‹ Le littoral de la FranceChapitre 92 sur 120 · II. fi · texte numérisé non relu

II. fi

ol4 LE LITTORAL DE LA FRANCE

Je le vois approcher, sa crosse d'abbé à la main gauche, et une étole d'or sur sa robo blanche, et un cercle de feu autour de la tête.

Le voilà au seuil du palais où dort le père d'Aliès, et, sans descendre de cheval, il appelle à voix haute dans la nuit.

« Grallon! Grallon! lève-toi vite, lève-toi pour fuir devant la mer : les écluses d'Is sont ouvertes!! »

Et le vieux roi, tout troublé, s'est élancé de son lit :

« A moi, à moi! mon cheval le plus rapide!... Hélas! c'en est fait de cette ville.

Le roi suit le saint; mais voilà qu'Ahès se précipite aii-devaiit de Grallon :

« Mon père! mon père! si vous m'aimez, emporlez-moi sur votre cheval léger! »

Et, sans prononcer une parole, le père, dans sa tendresse, prend sa fille en croupe.

Aussitôt, les vagues accourent, plus rapides, etGwennolé, en tremblant, s'écrie : « Grallon, Grallon, au nom de Dieu! hâte-toi de noyer celte couleuvre! »

Cependant, plein d'une mortelle angoise, le père tient encore embrassée la pécheresse," mais le saint fait le signe de la croix et la touche du bout de sa crosse....

Ahès ne peut résister à cet attouchement, elle tombe dans la mer et le cheval de Grallon, allégé, prend pied sur le nouveau rivage.

Aujourd'hui, métamorphosée en sirène, Ahès chante, au clair de la lune, chante, et, en souriant, peigne, à la grève, sa chevelure d'algue!

SIXIÈME PAUTIE

Au lever du soieil, le saint et Grallon montaient au sommet du Mené C'Jwm^ qui, le pied dans les sables, lève la tête sur Douarnenez.

De là, le roi de Basse-Brelagne jeta un regard, et, au lieu d'Is avec ses dix portes, il ne vil plus que la mer.

« — J'avais une ville des plus belles, et voilà qu'il n'en reste plus rien! » Et tout son cœur se brisa et ses yeux pleurèrent.

11 voit le Rù-mèn-Goulou (pierre rouge du jour ou de la lumière) et s'écrie :

(( Sur celle pierre, nos pères versaient du sang à un dieu barbare.... Là-bas, en mémoire de la ville d'Is, je bâtirai un temple à la foi et, afin de témoigner de sa fondation, je le nommerai du nom de Rumengol.

« Mais, à la place de Tentâtes et d'Hésus, régnera dans ce temple la douce mère de Jésus, et; chaque année, pour honorer la croix, j'y ferai célébrer un grand pardon.

« Quand les Dieux seront morts, et plusieurs forêts de chêne abattues, un jour, le peuple de Basse-Bretagne viendra là des quatre vents ^.

\. Moiilagne souvent nommée dans les traditions, qui la regardent comme consacrée, par les Druides, aux sacrifices humains. C'est le point le plus élevé de la Bretagne (5d0°,C0). Elle est à vingt-huit kilomètres de Brest (d'où on la voit très hieii), et dans la commune de Dinéault, arrondissement de Cliàleaulin, qui possède encore, à l'est, le Méné-Brass.

2. Pour expliquer ce passage, il faut se souvenir que Grallon vivait au cinquième siècle. La Bretagne, alors, était loin d'être enlièrement convertie au callioiici.sme. Nous avons vu ce qu'est le pèlerinage de liumcngol; libre à chacun d'y rcconnaiire une fondation de Grallon.

LA LEOKNDE DU ROI GRALON

nu MONT SAINT-MICIIKL A LOIllENT 517

(1 Alors, si l'on se souvient encore de Grallon, on dira de cœur : « Grands sont les pro- > diges accomplis dans les temps passés! »

Nous avons tenu à citer ce chant à peu près en entier, parce qu'il englobe d'une manière remarquable les diverses versions de la légende, et qu'il donne aux phases de la catastrophe un cadre saisissant. Mais, il reste à résoudre le problème de l'existence d'Is.

Dans quel pays ne retrouve-t-on pas la tradition d'une ville engloutie par l'eau ou détruite par le feu, à cause des crimes de ses habitants? Il ne faut pas, toutefois, rejeter entièrement les traditions, et, sur les rivages maritimes, moins que partout ailleurs, le scepticisme est de mise. Sans remonter bien loin, sans même citer des noms très connus, ne peut-on faire remarquer les bouleversements subis d'une façon presque permanente par les îles de l'Archipel? Plusieurs sont apparues depuis le commencement du siècle, qui se sont affaissées peu après; et l'année 1883 n'a-t-elle pas été témoin de l'horrible catastrophe de l'île Krakatoa, voisine de Java?

L'étude patiente a conduit beaucoup de savants à regarder la Méditerranée comme le produit d'un affaissement du sol ou des empiétements de la mer. Partout, les flots avancent ou reculent selon des lois encore mal définies. Mais une chose reste très certaine : c'est la quantité de baies formées au-dessus d'espaces naguère habités.

Les côtes bretonnes en présentent des témoignages irréfutables. La baie du Mont Saint-Michel, l'estuaire de la Rance, la baie de Saint-Brieuc, une encore entre Lannion et Roscoff.... Pourquoi une ville importante n'aurait-elle pas existé là même, où il arrive d'en retrouver des ruines?

Plusieurs chroniqueurs veulent placer Is à la pointe de la Chèvre; quelques autres lui assignent la baie des Trépassés, près Plogoff; enfin, on a soutenu que Douarnenez avait remplacé les dernières ruines de la capitale de Grallon. On rappelle l'Anonyme de Ravenne, parlant d'une cité appelée Chris ou Kerhis (en breton, ville d'Is), et le grand nombre d'œuvres inspirées par l'événement.

Qu'une ville ait occupé un des points de la baie, cela reste très vrai semblable : une voie romaine, venant de Carhaix, aboutit brusquement vers la pointe du Raz.

Le chanoine Moreau Ta signalée le premier; après lui, le savant marquis de Robien en a donné cette description :

« Le chemin qui va de Carhaix jusqu'à Poul-Davy' est appelé Hent- Ahès\ De là, il s'étend jusqu'à la baie des Trépassés, entre Saint-Tary et la pointe du Raz. Dans les lieux où le chemin se fait encore voir en entier, surtout vers la baie des Trépassés, où il aboutit jusque sur le bord d'une rive escarpée au-dessus de la mer, on découvre la largeur de ce chemin, qui est d'environ soixante-dix pieds. Il est pavé de grandes pierres

de taille. »

Ainsi, comme pour la voie aboutissant au rivage de Plérin, le chemin d'Ahès se termine, maintenant morcelé, sur une rive escarpée de la baie funèbre.... Or, l'on sait que les Romains n'avaient pas l'habitude d'entreprendre des travaux inutiles. Le nom de la baie ne serait-il pas le ressouvenir d'une catastrophe lointaine, plutôt que de la découverte de cadavres amenés par les courants?

Le voile ne sera, probablement, jamais soulevé. Is, en admettant qu'Is ou tout autre ville se soit réfléchie dans les eaux de la baie, Is ne passionne plus, par malheur, les archéologues. Les murailles, vues encore, à marée basse, par le chanoine Moreau (seizième siècle), les maisons, dont la sonde rapportait des débris, reposent sur leur lit de sable et de vase où nul ne viendra les bouleverser, où l'impétueux vent d'équinoxe ne peut plus les atteindre.... Avec elles, leur secret est entré dans l'oubli éternel!

Page 1