Op. cit., pp
2. « Vous n'y trouverez pas toujours la gloire; vous n'y trouverez jamais la fortune. » C'est le mot de Pétrone (.. (36 ap. J.-C.) {Satyricon, cliap. 85, p. 128; Paris, Garnier, 1876), mot éternellement vrai : Arnor infjenii neminem unquam divitem fecit. Nous avons vu Tacite exprimer une pensée analogue : « ... Les vers ne mènent point à la fortune.... » (Cf. supra, p. 57.) •- Les lettres... ne mènent aujourd'hui à rien ceux qui les cultivent.... >• (Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, XW, Récapitulation, p. 559. Paris. Didot, 1868.) Sébastien Mercier (1740-1814) écrit, de son côté, dans son Tableau de Paris, - que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme. » {Ap. Balzac, Jllu- .'<ions perdues, Eve et David, t. II, p, 169. Paris, Librairie nouvelle, 1864.) Dans la Peau de chagrin (p. 101 ; Paris, Librairie nouvelle, 1857), Balzac a fort logiquement déduit les motifs qui empêchent les vrais savants et les vrais gens de lettres « d'arriver », et font réussir les intrigants et les charlatans : « La faute des hommes supérieurs est de dépenser leurs jeunes années à se rendre dignes de la faveur. Pendant que les pauvres gens thésaurisent et leur force el la science pour porter sans effort le poids d'une puissance qui les fuit, les intrigants, riches de mots et dépourvus d'idées, vont et viennent, surprennent les sots, et se logent
' Bidlctin du bibliophile, 17' sériC: p. 525.
l'amour DKS livres KT de la lecture. 219
cour d'ôlro chaque jour (|n('l<|U(' cliosc de plus (ju(î la veille, cl d'avoir aj)[)()ilé <lans le monde votre j)arl de vérité'. »
Et Renan (182o-ISy-2) : « .....Je ne vous enseignerai pas Tari de faire l'orlune, ni, comme on dit vulgairenu^nt, Tart de faire son chemin ; cette spécialilé-là m'est assez étrangère. Mais, louchant au terme de ma vie, je peux vous dire un mot d'un art où j'ai pleinement réussi, c'est l'art d'être heureux. Eh bien ! pour cela les recettes ne sont pas nombreuses ; il n'y en a qu'une, à vrai dire : c'est de ne pas chercher le bonheur; c'est de poursuivre un objet désin-
<lans la confiance des demi-niais ; les uns étudient, les autres marchent; les uns sont modestes, les autres hardis; l'homme (le génie tait son orgueil; l'intrigant arhoie le sien; il doit arriver nécessairement. Les hommes du pouvoir ont si fort besoin de croire au mérite tout fait, au talent effronté, qu'il y a chez le vrai savant de renfanlillage à espérer les récompenses humaines.... Hélas! l'élude est si tnalernellement bonne, iffCil y a peul-èlre crime à lui demander des récompenses nulres nue les pures et douces joies dont elle nourrit ses enfants. >•
1. Revue encyclopédique, 3 novemhre 1900, p. 871 ; et Revue iinicerselle, 1" juin 1004, p. oll. CL la suprême et superhe profession de foi du grand historien Augustin Thierry (1795- 1X56), privé de la vue à l'âge de trente-cinq ans, devenu iatirme, et cloué sur un fauteuil de martyr : « Grâce à l'étude, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée.... Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui, de ma part, ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé ellemême, c'est le dévouement à la science. » {Dïjc Ans d'études historiques^ Préface, p. 24.)
téressé, la science, l'art, le bien de nos semblables, le service de la patrie.... * »
Dans un rarissime opuscule, plein à la fois de ph losophie et d'humour, Charles Asselineau (1820- 1874) a ainsi magnifié « ces chers livres » : « Gloire à vous ! Vous répandez sur nous la vive lumière du Ciel.... C'est à la clarté de vos paroles que nous entrevoyons le Dieu tout-puissant caché dans les profondeurs de l'infini, et que nous percevons les récompenses promises aux justes.... Vous seuls êtes immortels! Nous tous nous vieillissons et nous mourons à côté de vous. Par vous, nos enfants connaîtront l'esprit de leurs pères; par vous, l'esprit de nos pères a survécu en nous. Vous êtes les flambeaux éternels que les générations se passent les unes aux autres. Vous êtes la ligne de vie de l'humanité, les phares de l'histoire et la lumière des sièclés.... Parlez! brillez! vous êtes pour nous l'étoile de la délivrance, à l'heure où nos travaux s'interrompent et oili notre pensée captive aspire à la vie de l'esprit.... Gloire à vous! vous répandez sur nous la lumière du Ciel. Notre devoir est de vous défendre, de vous glorifier.... Vous êtes la joie et la lumière de nos âmes-! »
L Ernest Renan, Discours prononcé à Tréguier le 2 aoùl 1884, Discours et Conférences, pp. 218-219.
2. Le Paradis des gens de lettres, selon ce qui a été vu cl entendu par Charles Asselineau, Van du Seigneur 18GL pp. 52-36.
PîirlaiiL de sos livi'es cl du honlicnr cin'il i^oùle :iii milieu d'eux, M. Jules (li.AinrriE ( ISill-. . . . )' j'ai!, relie 1res belle profession de loi : « J'aime les Lcllres, je les aime uniquemenl, prorondément, passionnémcnl, et je les aime par-dessus tout. Je les aime sous toutes leurs formes, avec toutes leurs luttes, toutes leurs rancœurs, tous leurs déboires. Elles consolent mOme des tristesses qu'elles font naître, comme cette lance d'Achille qui guérissait les blessures iju'elle pouvait faire. « La littérature mène à tout, « disait Villcmain, à la condition qu'on en sorte. » O'iel paradoxe! La littérature peut ne mènera rien, niais elle rendra heureux jusqu'à la fin celui cjui l'adore, à la coiàdition qu'il n'en sorte jamais. »
Les Lettres, Piu:vost-Pahadol (1829-1870) les a, lui aussi, chantées et glorifiées, et son panégyrique^ est un des plus justement et universellement renommés : « Salut, Lettres chéries, douces et puissantes consolatrices! Depuis que notre race a commencé à balbutier ce qu'elle sent et ce qu'elle pense, vous avez comblé le monde de vos bienfaits; mais le plus grand de tous, c'est la paix (jue vous pouvez répandre dans nos âmes. Vous êtes comme ces sources limpides, cachées à deux pas du chemin
1. Causerie sur ma bibliothèque, Annales liltcraires des /'ihliophiles contemporains, 1890, p. 'il.
i. Péroraison d'une courte étude >ur le poète Lucrèce, L'ssais (le politique et de littérature, i" série, p. 180. (Paris, Michel Lévy, 1865.)
SOUS (le frais ombrages : celui qui vous ignore continue à marcher d'un pied fatigué, ou tombe épuisé sur la route ; celui qui vous connaît, nymphes bienfaisantes, accourt à vous, rafraîchit son front brûlant, lave ses mains flétries, et rajeunit en vous son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui vous aime. Vous nous donnez le repos, et, si nous savons vous adorer avec une âme reconnaissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez par surcroît quelque gloire. Qu'il se lève d'entre les morts et qu'il vous accuse, celui que vous avez trompé ! »
Cette superbe apothéose des Lettres mérite davoir pour corollaire ou pendant l'admirable page que Silvestre de Sacy (1801-1887), dans la péroraison de son article sur le Catalogue de la biblio- Ihèque de feu J.-J. de Bure, a consacrée à sa propre bibliothèque et où il lui adresse ses adieux, cette émouvante et mémorable oraison funèbre, tant de fois citée * , et qui est comme la « Tristesse d'Olym-
L Et tant de fois altérée et faussée, car cette célèbre invocation a eu le sort des Provinciales et des Pensées de Pascal, « qu'on tronque toujours quand on le cite », selon la piquante remarque de M. Ferdinand Brunetière {Histoire et Littérature, t. I, p. 514j. Comme exemples de ces inexactitudes et déformations, cf. Fontaine de Resbecq, Voyages littéraires sur les quais de la Seine, p. 154; — Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, 5- édit., t. II, pp. 165- 164; — etc. Le pieux Jean Darche a fait mieux: il s'est approprié le texte, l'a démarqué et rebaptisé, puis l'a terminé en' sermon: <- O mes livres, mes chers livres, à moins
l'amour des livres et DK la lecture. 223 pio » (lu bibliophilie : nous ne saurions niioiix Iciininor celte esquisse historique et antholo<<ique de « l'Amour des livres et de la lectures ». « Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque de MM. de Bure n'existera donc plus! Ces livres, qu'ils avaient rassemblés avec amour, vont se partager en Ire mille mains étrangères, et sortir de ce petit cabinet où ils étaient gard es avec un soin si tendre! D'autres bibliothèques s'en enrichiront pour ôtre dispersées à leur tour! Triste sort des choses humaines! O mes chers livres! Un jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maître actuel ! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à
que mes enfants soient dignes de vous posséder el qu'ils aient du Ciel le don de vous savoir apprécier et goûter, mes bion-aimés livres, un jour peut-être vous serez mis en vente ; d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous sans doute que votre maître actuel ! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres, je les ai tous choisis un à un.... Mais, 0 mon Dieu! rien n'est stable en ce monde! et ce sera bien ma faute si.... Amen! » {Essai sitr la lecture, pp. 574-575.) — Cet article de Silvestre de Sacy a paru dans le Journal des Déhals du 25 octobre 1855, et il fait partie des Variétés littéraires, morales et historiques de cet écrivain (Paris, Didier-Perrin, 188i, -2 vol. in-1'2, 5" édit. : la l-^' édit. est de 1858), t. I, pp. '242-2.55. « L'article mémorable... chef-d'œuvre de M. de Sacy, a été celui du mardi 25 octobre 4853, sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Dure. » {S\i7iTE-BEiJVE, Causeries du lundi, i.XlV , p. 19[ .)
la sueur de mon front, et je les aime tant!, Il me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! Mais quoi! Rien n'est stable en ce monde, et c'est notre faute si nous n'avons pas appris de nos livres euxmêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent, et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l'immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse'. »
1. Cf. le mot du sage Valincour, cité plus haut (pp. Lj7-i58) : .- Je n'aurais guère profité de mes livres^ si je n'avais appris d'eux à m'en passer ». Avec sa modestie coutumière et sa ferveur, Silvestre de Sacy disait encore {ap. Albert Colli- GNON, la Vie littéraire, p. 15) : « Je ne suis ni un grand critique ni un grand érudit, mais j'aime les Lettres, je les aime avec passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce soùt des livres et des Lettres a répandu de charme sur ma vie: combien de fois une heure, une seule heure de lecture m'a ranimé et rendu à moi-même! » Glisson^s encore, dans cette fm de note, un court adieu à ses chers livres d'un autre bibhophile contemporain, du manjuis Isidore de Gail- L0N(ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 215) : « ...Hélas! quelque noble, quelque digne d'estime que soit l'amour des livres, cet amour a le sort de toutes les choses humaine;-, et est compris dans les vanités que Salomon a vues sous le soleil. Ces trésors que nous amassons avec un soin si curieux et si amoureux, ces livres que nous épousons, il faudra les quitter. Linquenda tellus etdomns et ujcor, comme dit Horace : iixor. c'est-à-dire notre bibliothèque.... >■
PRÉDILECTIONS PAHTICl LÏÈRES ET AUTEURS PRÉFÉHÉS