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CHAPITRE I

LA COTE DEPUIS LA RIVE GAUCHE DU COUESNO.N JUSQU'A SAINT-MALO. — DOL. — CANCALE

Nous venons de franchir le Coucsnon, limite disputée avec acharnement, pendant des siècles, par deux races aujourd'hui amies.

Bretons et Normands ont oublié leurs haines nationales, bien qu'un ressouvenir du passé soit encore visible dans des railleries familières, d'ailleurs inoffensives.

Ils ont mieux à faire qu'à se jalouser : leur prospérité commune dépendant d'un travail bien entendu. Car, en parcourant les plages riveraines de la Bretagne et de la Normandie, on comprend, une fois de plus, la cruelle inutilité des luttes humaines.

Nous sommes sur un rivage témoin de grandes catastrophes produites par des phénomènes naturels. Une immense étendue de terres, jadis habitées, forme le fond de la baie qui, depuis Granville, se prolonge jusqu'à la pointe du Grouin, au delà de Cancale.

Nous avons vu, sur les côtes déjà visitées, la marque indéniable des envahissements marins.

Partout, les vagues sont prêtes à continuer leur œuvre destructive.

2 LE LITTOUAL DK LA FRANCE

Ici, accumulant les sables, minant les falaises friables; là, se ruant sur les roches que, tôt ou tard, elles détruisent.

Un effort de plus, et rien ne résistera à la terrible violence....

Cependant, l'homme regarde le danger en face. Il oppose à tous les obstacles sa patiente énergie et finit par reculer, pour des jours, pour des années, pour des siècles, le triomphe de l'ennemie jamais lassée.

Voilà le seul combat méritant d'être livré, le seul fécond en résultats heureux.

Ils le savent, les habitants du Marais de Dol, contrée protégée par une digue sans cesse frappée, quelquefois forcée, mais aussitôt réparée.

La courbe de la côte est ponctuée de gracieux coteaux, sur lesquels s'étagent les bourgs contenant une population, mi-partie de cultivateurs, mi-partie de marins intrépides.

Les étangs, les mares, les biefs, les ruisseaux alternent avec les riches prairies, les vallées ombreuses.

Nous dépassons successivement Saint-Geouges-de-Gréiiaigne, Roz-sur- CouESNON, si souvent dévastée par le petit fleuve dont elle porte le nom.

Le temps n'est pas encore éloigné où ce cours d'eau capricieux changeait son lit presque d'une marée à l'autre. Hier, large nappe murmurante, glissant sur les sables; aujourd'hui, torrent impétueux. Des levées protectrices ont régularisé sa marche errante, et les collines surgissant de la terre conquise achèvent de donner au pays une sécurité doublée par le soin vigilant, qui ne se ralentit jamais, à l'endroit de la barrière opposée aux flots.

Le nom de Roz et de Rozière, commun à plusieurs bourgs, est un souvenir de l'ancien état du pays. Saturé à la fois d'eau douce et d'eau marine, le sol, masse spongieuse, ne produisait guère que des roseaux. Une culture opiniâtre a fait, de ces tristes plaines, des champs, des vergers, des jardins extiaordinairement fertiles.

Nous n'avons que l'embarras des richesses, au milieu des vastes et splendides panoramas offerts par les buttes de Gograine, de la Rose....

Mais, en faisant un léger détour, nous pouvons aller visiter le roi de tous ces coteaux, le fameux Mont Dol; entrons donc simplement à CiiERRUEix et passons quelques instants au milieu de sa laborieuse population, à peu près entièrement adonnée à la pêche.

Les sables qui régnent en maîtres, depuis Granville, forment un fond très favorable à la qualité du poisson. Rien de délicat comme une sole de

ces parages, rien de savoureux comme les légumes poussés dans ce terrain où la tangue^ entre pour les trois quarts.

Longtemps, les antiquaires ont voulu retrouver ici une citadelle, bâtie par le terrible Robert-lc-Diable, duc de Normandie. Une confusion de noms a produit l'erreur. On voit encore dans la commune de Sacey, canton de Pontorson et touchant le Couesnon, les ruines d'un fort appelé Cherrusl ou Cherucl. Il pouvait, ainsi, défendre contre les incursions bretonnes cette partie du duciié normand.

Une autre cause de popularité, plus certaine pour Cherrueix, était attachée à l'antique petite chapelle Sainte-Anne, située aux confins Est de la commune. La tradition rapporte que, maintes fois, le Couesnon passa

Balcau passeur, dessin inédit d'Ozaune.

sous les fondations de l'humble sanctuaire, toujours debout malgré cette cause destiuclive.

« Notre patronne défend le Marais contre la vague, » disaient les riverains. Et, plusieurs siècles durant, les pèlerinages s'y succédèrent fervents. Une procession célèbre y avait lieu le jour de la fête de sainte Anne.

Suivons la plaine. Son aspect remet en mémoire les travaux exécutés par les Flamands. Ici, comme dans la partie de l'extrême nord de la France, les difficultés se montraient formidables et, néanmoins, ont été heureusement vaincues.

i. Nous avons donné dans le premier volume, à l'article : Mont Saint-Michel, la définition de la tansue.

Alors que partout, en lUe-et-Vilaine, le cidre, boisson du pays, manquera, le Marais de Dol voit ses milliers de pommiers couverts de fruits. Alors que le froid, la chaleur, la sécheresse ou toute autre cause ruine les cultivateurs du reste de la contrée, le Marais de Dol continuera à exporter le produit de ses vergers, de ses champs.

Une première récompense de ce labeur a été l'assainissement du canton; les fièvres, autrefois endémiques, ont complètement disparu ou, du moins, n'y sont plus redoutables.

Nous ne saurions trouver une meilleure, une plus exacte description du Marais, que celle donnée par un très intéressant travail, œuvre d'un historien, enfant du pays', qui, au mérite de l'écrivain, joint celui de l'observateur.

« En 811 et plus tard, la mer ayant forcé la limite continentale de Chausey, creusa la baie de Cancale et s'avança bien au delà des bornes actuelles. Pendant deux siècles, elle ne rencontra aucune opposition dans ce travail d'empiétement, lorsque enfin l'homme résolut d'apporter son grain de sable et de dire aussi : Tu n'iras pas plus loin!

« Dès 1024, les princes bretons, et, plus tard, les seigneurs de Combourg, de Dol, de Châteauneuf armèrent les habitants contre le fléau. Vers ce temps fut conduite, de Château-Richeux sous Pontorson, cette digue de trente-six mille mètres de développement, qui fait la part des flots et sur nquelle vinrent successivement s'asseoir les petits villages de Saint-Benoîtdes-Ondes, de Vildé-la-Marine, Ilirel, Cherrueix....

« Bien des fois, depuis*, un caprice de la mer ouvrit, soudain, ce frêle enrochement. Le tocsin répondit aux coups de la marée d'équinoxe. Alors, tout ce que le pays pouvait fournir d'hommes, de chevaux et de chars était mis sur pied pour faire face au péril. Dans cette lutte inégale, dont l'horreur se devine plutôt qu'elle ne se décrit, il fallut toujours faire de nouvelles concessions à l'élément de dévastation, et reculer le premier retranchement pour ne pas tout perdre.

« Plusieurs localités naufragèrent dans le combat.

« PoRz-PicAN, petite ville qui, en s'abîmant, légua sa population à Cancale, est aujourd'hui une anse de sable sous laquelle gisent, dit-on, son temple, ses maisons, son port.

i. M. Bertrand Robidou, auteur de VHittoire et Panorama d'un beau pay$, voyage à travers les arrondissements de Saint -Malo et de Dinan.

2. Voici les dates des principales invasions marines, depuis la construction de la digue : 1163 — 1 169— 1601 — 1G05 - 1G06 — 1629 — 1630 — 1708 — 1715 ~ 1735 — 1785— 1791 — 1792 — 1793 — 1794 — 1798 — 1802— 1811.

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