudes subies par le pays flamand, qui resta si longtcnij)s le théâtre de guerres meurtrières.
Elle passa de la maison des comtes de Flandre aux Anglais, aux Bourguignons, enlin aux Espagnols. Cliarles- Ouint la fortilia. Elle devait, en 1558, voir le désastre inlligé p;ir le fameux comte d'Egmont, général du roi d'Espagne IMiilippe II, an maréchal de Thermes, commandant l'armée française. Ce dernier expiait ainsi les horribles excès qu'il venait de commettre dans la Flandre entière, à Bergues principalement.
La France devait, longtemps encore, attendre une complèlc revanche,
Armes de Gravelines.
car ce fut seulement un siècle plus lard que le traite des Pyrénées lui assura la possession de Gravelines.
Aujourd'hui, la petite ville est place de guerre de seconde classe, mais elle se préoccupe moins de cet honneur que des moyens d'étendre son commerce.
Malgré la petitesse et le manque de profondeur de son port, elle est devenue une sorte de centre pour le trafic des œufs et des pommes expédiés, à Londres, en quantités prodigieuses. Elle possède, aussi, un ciitivpcM de sel et un diantier de conslruclion maritime. Toutefois, quoi(lui' i»lusicurs de ses navires prcMiiient [)arl à la pèche de la morue,
du hareng, et même de la baleine, les difficultés, à peu près insurmontables, qu'oppose l'ensablement aux manœuvres de bâtiments d'un fort tonnage', empêchent les armements d'augmenter.
1. On appelle tonnage, la capacité ou la charge qu'un navire peut supporter. En terme de marine, un tonneau est l'équivalent du poids de mille hlorjrnmmcs. Ainsi, lorsque l'on dit : bâtiment de 500 tonnaux, par exemple, l'expression équivaut à : charge de !>00 000 kilogrammes.
Pavillon bleu et blanc de Dunkerque à Uonfleur inclusivement, (.arrondissement de Cherbourg.)
Al"^!imnA"\tl)um
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sm'îâ - /'^ v' 41»*; ■> ~ % '^T/îr ^A:' [»» • '-if-Jf^' ^'
CIIAPITRK IV
LES COTES DU PAS-DE-CALAIS. — LA VILI.E DE CALAIS. — SANGAnE. — WISSANT
Depuis sa ligne frontière au nord, le rivage français continue en penltî douce jusqu'au cap Gris-Xez où, sulfite nient, il devient perpendiculaire, prolongeant, ainsi, ses grèves un peu au delà de l'embouchure de la Somme.
Sur plusieurs points du département, les sables l'envaliissent encore, en particulier sur les quaranle-ciiK} kilomètres de eûtes appartenant à la mer du Nord. Mais, dès le cap Blanc-Nez, le sol se relève, et les soixantecin([ kilomètres dépendant du bassin de la Manche offrent quelques monticules, rami(icatioiis de la chaîne ondulée traversant l'ancien Artois.
Du Pas-de-Calais tout entier, les deux caps que nous venons de citer sont, peut-être, les collines les plus remarquables. Leurs noms, francisés, rappellent la prononciation anglaise de leurs noms véritables :
Dlack-Ness ou Cap Noir (par allusion aux rocs dont il est formé), et Craigh-NcKS, ou Cap des Rochers.
D'ailleurs, les mots de Blanc-Nez et de Gris-Nez ont prévalu chez nous.
Le premier de ces promontoires élance, à la hauteur de 154 mètres, le sommet des belles roches dont il est composé, et qui deviennent d'autant plus imposantes sur l'ensemble d'une plage basse, sans autre relief.
Le second atteint seulement cinquante mètres. 11 marque la ligne idéale séparant la mer de la Manche de la mer du Nord, et s'avance fort près des côtes anglaises : c'est de là que l'on s'en trouve à la plus courte distance. De là, encore, pour aboutir à Calais, s'étend le célèbre détroit auquel on a donné le nom de la ville.
Après le cap Gris-Nez, les falaises commencent à disparaître, et les sables reprendraient leur œuvre fatale, si on n'avait grand soin de les
ari'êter dans leur marche vagabonde par des plantations de joncs marins appelés oyats.
Viennent ensuite les collines des environs de Boulogne, les grèves très basses et les profondes échancrures formées par les estuaires de la Candie et de VAuthie. La rive droite de ce dernier fleuve sépare le Pasde-Calais du département de la Somme.
On l'a dit avec raison, cette partie du littoral français est très dangereuse. Les vents d'ouest la balayent avec une irrésistible violence, car elle y est directement opposée. En même temps, les bancs de sable, rendus mobiles sous la double action des tempêtes de l'air et de la mer, avancent ou reculent, bouleversant tout sur leur passage.
Les moyens suggérés pour remédier à un tel état de choses sont nombreux; mais aucun ne semble absolument infaillible. En attendant, les ports doivent être entretenus avec soin; c'est ce que l'on ne manque pas de faire et, en dépit des obstacles, ils s'améliorent progressivement.
Presque toute la campagne située à l'est de Calais repose sur des terrains marécageux que l'on a assainis par les moyens employés dans l'arrondissement de Dunkerque.
Si l'œil n'y découvre point de panoramas pittoresques, l'agriculture y gagne un champ dont elle sait tirer parti.
Un souvenir historique se lie à ces plaines : le Camp du Drap d'Or, ruineuse et inutile entrevue devant réunir, pour quelques heures, François I" et Henri VIII, roi d'Angleterre, y fut tenu le 7 juin 1520.
Là, de grands seigneurs, pour faire assaut de luxe, de richesse, portèrent gaieinent, « leurs châteaux et leurs terres sur leurs épaules »; autrement dit, ils dissipèrent leur fortune sans que le résultat, grâce à tant de légèreté, d'étourderie, eût la moindre influence pour le bien de la patrie.
Calais, qui .1 donné son nom à un département, est de fondation très ancienne, quoique son origine reste un peu obscure.
Des actes authentiques du neuvième et du dixième siècles le mentionnent. En 1128, Louis VI, roi de France, accorde diverses faveurs à ses bourgeois et, avant la fin du même siècle, les Calaisiens obtenaient de leurs suzerains, les comtes de Boulogne, une charte communale.
Ils avaient, alors, acquis une réelle importance commerciale, puisque l'on voit de grands seigneurs ne pas dédaigner de faire partie de leur association ou ghilde.
Dt DL.NKtHUlJK M Mu.M SAINT - M IHIIEL 47
C'étail, sous un autre nom, le principe de la hanse deslint^c, dans plusieurs villes européennes, à prolé{5'er les intcrêls des commerçants.
Paris eut, au tcm[)S de la domination romaine, une hanse célèbre de ses bateliers; l'association se per|JL'tua jusqu'en IG?^, où Louis XIV la supprima.
Sur l'initiative des bourgeois de Hambourg et de Lubeck. IWllemagne, en 1241, vit se former la l'ameuse ligue dite des : ]'illes Hanséaliiiucs, à laquelle plus de quatre-vingts cités allemandes ou étrangères voulurent s'associer. Elle prit fin en 1650; mais, de nos jours, un vestige de celte puissance commerciale subsistait encore, puisqu'il a fallu une des dernières guerres de la Prusse pour faire disparaître les privilèges dos villes libres, membres de la Confédération germanique.
Calais, dit-on, fil partie de la hanse européenne; cela prouve l'importance acquise par son commerce.
Mais bientôt la pauvre ville allait cire victime de sa situation territoriale. Bâtie au point où le canal maritime séparant l'Angleterre de la France est le plus étroit. Calais ne pouvait manquer de se voir envier par les conquérants de la Grande-Bretagne.
Deux circonstances dciaicnt produire un premier levain de discorde.
Au milieu de ses nombreux démêlés avec les rois anglais, Philippe- Auguste ])rit la résolution d'opérer une descente dans leurs états insulaires.
L'entreprise réussit, cl Henri H se vit sur le point d'être détrôné par le monarque français. Malheureusement, un traité intervint, qui nous enleva le fruit de nos victoires.
Quelques années plus lard, l'occasion parut, de nouveau, se présenter favorable.
Jean Sans-Terre, (ils de Henri H, avait réussi à succéder à son frère Richard Cœur-dc-Lion . Méprisé , déteslé à cause de ses vices et des crimes dont il se souillait, les barons anglais l'abandonnèrent et demandèrent à Philippe-Auguste de leur accorder pour roi son fils Louis.
La prière fui accueillie, d'immenses préparatifs commencèrent, neuf cents navires étaient destinés à renouveler l'exploit d'une descente en Angleterre. Le jeune prince Louis arriva à Calais et s'y embarqua pour son futur royaume... L'habileté diplomatique de Jean Sans-ïerre conjura le péril imminent. Philippe dut renoncer à voir son fils lui rendre hommage pour la couronne anglaise.
Jusqu'à cette époque. Calais était assez mal défendu. Sa situation en-
gagea Philippe Hurepel {rude peau, fils d'Agnès de Méranie et de Philippe- Auguste), comte de Boulogne, son suzerain, à la fortifier soigneusement.
Saint Louis sut faire tourner au profil de la France la force de cette nouvelle place de guerre. On a, de lui, une convention où il est spécifié que Calais, dans la probabilité d'une guerre avec l'Angleterre, devra donner asile aux troupes françaises.
Après Louis IX, on voit successivement Philippe IV le Bel, puis son fils Charles IV, s'occuper de défendre la possession de Calais.
Hélas! les malheurs du règne de Philippe VI de Valois commencèrent.
Edouard III, petit-fils, par sa mère Isabelle, de Philippe IV, prétendait à la couronne de France. La guerre ne tarda pas à être déclarée : elle devait durer plus d'un siècle!
Le 26 août 1546, Philippe et le monarque anglais se rencontraient à Crécy-sur-Maie (Somme). Un engin guerrier, d'invention récente, le canon, décide du sort de l'armée française... Cruellement vaincue, il lui devient impossible de secourir Calais, et Edouard songe à assurer ses conquêtes par une station de facile débarquement pour ses troupes.
Sans perdre un moment, il remonte vers le nord, s'empare de Wissant, ville encore importante alors, et, le 50 août, vient mettre le siège devant Calais.
Le courage, l'intrépidité de la ville ne se démentirent point pendant une année entière; mais, réduite à la dernière extrémité et Philippe ne pouvant la sauver, il lui fallut se résoudre à implorer le vainqueur.
Nul cœur français ne saurait oublier Fhéroïque dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, de Jean d'Aire, des frères Jacques et Pierre de Wissant non plus que de deux autres bourgeois. Us vinrent, pieds nus, la corde au cou, implorer pour leurs concitoyens la clémence d'Edouard.
D'un caractère farouche, enivré d'orgueil, et exaspéré, d'ailleurs, par la patriotique défense de Calais, le monarque allait se déshonorer en donnant l'ordre d'exécuter Eustache et ses amis. La reine. Philippine de Haiuaut, préserva sa mémoire d'une pareille tache.
Se jetant aux pieds d'Edouard, elle rappela tous les périls que, déjà, elle avait bravés pour lui, et le conjura, surtout par l'enfant dont tous deux attendaient la naissance, de pardonner noblement.
Une pensée d'amour paternel, radieux rayon apparaissant au milieu des tristesses de la guerre, sauva la ville et ses courageux otages. Mais, pendant deux cent douze ans, elle dut se courber sous la loi anglaise.
DE nUNKEllQUE AU MONT SAINT-MICHEL
L'année 1558 marqua sa libération.
Un grand homme de guerre, François, duc de Gcise, qui avait victorieusement repoussé, à SIelz, les attaques de Charles-Quint, résolut de reprendre Calais. Par d'habiles marches et contre-marches, il trompa la vigilance du gouverneur anglais, lord Gray, et quand, à l'improviste, le siège fut mis devant la ville, la garnison ne put résister plus de huit jours. Un habile ingénieur picard, SÉXAnn»?, se distingua dans celte attaque, et ce lut le G janvier, jour de l'Epiphanie, que Guise enleva la vicluuc.
^ -Mm
CALAIS. — Place île l'HôlcI-de-Ville.
Vainement la reine d'Angleterre, Marie Tudor, fille de lîenri VIII, voulut-elle réparer cette défaite. Le dernier boulevard de la puissance anglaise sur la terre de France était tombé.
On prétend que Marie ne put se consoler de cet échec et que, peu de mois plus tard, elle répétait sur son lit de mort :
« Ouvrez mon cœui , vous y verrez inscrit le nom de Calais!»
En souvenir de l'heureuse campagne de François de Guise, on appliqua à Calais et à son territoire l'appellation de « pays reconquis ».
Un instant, notre possession se trouva compromise. Les Espagnols s'en
emparèrent en 4595, mais le traité de Vervins nous la rendait bientôt. Nous recouvrions et nous ne perdîmes plus notre Gibraltar....
Une si longue occupation étrangère devait laisser et a, en effet, laissé des traces dans la ville. L'église, construite par les Anglais, possède un clocher très élevé, dont le sommet s'aperçoit de fort loin en mer et servait autrefois de phare.
L'hôtel dit de Guise avait été bâti par Edouard III. Mais Henri II, roi de France, l'ayant donné à son illustre capitaine, il prit le nom du libérateur de la cité.
C'est à Richelieu que Calais, en 1636, dut la fondation de son arsenal et de la citadelle.
Les remparts, maintenant plantés d'arbres sont transformés en promenades. Les jetées sont fort belles et s'étendent assez loin en mer pour protéger le port qui, est doté d'un nouveau bassin à flot, avec 1800 mètres de quais verticaux et T'^SO de profondeur en morte-eau. De plus, le chenal se trouve élargi et un superbe outillage industriel y est installé : tels que treuils, grues... De l'extrémité des jetées, on peut, lorsque le ciel est clair, distinguer le château de Douvres et les côtes anglaises.
Que ceux 'de nos lecteurs qui n'ont jamais vu la mer, regardent attentivement le dessin représentant les jetées par un gros temps.
Ils pourraient croire à de l'exagération, mais ce serait une erreur. Le dessin est d'une scrupuleuse fidélité.... malheureusement, encore, la mer se charge trop souvent de prouver qu'il a été plutôt atténué !
Pensons aux pêcheurs forcés de lutter contre de tels dangers ! Répétons-nous qu'à la rude école de la pèche se forme notre intrépide marine de guerre, et donnons un souvenir sympatliique à ces vaillants petits bâtiments dont l'équipage travaille, avec un courage si indomptable, pour apporter dans notre alimentation une variété salutaire.
Calais est encore assez fréquenté comme port de pèche ; mais, en dehors du service régulier des paquebots à vapeur qui ont chaque jour, plusieurs départs, et du mouvement du port d'échouage faisant communiquer la ville, par un canal, avec l'intérieur du pays, la principale, ou, plutôt, la première industrie de Calais, est la fabrication des tulles de soie et de coton. Le produit annuel de ces fabriques dépasse trente-cinq millions de francs. Toute une population (plus de dix mille ouvriers) y est employée et se par-
lage entre la ville proprement dite cl son l'aubourg : Sainl-Pierre-lès-Calais *.
Les tulles de ces localités sont connus du inonde entier et, jusqu'à présent, conservent leur supériorité commerciale.
Les bains de mer sont extrêmement fréquentés à Calais : la plage est si h(.'l!(; ! l'n casino vaste et commode y a été construit.
Un voyage dans cette ville dmienl donc très intéressant. L'esprit se reporte aux souvenirs liistoiiques (jin ont n'ndu son nom célèbre, et les yeux sont ;igréablement satisfaits par les manifestations du génie moderne.
Il ne faut pas oublier que Calais eut la gloire de voir, en 1851, établir, sur sa côte, le point de dépari du premier câble sous-marin.
Une femme de Calais.
Klle est, également, voisine de l'endroit choisi pour le percement du tunnel projeté sous la Manche.
A dix kilomètres de Calais et touchant le cap Blanc-Nez, se trouve Sangatte. Là doit être l'entrée du lanieux tunnel sous-marin destiné à supprimer les désagréments de la Iraversée du Pas-de-Calais. Seulement le tunnel se fera-t-il jamais V (,)n sait l'étrange émotion que Tannonce d'un pareil tra\ail a excitée en Angleterre. Après tout, cela peut être heureux, et sans nous ranger, loin de là, parmi ceux qui déclarent l'entreprise impossible, nous croyons, cependant à des difficultés extrêmes d'entretien.
Rappelons (jue ce fut un Franijais. le savant ingénieur Tiiomé de
1. On devrait écrire Saint-l'ierre-lez-Calais. f,er esl uq vieux mot, une préposition signifiant coisin de tel endroit. Ainsi, par exemple, le château de Plessis-lez-To = rs résidence favorite de Louis XI.
Gamond, qui soutint sans se lasser jamais, l'idée première du projet de tunnel.
Rappelons, enfin, qu'un autre ingénieur, Charles Boutet, a, dès 1867, croyons-nous préconisé la construction d'un pont sur la Manche.
Il expliquait son plan avec une verve et des démonstrations entraînantes. Grâce à lui, le mot impossible semblait vraiment ne point faire partie de la langue française, mais... .
Mais, selon toutes probabilités, les passagers qui redoutent le mal de mer seront, longtemps encore, obligés de se contenter des bateaux sans roulis. Par malheur, ces bateaux ne répondent guère, dit-on aux promesses de leur inventeur.
Voilà donc Sangatte forcé de renoncer, provisoirement au moins, à l'importance qui lui vaudrait l'achèvement du tunnel, importance autrefois obtenue si, comme le veulent plusieurs archéologues, ce bourg fut le Portus Itius des Commentaires de César.
Nous avons déjà vu réclamer ce nom pour Mardyck. Nous allons le voir, encore, donner à Wissant.
Ce dernier bourg est voisin du cap Gris-Nez.
Jadis, la plus grande partie du commerce avec l'Angleterre prenait cette route, et bon nombre de documents permettent de supposer que César s'y embarqua, lorsqu'il crut le moment venu de tenter la conquête de la Grande-Bretagne.
Mais Wissant perdit promptement son importance. Les dunes s'accumulèrent autour de son enceinte et, dès le quatorzième siècle, son port était abandonné.
Les ruines avoisinant le bourg attestent, tout au moins, un assez long séjour des troupes romaines. On y trouve un camp, et des constructions, en partie dégagées du sable qui les recouvrent, permettent de se rendre compte de la situation de l'ancien port.
On visite encore avec intérêt le tumulus de la Motte Carlin, assis sur une base de soixante mètres, et les amateurs, quand même, d'antiquités, décorent le mont d'Avcrlot du nom de camp de César. Soit! La position, au reste, eût été bien choisie, puisqu'elle est à une altitude de plus de quatre-vingts mètres.
Il est impossible, dans notre route vers Boulogne, d'oublier Ambleteuse. à l'embouchure de la Slack ou Sélaque.
DI-; iJU.NKEUQLt; Ai: MONT SAI.NT-MICIIEI, 57
On croit y retrouver une des nombreuses stations établies sur cette côte par les Romains.
Ce petit port eut l'honneur d'être fortifié par Vauban. Son écluse, ainsi que sa tour, furent construites sur les |)lans de l'illustre maréchal.
Aujourii'liui Liisablée, la rade était jadis excellente. Lorsque le malheureux Jac(|iies II Stuart, roi d'Angleterre, détrôné par son gendre, Guillaume d'Oiange, dut se résigner à chercher un asile près de I^uis XIV, ce fut à Ambleteuse qu'il aborda.
Ambleieuse.
Treize ans plus lard, il succombait à Saint-Germain-en-Laye (^1688).
Sept kilomètres plus loin, nous trouvons Wimereux, à l'embouchure du petit fleuve du môme nom. Le port formé par ce cours d'eau est assez profond pour recevoir des navires imporlanls. Pcul-èlre songera-t-on à l'utiliser; il pourrait rendre de grands services sur celte côte sablonneuse.
Plus avancé dans les terres, est situé Wimille. Nous y entrons pour
saluer le tombeau des intrépides et infortunés aéronautes Pilastre du RoziER et Romain.
On sait que, tous deux, avaient projeté de traverser en ballon le Pas-de- Calais.
Ils imaginèrent d'ajouter le gaz hydrogène au système nouvellement inventé par les frères Montgolfier, et qui consistait dans la dilatation de l'air atmosphérique par la chaleur.
Pilastre de Rozier.
C'était commettre une irréparable imprudence. Les deux amis montèrent en ballon à Boulogne, le i5 juin 1785. Tout d'abord, ils s'élevèrent très haut et firent assez rapidement une petite partie de la route, mais le gaz prit feu au contact de la chaleur dégagée par la montgoUière. . . .
Les flammes atteignirent la nacelle et les aéronautes vinrent se briser sur le sol de Wimille .... On les enterra dans le cimetière du bourg.
Ils furent les premières victimes de l'admirable découverte. Combien d'autres devaient et doivent les suivre, avant que le génie de l'homme puisse espérer soumettre les forces de l'air I . . .
jMontgolflére de Pilastre de Rozier.
CllAIMTIŒ V