LA LIEUE DE GRÈVE
Afin de continuer l'exploration du littoral, nous abordons au Port-Blang (commune de Penvenan). C'est un enfoncement d'un millier de mètres de profondeur sur trois cents de large, qui s'ouvre près de l'île Saint-Gildas, dont l'abri procure un bon échouage. Le reste du port est exposé aux vents du nord et du nord-ouest. Une corvette pourrait y mouiller constamment à flot; mais, pendant l'hiver, il faudrait aller gagner l'échouage pour être en sûreté. A l'entrée du port se trouve le plateau du Four. Pour le doubler, on suit l'alignement du Moulin de la comtesse. Une grande tourelle blanche est bâtie tout exprès sur le bord de la mer.
Le Port-Blanc est devenu assez fréquenté, principalement pour le commerce de grains, de poissons et d'engrais marins. La commuue, bien cultivée, possède beaucoup de chevaux; il en résulte que ces animaux sont de toutes les fêtes. Ainsi, le lundi de la Pentecôte, jour du grand pardon, on les amène sur la place, caparaçonnés et couverts de clochettes.
Le beau pardon de Saint-Gildas a lieu également le dimanche et le lundi de la Pentecôte. Quatre kilomètres, environ, séparent l'Ile du continent; mais la mer offre peu de profondeur sur ce passage, qui assèche à peu près pendant le reflux. Aussitôt la marée basse, et parfois avant que le fond soit découvert, les hardis paysans lancent leurs montures au galop vers la chapelle bâtie sur la côte de l'île. Des hurrahs formidables acclament le premier arrivé, et cette épreuve d'un nouveau genre, infiniment plus sérieuse que celles de maints champs de courses, a d'excellents résultats pour l'avenir, car, naturellement, une grande renommée est désormais acquise au cavalier et au cheval.
Chaque animal recevait ensuite (il reçoit sans doute encore), un pain qui a touché les pieds de la statue du bon saint Gildas.
Les courses terminées, on va, derrière la chapelle, visiter le ht du saint ermite. C'est une empreinte ayant exactement l'apparence de la moulure d'un corps humain. Il va sans dire que les légendes du vieux temps ne sont pas oubliées, et qu'alors on les rappelle avec complaisance. Mais, nous n'avons pu savoir si le saint vénéré dans l'île est le même que celui dont la mémoire est toujours bénie dans la presqu'île de Rhuys*.
Ces côtes, dentelées à l'extrême, hérissées partout de pics et de plateaux, possèdent, heureusement, plusieurs excellents petits havres où, en cas de danger, des navires de fort tonnage peuvent se réfugier.
Guérite du Port-Dlanc
Perros-Guirec est de ce nombre. Son port découvre à mi-marée; formé par une langue de galets, prolongée par une jetée, il offre un quai et un petit môle. Pendant l'été, il est peu animé : les armements pour la morue ont enlevé la majeure partie des pêcheurs; mais, lorsque l'hiver arrive, une foule de caboteurs y cherchent un abri dès que le temps menace. Le commerce des engrais marins tient un grand centre d'importation et d'exportation à Perros, dont la rade reçut souvent nos convois, lors des guerres avec l'Angleterre.
1. L'île de Saint-Gildas, de forme à peu près ronde, se développe sur environ dix-huil cents mètres de tour. Elle est assez basse. Vers son milieu se trouve un étang qui communique avec la mer et donne à l'ensemble l'aspect d'une de ces îles océaniennes créées par le développement des bancs de coraux : l'archipel des Pomotous, par exemple.
Le bourg, imporlaiit, se présente fort bien sur la côte. Propre, avec ses maisons blanches entourées d'arbres, il annonce l'aisance, et cette apparence n'est pas trompeuse.
Le pays entier, très fertile, est admirablement cultivé. Au moment de
la moisson, on n'entend partout que le bruit des lléaux ou des machines à battre le grain.
L'église remonte au douzième, peut-être au onzième siècle. Le porche
principal est plus récent; sculpté avec assez de finesse, il est orné de nombre de figures curieuses bien conservées, mais s'accordant mal avec la destination de l'édifice, défaut fréquent à l'époque où il fut bâti.
La construction entière est en granit rouge, une coupole surmontée d'une petite flèche la recouvre : disposition singulière, qui se retrouve à Lampaul-Ploudalmezeau et à Louannec.
Entre Perros et Plounianac'h, se trouve le petit village de la Clarté. Son église indique qu'il a dû être beaucoup plus important; mais les ports lui ont enlevé une partie de sa population.
La construction de l'église est fort irrégulière. Le clocher, posé de
Aspect général des roches de riouUiauac'h,
travers, est supporté par l'un des angles, et sa flèche ne se trouve pas au milieu de la tour.
La vue, de ce lieu, est superbe. On domine les deiix baies voisines qui semblent être un véritable champ de rochers. Par une tempête, le tableau devient effrayant et l'on se demande quelle force d'àme, quelle énergie doivent posséder les pêcheurs, obligés chaque jour de braver de pareils périls!
L'entrée du port de Ploumanac'ii {peuple de moines) est étroite et dissimulée parmi des rochers rouges. Le petit feu de Men-Ru la signale, ainsi qu'une roche remarquable nommée Pierre-Pendue j sorte d'immense cham-
pif^non en équilibre sur un petit piédestal pointant au milieu d'un cnlassenient de granit.
Le bassin intérieur, très sûr et d'uK échouagc excellent, permet de flotter au moins huit heures sur douze. Les nombreux barrages d'écueils de la côte lui procurent cette hauteur d'eau. Le chenal, d'ailleurs, serait facilement traversé par un petit aviso ou une grosse canonnière' qui, une fois entrés, y seraient aussi tranquilles que dans le port de Brest.
L'aspect du pays est étonnamment sauvage, déchiré, bouleversé. De tous côtés, on ne voit qu'amoncellements de gros blocs de granit rouge,
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Statue de la Vierge sur un écueil près de Ploumanac'h.
jetés au hasard par les flots ou tombés de la falaise. Ils affectent les formes et les positions les plus bizarres. Beaucoup sont en équilibre les uns sur les autres, laissant au-dessous d'eux des cavernes profondes. L'imagination peut y trouver de quoi s'exercer : Baleines, crocodiles, mastodontes sont là devant les yeux, comme attendant le moment de se livrer à quelques monstrueux ébats.
Partout où la falaise n'est pas battue par la mer, la surface de la pierre est grise et d'un grain des plus grossiers. En outre, elle est d'une