Id., op. cit., pp
Lt LIVRE. — ï. II. îJ
singulièrement à la science, — comme si la science avait pris envers nous des engagements et pouvait « faire faillite », — voici la réponse formulée à ce sujet par l'érudit et judicieux Gaston Pams (1859- 1905)' :
« ... Cette science pourtant, dont Pasteur fut le prêtre et le prophète, cette science à qui l'on doit tant de merveilles, on l'accuse de n'avoir pas tenu
1. Dans son discours de réception à l'Académie française, le 28 janvier 18!)7. Citons encore ces extraits de deux articles de M. H. Harduin, rédacteur au journal le Matin, qui se rapportent à notre sujet : ■• J"ai eu à me défendre, l'autre jour, contre les reproches à moi adressés par une dame bien pensante. <■ Passe pour la politique, m'a dit la dame, mais ■■ vous ne respectez pas souvent des croyances qui sont cependant respectables. — Madame, ai-je répondu avec une douceur qui n'excluait pas la fermeté, il n'y a pas de croyances respectables. — Vous dites? fît la dame stupéfaite. — Je dis qu'il n'y a pas de croyances respectables : il n'y a que des croyances.... Lorsque saint Pierre et saint Paul vinrent à Rome, ils se trouvèrent en présence de croyances considérées alors, elles aussi, comme infiniment dignes de respect par ceux qui les professaient. Les Romains y étaient depuis longtemps attachés, de même que vous l'êtes aux vôtres, el Néron remi)lit son devoir en les défendant énergiquement contre la ])ropagande des nouveaux venus. Ce n'était pas, en effet, pour autre chose que pour conserver l'ordre de choses existant qu'il était empereur; tous les empereurs et tous les monarques étant, à ce point de vue, logés à la même enseigne. Si lesdils Pierre et Paul avaient été retenus par ■ la considération qu'il existe des croyances dites respectables, vous ne seriez pas chrétienne, ni moi chrétien. » (Le Malin, 14 juillet 1902.) Et cette comparaison des religions et de la science : - Ce <iui constitue la supériorité de la science sur les religions, c'est que, pour elle, le dogme, le
des promesses dont les unes ont été faites par des représentants quelle désavoue, dont les autres ne pourront se réaliser qu'avec le temps. On lui reproche surtout de ne pas être en état de fournir à l'humanité la direction morale dont elle a besoin. La science pourrait répondre qu'elle n'étend pas si loin son empire, et que d'autres forces, qu'elle ne nie pas, sont appelées à faire dans l'ordre du sentiment et de l'action ce qu'elle fait dans l'ordre de la connaissance. Mais elle peut, et à bon droit, comme
dogme intangible n'existe jjas. Elle admet le fait nouveau; les religions ne l'admettent pas. Ce fait inconnu, elle est toujours prête à l'examiner, à le discuter; les religions le condamnent, parce qu'il dérange ce qui est établi. Exemple : un homme se lève, Galilée, et dit : •< La teire tourne, elle « tourne autour du soleil ». Aussitôt, les chefs religieux se dressent devant lui : « La terre ne tourne pas, car si elle « tournait, elle ne serait plus le centre du monde, ce qui a <' toujours été enseigné, ce que nous savons par révéla- • tion, ce qui, conséquemment, est vrai. » Et Galilée est condamné. Mais voici qu'un savant présente un corps nouveau, le radium. Toutes les notions enseignées, admises sur les propriétés de la malière paraissent devoir être bouleversées. Immédiatement, la science s'émeut. Un fait nouveau? Voyons le fait nouveau. Il va peut-être démolir de fond en comble le dogme scientifique. Tant mieux! S'il fait succéder la vérité à l'erreur, la science brûlera ce qu'elle avait adoré, elle adorera ce qu'elle brûlait. Et voilà jiourquoi ce n'est pas la science qui fait faillite, mais les religions, les unes après les autres, disparaissant en bloc pour ne plus revenir, alors que la science renaît perpétuellement de ses cendres. (Le Matin, 28 décembre 1003. .. Saint Augustin riait de ceux qui croyaient aux antipodes : aujourd'hui, on rit de saint Augustin, qui n'y croyait pas. >■ (P.-J. M.viiTiN, VEsprit de tout le inonde, p. 256.)
l'affirmait Pasteur, prétendre à sa large part dans celte direction morale elle-même. S'il n'est malheureusement pas certain qu'en montrant dans l'instinct social la Araie base de la morale, elle assure à cet instinct la prédominance sur les instincts égoïstes, il est certain qu'en rapprochant les hommes, en sapant les barrières qui les séparent encore, elle rend plus facile et montre plus prochaine la civilisation du monde entier ; en augmentant le bien-être et la sécurité, en atténuant l'âpreté de la lutte pour l'existence, elle ne contribue pas seulement au bonheur des hommes : par cela même qu'elle tend à rendre plus légère la servitude des besoins matériels, elle tend à donner plus de douceur aux cœurs, plus d'essor aux âmes, plus de dignité aux consciences. En déracinant, partout où elle s'implante, les préjugés, causes de tant de haines, et les superstitions, sources de tant de crimes, elle défriche le champ où pourra germer et fleurir la senaence que trop dépines étoufîent, que trop de rocailles stérilisent.... Toutefois, disons-le Oien haut, ce n'est pas là qu'est son grand bienfait moral : il est dans la disposition d'esprit qu'elle piescrità ses adeptes: il est dans son objet même, la recherche de la vérité. Tout ce qui se dit et se fait contre elle se dit et se fait, qu'on le sache ou non, contre la recherche de la vérité. »
On connaîl la forco, la vilalilé, la persislante influence (les impressions reçues durant l'enfance et au seuil de la jeunesse. Au point de vue qui nous occupe, au point de vue des livres et de la lecture, l'existence entière peut se ressentir de ces premières fréquentations intellectuelles et de ces premières manifestations du goût'. Aussi nous a-t-il paru intéressant de relever quelques-uns de ces témoig-nages.
1. Cf. t. I, p. '244, ce que dit Lamartine de la jn-édilection de Bossuet pour Horace : « ... I^eul-ètre aussi celte inexplicable prédilection pour le moins divin de tous les poètes tenait-elle à ce que la poésie avait apparu à Bossuet enfant pour la première fois dans les pages de ce poète. Cette ravissante ai)parition s'était prolongée et changée en reconnais^^ance dans son âme.... - (Lamartine, Leclurea pour toua. Vie de Bossuet, pp. 420-4'21; Paris, Hachette, 1860.) Notons aussi, pour mémoire, un article fantaisiste de Jules Vallès,
— influence exercée sur les jeunes esprits par Rnhinson Cmsoé, les contes de fées, les histoires d'aventures, par Waller ScotL lord Byron. Alfred de Musset, Murger, Balzac, etc.,
— intitulé les Victitnes du livre, dans le volume les Réfrac- (aires, pp. i.j9-lSi. (Paris, Charpentier, 1881.)
■n LE LIVRE.
Tout d'abord, comment lit-on à treize, quatorze ou qainze ans, voire à dix-huit, vingt ou vingt-cinq? Comment, à ces âges, apprécie-t-on un livre, et quel fruit peut-on, d'ordinaire, retirer de ses lectures?
« Quand on est jeune, a très justement écrit le bibliographe Alfred de Martonne (1820-....)', on n'a nul souci de la forme du livre : qu'il soit beau ou laid, bien ou mal relié, peu importe. On se moque des éditions rares, des textes curieux, des livres de prix. On ne s'occupe que de l'idée et surtout du sentiment. On n'a cure que de ce qui plaît au cœur, et touche et émeut. Foin de l'esprit et des belles dorures ! Il n'y a pas de bibliophile de vingt ans. Quand on est jeune, on ne sait pas relire un livre. A peine sait-on le lire. On le dévore, et, pour bien juger un livre, il faut le relire et à différentes époques de sa vie. Il y a, comme cela, des livres qui sont un thermomètre de l'esprit ou plutôt du cœur. »
« Il n'y a pas de bibliophile de vingt ans » : voilà, en effet, une vérité quasi absolue, une sorte d'axiome. A vingt ans, le sentiment prime le raisonnement, prime tout. On a hâte de tout voir, de tout connaître, de tout lire, de tout feuilleter plutôt ; ceux-là sont rares qui, à cet âge heureux, relisent sans y être contraints, soit par un besoin du cœur,
\. Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 252.
soit par manque de livres nouveaux, de livres non encore lus ou parcourus'.
Nous verrons du reste plus loin, en parlant des livres anciens et des livres nouveaux -, que les jeunes lecteurs n'aiment guère remonter au delà de leur époque et se plaisent surtout avec leurs contemporains.
L'évêque d'Avranches Huet (16r)0-17i21), « l'homme qui a peut-être le plus lu^ », éprouva, dès sa petite enfance, cette ardente passion qu'il manifesta toute sa vie pour les livres et pour la lecture. « L'amour de l'étude prévint en lui, écrit son biographe, l'abbé d'Olivet \ ne disons pas tout à fait la raison, puisque nous ignorons quand elle commence, mais au moins l'usage de la parole. « A peine, dit-iP, avais-je « quitté la mamelle, que je portais envie à ceux que « je voyais lire. »
Voici quelques-uns des curieux détails que l'évêque Huet nous donne, dans ses Mémoires, sur ses premières lectures et son irrésistible penchant pour les livres et les Lettres :
1. Rappelons ici le mot du critique d'art Ernest Chesneau (la Chimère, p. 9) : •■ On ne commence à savoir lire qu'après la sortie du collège ■>, déjà cité dans notre tome I, page IflO, notes, où se trouve aussi une anecdote de Tallemant des Réaux, relative à notre sujet.