‹ Le livreChapitre 11 sur 152 · Cf. irifni, p · texte numérisé non relu

Cf. irifni, p

« ... Devenu plus grand, quoique encore très enfant, je fus mis aux Jésuites du collège de Mont- Royal, à Caen. J'y étudiai cinq ans les Belles-Lettres et trois ans la philosophie. Mais si, peut-être charmés de mon goût pour les Belles-Lettres, les Pères ne m'eussent vivement poussé, encouragé, soutenu, tout ce qu'il pouvait y avoir de bon en moi eût été détruit par les. mauvais exemples que j'avais à la maison. Car, comme ma passion pour les Lettres excitait l'envie de mes cousins, ils ne négligeaient rien de ce qu'ils croyaient pouvoir troubler mes études. Ils me volaient mes livres, déchiraient mes cahiers, les trempaient dans l'eau ou les frottaient de suif afin qu'il me fût impossible d'y écrire. Ils fermaient les portes de notre chambre, de peur que, tandis qu'ils joueraient, je ne m'y cachasse avec un livre, ainsi qu'ils m'avaient surpris plusieurs fois à la campagne, pendant les vacances d'automne. Regardant comme un crime de toucher seulement à un livre, ils exigeaient qu'on passât les journées entières à jouer, à chasser, ou à se promener. Pour moi, porté vers des plaisirs d'un autre genre, je m'esquivais au lever du soleil, et comme ils dormaient encore ; puis, m'enfonçant dans les bois, je m'arrêtais à l'endroit le plus sombre et le plus commode pour lire et étudier, à l'abri de leurs regards. De leur côté, après m'avoir longtemps cherché, traqué, cerné, ils m'expulsaient de mon gîte, soit en

me jetant des pierres ou des mottes de terre mouillée, soit en me lançant de l'eau avec un tube à travers les branches. Mais autant leur envie et leur méchanceté opposaient d'obstacles à mes efTorts, autant ces mêmes efîorts se développaient, se soutenaient par le désir infini d'apprendre, que la nalun^ m'avait inspiré. Tel est même l'empire que cette passion a exercé sur moi dès ma naissance, que, si prêt d'ailleurs à céder à d'autres la gloire dans les Lettres, je ne le cède à personne en amour constant, incroyable pour elles ; j'ai le droit, je pense, et je le déclare franchement, de revendiquer ce genre de mérite : il est un des principaux bienlaits que Dieu ma si libéralement répartis ; c'est i^r'âce à mon assiduité à l'étude, à mes nobles soucis, «{ue je n'ai point eu de peine à me préserver des excès de l'adolescence et des vices de la jeunesse, quoique j'y aie été depuis trop souvent entraîné par les courants d'une nature impétueuse et par la fougue d'un caractère rebelle et singulièrement éveillé.

« De ce goût imperturbable pour les Lettres et de l'étude continuelle des choses qui en sont l'objet, je conclus que, parmi une foule d'autres avantages qu(» j'y ai acquis, je dois faire état principalement de celui-ci, à savoir : que je n'ai jamais senti ce dégoût de la vie ni cet ennui des hommes et des choses, dont, en général, on a coutume de se

plaindre plus que de raison, et que la plus grande de toutes mes pertes ayant toujours été le temps, j'ai toujours aussi taché de la réparer à force de diligence et d'opiniâtreté dans le travail '. Je me souviens que, ayant à peine quitté la mamelle, et ne sachant pas même encore mes lettres, s'il m'arrivait d'entendre quelqu'un lire un conte, je portais une envie extrême à cette personne-là, me figurant mille plaisirs, du moment que je pourrais de moimême, et sans l'aide d'autrui, lire et m'amuser comme elle. Plus tard, ayant su le faire, mais

1. Voici ce que nou« dit encore Huet (op. cit.. p. 175) sur les moyens qu'il employait pour consacrer le plus de temps possil)le à la lecture : ■■ ....J'espérais néanmoins parer à ces inconvénients, à force de diligence et d'économie de temps ; aussi pris-je la résolution de ne pas laisser perdre une minute, pas même celles qui sont perdues pour tout le monde, comme le temps qu'on passe en voyage, au lit, avant de s'endormir et lorsqu'on vient de s'éveiller, en shal)illant et en se déshabillant. Des enfants me servaient alors de lecteurs, et, parmi mes domestiques, je ne souffrais pas qu'un seul fût illettré. Souvent encore, une fois ma leçon donnée au Dauphin, jaccourais à Paris le soir et même la nuit close: puis, après avoir employé une grande partie de la nuit à feuilleter les livres de ma bibliothèque, à faire des recherches et des extraits, je revenais à mon poste. Ce travail dura dix ans. Cependant il me fallait conformer ma vie à la vie agitée de la cour, changer de résidence à chaque instant, courir les routes et n'être jamais dans la même place. Que le lecteur, s'il est ami des Lettres et de l'étude, se figure combien il est facile pour l'esprit, au milieu de ces allées et venues continuelles et de ces agitations du jour et de la nuit, de s'appliquer aux méditations qui sont le fruit de la tranquillité! -

n'ayanl point encore appris à écrire, si je voyais quelqu'un ouvrir et lire une lettre, je pensais combien il me serait agréable de communiquer et de causer de même avec un camarade*. »

Et plus loin- :

« Mon but principal était d'acheter des livres.... Jaccourus donc bien vite à Paris et plus vite encore chez les libraires. Mais Targ'ent que j'avais destiné à m'approvisionner dans leurs boutiques fut bientôt épuisé.... Tout l'argent que j'avais pu ramasser, en le dérobant à mes autres plaisirs, les libraires de la rue Saint-Jacques me l'enlevaient jusqu'au dernier sou. D'où il advint que, durant toute cette époque de ma jeunesse, mon escarcelle, presque toujours vide, ne logeait que des araignées. Au contraire, ma bibliothèque était si bien remplie, qu'elle n'avait pas son égale dans tout le pays, ni pour le choix, ni pour le nombre des livres. Ce choix consistait dans les écrivains de l'antiquité, qu'avant tout j'avais voulu posséder. D'ailleurs, je n'attachais pas la moindre importance à la reliure, qu'elle fût en parchemin ou en maroquin; je laissais ce luxe aux publicains et aux banquiers. Plus tard, quand je pus me rendre la justice de n'avoir point amassé tant de livres par une vaine ostentation, mais uniquement pour en faire usage, je me souciai peu de

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