EPOQUE CONTEMPORAINE
Un des hommes de notre temps qui ont le mieux connu les livres, qui en ont le mieux parlé, et ont le plus fait pour en répandre la connaissance et l'amour, c'est Gabriel Peignot (1767-1849) : son érudition, son jugement, son gaût, sa méthode et sa puissance de travail, son ordre, sa clarté, toutes ses excellentes qualités sont aujourd'hui unanimement constatées ^
1. Il n'en a pas toujours été ainsi. Voir, dans le Manuel du libraire de J.-C. Brunet, l'arLicle Peignot : « Les productions bibliographiques de Peignot, quoiqu'elles soient un peu trop superficielles.... Au reste, toujours modeste dans ses écrits (conclut néanmoins Brunet). toujours rempli d'indulgence pour ceux des autres, cet estimable homme de lettres a dû rencontrer plus d'amis que de censeurs; et d'ailleurs, il est juste de le reconnaître, ses ouvrages ont beaucoup servi à populariser la bibliographie. » Voir aussi l'article Peignot dans la Biographie unioerselte de Michaud : -. On pourrait désirer aussi que Peignot eût souvent été plus sévère dans le choix de ses matériaux. .. Du reste, la bonne foi et l'absence de prétention sont chez lui des qualités incontestables et précieuses. >■ « M. Peignot, l'un des plus savants et laborieux bibliographes de ce siècle. - (QuÉ- RARD, là France littéraire, t. VII, p. 10.) •■ M. Peignot est un des
l^eignola beaucoup ocril. « Esprit facile, disposé à tout, admirer et à tout aimer, a dit de lui un de ses biographes*, il se laissa successivement tenter, tout
savants qui onl le mieux mérite de la science bil)li()graphique. » (Renoiaud, Calalof/tie (/'tut (tmateiir, t. IV, p. 214.) <• Ce judicieux Triiilé dtc choix des livres, de Peignol... ouvra^(' (|ui devrait être connu de tous ceux qui se vouent à la cullure intellectuelle.... •• (Mouravit, le Livre et la Petile Dihlio- Ihèque damalear, p. 100.) <• Peignot a été le bibliographe le plus savant de ce siècle. Son éru<lition était immense. ■ (Lahousse, Grand Dictionnaire.) Etc. — On trouve dans les Curiosités de l'histoire des arts de P. L. Jacob, Notice sur le parchemin et le papier, p. 1 (Paris, Dolahays, i8r>8), une note singulière, et que je signale ici, en raison même de cette élrangeté : « Nous n'hésitons pas, dit le bibliophile .lacob, à réimprimer sous notre nom quelques pnges que nous avons publiées dans un grand ouvrage collectif [les lieautés du moyen âge et de la Renaissance (mœurs et arts), par MM. Emile Bégin, Champollion-Figeac. Depping. etc. (Parchemin, Papier), sans jjagination; Paris, à l'Administration du moyen âge et de la Renaissance, 5, rue du Pontde-Lodi, s. d.] sous le nom du savant Gabriel Peignot, avec son autorisation formelle, en nous aidant de ses ouvrages, il est vrai, et en leur empruntant des passages textuels. C'a été de la part de l'illustre bibliographe une marque d'estime et de confiance que de nous permettre de lui attribuer un travail qu'il n'avait pas même revu ; nous ne croyons pas devoir plus longtemps lui laisser, après sa mort, la responsabilité de notre œuvre. » Tout ce que l'on peut dire, en réponse à cette réclamation en reprise de possession, c'est : 1" qu'il est regrettable (|u'elle ne se soit pas formulée du vivant de « rilluslrc bibliographe » co-intéressé ; 2" que de telles substitutions, fraudes et manigances n'étaient nullement dans les habitudes de Ihonnète, laborieux et scrupuleux Peignot.
1. J. SiMONNET. Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel Peignot, p. 65. (Paris, Auguste Aubry, 1805.) Voir. pp. 187 et s. de ce volume de .1. Simonnet, la liste chronologique des ouvrages de Gabriel Peignot.
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en restant fidèle à la bibliographie, par Thistoire, par l'antiquité romaine, par Tétiide comparée des langues, par l'histoire des mœurs et celle de notre littérature, par la curiosité enfin. » Ses principaux ouvrages, dans le sujet qui nous occupe, sont le Manuel du bibliop/àle, ou Traité du c/ioix des livres, le Manuel hihliograp/dque, ou Essai sur les bibliot/ièques ancienne^ et modernes, le Dictionnaire raisonné de bibliologie (une des meilleures œuvres de Peignot), Y Essai historique et archéologique sur la reliure des livres et sur Vétat de la librairie chez lex anciens, un Essai sur V histoire du parclietnin et du vélin, un Essai de curiosités bibliographiques, etc. Le seul reproche qu'on puisse adresser à ces volumes, et ce reproche natteint pas l'auteur, c'est d'être aujourd'hui quelque peu arriérés sur certains points. Mais, ne l'oublions pas, Gabriel Peignot a été le pionnier de la science bibliographique, un « défricheur », comme l'a si justement appelé M. Fertiault dans un de ses sonnets :
La notion du Livre a rayonné par lui*. ^
C'est surtout dans sa correspondance avec son ami Baulmont qu'on peut se rendre compte des remarquables qualités de cœur et d'esprit — bon sens, bonne humeur, gaieté, exquise délicatesse de
4. Fertiault. les Légendes du livre. Un défricheur, pp. 59 et 190.
l/AMOUR DES LIVRES ET DE LA LECTURE 179 sentiments, érudition toujours aimable et sans pédanterie, infatigable activité, a])solu désintéressement, bonté foncière et inépuisable — de Peignot. Aucune gloriole, aucune ambition de sa part : c'est uniquement par goût, pour elles-mêmes et « pour le plaisir», qu'il aime les Lettres : «... Mais, ma foi, je ne donnerais pas une pipe de tabac pour qu'il (son nom) me survécût; il en est des hommes comme des peuples : moins on parle d'eux dans l'histoire, plus ils ont été heureux dans ce bas monde. Je jouis encore de cet avantage, et j'apprécierai de mon mieux le peu de temps qui me reste à en jouir'. »
Ailleurs, après la mort de deux personnes auxquelles il était attaché : « Nous vivons dans nos amis, écrit-il, comme ils vivent en nous; nous n'avons, pour ainsi dire, entre amis, qu'une Ame, qu'un esprit, qu'une pensée. Quand nous perdons ces bons amis, n'est-ce pas descendre petit à petit, par lambeaux, dans la tombe? En vérité, à la mort de chaque personne qui m'intéresse, il me semble sentir une partie de moi-même qui s'en va : c'est un acompte sur la destruction totale. Hélas! j'en ai déjà bien payé de ces acomptes, et de terribles-.... »
Après avoir rempli, jusqu'à plus de soixante-dix
1. Fxttres de Gabriel Peignot à son ami N.-D. Baulmont, lettre du 15 janvier 1836, p. 205. (Dijon, Lamarche et Drouelle, 1857. In-8.)