BREST — LE PORT MILITAIRE
Une étroite fissure entre deux pointes avancées; des courants, souvent violents, brisant sur les écueils dont le milieu du chenal est obstrué et sur les rocs bordant ses parois : tel se présente le Goulet, large à peine de trois mille mètres, long de cinq mille*.
Ne conduirait-il pas dans un insignifiant bassin, manquant de fond teiKible, rocheux, sans avenir possible?...
Doucement, les rives s'éloignent, leurs contours escarpés s'arrondissent, le canal devient une belle rivière, et la rivière se change en un lac majestueux où cinq cents navires de premier rang- peuvent tenir mouillés; où de profondes échancrures, à l'est-nord-est et au sud, forment deux rades dans la rade; où des baies sûres offrent des débarcadères commodes; où deux petits fleuves tributaires permettent de remonter bien loin au cœur du pays; où un humble ruisselet, long de moins de onze kilomètres, est devenu le centre d'un des plus beaux ports, d'un des plus magnifiques arsenaux du monde; où l'une de nos plus importantes villes maritimes, étouffant dans son enceinte de murailles battues par le flot, a peuplé deux autres villes contiguës et donné de nombreuses colonies à tous les bourgs voisins!!..
La vie, le mouvement, s'accentuent. Les énormes vaisseaux cuirassés ont jeté l'ancre près des frégates, des corvettes, des avisos; les petites barques, les yachts effilés, les canots tournent autour des longs steamers....
1. L'amiral Tliévenard a constaté que la moindre largeur est de 1G23 mètres et demi.
2. Nous parlons des vaisseaux à trois ponts d'il y a vingt-cinq ou trente ans. Avec l'exagération actuelle des dimensions, le nombre que nous venons d'indiquer (autrefois généralement admis), subirait peut-être une réduction.
421) iE LITTORAL DE LA FRANCE
Sur la cote, les villas envahissent tous les points pittoresques.... Recouvrance, l'ancien village Sainte-Catherine, avec ses ateliers, ses maisons étagées, couvre la rive droite de la Penfeld, reliée à l'autre rive par la masse prodigieuse d'un pont tournant de cent six mètres de longueur!...
Les navires, les embarcations de toute grandeur, entrent ou sortent. Un donjon féodal dresse sa tour noirâtre à l'entrée du port; des maisons, pressées en amphithéâtre les unes contre les autres, le dominent.
De vieux arbres, courbés en une longue voûte, donnent aux remparts une cime de verdoyants créneaux; sur la plage, embrassant le pied des rochers, base des vieilles murailles, des quais, des jetées s'allongent pour recevoir les cargaisons des navires marchands, pendant que l'arrivée ou le départ des trains du chemin de fer font résonner la voie ménagée au bord même de la rade....
Brest est là, devant nous, souriant ou terrible, prêt pour la guerre comme pour la paix.... Si les attaches au passé ne sont pas encore complètement brisées, les aspirations vers l'avenir deviennent, à chaque heure, plus énergiques, plus vibrantes.
« Que dois-je faire encore pour qu'il soit désormais impossible de m'oublier? » semble dire la vaillante ville.
Et, vraiment, quand on l'a vue, quand on s'est rendu compte des ressources innombrables offertes par son port, par sa rade; quand on a vécu au milieu de sa mâle population, toujours docile à répondre au premier appel de la patrie, on se rassure pour l'avenir de notre marine : ni les liommes, ni les moyens d'action ne lui manqueront jamais, il suffit de les utiliser.
Brest n'a rien de l'aspect morne, du calme apathique envahissant un si grand nombre de nos villes. En dehors de la population flottante, fournie par l'armée et par la marine, les ouvriers du port constituent une véritable foule laborieuse, débordant sur tous les points avoisinant les ateliers où le travail ne manque jamais.
Recouvrance, Lambézellec sont, par eux, devenus de véritables villes, et nombre de localités, jadis petits hameaux, sont plus peuplées que beaucoup de nos chefs-lieux d'arrondissement. Aux heures d'entrée et de sortie réglementaires, c'est un bruit, un fourmillement des plus intéressants.
Partout l'activité est la même. Le port marchand deviendra, quand on le désirera, quand on aura trouvé un meilleur terme d'accommodement avec les indispensables servitudes militaires, le centre de transactions fructueuses. On objecte, il est vrai, l'éloignement de Paris; mais on ne
DU MONT S.MNT-MICIII'L A I-OUIKNT i27
tient pas complo de la navigation, presqne toujours si pénible dans la Manche, et ou oublie que toute une inipoilante région du j)ays n'a nullement besoin de voir son commerce assujetti au négoce parisien. Cela pouvait être bon lorsque Brest restait en dehors du grand réseau ferré; maintenant, l'argument tombe et nous entrevoyons ce que sera ce merveilleux bassin naturel, au jour (bien éloigné!...) où la paix prévaudra dans les conseils des peuples civilisés.
Nous avons pu, à Cherbourg*, admirer ce que l'énergie, le courage, la patience, le travail humain, ont produit. Un port artificiel a été créé de toutes pièces, malgré les obstacles les plus formidables. Il semble assuré, désormais, contre toutes les surprises.
A Brest, le spectacle change. C'est la nature elle-même qui a tout préparé : Baie splendide, ancrages sûrs, rivières aux embouchures favorables. La moindre d'entre elles, la Penfeld, coulait au milieu de rochers élevés nécessitant un déblaiement très long, très coûteux; on la choisit, néanmoins, de préférence à VÀulne ou à VElorn qui, cette dernière surtout, eussent offert plus de facilités, sans forcer à un trajet de beaucoup prolongé. Mais, le château avait été bâti à l'entrée de la Penfeld : cette circonstance décida les ingénieurs.
On reste étonné en apprenant qu'une position aussi importante n'ait été vraiment appréciée que fort tard : Brest, en réalité, datant seulement de Louis XIV. Richelieu, il est vrai, avait reçu de Le Roux d'Infreville, chargé par lui de visiter nos ports, la note la plus élogieuse sur la position et les avantages de la rade bretonne. Le grand ministre se rendit à l'opinion d'un homme aussi compétent. Dans l'ordonnance du 29 mars 1631, réglant les conditions d'entretien de nos vaisseaux, Brest, avec le Havre et Brouage, reçoit un commissaire général de la marine.
C'était bien, quoique loin d'être suffisant. La ville dut attendre qu'un marin illustre, secondé par un intendant capable, mît en relief sa valeur : Duquesne et M. de Seuil furent les continuateurs de Le Roux d'Infreville, les précurseurs du grand Vauban. Mais, dès lors, la transformation ne s'arrêta pas. Le port s'étendit sur une longueur de près de trois mille mètres et tous les éléments nécessaires à la marine s'y trouvèrent réunis.
Un premier bassin de radoub fut creusé, en 1681, dans la crique de Troulam, à l'entrée du port; il a été, depuis, modifié par l'ingénieur Groî-
i. Voir dans le premier volume, l'article ponant ce norr.
GXAiiD. Des ateliers et des magasins pour l'artillerie, une corderie, une boulangerie, des magasins aux vins, une garniture... Plus tard, Ciioquet de LiNDU attacha son nom aux réformes, aux améliorations et aux diverses constructions qui achevèrent de classer Brest au premier rang des ports militaires de l'Europe.
Ainsi, les trois bassins de Ponlaniou furent achevés en 1757. L'atelier des toiles à voile fut établi en 17G4 et, deux ans })lus tard, les magasins de l'artillerie, doublés, se trouvaient complets. En l'"70, la machine à mater,
Port militaire de Bresl -. vue prise du pont touniaut.
conception de l'ingénieur Petit, était, pour la première fois, mise en usage.
Toutefois, au milieu de ces progrès heureux, un établissement, d'ailleurs irréprochable, quant à sa destination, faisait tache : c'était le bagne, qui, érigé en 1751, mêla pendant trop longtemps (175i-185(S) sa triste population à celle des ouvriers employés aux travaux du port.
Elle passes comme la suite d'un mauvais rêve, dans nos souvenirs d'en- /ance, la silhouette des forçats à bonnet vert ou à bonnet jaune (suivant la durée de la condamnation), balayant les rues de la ville ou remplissant toute autre corvée, sous la surveillance des gardes-chiourmes.
La lèpre hideuse a disparu. Los ateliers marilimes u'appartiennent plus qu'aux travailleurs houuètes. Brest y a gagué, le séjour ou une visite dans le port n'étant plus troublés par cette promiscuité pénible, souvent même démoralisatrice : on n'en a eu que trop d'exemples!
Chaque pas, ici, cause une surprise nouvelle aux promeneurs non familiarisés avec les choses de la mer. Le pont tournant, enjambant le bassin de l'avant-porl militaire, attire d'abord le regard. Il met en communication l'une des principales voies de Brest : la rue de Siam, avec Recouvrance. Avant sa construction (1861), on franchissait la Penfeld dans des bacs, dont le service était coté à la somme énorme de deux... liards (deux centimes et demi), ce qui n'empêchait pas l'adjudication de l'entreprise de produire un chiffre très élevé', car le passage est des plus fréquentés. L'affluence y causa souvent de fâcheuses péripéties, aggravées par des abordages avec des navires entrant ou sortant. Le système était donc des plus défectueux, et le pont fut résolu.
M. Alphonse Oudry, ingénieur, en ordonna le plan, tellement audacieux, que la fortune se vit contrainte à le faire réussir.
Deux piles, en forme de tours, se dressèrent sur les quais de la rivière, continuées par deux culées voûtées, établissant les abords du pont. Les deux volées appuient leur axe de rotation sur les tours; chacune d'elles possède une longueur de près de cinquante-trois mètres % et pèse sept cent cinquante mille kilogrammes. Ce poids immense aide à la manœuvre, qui s'exécute par le moyen d'un cabestan et d'un tablier agissant sur des rouleaux d'engrenage placés au sommet des piles.
L'ensemble est si bien calculé, les pièces diverses si minutieusement comprises, que l'ouverture et la fermeture exigent à peine la présence de quatre hommes, et vingt minutes de travail.
L'élévation du pont dépasse de près de vingt-deux mètres le niveau des plus hautes mers. Il plane, géant aux proportions solides, quoique gracieuses, sur les flots turbulents, comme un dominateur orgueilleux.... Puis, soudain, la masse prodigieuse s'ébranle, les deux volées se disjoignent. Doucement entr'ouvertes, semblables aux ailes de quelque oiseau fabuleux, et, bientôt repliées, afin de livrer passage à un navire, on les verra tout à l'heure reprendre sans secousse la place qui leur est assignée.
Un vaisseau cuirassé et le pont tournant constituent, à eux deux,
i. Près de 40 000 francs, â Exactornent, 52', 8&
l'une des plus puissantes manifestations du génie industriel de l'homme. A l'entrée du port, on salue une pièce de canon, enlevée du môle d'Alger, le 5 juillet 1850, jour où nos troupes entrèrent dans la ville principale des pirates barbaresques. La tradition assure que le consul français le P. Le Yacher fut attaché vivant à la bouche de ce canon, par ordre du Dey, et lancé sur nos vaisseaux, lors du bombardement de 168o. Le nom de
Bresl, le dépôt des armes.
Consulaire^ donné à l'instrument du supplice, sauvera de l'oubli la mémoire de notre infortuné compatriote.
Suivons les quais, en apparence tout encombrés : canons, piles de boulets, ancres de toutes dimensions, chaînes, cordages, gueuses, grues, caisses, tonneaux, saumons de plomb, barres de fer, mâts neufs, ou brisés, ou vieillis, succèdent aux bassins, aux formes pour la réparation, et aux cales de conslruction, les unes voilées, les autres sans couvert, mais garnies, chacune, de bâtiments terminés ou à peine commencés.
Sur la rivière, des navires de genres les plus divers : vaisseaux, frégates, bricks, goélettes, avisos.... Les uns vont prendre la mer; ils sont en armement. Les autres reviennent et doivent rendre à l'arsenal leur innombrable matériel.
Beaucoup d*entre eux sont abrités des intempéries par une toiture généralement rouge, qui leur donne comme un aspect nouveau; les mâtures et le gréement des partants s'harmonisent avec les lignes blanches des bat-
teries, trouées de distance en distance par les sabords garnis de canons.
Une intensité, une surabondance de vie coule, incessante, le long des files continues des magasins, des ateliers : les feux des forges brillent, la fumée des hautes cheminées jaillit par nappes épaisses; les enclumes, les marteaux retentissent; les limes grincent de concert avec les poulies; les sifflets des maîtres résonnent impérieux; les mélopées caractéristiques des marins, dressant des apparaux, tranchent, monotones, sur ces bruits impatients qu'essaiera en vain d'étouffer la tempête.
Le port suffit à tout. Il fournira le navire entièrement équipé : depuis le plus mince bout de cordage jusqu'au cable monstrueux; depuis la plus humble cheville jusqu'au màt le plus robuste; depuis le clou de ferraille jusqu'à l'ancre gigantesque; depuis le couteau de poche jusqu'au sabre de combat; depuis le modeste hamac jusqu'à la voile immense, destinée à suppléer la machine à vapeur endommagée. Il fournira, de même, le biscuit et les tonnes de légumes secs, le lard, le poisson salé, aussi bien que les boites de conserve....
Les réserves sont inépuisables, témoin l'anse de Keriiuon, à l'embouchure de l'Elorn, présentant une superficie de trente- six hectares. La marine en a fait un dépôt de bois de construction et de grosses mâtures. Elle n'y entasse pas moins, habituellement, que pour une valeur de dix millions de ces bois! On peut se rassurer, quant à la conservation de telles richesses. Le taret, si férocement dévastateur sur les côtes sud-ouest françaises, est inconnu à Kerhuon.
Une semaine serait à peine suffisante si l'on voulait visiter le port en détail. En outre des ateliers et magasins, il renferme deux admirables musées, celui des armes et celui des modèles, un établissement de machines à vapeur, une bibliothèque. Au dernier siècle, il possédait une Académie de marine. Établie en 1752, et tout de suite célèbre, elle avait pris rang après l'Académie des sciences. Les officiers qui la fondaient projetèrent de la doter d'une sorte d'encyclopédie maritime des plus complètes. Un premier volume parut; mais la suite de ce travail colossal resta en manuscrits, confinée dans la bibliothèque par les tourmentes politiques.
Si l'Académie de marine renaît jamais, un de ses premiers soins devra être de reprendre la publication interrompue et d'en produire une seconde, au point de vue des conditions de la navigation moderne. Le parallèle serait des plus curieux, des plus instructifs. Mais, ne donnerait-il pas, au moins tacitement, raison aux vieux officiers qui prétendent que la « grande marine » est morte, que nos flottes de jadis valaient mieux, u.
offraient plus de résistance et pouvaient rendre plus de services effectifs?
Preuve bien simple : un navire, alors, coûtait de quinze cent mille francs à trois millions; il faut quadrupler, quintupler ces chiffres pour
nos vaisseaux cuirassés Conséquence inéluctable, moins d'équipages
aguerris, les ressources budgétaires ne permettant pas de multiplier beaucoup les modèles nouveaux et, surtout, de leur faire entreprendre de bien longues campagnes : leur raison d'exister se bornant à la défense des côtes.
D'ailleurs, la vapeur n'a-t-elle pas à peu près annihilé la science des manœuvres?
Mais, nous entendrons encore ces doléances, quand nous explorerons la rade; terminons notre visite au port.
Nous avons vu, déjà, la scierie mécanique de l'anse de la Tonnellerie ou du Moulin à Poudre, les belles forges de la Ville-Neuve et de Pontaniou, les bassins de radoub du Salon, les cales de Bordenave. Parcourons l'ancien bagne, qui renfermait trois mille condamnés, et montons à la caserne de marine appelée la Cayenne. Très bien aménagée, elle peut recevoir une garnison de trois mille cinq cents hommes. L'hôpital Clermont-Tonnerre, admirablement situé, ne compte pas moins de douze cents lits, et passe, à très juste titre, pour le modèle du genre.
On voit que si la ville de Brest a dû attendre pendant de longs siècles le développement de ses ressources naturelles, elle est, aujourd'hui, en pleine possession de sa force, de son activité, de sa puissance.
Au pays, à en faire l'usage que peut réclamer le soin de sa prospérité, la sauvegarde de sa dignité, de son honneur....
Arrii''M'o dol'Ocr'a/), vaisseau à trois ponts, construit par Sank.