PRÉFACE. III
mettre, c'est certain et c'était fatal : a Uns alla plus invenire potes! ^ ncmo omnia^ inscrivait un de mes prédécesseurs et de mes maîtres, Gabriel Peignot, en tête du manuscrit de son MyriolnhUm français '.
Avec une telle provision de beaux dicts, sages préceptes, sentences et anecdotes mémorables, ma tâche était des plus simples, et je n'ai été le plus souvent qu'un « encadreur », selon le mot de Sainte-Beuve ^
1. Cf. .1. SiMONNET, Essai sur la vie cl les ouvrages de Gabriel Peignât, j). 177. (Paris, Aiii?. Aubry, 1865.)
2. « Je ne crois pas avoir à in'exruser auprès de mes lecteurs pour leur avoir donné ici tant de pages qui ne sont pas de moi, et qui sont de meilleurs que moi.... J'imagine qu'on aura pris, à les lire, quelque chose du plaisir que j'ai eu moi-même à les rassembler. En pareil cas, et quand j'ai les mains si bien remplies, ma tâche est simple, et mon métier est tout tracé : je ne suis qu'un encadreur. » (Sainte- Beuve. xVoj<reai/aî Lundis, t. IV, p. '2 10.) ••... Les citations décQUpées par la critique dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne critique n'est souvent qu'une bordure. >• (In., Portraits littéraires, t. II, p. 100, n. i.) Chateaubriand faisait aussi grand cas de Varl des citations, qu'il a apprécié en ces termes (ap. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 58 i) : « Il ne faut pas croire que l'art des citations soit à la portée de tous les petits esprits qui, ne trouvant rien chez eux, vont puiser chez les autres. C'est l'inspiration qui donne les citations heureuses. La mémoire est une Muse, ou plutôt c'est la mère des Muses, que Ronsard fait parler ainsi :
Grèce est noire pays, Mémoire est nolic mère.
Les plus grands écrivains du siècle de Louis XIV se sont
Conformément à la méthode préconisée et pra tiquée par ce grand critique, notre premier his-
nourri!^ de citations.... Cicéron, qui n'avait qu'un seul idiome au service de son érudition, prodigue les citations également.... Pour ma part, je n'y ai fait faute. Le Génie du Christianisme est un tissu de citations avouées au grand jour. Dans les Mnrlyrs, c'est un fleuve de citations déguisées et fondues. Dans V Itinéraire, elles devaient régner par la nature même du sujet. Je les admets volontiers partout.... Socrate a dit quelque part, chez Platon, qu'il était lui-même comme une coupe s'emplissant des eaux des sources étrangères au profit de son auditoire.... » Montaigne, qui a tant cité qu'on peut considérer ses Essais comme de véritables stromates, un vaste florilège, un copieux répertoire ou réservoir de l'antiquité, fait cette déclaration (I, xxv; t. I, p. 198: Paris, Charpentier, 1862) : « Je ne dis les aultres, sinon pour d'autant plus me dire » : en d'autres termes : « Je ne cite les autres que pour mieux exprimer ma pensée ». Remarquons encore que citer, pour certains esprits, c'est faire acte, non de paresse, mais de modestie. « J'ai toujours le nez dans les livres, c'est vrai, écrit, dans une de ses meilleures pages, r^harles Monselet (Ciiriosilés littéraires et hihliographiques, p. ">). On ne se refait point. Prêt à prendre la plume pour mon compte, je m'arrête en disant : " Ne vaudrait-il pas mieux citer? >• Ne voyez pas de la paresse là-dedans: cherchez-y jilutôt de la modestie. U y a tant de choses qu'on a si bien dites avant moi, tant de définitions si heureusement et si spirituellement formulées! « C'est de la « besogne toute faite », dira-ton. Mais comptez-vous pour rien le mérite de l'avoir trouvée, les heures passées devant les étalages des bouciuinisles, dans les bibliothèciuos, à la salle des ventes de la rue des Rons-Enfants? Vous me faites trop d'honneur en réclamant ma jirose ou mes vers. Ingrats lecteurs, vous mériteriez souvent d'être pris au mot! " Rappelons encore, à propos des citations, cette humoristique réponse d'un ami et flisciple de Sainto-Reuve précisément, à <iui l'on reprochait un jour d'avoir reproduit, dans un article, diverses sentences et réflexions tirées de
PUKFACE. V
lorioii littéraire, je me suis gardé tant que j'ai
pu (le Cà jH'u pri's, et appliqué, de toutes mes
lorces aussi, à être exact : l'exactitude, même
dans (( notre F'rance inrcri/icalrke^ », devant être
ranliqiiilé i;re('.(iuo, ({iii Invaicnl frapi)é par leur justesse et leur originalité: •< C'est l'oit bien, tout ce que vous nous dites là, lui ohjeclait-on : c'est tii's joli, mais ce n'est pas vous qui l'avez inventé. — Dame! iépli(|ua-t-il, c'est comme les chiens de chasse, (jui n'ont pas non plus inventé les |>ei-dreaux, mais ({ui savent, du moins, les dénicher. »
I. L'expression est de l'abbé Rivi:, hi Chasse aux Inhlio- [iniphcs cl aux antù/uaires mal-advisés... t. I, p. 235, n. 1. (Londres. N. Apliobe, et<-., 1781). In-S.) A [)ropos des citations et de la nécessité do donner ces textes non seulement avec la plus scrupuleuse exactitude, mais aussi avec l'indication de leurs sources, afin d'en faciliter le |)lus possible le con- Irôle, écoutons encore un de nos devanciers, André Cuevil- LicR, l'auteur de VO)i;/inc de Vu)t])rlmeric de Paris (Paris, Jean de Laulne, 1004; in-4) : <■ Ouel((u'un, dit-il, dans la préface de cette ■< dissertation histori(iue et critique », trouvera peut-être qu'il y a trop de passages [cités] dans ce livre. Je n'ai point pu faire autrement; ils servent ordinairement de preuves aux faits ([u'on y avance. J'ai considéré que le lecteur d'un livre nouveau en devient le juge. Les juges ne doivent rien croire que re qu'ils voient prouvé dans les procédures; et ils forment leurs idées plus fortes ou plus faibles, à proportion de la force des preuves. Dans un siècle d'érudition, comme celui où nous sommes, et qui a l'abondance i\Q.i^ livres, personne ne doit être cru sur sa simple parole. Il faut avoir en main la j^reuve de ce ([u'on avance. Les seules citations des auteurs mises en marge sont (juelque chose; mais, à mon avis, ce n'est pas assez; elles laissent au lecteur la peine d'aller chercher le passage, ce qui souvent n'est pas aisé, et toujours la crainte qu'on n'ait pas bien pris le sens de l'auteur. Les passages mis devant les yeux lèvent toute difficulté : celui qui les lit en tire luimême les conséquences, et y exerce sa critique, comme il a droit de le faire.... •>
et devant rester « la première vertu du bibliographe », comme se plaisait si bien à répéter le consciencieux érudit et habile imprimeur Crapelet'. S'il ne m'a pas toujours été possible, pour tant d'extraits et d'exemples, de remonter à la source originale, du moins ai-je toujours eu soin, autant par probité et scrupule d'écrivain que par prudence, d'indiquer avec précision ma référence, quelle qu'elle fût, de façon que ma citation ou mon assertion put être vérifiée sur-le-champ et sans peine.
Après deux volumes consacrés à l'historique du livre et de la lecture, aux diverses façons de lire, au choix des livres, aux relectures, aux bibliolâtres, bibliophobes, emprunteurs de livres, etc., j'aborde la question pratique, la fabrication actuelle du livre : papier, impression, reliure; viennent ensuite l'achat des livres, l'aménagement des bibliothèques, l'usage et entretien des livres. Un dernier volume comprendra : la liste des abréviations, des locutions latines, termes géographiques latins, chiffres romains, signes typographiques, etc., usités en
i. Ap. DiBDiN, Voyage bibliographique, archéologique et piltoresque en Finance, trad. Licquet et Crapelet. t. IV, p. 12i. (Paris, Crapelet, 1825.)