‹ Le livre (volume 2)Chapitre 161 sur 322 · Tome I. page 204, note '1. (L'amour des livres · texte numérisé non relu

Tome I. page 204, note '1. (L'amour des livres

«... Jules L eva (fois était un esprit supérieur '/tu1 han (nient les problèmes delà destinée humaine; mais ...c'était aussi un esprit charmant, très brillant et très gai, qui séduisait tous ceux qui rapprochaient. » (Jules Claretie, le Figaro, 18 septembre 1905, Un secrétaire de Sainte- Beuve.)

On ne saurait mieux mettre en lumière les qualités maîtresses de Jules Levallois, mieux définir ce fervent ami des livres et des lettres et ce vrai sage que ne l'a lait là M. Jules Claretie. Pendant que je travaillais au présent ouvrage. Jules Levallois, qui m'avait ouvert, depuis plus de trente-cinq ans, les trésors de son cœur, de son intelligence et de sa science, et à qui j'avais voué une affection toute filiale, est décédé (le 14 septembre 1905) dans son ermitage de Pontaubault, près d'Avranches. Il était né à Rouen, le 10 mai 1829. Mme Lépiney, belle-sœur et héritière de Jules Levallois, a bien voulu me confier le journal manuscrit où, dès sa dix-huitième année, il s'était fait une coutume de relater ses impressions, d'enregistrer son examen de conscience, de noter surtout les remarques, considérations et objections que ses nombreuses et incessantes lectures lui suggéraient. J'exprime ici à Madame Lépiney mes très profonds remerciements pour ce témoignage d'estime et de confiance. Dans le cours de ces études bibliographiques, j'ai déjà fait plus d'un emprunt au journal manuscrit de Levallois, qui comprend trente cahiers, d'un format analogue tantôt à Lin-S, tantôtà lin- 1 8, d'environ 500 pages chacun, et d'une écriture fine, compacte, mais très lisible. Voici encore quelques extraits de ce mémorial, relatifs surtout à la question traitée dans mon premier tome, à « l'Amour des livres et de la lecture », extraits des plus suggestifs, des plus féconds en enseignements, et que j'aurais pu

étendre bien davantage, si la place ne m'était pas forcément mesurée.

« Totus sum in libris : c'est ma devise. » (Cahier n \. 29 avril 1854, p. 75.)

«... L'étude, c'est elle encore aujourd'hui qui occupe et emporte mes meilleurs moments, elle qui sera jusqu'au bout la grande consolation de ma vie. » i Cahier n° 11, Ie' octobre 1808, p. 222.)

« Irai-je jusqu'au bout de ma tâche/... Passerai-je sur la terre n'ayant eu que de droites intentions, ayant à peine eu le temps et le pouvoir de manifester quelques vues justes et utiles? Je ne sais. La volonté de I>i>'ii sera faite. Ce dont j'ose répondre, c'est que je ne laisserai point entamer ni abaisser mon àme. Quand la mort me prendra, je pourrai dire, au point de vue moral, ce que disait La Fayette à quelqu'un qui lui deman dait ce qu'il avait fait sous l'Empire : < Je me suis tenu debout. » (Ibitl, 20 octobre 1868, p. 225.)

« Amoureux fou de la lecture et longtemps privé dé livres par mon extrême pauvreté, j'ai cédé à un véritable accès de gloutonnerie intellectuelle, lorsque je me suis trouvé exercer une profession où les livres m'arrivaient en abondance. J'ai accumulé les volumes dans ma bibliothèque : il me semblait que je n'en aurais jamais assez. Cette fièvre, qui a duré près de dix ans. commence à tomber aujourd'hui. Si c'était par suite d'un alanguissement, d'un blasement, je ne m'en féliciterais pas. — moi qui ai pour principe que toute la science et tout le mérite de la vie consistent à se en appétit. Mais la sévérité et la sobriété qui succèdent à mon engouement sont le résultat de la réflexion, de l'expérience, et c'est pourquoi je m'en réjouis. » (Ibid., 22 juin IS70, pp. 26")-26-4.)

« Ce n'est point pour ceux qu'on connaît, pour la gloire immédiate, pour son canton, où l'on n'est jamais prophète, qu'on cherche el qu'on écrit : c'est pour l'ami

inconnu que l'article ou le livre va trouver à travers l'espace ou le temps. Emerson ne ma jamais vu; Joubert était mort avant ma naissance; Senancour disparaissait avant que j'eusse ouvert Oberman. Et cependant ils ont écrit pour moi ; ils n'ont jamais eu un meilleur ami. Je ne souhaite rien de mieux ni de plus. In tel succès est ce que j'ambitionne. C'est là mon déal. »(Ibid., 25 octobre 1875, p. 558.)

€ L'âge mûr ne lit pas comme la jeunesse : on commence par être curieux, on finit par être studieux. » Cahier n° 14, 12 novembre 1877. p. 114.)

« ... Pour moi, tant que mes facultés ne me feront point défaut, je suis bien déterminé à étudier sans relâche, à m'instruire, à me rendre un peu moins impar- , fait de toutes faeons. La mort ne me trouvera point « bêchant mon jardin », mais je voudrais qu'elle me surprit lisant un bon livre, regardant un beau tableau, écoutant une belle symphonie, ou bien encore contemplant la nature dans ce qu'elle a de doux et de grand . Je crois trop à l'éternité pour ne pas vivre comme si la :: vie était éternelle. Faisons provision de notions et de vérités : qui sait si nous n'en aurons pas besoin, même au delà? » (Ibid., 14 septembre 1881, p. 182.)

« ... A l'âge auquel je suis parvenu (cinquante-huit ans), il n'y a plus guère pour l'homme que des événements moraux, j'entends par là des perfectionnements de culture, des accroissements d'information, des redressements de méthode, des éclaircissements sur l'homme, le monde et l'infini, des conceptions agrandies, élargies, renouvelées, des résolutions définitives, des vues sur l'au-delà. «(Cahier n° 25, 17 août 1887, p. 2.)

« ... J'ai repris, achevé les Lettres à Lucilius, et revisé l'ensemble. Quel trésor de belles maximes que ce Sénèque! Aussi Montaigne ne s'est-il pas gêné pour y puiser. Et quelle langue fine, subtile, abondante, élégante, (;elatante! Ouelle anticipation sur l'avenir! <Jue

de pensées modernes! La pure antiquité n'est plus là, et, autant que j'en puis juger, elle n'est déjà plus dans Cicéron. Sénèque ne fut peut-être pas un sage, mais je doute fort que l'on ait jamais tenu une boutique de sagesse mieux fournie, plus richement ornée. » (Cahier n° 25, 30 juin 1890, p. 123.)

« Aucun être n'a de droit sur un autre être. Aucun être ne peut se passer d'un autre être : les Romain^ appelaient l'amitié necessitudo. » (fbici, 9 avril 1894, pp. 1 -4i-l 45.)

« De Senectute. — Quelques bons moments dans la journée, quelques bons jours dans Vannée, passé un certain âge, ne demandons rien de plus. La vieillesse est une retraite qu'il faut conduire en bon ordre, si l'on ne veut pas qu'elle se change en déroute. » (lbid., 9 avril 1891. p. 145.)

« Tout homme sachant tenir une plume et ayant exercé une plus ou moins grande influence doit compte à ceux qui viennent après lui des enseignements qu'il a reçus, des expériences qu'il a faites, des épreuves qu'il a traversées, et des vues que le passé lui suggère sur l'avenir. Nous devons à tous un aveu, un bilan, fût-ce celui de notre défaillance morale, notre conclusion, fût-elle que nous ne concluons pas : on conclura pour nous. Ce qu'on est en droit d'attendre de nous, ce n'est pas un enseignement, mais un renseignement. » (lbicl., 17 décembre 1892, p. 180.)

t ... Il se fait en moi un travail intérieur continu dont j'aimerais à noter les phases et les résultats. Le monde religieux, intellectuel, politique, offre en ce moment à l'observateur le plus curieux et le plus inté ressant des spectacles. Je trouve là, pour mon activité mentale, un inépuisable aliment. Rien n'aide à vivre comme de penser : c'est un élément de santé. Il ne faut pas croire que les vues générales détachent des cl vations particulières; au contraire, elles donnent aux

\1 MUTIONS KT CORRECTIONS. 317

moindres faits une couleur, une signification, un attrait particulier. Le philosophe ne connaît pas l'ennui. Comment pourrait-il s'ennuyer? « Il emporte partout, comme « le dit si bien Renan dans ses Dialogues, le parterre * charmant de la variété de ses pensées. » (Cahier n°25, 50 juin 1896, p. 246.)

Page 1