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CHAPITRE XXXVI

TOULINGUET. - LE CHATEAU DE DINANT. — LE CAP DE LA CriÈVRE LES GROHES DE MORGAT. — LE CLOCHER DE CROZON. — LA VILLE DIS

A l'Ouest de Camaret et formant rextrémité de la presqu'île de Crozon, en face du beau golfe de l'IaoïsE, se prolonge la pointe de Toull-Lnguet ou

i'uiiile de Touliii;^uet.

TocLiNGUET, trop peu connue, trop peu visitée, car elle renferme un monument druidique aussi remarquable par sa forme que par son étendue.

Ce monument consiste en une sorte d'allée de quarante et une pierres

espacées sur une langue de terre d'environ six cents mètres de long. Deux autres alignements semblables coupent le premier à angle droit. Celui-ci est, de plus, flanqué, hors rang, d'un menhir et d'un dolmen regardant sa partie orientale. On croirait voir un carré de soldats commandés par deux chefs, que le caprice d'un génie ou d'une fée aurait enfermés sous la froide rigidité du granit.

Le Finistère renferme beaucoup d'autres témoins des temps druidiques. La lande de Kerloas, près Saint-Renan, possède le menhir le plus élevé du département (douze mètres'). Tout proche Pont-Aven, on visite le plus grand dolmen connu. Entre Goncarneau et Trégunc, d'immenses espaces sont entièrement couverts des pierres mystérieuses; mais nulle part, non pas même à Carnac, elles n'offrent plus d'intérêt que les alignements de Toulinguet,

C'est bien dans ce pays à l'aspect farouche, en face d'une mer dont les violences redoutables sont presque de chaque jour; c'est bien là que les druides, que les druidesses pouvaient évoquer leur Dieu, et dicter les arrêts attendus par le peuple avec un respect mêlé de terreur.

Sur ces rivages abrupts, sur ces grèves aux rochers bizarrement découpés, aux cavernes retentissantes, la voix des prêtres de Teutatès devenait plus solennelle pour bénir, plus terrible pour prononcer les malédictions....

Après avoir tant de fois traversé la Bretagne dans tous les sens, nous restons persuadé que les environs de Crozon offrent les points les plus curieux, les plus complets, les plus remarquables, sous le double rapport archéologique et pittoresque, du département^ sinon de la province entière.

Les falaises se maintiennent à une grande élévation. Le beau promontoire de la Chèvre n'a pas moins de cent mètres.

Sa partie occidentale abrite la baie de Dînant, pauvre atterrage dont on ne s'occuperait pas, si sa côte Ouest ne présentait une véritable merveille : le Château de Dinant, majestueux pont naturel, offrant deux ouvertures à piliers en granit, affectant : l'une, la ressemblance d'une arche en ogive ; l'autre, celle d'une voûte en plein cintre, dressée à près de vingt mètres au-dessus des flots.

A l'heure de la marée, elle livre passage aux barques de pêche, toujours nombreuses : l'actif petit port deMoRGAT étant voisin.

Sous ses voûtes, des grottes profondes sont creusées par le flux; mais il est bien difficile de les visiter, l'action incessante de l'eau ayant poli les

1. Sur ses deux faces, il présente une bosse ronde assez volumineuse, objet de curieuses superstitions.

Dr MONT SAINT-MICHEL A LORIENT

roches comme un beau marbre slatuairo. I.a marée s'y engouffre avec un bruit lugubre et, sous rinlluence de la moindre brise, se jette fnrieuse contre le château, qu'elle semble vouloir renverser, après l'avoir couvert de sa blanche écume. Spectacle saisissant, inonbliable, de sauvnge beauté.

Plus loin, la grotte du Charivari ou des Oiseaux, occupe une partie du cap do la Chèvre. Son double nom lui vient des échos extraordinaires prodnits jiar le moindre bruit frappant ses ]>arois rocheuses, échos centuplés, anx oreilles assourdies du voyageur, par les cris d'effroi des bandes d'oiseaux marins, nichés dans toutes les anfracluosités.

La belle et vaste plage sablonneuse de Mor-

Château de Dînant

GATse présente, limitée par des falaises fort élevées, quedéchirent de vastes cavernes. La plus belle, et en même temps la plus curieuse, porte le nom de grotte de l'Autel. On l'appelle aussi grotte de la Fée. Généralement, il faut s'y rendre en bateau. Ce n'est que dans le temps des grandes marées qu'on y peut aller à pied.

L'entrée, assez basse et presque demi-circulaire, semble conduire au milieu de ténèbres épaisses.... Un moment encore, et l'œil, habitué au clair-obscur dont on se trouve environné, peut distinguer la brillante parure de ces roches qui, les premières, surgirent du chaos pour former la base de la terre bretonne.

Haute d'environ dix mètres, la voûte s'arrondit sur une largeur de quinze mètres et une profondeur de quarante.

Les marbres divers, les jaspes, les granits, les porphyres aux mille couleurs, sont revêtus de l'éclat des pierres les plus précieuses. La topaze, le saphir, l'émeraude, le rubis, l'améthyste, mêlés au diamant, prodiguent leurs feux avivés par le poli ou, plutôt, l'espèce de vitrification due, probablement, à la nature des eaux marein.

Les pêcheurs, transformés en ciceroni, qui conduisent les touristes, ne manquent pas d'allumer des torches et le tableau devient magique. Chaque aspérité semble un point lumineux à facettes brillantes; la voûte, les parois rayonnent, simulant l'intérieur d'une chapelle, avec leurs petites niches gothiques entourant un rocher en forme de table : c'est l'Autel.

Des fugitifs, rapporte une tradition, vinrent, au temps des persécutions, s'agenouiller devant lui. D'antiques légendes le représentent comme choisi par la belle fée Morgat*, qui vient s'y asseoir pour tresser, en chantant, son opulente chevelure. Malheur aux sceptiques!... Malheur, surtout, aux imprudents qui s'obstinent à visiter la grotte par un temps peu favorable.

On en a vu y passer de longues heures, transis de froid, à demi asphyxiés ou risquant d'être entraînés dans le sombre couloir, ouvert au côté droit^ de la grotte, couloir se prolongeant très loin, car on entend à de grandes distances, vers Crozon, le choc des flots engouffrés sous sa voûte déchirée.

L'un des objets les plus curieux d'aspect, c'est un bloc de marbre blanchâtre situé à l'entrée. Il représente presque fidèlement le torse d'un homme décapité, surmonté d'une partie du cou gardant des tronçons d'épaules.

Des veines roses courent le long de la pierre; incessamment ruisselantes d'eau, elles imitent, à s'y inéprendre, des filets de sang frais, en même temps que l'ondulation de la vague autour du bloc paraît lui imprimer un lent mouvement d'avant en arrière.... L'impression première est saisissante ; plusieurs secondes sont nécessaires pour la comprendre et la maîtriser.

La visite paraît toujours trop courte. Un sentiment de grandeur, do charme poétique pénètre l'âme et le cœur. Volontiers, on souhaiterait voiila fée souveraine de ce palais merveilleux ou entendre sa voix cristalline; mais, Moi'gat se cache jalousement, indignée, sans nul doute, de l'oubli qui pèse sur les fables légendaires.

Par bonheur, la mer, autre fée capricieuse, se charge de jeter aux échos de la grotte le grondement terrible de sa colère, ou le murmure délicieux

1. C'est peut-être l'Ahès de la légende d'Is, la fille deGrallon, que nous retrouverons tout à l'heure.

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