Tome III, p. 541, note '2. Cf. aussi même tome, p
Ions de commencer l'opération par la fin du livre : il s'ouvre mieux ainsi, comme il est aisé de s'en convaincre, et prend mieux la position absolument horizontale, indispensable pour glisser le coupe-papier d'un bout à l'autre de la tête.
En coupant de la sorte la tête de chaque cahier dans toute sa longueur et en une fois, sans vous arrêter au pli de la couture, — autant, je le répèle, que la chose est possible et que le coupe-papier n'éprouve pas trop de résistance en franchissant ce pli, — vous avez l'avantage non seulement de procéder plus rapidement, mais encore et surtout de ne pas laisser dans ce pli, au fond de la tête du volume, des parties non atteintes par le coupe-papier, et qui né manqueraient pas de se déchirer ensuite, lorsqu'on ouvrirait le livre.
Le couteau à papier doit avoir peu d'épaisseur, afin de ne pas faire éclater les bords des pages et de laisser le moins de traces possible de son passage Qu'il soit en ivoire ou en os, en ébène ou en buis, peu importe: ce qui est absolument nécessaire, c'est que ses deux tranchants n'aient aucune coche et soient scrupuleusement lisses, et qu'il ne se termine pas en pointe aiguë, mais très émoussée, bien arrondie, de façon à ne pas trouer les feuillets entre lesquels on l'introduit,
Il est des couteaux à papier qui ont des proportions démesurées, une largeur de lame de cinq à six çen-
ti mètres, voire pln^ : il n'en résulte qu'incommodil inconvénients, et il y a tout avantage à ce que cette largeur n'excède pas deux centimètres et demi à trois centimètres. Le plioirdont se servent les brocheusesesl peut-être, à condition d'être aminci un tantinet pour la raison que nous venons de dire, le meilleur des couteaux à papier.
Défiez-vous des couteaux en bois tendre, recommande l'auteur de l'excellente étude du Magasin pitsqiie ' sur les Ennemis des livres, à laquelle je me Buis référé déjà : « l'usage journalier les couvre bientôt de coches malencontreuses, et le papier en est blessé; un coup précipité les fait parfois voler en éclats, au grand dommage du livre dont ils devaient régulariser les feuillets. On fait nombre de charmants outils de ce genre dans certaines villes d'eaux, et principalement à Spa; de fines peintures les ornent et d'ingénieux emblèmes leur donnent une sorte de valeur artistique; les lecteurs avisés, et qui ne vivent pas uniquement de gracieux souvenirs, leur préféreront toujours les coupe-papier un peu rustiques dont nos pères aimaient à se servir. Le bois dont on use pour leur emploi éphémère n'est ni homogène ni résistant; ils sont d'ailleurs revêtus d'un vernis que mille causes peuvent altérer, et qui, à la longue, disparaît en passant d'une façon rapide entre les feuillets qu'on veut séparer. Les coupe- 1. Août ÎST.'), pp. 202-263.
papier de santal qu'on nous expédie de l'Inde sont d'un aspect charmant avec leurs rosaces en mosaïque, où le métal blanc s'unit à l'ébène et à l'ivoire; mais le bois parfumé qui leur sert de base ne dure pas longtemps au contact d'un papier trop ferme : ces couteaux de nabab sont des couteaux de luxe, propres tout au plus à orner un bureau.
« Défiez-vous surtout, lecteurs pacifiques, de ces espèces de cimeterres aux manches plus ou moins historiés, à la pointe aiguë et recourbée, qui l'ont le brillant ornement des magasins de papeterie, et qu'on donne presque toujours en cadeau, lorsqu'on prétend offrir un souvenir aimable à un professeur ou bien à un lettré, et qui simulent parfaitement une arme orientale. Laissez ces splendeurs décevante- à quelques bureaucrates en relation avec l'armée. Cei coupe-papier métalliques sont d'un usage détesta* ble, et percent souvent sans miséricorde les feuillets qu'ils ont dû séparer. D'ordinaire, leur tranchant est par trop affilé, et la lame agit d'une façon irrégulière en mordant sur la marge, comme cela a lieu avec les simples couteaux ou avec les canifs, dont un soigneux bibliophile n'emploiera jamais le secours1. N'avez-vous point remarqué, sur ces belles marges dont nous parlons ici, des déchirures aiguës désho-
1. Sauf, comme nous l'avons déjà dit (t. III. p. 58. not et comme nous allons le redire dans un moment(pp. 108-109 . pour les volumes tirés sur papier du .lapon.
oorant un livre? C'est presque toujours la preuve du crime secrei accompli par le coupé-papier cimeterre, et il ne se révèle, hélas! bien souvent qu'après de nombreuses années, alors que l'on croyait posséder un livre vierge de tous les outrages qu'on peul redouter d'un distrait ou simplement d'un maladroit.
« Pour être juste maintenant à l'égard des fabri- Éants de coupe-papier, il faut mettre sous les yeux du lecteur réfléchi les causes nombreuses de détériorai ion ou même de destruction à peu près complète qui s'attachent aux utiles auxiliaires de la science bibliographique, qu'on nous vend journellement à des prix si modérés. Rappelez-vous (et tout habitué des grands centres littéraires en a pu faire la remarque) qu'on rencontre très peu de loupepapier dont le manche ou le tranchant n'ait reçu quelque injure notable. Les uns, mutilés jusqu'à la lame, peuvent être à peine saisis par deux doigts ; les autres périssent par le bout opposé, et déchirent au lieu de couper; il y en a un grand nombre qu'un canif pernicieux a tailladés d'une façon désolante, et qui n'offrent plus que l'aspect d'une scie; d'autres encore, tombés entre les mains d'un ciseleur émérite, sont finement ornementés sur la partie plane de leur tranchant, et Dieu sait s'ils sont propres en cet étal à l'usage auquel on les destine! Les moins maltraités, il faut l'avouer, sont ceux qu'une plume inatlen-
tive a couverts de caricatures parfois bien enfantines, ou de paysages trop primitifs pour qu'un ami de Tordre ne s'efforce pas de les effacer. Qu'arrive! t-il, hélas! quand une nécessité pressante force un lecteur soigneux à faire usage d'un pareil instrument? Des déchirures involontaires se produisent immanquablement sur les marges qu'on a tenté de séparer; de fâcheuses maculatures se manifestent si le papier est encore humide. Pour expliquer ces cas désolants, fruits de l'étourderie ou de l'inattention, il suffit de se rappeler qu'un coupe-papier simple ou surchargé d'ornements superflus devient presque toujours, entre certaines mains désœuvrées, une sorte de jouet, ou, si on le préfère, un objet servant de contenance, et propre tout au moins à accentuer la pensée. Les réflexions lentes ou les mouvements désordonnés lui sont également fatals ; on le taillade ou bien on le brise, et ceux qui l'ont mis en ce triste état n'ont pas songé un seul moment qu'un livre mal coupé est presque toujours un livre perdu. »
Ainsi que chacun a pu s'en convaincre, un couteau de bois n'a pas de prise, ou n'a qu'une prise très difficile, sur le papier du Japon. En força ni avec un de ces couteaux à tranchant mousse, on risquerait môme, soit de rompre l'instrument, soil <Io déchirer le papier, plutôt que de le couper. Force es( donc d'employer ici un coupe-papier coupant, c'est-
à-dire un couteau de métal ou un canif, qu'on manœuvre, bien entendu; avec la plus extrême prudence, pour qu'il ne glissé pas à faux, ne dévie pas du droit chemin et n'entame pas les ftiarges.
Afin d'épargner une perle de temps et une peine1 au lecteur, afin aussi d'épargner au livre les risques de vi laines estafilades et d'irréparables blessures, ne serait-il pas préférable de ne mettre en vente lés volumes brochés que coupés <X avancent Bien des éditeurs se sont dit que oui, et ont essayé et essayent encore fréquemment de faire réussir ce système. Jusqu'à présent le public est ou paraît rebelle aux livres2 coupés d'avance. Voici, à ce sujet, quelques réflexions émanant d'une personne du métier, dans lesquelles la question se trouve étudiée avec soin et compétence et fort bien résumée".
« On trouve aujourd'hui, parmi les nouveautés mises en vente en librairie, certains volumes dont les pages sont coupées d'avance, à la machine. Cette
1. Une peine qui, pour beaucoup, est un plaisir, comme il va être dit plus loin.
2. Je parle des livres de bibliothèque, de format in-8 ou in-18, et non des collections populaires à bon marché.
5. Elles sont extraites du Bulle tin- Journal des fabricants de papier, cité dans \q Mémorial delà librairie française, 24 octobre l'.toi. pp. £88-589.
mode, qui nous vient de l'étranger, commencée se répandre. Certaines revues l'ont adoptée. Elle a son avantage et ses inconvénients.
« L'avantage principal est que les feuilles sont proprement coupées, ce qui n'arrive pas toujours quand une main inexpérimentée ou nerveuse y promène le coupe-papier. Plus de déchirures à craindre, de ces déchirures qui font si fâcheux effet quand le livre revient de chez le relieur. Un autre agrément est que l'on va plus vite en lisant. Pas de temps perdu. Si un bas de page du roman sensationnel pose l'énigme dont le mot se trouve à la page suivante, le lecteur, anxieux de savoir, sera tout à fait — et tout de suite — fixé.
« En revanche, le livre coupé d'avance a perdu. aux yeux de la plupart de ceux qui aiment les livre?, un peu de son charme. Il y a deux opérations bien distinctes et d'autant plus séparables qu'une fois la première achevée, on ne passe pas toujours à la seconde. La première consiste à couper le livre, la seconde à le lire. Quand on lit un livre, il peut arriver que Ton éprouve une déception. Sans aller jusqu'à cette extrémité, tous les livres ne donnent pas à les lire le même plaisir. Mais tous les livres donnent à les couper un plaisir égal. Là, point de déception! Il est toujours agréable de glisser le coupepapier sous la page fermée. Aussi, pour ma part, je ne souhaite pas qu'on en vienne, sous prétexte que
cela est plus pratique, à ne nous donner que des livres coupés d'avance.
« Vous coupez un livre intéressant, l'intérêt redouble, pour ainsi dire, à chaque arrêt. Vous coupez un livre ennuyeux, vous en êtes quitte pour penser à autre chose en le coupant1. Rien de plus facile. La main fait mécaniquement sa besogne, l'imagination voyage. Puis, tout en coupant, on se fait une impression. C'est bon, c'est mauvais, c'est médiocre. On a jeté les yeux sur une demi-page, on a lu par-ci par-là quelques bribes du récit. C'est souvent autant qu'il en faut pour se prononcer. Combien de critiques ne vont pas plus loin !
« Vn livre coupé d'avance, cela se dévore. Un livre non coupé, cela se déguste. Je voudrais que l'on donnât aux enfants des livres non coupés; il y aurait des maladresses et même des malheurs, mais ils se raient obligés d'aller plus lentement. Les enfants qui
1. 11 faut admettre, bien entendu, dans cet exposé et cette analyse de sensations, que le lecteur coupe le livre au fur el à mesure de la lecture. Mais c'est là un système que nous no préconisons pas, tant s'en faut. Ne mêlons pas deux choses, deux opérations absolument différentes, — coupe et lecture, — si nous voulons les mener toutes les deux à bien. Pour être proprement coupé, un livre doit, comme nous l'expliquions tout à l'heure (pp. 102-104), être coupé à plat, sur une table: et nombre de lecteurs lisent en tenant l(Mir livre à la main, assis dans un fauteuil, et souvent sans avoir de table à leur portée. Rien, d'ailleurs, de plus énervant que d'interrompre sa lecture à tout bout de champ pour introduire le coupe-papier entre les feuillets du volume.
aiment à lire lisent terriblement vite. C'est un peu leur faute sans doute, mais c'est aussi la faute des éditeurs, qui font pour eux des livres dorés sur tranches et tout coupés. L'œil n'a qu'à courir. Pour lire lentement, pour aimer à lire lentement, il faut toute une éducation de V esprit et du goût. On naît gourmand, on devient gourmet.
« Presque tous les livres, hormis les livres techniques ou de pure science, sont des confidences de l'auteur au lecteur. Il y a, dans presque tous les livres, un mystère qui lentement se dévoile, à mesure que l'on tourne les pages et qu'on les coupe. Si les pages sont coupées d'avance, c'est un peu de ce mystère qui s'évapore.
« Jadis un auteur pensait que le lecteur devait collaborer, en quelque mesure, à l'œuvre, par l'effort d'intelligence nécessaire pour la comprendre. Et, de là, des obscurités, parfois systématiques, des penseurs. On a changé tout cela. Aujourd'hui le premier mérite d'un écrivain, quoi qu'il ait à nous dire, c'est la clarté. Le lecteur n'a plus à y mettre du sien, ou, du moins, il ne lui reste plus que cette très humble et très modeste tâche qui consiste à couper les pages; le labeur effectif de l'esprit a fait place à une sorte de travail symbolique.
« H y a cependant une catégorie de gens qui doivent être des fanatiques de la nouvelle méthode : ce sont les auteurs qui ont des raisons de craindre
usage i;t entretien des LIVRES. 1*3
qu'on iif rencontre leurs livres non coupés dans la boîte du bouquiniste. Le jour où tous les livres seraient coupés d'avance, nue sorte d'égalité semblerail régner dans le monde des lettres. »
Comme corollaire des prescriptions que Richard de Bury, ce très expert, très fervent et illustre ami des livres, nous adressait il y a un instant, il convienl «le rappeler les recommandations d'un bibliographe moderne, de l'Américain Harold Klett. Elles résument, d'une façon parfois un peu trop humoristique et fantaisiste, toutes les précautions à prendre pour consulter un livre, et le docteur Graesel déclare qu'il voudrait les « voir affichées dans tous les bureaux de prêt » des bibliothèques publiques1.
1. Graesel, op. cit.. p. 407, notes. — A propos des livres des bibliothèques publiques et de leur malencontreux sort, on ne lira pas sans intérêt les réflexions suivantes de M. Henri Beraldi (Voyage d'un livre n travers la BibUothètjue natio- ""/<■. p. 28) : « ... D'une façon générale, plaignons le livre mis en service public. On a décrit les ravages exercés sur les bibliothèques par lc> rats, les vers, les petites bètes. Il faut, hélas! y joindre les désordre- graves causés parce
microbe qui s'appelle l'homme, brutal, sans soin, et pas toujours très propre; désordres qui finissent par faire périr If livre d'une véritable cachexie de surmenage. Le processus de cette redoutable affection est tel : décoloration • lu maroquin par exposition au grand our, bris du dos. éraillure des nerfs, cassure des coins, salissure de la
lie de gouttière par les pouces; à l'intérieur, taches
M LIVRE. — T. v. X
L'article cTHarold Klett a paru dans the Library Journal de New-York1, sous le titre de Dont, « Ce qu'on ne doit pas faire ». En voici la traduction2 :
« Ne pas lire au lit ;
« Ne pas faire d'annotations marginales, à moins qu'on ne soit un Coleridge3 ;
« Ne pas faire de cornes à ses livres ; ;
« Ne pas couper avec négligence les livres neufs;
« Ne pas griffonner votre intéressant et précieux autographe sur les pages de litre;
d'encre, plis et cassures du papier par un maniement sans égards; puis, sur les marges, aux passages les plus consultés, accumulation d'une noirâtre couche de crasse confluente : c'est la gangrène précédant les accidents ultimes, les déchirures, bientôt multiples, que nulle chirurgie, nulle biblioplaslie ne saurait réparer. »