‹ Le livreChapitre 50 sur 152 · Ap. F EUT ia\:lt, les Amoureux du livre, pp · texte numérisé non relu

Ap. F EUT ia\:lt, les Amoureux du livre, pp

et Tautre. Il faut choisir d'abord les livres qui nous servent d'instituteurs, de guides et de maîtres; ce n'est qu'après avoir bien profité de ceux-là que nous pourrons nous attacher à d'autres comme à des amis, à des amis de tous les jours et de tous les instants, parce qu'il n'y a que ceux-là dont l'amitié nous rende vraiment heureux. »

Puis celte très remarquable lettre de Thomas Carlyle (1795-1881) a à un jeune homme sur le choix de ses lectures », lettre célèbre en Angleterre, dit Edouard Charton, qui l'a publiée dans les notes de son Tableau de Cébès\ et que, vu son importance, je reproduis ici in extenso :

« Ce serait pour moi une véritable satisfaction de pouvoir seconder, par mes conseils, les généreux efforts que vous faites en vue de votre amélioration personnelle; malheureusement une longue expérience m'a convaincu que les conseils ont, en général, peu dnlilité, et en voici la principale raison : c'est quil est très rare, pour ne pas dire inqDOSsible, que les conseils soient bien donnés, aucun homme ne pouvant connaître assez parfaitement l'état d'esprit d'un autre pour se mettre à sa place; en sorte que c'est presque toujours à un personnage imaginaire que s'adresse le conseiller le plus sensé et le mieux intentionné.

i. Edouard Charton, le Tableau de Cébès, Souvenirs de j mon arrivée à Paris, pp. 150-154. (Paris, Hachette, 1882 ; in-12.)

« C'est pourquoi, au sujet des livres (jue vous devez lire, — vous que je connais si peu — je trouve à peine possible de vous dire rien de précis. Ce que je vous conseille toutefois et en toute assurance, c'est de rester fidèlement attaché à l'habitude de lire.

« Tout bon livre, tout livre plus sage que vous, vous apprendra quelque chose, et même beaucoup de choses, plus ou moins indirectement, si votre esprit est ouvert à l'instruction.

« .Je considère comme juste et d'une application générale cet avis de Johnson : « Lisez le livre qu'un « désir et une curiosité honnêtes vous portent à lire ».

tt Ce désir et cette curiosité sont, en efîet, l'indice qu'il y a très probablement en vous ce qu'il faut pour que vous puissiez tirer un bon profit du livre.

« On a dit aussi : « Nos désirs sont les pressen- « timents de nos aptitudes ». C'est encore là une bonne parole, et, dans le sens où elle doit être comprise, un puissant encouragement pour tous les hommes sincères; elle n'est pas applicable seulemeni à nos désirs et aux elTorts que nous devons faire pour nous instruire par la lecture, elle l'est à toutes les directions de notre esprit.

» Parmi toutes les choses les plus dignes de votre attention, attachez-vous avec une vive espérance à ce qui vous paraît le meilleur, le plus beau et le plus admirable. En suivant cette règle, après

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maintes expériences (honnêtes, viriles, bien entendu, et non point puériles, légères, inconsistantes), vous reconnaîtrez peu à peu ce quil y a pour vous, en réalité, de plus digne de votre admiration, ce qui est moralement et intellectuellement votre élément, votre vrai terrain, en somme, ce qui peut vous être le plus profitable.

« Oui, je le répète avec conviction, tout désir sincère et honnête est un avertissement de la nature, et il faut en tenir grand compte. Mais, prenez garde! Il faut distinguer, avec la plus sérieuse attention, les vrais désirs des faux désirs.

« Les médecins nous permettent les aliments qui excitent en nous un appétit véritable : ils nous prescrivent, au contraire, de nous abstenir de ceux vers lesquels nous ne sommes attirés que par un faux appétit. Ce sont là de très bons conseils. Les lecteurs faibles, légers, qui courent de livres frivoles en livres frivoles, non seulement ne tirent rien de bon d'aucun d'eux, mais, au contraire, se font du mal avec tous; on peut parfaitement les comparer à ces personnes déraisonnables et ennemies de leur propre santé, qui se plaisent à se laisser tromper par leur goût irréfléchi pour les épiceries et les sucreries, quand leur appétit réel exigerait une alimentation nutritive et solide.

« Sous la réserve de ce commentaire, je vous recommande le conseil de Johnson.

<i Et mainlonanl, je vous donnerai un autre avis.

« Tous les livres ne sont, à vrai dire, que l'histoire des hommes qui ont vécu, l'histoire de leurs pensées, de leurs actions; c'est à cet enseignement qu'aboutissent, en définitive, les lectures, de quelque nature qu'elles soient. En ce sens, on peut recommander les livres d'histoire proprement dits comme la base de l'étude de tous les autres livres, comme le préliminaire de tout ce que nous avons à espérer dy trouver dniile. Que le jeune lecteur commence donc par l'histoire du passé, et, en particulier, par l'histoire de son pays. Qu'il se livre avec application à ce genre d'études, et il en verra sortir, comme les branches d'un tronc darbre, un nombre infini de connaissances. Il se sera ainsi placé tout d'abord sur une haute et large chaussée, d'où il découvrira de vastes espaces, et, de là, il lui sera plus facile de clioisir le lieu où il lui conviendra le mieux de se fixer. «c Ne vous laissez pas décourager, si, en cherchant à vous instruire, vous tombez dans quelque méprise, si vous reconnaissez que vous avez suivi quelque fausse direction; cela arrive à tous les hommes, dans leurs études comme en beaucoup d'autres choses. C'est avoir déjà profité que s'être aperçu qu'on a commis une erreur.

« Quiconque s'applique sincèrement, virilement, à bien faire, ne tarde pas à se sentir capable de faire mieux.

« Ce n'est au fond qu'à cette condition d'efforts incessants que les hommes peuvent se cultiver et s'améliorer. Matériellement, notre marche est d'abord un trébuchement, une tendance à tomber, et en même temps un effort pour nous relever, pour nous maintenir droits, jusqu'à ce que nous arrivions à savoir poser nos pieds solidement sur la bonne route. C'est là l'emblème de toutes nos entreprises dans la vie.

« Pour conclure, je vous rappellerai que ce n'est point à l'aide des livres seuls, ou même principalemont grâce à eux, qu'on devient de tout point un homme. Étudiez-vous à vous acquitter fidèlement, dans quelque situation que vous vous trouviez, des devoirs qui vous sont directement ou indirectement imposés. Un poste vous est assigné : tenez-vous-y fidèlement, résolument, comme un vrai soldat. Dévorez en silence les chagrins qui ne manqueront pas de vous y assaillir. Nous sommes tous exposés à de pénibles épreuves dans les diverses conditions de notre existence; mais soyons toujours fermement disposés à ne pas abandonner notre tâche. On se perfectionne beaucoup plus sûrement encore par l'action, le travail, que par la lecture. Je vois s'élever une race d'hommes disposés à concilier, à réunir ces deux moyens infaillibles du progrès : accomplir sagement, vaillamment, ce qui est leur devoir dans leur état présent, et en même temps se préparer, par

l'instruction, à des œuvres plus importantes, quand elles viendront à leur portée.

« Recevez mes souhaits, mes encouragements, et croyez que je suis sincèrement tout à vous.

« Thomas Carlyle. »

S'il y a doute, opposition et contradiction sur le nombre et sur Tespèce de livres à posséder, il est une sorte d'ouvrages qui échappe à cette règle et dont on ne saurait trop souhaiter l'abondance. Si, pour reprendre la comparaison de Voltaire, on n'a et l'on ne peut avoir qu'un petit cercle d'amis, on ne risque rien de posséder beaucoup de relations; si, d'accord avec Gœlhe et avec Lacordaire ', — « on ne devrait lire que ce qu'on admire », « il ne faut lire que les chefs-d'œuvre », — nous n'avons pas de temps à consacrer aux écrits de. second ordre, et nous devons nous borner à nos maîtres préférés, il est non moins sage et avantageux d'être amplement pourvu d'ouvrages à consulter, de livres de recherches, de référence : dictionnaires, manuels, annuaires, répertoires, etc. Ici, seuls, l'emplacement

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