Un volume de Renan
« Mais je n'ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu'elle n'était pas sincère. Sans m'en rendre compte, je l'avais dressée, non pour moi seul, mais pour le public, et j'y exprimais des préféi^ences « convenables », plutôt que d'intimes prédilections.
« Or, il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de « passer le reste de ma vie »,
« Voyons, de bonne loi, est-ce que j'éprouve si
souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc. ?
« J'ai bonne envie de rayer mes dix premiers numéros. J'y substituerai les livres que je lis vraiment et d'où me vient presque toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve et du Taine, Adolphe, le Dominique de Fromentin, les Pensées de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer, puis un volume de Sully Prudhomme, les poésies de Henri Heine, peut-être les Fleurs du nuil. un roman de Balzac, Madame Bovarij et rÈdwaiion xentimenlale, un roman de Zola, un roman de Daudet, le Crime d'amour de Bourget, quelques contes de Maupassanl, Aziyadé ou bien le Mariage de Loti, quelques comédies de Marivaux et de Meilhac.
« Mais je m'arrête : cela fait déjà beaucoup plus de vingt volumes. Ma foi, tant pis! Je raye toute ma première liste, et je n'y laisse guère que Racine et Renan.
« Et n'allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de sérieux. J'ai Tair de ne garder que les contemporains; mais, en réalité, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les |»in!-. savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les
livres depuis Homère, et puisque ceux d'à présent sortent de ceux d'autrefois, et en sont la suprême floraison.
« Mais je suis bien bon de me donner tant de mal pour vingt volumes que je préfère aujourd'hui ; les préférerai-je dans vingt ans? D'ailleurs, j'en préfère bien plus de vingt! Ah! que ce monsieur me gêne avec sa question! »
Le brillant chroniqueur Henry Fououier (1858 1901) vint aussi prendre part au débat; mais, au lieu de vingt volumes, il fit choix, lui, de vingt ouvrages, ce qui lui permit de se composer une bibliothèque de poids et d'importance. En tête de ses préférés, il plaça le Dictionnaire de Larousse et celui de Litlré, puis les Dialogues philosophiques de Renan : « Ils résument les concepts divers de la vie, et ouvrent le champ à un au-delà très séduisant et très amusant. — Avec ces trois livres, je philosophe. »
Venaient ensuite : « Une histoire universelle moderne, celle de Cantù, si vous voulez; — VHistoire de Michelet, qui est le plus beau poème que je connaisse; — et la Géographie universelle de Reclus, — Avec ces trois livres, je réfléchis sur l'histoire de l'humanité. »
Puis : le Cosmos de Humboldt; Darwin; « la dernière physiologie générale; un traité de physique et de chimie; l'histoire des mathématiques de Libri »;
LE LIVRE. — T. ri. 8
puis : Auguste Comte ; ^^irgile, « pour lire du beau latin »: Machiavel; Montaigne; Molière; les lettres et les romans de Voltaire ; les Trois Mousquetaires, « pour quand on est malade » : les Châtiments, « pour se faire une musique de mots » ; et « le dernier roman de X..., pour s'endormir' ».
Si, au lieu de vingt ou trente volumes ou auteurs, on demandait d'en désigner une centaine, ce qui donnerait évidemment plus de latitude et faciliterait le choix, on continuerait de se heurter — comme M. Jules Lemaître nous le laissait entrevoir, il y a un instant, — aux difficultés inhérentes au problème même et à l'humaine nature, et 1 on n'atteindrait pas davantage le but rêvé, on n'obtiendrait pas encore le catalogue uniforme, immuable et parfait, l'absolu, en bibliographie comme en toute autre chose, n'étant pas de ce monde. Nous en trouvons la preuve dans les divers « Plans de bibliothèques privées », de « Bibliothèques choisies », çà et là publiés.
La Mothe-Le Vayer, dans sa lettre citée plus haut^, où il estime qu'une centaine d'ouvrages lui
1. L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 2.') juin 1889, col. 594.
2. Pages 104-105 : Du moyen de dresser une biliUolhèque d'une centaine de livres seulement. On trouvera une In'ève analy.se (le celte lettre dans le volume de Gabriel Peioxot, Traité du choix des livres, Préliminaire, pp. xn-xiv, notes. (Paris, Renouard; et Dijon, Lagier, 1817.) Voir aussi de Gabriel Pei- GNOT, sur le « choix des livres » et la composition des bibliothèques, le volume intitulé Répertoire bibliographique
paraissent suffisants pour composer la bibliothèque ' d' « un honnête homme », mentionne, parmi les auteurs de ces ouvrages, Telesius, Patrice, « le grand chancelier anglais Verulamius',.., nos intimes amis Baranzanus et Gassendus » (Baranzane et Gassendi), etc., qu'il nous recommande dans la section de la philosophie; Végèce, dans l'art de la guerre; Marc Varron et Columelle, pour l'agriculture; etc.; tous aujourd'hui bien distancés et bien oubliés. Car, aux variations de goût et aux changements de mœurs, viennent encore s'ajouter les progrès des sciences, découvertes, inventions nouvelles, etc., qui démodent et annihilent une innombrable quantité de livres.
De même Le Gallois (xvn« siècle), qui, à la fin de son Traité des plus belles bibliotJièques de l'Europe^, donne la liste « des auteurs qu'il faut qu'un bibliothécaire achète^ » : lorsqu'on parcourt cette longue énumération, à part quelques noms saillants, quelques noms immortels, on ne peut s'empêcher, en voyant tous les autres : Crispinus, Scapula, Martinius, Telesius, Giraldus, Comraenius, Commeli-
universel contenant la notice raisonnée des bibliographies spéciales publiées jusqu'à ce jour, et d'un grand nombre d'autres ouvrages de bibliographie, relatifs à l'histoire littéraire et à toutes les parties de la bibliographie. (Paris, Renouard, IHI'2.)
1. Le cliancelier François Bacon, qui avait reçu Je litre tic lord Verulam ou Verulamius, d'une colonie romaine hretoime : cf. Freund, Grand Dictionnaire de la langue latine.